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René Fallet, trente ans déjà…

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rene fallet velo

Qui lit aujourd’hui l’œuvre de René Fallet disparu il y a tout juste trente ans, le Rimbaud de Villeneuve-Saint-Georges, le Joachim du Bellay de Jaligny-sur-Besbre ? Quelques vieux réacs perfusés au beaujolais, nostalgiques du temps des copains, de la pêche à la ligne, des boules, du zinc lustré et des cycles Sirius, situés 14&16 rue Duret, Paris. Derrière cette mythologie bistrotière d’après-guerre, tellement salutaire à une époque où la littérature autofictionnelle a envahi les esprits, Fallet s’inscrit d’abord dans une tradition française : celle de la littérature à hauteur d’homme.
Il a mis sa plume dans les pas de Villon, Carco, Rabelais, Céline ou Léautaud. C’est-à-dire au service d’une belle langue à la musique plébéienne qui frétille comme une truite sauvage dans le lit de l’Allier. L’apparente gaudriole de ses plus grands succès (Le Triporteur, Les vieux de la vieille, Un idiot à Paris, La soupe aux choux, ou Le Beaujolais nouveau est arrivé) ne doit jamais masquer un profond désenchantement qui est sa véritable source intérieure. Ce qui n’empêche pas l’œuvre de Fallet d’être à la fois acide, corrosive, jouissive, partageuse et infiniment drôle. Sous ses épaisses lunettes et sa moustache à la Clémenceau, ce fils de cheminot cache une sensibilité à fleur de peau, une méfiance pour les grandes phrases et les illustres personnes qui les prononcent.
Il éprouve, définitivement, une aversion pour l’ordre, la fraternité obligatoire, la flicaille et toutes les polices de la pensée. Invité un jour à Radioscopie, il fit cette confidence à Chancel : « Je suis anarchiste tendance essuie-glace, de gauche à droite ». Même son chat « siamois bourbonnais » portait le nom prédestiné de Bonnot. Ses coups de griffe contre les cuistres, Fallet les donna entre 1952 et 1956 dans sa chronique littéraire régulière du Canard Enchaîné. Anar, Fallet l’était quand il s’agissait de taper sec sur les militaires, les curés ou les académiciens. Les coups pleuvaient sans les sommations d’usage. Voyez plutôt la férocité : « J’ai tâté de l’académicien. C’est dur et vaguement moisi. Un boucher se le ferait jeter à la face » à propos de Claude Farrère ou cette ironie saignante à l’adresse du Maréchal Juin : « Non, messieurs les calomniateurs, Juin sait écrire et le prouve. Voyez par exemple, ce passage, parfaitement digne d’une rédaction de certificat d’études ».
Nos modernes censeurs, déguisés en rebelles,  pourraient en prendre de la graine. La provocation, l’irrévérence, la brutalité sémantique ne s’apprennent pas dans les salons ou les cocktails. Tous les écrivains ou pamphlétaires en herbe n’ont pas eu la chance d’avoir un père communiste, de ne posséder pour seul et unique diplôme que le certif’ et d’avoir eu dix-sept ans en 1944.
« C’est quand même dans les poètes qu’on apprend à écrire » aimait-il à dire. Il partageait le goût frénétique des livres avec Brassens, l’ami qui lui fit découvrir Paul Léautaud ou Claude Tillier et son picaresque « Mon oncle Benjamin ». Avant que Brassens ne devienne cette icône chantante, Fallet l’avait repéré sur scène et l’avait qualifié de « bon gros camion de routiers lancé à tout berzingue sur les chemins de la liberté… La voix de ce gars est une chose rare et qui perce les coassements de toutes ces grenouilles du disque et d’ailleurs ». Ensemble, ils avaient beaucoup lu. Michel Polac venu les interviewer pour la télévision en 1967 sur leurs lectures respectives avait eu droit à un phénoménal panorama de la littérature mondiale. Brassens récitait dans le texte Courteline, évoquait Voltaire, Ovide, Hugo, Steinbeck et Fallet répliquait par Aymé, Hemingway ou Lamartine.
Dès ses premiers romans acides (Banlieue sud-est, La Fleur et la Souris, Pigalle) parus entre 1947 et 1949, Fallet a impressionné les écrivains de son époque par cet  univers où l’on rit beaucoup avant que l’émotion ne nous submerge. Antoine Blondin, qui s’y connaissait, comparait « sa délicatesse de facture (…) à un fabricant de porcelaine dans un magasin d’éléphants », Alphonse Boudard avait cerné ses deux manières « la manière naturaliste et la manière intimiste » et Michel Audiard, éternel pudique, s’en tirait en le traitant de « saligaud touché par la grâce ».
Des hommages, il en reçut à la pelle, il obtint le Prix Interallié en 1964 pour Paris au mois d’août, le Prix de l’Humour pour Au Beau Rivage en 1970, le Prix Scarron pour Ersatz en 1974, le Prix Rabelais et le Prix RTL grand public pour La Soupe aux choux en 1980. Alors si vous avez aimé  Jean Lefebvre dans un Idiot à Paris, Darry Cowl dans le Triporteur ou Jean Carmet dans La Soupe aux Choux, vous allez adorer ces romans, merveilles de fantaisie et de causticité, de romantisme et de désabusement.

Romans Acides de René Fallet  (Le cherche midi )

Roland voyage léger

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roland jaccard vie

Roland Jaccard affiche le dilettantisme d’un éternel jeune homme. C’est une qualité qui préserve de la lourdeur. Les titres de ses livres, d’ailleurs, esquissent encore plus une singulière Carte du tendre et du cynique : Journal dun oisif, Flirts en hiver, L’Homme élégant ou, notre préféré, Une Fille pour lété.
À l’inverse de Beckett, Jaccard n’est pas « bon qu’à ça ». Il écrit à sa guise et selon les saisons. Suisse de Paris, il s’envole volontiers pour Tokyo et conseille à ses vieux compagnons un camp d’entraînement chez les survivalistes américains. Il semble que, loin des mots, quelques demoiselles l’occupent. Il les couchera plus tard sur la page blanche. Les journaux du jour lui donnent l’occasion de se moquer joyeusement de ses contemporains. Il ne déteste pas, l’après-midi, badiner avec un ami, offrant une photo old school de Catherine Spaak et buvant des cafés très serrés au zinc d’un bistrot du boulevard Raspail. Ça lui permet de charmer des serveuses prénommées Stéphanie. Pour dîner, les tables asiatiques ont ses faveurs, surtout quand elles sont fréquentées par Marie-José Croze et une poignée de gandins.[access capability= »lire_inedits »]
Quand on aime les petits luxes de la vie, il y a des priorités. Histoire de donner le change, Jaccard a pourtant longtemps chroniqué la philosophie au Monde et publié les livres des autres aux PUF dans la collection « Perspectives critiques ». Le Monde étant devenu illisible, il a cessé d’écrire dedans ; les PUF ayant mis son projet sur Paul Gégauff à la porte, il l’a claquée à son tour. Dégagé de ces obligations, Jaccard n’offre désormais ses carnets et ses mots – mal-pensants et parfaitement ciselés – qu’à Causeur et Grasset, qui vient d’éditer Ma vie et autres trahisons.
Sous-titré « Récit », Ma vie et autres trahisons tient autant du journal intime que du roman, du recueil d’aphorismes que des « choses vues ». Paré de Ray-Ban et posant au loser magnifique – « Il m’est pénible de l’avouer, mais je suis un pauvre type » –, Jaccard est surtout un flâneur en fugue du côté ses obsessions, de ses plaisirs, de ses fantômes aussi. Il met à l’honneur les lolitas et les poètes japonais. D’une ligne l’autre, Dexter Morgan dialogue avec Cioran et Bukowski. Sur l’écran noir des nuits blanches, Candy de Christian Marquand lui rappelle la silhouette d’un amour enfui. Des noms défilent : Mélanine, Rachel, Vijak, Shade. Les souvenirs, souvent, se teintent de mélancolie. Des morts parlent avec grâce ; trop de vivants, malheureusement, racontent toujours autant de bêtises. Ne pas oublier, parfois, que les gangsters sont de chics types, même quand ils ont enlevé un baron, lui coupant un doigt. Ça rassure presque, ça patine les trahisons premières.
À la fin de la balade, reste une petite musique qui ne nous quitte pas, comme un haïku de Brautigan, comme une Physiologie des lunettes noires qui, pour Jaccard, annonce l’été.
Rien ne dépasse, Roland a raison, la promesse des plages.[/access]

Roland Jaccard, Ma vie et autres trahisons, Grasset 2013.

