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Référendum alsacien : non à la choucroute unique !

alsace richert rhin

S’il y avait un territoire réputé favorable à la réforme territoriale engagée par le gouvernement Ayrault, rendant possible la fusion des départements et des régions, c’était bien l’Alsace. Nulle région de France métropolitaine ne peut se prévaloir d’une aussi longue histoire commune, marquée par le tragique du XXe siècle, et d’une homogénéité culturelle aussi bien préservée. Celle-ci se caractérise par la persistance, dans les zones rurales, de l’usage quotidien du dialecte germanique, et le maintien du statut concordataire des cultes, par dérogation avec la loi de 1905 instituant, sur le territoire de la République française, la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Enfin, la stabilité politique régionale, marquée par la domination inébranlable de la droite depuis 1945,  libérait le  débat de tout parasitage idéologique[1. À tel point que le PS du Haut-Rhin était pour le « oui », celui du Bas-Rhin pour le « non »].
C’était donc le banc d’essai idéal pour démontrer que la réforme du mille-feuilles administratif français qui ne comporte pas moins de quatre étages de pouvoirs locaux (communes, intercommunalités, départements, régions), pouvait se réaliser par le bas, et non par une injonction venue d’en haut, de cet Etat jacobin que les Alsaciens ne sont pas les derniers à vilipender.
Pour qu’une fusion de collectivités territoriales soit engagée, la loi prévoit qu’elle doit être adoptée par un référendum où le projet doit être approuvé par la majorité absolue (50%) des électeurs des collectivités concernées. De plus, le pourcentage des «  oui » doit atteindre un minimum de 25% des électeurs inscrits.
Les promoteurs du référendum alsacien, emmenés par le président de région Philippe Richert, et les deux présidents des conseils généraux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, sont tombés de haut dimanche soir. Alors que les sondages de ces derniers mois prédisaient une confortable victoire du « oui », les électeurs on décidé de répondre « nee » à la majorité absolue dans le Haut-Rhin, et « jo », mais avec une force insuffisante dans le Bas-Rhin, les partisans de la fusion n’ayant pas suffisamment mobilisé les électeurs pour atteindre la barre des 25% des inscrits. L’affaire est donc remise à plus tard, beaucoup plus tard, pour l’Alsace, et pour quelques autres territoires, notamment la Bretagne et la Savoie, qui se seraient volontiers laissés aspirer dans le sillage alsacien pour faire valoir leurs aspirations régionalistes.
Toutes les analyses exprimées « à chaud » par les divers protagonistes de cette affaire méritent d’être prises en compte, mais il faut se garder d’en privilégier une plutôt que l’autre. Mauvais perdants, les notables« fusionnistes » mettent sur le compte de l’ambiance politique générale, marquée par l’affaire Cahuzac, la faible participation au référendum d’électeurs dégoûtés par les turpitudes des élites politiques. Mais cela explique-t-il la distorsion entre le vote des Bas-Rhinois et des Haut-Rhinois ? Non, bien évidemment ! Les Alsaciens ont beau se serrer les coudes face aux «  Français de l’intérieur », ils n’en ont pas moins le chapeau ou la coiffe près de leur clocher lorsqu’il s’agit de leurs intérêts locaux. Les gens de Colmar ou de Mulhouse ne voyaient pas d’un bon œil des lieux de pouvoir migrer vers Strasbourg, métropole toujours soupçonnée de visées hégémoniques. Cela a beaucoup plus pesé que les appels dignes de Paul Déroulède (Vous n’aurez pas l’Alsace !) pour le « non » lancés par le FN, le Front de Gauche et Debout la République de Nicolas Dupont Aignan qui ne voyaient rien moins qu’un début de sécession d’une région française, fomentée à partir d’obscures officines bruxelloises.
Plus banalement on a vu, à l’occasion de ce scrutin, qu’une réforme de l’organisation des pouvoirs locaux, fort nécessaire pour atteindre à plus d’efficacité et de rationalité dans l’attribution des compétences ne peut pas se faire « d’en bas ». On aurait pu tirer les leçon de la mise en place des intercommunalités, où jamais rien n’aurait abouti si l’Etat n’avait manié alternativement la carotte des subventions et le bâton de leur suppression pour contraindre les 36 000 communes de France à se regrouper dans des ensembles cohérents. S’il faut désigner un vainqueur de ce pédalage dans la choucroute alsacienne, c’est le département, ce bon vieux département, 224 ans de bons et loyaux services à la République, toujours aimé du peuple.

*Photo : Randalfino.

Libye : tués par la charia

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libye alcool charia

La guerre civile libyenne n’en finit pas de faire des victimes collatérales.
Spontanément, on pourrait penser aux trop nombreuses victimes des milices d’AQMI qui se fournissent en armes et munitions à gogo auprès de leurs petits camarades islamistes libyens, lesquels les avaient reçues (et gracieusement !) de l’Occident en 2011 dans le but d’en finir avec l’abominable homme des sables.
La suite, on la connaît : Kadhafi fut chassé non seulement de son palais de Tripoli, mais aussi des statistiques de l’ONU sur la population planétaire. Pour fêter ça, ses remplaçants s’empressèrent d’instaurer la charia, un des rares éléments de doctrine qui fasse l’unanimité parmi les caïds locaux, l’autre point d’accord général étant que les chefs des tribus voisines sont tous des chiens pouilleux à abattre sans délai.[access capability= »lire_inedits »]
Mais comme si la multiplication des débats démocratiques à la kalachnikov ne suffisait pas à plomber l’ambiance en Libye libérée, voilà qu’un nouveau fléau s’abat sur le pays : depuis la mi-mars, des dizaines de Tripolitains sont morts après avoir consommé de l’alcool de contrebande.
Donc victimes de fait de la charia. Certes, le liquide impie était déjà prohibé dans le pays depuis 1977. Mais sous Kadhafi, bakchich aidant, le soiffard trouvait toujours moyen de moyenner. En interdisant toute forme de tolérance, les nouveaux dirigeants libyens ont fait exploser le trafic : la raréfaction de l’offre n’a pas asséché la demande.
Seule différence notable avec la situation pré-chariesque, on ne se refile plus sous le burnous du Johnny Walker importé en douce de Tunisie, mais de la redoutable piquette locale, laquelle contient moins de malt que de méthanol. Un verre, ça va pas, trois verres, bonjour les trépas !
Pour l’instant, la seule réponse des autorités est de mettre en garde leurs concitoyens contre la consommation d’alcool. Drôle, non ? Mais si l’épidémie continue de s’étendre, gageons qu’on trouvera vite des coupables. Et pourquoi  pas un bistrotier palestinien et des serveuses bulgares ?[/access]

*Photo : United Nations Photo.

Une sénatrice PS prise en flagrant délit de barjotisme !

La sénatrice PS de l’Oise, Laurence Rossignol, jusque-là connue pour son écologisme et son féminisme de combat, aurait-elle été frappée par la Grâce barjotiste sur le chemin qui la menait vendredi soir des bancs du Sénat au  plateau de Ce soir (ou jamais) ?
Invitée par Frédéric Taddeï pour intervenir sur le cas de la crèche Baby-Loup et sur l’abrogation du délit de racolage passif, voté récemment par le Sénat, cette progressiste jusque-là irréprochable, s’est faite, sans le vouloir, la porte-parole des anti-mariage pour tous.
En effet, la sénatrice a souligné que dans l’affaire du voile, il ne fallait pas négliger le droit de l’enfant à s’épanouir dans un espace neutre et émancipé de l’emprise d’une religion. Piétiné par le projet de loi de sa camarade Taubira, le droit de l’enfant a donc trouvé en Laurence Rossignol sa sainte protectrice. « Les enfants n’appartiennent pas aux parents » a-t-elle martelé, sous-entendant que l’enfant est un individu autonome, possesseur de droits à respecter et non un objet à instrumentaliser. Et là je dis deux fois bravo car ce que dit Laurence Rossignol, c’est vrai pour Baby Loup, et vrai aussi quant aux pseudo-parents de sexe non opposé.
Puis, continuant sur sa lancée barjotiste, elle s’est attaquée aux conséquences éthiques de l’abrogation du racolage passif. Abolitionniste convaincue, Laurence Rossignol s’est indignée devant cette réhabilitation de l’achat de service sexuel qui conduit, alerte-t-elle, à légitimer la marchandisation du corps humain.  « Dans nos sociétés évolués une partie de la population ne doit pas être destinée à servir d’exutoire à la sexualité d’une autre partie. » affirme-t-elle, non sans exaspérer un Eric Zemmour qui ne manque pas de la traiter de « bigote néo-féministe ».
On peut penser ce qu’on veut de l’urgence de légiférer au plus vite sur le plus vieux métier du monde. Reste que les arguments déployés par Laurence Rossignol pour appuyer ses propos prohibitionnistes sont une fois de plus marqués au sceau du barjotisme : cette conception éthique de la personne humaine, dont l’intégrité et la dignité ne sont donc pas à sacrifier sur l’autel de la commercialisation des corps, risque de déplaire fortement à ses petits copains socialistes défenseurs de la location des corps impliquée par la gestation pour autrui.
Si cette dame est logique avec elle même, c’est avec joie et sans arrières-pensées que je défilerai avec elle le 26 mai prochain !

Mariage gay, GPA, PMA : Chevènement tire dans le tas

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Jean-Pierre Chevènement n’est plus de gauche. C’est du moins ce qu’ont dû penser nombre de Jeunes Socialistes en l’écoutant descendre en flèche le projet de loi instaurant le mariage et les enfants pour tous. Petite parenthèse, pour le MJS et une partie des élus socialistes, le label « degauche » n’est octroyé qu’à une poignée d’avant-gardistes qui prennent position dans le bon sens sur des questions aussi cruciales que la dépénalisation du cannabis, la régularisation des sans-papiers ou la « moralisation de la vie politique ». Autant dire qu’un vieux briscard du Programme commun, fondateur du Parti Socialiste à Epinay, n’est pas en odeur de sainteté lorsqu’il se prononce contre « une avancée majeure pour l’égalité » des gays et lesbiens. Après avoir fait perdre Jospin en 2002 et un temps remisé sa tunique de gauche au vestiaire du Pôle Républicain – je vous parle d’un temps que les moins de vingt-cinq ans ne peuvent pas connaître… – le Lion de Belfort s’en prend aujourd’hui à l’unique réforme d’importance portée par le gouvernement. Du Sénat, où il siège, le sage nous dit que les notions de père et de mère sont « des repères fondamentaux qu’il faut maintenir face à la déferlante de l’hyper-individualisme libéral ». Le contempteur de l’Europe de Maastricht a-t-il cédé à une panique morale, tel le premier beauf islamophobe venu ? Passé ses vacances avec Aldo Naouri ? Ou bien relu ses classiques marxistes, un peu empoussiérés depuis l’enterrement du CERES ? Toujours est-il que l’argument porte, notamment chez les lecteurs de Christopher Lasch, qui ne boudent pas leur plaisir en entendant Chevènement expliquer : « Avec ce projet de loi, nous brouillons complètement le droit de la filiation. Des couples homosexuels peuvent adopter ensemble des enfants, et demain avec la gestation pour autrui (GPA) ou la procréation médicalement assistée (PMA) GPA et PMA ne sont pas dans le texte, mais vous savez très bien que c’est une hypocrisie et qu’en réalité tout cela va ensemble, petit à petit, quels que soient les hommes politiques. » Celle-là, il fallait la citer in extenso ! Je traduis : la GPA passera en 2017, que la majorité soit PS ou UMP, puisque le bon sens passe désormais sous la guise d’une évolution des mœurs qui dicte sa loi au législateur. Comme Naouri, JPC s’inquiète d’une expérimentation sur le vivant, « un pari anthropologique, que pour ma part, je me refuse à faire parce que je pense qu’un enfant a le droit à avoir un père et une mère, ou au moins, l’idée d’un père et l’idée d’une mère ». Si ce propos n’est pas révolutionnaire, c’est que Frigide Barjot défile habillée en nonne sur des chants grégoriens. Quitte à peiner les meilleures âmes degauche qui crient comme des orfraies pavloviennes dès qu’on bouscule leurs certitudes, Chevènement n’est pas sur la ligne Boutin. À l’instar de notre chère Frigide, il soutient le PACS et avait même livré ce combat pour l’égalité des droits fiscaux aux côtés de son ancien camarade Jean-Pierre Michel, aujourd’hui reconverti dans la chasse aux homophobes imaginaires.
Avec tout cela, vous me direz que le fringant Jipé joindra sa voix à celles de l’opposition, dont les plus brillants tribuns opposés au projet de loi sont étrangement libéraux en économie, à commencer par le sympathique Hervé Mariton, lequel déplore les conséquences sociétales de causes philosophiques qu’il chérit. Eh bien non, je vous le donne en mille : après avoir déployé une argumentation si convaincante, au nez et à la barbe de ses alliés socialistes, le Che dit envisager de s’abstenir. Il n’exclut pas de mettre ses convictions en veilleuse pour favoriser la paix des ménages entre son parti, le MRC et le tout-puissant PS. Peut-être craint-il aussi les mauvais jugements de son ex-fidèle Jean-Pierre Michel, qui sort son revolver dès qu’il entend le mot débat et ne manquera pas de vampiriser les discussions au Sénat.
Mais n’écartons pas l’hypothèse d’un vote négatif.  Après avoir dit niet au traité européen Merkozy réécrit, Chevènement a encore une petite pichenette à asséner dans la bataille contre le mariage et les enfants à tous les étages. Il est vrai que la manif pour tous manque cruellement de figures de gauche, ce qui n’aide pas Silviane Agacinski, Bernard Poignant et quelques élus socialistes antillais à faire entendre leur petite musique dissonante. Et les cortèges de Frigide Barjot, s’ils ne ressemblent en rien à la poignée d’excités qui font le délice des reportages télévisés, traduisent avant tout la fronde d’une France traditionnelle, majoritairement conservatrice et catholique. Trois épithètes qui donneraient des boutons à n’importe quel permanent de Solférino. Rien que pour ça, Monsieur le sénateur, devenez enfin l’homme qui a dit non !

