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La transparence, et après?

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Ce fut donc le jour J, la semaine dernière, pour la publication des patrimoines des ministres au nom de la transparence. On sait que la loi pourrait bientôt s’appliquer aux parlementaires et aux hauts fonctionnaires. Cette mesure est censée, on l’a entendu, réconcilier les citoyens et la politique. Mais elle provoque en fait plus d’aigreur que d’enthousiasme, y compris dans les rangs du gouvernement. Est-ce que l’on va trop loin ? Est-ce qu’il faut au contraire, aller plus loin encore ? Quels effets cela aura-t-il sur les électeurs ? 
Quel malaise parmi les ministres qui se sont exprimés depuis quelques semaines ! Quelle difficulté à dire, dans ce pays, combien on gagne ! On touche aux rapports complexés des Français avec l’argent. Soyons honnêtes et reconnaissons que nous avons tous épluché les déclarations de patrimoine de nos ministres. Ainsi, du plus riche, Fabius (plus de 6 millions d’euros) à la plus pauvre, Najat Vallaud-Belkacem (moins de 100 000 euros). Et ce qui était prévisible est arrivé. On s’indigne du fait qu’ils sont huit à dépasser le million d’euros et en plus, on ne croit pas un mot de ceux qui n’auraient presque rien. Nous sommes dans le pays de l’égalité : chacun se compare. Naturellement, on se demande, si l’on peut être (ou du moins se prétendre) socialiste et rouler sur l’or. Tout comme Fabius, est-ce que Michel Sapin (2,15 millions d’euros) ou Marisol Touraine (1 million d’euros) sans parler de Jean-Marc Ayrault lui-même (1,5 millions d’euros) sont capables de comprendre le drame des 9 millions de Français survivant sous le seuil de pauvreté (14,5 % de la population), à 820 euros par mois ? D’ailleurs, la question se pose aussi pour François Hollande qui lors de son entrée à l’Elysée avait déclaré 1,17 million d’euros de patrimoine.
Ainsi, on voit bien que pour certains ministres, la situation pourrait devenir compliquée, notamment pour ceux assujettis à l’ISF qui engageront des réformes difficiles dans les prochains mois. Il est vrai que notre ministre des affaires sociales Marisol Tourain va bientôt devoir réduire les allocations familiales. Cela risque d’être compliquée pour elle. Cette liste fut d’ailleurs publiée avec  retard. Comme un signe du malaise régnant, mais aussi d’une sorte de crise gouvernementale larvée. Le désordre au sein du gouvernement continue. La gauche est mal à l’aise. Elle s’était posée en s’opposant aux turpitudes du pouvoir sarkozyste en place. C’est aussi là-dessus que la gauche gagne, en fustigeant les riches, en s’attaquant à la finance. Alors être ainsi touché au coeur – je n’aime pas les riches, etc. – de ce qui a fait votre victoire, sinon votre identité, c’est douloureux.
Par ailleurs, si tout le monde sait que Fabius, Michèle Delaunay et Marisol Touraine ont hérité d’une jolie fortune, certains mauvais esprits se demanderont, sans doute, comment un modeste professeur d’allemand, marié à une modeste enseignante et n’ayant pas hérité de ses parents peut être aujourd’hui, avec son épouse, à la tête d’un patrimoine d’un million et demi d’euros, même s’il a été longtemps député-maire de Nantes… Mais il n’y a pas que les riches à poser question. Si on comprendre que Benoît Hamon, Cécile Duflot, Delphine Batho ou encore Najat Vallaud-Belkacem soient « sans le sou », on est tout de même en droit de s’étonner que Pierre Moscovici, énarque et ancien président de la Cour des Comptes, n’ait, à 55 ans, que son modeste appartement de Montbéliard, ne valant que… 200 000 euros. Soit il le sous-estime ou nous cache d’autres choses, soit il n’est sûrement pas le plus apte à diriger l’économie et les finances de notre pays. La gauche est prise à son propre piège dans cette affaire. Elle a toujours compté des grands bourgeois dans ses rangs. Ça ne posait pas de difficultés, à partir du moment où leur action politique était approuvée, mais dans un contexte de crise économique, de contestation de l’autorité du président de la République, de doute sur l’efficacité du gouvernement, c’est tout cela qui est mis dans la marmite. Les Français vont ainsi s’indigner que certains ministres soient millionnaires et considérer que ceux qui voudraient faire pitié comme des incapables, si ce n’est de gros menteurs.
Tout cela ne sera pas suffisant, car le doute est trop fortement installé. Ce doute est antérieur à l’affaire Cahuzac et à la riposte gouvernementale. Le dévissage de popularité des deux têtes de l’exécutif a commencé dès août 2012, sur le terrain des mauvais résultats sur le plan économique et social, ce qui s’est poursuivi sur le terrain d’une appréciation mitigée du style de l’exercice de la fonction présidentielle, puis sur ce désordre gouvernemental, et là c’est le coup de grâce. C’est maintenant le doute moral. La riposte gouvernementale ne saurait inverser le mouvement. Le ver est dans le fruit, pour recréer un lien de confiance, il en faudrait beaucoup plus. En attendant, le gouvernement fait rire le monde entier avec cette bien tardive course  à la moralisation…

*Photo : Webstern Socialiste.

Napolitano, c’est l’avenir !