Complètement à l’ouest (suite) : La fable du piano et de la falaise

Le Breton, qui a un régime alimentaire assez proche de l’homme, se caractérise par un port altier et un goût prononcé pour les balades en mer. Il est souvent marin ou limonadier dans la capitale. La bretonne, elle, porte des coiffes en dentelle et se réunit en fin de semaine avec d’autres bretonnes pour danser au son d’instruments de musique amusants, tel le biniou ou la bombarde. Au bout de la Bretagne, il y a le Finistère. Et après, plus rien. Si ce n’est l’océan à perte de vue, et le bruit des vagues sur les falaises…
Plogoff est un petit village du Finistère, dont on parle généralement assez peu dans la presse. On n’y compte aucun fait divers sanglant ces dernières années, et les stars de cinéma ne s’y pressent pas pour passer leurs vacances. Les 1374 âmes de Plogoff vivent de la pêche côtière et de la biscuiterie traditionnelle. C’est pourtant à Plogoff que vient de se produire un miracle… Ouest-France  l’évoquait le week-end dernier dans ses pages Douarnenez : un esprit malicieux a déposé un piano au bord d’une falaise… « Un piano droit d’au moins 100 kg, au bord de la falaise ! Un adjoint au maire a fait une drôle de découverte, vendredi matin, près du port de Bestré. Aucune trace de manipulation, ni de roues de véhicule… ‘Il n’a pas été traîné’, explique Maurice Lemaître, maire. Il a donc fallu plusieurs personnes pour l’emmener à cet endroit, distant d’environ 150 mètres du sentier pédestre G34 ». Projet avorté de se débarrasser à peu de frais de l’objet encombrant ? Coup de pub des maisons Gaveau ou Steinway ? Coup de blues de déménageurs de pianos ? Canular ? Attentat fantaisiste ? Signe de Dieu ?
Les services de la mairie ont annoncé que l’objet serait enlevé très prochainement. Il y avait mieux à faire, comme organiser un festival de musique classique autour de ce piano, ou en faire un lieu de pèlerinage touristique. On notera que ce n’est pas la première fois que ce type d’affaires est à applaudir ou déplorer, c’est selon. Marc Cohen nous racontait, il y a quelques années de cela, la fable du canapé Chesterfield qui avait été volé à un magasin de meubles et déplacé par quelques esprits joliment vrillés sur la plage de Granville dans la Manche. Ce nouveau cas nous confirme que les Bretons – à l’instar de leurs voisins normands – sont complètement à l’ouest…

 

Frère d’armes

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jerome garcin mirmont

Cette saison, la mode est au bleu horizon. En littérature comme en friperie, les éditeurs misent sur des imprimés anciens pour dessiner leurs collections printemps/été 2013. L’étoffe des souvenirs rassure toujours le client hostile à toute nouveauté. Après la Collaboration, la guerre d’Algérie ou l’après 68, les écrivains retournent dans les tranchées de 14 y extraire une veine romanesque qui fait tant défaut à notre époque blanche d’émotions.
C’est donc avec appréhension que l’on prend le Chemin des Dames, ployant déjà sous la mitraille, ses millions de morts et son indicible terreur. Nous avons lu les récits de Genevoix, Dorgelès ou Benoit sur l’enfer boueux de la Marne. Nous en sommes toujours sortis hébétés, affolés par cette tuerie mondiale. Notre imaginaire est à jamais peuplé de gueules cassées, de croix de bois alignées, d’exécutions sommaires, de gaz moutarde, en somme d’une jeunesse fauchée sur l’autel des Nations. Quelle famille française ne possède pas dans une armoire un obus sculpté ou une douille décorée à la manière d’un artisan-orfèvre? Tenir dans sa main, un siècle plus tard, un morceau de bois taillé sur le front en 1916, serre le cœur. Notre identité nationale que l’on a tant cherché à définir sous l’ancien quinquennat, y a puisé son ferment de colère et de fraternité.
Mais les mots semblent si vains, si artificiels pour décrire ces ténèbres-là. Jérôme Garcin relève ce défi littéraire dans Bleus Horizons : ressusciter un écrivain oublié, Jean de La Ville de Mirmont, mort le 28 novembre 1914 à l’âge de vingt-huit ans, dans un décor d’apocalypse. La phrase de Garcin n’a jamais été aussi suave et nostalgique. Quel plaisir de lire une langue française aussi parfaitement maîtrisée, académique dans son armature qui ne perd pas pour autant le tranchant de son style. D’une sobriété perforante, sans affèterie ou minauderie, l’écrivain fait communier la petite et la grande Histoire. Dans un habile jeu de miroirs, Garcin invente un frère d’armes à ce Jean de La Ville de Mirmont, auteur d’un seul roman, Les dimanches de Jean Dézert, paru juste avant son départ pour le front. L’utilisation du 7ème jour de la semaine dans un titre est, à lui seul, un signe annonciateur de qualité littéraire comme l’ont prouvé Un dimanche inoubliable près des casernes de Jacques-Francis Rolland ou Dimanches d’août de Patrick Modiano. C’est donc à travers ce double à la dérive que l’écrivain et poète bordelais, mort pour la France, renaît. Car, durant toute son existence, son compagnon fictif cherchera obstinément, dans le destin foudroyé de cet ami d’infortune, des raisons de vivre.
Continuer de vivre après ça, après cette boucherie, après cet effroi partagé, aura été la question existentielle des hommes de cette génération-là. Souvent, leur retour à la vie civile constituait une seconde meurtrissure inexplicable et inavouable. Les autres, les non-combattants pourraient-ils comprendre ces moments d’horreur et d’humanité ? Dans ce subtil roman historique, on retrouve les obsessions de Garcin, son attachement aux êtres disparus, cette impossibilité viscérale de les chasser de sa mémoire et puis cette passion dévorante pour la littérature, notamment quand Jean s’identifie à Maupassant : « Boule de suif ou La Maison Tellier furent la revanche de l’écrivain sur le rond-de-cuir, du conteur sur le greffier. La littérature le dédommageait de l’ennui qu’il éprouvait à brasser du vide et à obéir aux ordres de bureaucrates qu’il méprisait ».
Bleus Horizons est un hymne à la jeunesse fracassée, à un auteur qui ne connut pas la postérité d’Alain-Fournier mais aussi à un monde enfoui où l’on croise Isadora Duncan, Apollinaire, Gabriel Fauré ou François Mauriac, l’ami d’enfance du jeune aristocrate girondin. La description du casino de Deauville transformé en hôpital militaire mêle le cocasse au mélancolique. Le talent de Garcin réside justement dans ces interstices, quand les lumières du Havre apaisent, un instant, les douleurs de l’âme. Sous sa plume, le pathos ne vient jamais gâter la sincérité des sentiments : « Il me touchait, ce jeune homme idéaliste et myope si attiré par le feu, et dont la chevalière en or, sur laquelle étaient gravées les armes des La Ville de Mirmont, brillait comme une oriflamme ». Dans cette quête d’identité par procuration, entre les planches de Normandie et les pins des Landes, Jean de La Ville de Mirmont prend les traits d’un héros flamboyant et d’un poète maudit.

Bleus Horizons de Jérôme Garcin, Gallimard.

Les dimanches de Jean Dézert suivi de L’horizon chimérique & Contes de Jean de La Ville de Mirmont, La petite vermillon.

*Photo : drakegoodman.

No future pour les Futuristes

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milan dargent rock

Le rock a toujours été un truc de vieux. Ou de futurs vieux. On a commencé à le célébrer quand il était déjà fini et à le conspuer quand les jeunes et les humanitaires s’y sont intéressés. Discutez un instant avec Philippe Manœuvre, Basile de Koch ou Milan Dargent et vous entendrez la même rengaine : le rock, c’est fini depuis dix, vingt ou trente ans. Un Rock and Folk des années 70, aujourd’hui, c’est comme un numéro de L’Action Française des années trente : une relique d’un autre monde.
Pour Milan Dargent, 53 ans, « qui vit et travaille à Paris » (et certainement pas dans le rock’n’ roll), déjà auteur d’une réjouissante Soupe à la tête de bouc qui racontait un mémorable concert des Stones à Lyon, et d’un improbable Club des caméléons, chronique nostalgique de sa jeunesse perdue dans les années 70, sa mort date précisément du 13 juin 1985 – le jour fatidique de ce Live Aid où pour la première fois les rockeurs du monde entier se sont donné la main pour sauver le monde, mendier pour l’Ethiopie et devenir de gentils agents caritatifs au lieu des rebelles sans cause qu’ils étaient à l’origine.
Pour Guillaume, fondateur du groupe lyonnais « Les futuristes », la pilule est amère : « Des années de fanatisme à collectionner l’intégrale de David Bowie pour en arriver là, à cette version de Héroes du Live Aid, si peu héroïque. Heroes, une chanson on ne peut plus intime, une mélopée méditative qui ne doit pas quitter les quatre murs de votre chambre, livrée ainsi à la foule obéissante d’un stade embrigadé, ça la foutait mal. Héroes, votre chanson à vous, votre jardin secret, soudain transformée en putain d’hymne. »
Il faut admettre que l’époque n’était déjà plus tellement rock’n’roll. L’euphorie socialiste avait fait long feu. Delors avait prévenu : l’austérité  s’invitait en France dans toute sa rigueur. Et pire que tout, le disco triomphait. Les Futuristes, « étoiles montantes du rock français », allaient éprouver à leurs dépens le no future des punks. C’étaient Guillaume, Julien, Romain et Jo – en attendant Lerik, leur « manageur », qui un jour passerait à l’ennemi, en rejoignant  Andersen, le groupe rival. Car entre les concerts ratés, les répètes miteuses, les débats « esthétiques » sans fin, la résistance à mener face au joug parental, la concurrence régionale, et ce sentiment, qui s’installe rapidement, qu’on sera toujours les seconds ou les suiveurs, le monde lyonnais du rock n’est pas de tout repos. Sans compter que certains membres du groupe n’ont pas l’air si  motivés que ça, tel Julien qui sacrifie nombre de répètes parce qu’il a baignade dans le lac de Paladru. « Quelqu’un peut-il seulement imaginer Joe Strummer annulant une répète pour cause de brigade dans le lac de Paladru ? »
Alors, on rêve, on fait du surplace, on s’imagine qu’on est filmé en permanence comme si on était la plus grande star du monde : « Jour et nuit, en privé et en public, Guillaume se savait filmé. Ce truc-là, il était le seul à le connaître. » On va à la Fnac pour la centième fois dans le mois, rayons disques. On vit difficilement le passage du vinyle au CD. Tout change, sauf soi-même et ses idoles. Hélas ! Les idoles ont bientôt de nouveaux fans que les anciens fans ne peuvent respecter. Les nouveaux fans mélangent tout, confondent tout, Led Zeppelin et Supertramp, Kraftwerk et Jean-Michel Jarre, et bientôt Bowie et le R’n’B. Le tournant de la rigueur aura été la mort programmée du goût, avec sa démocratisation abusive, ses radios libres et sa très antimusicale (et obligatoire) « Fête de la musique » que Milan Dargent traite avec des accents qui n’auraient pas déplu à Muray.
Et c’est la bonne surprise de ce petit livre délicieux et désopilant de montrer en quoi la « défaite de la pensée » aura touché même les milieux rockeux. Comment d’aristocrate et de romantique, le rock and roll sera devenu « le rock FM, consensuel, gentillet, [plaisant] à tous les crétins de la planète. » Les Futuristes avaient tout prévu, sauf la future uniformisation. Et l’ère Chirac.

