S’il y avait un territoire réputé favorable à la réforme territoriale engagée par le gouvernement Ayrault, rendant possible la fusion des départements et des régions, c’était bien l’Alsace. Nulle région de France métropolitaine ne peut se prévaloir d’une aussi longue histoire commune, marquée par le tragique du XXe siècle, et d’une homogénéité culturelle aussi bien préservée. Celle-ci se caractérise par la persistance, dans les zones rurales, de l’usage quotidien du dialecte germanique, et le maintien du statut concordataire des cultes, par dérogation avec la loi de 1905 instituant, sur le territoire de la République française, la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Enfin, la stabilité politique régionale, marquée par la domination inébranlable de la droite depuis 1945,  libérait le  débat de tout parasitage idéologique[1. À tel point que le PS du Haut-Rhin était pour le « oui », celui du Bas-Rhin pour le « non »].
C’était donc le banc d’essai idéal pour démontrer que la réforme du mille-feuilles administratif français qui ne comporte pas moins de quatre étages de pouvoirs locaux (communes, intercommunalités, départements, régions), pouvait se réaliser par le bas, et non par une injonction venue d’en haut, de cet Etat jacobin que les Alsaciens ne sont pas les derniers à vilipender.
Pour qu’une fusion de collectivités territoriales soit engagée, la loi prévoit qu’elle doit être adoptée par un référendum où le projet doit être approuvé par la majorité absolue (50%) des électeurs des collectivités concernées. De plus, le pourcentage des «  oui » doit atteindre un minimum de 25% des électeurs inscrits.
Les promoteurs du référendum alsacien, emmenés par le président de région Philippe Richert, et les deux présidents des conseils généraux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, sont tombés de haut dimanche soir. Alors que les sondages de ces derniers mois prédisaient une confortable victoire du « oui », les électeurs on décidé de répondre « nee » à la majorité absolue dans le Haut-Rhin, et « jo », mais avec une force insuffisante dans le Bas-Rhin, les partisans de la fusion n’ayant pas suffisamment mobilisé les électeurs pour atteindre la barre des 25% des inscrits. L’affaire est donc remise à plus tard, beaucoup plus tard, pour l’Alsace, et pour quelques autres territoires, notamment la Bretagne et la Savoie, qui se seraient volontiers laissés aspirer dans le sillage alsacien pour faire valoir leurs aspirations régionalistes.
Toutes les analyses exprimées « à chaud » par les divers protagonistes de cette affaire méritent d’être prises en compte, mais il faut se garder d’en privilégier une plutôt que l’autre. Mauvais perdants, les notables« fusionnistes » mettent sur le compte de l’ambiance politique générale, marquée par l’affaire Cahuzac, la faible participation au référendum d’électeurs dégoûtés par les turpitudes des élites politiques. Mais cela explique-t-il la distorsion entre le vote des Bas-Rhinois et des Haut-Rhinois ? Non, bien évidemment ! Les Alsaciens ont beau se serrer les coudes face aux «  Français de l’intérieur », ils n’en ont pas moins le chapeau ou la coiffe près de leur clocher lorsqu’il s’agit de leurs intérêts locaux. Les gens de Colmar ou de Mulhouse ne voyaient pas d’un bon œil des lieux de pouvoir migrer vers Strasbourg, métropole toujours soupçonnée de visées hégémoniques. Cela a beaucoup plus pesé que les appels dignes de Paul Déroulède (Vous n’aurez pas l’Alsace !) pour le « non » lancés par le FN, le Front de Gauche et Debout la République de Nicolas Dupont Aignan qui ne voyaient rien moins qu’un début de sécession d’une région française, fomentée à partir d’obscures officines bruxelloises.
Plus banalement on a vu, à l’occasion de ce scrutin, qu’une réforme de l’organisation des pouvoirs locaux, fort nécessaire pour atteindre à plus d’efficacité et de rationalité dans l’attribution des compétences ne peut pas se faire « d’en bas ». On aurait pu tirer les leçon de la mise en place des intercommunalités, où jamais rien n’aurait abouti si l’Etat n’avait manié alternativement la carotte des subventions et le bâton de leur suppression pour contraindre les 36 000 communes de France à se regrouper dans des ensembles cohérents. S’il faut désigner un vainqueur de ce pédalage dans la choucroute alsacienne, c’est le département, ce bon vieux département, 224 ans de bons et loyaux services à la République, toujours aimé du peuple.

*Photo : Randalfino.

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