*Photo : chevenement.

Comptes en Suisse : Fabius est riche, donc forcément coupable

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Il ne veut pas être le second ministre casté au feuilleton helvétique de la presse parisienne : Laurent Fabius a  formellement contesté tout fondement réel à ce qu’il qualifie de «rumeur relayée par Libération» lui « attribuant un compte en Suisse ». Dans un communiqué publié hier dimanche, le ministre des Affaires étrangères a déclaré : «Je démens formellement la rumeur, relayée par Libération dans son édition du lundi 8 avril, m’attribuant un compte en Suisse. Elle ne repose sur aucun élément matériel et est dénuée de tout fondement. »
Dans la foulée, le ministre a annoncé avoir mandaté son avocat « pour qu’il engage les procédures juridiques permettant de le démontrer et de faire cesser la diffusion de ces informations fausses et calomnieuses ».
Dans son édition de ce lundi, Libération affirme en effet que « depuis trois jours, ce n’est pas l’affaire Cahuzac qui mobilise l’exécutif dans le plus grand des secrets, mais une possible affaire Fabius ».  Libération précise cependant que Laurent Fabius dément l’existence de ce compte, ce qui doit sans doute être considéré comme le top du top de la déontologie chez l’ami Demorand.
Au nom du doute souverain et de notre peu d’appétence pour le revival des procès populaires de la Gauche Prolétarienne que fait semblant de rejouer Libé, admettons avec Laurent Fabius que tout cela n’est que rumeur. Reste à savoir d’où elle vient, cette saleté de rumeur.
Ce n’est un secret (bancaire) pour personne : comme son ex-collègue Cahuzac, Laurent Fabius est riche. Et dans notre République irréprochable, ce ne peut être une qualité. Qui donc, d’après vous, a déclaré le 22 janvier 2012, au Bourget « Je vais vous dire un secret : j’aime les gens, quand d’autres sont fascinés par l’argent« . Cherchez bien, c’était dans la deuxième partie d’un spectacle ouvert par un concert du chanteur franco-suisse Yannick Noah…
Oublions un instant Jérôme et Laurent, et déroulons ensemble la logique implacable du discours « fondateur » du Bourget : m’est avis que si X ou Y, supposés riches,  ne font pas cadeau de tous leurs biens aux Restos du Cœur ou au Secours Pop dans les jours qui suivent leurs nominations à des postes de responsabilité gouvernementale, alors X ou Y persistent – si on valide la logique du Bourget – à aimer plus l’argent que le peuple français. Or il faut choisir, nous a-t-on dit : ou on aime les gens, ou on aime l’argent.
Si Lolo veut vraiment savoir d’où vient la rumeur qu’il condamne, il devrait commencer par chercher à la lettre H du répertoire de son iPhone. N’a-t-il pas dans ses relations quelqu’un qui « n’aime pas les riches » ? Et si oui, pourquoi tant de haine ? On imagine bien que cette détestation doit être politiquement étayée. Et d’ailleurs, soyons honnêtes, ce « Je n’aime pas les riches » a été explicité au Bourget. « Mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature. Il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne : cet adversaire, c’est le monde de la finance.»
Après ça, la messe était dite. En matière de soupçons de fraude fiscale, hé, hé, on ne prête qu’aux riches.

*Photo : Parti socialiste.

Stéphane Hessel, Philip Roth, l’affaire Bettencourt

alain finkielkraut pape

Elisabeth Lévy : Stéphane Hessel s’est éteint à l’âge de 95 ans. Que vous inspire l’encensement quasi général auquel sa mort a donné lieu ?
Alain Finkielkraut : Paul Ricoeur avait un souhait : être vivant jusqu’à la mort. « Les dangers du grand âge, disait-il, sont la tristesse et l’ennui. La tristesse n’est pas maîtrisable, mais ce qui peut être maîtrisé, c’est le consentement à la tristesse. Ce que les Pères de l’Église appelaient l’acédie. Il ne faut pas céder là-dessus. La réplique contre l’ennui, c’est être attentif et ouvert à tout ce qui arrive de nouveau. » Stéphane Hessel n’a connu ni la tristesse ni l’ennui. Je l’ai vu, il y a quelques années, aux Rencontres de Pétrarque, à Montpellier : il récitait fougueusement  des vers d’Apollinaire car il était doué, et il est resté doué jusqu’à la fin, d’une mémoire phénoménale. L’ostentation de cette mémoire faisait de lui, si j’ose dire, un cabotin magnifique. J’en serais resté à cet hommage en demi-teinte et j’aurais respecté le délai de décence avant d’exercer mon droit d’inventaire sur Stéphane Hessel, sa vie, son oeuvre, s’il n’avait pas fait, dans la presse, l’objet d’un éloge délirant. C’est le « Santo subito ! » de Stéphane Hessel qui m’oblige à réagir. Et réagir,  c’est relire tranquillement Indignez-vous !, le petit livre beige du nouveau siècle. Stéphane Hessel dit : « Le motif de la résistance, c’est l’indignation. » En d’autres termes : « Indignez-vous et vous serez résistants ! » Mais la résistance, ce n’est pas cela. La résistance, c’est le courage. La résistance, c’est ce qu’écrit René Char dans Les Feuillets d’Hypnos : « Nous avons recensé toute la douleur qu’éventuellement le bourreau pouvait prélever sur chaque pouce de notre corps ; puis le coeur serré, nous sommes allés et avons fait face. » Toute ma génération s’est demandé si elle aurait eu ce courage. Elle l’a espéré, elle l’a mimé, jusque dans les analogies les plus folles comme « CRS-SS ! ».
Stéphane Hessel dispense les jeunes de cette question. L’indignation suffit, dit-il. En même temps, différence essentielle avec le nazisme, il faut chercher pour trouver de quoi nourrir cette émotion fondamentale. « Regardez autour de vous », demande Stéphane Hessel. Il invente ainsi le tourisme de l’indignation. Aux jeunes qui, comme Primo Levi le dit dans Les Naufragés et les Rescapés, n’aiment pas l’ambiguïté car leur expérience du monde est pauvre, Stéphane Hessel parle le langage manichéen qu’ils ont envie d’entendre. Alors que la morale est faite de dilemmes et de conflits de devoirs, il leur enjoint de ne pas se casser la tête. Autrement dit, la phrase  de Ricoeur n’est pas vraiment adaptée à son cas. Il n’est pas resté vivant, il est resté adolescent jusqu’à sa mort et c’est ce qui explique son succès dans une France désemparée par la crise mais qui aime d’autant moins réfléchir que l’éducation y est devenue, depuis quarante ans, une arme de déculturation massive. Qu’est-ce, de surcroît, qu’un kamikaze sinon un homme (ou une femme) qui explose d’indignation ? Il faut être aveugle et sourd pour célébrer, en notre époque de fanatismes, l’indignation comme telle, l’indignation sans complément d’objet. C’est peut-être la raison pour laquelle Stéphane Hessel propose in fine un objet à l’indignation générale : Israël.[access capability= »lire_inedits »] Pas un mot sur les dictatures dans le monde arabo-musulman, un an avant que n’éclate le « Printemps arabe ». Pas un mot sur l’écrasement des libertés à Gaza. Seulement Israël. Ce qui animait Stéphane Hessel, ce n’était pas la solidarité avec les Palestiniens, ce n’était pas même l’indignation, c’était la haine. L’homme était suave, mais il y avait du fiel dans son miel.
J’ai été consolé, pourtant, en découvrant une petite note dissonante et très inattendue dans la déclaration d’amour de 32 pages adressée par le journal Libération à l’indigné de la crèche. Rony Brauman, que nul ne soupçonnera d’indulgence à l’égard d’Israël, s’étonne et même s’indigne de la priorité donnée à ce conflit : « Il y a bien d’autres lieux où les droits des peuples sont piétinés, et parfois plus violemment encore. Pour moi, cela relevait d’une erreur de méthode qui affaiblissait le discours. » La vérité sort parfois de la bouche des adversaires.

Un an après les assassinats et la propre mort de Mohamed Merah, on a assisté à une semaine de célébrations, d’émotion et de polémiques. Ainsi, « Le Grand Journal » de Canal+ a confronté le ministre de l’Intérieur à la douleur et à la colère de mères de victimes. Que dire à une mère qui a perdu son fils ?
Il faut affirmer, comme cela a été fait, la solidarité de la nation. Mais cela ne suffit pas. Dans votre livre, La Gauche contre le réel, vous avez vous-même relevé l’empressement de la classe médiatico-politique à pointer du doigt l’extrême droite, et même le pouvoir en place, trois jours après la fusillade de Toulouse. François Bayrou dénonçait le degré de violence et de stigmatisation qui montait dangereusement en France. Et François Hollande ne se montrait pas moins sévère : « Il y a des mots qui influencent ,qui pénètrent, qui libèrent. Et donc ceux qui ont une responsabilité doivent maîtriser leur vocabulaire. Au sommet de l’État, rien ne peut être toléré. » Après ce moment de divagation, on s’est aperçu que l’assassin ne ressemblait pas à son portrait-robot. Reste à savoir si on en a tiré toutes les conséquences.
Je n’en suis pas sûr. Regardons-nous la réalité en face ? La réalité, c’est-à-dire la haine de l’Autre, la haine que l’Autre, ou que certains autres expriment en hurlant d’un même souffle : « Sale juif ! » et « Sale Français ! ». Oui ou non, Mohamed Merah est-il populaire dans les « quartiers » ? La presse n’est pas pressée de le savoir. La mère de l’une des victimes, pourtant, nous a alertés. Elle a dit qu’elle était allée parler à Toulouse avec un certain nombre de jeunes qui lui ont fait l’éloge de Merah. Quand elle a décliné son identité, ils ont changé d’attitude.
Mais c’était une femme voilée ! Si une mère juive était allée tenir le même discours dans la même cité, que se serait-il passé ? Le CRIF l’a dit, les actes antisémites ont augmenté en France dans les semaines qui ont suivi les tueries de Montauban et de Toulouse. Voilà une réalité qui n’intéresse pas le journalisme d’investigation. Cette réticence est une énigme que trois livres récents − La Fin de la modernité juive, d’Enzo Traverso, Comment j’ai cessé d’être juif, de Shlomo Sand, et Parting Ways, de Judith Butler − nous permettront d’élucider.
Enzo Traverso explique que les juifs, au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, ont incarné la conscience critique de l’Occident. Aujourd’hui, ils sont du côté du manche, ils sont les défenseurs de l’ordre occidental. L’antisémitisme faisait d’eux des parias, la mémoire de l’Holocauste, devenue aujourd’hui la religion civile des démocraties libérales, les transforme en chouchous. Et cette minorité devenue respectable ne cesse de monter en épingle un antisémitisme résiduel alors que, selon Traverso, le vrai fléau de notre temps est l’islamophobie, et que les nouveaux juifs, ce sont les immigrés. Les juifs, eux, ne sont plus juifs : en se mobilisant pour Israël, ils ont trahi l’éthique pour l’ethnique, la diaspora pour l’État national et la critique pour la domination. Tirant les conséquences de cette triple trahison, Shlomo Sand démissionne : il n’est plus juif. Il vit, dit-il, dans une des sociétés les plus racistes du monde occidental et qui renoue, sans le savoir, avec la tradition et sa morale exclusivement communautaire. On voit renaître, sous la plume de Shlomo Sand, la vieille condamnation chrétienne du juif charnel, incapable d’accéder à l’universel.
Cette malédiction se retrouve, pour finir, dans le livre de Judith Butler. Dans un entretien avec moi et qu’animait Shlomo Malka, Levinas aurait dit, selon Butler, que les Palestiniens sont « faceless », qu’ils n’ont pas de visage et que l’interdit du meurtre ne jouait donc pas pour eux. Or, Levinas n’a jamais proféré une insanité pareille. Au lendemain de Sabra et Chatila, il a dit que la mémoire de l’Holocauste « ne justifie nullement qu’on se ferme à la voix des hommes où peut aussi résonner la voix de Dieu. Se réclamer de “l’Holocauste” pour dire que Dieu est avec nous en toutes circonstances est aussi odieux que le “Gott mit uns” qui figurait sur les ceinturons des bourreaux. » Le contraire, donc, de ce que lui fait dire Butler. Ainsi, ce n’est plus la police du tsar qui fabrique des faux, c’est l’Université américaine. Il n’y a pas de place, dans ce climat surchauffé, pour une réflexion sur le nouvel antisémitisme. On fait donc la sourde oreille.
Shlomo Sand remet en cause l’idée d’une définition « ethnique » du peuple juif. Il dit : « Les juifs ne sont pas un peuple-race. » Quand certains se mettent en tête de repérer un « gène juif », c’est un débat que l’on peut avoir !
Depuis la « divine surprise » de la guerre des Six Jours, il y en a effet des juifs en proie au délire, notamment dans les implantations de Cisjordanie. Et ces colons effraient les différents gouvernements israéliens, quelle que soit leur couleur politique. L’immobilisme désolant d’Israël s’explique au moins autant par la peur d’une guerre civile que par la peur de l’islamisme. Je m’en inquiète, je le dénonce inlassablement comme les directeurs du Shin Beth qu’on a vus récemment dans un documentaire diffusé sur Arte : The Gatekeepers. Mais la démission de Shlomo Sand est une posture odieuse, car elle dit à tous ceux qui haïssent les juifs en tant que juifs qu’ils ont raison.