Milan Dargent, Le tournant de la rigueur, Le Dilettante, mars 2013.

*Photo : film Podium.

Le Prince est nu

percy kemp prince

Il fallait à la fois un théoricien et un satiriste pour mesurer toute l’ampleur de l’impuissance du politique. Percy Kemp, fin connaisseur de l’islam, auteur de quelques excellents romans d’espionnage, a décidé de réécrire Le Prince de Machiavel. Le propos reste le même que dans l’original florentin : comment garder le pouvoir par tous les moyens, même légaux.
Mais sa thèse est que le Prince doit bien être conscient que ce pouvoir, à notre époque, n’existe plus.[access capability= »lire_inedits »] La mondialisation est passée par là, évoquée dans une métaphore footballistique des plus parlantes : « En réalité, un grand État-nation d’aujourd’hui n’est pas bien différent d’un grand club de football, le Liverpool FC par exemple, qui ne compte plus que deux joueurs nés à Liverpool et dont l’entraîneur et les propriétaires ne sont même pas anglais. […] En définitive, seuls les supporters qui viennent régulièrement, qu’il pleuve ou qu’il vente, remplir le stade d’Anfield, sont natifs de la ville. Mais ceux-là, on le sait, ne contrôlent ni les finances du club, ni la politique des transferts, ni les tactiques de jeu. Et de fait, comme aujourd’hui le Liverpool FC, l’État-nation sur lequel règne le Prince sans patrie ni frontières n’a plus de national que le nom. »
Conserver quelque chose qui n’existe plus est, de fait, encore plus compliqué que conserver quelque chose qui existe. Une seule solution : ne pas se trouver en position d’exercer le pouvoir et, par conséquent, se garder d’un ennemi diabolique, l’événement. Un événement est toujours une catastrophe pour un Prince impuissant. Mais selon Kemp, qui puise ses exemples dans les guerres de Cyrus comme dans l’élection présidentielle française de 2012, il existe quelques solutions pour s’en prémunir : le Renseignement,  l’Escompte qui permet de « désamorcer la charge potentiellement explosive d’un événement » ou encore la Mystification. Il n’empêche, sa conclusion est sans appel : aujourd’hui, le Prince est nu et, comme le dit Tchekhov : « Un simple rhume suffit à lui faire perdre l’équilibre. »[/access]

Percy Kemp, Le Prince, Seuil, 2013.

*Photo : c-reel.com.

Un autre socialisme est possible !

« Anarchie plus un ». Inspiré d’un aphorisme de Maurras, ce slogan a fait les beaux jours de 68, lorsque quelques jeunes royalistes le griffonnaient çà et là pour exprimer leur rejet de la république bourgeoise. Si la fraternisation avec les lanceurs de pavés n’eut qu’un temps, ces dissidents de l’Action Française créèrent la NAF puis la NAR (Nouvelle Action Royaliste) la décennie suivante, non sans avoir délesté leur corpus idéologique de l’antisémitisme d’Etat et des compromissions du vieux félibre. L’Histoire de ces socialistes monarchistes reste encore largement à écrire, tant la doxa les associe à une droite réactionnaire, méprisant la plèbe au nom de sa proximité avec le Comité des Forges.
C’est oublier l’expérience du cercle Proudhon qui, au début du siècle dernier, regroupait royalistes d’Action Française et syndicalistes révolutionnaires comme Georges Sorel (1847-1922) et Edouard Berth (1875-1939).
Auteur des Méfaits des intellectuels, Berth dernier reste injustement occulté de l’histoire officielle du socialisme. Il est heureux que l’érudit Alain de Benoist retrace sa trajectoire sinueuse dans un essai inspiré. Socialiste, patriote et conservateur, Berth célébrait les valeurs héroïques du prolétariat et de l’aristocratie contre les marchands du Temple. Il fraya un temps avec Maurras au nom de leur commune opposition à la démocratie bourgeoise, avant de s’enthousiasmer pour la révolution bolchévique – dont il regrettera la fossilisation bureaucratique. Avec Sorel, Berth donna toute sa vigueur au « mythe » de la grève générale pour imaginer un monde alternatif tant à la cogestion syndicale qu’à la préservation corporatiste des acquis sociaux.
Le beau livre d’Alain de Benoist nous plonge dans l’esprit originel de la charte d’Amiens, une contre-culture ouvriériste réfractaire aux « illusions du progrès » (Sorel) que la CGT nouvelle a tôt fait d’oublier. À lire pour ne pas désespérer Florange !

Alain de Benoist, Edouard Berth, Le socialisme héroïque. Sorel-Maurras-Lénine, Pardès, 2013.

Jean-René Huguenin, enfin

jean rene huguenin

Jean-René Huguenin, ce nom circule aujourd’hui comme une pierre précieuse, un talisman qu’on remet, de main à main, avec la certitude de la conversion. Bien qu’adoubé par Mauriac et Gracq, Huguenin reste ce trésor discret aux pieds de vieux dragons et de lézards moribonds : la bande du lycée Claude-Bernard, les fondateurs de Tel Quel, parmi lesquels Sollers, Renaud Matignon, Hallier enfin, « jumeau astral » qu’il faut mettre à part et qui fut le seul à prendre le temps d’évoquer son jeune ami mort à 26 ans dans un fracas de tôle en septembre 62, tout comme Roger Nimier le même mois, dans des circonstances similaires.
Jean-René Huguenin, c’est une soif d’enragé, une souveraineté féroce, qui étourdissent, et intimident dès les premières pages du Journal. La Côte sauvage (son unique roman), les textes donnés aux revues Arts, La Table Ronde, Les Lettres françaises, sont là également pour attester de cette liberté altière, solitaire, bien loin du dandysme frelaté d’une certaine droite littéraire, souvent trop imbue de marginalité chic.
Dans Un jeune mort d’autrefois, Jérôme Michel se saisit, avec une belle pudeur, de cette figure ensevelie. Nulle biographie ici, mais un tombeau, sorte de masque mortuaire où le couteau du sculpteur vient imprimer sa marque discrète. Ce tombeau, d’où Huguenin rejaillit sous nos yeux, c’est aussi celui d’une époque, d’une façon singulière qu’on avait d’être jeune. Jeunesse, enfance : mots que le jeunisme contemporain ne nous permet plus de manipuler qu’avec des pincettes ; mots dont Huguenin, après son cher Bernanos, sut nous restituer l’énergie.
Le temps passe vite, et, que nous ayons vingt-cinq, trente ou quarante ans, c’est avec la même inquiétude que nous lisons cette adresse de Jérôme Michel à Huguenin : « Vos pages ont gardé enclos dans leur silence d’encre et de papier le reflet de celui que j’étais lorsque je vous lisais dans la ferveur de la première fois. » Lire Huguenin est une expérience: chaque page du Journal est une gifle à notre indolence. Huguenin, dès l’origine, fut terrible, stimulant et sévère. « Vous fûtes, écrit Jérôme Michel, s’adressant encore à l’écrivain, un jeune homme agaçant, horripilant même par trop de complaisance, d’apitoiement sur soi, par une certaine façon que l’on a de prendre la pose à vingt ans. Nous vous avons aimé malgré cela, et, ajouterais-je, à cause de cela qui vous rendait fraternel – mais aussi pour votre violence intérieure, mais aussi pour votre tendresse profonde, votre radicalité et votre douceur mêlées. »
Notre époque se sentirait assez bien dans ses pompes, parait-il, pour se passer du romantisme ombrageux, un brin désuet, d’Huguenin : « Aujourd’hui, dans notre présent festif, ludique, sérieusement « sympa » et religieusement « citoyen », Jean-René Huguenin apparaîtrait comme une sorte de prince Erik égaré dans une émission de télé-réalité, un boy-scout attardé, un peu pathétique, anachronique, irrévocablement inadapté au business et à la lutte contre toutes les discriminations. » remarque justement Jérôme Michel.
Qui était, à la fin des fins, Jean-René Huguenin ? « De sa courte vie, on ne sait presque rien », constate Jérôme Michel pour s’en féliciter, lui qui n’a pas le goût de fouiller dans les poubelles et qui, avec un tact remarquable, observe qu’un homme se définit « autant par ce qu’il révèle que par ce qu’il cache ». Ainsi nous livre-t-il un très beau portrait, nourri d’affinités et de distance.
Jean-René Huguenin eut l’ambition d’un ange, la vie d’un lutteur fanatique, une mort à grand spectacle. Le Huguenin que nous aimons, c’est l’écrivain à l’ambition inouïe, c’est le jeune homme coupant et lumineux, dont l’intransigeance n’allait pas sans tendresse. « Jean-René, écrit Jérôme Michel, est mort dans l’amour du monde. C’est pourquoi aujourd’hui, cinquante ans après, il est toujours si vivant. »

Jérôme Michel, Un jeune mort d’autrefois – Tombeau de Jean-René Huguenin, éditions Pierre-Guillaume de Roux.