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Partout en Europe se manifestent, même pour des socialistes de gauche comme Marie-Noëlle Lienemann et quelques autres, les signes d’une régression sociale de type dickensien. Un « surmoi libéral », comme dirait toujours Marie-Noëlle, empêche les politiques de penser autrement, même si dans les faits, on voit bien que cela va de plus en plus mal. On pourrait multiplier les exemples concrets, un peu partout sur le continent : enfants anglais au travail après l’école, double journée pour les working poors français ou espagnols, émigration massive de la jeunesse grecque qui fuit les faubourgs d’Athènes et de Salonique où la famine commence à rôder au bout de sept ans de récession.
On va dire qu’on exagère, mais le premier ministre hollandais (pas hollandien, hein), Mark Rutte, libéral bon teint, vient d’expliquer qu’il n’avait pas l’intention de continuer à saigner à blanc son modèle social. Rutte, donc, décrète un moratoire sur l’austérité et précise que les 3% de déficit n’étaient pas l’alpha et l’omega du « buon governo », tel qu’on peut l’admirer sur la fresque de Lorenzetti que l’on trouve à Sienne, Italie.
L’Italie, justement, parlons-en. Parmi tous les méfaits sociaux engendrés par les politiques austéritaires, on a découvert avec stupeur ce week-end que des gens, élus du peuple, eux-mêmes grands électeurs, n’ont pas hésité à envoyer au turbin un homme de 87 ans qui pourtant leur avait demandé de le laisser enfin tranquille. Mais, sans pitié,  ils ont demandé à Giorgio Napolitano, 88 ans en juin, de rempiler.
C’est ça aussi le travail des vieux. On se dit que l’on va pouvoir se retirer tranquillement, lire Salluste, Marx (Napolitano est un ancien communiste) et Gramsci au bord de la mer, et voilà que l’on vous demande de rempiler pour sept ans. Napolitano devrait faire un syndicat, avec tous ces types à cheveux blancs, que l’on voit de plus en plus souvent, sur le Vieux Continent, servir dans les restaurants, conduire des bus, poinçonner des tickets à l’entrée des musées ou rapporter jusqu’à votre voiture les meubles en kit que vous avez commandés dans une enseigne suédoise.
Enfin, nous diront les libéraux, puisque l’espérance de vie augmente, pourquoi ne pas augmenter la durée du travail ? C’est tellement logique ! Napolitano peut bien faire un petit effort, il n’aura que 95 ans à la fin de son second mandat.
Mais une étude un peu gênante vient d’être publiée par l’Action conjointe européenne sur les espérances de vie. En fait,  en France comme dans le reste de l’Europe,  la longévité continue d’augmenter mais l’espérance de vie en bonne santé stagne depuis 2005. Elle augmente de 0,2 an pour les hommes et baisse d’autant pour les femmes.  L’espérance de vie en bonne santé est, à 65 ans, de 8,8 ans pour les hommes et de 8,6 ans pour les femmes. « Cela signifie que les années de vie supplémentaires sont vécues avec des limitations d’activité », conclut Jean-Marie Robine, directeur de recherche à l’Inserm et coordinateur de l’Action européenne conjointe sur les années de vie en bonne santé.
On souhaite bien du courage à Giorgio Napolitano et, pour le consoler de ces prolongations, on lui dira qu’il vaut mieux être vieux au Quirinal que vieux à l’hôpital.

*Photo : The PIX-JOCKEY (photo manipulation).

Le rappel au désordre

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Notre époque a ceci de bon qu’elle se livre à domicile et sur écran plasma. En slalomant entre météo, réclames et séries pleines de gentils flics et de méchants criminels, on peut avoir la chance de tomber sur une scène qui, en quelques secondes, rend les choses visibles comme un éclair dans la nuit. Ce fut le cas le 22 mars, dans une émission consacrée au débat d’idées sur une chaîne de service public, souvent excellente par ailleurs. En fait de débat d’idées, on put voir une intellectuelle se livrer à un épatant numéro de midinette outragée pour offrir à la France, qui n’en demandait pas tant, le récit de son amour malheureux avec un homme célèbre. Encore qu’il s’agissait plutôt, ce soir-là, d’une explication de texte, les « faits », exposés dans un livre, ayant préalablement bénéficié d’un battage de grande ampleur.
Elle ne comprenait pas tout ce raffut, affirma-t-elle avec force battements de cils et minauderies, avant de décréter, sans rire, que ses détracteurs étaient tous animés d’un « désir sexuel coupable ». Les cochons ! Elle s’était contentée d’écrire un roman, où était le mal ? Elle avait bien, au passage, pris quelques libertés avec la vie privée du goujat, mais n’a-t-on pas le droit de violer l’intimité quand on lui fait de beaux enfants ? (Je trouve pour ma part celui-là plutôt contrefait, mais ce jugement n’engage que moi). Un roman donc, et un roman, paraît-il, a tous les droits – c’est pourtant mépriser la littérature que de lui conférer des privilèges exorbitants. En tout cas, c’est décidé : si un homme a le front de me résister, je sors mon roman !
L’ennui, c’est que quelques semaines avant cette émouvante confession, la mijaurée avait cru bon de révéler, en « une » d’un honorable magazine, l’existence de cette « histoire » avec qui vous savez. Égaré sans doute par la galanterie, son interlocuteur, que l’on connaît généralement plus avisé, ne lui demanda pas si cette « une »  aussi explicite qu’une couverture de Closer faisait partie du roman. Il ne s’étonna pas plus que cette femme de tête trouvât parfaitement naturel de raconter ses ennuis amoureux face caméra.[access capability= »lire_inedits »] Dans cette affaire, on s’est en effet beaucoup indigné, et à juste titre, de l’exhibition de la vie privée de l’amant – justement sanctionnée par un tribunal. On a en revanche beaucoup moins commenté le viol, par la femme rejetée, de sa propre intimité. Un viol, Monsieur le Président, c’est quand on ne veut pas. Et elle, elle voulait[1. J’emprunte cette blague à Coluche : « Violer, violer… C’est quand on veut pas, ça, Monsieur le Président. Et moi je voulais… »].
Vous vous demandez peut-être, chers lecteurs, ce que tout cela a à voir avec un « nouveau désordre moral ». Certains pensent sans doute que le désordre, si désordre il y a, réside dans les agissements de l’amant volage et compulsif plutôt que dans ceux de la femme délaissée et indiscrète. Il me semble, à moi, que c’est tout le contraire. Que la sexualité obsède l’humanité, et certains de ses représentants plus que d’autres, on m’accordera que cela ne date pas d’hier. L’indiscrétion non plus du reste, même si, grâce à nos merveilleuses technologies, elle est devenue une industrie florissante. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est que l’on puisse confondre l’espace public avec le salon où on papote avec ses copines en se faisant les ongles (ou les bigoudis, ceci est un message personnel mais crypté). Ce qui est nouveau, c’est que chacun (et plus encore chacune) se croie autorisé et même encouragé à livrer à ses concitoyens son « tas de malodorants petits secrets »[2. Je ne sais plus qui a employé cette formule à propos de La jeune fille et la mort, de Schubert, ce que je trouve très injuste d’ailleurs.]. Ce qui est nouveau, c’est que ce genre de prestations, naguère réservées à la télé-trash, ait droit de cité dans une émission dédiée à la controverse intellectuelle. Ce qui est nouveau, c’est que nul ne s’en offusque. On ne verra pas se lever un printemps des téléspectateurs protestant contre le spectacle débile ou dégradant auquel ils sont quotidiennement conviés. Bref, on dirait qu’il est désormais interdit de penser que certaines choses ne se font pas. Ou plutôt, que chacun entend décider pour son propre compte et en fonction de ses envies du moment ce qui ne se fait pas. Au point que certains aimeraient aujourd’hui délivrer la langue elle-même des pénibles contraintes qui la distinguent du langage. On m’accordera que cela ne facilite pas la vie en société.
Certains jubilent déjà, convaincus d’avoir enfin déniché des défenseurs de l’ordre patriarcal et de la morale traditionnelle, contre lesquels ils continuent à ferrailler alors qu’ils ont depuis belle lurette sombré corps et bien dans l’océan de l’individualisme contemporain. Qu’ils nous pardonnent de les décevoir : on ne trouvera pas ici de lamentations sur la dépravation des mœurs. Nous sommes heureux de vivre dans un monde où chacun a droit à la « paisible jouissance de l’indépendance privée », selon la formule de Benjamin Constant, y  compris, si cela lui chante, en participant à des partouzes ou en s’imposant l’abstinence.
Reste que toute communauté humaine a besoin, pour se constituer et pour durer, d’un ensemble de règles explicites et de valeurs implicites acceptées par tous, qui forment ce qu’on pourrait appeler une morale commune. Nous nous sommes débarrassés de celles qui asservissaient l’individu à la loi du groupe et nous avons fort bien fait. Seulement, sur notre lancée, nous avons détruit, en tout cas fortement sapé, les fondements de notre existence collective. Quand la « culture racaille » devient celle de tous, comme le démontre Pascal Bruckner, et qu’à l’inverse, la loi ne vaut que pour certains, ainsi que s’en désole Philippe Bilger, quand les frontières sont étanches pour les uns et transparentes pour les autres, quand la « décence commune » chère à Orwell et à Michéa s’efface au profit du ressentiment de tous contre tous, quand la force se substitue à l’autorité, quand les malfrats brandissent leur code d’honneur, quand la rebellitude légitime toutes les transgressions, quand le droit s’oppose au bon sens, quand les honnêtes gens pensent qu’« il n’y a pas de justice », quand chacun se soucie de ce que les autres auraient faire pour lui sans jamais se demander ce qu’il pourrait faire pour les autres, il y a bien péril en la demeure commune.
On ne se risquera pas ici à établir la cartographie de ce  «  nouveau désordre moral », et encore moins à fournir les recettes qui permettraient d’y remédier ou la boussole qui nous orienterait. On tentera plus modestement de « nommer les choses », selon l’expression d’Albert Camus, dans l’espoir que cela contribuera à les éclairer. Il faut bien, cependant, essayer de dévoiler la cohérence de phénomènes aussi variés, qui concernent tous les domaines de l’existence humaine. On se contentera d’avancer une hypothèse (sur laquelle Causeur reviendra sûrement) : peut-être sommes-nous dans la situation de guerriers qui s’avancent, sabre au clair, vers un ennemi féroce, pour découvrir au moment où ils enfoncent leur pointe qu’il s’est évaporé. Cela fait quelques siècles que nous autres Modernes, comme dirait Alain Finkielkraut, luttons pied à pied pour arracher nos libertés aux dieux, aux rois, à la nature et à l’arbitraire. La bonne nouvelle, c’est que nous avons gagné. La mauvaise, c’est précisément que la modernité n’a plus d’ennemi. Plus rien ne s’oppose à l’extension indéfinie de nos droits, sinon justement ces cadres collectifs ou ce qu’il en reste. On n’est jamais trop libre, me dira-t-on.
Pas si sûr. La liberté est certes une belle et bonne chose (et bien plus encore). Mais nos mères nous l’ont assez répété : il ne faut pas abuser des bonnes choses. Sauf à risquer une gueule de bois carabinée.[/access]