Vous avez donné une conférence lors des célébrations organisées à l’occasion du 80e anniversaire de Philip Roth. Mais parlez-nous, pour commencer, de votre amitié avec cet écrivain.
Un jeudi de 1979, j’ai découvert dans le supplément littéraire du journal Le Monde un article de Milan Kundera sur Professeur de désir, de Philip Roth, qui venait de paraître. Ce fut pour moi un choc : les deux écrivains contemporains que j’admirais le plus se trouvaient soudain côte à côte, il y avait entre eux un trait d’union. Je venais de faire la connaissance de Milan Kundera, je lui ai parlé de mon éblouissement et il m’a dit que Philip Roth et lui étaient amis, qu’ils s’étaient connus à Prague où Roth se rendait régulièrement. Un soir de 1980, j’ai été invité à dîner chez Milan Kundera avec Philip Roth et sa compagne de l’époque, Claire Bloom. Depuis lors, j’ai revu Philip Roth à Paris, à Londres − où il a vécu longtemps −, et dans sa maison du Connecticut − où il réside la moitié de l’année. Un jour, il m’a dit que lorsqu’il ne travaillait pas, il se sentait « pointless », sans but, sans justification.
C’est pour cela qu’il ne s’éloignait jamais de son bureau plus d’une semaine. Or voici que, en même temps que Benoît XVI (il a lui-même relevé, en riant, cette coïncidence), Philip Roth a renoncé. Il n’écrit plus et il ne se sent pas « pointless ». Il a le sentiment d’avoir accompli sa mission. Cet écrivain passionné par la turbulence était aussi un homme de devoir, un grand puritain de l’écriture. « Tu dois ! », lui disait tous les jours sa conscience. Maintenant, elle le laisse en paix. Et puis, si son esprit, j’en témoigne, est plus vif que jamais, sa mémoire lui joue des tours. Lorsqu’il a des choses importantes à faire, il les note dans ce qu’il a appelé lui-même son « livre du rire et de l’oubli ». Il m’a dit qu’il lui était maintenant trop pénible de reprendre l’écriture d’un livre alors même qu’il n’était plus habité par ce qu’il avait écrit la veille, et qu’il lui fallait faire un effort pour s’y replonger. Il n’a plus besoin de justifier son existence par l’écriture, et s’il lit surtout des livres sur l’histoire du XXe siècle, il fait, m’a-t-il dit, une exception pour Mario et le Magicien de Thomas Mann, qu’il relit tous les ans. C’est cela, l’ancrage de Philip Roth dans la grande histoire du roman européen. Deux photographies sont accrochées dans son bureau : l’une de Primo Levi, et l’autre de Saul Bellow. Souhaitant naïvement fédérer toutes mes admirations, je lui ai demandé si, comme je l’avais entendu dire, il avait correspondu avec Hannah Arendt. Il m’a répondu qu’il ne l’avait rencontrée qu’une seule fois, dans une soirée, qu’elle fumait « à l’allemande », c’est-à-dire, si j’ai bien compris, la cigarette à l’horizontale, à l’opposé de ces grandes actrices américaines qui, avant les campagnes antitabac, fumaient dans les films le menton levé et la cigarette dirigée vers le ciel. Roth a confié alors à Hannah Arendt son admiration pour un film de Bergman qu’il venait de voir, et celle-ci, entre deux bouffées, lui a dit : « Scandinavian kitsch. » « Kitsch scandinave. » Ce verdict a mis fin à leur conversation. Roth a ajouté qu’il n’en avait pas tout à fait fini avec Arendt, car il allait être enterré à Bard College, comme elle. Mais, a-t-il ajouté, pas à côté d’elle. Il ne veut pas subir sa conversation ni la fumée de sa cigarette. Aussi reposera-t-il dans la section non-fumeurs du cimetière. J’aime toujours autant Hannah Arendt, mais je ne réconcilierai pas mes admirations.
Le 19 mars, a donc eu lieu la célébration de l’anniversaire de Philip Roth à Newark. Ce fut un très grand moment. Il y avait quatre orateurs dont la romancière irlandaise Edna O’Brien. Tous ont fait assaut d’humour, de subtilité et d’élégance. Quand mon tour est venu, j’étais très intimidé. J’avais l’impression de faire ma bar-mitsvah devant un rabbin exigeant et une assemblée difficile. J’ai parlé de Nemesis, sans le moindre trait d’esprit mais en espérant communiquer l’émotion suscitée en moi par le personnage de Bucky Cantor. Enfin, Philip Roth a pris la parole. Il a été souverain. Il a d’abord défini son art comme l’art de la spécificité. J’ai pensé, en l’écoutant, à ces phrases magnifiques de J’ai épousé un communiste, quand l’un des personnages dit : « La littérature perturbe l’organisation. Non pas qu’elle soit de manière flagrante ni même subtile pour ou contre quelque chose. Elle perturbe l’organisation parce qu’elle n’est pas générale. La nature intrinsèque du particulier, c’est d’être particulier, et la nature intrinsèque de la particularité, c’est de ne pas pouvoir être conforme. Quand on généralise la souffrance, on a le communisme. Quand on particularise la souffrance, on a la littérature. Maintenir le particulier en vie dans un monde qui simplifie et généralise, c’est la bataille dans laquelle il faut s’engager. »
Et cette bataille n’est pas terminée, l’idéologie peut avoir d’autres visages que celui du communisme : sous la guise féministe, elle règne en Scandinavie et fait de Philip Roth le non-lauréat annuel du prix Nobel de littérature. Roth a lu ensuite quelques extraits du Théâtre de Sabbath. Et nous avions tous dans la salle le sentiment exaltant d’être les contemporains d’un classique. J’ajoute qu’à la bibliothèque de Newark, se tenait une exposition de photos de Philip Roth, de ses parents, de ses proches… et aussi d’un voyage en Israël où on le voit avec quelques autres écrivains américains dans le bureau de Ben Gourion. La légende nous apprend que Ben Gourion était en train d’exhorter ces écrivains à faire leur aliyah. Philip Roth n’a pas suivi cette injonction et il a écrit sur Israël deux romans extraordinaires : La Contrevie et Opération Shylock.

Jeudi, à l’issue d’une confrontation d’une journée avec le personnel de Liliane Bettencourt, le juge Jean-Michel Gentil a mis en examen Nicolas Sarkozy pour « abus de
faiblesse » sur la personne de Mme Bettencourt. Henri Guaino a estimé que la justice s’était « déshonorée ». Que pensez-vous de cette inculpation ?
Le journal de France Culture, vendredi matin, s’est ouvert sur ces mots : « Coup double pour Mediapart ! » Après Cahuzac, Sarkozy. Il s’agit donc d’une chasse à l’homme et on félicite le chasseur, on lui remet son trophée, on le regarde comme un champion, on s’extasie et on s’incline devant sa puissance. Car le puissant c’est lui, lui associé au juge. « C’est le jeu ordinaire des journalistes, écrivait déjà Péguy en 1900, que d’ameuter toutes les libertés, toutes les licences, toutes les révoltes et toutes les autorités contre les autorités gouvernementales officielles. Nous, simples citoyens, vont-ils répétant. Ils veulent ainsi cumuler tous les privilèges de l’autorité avec tous les droits de la liberté. Dans les grandes batailles des puissances de ce monde, ajoute-t-il, le journaliste ne peut pas porter des coups redoutables au nom de sa puissance et, quand les puissances contraires lui rendent ses coups, dans le même temps il ne peut pas se réclamer du simple citoyen. » Or c’est précisément ce qu’il fait. De même, les juges. Ils veulent se payer les politiques et ils brandissent le Code pénal quand on se permet de critiquer leurs décisions. Ils parent leur ressentiment et leur démesure des oripeaux de la liberté. Ils se réclament de la séparation des pouvoirs alors qu’ils veulent exercer un pouvoir sans contre-pouvoir. Henri Guaino va être poursuivi pour des phrases peut-être stratégiquement maladroites, mais parfaitement légitimes. Souvenons-nous, si son indignation doit lui valoir d’être traduit devant un tribunal, que la Cour européenne des droits de l’homme a décrété que s’adresser au président de la République en lui criant « Casse-toi, pauvre con ! », cela fait partie de la satire[1. Le 14 mars 2013, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France pour avoir jugé coupable d’offense au chef de l’État un citoyen qui avait brandi une banderole « Casse-toi, pov’ con » lors d’un déplacement de Nicolas Sarkozy.]. On peut donc piétiner le chef de l’État, mais on doit se prosterner silencieusement devant les aberrations du juge Burgaud ou les méthodes d’Eva Joly, qui faisait extraire Le Floch-Prigent de sa cellule à 7 heures du matin et le laissait mijoter, menottes aux poignets, des heures durant, alors qu’il souffrait d’un psoriasis, avant de le recevoir. Venons-en aux faits : je n’ai aucun intérêt à défendre Nicolas Sarkozy dans cette affaire. Je constate simplement qu’il est venu voir une fois ou peut-être deux Mme Bettencourt en 2007 et que, quelques mois après, comme l’écrit Georges Kiejman, un grand neurologue a remis un rapport disant qu’elle ne souffrait d’aucun trouble de mémoire. En décembre 2010, elle a conclu un protocole d’accord avec sa fille, au terme duquel elle lui abandonnait 20 % de ses revenus et elle versait 12 millions d’euros d’honoraires à ses avocats. En 2010, elle est valide ; en 2007, elle est débile.
J’ai peur de cette hubris des juges qui se croient tout permis et qui exercent leur vengeance sur celui qui, au vu de leurs excès, a voulu en finir avec le système inquisitoire. J’ai peur aussi de ces journalistes qui s’enorgueillissent de dénoncer les turpitudes de la gauche et de la droite mais n’ont jamais mené la moindre enquête sur celles de Dominique de Villepin, car c’est un copain à eux. J’ai peur de ce pouvoir discrétionnaire et de ces mains propres antifascistes et antiracistes qui font le bonheur de Marine Le Pen en déroulant le tapis rouge à son populisme poisseux.[/access]

 

À la recherche de Virginie Des Rieux

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eric dussert foret

À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », Beckett répondait : « bon qu’à ça ». Quelques-uns, adeptes des gros tirages, parlent du bien-être des lecteurs. D’autres apprécient de voir leur livre sur la plus raffinée des courbes d’une demoiselle en bikini, paressant sur le bord de la piscine d’un palace du sud-ouest de la France. On imagine enfin qu’il est délicat d’être épinglé, papillon éphémère,  par Eric Dussert dans Une forêt cachée, un recueil dont le sous-titre dit tout : 156 portraits d’écrivains oubliés.
On aime beaucoup ces livres-là. On dirait des herbiers, pleins de trouvailles et de raretés. On se souvient de La liberté de blâmer de Renaud Matignon, Mon histoire de la littérature française contemporaine de Jacques Brenner,  Solderie de Patrick Besson ou, dernièrement, de Premier bilan après l’apocalypse de Frédéric Beigbeder.
Dussert, lui, s’intéresse à ceux qu’on ne trouve plus, ou peu, en librairie. Dans ses mots, les écrivains sont entre eux, chez eux. Ça les change à l’heure où, dans l’esprit des éditeurs ou des acheteurs de Musso et Delacourt, ils ne comptent pour rien. De Bernard de Bluet d’Arbères (1566-1606) au pataphysicien Michel Ohl, Dussert trace à travers le temps, le suspend pour nous offrir des phrases perdues, des silhouettes, des destins chaotiques.
Au hasard des pages, on croise ainsi un De Beauvoir, qui ne se prénomme pas Simone mais Roger. « Un mondain brillant et un aimable chroniqueur » qui a publié en 1860, chez Lévy frères, Les soirées du Lido. On a envie, tout à coup, d’aller flâner du côté des étals des bouquinistes, de chercher sous les piles et la poussière. Avec de la chance, on tombera sur des poèmes de Tristan Derême, l’ami de Paul-Jean Toulet. Cités par Dussert, ses vers à la grâce enfantine nous enchantent : « Goûte à l’heure qui sonne … / Et souris à la vie avec des yeux contents. » Maurice Dekobra, surnommé « Le Paul Morand des midinettes » dans l’entre-deux guerres, serait en droit de s’énerver. Lui, un « oublié » ? Tous ses ouvrages étaient des best-sellers. Des bandeaux ornaient ses couvertures : « Vous avez aimé Madame, le nouveau roman de Maurice Dekobra, savez-vous qu’il a été vendu, à travers le monde, plus de 1 500 000 exemplaires de ses ouvrages précédents ? » Son honneur de jetsetteur oldscoule est sauf, toutefois : La Madone des sleepings a reparu dans une collection de poche en 2010.
À la suite de Dussert, guide de haute lignée littéraire, on relit les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon. On tchine avec Remy de Gourmont, auquel Charles Dantzig a consacré son premier et meilleur livre, en 1990, aux éditions du Rocher. Des demoiselles passent : Marie de la Hire, Irène Hillel-Erlanger, Valentine de Saint-Point. Attention, ne pas chercher querelle à Valentine, qui écrivait : « Femmes, trop longtemps dévoyées dans les morales et les préjugés, retournez à votre sublime instinct, à la violence, à la cruauté. » Avec Pierre Bost, on parle de Jean Aurenche et Claude Autant-Lara. Lointaine époque où les films français étaient écrits avant d’être tournés. On fait attendre André de Richaud et Pierre Frondaie pour une bonne raison : Virginie Des Rieux, le portrait le plus touchant de Dussert.
Blonde comme France Gall chantant Laisse tomber les filles, miss Des Rieux fut la starlette des lettres à la fin de l’été 1965. Son roman, La Satyre, mettait en scène une jeune aristo qui n’a pas froid aux yeux. Virginie, non plus, n’avait pas peur de grand-chose. Marchande de chemises à Saint-Tropez, elle voulut attaquer en reconnaissance de paternité Johnny Hallyday. Peut-être n’avait-il pas lu Chandeleur et Dorothée, second roman de Virginie ? En 1972, elle posa en maillot de bain rouge dans les pages de Playboy. On est, depuis, sans nouvelles d’elle.
À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », finalement, Dussert donne envie de répondre : pour être oublié et se glisser dans Une Forêt cachée, à la recherche de Virginie Des Rieux.