Bioéthique : on a évité le pire

cellules souches bioethique

En matière de recherche, et à plus forte raison de bioéthique, le droit a toujours tenté de trouver le juste équilibre entre la protection de la vie humaine et la nécessité de permettre certaines recherches thérapeutiques. Le principe est clair : entre deux maux, il faut choisir le moindre et l’humain doit toujours primer. Les progrès scientifiques des cinquante dernières années nous interpellent en effet sur notre rapport à la technique et posent notamment la question de la disponibilité de l’embryon comme matériau de recherche.En 1994, la loi bioéthique, première en son genre, en posant le principe d’interdiction de la recherche sur les embryons et les cellules souches humaines, ne faisait que reprendre le principe de l’article 16 du code civil qui consacre le respect de l’être humain dès le commencement de sa vie, réaffirmé par l’article 1 de la loi Veil.
Dix ans plus tard, sans remettre en cause ce principe, le législateur décide de l’assortir d’un régime de dérogations suivant deux critères principaux : les progrès thérapeutiques doivent être majeurs et il ne doit exister aucune alternative possible à l’emploi d’embryon humain.
En 2011, le législateur préserve ce principe de justesse mais ouvre la recherche sur les embryons à un cadre extra-thérapeutique. On autorise ainsi la manipulation des cellules souches à des fins de recherche fondamentale, sans perspective de soins pour les patients, pour servir la pure connaissance scientifique.
La loi aurait pu s’arrêter là. Elle conservait un principe intangible pour ceux qui croient que l’être humain n’est pas une matière comme les autres, mais restait suffisamment libérale pour autoriser les laboratoires à se procurer des embryons par dérogation.
Manifestement, ces dernières barrières à la disponibilité de l’embryon sont de trop pour certains députés de gauche. Il a quelques semaines, à l’occasion d’une niche parlementaire, ces derniers ont déposé une proposition de loi prévoyant de lever l’interdiction de la recherche sur l’embryon et les cellules souches. Examinée hier à l’assemblée, elle devait être adoptée sans aucune difficulté et dans l’indifférence générale. C’était compter sans l’incroyable talent d’une poignée de députés (Le Fur, Gosselin, Breton, Leonetti, Poisson, Dalloz, Fromantin, Meunier, Debré …) pour ralentir les débats sur la proposition de loi et jouer la montre. Avec plus de 300 amendements déposés sur le seul article du texte, et deux motions (d’inconstitutionnalité et de renvoi en commission), il était quasiment impossible que l’examen du texte fût entièrement terminé à une heure du matin. Le texte devra être repris par un autre groupe parlementaire, par le gouvernement, ou mis à l’ordre du jour de l’Assemblée. Ce qui est peu probable à court terme.
Le report de cette proposition aux calendes grecques est une victoire de l’humain sur le mariage du scientisme et du marché. Car cette proposition annonçait un bouleversement éthique et juridique. Elle venait entériner la réification de la personne humaine, la suprématie de la technique sur l’homme et son asservissement à la logique utilitariste des laboratoires. Le principe allait devenir l’exception et l’exception le principe.
Les partisans de cette loi juraient que les recherches embryonnaires permettraient un jour de guérir les cancers. Or, depuis vingt ans, il n’y a pas eu une seule application pratique  en thérapie cellulaire que l’on puisse mettre à l’actif de la recherche sur l’embryon humain. Comble du comble, une alternative prometteuse existe : les cellules souches adultes reprogrammées (IPS), découvertes par le professeur Yamanaka, récompensé à ce titre du prix Nobel de physiologie-médecine en 2012. Avec cette découverte, bon nombre de scientifiques qui travaillaient sur les cellules souches embryonnaires reconnaissent que cette recherche était désormais désuète.
Alors à qui allait profiter le crime ? Le seul intérêt de l’abandon du principe d’interdiction des recherches est de nature économique. Un véritable business parallèle s’est créé avec l’utilisation des embryons comme réactif chimique livré aux laboratoires de l’industrie pharmaceutique. Ils ne coûtent rien et aucune association de défense des animaux ne viendra hurler au scandale.  Amassés par milliers dans des congélateurs, ils attendent sagement d’être charcutés sur une paillasse. Dans Corps en miettes, Sylviane Agacinski évoque cette capture du vivant par le laboratoire, « où toute vie s’arrête, saisie par le froid » Elle conclut ainsi son propos : « Le gel est aux vivants ce que l’argent est à tous les biens de la terre : un moyen de les rendre virtuels, abstraits, échangeables, monnayables ».  On ne saurait mieux dire.

*Photo : BWJones.

Défense du portrait de l’homme en cochon

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belle bete iacub

Bien avant que son livre ne soit en vente, l’unanimité s’est faite à une incroyable vitesse autour de la culpabilité de Marcela Iacub : celle-ci a couché avec un cochon dans l’unique but d’accoucher de ce porcelet de 121 pages qu’est Belle et Bête, promis à un succès de librairie en raison de la notoriété planétaire du cochon en question. À entendre les commentateurs, l’ouvrage serait une goutte de purin propre à faire déborder la bauge, déjà pleine, de l’animal. D’accord avec eux, le procédé est discutable, d’autant qu’il est hors de doute que cet homme a droit à la paix. L’affaire est donc entendue, n’y revenons pas : Iacub est une truie et son livre une abjection.
Dossier classé ? Non, car ce qui est gênant, dans cette curée médiatique, c’est que le porcelet a été jeté avec l’eau de son bain : masqué par le scandale qu’il suscite et condamné d’avance, souvent même avant d’avoir été lu, le livre serait mauvais, un torrent d’ordures, vous dis-je. Deux jours avant sa sortie en librairie, il fallait entendre un Philippe Besson (à « On refait le monde », sur RTL) proclamer, sur le ton docte et définitif qu’il affectionne, que le livre « n’est pas édité » ; et le lendemain matin, sur Europe 1, la délicieuse Anne Roumanoff y aller de son couplet tout en finesse moralisante sur le fond du livre, qu’elle n’avait visiblement pas lu, devant un auditoire (qui ne l’avait pas lu non plus) qui applaudissait en se tordant à ses vannes vengeresses et à la virulence populiste de l’éreintement. Une fois de plus, les rieurs étaient du bon côté et les comiques bien installés dans leur rôle de maîtres-penseurs. Une fois de plus, les amuseurs servaient sans faillir l’évidence vertueuse et la bonne cause tiède et mollassonne. Tout était donc en ordre. Alors, qui allait s’accorder les deux heures suffisantes pour lire Belle et Bête avant d’en parler ? Puisqu’on vous dit, puisqu’on vous rit, puisqu’on vous répète que c’est une véritable saloperie…[access capability= »lire_inedits »]
J’avoue que j’ai transgressé les sommations de la vox populi : je suis allé au-delà de ses vaticinations et j’ai lu l’ouvrage en m’astreignant d’ignorer l’identité sulfureuse de son cochon de héros. J’y ai trouvé un écrivain, indiscutablement. D’abord dans sa façon d’extraire de son aventure si particulière le minerai d’un récit universel, puis de réduire à des métaphores tout ce qui aurait pu nourrir le voyeurisme du lecteur. On aura compris que ce récit n’est pas un reportage sexuel, mais le roman amoral d’une passion en surchauffe. Pas la moindre scène de cul, mais seulement de puissantes transpositions littéraires. Voyez de quelle manière singulière – comment dire ? anthropophage – l’auteur aborde (pages 31, 32, 33) la description de cet amour pour le moins dévorant ! Pointant les cousinages qui existent entre l’homme et le cochon, Iacub nous ouvre à cette idée que le meilleur de l’homme est parfois le cochon, c’est-à-dire sa part sauvage, primitive, « férocement anti-aristocratique, tragiquement démocratique », insoumise et intraitable. Alors que l’homme, lui, est une architecture sophistiquée de compromis policés et de sordides petits arrangements. Oui, Iacub est un écrivain en ce que sa phrase courte, rapide et sèche, provoque l’incandescence de ce qu’elle nous confie, épouse la carbonisation de ses sens et le dérèglement de sa raison (« J’étais amoureuse, s’étonne-t-elle, de l’être le plus méprisé […] de la planète. »). Car elle est un écrivain aussi dans cette manière de s’impliquer dans son récit et de s’y mettre en danger. À la question : « Qu’emporteriez-vous en priorité dans une maison en feu ? », Cocteau avait répondu : « Le feu. » Eh bien, de l’histoire vécue par Iacub, c’est exactement ce que son livre retient : le feu.[/access]

*Photo : thornypup.

Belle et Bête, Marcela Iacub (éditions Stock).