*Photo : Ammar Abd Rabbo.

François Jacob, mort d’un grand Français

François Jacob ne se relèvera plus. Disparu le 19 avril dernier à l’âge de 92 ans, il a quitté ce monde, après y avoir laissé une trace hors du commun et son pays, après l’avoir servi.
Couvert d’honneurs, de dignités, de décorations, on pouvait dire qu’il était plus facile de dresser la liste de celles qu’il n’avait pas… On en retiendra deux : Compagnon de la Libération et prix Nobel de médecine. Excusez du peu. Parti dans les premiers à 20 ans pour rejoindre, à Londres, De Gaulle qu’il trouva « gothique » lors de leur première rencontre. Il fallait l’entendre raconter son départ à Saint-Jean-de-Luz, parler de ses camarades disparus. Revenir sur le pire souvenir de sa vie. Ayant intégré la deuxième DB, il débarqua enfin en France, après quatre ans, en août 1944. Il fut grièvement blessé le lendemain ! Ne pas être physiquement de la libération de son pays qu’il avait tant voulu, fut pour lui une souffrance aussi dure que celle de ses blessures. Le prix Nobel de médecine ensuite. Il faut lire les pages du livre où il raconte sa démobilisation après sept mois d’hôpital[1. La statue intérieure. Éditions Odile Jacob.]. Ses condisciples restés bien au chaud, et qui diplômes passés occupaient toutes les places. Son choix de la recherche en biologie, par défaut, faute de pouvoir embrasser son rêve, la carrière de chirurgien. Mais, tant qu’à faire, autant que ce soit pour le prix Nobel… Il paraît qu’un destin est la rencontre d’un grand caractère et de circonstances. Avec lui, manifestement, les rencontres ne furent pas fortuites. Bien avant Hessel, il a sa place au Panthéon. Une cérémonie est prévue aux Invalides, nous verrons si le gouvernement, accaparé par d’autres tâches, brillera par son absence comme lors des obsèques de Roland de la Poype le 30 octobre dernier. Il reste en ce monde 22 Compagnons de la Libération.
À propos, François Jacob était juif. La sociologie de la France libre a été faite, et les Juifs ne furent pas les derniers à intégrer cette minorité. Il y avait pas mal d’ex-maurrassiens aussi. Le 1er juillet 1940 à Londres, un adjudant de 52 ans vint offrir ses services et demander une affectation dans la Force Française en voie de création. Il s’appelait Georges Boris, il était juif et avait été directeur du cabinet de Léon Blum. Il fut brutalement éconduit : « Les Juifs et les séides du Front Populaire n’ont pas leur place ici ». De Gaulle, informé et furieux, écrivit : « Pour moi, il y a deux catégories de Français, ceux qui se couchent devant l’ennemi et ceux qui restent debout. M. Boris est de ceux qui restent debout. Je ne veux plus jamais qu’un tel incident se reproduise. » Ceux qui restent debout…