Eric Dussert, Une forêt cachée, La Table Ronde, 2013

Photo : DigitalParadox.

La contre-culture, tout contre

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contre culture barbey debord

Ouvrons d’abord L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly, écrivain dandy, catholique et réactionnaire, dont les Romans reparaissent en Quarto dans la remarquable édition de Judith Lyon-Caen. On tombe, dès la première page, sur une description de la lande de Lessay. Pour Barbey, ce paysage fait partie des « haillons sacrés qui disparaîtront au premier jour sous le souffle de l’industrialisme moderne ; car notre époque, grossièrement matérialiste et utilitaire, a pour prétention de faire disparaître toute espèce de friche et de broussailles aussi bien du globe que de l’âme humaine ».
Intéressons-nous ensuite à ce que dit Guy Debord, le critique de la « société du spectacle », dont il est souvent question dans Contre-cultures !, un collectif sous la direction de Christophe Bourseiller et Olivier Penot-Lacassagne. Debord, dans In girum imus nocte et consumimur igni, note, à propos de ses contemporains : « Ils sont transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l’industrie présente. Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles. »
Tout de même, cet air de famille a quelque chose de troublant qui ne pouvait que stimuler le mauvais esprit de Causeur. Voici Barbey et Debord communiant dans la même détestation de leur époque respective. Est-ce à dire que Barbey d’Aurevilly le monarchiste était un « situ » ? Et Debord le révolutionnaire, un antimoderne ? Léon Daudet et Philippe Muray ont bien montré qu’une certaine bêtise mortifère propre au « stupide XIXe  siècle » avait su se métastaser jusqu’à nos jours. Et si la contre-culture, selon Bourseiller et Penot-Lacassagne, a bien été cette protestation protéiforme contre un temps béatement persuadé de son excellence, alors pourquoi ne pas considérer Barbey, écrivain marginal à la postérité tardive, comme son pionnier involontaire et paradoxal ? Cette filiation paradoxale n’efface pas les différences entre le situationniste et le réactionnaire, mais elle devrait au moins troubler les amateurs de représentation binaire du monde.[access capability= »lire_inedits »] Au risque de devoir faire le deuil de quelques illusions progressistes, ils devraient aussi se demander si, à une époque où la rébellion est une profession et Rimbaud un logo, l’idée même de contre-culture a encore un sens. Il est certes bel et bon d’être « contre ». L’ennui, c’est qu’on ne sait plus très bien contre quoi.
Finalement, c’est la même et belle histoire depuis le  romantisme et le surréalisme. Aux marges de sociétés étouffantes, des jeunes gens rêvent de changer la vie par l’art, un art total qui s’exprimera simultanément dans le roman, la poésie, la peinture, la musique, le théâtre et, plus tard, le cinéma. Dans la fraîcheur lustrale de leurs commencements, ces cœurs rebelles chassent en meute les académismes de leur temps avant de devenir à leur tour, en vieillissant, des classiques. C’est la loi du genre : la subversion, comme la jeunesse, est éphémère et la plupart des avant-gardes, à force de se répéter, finissent tristement dans l’histrionisme officiel et subventionné. C’est en ce sens, par exemple, que Guy Debord disait des colonnes de Buren qu’elles étaient le symbole d’un « néo-dadaïsme d’État ».
« Enfant, certains ciels ont affiné mon optique », peut-on lire chez Rimbaud. Ce désir de transformer le monde par une nouvelle façon de le dire, de le voir, de le chanter, s’est incarné après la Seconde Guerre mondiale dans un phénomène analysé dès 1968 par l’universitaire américain Théodore Roszak sous le nom de « contre-culture ». Roszak limitait son analyse à la jeunesse américaine de l’époque, qui combattait par tous les moyens esthétiques et politiques une nation qui perdait ses restes d’innocence au Vietnam. C’était le temps des hippies, du « flower power » et du « summer of love ». On écoutait Grateful Dead en lisant Marcuse, et tout était merveilleusement possible.
Dans Contre-cultures !, Bourseiller et Penot-Lacassagne montrent le caractère pluriel du phénomène à travers des contributions consacrées à tous les mouvements qui peuvent, peu ou prou, s’y apparenter. Cela donne à cette somme universitaire une allure plutôt plaisamment baroque : Timothy Leary, inventeur du LSD et des trips psychédéliques, côtoie l’Internationale situationniste et ses dérives psycho-géographiques tandis que les errances des grands maîtres de la « Beat Generation » comme Kerouac, Burroughs et Ginsberg font écho au cinéma expérimental de Chris Marker et de Peter Watkins. 
Aujourd’hui, impossible de l’ignorer, « le rêve a fraîchi » – Rimbaud encore. De l’art contemporain à l’« esprit Canal+ » en passant par le mouvement Femen, on voit partout, exposés en pleine lumière médiatique, les signes de la contre-culture, mais certainement pas la contreculture elle-même. Et ce barnum n’est visiblement plus animé par des artistes maudits mais plutôt par ceux que Muray appelait les « mutins de Panurge » et Debord les « petits agents spécialisés de la pseudo-critique ».
Le problème n’est donc plus seulement celui de la récupération de la contre-culture, ce qui a toujours existé. C’est de savoir si la notion même de contreculture a encore une pertinence. Jean-François Bizot, le patron d’Actuel, titre phare de la « free press » à la française, pouvait encore dire, en 2001 : « C’est en secret que tout repousse. » Une décennie plus tard, ce secret, cette ombre, éléments indispensables à l’écosystème de la subversion, semblent bel et bien avoir disparu. Et avec eux, logiquement, la contre-culture tout entière.[/access]

Contre-cultures !, sous la direction de Christophe Bourseiller et Olivier Penot-Lacassagne, CNRS, 2013.

Fario : le style contre le spectacle

Si vous estimez l’exposition Debord de la Bibliothèque nationale trop officielle pour être honnête et que vous avez d’ores et déjà épuisé l’œuvre intégrale d’Annie Le Brun, il vous reste un dernier refuge de papier pour résister à  l’emprise du Spectacle. Cette thébaïde s’appelle Fario. Quitte à publier des traductions de Rosa Luxembourg, la revue dirigée par Vincent Pélissier se veut résolument artistique. Dostoïevski aurait dit de ses auteurs qu’ils vivent leur présent littéraire en fonction d’un passé sensible qui ne reviendra plus. Son douzième numéro confirme sa vocation initiale : au milieu de l’abondance de biens culturels, exprimer « la singularité d’un ton, d’une vision, d’une présence, s’opposant à tout ce que le monde fabrique d’uniforme et de choses mort-nées » contre « le flux du spectacle ». Fario nous offre notamment « Au fond de la couche gazeuse », un superbe texte en prose de Baudouin de Bodinat, auteur de La Vie sur Terre. Ses autres contributeurs alternent inspiration poétique et méditations mélancoliques en se maintenant à distance des froideurs de l’idéologie comme du formalisme creux, ces deux irréductibles ennemis de l’art. Les plus curieux y trouveront de belles réflexions sur la culture populaire qu’Horkheimer, Anders et Brecht tenaient en pleine seconde guerre mondiale dans leur refuge universitaire américain.
Et si la résistance « d’un petit bloc imprimé et assemblé dignement » était le meilleur antidote à l’acédie ?

Fario n°12, printemps deux mille treize, Les Belles Lettres.

 

Et les Juifs quittèrent l’Egypte…

juifs egypte mourad

Le pays des pyramides sort de la première semaine d’exploitation commerciale du documentaire Juifs d’Egypte.  Il ne reste officiellement que quelques dizaines de juifs dans cette contrée où les tensions vont croissant entre Coptes et Musulmans. Les Juifs auraient été plus de 80 000 à vivre en Egypte dans les années 1940. Le sujet est sensible, aussi la sortie du film a a été d’abord empêchée tant la Sécurité d’Etat s’inquiétait du mot « juif ».
« Pour la Sécurité, le mot juif renvoie immédiatement à toute une imagerie d’espionnage pour Israël, de guerre froide, de paranoïa», explique Amir Ramses, le réalisateur.
Quand on dit « juif », en Egypte, on risque de susciter des réactions un brin surprenantes, comme l’illustre le micro-trottoir qui ouvre le documentaire. L’un des Cairotes interrogés répond ainsi qu’il aime beaucoup la célèbre chanteuse égyptienne Leïla Mourad, égérie de la révolution de 1952. Mais lorsque le cameraman lui apprend qu’elle était juive, le fan déçu répond qu’elle ne vaut plus rien.
Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi Amir Ramses, issu d’une famille égyptienne chrétienne, veut « se battre contre les stéréotypes ». Dans son documentaire, il interroge des témoins, anciens Egyptiens juifs expatriés, membres de la police dans les années 1950 et narre les histoires les plus rocambolesques des juifs d’Egypte, principalement du Caire et d’Alexandrie, dans les années 1940 et 1950.
On y retrouve des personnages émigrés (de force) en France, avec des figures aussi fascinantes qu’Henri Curiel. Fils de banquier, anticolonialiste internationaliste, biberonné à la langue française mais vrai patriote égyptien, ce dernier marque le film de son empreinte. Tout comme son fils naturel Alain Gresh et la comédienne Isabelle de Botton. Amir Ramses explique pourquoi il s’est polarisé sur des juifs égyptiens vivant en France : « J’y ai trouvé les deux communautés, ceux qui ont dû fuir juste parce qu’il étaient juifs, et ceux qui ont été persécutés en plus pour leur appartenance politique. J’ai pensé à la Suisse, mais ceux que j’ai retrouvés souffraient déjà d’Alzheimer. Et aux Etats-Unis, j’avais peu de chances de trouver des militants de gauche… » Le documentaire passe plus de temps avec les militants qu’avec les juifs « lambda » car ils avaient un vrai poids politique dans l’Egypte du siècle dernier – les créateurs des trois mouvements communistes de l’époque étaient tous juifs. Ces juifs de gauche antisionistes démontent plus d’un préjugé de leurs compatriotes restés au pays : « Vraiment, ils ont été emprisonnés parce qu’ils étaient communistes ? Ou parce qu’ils ne voulaient pas quitter l’Egypte ? Non, je ne crois pas ce que raconte le film, je pense plutôt que c’étaient des espions israéliens » entend-on dans la bouche de certains spectateurs dubitatifs à la fin de la projection.
Remontons le cours du temps. Après l’attaque franco-israélo-britannique contre l’Egypte en 1956, les juifs locaux ont été massivement expulsés ou déchus de leur nationalité. La propagande et la paranoïa alimentées par les quelques affaires d’espionnage pour Israël ont fait le reste.
Amir Ramses rapporte que « dans un journal culturel financé par le ministère de la Culture, on lit que mon documentaire essaie d’embellir l’image des juifs d’Egypte. Ce même critique avait dit en 1999 des cinéastes qui s’attaquaient au problème de l’excision qu’ils étaient financés par l’étranger pour détruire les coutumes égyptiennes ».
Pourtant, tous les témoins interrogés se souviennent avec nostalgie de cette époque d’avant la création de l’Etat d’Israël. Apparurent les premières agressions envers la communauté juive avant que l’arrivée au pouvoir des Officiers libres en 1952 ne pousse à l’exil nombre de riches propriétaires, banquiers et bourgeois, juifs ou non. Peu d’Égyptiens israélites choisirent alors Israël, beaucoup goûtant assez peu l’idée d’aller travailler dans un kibboutz. D’une manière générale, toutes les confessions cohabitaient paisiblement et célébraient leurs fêtes conjointement.
À la sortie de la projection, un Égyptien musulman m’a confié : « Je regrette que le documentaire n’ait pas davantage montré à quel point les juifs étaient partie intégrante de la société, à quel point leur départ a fait drôle à tous leurs voisins qui subitement se sont retrouvés avec leurs commerçants, leurs voisins de palier, chassés, partis. »
C’est sous la pression des médias et du Syndicat des cinéastes que le film a finalement pu obtenir l’autorisation de diffusion et sortir dans trois salles en Egypte. Le Ministère de la Culture a tout de même demandé à ce que le documentaire soit précédé d’une présentation pince-sans-rire, précisant que le documentaire n’est qu’« une création de l’imagination du cinéaste ». Sic transit gloria mundi.

Référendum alsacien : non à la choucroute unique !