René Fallet, trente ans déjà…

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rene fallet velo

rene fallet velo

Qui lit aujourd’hui l’œuvre de René Fallet disparu il y a tout juste trente ans, le Rimbaud de Villeneuve-Saint-Georges, le Joachim du Bellay de Jaligny-sur-Besbre ? Quelques vieux réacs perfusés au beaujolais, nostalgiques du temps des copains, de la pêche à la ligne, des boules, du zinc lustré et des cycles Sirius, situés 14&16 rue Duret, Paris. Derrière cette mythologie bistrotière d’après-guerre, tellement salutaire à une époque où la littérature autofictionnelle a envahi les esprits, Fallet s’inscrit d’abord dans une tradition française : celle de la littérature à hauteur d’homme.
Il a mis sa plume dans les pas de Villon, Carco, Rabelais, Céline ou Léautaud. C’est-à-dire au service d’une belle langue à la musique plébéienne qui frétille comme une truite sauvage dans le lit de l’Allier. L’apparente gaudriole de ses plus grands succès (Le Triporteur, Les vieux de la vieille, Un idiot à Paris, La soupe aux choux, ou Le Beaujolais nouveau est arrivé) ne doit jamais masquer un profond désenchantement qui est sa véritable source intérieure. Ce qui n’empêche pas l’œuvre de Fallet d’être à la fois acide, corrosive, jouissive, partageuse et infiniment drôle. Sous ses épaisses lunettes et sa moustache à la Clémenceau, ce fils de cheminot cache une sensibilité à fleur de peau, une méfiance pour les grandes phrases et les illustres personnes qui les prononcent.
Il éprouve, définitivement, une aversion pour l’ordre, la fraternité obligatoire, la flicaille et toutes les polices de la pensée. Invité un jour à Radioscopie, il fit cette confidence à Chancel : « Je suis anarchiste tendance essuie-glace, de gauche à droite ». Même son chat « siamois bourbonnais » portait le nom prédestiné de Bonnot. Ses coups de griffe contre les cuistres, Fallet les donna entre 1952 et 1956 dans sa chronique littéraire régulière du Canard Enchaîné. Anar, Fallet l’était quand il s’agissait de taper sec sur les militaires, les curés ou les académiciens. Les coups pleuvaient sans les sommations d’usage. Voyez plutôt la férocité : « J’ai tâté de l’académicien. C’est dur et vaguement moisi. Un boucher se le ferait jeter à la face » à propos de Claude Farrère ou cette ironie saignante à l’adresse du Maréchal Juin : « Non, messieurs les calomniateurs, Juin sait écrire et le prouve. Voyez par exemple, ce passage, parfaitement digne d’une rédaction de certificat d’études ».
Nos modernes censeurs, déguisés en rebelles,  pourraient en prendre de la graine. La provocation, l’irrévérence, la brutalité sémantique ne s’apprennent pas dans les salons ou les cocktails. Tous les écrivains ou pamphlétaires en herbe n’ont pas eu la chance d’avoir un père communiste, de ne posséder pour seul et unique diplôme que le certif’ et d’avoir eu dix-sept ans en 1944.
« C’est quand même dans les poètes qu’on apprend à écrire » aimait-il à dire. Il partageait le goût frénétique des livres avec Brassens, l’ami qui lui fit découvrir Paul Léautaud ou Claude Tillier et son picaresque « Mon oncle Benjamin ». Avant que Brassens ne devienne cette icône chantante, Fallet l’avait repéré sur scène et l’avait qualifié de « bon gros camion de routiers lancé à tout berzingue sur les chemins de la liberté… La voix de ce gars est une chose rare et qui perce les coassements de toutes ces grenouilles du disque et d’ailleurs ». Ensemble, ils avaient beaucoup lu. Michel Polac venu les interviewer pour la télévision en 1967 sur leurs lectures respectives avait eu droit à un phénoménal panorama de la littérature mondiale. Brassens récitait dans le texte Courteline, évoquait Voltaire, Ovide, Hugo, Steinbeck et Fallet répliquait par Aymé, Hemingway ou Lamartine.
Dès ses premiers romans acides (Banlieue sud-est, La Fleur et la Souris, Pigalle) parus entre 1947 et 1949, Fallet a impressionné les écrivains de son époque par cet  univers où l’on rit beaucoup avant que l’émotion ne nous submerge. Antoine Blondin, qui s’y connaissait, comparait « sa délicatesse de facture (…) à un fabricant de porcelaine dans un magasin d’éléphants », Alphonse Boudard avait cerné ses deux manières « la manière naturaliste et la manière intimiste » et Michel Audiard, éternel pudique, s’en tirait en le traitant de « saligaud touché par la grâce ».
Des hommages, il en reçut à la pelle, il obtint le Prix Interallié en 1964 pour Paris au mois d’août, le Prix de l’Humour pour Au Beau Rivage en 1970, le Prix Scarron pour Ersatz en 1974, le Prix Rabelais et le Prix RTL grand public pour La Soupe aux choux en 1980. Alors si vous avez aimé  Jean Lefebvre dans un Idiot à Paris, Darry Cowl dans le Triporteur ou Jean Carmet dans La Soupe aux Choux, vous allez adorer ces romans, merveilles de fantaisie et de causticité, de romantisme et de désabusement.

Romans Acides de René Fallet  (Le cherche midi )

Roland voyage léger

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roland jaccard vie

roland jaccard vie

Roland Jaccard affiche le dilettantisme d’un éternel jeune homme. C’est une qualité qui préserve de la lourdeur. Les titres de ses livres, d’ailleurs, esquissent encore plus une singulière Carte du tendre et du cynique : Journal dun oisif, Flirts en hiver, L’Homme élégant ou, notre préféré, Une Fille pour lété.
À l’inverse de Beckett, Jaccard n’est pas « bon qu’à ça ». Il écrit à sa guise et selon les saisons. Suisse de Paris, il s’envole volontiers pour Tokyo et conseille à ses vieux compagnons un camp d’entraînement chez les survivalistes américains. Il semble que, loin des mots, quelques demoiselles l’occupent. Il les couchera plus tard sur la page blanche. Les journaux du jour lui donnent l’occasion de se moquer joyeusement de ses contemporains. Il ne déteste pas, l’après-midi, badiner avec un ami, offrant une photo old school de Catherine Spaak et buvant des cafés très serrés au zinc d’un bistrot du boulevard Raspail. Ça lui permet de charmer des serveuses prénommées Stéphanie. Pour dîner, les tables asiatiques ont ses faveurs, surtout quand elles sont fréquentées par Marie-José Croze et une poignée de gandins.[access capability= »lire_inedits »]
Quand on aime les petits luxes de la vie, il y a des priorités. Histoire de donner le change, Jaccard a pourtant longtemps chroniqué la philosophie au Monde et publié les livres des autres aux PUF dans la collection « Perspectives critiques ». Le Monde étant devenu illisible, il a cessé d’écrire dedans ; les PUF ayant mis son projet sur Paul Gégauff à la porte, il l’a claquée à son tour. Dégagé de ces obligations, Jaccard n’offre désormais ses carnets et ses mots – mal-pensants et parfaitement ciselés – qu’à Causeur et Grasset, qui vient d’éditer Ma vie et autres trahisons.
Sous-titré « Récit », Ma vie et autres trahisons tient autant du journal intime que du roman, du recueil d’aphorismes que des « choses vues ». Paré de Ray-Ban et posant au loser magnifique – « Il m’est pénible de l’avouer, mais je suis un pauvre type » –, Jaccard est surtout un flâneur en fugue du côté ses obsessions, de ses plaisirs, de ses fantômes aussi. Il met à l’honneur les lolitas et les poètes japonais. D’une ligne l’autre, Dexter Morgan dialogue avec Cioran et Bukowski. Sur l’écran noir des nuits blanches, Candy de Christian Marquand lui rappelle la silhouette d’un amour enfui. Des noms défilent : Mélanine, Rachel, Vijak, Shade. Les souvenirs, souvent, se teintent de mélancolie. Des morts parlent avec grâce ; trop de vivants, malheureusement, racontent toujours autant de bêtises. Ne pas oublier, parfois, que les gangsters sont de chics types, même quand ils ont enlevé un baron, lui coupant un doigt. Ça rassure presque, ça patine les trahisons premières.
À la fin de la balade, reste une petite musique qui ne nous quitte pas, comme un haïku de Brautigan, comme une Physiologie des lunettes noires qui, pour Jaccard, annonce l’été.
Rien ne dépasse, Roland a raison, la promesse des plages.[/access]

Roland Jaccard, Ma vie et autres trahisons, Grasset 2013.