Mariage gay : Ils veillent pour vous

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Ils sont magnifiques, ces « enfant de Quelqu’un » comme les appelle l’un de mes amis. Venus de nulle part et de partout, quelques centaines de jeunes gens à peine sortis de l’adolescence, sans doute non politisés dans le sens pragmatique et efficace du terme, ils ont pourtant tout compris à la lutte politique. Petites brebis sans gardien sinon intérieur, leur résistance spirituelle renverse toutes les forces habituelles du monde. Avant-garde inconsciente d’une autre France à côté de qui s’assoit solennelle la lente procession de ceux qui changèrent le monde, les Gandhi, Martin Luther King, Vinoba, Lanza del Vasto, Solidarnosc, ouvriers de Lip et paysans du Larzac, enfin révolutionnaires aux pieds nus et aux mains jointes de tous les pays forment autour d’eux un étrange cortège de fantômes protecteurs. Qui peut quoi que ce soit contre l’agneau qu’on mène à la boucherie ? Quel cœur de pierre, et même de CRS, pour rester insensible devant ces jeunes filles aux ballerines oubliées sur l’herbe ? Ces Cendrillon qui à minuit ne recouvrent pas leurs oripeaux de servantes mais au contraire, arrachées à leurs chants doux par des mains rugueuses, comme d’un habit de lumière, sont couvertes dans le panier à salade.
Pendant que les éditorialistes jacassent, que les écrivains théorisent, que les élus disputent, que les excités provoquent et que la police réprime, vaine répétition du vide, eux, les Veilleurs font. L’histoire ne dira pas comment ils ont surgi un jour sans que nul ne les attende quoique tous les espérassent, l’histoire ne le dira pas car elle ne peut le savoir. Dans leur silence, leur force paisible de sitineurs, de chaîne surhumaine, le contemporain entendra seulement gronder la folie des siècles. Celle qui fait tenir le monde des hommes.
Les rugissants médiatiques s’escriment à dénicher de la violence parmi les manifestations, une violence parcellaire qui d’ailleurs existe, celle d’autres enfants de vingt ans, sur laquelle personne ne s’interroge sérieusement, ni ne peut s’interroger parce que la bonne pensée fait de la résistance au sens freudien. Si l’on s’interrogeait vraiment sur ce qui fait qu‘enfants des cités, campagnards enskinés ou jeunes de beaux quartiers ont toujours envie de niquer la police, on trouverait peut-être cette réponse que c’est la dernière autorité qui reste à baiser. Mais il faudrait admettre pour cela le retour du refoulé, et c’est un peu dur pour nous autres, postmodernes aux nerfs sensibles.
Pendant donc que les journalistes n’enquêtent pas, mais veulent montrer ce qu’ils supposent d’emblée, les Veilleurs, eux, ont déjà terminé leur analyse : non seulement ils ont compris la supériorité de la non-violence de manière théorique, mais en plus ils ont trouvé le cran de la pratiquer. Ce sont les forts, parce que ce sont les faibles. Ce n’est pas Saint Paul qui me contredira.
Dans leur anti-spectacle, les Veilleurs sont l’événement, et renouent enfin la longue chaîne de la résistance pacifique qui en Occident avait de longtemps été brisée. La représentation nationale s’accroche, dans le bouillon de culture de son hémicycle, à son bon droit. Elle ne voit plus ce qui se passe dehors. Elle ne voit pas quels rochers sont en train de surgir sur lesquels elle se brisera. Car l’autre France ne fait que commencer de veiller et c’est souvent en commençant par s’asseoir qu’un peuple se lève.

*Photo : ctb-lyon.

