C’est une lapalissade que de le dire mais quelque chose a définitivement changé après les « printemps arabes » de l’année 2011. Des dynasties républicaines entières ont vacillé, plongeant leur nation dans l’incertitude (Tunisie), le désarroi (Yémen, Egypte) ou la guerre civile (Syrie). L’inimaginable s’est produit, sans que l’on sache très bien quelles parts du gâteau révolutionnaire attribuer aux revendications démocratiques des élites ou à la lassitude d’une jeunesse frustrée par le népotisme et la corruption. « L’Histoire n’est pas finie » pourrait désormais figurer au fronton du siège d’une Ligue des Etats arabes chamboulée par le printemps des peuples.
Pour défendre et illustrer ce principe, la Ligue vient d’accueillir en son sein la Coalition nationale de l’opposition syrienne, représentée par son président démissionnaire Moaz al-Khatib. Pour la première fois, une structure non-étatique supplante un Etat membre de la Ligue, exclu pour crimes de guerre et irrespect des droits de l’homme (deux chefs d’inculpation qui feraient frémir nombre de satrapes arabes…). Sous la pression du Qatar, qui héberge la première ambassade de l’opposition syrienne, la vingtaine d’Etats composant la Ligue a donc bouleversé le statu quo, malgré l’opposition farouche de l’Algérie et de l’Irak, rejoints par un Liban neutre envers son ancien occupant. Quoi qu’on pense des légitimités respectives du régime de Bachar Al-Assad et de l’opposition en exil, l’intégration de cette dernière à la Ligue arabe pose question.
Détail ubuesque, la Coalition nationale syrienne était représentée au dernier sommet de Doha par Moaz al-Khatib, une personnalité proche des Frères Musulmans qui vient de démissionner de son poste pour prendre ses distances avec le premier ministre de l’opposition syrienne imposé par le Qatar, un certain Ghassan Hitto. Or, malgré sa défection, c’est bel et bien al-Khatib qui prononça le discours d’intronisation de la Coalition au sein de la Ligue. Une intervention fort remarquée, puisqu’elle se bornait à réclamer une « solution politique » sans « ingérences étrangères » au règlement de la crise syrienne, indépendamment de l’aide humanitaire, notamment américaine, dispensée aux combattants de l’Armée Syrienne Libre. La modération de l’allocution d’al-Khatib fut même saluée par le député libanais Michel Aoun, dont on connaît la proximité avec Damas.  Pour le moment, son appel au déploiement d’un bouclier anti-missiles protégeant la Syrie des attaques aériennes de l’armée loyaliste reste lettre morte, malgré la présence massive de troupes otaniennes à la frontière turque.
Et malgré les embrassades (pour ne pas dire les salamaleks) de fin de discours, l’ambiance n’était peut-être pas à la fête chez nombre de délégués arabes. L’entrée des opposants syriens dans le saint des saints de la Ligue crée en effet un précédent inquiétant pour nombre de pétromonarchies en sursis (Arabie Saoudite) et de gérontocraties usées (Algérie). Il est loin le temps du sommet de Damas en 2008, lorsque Bachar accueillait tout sourire Kadhafi, l’anti-impérialisme en bandoulière pour narguer les monarchies du Golfe. Loin aussi la réunion de Tunis en 2004, reportée maintes fois en raison du refus de Ben Ali de condamner l’assassinat ciblé par l’armée israélienne du fondateur du Hamas. Comme diraient les technocrates, la Ligue a changé de paradigme. Portée par le soft power diplomatique du Qatar, la confédération se révèle toujours minée par les divisions tandis que sa raison d’être originelle – la lutte contre Israël – n’est plus qu’un mot d’ordre creux, aussi moribond et incantatoire que l’initiative de paix arabe.
Simple caisse de résonance des rapports de force mondiaux, la Ligue se contente d’enregistrer l’état de fait géostratégique du moment. Ainsi en 2008, alors que l’axe syro-iranien était au faîte de sa gloire, que les masses arabes respiraient au rythme des interventions télévisées du chef du Hezbollah, le sommet arabe fut boycotté par le gouvernement libanais haririste de l’époque, avant que le Qatar (déjà !) aide opportunément à réconcilier les différentes factions du pays du Cèdre. Quatre ans plus tard, inutile de vous faire un dessin : l’islam de marché inonde les premières urnes non bourrées du monde arabe, le glas des dictatures nationalistes a sonné, au bénéfice des modèles idéologiques promus par Doha, Ankara et Washington.
Aux nostalgiques de l’ordre ancien de méditer cette antienne : cours camarade, le vieux monde arabe est derrière toi !

*Photo : Bahrain Ministry of Foreign Affairs.

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