Complètement à l’ouest (suite) : La fable du piano et de la falaise

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Le Breton, qui a un régime alimentaire assez proche de l’homme, se caractérise par un port altier et un goût prononcé pour les balades en mer. Il est souvent marin ou limonadier dans la capitale. La bretonne, elle, porte des coiffes en dentelle et se réunit en fin de semaine avec d’autres bretonnes pour danser au son d’instruments de musique amusants, tel le biniou ou la bombarde. Au bout de la Bretagne, il y a le Finistère. Et après, plus rien. Si ce n’est l’océan à perte de vue, et le bruit des vagues sur les falaises…
Plogoff est un petit village du Finistère, dont on parle généralement assez peu dans la presse. On n’y compte aucun fait divers sanglant ces dernières années, et les stars de cinéma ne s’y pressent pas pour passer leurs vacances. Les 1374 âmes de Plogoff vivent de la pêche côtière et de la biscuiterie traditionnelle. C’est pourtant à Plogoff que vient de se produire un miracle… Ouest-France  l’évoquait le week-end dernier dans ses pages Douarnenez : un esprit malicieux a déposé un piano au bord d’une falaise… « Un piano droit d’au moins 100 kg, au bord de la falaise ! Un adjoint au maire a fait une drôle de découverte, vendredi matin, près du port de Bestré. Aucune trace de manipulation, ni de roues de véhicule… ‘Il n’a pas été traîné’, explique Maurice Lemaître, maire. Il a donc fallu plusieurs personnes pour l’emmener à cet endroit, distant d’environ 150 mètres du sentier pédestre G34 ». Projet avorté de se débarrasser à peu de frais de l’objet encombrant ? Coup de pub des maisons Gaveau ou Steinway ? Coup de blues de déménageurs de pianos ? Canular ? Attentat fantaisiste ? Signe de Dieu ?
Les services de la mairie ont annoncé que l’objet serait enlevé très prochainement. Il y avait mieux à faire, comme organiser un festival de musique classique autour de ce piano, ou en faire un lieu de pèlerinage touristique. On notera que ce n’est pas la première fois que ce type d’affaires est à applaudir ou déplorer, c’est selon. Marc Cohen nous racontait, il y a quelques années de cela, la fable du canapé Chesterfield qui avait été volé à un magasin de meubles et déplacé par quelques esprits joliment vrillés sur la plage de Granville dans la Manche. Ce nouveau cas nous confirme que les Bretons – à l’instar de leurs voisins normands – sont complètement à l’ouest…

 

Frère d’armes

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jerome garcin mirmont

jerome garcin mirmont

Cette saison, la mode est au bleu horizon. En littérature comme en friperie, les éditeurs misent sur des imprimés anciens pour dessiner leurs collections printemps/été 2013. L’étoffe des souvenirs rassure toujours le client hostile à toute nouveauté. Après la Collaboration, la guerre d’Algérie ou l’après 68, les écrivains retournent dans les tranchées de 14 y extraire une veine romanesque qui fait tant défaut à notre époque blanche d’émotions.
C’est donc avec appréhension que l’on prend le Chemin des Dames, ployant déjà sous la mitraille, ses millions de morts et son indicible terreur. Nous avons lu les récits de Genevoix, Dorgelès ou Benoit sur l’enfer boueux de la Marne. Nous en sommes toujours sortis hébétés, affolés par cette tuerie mondiale. Notre imaginaire est à jamais peuplé de gueules cassées, de croix de bois alignées, d’exécutions sommaires, de gaz moutarde, en somme d’une jeunesse fauchée sur l’autel des Nations. Quelle famille française ne possède pas dans une armoire un obus sculpté ou une douille décorée à la manière d’un artisan-orfèvre? Tenir dans sa main, un siècle plus tard, un morceau de bois taillé sur le front en 1916, serre le cœur. Notre identité nationale que l’on a tant cherché à définir sous l’ancien quinquennat, y a puisé son ferment de colère et de fraternité.
Mais les mots semblent si vains, si artificiels pour décrire ces ténèbres-là. Jérôme Garcin relève ce défi littéraire dans Bleus Horizons : ressusciter un écrivain oublié, Jean de La Ville de Mirmont, mort le 28 novembre 1914 à l’âge de vingt-huit ans, dans un décor d’apocalypse. La phrase de Garcin n’a jamais été aussi suave et nostalgique. Quel plaisir de lire une langue française aussi parfaitement maîtrisée, académique dans son armature qui ne perd pas pour autant le tranchant de son style. D’une sobriété perforante, sans affèterie ou minauderie, l’écrivain fait communier la petite et la grande Histoire. Dans un habile jeu de miroirs, Garcin invente un frère d’armes à ce Jean de La Ville de Mirmont, auteur d’un seul roman, Les dimanches de Jean Dézert, paru juste avant son départ pour le front. L’utilisation du 7ème jour de la semaine dans un titre est, à lui seul, un signe annonciateur de qualité littéraire comme l’ont prouvé Un dimanche inoubliable près des casernes de Jacques-Francis Rolland ou Dimanches d’août de Patrick Modiano. C’est donc à travers ce double à la dérive que l’écrivain et poète bordelais, mort pour la France, renaît. Car, durant toute son existence, son compagnon fictif cherchera obstinément, dans le destin foudroyé de cet ami d’infortune, des raisons de vivre.
Continuer de vivre après ça, après cette boucherie, après cet effroi partagé, aura été la question existentielle des hommes de cette génération-là. Souvent, leur retour à la vie civile constituait une seconde meurtrissure inexplicable et inavouable. Les autres, les non-combattants pourraient-ils comprendre ces moments d’horreur et d’humanité ? Dans ce subtil roman historique, on retrouve les obsessions de Garcin, son attachement aux êtres disparus, cette impossibilité viscérale de les chasser de sa mémoire et puis cette passion dévorante pour la littérature, notamment quand Jean s’identifie à Maupassant : « Boule de suif ou La Maison Tellier furent la revanche de l’écrivain sur le rond-de-cuir, du conteur sur le greffier. La littérature le dédommageait de l’ennui qu’il éprouvait à brasser du vide et à obéir aux ordres de bureaucrates qu’il méprisait ».
Bleus Horizons est un hymne à la jeunesse fracassée, à un auteur qui ne connut pas la postérité d’Alain-Fournier mais aussi à un monde enfoui où l’on croise Isadora Duncan, Apollinaire, Gabriel Fauré ou François Mauriac, l’ami d’enfance du jeune aristocrate girondin. La description du casino de Deauville transformé en hôpital militaire mêle le cocasse au mélancolique. Le talent de Garcin réside justement dans ces interstices, quand les lumières du Havre apaisent, un instant, les douleurs de l’âme. Sous sa plume, le pathos ne vient jamais gâter la sincérité des sentiments : « Il me touchait, ce jeune homme idéaliste et myope si attiré par le feu, et dont la chevalière en or, sur laquelle étaient gravées les armes des La Ville de Mirmont, brillait comme une oriflamme ». Dans cette quête d’identité par procuration, entre les planches de Normandie et les pins des Landes, Jean de La Ville de Mirmont prend les traits d’un héros flamboyant et d’un poète maudit.

Bleus Horizons de Jérôme Garcin, Gallimard.

Les dimanches de Jean Dézert suivi de L’horizon chimérique & Contes de Jean de La Ville de Mirmont, La petite vermillon.

*Photo : drakegoodman.

No future pour les Futuristes

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milan dargent rock

milan dargent rock

Le rock a toujours été un truc de vieux. Ou de futurs vieux. On a commencé à le célébrer quand il était déjà fini et à le conspuer quand les jeunes et les humanitaires s’y sont intéressés. Discutez un instant avec Philippe Manœuvre, Basile de Koch ou Milan Dargent et vous entendrez la même rengaine : le rock, c’est fini depuis dix, vingt ou trente ans. Un Rock and Folk des années 70, aujourd’hui, c’est comme un numéro de L’Action Française des années trente : une relique d’un autre monde.
Pour Milan Dargent, 53 ans, « qui vit et travaille à Paris » (et certainement pas dans le rock’n’ roll), déjà auteur d’une réjouissante Soupe à la tête de bouc qui racontait un mémorable concert des Stones à Lyon, et d’un improbable Club des caméléons, chronique nostalgique de sa jeunesse perdue dans les années 70, sa mort date précisément du 13 juin 1985 – le jour fatidique de ce Live Aid où pour la première fois les rockeurs du monde entier se sont donné la main pour sauver le monde, mendier pour l’Ethiopie et devenir de gentils agents caritatifs au lieu des rebelles sans cause qu’ils étaient à l’origine.
Pour Guillaume, fondateur du groupe lyonnais « Les futuristes », la pilule est amère : « Des années de fanatisme à collectionner l’intégrale de David Bowie pour en arriver là, à cette version de Héroes du Live Aid, si peu héroïque. Heroes, une chanson on ne peut plus intime, une mélopée méditative qui ne doit pas quitter les quatre murs de votre chambre, livrée ainsi à la foule obéissante d’un stade embrigadé, ça la foutait mal. Héroes, votre chanson à vous, votre jardin secret, soudain transformée en putain d’hymne. »
Il faut admettre que l’époque n’était déjà plus tellement rock’n’roll. L’euphorie socialiste avait fait long feu. Delors avait prévenu : l’austérité  s’invitait en France dans toute sa rigueur. Et pire que tout, le disco triomphait. Les Futuristes, « étoiles montantes du rock français », allaient éprouver à leurs dépens le no future des punks. C’étaient Guillaume, Julien, Romain et Jo – en attendant Lerik, leur « manageur », qui un jour passerait à l’ennemi, en rejoignant  Andersen, le groupe rival. Car entre les concerts ratés, les répètes miteuses, les débats « esthétiques » sans fin, la résistance à mener face au joug parental, la concurrence régionale, et ce sentiment, qui s’installe rapidement, qu’on sera toujours les seconds ou les suiveurs, le monde lyonnais du rock n’est pas de tout repos. Sans compter que certains membres du groupe n’ont pas l’air si  motivés que ça, tel Julien qui sacrifie nombre de répètes parce qu’il a baignade dans le lac de Paladru. « Quelqu’un peut-il seulement imaginer Joe Strummer annulant une répète pour cause de brigade dans le lac de Paladru ? »
Alors, on rêve, on fait du surplace, on s’imagine qu’on est filmé en permanence comme si on était la plus grande star du monde : « Jour et nuit, en privé et en public, Guillaume se savait filmé. Ce truc-là, il était le seul à le connaître. » On va à la Fnac pour la centième fois dans le mois, rayons disques. On vit difficilement le passage du vinyle au CD. Tout change, sauf soi-même et ses idoles. Hélas ! Les idoles ont bientôt de nouveaux fans que les anciens fans ne peuvent respecter. Les nouveaux fans mélangent tout, confondent tout, Led Zeppelin et Supertramp, Kraftwerk et Jean-Michel Jarre, et bientôt Bowie et le R’n’B. Le tournant de la rigueur aura été la mort programmée du goût, avec sa démocratisation abusive, ses radios libres et sa très antimusicale (et obligatoire) « Fête de la musique » que Milan Dargent traite avec des accents qui n’auraient pas déplu à Muray.
Et c’est la bonne surprise de ce petit livre délicieux et désopilant de montrer en quoi la « défaite de la pensée » aura touché même les milieux rockeux. Comment d’aristocrate et de romantique, le rock and roll sera devenu « le rock FM, consensuel, gentillet, [plaisant] à tous les crétins de la planète. » Les Futuristes avaient tout prévu, sauf la future uniformisation. Et l’ère Chirac.