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alsace richert rhin

alsace richert rhin

S’il y avait un territoire réputé favorable à la réforme territoriale engagée par le gouvernement Ayrault, rendant possible la fusion des départements et des régions, c’était bien l’Alsace. Nulle région de France métropolitaine ne peut se prévaloir d’une aussi longue histoire commune, marquée par le tragique du XXe siècle, et d’une homogénéité culturelle aussi bien préservée. Celle-ci se caractérise par la persistance, dans les zones rurales, de l’usage quotidien du dialecte germanique, et le maintien du statut concordataire des cultes, par dérogation avec la loi de 1905 instituant, sur le territoire de la République française, la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Enfin, la stabilité politique régionale, marquée par la domination inébranlable de la droite depuis 1945,  libérait le  débat de tout parasitage idéologique[1. À tel point que le PS du Haut-Rhin était pour le « oui », celui du Bas-Rhin pour le « non »].
C’était donc le banc d’essai idéal pour démontrer que la réforme du mille-feuilles administratif français qui ne comporte pas moins de quatre étages de pouvoirs locaux (communes, intercommunalités, départements, régions), pouvait se réaliser par le bas, et non par une injonction venue d’en haut, de cet Etat jacobin que les Alsaciens ne sont pas les derniers à vilipender.
Pour qu’une fusion de collectivités territoriales soit engagée, la loi prévoit qu’elle doit être adoptée par un référendum où le projet doit être approuvé par la majorité absolue (50%) des électeurs des collectivités concernées. De plus, le pourcentage des «  oui » doit atteindre un minimum de 25% des électeurs inscrits.
Les promoteurs du référendum alsacien, emmenés par le président de région Philippe Richert, et les deux présidents des conseils généraux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, sont tombés de haut dimanche soir. Alors que les sondages de ces derniers mois prédisaient une confortable victoire du « oui », les électeurs on décidé de répondre « nee » à la majorité absolue dans le Haut-Rhin, et « jo », mais avec une force insuffisante dans le Bas-Rhin, les partisans de la fusion n’ayant pas suffisamment mobilisé les électeurs pour atteindre la barre des 25% des inscrits. L’affaire est donc remise à plus tard, beaucoup plus tard, pour l’Alsace, et pour quelques autres territoires, notamment la Bretagne et la Savoie, qui se seraient volontiers laissés aspirer dans le sillage alsacien pour faire valoir leurs aspirations régionalistes.
Toutes les analyses exprimées « à chaud » par les divers protagonistes de cette affaire méritent d’être prises en compte, mais il faut se garder d’en privilégier une plutôt que l’autre. Mauvais perdants, les notables« fusionnistes » mettent sur le compte de l’ambiance politique générale, marquée par l’affaire Cahuzac, la faible participation au référendum d’électeurs dégoûtés par les turpitudes des élites politiques. Mais cela explique-t-il la distorsion entre le vote des Bas-Rhinois et des Haut-Rhinois ? Non, bien évidemment ! Les Alsaciens ont beau se serrer les coudes face aux «  Français de l’intérieur », ils n’en ont pas moins le chapeau ou la coiffe près de leur clocher lorsqu’il s’agit de leurs intérêts locaux. Les gens de Colmar ou de Mulhouse ne voyaient pas d’un bon œil des lieux de pouvoir migrer vers Strasbourg, métropole toujours soupçonnée de visées hégémoniques. Cela a beaucoup plus pesé que les appels dignes de Paul Déroulède (Vous n’aurez pas l’Alsace !) pour le « non » lancés par le FN, le Front de Gauche et Debout la République de Nicolas Dupont Aignan qui ne voyaient rien moins qu’un début de sécession d’une région française, fomentée à partir d’obscures officines bruxelloises.
Plus banalement on a vu, à l’occasion de ce scrutin, qu’une réforme de l’organisation des pouvoirs locaux, fort nécessaire pour atteindre à plus d’efficacité et de rationalité dans l’attribution des compétences ne peut pas se faire « d’en bas ». On aurait pu tirer les leçon de la mise en place des intercommunalités, où jamais rien n’aurait abouti si l’Etat n’avait manié alternativement la carotte des subventions et le bâton de leur suppression pour contraindre les 36 000 communes de France à se regrouper dans des ensembles cohérents. S’il faut désigner un vainqueur de ce pédalage dans la choucroute alsacienne, c’est le département, ce bon vieux département, 224 ans de bons et loyaux services à la République, toujours aimé du peuple.

*Photo : Randalfino.

Libye : tués par la charia

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libye alcool charia

libye alcool charia

La guerre civile libyenne n’en finit pas de faire des victimes collatérales.
Spontanément, on pourrait penser aux trop nombreuses victimes des milices d’AQMI qui se fournissent en armes et munitions à gogo auprès de leurs petits camarades islamistes libyens, lesquels les avaient reçues (et gracieusement !) de l’Occident en 2011 dans le but d’en finir avec l’abominable homme des sables.
La suite, on la connaît : Kadhafi fut chassé non seulement de son palais de Tripoli, mais aussi des statistiques de l’ONU sur la population planétaire. Pour fêter ça, ses remplaçants s’empressèrent d’instaurer la charia, un des rares éléments de doctrine qui fasse l’unanimité parmi les caïds locaux, l’autre point d’accord général étant que les chefs des tribus voisines sont tous des chiens pouilleux à abattre sans délai.[access capability= »lire_inedits »]
Mais comme si la multiplication des débats démocratiques à la kalachnikov ne suffisait pas à plomber l’ambiance en Libye libérée, voilà qu’un nouveau fléau s’abat sur le pays : depuis la mi-mars, des dizaines de Tripolitains sont morts après avoir consommé de l’alcool de contrebande.
Donc victimes de fait de la charia. Certes, le liquide impie était déjà prohibé dans le pays depuis 1977. Mais sous Kadhafi, bakchich aidant, le soiffard trouvait toujours moyen de moyenner. En interdisant toute forme de tolérance, les nouveaux dirigeants libyens ont fait exploser le trafic : la raréfaction de l’offre n’a pas asséché la demande.
Seule différence notable avec la situation pré-chariesque, on ne se refile plus sous le burnous du Johnny Walker importé en douce de Tunisie, mais de la redoutable piquette locale, laquelle contient moins de malt que de méthanol. Un verre, ça va pas, trois verres, bonjour les trépas !
Pour l’instant, la seule réponse des autorités est de mettre en garde leurs concitoyens contre la consommation d’alcool. Drôle, non ? Mais si l’épidémie continue de s’étendre, gageons qu’on trouvera vite des coupables. Et pourquoi  pas un bistrotier palestinien et des serveuses bulgares ?[/access]

*Photo : United Nations Photo.

Une sénatrice PS prise en flagrant délit de barjotisme !

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La sénatrice PS de l’Oise, Laurence Rossignol, jusque-là connue pour son écologisme et son féminisme de combat, aurait-elle été frappée par la Grâce barjotiste sur le chemin qui la menait vendredi soir des bancs du Sénat au  plateau de Ce soir (ou jamais) ?
Invitée par Frédéric Taddeï pour intervenir sur le cas de la crèche Baby-Loup et sur l’abrogation du délit de racolage passif, voté récemment par le Sénat, cette progressiste jusque-là irréprochable, s’est faite, sans le vouloir, la porte-parole des anti-mariage pour tous.
En effet, la sénatrice a souligné que dans l’affaire du voile, il ne fallait pas négliger le droit de l’enfant à s’épanouir dans un espace neutre et émancipé de l’emprise d’une religion. Piétiné par le projet de loi de sa camarade Taubira, le droit de l’enfant a donc trouvé en Laurence Rossignol sa sainte protectrice. « Les enfants n’appartiennent pas aux parents » a-t-elle martelé, sous-entendant que l’enfant est un individu autonome, possesseur de droits à respecter et non un objet à instrumentaliser. Et là je dis deux fois bravo car ce que dit Laurence Rossignol, c’est vrai pour Baby Loup, et vrai aussi quant aux pseudo-parents de sexe non opposé.
Puis, continuant sur sa lancée barjotiste, elle s’est attaquée aux conséquences éthiques de l’abrogation du racolage passif. Abolitionniste convaincue, Laurence Rossignol s’est indignée devant cette réhabilitation de l’achat de service sexuel qui conduit, alerte-t-elle, à légitimer la marchandisation du corps humain.  « Dans nos sociétés évolués une partie de la population ne doit pas être destinée à servir d’exutoire à la sexualité d’une autre partie. » affirme-t-elle, non sans exaspérer un Eric Zemmour qui ne manque pas de la traiter de « bigote néo-féministe ».
On peut penser ce qu’on veut de l’urgence de légiférer au plus vite sur le plus vieux métier du monde. Reste que les arguments déployés par Laurence Rossignol pour appuyer ses propos prohibitionnistes sont une fois de plus marqués au sceau du barjotisme : cette conception éthique de la personne humaine, dont l’intégrité et la dignité ne sont donc pas à sacrifier sur l’autel de la commercialisation des corps, risque de déplaire fortement à ses petits copains socialistes défenseurs de la location des corps impliquée par la gestation pour autrui.
Si cette dame est logique avec elle même, c’est avec joie et sans arrières-pensées que je défilerai avec elle le 26 mai prochain !

Mariage gay, GPA, PMA : Chevènement tire dans le tas

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chevenemnt pma gpa

chevenemnt pma gpa

Jean-Pierre Chevènement n’est plus de gauche. C’est du moins ce qu’ont dû penser nombre de Jeunes Socialistes en l’écoutant descendre en flèche le projet de loi instaurant le mariage et les enfants pour tous. Petite parenthèse, pour le MJS et une partie des élus socialistes, le label « degauche » n’est octroyé qu’à une poignée d’avant-gardistes qui prennent position dans le bon sens sur des questions aussi cruciales que la dépénalisation du cannabis, la régularisation des sans-papiers ou la « moralisation de la vie politique ». Autant dire qu’un vieux briscard du Programme commun, fondateur du Parti Socialiste à Epinay, n’est pas en odeur de sainteté lorsqu’il se prononce contre « une avancée majeure pour l’égalité » des gays et lesbiens. Après avoir fait perdre Jospin en 2002 et un temps remisé sa tunique de gauche au vestiaire du Pôle Républicain – je vous parle d’un temps que les moins de vingt-cinq ans ne peuvent pas connaître… – le Lion de Belfort s’en prend aujourd’hui à l’unique réforme d’importance portée par le gouvernement. Du Sénat, où il siège, le sage nous dit que les notions de père et de mère sont « des repères fondamentaux qu’il faut maintenir face à la déferlante de l’hyper-individualisme libéral ». Le contempteur de l’Europe de Maastricht a-t-il cédé à une panique morale, tel le premier beauf islamophobe venu ? Passé ses vacances avec Aldo Naouri ? Ou bien relu ses classiques marxistes, un peu empoussiérés depuis l’enterrement du CERES ? Toujours est-il que l’argument porte, notamment chez les lecteurs de Christopher Lasch, qui ne boudent pas leur plaisir en entendant Chevènement expliquer : « Avec ce projet de loi, nous brouillons complètement le droit de la filiation. Des couples homosexuels peuvent adopter ensemble des enfants, et demain avec la gestation pour autrui (GPA) ou la procréation médicalement assistée (PMA) GPA et PMA ne sont pas dans le texte, mais vous savez très bien que c’est une hypocrisie et qu’en réalité tout cela va ensemble, petit à petit, quels que soient les hommes politiques. » Celle-là, il fallait la citer in extenso ! Je traduis : la GPA passera en 2017, que la majorité soit PS ou UMP, puisque le bon sens passe désormais sous la guise d’une évolution des mœurs qui dicte sa loi au législateur. Comme Naouri, JPC s’inquiète d’une expérimentation sur le vivant, « un pari anthropologique, que pour ma part, je me refuse à faire parce que je pense qu’un enfant a le droit à avoir un père et une mère, ou au moins, l’idée d’un père et l’idée d’une mère ». Si ce propos n’est pas révolutionnaire, c’est que Frigide Barjot défile habillée en nonne sur des chants grégoriens. Quitte à peiner les meilleures âmes degauche qui crient comme des orfraies pavloviennes dès qu’on bouscule leurs certitudes, Chevènement n’est pas sur la ligne Boutin. À l’instar de notre chère Frigide, il soutient le PACS et avait même livré ce combat pour l’égalité des droits fiscaux aux côtés de son ancien camarade Jean-Pierre Michel, aujourd’hui reconverti dans la chasse aux homophobes imaginaires.
Avec tout cela, vous me direz que le fringant Jipé joindra sa voix à celles de l’opposition, dont les plus brillants tribuns opposés au projet de loi sont étrangement libéraux en économie, à commencer par le sympathique Hervé Mariton, lequel déplore les conséquences sociétales de causes philosophiques qu’il chérit. Eh bien non, je vous le donne en mille : après avoir déployé une argumentation si convaincante, au nez et à la barbe de ses alliés socialistes, le Che dit envisager de s’abstenir. Il n’exclut pas de mettre ses convictions en veilleuse pour favoriser la paix des ménages entre son parti, le MRC et le tout-puissant PS. Peut-être craint-il aussi les mauvais jugements de son ex-fidèle Jean-Pierre Michel, qui sort son revolver dès qu’il entend le mot débat et ne manquera pas de vampiriser les discussions au Sénat.
Mais n’écartons pas l’hypothèse d’un vote négatif.  Après avoir dit niet au traité européen Merkozy réécrit, Chevènement a encore une petite pichenette à asséner dans la bataille contre le mariage et les enfants à tous les étages. Il est vrai que la manif pour tous manque cruellement de figures de gauche, ce qui n’aide pas Silviane Agacinski, Bernard Poignant et quelques élus socialistes antillais à faire entendre leur petite musique dissonante. Et les cortèges de Frigide Barjot, s’ils ne ressemblent en rien à la poignée d’excités qui font le délice des reportages télévisés, traduisent avant tout la fronde d’une France traditionnelle, majoritairement conservatrice et catholique. Trois épithètes qui donneraient des boutons à n’importe quel permanent de Solférino. Rien que pour ça, Monsieur le sénateur, devenez enfin l’homme qui a dit non !