Barbey, le dissident du Temps

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L’air de rien, Barbey d’Aurevilly (1808-1889), comme Victor Hugo (1802-1883), ont eu des vies qui ont couvert tout leur siècle. Quand Hugo et Barbey naissent, la Révolution française et Napoléon sont encore des sujets d’actualité dans les conversations et ils meurent sous la IIIe République, dans un monde où la religion du Progrès et du suffrage universel laisse espérer des lendemains forcément radieux.
On peut penser que Victor Hugo est mort heureux. Il était la gloire nationale d’une France qui avait fait de lui le symbole d’une République enfin installée dans ses meubles après les vicissitudes de la Restauration, du Second Empire et de la Commune. Ils furent d’ailleurs des centaines de milliers de Parisiens à emmener Hugo directement au Panthéon, pour que les choses soient bien claires : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante ! »
On peut penser, en revanche, que Barbey d’Aurevilly est mort furieux. L’admiration chaleureuse de quelques écrivains marginaux, symbolistes ou décadents, qui refusaient la tyrannie idéologique du positivisme et la façon dont Zola avait transformé la littérature en une branche des sciences sociales, n’a pas dû suffire à le consoler. Cette colère aurevillienne ne doit rien à la jalousie littéraire. Pour Barbey, une époque célèbre les écrivains qu’elle mérite. Zola, justement, dont il écrit, à propos du Ventre de Paris : « Nous devenons des charcutiers ![access capability= »lire_inedits »] Ça s’appelle le réalisme, cette idée,et cela sort de deux choses monstrueuses qui s’accroupissent, pour l’étouffer, sur la vieille société française : le Matérialisme et la Démocratie. »
On le voit, la colère de Barbey a des motifs plus aristocratiques. Il a la certitude d’être exilé dans un univers qui s’est peu à peu désenchanté sous ses yeux tandis que le reste de l’humanité lui dit qu’il se trompe. Est-ce l’histoire du fou convaincu que ce sont tous les autres qui sont fous? Pourtant, quand il se promène dans Valognes, la « ville de ses spectres », la capitale affective de son Cotentin natal, il repère les ravages du progrès à chaque coin de rue. Les détails les plus dérisoires l’accablent, comme cette apparition d’un trottoir là où naguère des « Nausicaa » normandes venaient laver leur linge. Il raconte cet épisode dans une lettre à son ami de toujours, Trébutien, le libraire de Caen : « La rue de Poterie est devenue bête comme toutes les rues de France. » Nous sommes en 1856. La date n’est pas indifférente. Un an plus tard, Baudelaire publie Les Fleurs du Mal et  constate : « La forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le coeur d’un mortel. » On ne s’étonne plus, dès lors, que Barbey ait été l’un des premiers à repérer le génie de Baudelaire et à le défendre quand il a été traîné en justice. Les deux hommes sont des nostalgiques, au sens fort, étymologique du terme : ils éprouvent la souffrance qu’il y a à vouloir revenir en arrière dans un voyage qui n’aura pas de fin. Barbey conclut d’ailleurs son article sur Baudelaire en donnant pour alternative au poète, après un tel livre, « ou de se brûler la cervelle… ou de se faire chrétien ». Il fera le même coup, vingt-cinq ans plus tard, avec Huysmans qui venait de publier À rebours : « Ou le pistolet, ou la croix. »
C’est que Barbey est catholique. Plus encore que chrétien, peut-être, car le catholicisme, pour lui, est non seulement la religion de ses pères, mais aussi celle qui a le sens le plus fort du péché, de la faute, celle qui s’affronte à la chair dans une étreinte où se mêlent toujours l’effroi et l’extase. Le catholicisme aurevillien, comme le sera celui de son ami Léon Bloy et de Huysmans converti, n’est pas l’affaire de chaisières saint-sulpiciennes. C’est une boussole dans la grande tempête du Temps et c’est une chambre des cartes pour repérer le Mal. Le Mal et le Temps sont au coeur des romans aurevilliens de la maturité, réunis par Judith Lyon-Caen qui a eu, en prime, la bonne idée de nous donner également des extraits substantiels des Memoranda, le journal intime de Barbey.
Le Mal, Barbey le voit triompher partout, et surtout dans le corps des femmes. C’est d’autant plus douloureux pour lui qu’il les adore, mais il n’a pas besoin de la psychanalyse pour savoir que la guerre des sexes est la réalité profonde, secrète, de notre monde. Les Diaboliques présentent ainsi six portraits de lionnes dangereuses et irrésistibles qui mènent un combat à mort contre des hommes souvent lâches et prétentieux.
Et quand ils ne sont pas au-dessous de tout, c’est qu’ils sont des monstres. On sait depuis La Rochefoucauld qu’il y a « des héros en bien comme en mal ». C’est le cas chez Barbey, toujours. Prenez l’abbé de la Croix-Jugan, dans L’Ensorcelée. Ce chouan effondré par la défaite tente de se suicider, crime indépassable pour un homme d’Église. Il survit, défiguré, et inspire par sa laideur même une passion folle à une belle paysanne qui finira noyée dans un lavoir sans que l’on sache au juste ce qui s’est passé.
Par sa construction en récits enchâssés, L’Ensorcelée est aussi un laboratoire de l’autre grand thème aurevillien, le Temps. Parce qu’il n’y a plus de poésie que dans le passé, Barbey veut ressusciter les moments héroïques de la chouannerie. Combat idéologique, sans doute, mais combat esthétique surtout. Barbey est réactionnaire, oui, mais par désir d’enchantement. Il a beau être un grand lecteur de Joseph de Maistre, il ne croit ni aux idées, ni à l’action collective pour sauver le monde. Ses récits où apparaissent des chouans sont ainsi, surtout, des récits d’exploits individuels, désespérés, comme dans Le Chevalier Des Touches. On est chouan pour la beauté du geste. Le fameux dandysme de Barbey ne réside pas seulement dans son admiration pour Brummel, mais aussi et surtout dans son attachement aux causes perdues. Les héros aurevilliens ressemblent ainsi tous plus ou moins à Don Quichotte : ils ne veulent pas de cette modernité d’où le merveilleux s’estompe.
Proust faisait ressurgir Combray d’une tasse de thé, Barbey fait revenir le passé dans les salons où de vieilles douairières se métamorphosent soudain, un soir de pluie, en amazones qui font le coup de feu contre les armées de la République.
Le miracle a eu lieu, le Temps est retrouvé. Tout au moins « jusqu’à l’heure où la dernière feuille est emportée par la dernière mémoire, et où l’oubli s’empare de tout ce qui fut grand et poétique parmi les hommes ».[/access]

Jules Barbey d’Aurevilly, Romans, édition établie et présentée par Judith Lyon-Caen, Gallimard, « Quarto », 2013.

*Photo : opacity.

Après le Chavisme, le Chapisme !

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manifeste chap temple

Nous vivons une période trouble. Perte des repères, déliquescence des élites, vulgarité généralisée : le laid a peu à peu envahi notre société. Nos politiques sont habillés comme des représentants de commerce, nos acteurs se vautrent dans des tenues où le négligé côtoie allègrement le crado et l’homme de la rue a définitivement perdu la bataille de l’élégance. Il suffit de regarder nos vieilles photos de famille pour que la vérité (terrible) éclate enfin à nos yeux. Le constat est sans appel. Nos grands-pères avaient tout simplement de l’allure. Riches ou pauvres, ils avaient la décence de se vêtir convenablement. Comment remédier à cette situation ? Croire en un monde meilleur où les hommes s’afficheraient à la ville en costume de tweed et cravate en tricot, chausseraient des souliers cirés et patinés, s’harnacheraient de bretelles en soie ou enfileraient des demi-bas en fil d’Ecosse.
Une solution : partir à la recherche de nos plus illustres dandys britanniques. C’est ce qu’a imaginé le mouvement Chap que l’on peut traduire par « bon gars » et qui fait référence à l’expression « Old chap » utilisée par les héros de la bande dessinée Blake et Mortimer. Née au début des années 1990 en Angleterre, cette confrérie a réinventé les codes vestimentaires et une manière quasi-libertaire de se comporter en société. Composée d’anarchistes de la fripe qui se disent résistants, cette association lutte contre la standardisation ambiante. Elle prône le retour à des valeurs que certains trouveront loufoques ou excentriques comme, par exemple, le chapeau melon, l’usage de la pipe ou de façon encore plus surréaliste, le lancer de sandwich au concombre.
Plus qu’un délire potache, le Chapisme est une nouvelle « idéologie » où se mêlent humour anglais, belles manières et refus farouche de cautionner cette uniformisation qui touche l’ensemble des hommes modernes. Cette bande de gentils activistes a donc publié son manifeste politico-vestimentaire sous le titre Savoir-vivre révolutionnaire pour gentleman moderne. La traduction en français de cet opuscule a d’abord paru aux Editions des Equateurs en 2010, préfacée par Olivier Frébourg qui avait jadis écrit l’admirable Roger Nimier, trafiquant d’insolence. Elle reparaît aujourd’hui chez Points en version poche. Ce guide pour gentleman recèle des dizaines de conseils pratiques qui vont de la manière de s’habiller pour lire, pour le tennis, pour la lutte ou plus subversif, cette méthode quasi-scientifique « pour tirer au flanc au travail », sans oublier un mystérieux passage consacré à « la sémiotique de la cigarette » qui permet de décrypter le fumeur que vous êtes réellement.
Derrière ces astuces et calembours, le Chapisme insuffle des vertus euphorisantes dans une époque complètement sclérosée. Il conseille aux hommes de ne plus se prendre au sérieux et surtout de soigner leur apparence. Le Chapisme est à l’opposé du bling-bling. Les gourmettes en or, les montres clinquantes et les attitudes de pubards des années 80 à la poubelle. Place aux concours de moustaches en forme de guidon, de claques ou aux joutes endiablées de parapluie ! Non, vous ne rêvez pas. Le Chapisme est un condensé de politiquement incorrect à la croisée des Monty Python et de Woody Allen. Un humour décapant au service de l’élégance. Selon Olivier Frébourg, les maîtres à penser de ce mouvement anticonformiste sont majoritairement des sujets de Sa Majesté, ils se nomment Oscar Wilde, Chesterton, Wodehouse, Winston Churchill et un certain David Niven, icône classieuse du cinéma des années 50 et 60. Dans une France fatiguée, aigrie et désabusée, adoptez ce manuel intello-chic du No Sense comme guide de vie.