Milan Dargent, Le tournant de la rigueur, Le Dilettante, mars 2013.

*Photo : film Podium.

Le Prince est nu

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percy kemp prince

percy kemp prince

Il fallait à la fois un théoricien et un satiriste pour mesurer toute l’ampleur de l’impuissance du politique. Percy Kemp, fin connaisseur de l’islam, auteur de quelques excellents romans d’espionnage, a décidé de réécrire Le Prince de Machiavel. Le propos reste le même que dans l’original florentin : comment garder le pouvoir par tous les moyens, même légaux.
Mais sa thèse est que le Prince doit bien être conscient que ce pouvoir, à notre époque, n’existe plus.[access capability= »lire_inedits »] La mondialisation est passée par là, évoquée dans une métaphore footballistique des plus parlantes : « En réalité, un grand État-nation d’aujourd’hui n’est pas bien différent d’un grand club de football, le Liverpool FC par exemple, qui ne compte plus que deux joueurs nés à Liverpool et dont l’entraîneur et les propriétaires ne sont même pas anglais. […] En définitive, seuls les supporters qui viennent régulièrement, qu’il pleuve ou qu’il vente, remplir le stade d’Anfield, sont natifs de la ville. Mais ceux-là, on le sait, ne contrôlent ni les finances du club, ni la politique des transferts, ni les tactiques de jeu. Et de fait, comme aujourd’hui le Liverpool FC, l’État-nation sur lequel règne le Prince sans patrie ni frontières n’a plus de national que le nom. »
Conserver quelque chose qui n’existe plus est, de fait, encore plus compliqué que conserver quelque chose qui existe. Une seule solution : ne pas se trouver en position d’exercer le pouvoir et, par conséquent, se garder d’un ennemi diabolique, l’événement. Un événement est toujours une catastrophe pour un Prince impuissant. Mais selon Kemp, qui puise ses exemples dans les guerres de Cyrus comme dans l’élection présidentielle française de 2012, il existe quelques solutions pour s’en prémunir : le Renseignement,  l’Escompte qui permet de « désamorcer la charge potentiellement explosive d’un événement » ou encore la Mystification. Il n’empêche, sa conclusion est sans appel : aujourd’hui, le Prince est nu et, comme le dit Tchekhov : « Un simple rhume suffit à lui faire perdre l’équilibre. »[/access]

Percy Kemp, Le Prince, Seuil, 2013.

*Photo : c-reel.com.

Un autre socialisme est possible !

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« Anarchie plus un ». Inspiré d’un aphorisme de Maurras, ce slogan a fait les beaux jours de 68, lorsque quelques jeunes royalistes le griffonnaient çà et là pour exprimer leur rejet de la république bourgeoise. Si la fraternisation avec les lanceurs de pavés n’eut qu’un temps, ces dissidents de l’Action Française créèrent la NAF puis la NAR (Nouvelle Action Royaliste) la décennie suivante, non sans avoir délesté leur corpus idéologique de l’antisémitisme d’Etat et des compromissions du vieux félibre. L’Histoire de ces socialistes monarchistes reste encore largement à écrire, tant la doxa les associe à une droite réactionnaire, méprisant la plèbe au nom de sa proximité avec le Comité des Forges.
C’est oublier l’expérience du cercle Proudhon qui, au début du siècle dernier, regroupait royalistes d’Action Française et syndicalistes révolutionnaires comme Georges Sorel (1847-1922) et Edouard Berth (1875-1939).
Auteur des Méfaits des intellectuels, Berth dernier reste injustement occulté de l’histoire officielle du socialisme. Il est heureux que l’érudit Alain de Benoist retrace sa trajectoire sinueuse dans un essai inspiré. Socialiste, patriote et conservateur, Berth célébrait les valeurs héroïques du prolétariat et de l’aristocratie contre les marchands du Temple. Il fraya un temps avec Maurras au nom de leur commune opposition à la démocratie bourgeoise, avant de s’enthousiasmer pour la révolution bolchévique – dont il regrettera la fossilisation bureaucratique. Avec Sorel, Berth donna toute sa vigueur au « mythe » de la grève générale pour imaginer un monde alternatif tant à la cogestion syndicale qu’à la préservation corporatiste des acquis sociaux.
Le beau livre d’Alain de Benoist nous plonge dans l’esprit originel de la charte d’Amiens, une contre-culture ouvriériste réfractaire aux « illusions du progrès » (Sorel) que la CGT nouvelle a tôt fait d’oublier. À lire pour ne pas désespérer Florange !

Alain de Benoist, Edouard Berth, Le socialisme héroïque. Sorel-Maurras-Lénine, Pardès, 2013.

Jean-René Huguenin, enfin

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jean rene huguenin

jean rene huguenin

Jean-René Huguenin, ce nom circule aujourd’hui comme une pierre précieuse, un talisman qu’on remet, de main à main, avec la certitude de la conversion. Bien qu’adoubé par Mauriac et Gracq, Huguenin reste ce trésor discret aux pieds de vieux dragons et de lézards moribonds : la bande du lycée Claude-Bernard, les fondateurs de Tel Quel, parmi lesquels Sollers, Renaud Matignon, Hallier enfin, « jumeau astral » qu’il faut mettre à part et qui fut le seul à prendre le temps d’évoquer son jeune ami mort à 26 ans dans un fracas de tôle en septembre 62, tout comme Roger Nimier le même mois, dans des circonstances similaires.
Jean-René Huguenin, c’est une soif d’enragé, une souveraineté féroce, qui étourdissent, et intimident dès les premières pages du Journal. La Côte sauvage (son unique roman), les textes donnés aux revues Arts, La Table Ronde, Les Lettres françaises, sont là également pour attester de cette liberté altière, solitaire, bien loin du dandysme frelaté d’une certaine droite littéraire, souvent trop imbue de marginalité chic.
Dans Un jeune mort d’autrefois, Jérôme Michel se saisit, avec une belle pudeur, de cette figure ensevelie. Nulle biographie ici, mais un tombeau, sorte de masque mortuaire où le couteau du sculpteur vient imprimer sa marque discrète. Ce tombeau, d’où Huguenin rejaillit sous nos yeux, c’est aussi celui d’une époque, d’une façon singulière qu’on avait d’être jeune. Jeunesse, enfance : mots que le jeunisme contemporain ne nous permet plus de manipuler qu’avec des pincettes ; mots dont Huguenin, après son cher Bernanos, sut nous restituer l’énergie.
Le temps passe vite, et, que nous ayons vingt-cinq, trente ou quarante ans, c’est avec la même inquiétude que nous lisons cette adresse de Jérôme Michel à Huguenin : « Vos pages ont gardé enclos dans leur silence d’encre et de papier le reflet de celui que j’étais lorsque je vous lisais dans la ferveur de la première fois. » Lire Huguenin est une expérience: chaque page du Journal est une gifle à notre indolence. Huguenin, dès l’origine, fut terrible, stimulant et sévère. « Vous fûtes, écrit Jérôme Michel, s’adressant encore à l’écrivain, un jeune homme agaçant, horripilant même par trop de complaisance, d’apitoiement sur soi, par une certaine façon que l’on a de prendre la pose à vingt ans. Nous vous avons aimé malgré cela, et, ajouterais-je, à cause de cela qui vous rendait fraternel – mais aussi pour votre violence intérieure, mais aussi pour votre tendresse profonde, votre radicalité et votre douceur mêlées. »
Notre époque se sentirait assez bien dans ses pompes, parait-il, pour se passer du romantisme ombrageux, un brin désuet, d’Huguenin : « Aujourd’hui, dans notre présent festif, ludique, sérieusement « sympa » et religieusement « citoyen », Jean-René Huguenin apparaîtrait comme une sorte de prince Erik égaré dans une émission de télé-réalité, un boy-scout attardé, un peu pathétique, anachronique, irrévocablement inadapté au business et à la lutte contre toutes les discriminations. » remarque justement Jérôme Michel.
Qui était, à la fin des fins, Jean-René Huguenin ? « De sa courte vie, on ne sait presque rien », constate Jérôme Michel pour s’en féliciter, lui qui n’a pas le goût de fouiller dans les poubelles et qui, avec un tact remarquable, observe qu’un homme se définit « autant par ce qu’il révèle que par ce qu’il cache ». Ainsi nous livre-t-il un très beau portrait, nourri d’affinités et de distance.
Jean-René Huguenin eut l’ambition d’un ange, la vie d’un lutteur fanatique, une mort à grand spectacle. Le Huguenin que nous aimons, c’est l’écrivain à l’ambition inouïe, c’est le jeune homme coupant et lumineux, dont l’intransigeance n’allait pas sans tendresse. « Jean-René, écrit Jérôme Michel, est mort dans l’amour du monde. C’est pourquoi aujourd’hui, cinquante ans après, il est toujours si vivant. »

Jérôme Michel, Un jeune mort d’autrefois – Tombeau de Jean-René Huguenin, éditions Pierre-Guillaume de Roux.