*Photo : chevenement.

Comptes en Suisse : Fabius est riche, donc forcément coupable

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laurent fabius liberation

laurent fabius liberation

Il ne veut pas être le second ministre casté au feuilleton helvétique de la presse parisienne : Laurent Fabius a  formellement contesté tout fondement réel à ce qu’il qualifie de «rumeur relayée par Libération» lui « attribuant un compte en Suisse ». Dans un communiqué publié hier dimanche, le ministre des Affaires étrangères a déclaré : «Je démens formellement la rumeur, relayée par Libération dans son édition du lundi 8 avril, m’attribuant un compte en Suisse. Elle ne repose sur aucun élément matériel et est dénuée de tout fondement. »
Dans la foulée, le ministre a annoncé avoir mandaté son avocat « pour qu’il engage les procédures juridiques permettant de le démontrer et de faire cesser la diffusion de ces informations fausses et calomnieuses ».
Dans son édition de ce lundi, Libération affirme en effet que « depuis trois jours, ce n’est pas l’affaire Cahuzac qui mobilise l’exécutif dans le plus grand des secrets, mais une possible affaire Fabius ».  Libération précise cependant que Laurent Fabius dément l’existence de ce compte, ce qui doit sans doute être considéré comme le top du top de la déontologie chez l’ami Demorand.
Au nom du doute souverain et de notre peu d’appétence pour le revival des procès populaires de la Gauche Prolétarienne que fait semblant de rejouer Libé, admettons avec Laurent Fabius que tout cela n’est que rumeur. Reste à savoir d’où elle vient, cette saleté de rumeur.
Ce n’est un secret (bancaire) pour personne : comme son ex-collègue Cahuzac, Laurent Fabius est riche. Et dans notre République irréprochable, ce ne peut être une qualité. Qui donc, d’après vous, a déclaré le 22 janvier 2012, au Bourget « Je vais vous dire un secret : j’aime les gens, quand d’autres sont fascinés par l’argent« . Cherchez bien, c’était dans la deuxième partie d’un spectacle ouvert par un concert du chanteur franco-suisse Yannick Noah…
Oublions un instant Jérôme et Laurent, et déroulons ensemble la logique implacable du discours « fondateur » du Bourget : m’est avis que si X ou Y, supposés riches,  ne font pas cadeau de tous leurs biens aux Restos du Cœur ou au Secours Pop dans les jours qui suivent leurs nominations à des postes de responsabilité gouvernementale, alors X ou Y persistent – si on valide la logique du Bourget – à aimer plus l’argent que le peuple français. Or il faut choisir, nous a-t-on dit : ou on aime les gens, ou on aime l’argent.
Si Lolo veut vraiment savoir d’où vient la rumeur qu’il condamne, il devrait commencer par chercher à la lettre H du répertoire de son iPhone. N’a-t-il pas dans ses relations quelqu’un qui « n’aime pas les riches » ? Et si oui, pourquoi tant de haine ? On imagine bien que cette détestation doit être politiquement étayée. Et d’ailleurs, soyons honnêtes, ce « Je n’aime pas les riches » a été explicité au Bourget. « Mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature. Il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne : cet adversaire, c’est le monde de la finance.»
Après ça, la messe était dite. En matière de soupçons de fraude fiscale, hé, hé, on ne prête qu’aux riches.

*Photo : Parti socialiste.

Stéphane Hessel, Philip Roth, l’affaire Bettencourt

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alain finkielkraut pape

Elisabeth Lévy : Stéphane Hessel s’est éteint à l’âge de 95 ans. Que vous inspire l’encensement quasi général auquel sa mort a donné lieu ?
Alain Finkielkraut : Paul Ricoeur avait un souhait : être vivant jusqu’à la mort. « Les dangers du grand âge, disait-il, sont la tristesse et l’ennui. La tristesse n’est pas maîtrisable, mais ce qui peut être maîtrisé, c’est le consentement à la tristesse. Ce que les Pères de l’Église appelaient l’acédie. Il ne faut pas céder là-dessus. La réplique contre l’ennui, c’est être attentif et ouvert à tout ce qui arrive de nouveau. » Stéphane Hessel n’a connu ni la tristesse ni l’ennui. Je l’ai vu, il y a quelques années, aux Rencontres de Pétrarque, à Montpellier : il récitait fougueusement  des vers d’Apollinaire car il était doué, et il est resté doué jusqu’à la fin, d’une mémoire phénoménale. L’ostentation de cette mémoire faisait de lui, si j’ose dire, un cabotin magnifique. J’en serais resté à cet hommage en demi-teinte et j’aurais respecté le délai de décence avant d’exercer mon droit d’inventaire sur Stéphane Hessel, sa vie, son oeuvre, s’il n’avait pas fait, dans la presse, l’objet d’un éloge délirant. C’est le « Santo subito ! » de Stéphane Hessel qui m’oblige à réagir. Et réagir,  c’est relire tranquillement Indignez-vous !, le petit livre beige du nouveau siècle. Stéphane Hessel dit : « Le motif de la résistance, c’est l’indignation. » En d’autres termes : « Indignez-vous et vous serez résistants ! » Mais la résistance, ce n’est pas cela. La résistance, c’est le courage. La résistance, c’est ce qu’écrit René Char dans Les Feuillets d’Hypnos : « Nous avons recensé toute la douleur qu’éventuellement le bourreau pouvait prélever sur chaque pouce de notre corps ; puis le coeur serré, nous sommes allés et avons fait face. » Toute ma génération s’est demandé si elle aurait eu ce courage. Elle l’a espéré, elle l’a mimé, jusque dans les analogies les plus folles comme « CRS-SS ! ».
Stéphane Hessel dispense les jeunes de cette question. L’indignation suffit, dit-il. En même temps, différence essentielle avec le nazisme, il faut chercher pour trouver de quoi nourrir cette émotion fondamentale. « Regardez autour de vous », demande Stéphane Hessel. Il invente ainsi le tourisme de l’indignation. Aux jeunes qui, comme Primo Levi le dit dans Les Naufragés et les Rescapés, n’aiment pas l’ambiguïté car leur expérience du monde est pauvre, Stéphane Hessel parle le langage manichéen qu’ils ont envie d’entendre. Alors que la morale est faite de dilemmes et de conflits de devoirs, il leur enjoint de ne pas se casser la tête. Autrement dit, la phrase  de Ricoeur n’est pas vraiment adaptée à son cas. Il n’est pas resté vivant, il est resté adolescent jusqu’à sa mort et c’est ce qui explique son succès dans une France désemparée par la crise mais qui aime d’autant moins réfléchir que l’éducation y est devenue, depuis quarante ans, une arme de déculturation massive. Qu’est-ce, de surcroît, qu’un kamikaze sinon un homme (ou une femme) qui explose d’indignation ? Il faut être aveugle et sourd pour célébrer, en notre époque de fanatismes, l’indignation comme telle, l’indignation sans complément d’objet. C’est peut-être la raison pour laquelle Stéphane Hessel propose in fine un objet à l’indignation générale : Israël.[access capability= »lire_inedits »] Pas un mot sur les dictatures dans le monde arabo-musulman, un an avant que n’éclate le « Printemps arabe ». Pas un mot sur l’écrasement des libertés à Gaza. Seulement Israël. Ce qui animait Stéphane Hessel, ce n’était pas la solidarité avec les Palestiniens, ce n’était pas même l’indignation, c’était la haine. L’homme était suave, mais il y avait du fiel dans son miel.
J’ai été consolé, pourtant, en découvrant une petite note dissonante et très inattendue dans la déclaration d’amour de 32 pages adressée par le journal Libération à l’indigné de la crèche. Rony Brauman, que nul ne soupçonnera d’indulgence à l’égard d’Israël, s’étonne et même s’indigne de la priorité donnée à ce conflit : « Il y a bien d’autres lieux où les droits des peuples sont piétinés, et parfois plus violemment encore. Pour moi, cela relevait d’une erreur de méthode qui affaiblissait le discours. » La vérité sort parfois de la bouche des adversaires.

Un an après les assassinats et la propre mort de Mohamed Merah, on a assisté à une semaine de célébrations, d’émotion et de polémiques. Ainsi, « Le Grand Journal » de Canal+ a confronté le ministre de l’Intérieur à la douleur et à la colère de mères de victimes. Que dire à une mère qui a perdu son fils ?
Il faut affirmer, comme cela a été fait, la solidarité de la nation. Mais cela ne suffit pas. Dans votre livre, La Gauche contre le réel, vous avez vous-même relevé l’empressement de la classe médiatico-politique à pointer du doigt l’extrême droite, et même le pouvoir en place, trois jours après la fusillade de Toulouse. François Bayrou dénonçait le degré de violence et de stigmatisation qui montait dangereusement en France. Et François Hollande ne se montrait pas moins sévère : « Il y a des mots qui influencent ,qui pénètrent, qui libèrent. Et donc ceux qui ont une responsabilité doivent maîtriser leur vocabulaire. Au sommet de l’État, rien ne peut être toléré. » Après ce moment de divagation, on s’est aperçu que l’assassin ne ressemblait pas à son portrait-robot. Reste à savoir si on en a tiré toutes les conséquences.
Je n’en suis pas sûr. Regardons-nous la réalité en face ? La réalité, c’est-à-dire la haine de l’Autre, la haine que l’Autre, ou que certains autres expriment en hurlant d’un même souffle : « Sale juif ! » et « Sale Français ! ». Oui ou non, Mohamed Merah est-il populaire dans les « quartiers » ? La presse n’est pas pressée de le savoir. La mère de l’une des victimes, pourtant, nous a alertés. Elle a dit qu’elle était allée parler à Toulouse avec un certain nombre de jeunes qui lui ont fait l’éloge de Merah. Quand elle a décliné son identité, ils ont changé d’attitude.
Mais c’était une femme voilée ! Si une mère juive était allée tenir le même discours dans la même cité, que se serait-il passé ? Le CRIF l’a dit, les actes antisémites ont augmenté en France dans les semaines qui ont suivi les tueries de Montauban et de Toulouse. Voilà une réalité qui n’intéresse pas le journalisme d’investigation. Cette réticence est une énigme que trois livres récents − La Fin de la modernité juive, d’Enzo Traverso, Comment j’ai cessé d’être juif, de Shlomo Sand, et Parting Ways, de Judith Butler − nous permettront d’élucider.
Enzo Traverso explique que les juifs, au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, ont incarné la conscience critique de l’Occident. Aujourd’hui, ils sont du côté du manche, ils sont les défenseurs de l’ordre occidental. L’antisémitisme faisait d’eux des parias, la mémoire de l’Holocauste, devenue aujourd’hui la religion civile des démocraties libérales, les transforme en chouchous. Et cette minorité devenue respectable ne cesse de monter en épingle un antisémitisme résiduel alors que, selon Traverso, le vrai fléau de notre temps est l’islamophobie, et que les nouveaux juifs, ce sont les immigrés. Les juifs, eux, ne sont plus juifs : en se mobilisant pour Israël, ils ont trahi l’éthique pour l’ethnique, la diaspora pour l’État national et la critique pour la domination. Tirant les conséquences de cette triple trahison, Shlomo Sand démissionne : il n’est plus juif. Il vit, dit-il, dans une des sociétés les plus racistes du monde occidental et qui renoue, sans le savoir, avec la tradition et sa morale exclusivement communautaire. On voit renaître, sous la plume de Shlomo Sand, la vieille condamnation chrétienne du juif charnel, incapable d’accéder à l’universel.
Cette malédiction se retrouve, pour finir, dans le livre de Judith Butler. Dans un entretien avec moi et qu’animait Shlomo Malka, Levinas aurait dit, selon Butler, que les Palestiniens sont « faceless », qu’ils n’ont pas de visage et que l’interdit du meurtre ne jouait donc pas pour eux. Or, Levinas n’a jamais proféré une insanité pareille. Au lendemain de Sabra et Chatila, il a dit que la mémoire de l’Holocauste « ne justifie nullement qu’on se ferme à la voix des hommes où peut aussi résonner la voix de Dieu. Se réclamer de “l’Holocauste” pour dire que Dieu est avec nous en toutes circonstances est aussi odieux que le “Gott mit uns” qui figurait sur les ceinturons des bourreaux. » Le contraire, donc, de ce que lui fait dire Butler. Ainsi, ce n’est plus la police du tsar qui fabrique des faux, c’est l’Université américaine. Il n’y a pas de place, dans ce climat surchauffé, pour une réflexion sur le nouvel antisémitisme. On fait donc la sourde oreille.
Shlomo Sand remet en cause l’idée d’une définition « ethnique » du peuple juif. Il dit : « Les juifs ne sont pas un peuple-race. » Quand certains se mettent en tête de repérer un « gène juif », c’est un débat que l’on peut avoir !
Depuis la « divine surprise » de la guerre des Six Jours, il y en a effet des juifs en proie au délire, notamment dans les implantations de Cisjordanie. Et ces colons effraient les différents gouvernements israéliens, quelle que soit leur couleur politique. L’immobilisme désolant d’Israël s’explique au moins autant par la peur d’une guerre civile que par la peur de l’islamisme. Je m’en inquiète, je le dénonce inlassablement comme les directeurs du Shin Beth qu’on a vus récemment dans un documentaire diffusé sur Arte : The Gatekeepers. Mais la démission de Shlomo Sand est une posture odieuse, car elle dit à tous ceux qui haïssent les juifs en tant que juifs qu’ils ont raison.