Le Manifeste Chap de Gustav Temple et Vic Darkwood – préface d’Olivier Frébourg – Traduction Anne Maizeret – Points, 2013.

À la légère

Cinq nouvelles des années 1950, publiées à l’époque dans La Parisienne ou Le Figaro littéraire, et qui sont autant de portraits de femmes, que dis-je ?, d’amoureuses. Tel est le présent que nous fait Michel Déon, par le truchement des éditions Finitude, qu’il faut louer pour l’élégance du livre vert pâle qu’elles publient sous le titre À la légère – tout un programme. Geneviève l’ingénue, Agnès la coquine, Constance la pragmatique, Rose la trapéziste et, pour finir en apothéose, la plus émouvante, Maria, la pauvresse des Baléares, nous charment, nous émeuvent et nous troublent au fil de ces récits au ton délicieusement suranné. Hymne à la femme, qu’elle soit dispensatrice de plaisir ou candidate au bonheur, impudique ou abîmée en prières, À la légère plonge le lecteur dans un monde englouti, encore proche de celui de Stendhal et de Gobineau. Toute une sensibilité, que Déon illustra avec allégresse dans Un Parfum de jasmin ou dans Le Prix de l’amour, s’y traduit, tour à tour frivole et cruelle, burlesque et désenchantée – profondément humaine. À la légère ? Un talisman solaire pour effacer les rigueurs de l’hiver.

Michel Déon, À la légère, Editions Finitude, 2013.

À lire aussi : Un Parfum de jasmin et Le Prix de l’amour (Folio/Gallimard).

Le club des guillotinés

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rochefoucauld revolution francaise

Deux ou trois grincheux ont égratigné La Révolution française de Louis-Henri de La Rochefoucauld, paru en début d’année. La raison : il s’agirait d’un roman vain, moqueur, nonchalant. On est rassuré. C’est notre plaisir en littérature et c’est ce qui nous enchantait déjà dans les précédents textes de La Rochefoucauld : Les vies Lewis, Un smoking à la mer et Les enfants trouvés.
Avec La Révolution française, La Rochefoucauld règle ses comptes familiaux. Tout ça parce que, place de la Bastille, une jolie Marianne le quitte en lui disant : « Mon pauvre, pauvre type, il aurait mieux valu pour toi que tu ne sois pas né. » Pour ne rien arranger, un serveur demande au gandin, au lieu de lui resservir une bière, ses papiers d’identité. La Rochefoucauld ? C’est louche. Prière de s’expliquer. Ce que Louis-Henri va faire à la hussarde, avec une drôlerie féroce. Être né de noble extraction ou ne pas être : c’est aujourd’hui, pour lui, une question de survie.
Le dernier des La Rochefoucauld ne descend pas de François, l’auteur des Maximes, pour rien. Il use de la langue française avec la précision d’un sniper, ajoutant çà et là un zeste de négligé particulièrement de saison. Il allume une cigarette, se joue des volutes et commence son récit. On passe du coq à l’âne et d’un ancêtre l’autre. Ne pas oublier que, le 15 juillet 1789, c’est un Liancourt-La Rochefoucauld qui, alors que le Roi demandait « Hum … C’est une révolte ? », répondit : « Non Sire, c’est une Révolution. » Quelques-uns, qui attaquèrent la lignée rupificaldienne, en prennent pour leur grade : Saint-Simon, le cardinal de Retz, Chamfort. Danton, Robespierre et Saint Just : n’en parlons pas. C’est injuste, évidemment ; très brillamment visé pourtant.
La Rochefoucauld se permet tout. Il appelle son père « le grand Rabbin » et il évoque un « Bal des bêtes » donné en 1885 par la princesse de Sagan. Du coup, il en profite pour se replonger dans La Recherche du Temps perdu.
Règle d’or de sa désinvolture : surtout ne pas se priver des digressions. Ouvrir, par exemple, la première édition – préfacée par Jean Cau – de La Place de l’Etoile de Modiano, y dénicher encore un La Rochefoucauld. Le club des guillotinés, décidément, s’agrandit sans fin et, partout, des bribes de l’histoire de Louis-Henri surgissent, qu’il nous offre en pâture.
Au fil des pages de La Révolution française, on se dit que la jolie Marianne  ne reviendra pas vers Louis-Henri. Elle a tort, c’est certain. Ce n’est pas parce que l’on fait le mariole comme personne entre deux mots d’esprit foutraques qu’on ne sait toucher au plus près des émotions.  Par exemple quand il se souvient de son enfance tirée à quatre épingles, qu’il salue la mémoire d’un ami d’adolescence suicidé ou d’un un petit camarade de classe tué à coups de crosse de revolver, dans les beaux quartiers, par son père. Il cite la devise du chef vendéen Henri de La Rochejaquelein : « Allons chercher l’ennemi : si je recule, tuez-moi ; si j’avance, suivez-moi ; si je meurs, vengez-moi ! »
La vengeance de Louis-Henri de La Rochefoucauld est un enchantement, délicat comme la révérence qu’il tire : « Après m’être envoyé quelques verres derrière la cravate, je m’esquivais discrètement – j’avais un train à prendre. »

La Révolution française, Louis-Henri de La Rochefoucauld, Gallimard,  2013.

*Photo : darquati.