Bioéthique : on a évité le pire

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cellules souches bioethique

cellules souches bioethique

En matière de recherche, et à plus forte raison de bioéthique, le droit a toujours tenté de trouver le juste équilibre entre la protection de la vie humaine et la nécessité de permettre certaines recherches thérapeutiques. Le principe est clair : entre deux maux, il faut choisir le moindre et l’humain doit toujours primer. Les progrès scientifiques des cinquante dernières années nous interpellent en effet sur notre rapport à la technique et posent notamment la question de la disponibilité de l’embryon comme matériau de recherche.En 1994, la loi bioéthique, première en son genre, en posant le principe d’interdiction de la recherche sur les embryons et les cellules souches humaines, ne faisait que reprendre le principe de l’article 16 du code civil qui consacre le respect de l’être humain dès le commencement de sa vie, réaffirmé par l’article 1 de la loi Veil.
Dix ans plus tard, sans remettre en cause ce principe, le législateur décide de l’assortir d’un régime de dérogations suivant deux critères principaux : les progrès thérapeutiques doivent être majeurs et il ne doit exister aucune alternative possible à l’emploi d’embryon humain.
En 2011, le législateur préserve ce principe de justesse mais ouvre la recherche sur les embryons à un cadre extra-thérapeutique. On autorise ainsi la manipulation des cellules souches à des fins de recherche fondamentale, sans perspective de soins pour les patients, pour servir la pure connaissance scientifique.
La loi aurait pu s’arrêter là. Elle conservait un principe intangible pour ceux qui croient que l’être humain n’est pas une matière comme les autres, mais restait suffisamment libérale pour autoriser les laboratoires à se procurer des embryons par dérogation.
Manifestement, ces dernières barrières à la disponibilité de l’embryon sont de trop pour certains députés de gauche. Il a quelques semaines, à l’occasion d’une niche parlementaire, ces derniers ont déposé une proposition de loi prévoyant de lever l’interdiction de la recherche sur l’embryon et les cellules souches. Examinée hier à l’assemblée, elle devait être adoptée sans aucune difficulté et dans l’indifférence générale. C’était compter sans l’incroyable talent d’une poignée de députés (Le Fur, Gosselin, Breton, Leonetti, Poisson, Dalloz, Fromantin, Meunier, Debré …) pour ralentir les débats sur la proposition de loi et jouer la montre. Avec plus de 300 amendements déposés sur le seul article du texte, et deux motions (d’inconstitutionnalité et de renvoi en commission), il était quasiment impossible que l’examen du texte fût entièrement terminé à une heure du matin. Le texte devra être repris par un autre groupe parlementaire, par le gouvernement, ou mis à l’ordre du jour de l’Assemblée. Ce qui est peu probable à court terme.
Le report de cette proposition aux calendes grecques est une victoire de l’humain sur le mariage du scientisme et du marché. Car cette proposition annonçait un bouleversement éthique et juridique. Elle venait entériner la réification de la personne humaine, la suprématie de la technique sur l’homme et son asservissement à la logique utilitariste des laboratoires. Le principe allait devenir l’exception et l’exception le principe.
Les partisans de cette loi juraient que les recherches embryonnaires permettraient un jour de guérir les cancers. Or, depuis vingt ans, il n’y a pas eu une seule application pratique  en thérapie cellulaire que l’on puisse mettre à l’actif de la recherche sur l’embryon humain. Comble du comble, une alternative prometteuse existe : les cellules souches adultes reprogrammées (IPS), découvertes par le professeur Yamanaka, récompensé à ce titre du prix Nobel de physiologie-médecine en 2012. Avec cette découverte, bon nombre de scientifiques qui travaillaient sur les cellules souches embryonnaires reconnaissent que cette recherche était désormais désuète.
Alors à qui allait profiter le crime ? Le seul intérêt de l’abandon du principe d’interdiction des recherches est de nature économique. Un véritable business parallèle s’est créé avec l’utilisation des embryons comme réactif chimique livré aux laboratoires de l’industrie pharmaceutique. Ils ne coûtent rien et aucune association de défense des animaux ne viendra hurler au scandale.  Amassés par milliers dans des congélateurs, ils attendent sagement d’être charcutés sur une paillasse. Dans Corps en miettes, Sylviane Agacinski évoque cette capture du vivant par le laboratoire, « où toute vie s’arrête, saisie par le froid » Elle conclut ainsi son propos : « Le gel est aux vivants ce que l’argent est à tous les biens de la terre : un moyen de les rendre virtuels, abstraits, échangeables, monnayables ».  On ne saurait mieux dire.

*Photo : BWJones.

Défense du portrait de l’homme en cochon

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belle bete iacub

belle bete iacub

Bien avant que son livre ne soit en vente, l’unanimité s’est faite à une incroyable vitesse autour de la culpabilité de Marcela Iacub : celle-ci a couché avec un cochon dans l’unique but d’accoucher de ce porcelet de 121 pages qu’est Belle et Bête, promis à un succès de librairie en raison de la notoriété planétaire du cochon en question. À entendre les commentateurs, l’ouvrage serait une goutte de purin propre à faire déborder la bauge, déjà pleine, de l’animal. D’accord avec eux, le procédé est discutable, d’autant qu’il est hors de doute que cet homme a droit à la paix. L’affaire est donc entendue, n’y revenons pas : Iacub est une truie et son livre une abjection.
Dossier classé ? Non, car ce qui est gênant, dans cette curée médiatique, c’est que le porcelet a été jeté avec l’eau de son bain : masqué par le scandale qu’il suscite et condamné d’avance, souvent même avant d’avoir été lu, le livre serait mauvais, un torrent d’ordures, vous dis-je. Deux jours avant sa sortie en librairie, il fallait entendre un Philippe Besson (à « On refait le monde », sur RTL) proclamer, sur le ton docte et définitif qu’il affectionne, que le livre « n’est pas édité » ; et le lendemain matin, sur Europe 1, la délicieuse Anne Roumanoff y aller de son couplet tout en finesse moralisante sur le fond du livre, qu’elle n’avait visiblement pas lu, devant un auditoire (qui ne l’avait pas lu non plus) qui applaudissait en se tordant à ses vannes vengeresses et à la virulence populiste de l’éreintement. Une fois de plus, les rieurs étaient du bon côté et les comiques bien installés dans leur rôle de maîtres-penseurs. Une fois de plus, les amuseurs servaient sans faillir l’évidence vertueuse et la bonne cause tiède et mollassonne. Tout était donc en ordre. Alors, qui allait s’accorder les deux heures suffisantes pour lire Belle et Bête avant d’en parler ? Puisqu’on vous dit, puisqu’on vous rit, puisqu’on vous répète que c’est une véritable saloperie…[access capability= »lire_inedits »]
J’avoue que j’ai transgressé les sommations de la vox populi : je suis allé au-delà de ses vaticinations et j’ai lu l’ouvrage en m’astreignant d’ignorer l’identité sulfureuse de son cochon de héros. J’y ai trouvé un écrivain, indiscutablement. D’abord dans sa façon d’extraire de son aventure si particulière le minerai d’un récit universel, puis de réduire à des métaphores tout ce qui aurait pu nourrir le voyeurisme du lecteur. On aura compris que ce récit n’est pas un reportage sexuel, mais le roman amoral d’une passion en surchauffe. Pas la moindre scène de cul, mais seulement de puissantes transpositions littéraires. Voyez de quelle manière singulière – comment dire ? anthropophage – l’auteur aborde (pages 31, 32, 33) la description de cet amour pour le moins dévorant ! Pointant les cousinages qui existent entre l’homme et le cochon, Iacub nous ouvre à cette idée que le meilleur de l’homme est parfois le cochon, c’est-à-dire sa part sauvage, primitive, « férocement anti-aristocratique, tragiquement démocratique », insoumise et intraitable. Alors que l’homme, lui, est une architecture sophistiquée de compromis policés et de sordides petits arrangements. Oui, Iacub est un écrivain en ce que sa phrase courte, rapide et sèche, provoque l’incandescence de ce qu’elle nous confie, épouse la carbonisation de ses sens et le dérèglement de sa raison (« J’étais amoureuse, s’étonne-t-elle, de l’être le plus méprisé […] de la planète. »). Car elle est un écrivain aussi dans cette manière de s’impliquer dans son récit et de s’y mettre en danger. À la question : « Qu’emporteriez-vous en priorité dans une maison en feu ? », Cocteau avait répondu : « Le feu. » Eh bien, de l’histoire vécue par Iacub, c’est exactement ce que son livre retient : le feu.[/access]

*Photo : thornypup.

Belle et Bête, Marcela Iacub (éditions Stock).