Vous avez donné une conférence lors des célébrations organisées à l’occasion du 80e anniversaire de Philip Roth. Mais parlez-nous, pour commencer, de votre amitié avec cet écrivain.
Un jeudi de 1979, j’ai découvert dans le supplément littéraire du journal Le Monde un article de Milan Kundera sur Professeur de désir, de Philip Roth, qui venait de paraître. Ce fut pour moi un choc : les deux écrivains contemporains que j’admirais le plus se trouvaient soudain côte à côte, il y avait entre eux un trait d’union. Je venais de faire la connaissance de Milan Kundera, je lui ai parlé de mon éblouissement et il m’a dit que Philip Roth et lui étaient amis, qu’ils s’étaient connus à Prague où Roth se rendait régulièrement. Un soir de 1980, j’ai été invité à dîner chez Milan Kundera avec Philip Roth et sa compagne de l’époque, Claire Bloom. Depuis lors, j’ai revu Philip Roth à Paris, à Londres − où il a vécu longtemps −, et dans sa maison du Connecticut − où il réside la moitié de l’année. Un jour, il m’a dit que lorsqu’il ne travaillait pas, il se sentait « pointless », sans but, sans justification.
C’est pour cela qu’il ne s’éloignait jamais de son bureau plus d’une semaine. Or voici que, en même temps que Benoît XVI (il a lui-même relevé, en riant, cette coïncidence), Philip Roth a renoncé. Il n’écrit plus et il ne se sent pas « pointless ». Il a le sentiment d’avoir accompli sa mission. Cet écrivain passionné par la turbulence était aussi un homme de devoir, un grand puritain de l’écriture. « Tu dois ! », lui disait tous les jours sa conscience. Maintenant, elle le laisse en paix. Et puis, si son esprit, j’en témoigne, est plus vif que jamais, sa mémoire lui joue des tours. Lorsqu’il a des choses importantes à faire, il les note dans ce qu’il a appelé lui-même son « livre du rire et de l’oubli ». Il m’a dit qu’il lui était maintenant trop pénible de reprendre l’écriture d’un livre alors même qu’il n’était plus habité par ce qu’il avait écrit la veille, et qu’il lui fallait faire un effort pour s’y replonger. Il n’a plus besoin de justifier son existence par l’écriture, et s’il lit surtout des livres sur l’histoire du XXe siècle, il fait, m’a-t-il dit, une exception pour Mario et le Magicien de Thomas Mann, qu’il relit tous les ans. C’est cela, l’ancrage de Philip Roth dans la grande histoire du roman européen. Deux photographies sont accrochées dans son bureau : l’une de Primo Levi, et l’autre de Saul Bellow. Souhaitant naïvement fédérer toutes mes admirations, je lui ai demandé si, comme je l’avais entendu dire, il avait correspondu avec Hannah Arendt. Il m’a répondu qu’il ne l’avait rencontrée qu’une seule fois, dans une soirée, qu’elle fumait « à l’allemande », c’est-à-dire, si j’ai bien compris, la cigarette à l’horizontale, à l’opposé de ces grandes actrices américaines qui, avant les campagnes antitabac, fumaient dans les films le menton levé et la cigarette dirigée vers le ciel. Roth a confié alors à Hannah Arendt son admiration pour un film de Bergman qu’il venait de voir, et celle-ci, entre deux bouffées, lui a dit : « Scandinavian kitsch. » « Kitsch scandinave. » Ce verdict a mis fin à leur conversation. Roth a ajouté qu’il n’en avait pas tout à fait fini avec Arendt, car il allait être enterré à Bard College, comme elle. Mais, a-t-il ajouté, pas à côté d’elle. Il ne veut pas subir sa conversation ni la fumée de sa cigarette. Aussi reposera-t-il dans la section non-fumeurs du cimetière. J’aime toujours autant Hannah Arendt, mais je ne réconcilierai pas mes admirations.
Le 19 mars, a donc eu lieu la célébration de l’anniversaire de Philip Roth à Newark. Ce fut un très grand moment. Il y avait quatre orateurs dont la romancière irlandaise Edna O’Brien. Tous ont fait assaut d’humour, de subtilité et d’élégance. Quand mon tour est venu, j’étais très intimidé. J’avais l’impression de faire ma bar-mitsvah devant un rabbin exigeant et une assemblée difficile. J’ai parlé de Nemesis, sans le moindre trait d’esprit mais en espérant communiquer l’émotion suscitée en moi par le personnage de Bucky Cantor. Enfin, Philip Roth a pris la parole. Il a été souverain. Il a d’abord défini son art comme l’art de la spécificité. J’ai pensé, en l’écoutant, à ces phrases magnifiques de J’ai épousé un communiste, quand l’un des personnages dit : « La littérature perturbe l’organisation. Non pas qu’elle soit de manière flagrante ni même subtile pour ou contre quelque chose. Elle perturbe l’organisation parce qu’elle n’est pas générale. La nature intrinsèque du particulier, c’est d’être particulier, et la nature intrinsèque de la particularité, c’est de ne pas pouvoir être conforme. Quand on généralise la souffrance, on a le communisme. Quand on particularise la souffrance, on a la littérature. Maintenir le particulier en vie dans un monde qui simplifie et généralise, c’est la bataille dans laquelle il faut s’engager. »
Et cette bataille n’est pas terminée, l’idéologie peut avoir d’autres visages que celui du communisme : sous la guise féministe, elle règne en Scandinavie et fait de Philip Roth le non-lauréat annuel du prix Nobel de littérature. Roth a lu ensuite quelques extraits du Théâtre de Sabbath. Et nous avions tous dans la salle le sentiment exaltant d’être les contemporains d’un classique. J’ajoute qu’à la bibliothèque de Newark, se tenait une exposition de photos de Philip Roth, de ses parents, de ses proches… et aussi d’un voyage en Israël où on le voit avec quelques autres écrivains américains dans le bureau de Ben Gourion. La légende nous apprend que Ben Gourion était en train d’exhorter ces écrivains à faire leur aliyah. Philip Roth n’a pas suivi cette injonction et il a écrit sur Israël deux romans extraordinaires : La Contrevie et Opération Shylock.

Jeudi, à l’issue d’une confrontation d’une journée avec le personnel de Liliane Bettencourt, le juge Jean-Michel Gentil a mis en examen Nicolas Sarkozy pour « abus de
faiblesse » sur la personne de Mme Bettencourt. Henri Guaino a estimé que la justice s’était « déshonorée ». Que pensez-vous de cette inculpation ?
Le journal de France Culture, vendredi matin, s’est ouvert sur ces mots : « Coup double pour Mediapart ! » Après Cahuzac, Sarkozy. Il s’agit donc d’une chasse à l’homme et on félicite le chasseur, on lui remet son trophée, on le regarde comme un champion, on s’extasie et on s’incline devant sa puissance. Car le puissant c’est lui, lui associé au juge. « C’est le jeu ordinaire des journalistes, écrivait déjà Péguy en 1900, que d’ameuter toutes les libertés, toutes les licences, toutes les révoltes et toutes les autorités contre les autorités gouvernementales officielles. Nous, simples citoyens, vont-ils répétant. Ils veulent ainsi cumuler tous les privilèges de l’autorité avec tous les droits de la liberté. Dans les grandes batailles des puissances de ce monde, ajoute-t-il, le journaliste ne peut pas porter des coups redoutables au nom de sa puissance et, quand les puissances contraires lui rendent ses coups, dans le même temps il ne peut pas se réclamer du simple citoyen. » Or c’est précisément ce qu’il fait. De même, les juges. Ils veulent se payer les politiques et ils brandissent le Code pénal quand on se permet de critiquer leurs décisions. Ils parent leur ressentiment et leur démesure des oripeaux de la liberté. Ils se réclament de la séparation des pouvoirs alors qu’ils veulent exercer un pouvoir sans contre-pouvoir. Henri Guaino va être poursuivi pour des phrases peut-être stratégiquement maladroites, mais parfaitement légitimes. Souvenons-nous, si son indignation doit lui valoir d’être traduit devant un tribunal, que la Cour européenne des droits de l’homme a décrété que s’adresser au président de la République en lui criant « Casse-toi, pauvre con ! », cela fait partie de la satire[1. Le 14 mars 2013, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la France pour avoir jugé coupable d’offense au chef de l’État un citoyen qui avait brandi une banderole « Casse-toi, pov’ con » lors d’un déplacement de Nicolas Sarkozy.]. On peut donc piétiner le chef de l’État, mais on doit se prosterner silencieusement devant les aberrations du juge Burgaud ou les méthodes d’Eva Joly, qui faisait extraire Le Floch-Prigent de sa cellule à 7 heures du matin et le laissait mijoter, menottes aux poignets, des heures durant, alors qu’il souffrait d’un psoriasis, avant de le recevoir. Venons-en aux faits : je n’ai aucun intérêt à défendre Nicolas Sarkozy dans cette affaire. Je constate simplement qu’il est venu voir une fois ou peut-être deux Mme Bettencourt en 2007 et que, quelques mois après, comme l’écrit Georges Kiejman, un grand neurologue a remis un rapport disant qu’elle ne souffrait d’aucun trouble de mémoire. En décembre 2010, elle a conclu un protocole d’accord avec sa fille, au terme duquel elle lui abandonnait 20 % de ses revenus et elle versait 12 millions d’euros d’honoraires à ses avocats. En 2010, elle est valide ; en 2007, elle est débile.
J’ai peur de cette hubris des juges qui se croient tout permis et qui exercent leur vengeance sur celui qui, au vu de leurs excès, a voulu en finir avec le système inquisitoire. J’ai peur aussi de ces journalistes qui s’enorgueillissent de dénoncer les turpitudes de la gauche et de la droite mais n’ont jamais mené la moindre enquête sur celles de Dominique de Villepin, car c’est un copain à eux. J’ai peur de ce pouvoir discrétionnaire et de ces mains propres antifascistes et antiracistes qui font le bonheur de Marine Le Pen en déroulant le tapis rouge à son populisme poisseux.[/access]

 

À la recherche de Virginie Des Rieux

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eric dussert foret

eric dussert foret

À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », Beckett répondait : « bon qu’à ça ». Quelques-uns, adeptes des gros tirages, parlent du bien-être des lecteurs. D’autres apprécient de voir leur livre sur la plus raffinée des courbes d’une demoiselle en bikini, paressant sur le bord de la piscine d’un palace du sud-ouest de la France. On imagine enfin qu’il est délicat d’être épinglé, papillon éphémère,  par Eric Dussert dans Une forêt cachée, un recueil dont le sous-titre dit tout : 156 portraits d’écrivains oubliés.
On aime beaucoup ces livres-là. On dirait des herbiers, pleins de trouvailles et de raretés. On se souvient de La liberté de blâmer de Renaud Matignon, Mon histoire de la littérature française contemporaine de Jacques Brenner,  Solderie de Patrick Besson ou, dernièrement, de Premier bilan après l’apocalypse de Frédéric Beigbeder.
Dussert, lui, s’intéresse à ceux qu’on ne trouve plus, ou peu, en librairie. Dans ses mots, les écrivains sont entre eux, chez eux. Ça les change à l’heure où, dans l’esprit des éditeurs ou des acheteurs de Musso et Delacourt, ils ne comptent pour rien. De Bernard de Bluet d’Arbères (1566-1606) au pataphysicien Michel Ohl, Dussert trace à travers le temps, le suspend pour nous offrir des phrases perdues, des silhouettes, des destins chaotiques.
Au hasard des pages, on croise ainsi un De Beauvoir, qui ne se prénomme pas Simone mais Roger. « Un mondain brillant et un aimable chroniqueur » qui a publié en 1860, chez Lévy frères, Les soirées du Lido. On a envie, tout à coup, d’aller flâner du côté des étals des bouquinistes, de chercher sous les piles et la poussière. Avec de la chance, on tombera sur des poèmes de Tristan Derême, l’ami de Paul-Jean Toulet. Cités par Dussert, ses vers à la grâce enfantine nous enchantent : « Goûte à l’heure qui sonne … / Et souris à la vie avec des yeux contents. » Maurice Dekobra, surnommé « Le Paul Morand des midinettes » dans l’entre-deux guerres, serait en droit de s’énerver. Lui, un « oublié » ? Tous ses ouvrages étaient des best-sellers. Des bandeaux ornaient ses couvertures : « Vous avez aimé Madame, le nouveau roman de Maurice Dekobra, savez-vous qu’il a été vendu, à travers le monde, plus de 1 500 000 exemplaires de ses ouvrages précédents ? » Son honneur de jetsetteur oldscoule est sauf, toutefois : La Madone des sleepings a reparu dans une collection de poche en 2010.
À la suite de Dussert, guide de haute lignée littéraire, on relit les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon. On tchine avec Remy de Gourmont, auquel Charles Dantzig a consacré son premier et meilleur livre, en 1990, aux éditions du Rocher. Des demoiselles passent : Marie de la Hire, Irène Hillel-Erlanger, Valentine de Saint-Point. Attention, ne pas chercher querelle à Valentine, qui écrivait : « Femmes, trop longtemps dévoyées dans les morales et les préjugés, retournez à votre sublime instinct, à la violence, à la cruauté. » Avec Pierre Bost, on parle de Jean Aurenche et Claude Autant-Lara. Lointaine époque où les films français étaient écrits avant d’être tournés. On fait attendre André de Richaud et Pierre Frondaie pour une bonne raison : Virginie Des Rieux, le portrait le plus touchant de Dussert.
Blonde comme France Gall chantant Laisse tomber les filles, miss Des Rieux fut la starlette des lettres à la fin de l’été 1965. Son roman, La Satyre, mettait en scène une jeune aristo qui n’a pas froid aux yeux. Virginie, non plus, n’avait pas peur de grand-chose. Marchande de chemises à Saint-Tropez, elle voulut attaquer en reconnaissance de paternité Johnny Hallyday. Peut-être n’avait-il pas lu Chandeleur et Dorothée, second roman de Virginie ? En 1972, elle posa en maillot de bain rouge dans les pages de Playboy. On est, depuis, sans nouvelles d’elle.
À la question « Pourquoi écrivez-vous ? », finalement, Dussert donne envie de répondre : pour être oublié et se glisser dans Une Forêt cachée, à la recherche de Virginie Des Rieux.