Le corps du déni

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michel richard corps

Qui peut s’enorgueillir de n’avoir pas en lui de craintes inexpliquées, propres à faire la fortune des psychanalystes ? Au départ de ce livre bref, il y a l’intention de Michel Richard d’éclaircir la peur panique que lui inspire l’idée de devoir être mis en présence d’un cadavre.
Peu d’entre nous s’en réjouissent, mais c’est d’une terreur invalidante dont parle l’auteur, au point qu’il a organisé sa vie de manière à toujours échapper à cette situation. « C’est par surprise que mon premier cadavre m’est tombé dessus », dit-il, non sans humour, car jamais il ne se départ d’un mélange de gravité et de drôlerie pour développer son sujet, comme s’il avait besoin de railler sa trouille. Ce premier mort à lui « tomber dessus », c’est un ami qu’il vient visiter trop tard sur son lit d’hôpital (« Sa tumeur était ce qui se faisait de mieux dans le genre, le nec plus ultra des machines à tuer… »).[access capability= »lire_inedits »] Richard, finalement, ne se sort pas si mal de cette exhibition inaugurale, car c’est plutôt, précise-t-il, la vue du cadavre en majesté qui l’indispose, « la dépouille exposée, maquillée, sur son trente-et-un » : ainsi la dérision lui permet-elle de désamorcer la bombe atomique du cadavre tant redouté.
Le père entre dans le récit à la page 33 : il ne va plus guère le quitter. Il meurt alors que Michel a 15 mois. Autant dire que le fils n’en a aucun souvenir. Pour lui, le père est donc réduit à un vide, à un rien : « Le rien, il est ce qu’on en fait », et l’auteur de s’engager alors dans une réflexion sur la présence/absence de son père, sur l’économie d‘une relation inexistante qui lui avait épargné d’avoir à déjouer les pièges de l’admiration ou, au contraire, ceux de l’opposition systématique. Jamais de désamour, jamais de mésentente. De quoi se réjouir, presque, d’être orphelin.
Mais enfin, une question lancinante revient aujourd’hui sous la plume du fils : que dois-je à cet encombrant défunt ? Quelle est ma part d’héritage qui lui appartient ? Il en vient à voir, dans son géniteur, le « cadavre originel », le mort fondateur sur lequel s’échafauderait la panoplie de ses répulsions futures, hantises dont il tient le nuancier : « Mes souvenirs d’obsèques réussis sont nombreux, quand je m’ennuie aux mariages. » Car Michel Richard assiste aux enterrements comme s’ils étaient une répétition du sien. Avec un narcissisme assumé et souriant, il profite de son livre pour organiser ses propres funérailles, choisissant les musiques qui les accompagneront − l’Aria di Almirena, chantée par sa nièce (dans les mêmes circonstances, je préférerai pour moi-même le Stabat Mater de Pergolèse) −, comptant les invités, mais oubliant (je me permets de le lui signaler) de rédiger son épitaphe, ce que, pour mon compte, j’ai eu la prudence de faire depuis bien longtemps. On aura compris que cet ouvrage vif, d’une belle facture classique, est un manuel irremplaçable, un badinage à la gravité profonde, traversée de fanfaronnades roboratives sur l’art  de faire, en sifflotant, son lit de mort en portefeuille.[/access]

Quelques corps parmi les morts, de Michel Richard (Fayard, 2013).

*Photo : Adieu Berthe.

La transparence, et après?

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transparence hollande moralisation

transparence hollande moralisation

Ce fut donc le jour J, la semaine dernière, pour la publication des patrimoines des ministres au nom de la transparence. On sait que la loi pourrait bientôt s’appliquer aux parlementaires et aux hauts fonctionnaires. Cette mesure est censée, on l’a entendu, réconcilier les citoyens et la politique. Mais elle provoque en fait plus d’aigreur que d’enthousiasme, y compris dans les rangs du gouvernement. Est-ce que l’on va trop loin ? Est-ce qu’il faut au contraire, aller plus loin encore ? Quels effets cela aura-t-il sur les électeurs ? 
Quel malaise parmi les ministres qui se sont exprimés depuis quelques semaines ! Quelle difficulté à dire, dans ce pays, combien on gagne ! On touche aux rapports complexés des Français avec l’argent. Soyons honnêtes et reconnaissons que nous avons tous épluché les déclarations de patrimoine de nos ministres. Ainsi, du plus riche, Fabius (plus de 6 millions d’euros) à la plus pauvre, Najat Vallaud-Belkacem (moins de 100 000 euros). Et ce qui était prévisible est arrivé. On s’indigne du fait qu’ils sont huit à dépasser le million d’euros et en plus, on ne croit pas un mot de ceux qui n’auraient presque rien. Nous sommes dans le pays de l’égalité : chacun se compare. Naturellement, on se demande, si l’on peut être (ou du moins se prétendre) socialiste et rouler sur l’or. Tout comme Fabius, est-ce que Michel Sapin (2,15 millions d’euros) ou Marisol Touraine (1 million d’euros) sans parler de Jean-Marc Ayrault lui-même (1,5 millions d’euros) sont capables de comprendre le drame des 9 millions de Français survivant sous le seuil de pauvreté (14,5 % de la population), à 820 euros par mois ? D’ailleurs, la question se pose aussi pour François Hollande qui lors de son entrée à l’Elysée avait déclaré 1,17 million d’euros de patrimoine.
Ainsi, on voit bien que pour certains ministres, la situation pourrait devenir compliquée, notamment pour ceux assujettis à l’ISF qui engageront des réformes difficiles dans les prochains mois. Il est vrai que notre ministre des affaires sociales Marisol Tourain va bientôt devoir réduire les allocations familiales. Cela risque d’être compliquée pour elle. Cette liste fut d’ailleurs publiée avec  retard. Comme un signe du malaise régnant, mais aussi d’une sorte de crise gouvernementale larvée. Le désordre au sein du gouvernement continue. La gauche est mal à l’aise. Elle s’était posée en s’opposant aux turpitudes du pouvoir sarkozyste en place. C’est aussi là-dessus que la gauche gagne, en fustigeant les riches, en s’attaquant à la finance. Alors être ainsi touché au coeur – je n’aime pas les riches, etc. – de ce qui a fait votre victoire, sinon votre identité, c’est douloureux.
Par ailleurs, si tout le monde sait que Fabius, Michèle Delaunay et Marisol Touraine ont hérité d’une jolie fortune, certains mauvais esprits se demanderont, sans doute, comment un modeste professeur d’allemand, marié à une modeste enseignante et n’ayant pas hérité de ses parents peut être aujourd’hui, avec son épouse, à la tête d’un patrimoine d’un million et demi d’euros, même s’il a été longtemps député-maire de Nantes… Mais il n’y a pas que les riches à poser question. Si on comprendre que Benoît Hamon, Cécile Duflot, Delphine Batho ou encore Najat Vallaud-Belkacem soient « sans le sou », on est tout de même en droit de s’étonner que Pierre Moscovici, énarque et ancien président de la Cour des Comptes, n’ait, à 55 ans, que son modeste appartement de Montbéliard, ne valant que… 200 000 euros. Soit il le sous-estime ou nous cache d’autres choses, soit il n’est sûrement pas le plus apte à diriger l’économie et les finances de notre pays. La gauche est prise à son propre piège dans cette affaire. Elle a toujours compté des grands bourgeois dans ses rangs. Ça ne posait pas de difficultés, à partir du moment où leur action politique était approuvée, mais dans un contexte de crise économique, de contestation de l’autorité du président de la République, de doute sur l’efficacité du gouvernement, c’est tout cela qui est mis dans la marmite. Les Français vont ainsi s’indigner que certains ministres soient millionnaires et considérer que ceux qui voudraient faire pitié comme des incapables, si ce n’est de gros menteurs.
Tout cela ne sera pas suffisant, car le doute est trop fortement installé. Ce doute est antérieur à l’affaire Cahuzac et à la riposte gouvernementale. Le dévissage de popularité des deux têtes de l’exécutif a commencé dès août 2012, sur le terrain des mauvais résultats sur le plan économique et social, ce qui s’est poursuivi sur le terrain d’une appréciation mitigée du style de l’exercice de la fonction présidentielle, puis sur ce désordre gouvernemental, et là c’est le coup de grâce. C’est maintenant le doute moral. La riposte gouvernementale ne saurait inverser le mouvement. Le ver est dans le fruit, pour recréer un lien de confiance, il en faudrait beaucoup plus. En attendant, le gouvernement fait rire le monde entier avec cette bien tardive course  à la moralisation…