Eric Dussert, Une forêt cachée, La Table Ronde, 2013

Photo : DigitalParadox.

La contre-culture, tout contre

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contre culture barbey debord

contre culture barbey debord

Ouvrons d’abord L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly, écrivain dandy, catholique et réactionnaire, dont les Romans reparaissent en Quarto dans la remarquable édition de Judith Lyon-Caen. On tombe, dès la première page, sur une description de la lande de Lessay. Pour Barbey, ce paysage fait partie des « haillons sacrés qui disparaîtront au premier jour sous le souffle de l’industrialisme moderne ; car notre époque, grossièrement matérialiste et utilitaire, a pour prétention de faire disparaître toute espèce de friche et de broussailles aussi bien du globe que de l’âme humaine ».
Intéressons-nous ensuite à ce que dit Guy Debord, le critique de la « société du spectacle », dont il est souvent question dans Contre-cultures !, un collectif sous la direction de Christophe Bourseiller et Olivier Penot-Lacassagne. Debord, dans In girum imus nocte et consumimur igni, note, à propos de ses contemporains : « Ils sont transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l’industrie présente. Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles. »
Tout de même, cet air de famille a quelque chose de troublant qui ne pouvait que stimuler le mauvais esprit de Causeur. Voici Barbey et Debord communiant dans la même détestation de leur époque respective. Est-ce à dire que Barbey d’Aurevilly le monarchiste était un « situ » ? Et Debord le révolutionnaire, un antimoderne ? Léon Daudet et Philippe Muray ont bien montré qu’une certaine bêtise mortifère propre au « stupide XIXe  siècle » avait su se métastaser jusqu’à nos jours. Et si la contre-culture, selon Bourseiller et Penot-Lacassagne, a bien été cette protestation protéiforme contre un temps béatement persuadé de son excellence, alors pourquoi ne pas considérer Barbey, écrivain marginal à la postérité tardive, comme son pionnier involontaire et paradoxal ? Cette filiation paradoxale n’efface pas les différences entre le situationniste et le réactionnaire, mais elle devrait au moins troubler les amateurs de représentation binaire du monde.[access capability= »lire_inedits »] Au risque de devoir faire le deuil de quelques illusions progressistes, ils devraient aussi se demander si, à une époque où la rébellion est une profession et Rimbaud un logo, l’idée même de contre-culture a encore un sens. Il est certes bel et bon d’être « contre ». L’ennui, c’est qu’on ne sait plus très bien contre quoi.
Finalement, c’est la même et belle histoire depuis le  romantisme et le surréalisme. Aux marges de sociétés étouffantes, des jeunes gens rêvent de changer la vie par l’art, un art total qui s’exprimera simultanément dans le roman, la poésie, la peinture, la musique, le théâtre et, plus tard, le cinéma. Dans la fraîcheur lustrale de leurs commencements, ces cœurs rebelles chassent en meute les académismes de leur temps avant de devenir à leur tour, en vieillissant, des classiques. C’est la loi du genre : la subversion, comme la jeunesse, est éphémère et la plupart des avant-gardes, à force de se répéter, finissent tristement dans l’histrionisme officiel et subventionné. C’est en ce sens, par exemple, que Guy Debord disait des colonnes de Buren qu’elles étaient le symbole d’un « néo-dadaïsme d’État ».
« Enfant, certains ciels ont affiné mon optique », peut-on lire chez Rimbaud. Ce désir de transformer le monde par une nouvelle façon de le dire, de le voir, de le chanter, s’est incarné après la Seconde Guerre mondiale dans un phénomène analysé dès 1968 par l’universitaire américain Théodore Roszak sous le nom de « contre-culture ». Roszak limitait son analyse à la jeunesse américaine de l’époque, qui combattait par tous les moyens esthétiques et politiques une nation qui perdait ses restes d’innocence au Vietnam. C’était le temps des hippies, du « flower power » et du « summer of love ». On écoutait Grateful Dead en lisant Marcuse, et tout était merveilleusement possible.
Dans Contre-cultures !, Bourseiller et Penot-Lacassagne montrent le caractère pluriel du phénomène à travers des contributions consacrées à tous les mouvements qui peuvent, peu ou prou, s’y apparenter. Cela donne à cette somme universitaire une allure plutôt plaisamment baroque : Timothy Leary, inventeur du LSD et des trips psychédéliques, côtoie l’Internationale situationniste et ses dérives psycho-géographiques tandis que les errances des grands maîtres de la « Beat Generation » comme Kerouac, Burroughs et Ginsberg font écho au cinéma expérimental de Chris Marker et de Peter Watkins. 
Aujourd’hui, impossible de l’ignorer, « le rêve a fraîchi » – Rimbaud encore. De l’art contemporain à l’« esprit Canal+ » en passant par le mouvement Femen, on voit partout, exposés en pleine lumière médiatique, les signes de la contre-culture, mais certainement pas la contreculture elle-même. Et ce barnum n’est visiblement plus animé par des artistes maudits mais plutôt par ceux que Muray appelait les « mutins de Panurge » et Debord les « petits agents spécialisés de la pseudo-critique ».
Le problème n’est donc plus seulement celui de la récupération de la contre-culture, ce qui a toujours existé. C’est de savoir si la notion même de contreculture a encore une pertinence. Jean-François Bizot, le patron d’Actuel, titre phare de la « free press » à la française, pouvait encore dire, en 2001 : « C’est en secret que tout repousse. » Une décennie plus tard, ce secret, cette ombre, éléments indispensables à l’écosystème de la subversion, semblent bel et bien avoir disparu. Et avec eux, logiquement, la contre-culture tout entière.[/access]

Contre-cultures !, sous la direction de Christophe Bourseiller et Olivier Penot-Lacassagne, CNRS, 2013.

Fario : le style contre le spectacle

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Si vous estimez l’exposition Debord de la Bibliothèque nationale trop officielle pour être honnête et que vous avez d’ores et déjà épuisé l’œuvre intégrale d’Annie Le Brun, il vous reste un dernier refuge de papier pour résister à  l’emprise du Spectacle. Cette thébaïde s’appelle Fario. Quitte à publier des traductions de Rosa Luxembourg, la revue dirigée par Vincent Pélissier se veut résolument artistique. Dostoïevski aurait dit de ses auteurs qu’ils vivent leur présent littéraire en fonction d’un passé sensible qui ne reviendra plus. Son douzième numéro confirme sa vocation initiale : au milieu de l’abondance de biens culturels, exprimer « la singularité d’un ton, d’une vision, d’une présence, s’opposant à tout ce que le monde fabrique d’uniforme et de choses mort-nées » contre « le flux du spectacle ». Fario nous offre notamment « Au fond de la couche gazeuse », un superbe texte en prose de Baudouin de Bodinat, auteur de La Vie sur Terre. Ses autres contributeurs alternent inspiration poétique et méditations mélancoliques en se maintenant à distance des froideurs de l’idéologie comme du formalisme creux, ces deux irréductibles ennemis de l’art. Les plus curieux y trouveront de belles réflexions sur la culture populaire qu’Horkheimer, Anders et Brecht tenaient en pleine seconde guerre mondiale dans leur refuge universitaire américain.
Et si la résistance « d’un petit bloc imprimé et assemblé dignement » était le meilleur antidote à l’acédie ?

Fario n°12, printemps deux mille treize, Les Belles Lettres.

 

Et les Juifs quittèrent l’Egypte…

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juifs egypte mourad

juifs egypte mourad

Le pays des pyramides sort de la première semaine d’exploitation commerciale du documentaire Juifs d’Egypte.  Il ne reste officiellement que quelques dizaines de juifs dans cette contrée où les tensions vont croissant entre Coptes et Musulmans. Les Juifs auraient été plus de 80 000 à vivre en Egypte dans les années 1940. Le sujet est sensible, aussi la sortie du film a a été d’abord empêchée tant la Sécurité d’Etat s’inquiétait du mot « juif ».
« Pour la Sécurité, le mot juif renvoie immédiatement à toute une imagerie d’espionnage pour Israël, de guerre froide, de paranoïa», explique Amir Ramses, le réalisateur.
Quand on dit « juif », en Egypte, on risque de susciter des réactions un brin surprenantes, comme l’illustre le micro-trottoir qui ouvre le documentaire. L’un des Cairotes interrogés répond ainsi qu’il aime beaucoup la célèbre chanteuse égyptienne Leïla Mourad, égérie de la révolution de 1952. Mais lorsque le cameraman lui apprend qu’elle était juive, le fan déçu répond qu’elle ne vaut plus rien.
Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi Amir Ramses, issu d’une famille égyptienne chrétienne, veut « se battre contre les stéréotypes ». Dans son documentaire, il interroge des témoins, anciens Egyptiens juifs expatriés, membres de la police dans les années 1950 et narre les histoires les plus rocambolesques des juifs d’Egypte, principalement du Caire et d’Alexandrie, dans les années 1940 et 1950.
On y retrouve des personnages émigrés (de force) en France, avec des figures aussi fascinantes qu’Henri Curiel. Fils de banquier, anticolonialiste internationaliste, biberonné à la langue française mais vrai patriote égyptien, ce dernier marque le film de son empreinte. Tout comme son fils naturel Alain Gresh et la comédienne Isabelle de Botton. Amir Ramses explique pourquoi il s’est polarisé sur des juifs égyptiens vivant en France : « J’y ai trouvé les deux communautés, ceux qui ont dû fuir juste parce qu’il étaient juifs, et ceux qui ont été persécutés en plus pour leur appartenance politique. J’ai pensé à la Suisse, mais ceux que j’ai retrouvés souffraient déjà d’Alzheimer. Et aux Etats-Unis, j’avais peu de chances de trouver des militants de gauche… » Le documentaire passe plus de temps avec les militants qu’avec les juifs « lambda » car ils avaient un vrai poids politique dans l’Egypte du siècle dernier – les créateurs des trois mouvements communistes de l’époque étaient tous juifs. Ces juifs de gauche antisionistes démontent plus d’un préjugé de leurs compatriotes restés au pays : « Vraiment, ils ont été emprisonnés parce qu’ils étaient communistes ? Ou parce qu’ils ne voulaient pas quitter l’Egypte ? Non, je ne crois pas ce que raconte le film, je pense plutôt que c’étaient des espions israéliens » entend-on dans la bouche de certains spectateurs dubitatifs à la fin de la projection.
Remontons le cours du temps. Après l’attaque franco-israélo-britannique contre l’Egypte en 1956, les juifs locaux ont été massivement expulsés ou déchus de leur nationalité. La propagande et la paranoïa alimentées par les quelques affaires d’espionnage pour Israël ont fait le reste.
Amir Ramses rapporte que « dans un journal culturel financé par le ministère de la Culture, on lit que mon documentaire essaie d’embellir l’image des juifs d’Egypte. Ce même critique avait dit en 1999 des cinéastes qui s’attaquaient au problème de l’excision qu’ils étaient financés par l’étranger pour détruire les coutumes égyptiennes ».
Pourtant, tous les témoins interrogés se souviennent avec nostalgie de cette époque d’avant la création de l’Etat d’Israël. Apparurent les premières agressions envers la communauté juive avant que l’arrivée au pouvoir des Officiers libres en 1952 ne pousse à l’exil nombre de riches propriétaires, banquiers et bourgeois, juifs ou non. Peu d’Égyptiens israélites choisirent alors Israël, beaucoup goûtant assez peu l’idée d’aller travailler dans un kibboutz. D’une manière générale, toutes les confessions cohabitaient paisiblement et célébraient leurs fêtes conjointement.
À la sortie de la projection, un Égyptien musulman m’a confié : « Je regrette que le documentaire n’ait pas davantage montré à quel point les juifs étaient partie intégrante de la société, à quel point leur départ a fait drôle à tous leurs voisins qui subitement se sont retrouvés avec leurs commerçants, leurs voisins de palier, chassés, partis. »
C’est sous la pression des médias et du Syndicat des cinéastes que le film a finalement pu obtenir l’autorisation de diffusion et sortir dans trois salles en Egypte. Le Ministère de la Culture a tout de même demandé à ce que le documentaire soit précédé d’une présentation pince-sans-rire, précisant que le documentaire n’est qu’« une création de l’imagination du cinéaste ». Sic transit gloria mundi.