*Photo : Webstern Socialiste.

Napolitano, c’est l’avenir !

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napolitano italie rigueur

napolitano italie rigueur

Partout en Europe se manifestent, même pour des socialistes de gauche comme Marie-Noëlle Lienemann et quelques autres, les signes d’une régression sociale de type dickensien. Un « surmoi libéral », comme dirait toujours Marie-Noëlle, empêche les politiques de penser autrement, même si dans les faits, on voit bien que cela va de plus en plus mal. On pourrait multiplier les exemples concrets, un peu partout sur le continent : enfants anglais au travail après l’école, double journée pour les working poors français ou espagnols, émigration massive de la jeunesse grecque qui fuit les faubourgs d’Athènes et de Salonique où la famine commence à rôder au bout de sept ans de récession.
On va dire qu’on exagère, mais le premier ministre hollandais (pas hollandien, hein), Mark Rutte, libéral bon teint, vient d’expliquer qu’il n’avait pas l’intention de continuer à saigner à blanc son modèle social. Rutte, donc, décrète un moratoire sur l’austérité et précise que les 3% de déficit n’étaient pas l’alpha et l’omega du « buon governo », tel qu’on peut l’admirer sur la fresque de Lorenzetti que l’on trouve à Sienne, Italie.
L’Italie, justement, parlons-en. Parmi tous les méfaits sociaux engendrés par les politiques austéritaires, on a découvert avec stupeur ce week-end que des gens, élus du peuple, eux-mêmes grands électeurs, n’ont pas hésité à envoyer au turbin un homme de 87 ans qui pourtant leur avait demandé de le laisser enfin tranquille. Mais, sans pitié,  ils ont demandé à Giorgio Napolitano, 88 ans en juin, de rempiler.
C’est ça aussi le travail des vieux. On se dit que l’on va pouvoir se retirer tranquillement, lire Salluste, Marx (Napolitano est un ancien communiste) et Gramsci au bord de la mer, et voilà que l’on vous demande de rempiler pour sept ans. Napolitano devrait faire un syndicat, avec tous ces types à cheveux blancs, que l’on voit de plus en plus souvent, sur le Vieux Continent, servir dans les restaurants, conduire des bus, poinçonner des tickets à l’entrée des musées ou rapporter jusqu’à votre voiture les meubles en kit que vous avez commandés dans une enseigne suédoise.
Enfin, nous diront les libéraux, puisque l’espérance de vie augmente, pourquoi ne pas augmenter la durée du travail ? C’est tellement logique ! Napolitano peut bien faire un petit effort, il n’aura que 95 ans à la fin de son second mandat.
Mais une étude un peu gênante vient d’être publiée par l’Action conjointe européenne sur les espérances de vie. En fait,  en France comme dans le reste de l’Europe,  la longévité continue d’augmenter mais l’espérance de vie en bonne santé stagne depuis 2005. Elle augmente de 0,2 an pour les hommes et baisse d’autant pour les femmes.  L’espérance de vie en bonne santé est, à 65 ans, de 8,8 ans pour les hommes et de 8,6 ans pour les femmes. « Cela signifie que les années de vie supplémentaires sont vécues avec des limitations d’activité », conclut Jean-Marie Robine, directeur de recherche à l’Inserm et coordinateur de l’Action européenne conjointe sur les années de vie en bonne santé.
On souhaite bien du courage à Giorgio Napolitano et, pour le consoler de ces prolongations, on lui dira qu’il vaut mieux être vieux au Quirinal que vieux à l’hôpital.

*Photo : The PIX-JOCKEY (photo manipulation).

Le rappel au désordre

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morale femen eglise

morale femen eglise

Notre époque a ceci de bon qu’elle se livre à domicile et sur écran plasma. En slalomant entre météo, réclames et séries pleines de gentils flics et de méchants criminels, on peut avoir la chance de tomber sur une scène qui, en quelques secondes, rend les choses visibles comme un éclair dans la nuit. Ce fut le cas le 22 mars, dans une émission consacrée au débat d’idées sur une chaîne de service public, souvent excellente par ailleurs. En fait de débat d’idées, on put voir une intellectuelle se livrer à un épatant numéro de midinette outragée pour offrir à la France, qui n’en demandait pas tant, le récit de son amour malheureux avec un homme célèbre. Encore qu’il s’agissait plutôt, ce soir-là, d’une explication de texte, les « faits », exposés dans un livre, ayant préalablement bénéficié d’un battage de grande ampleur.
Elle ne comprenait pas tout ce raffut, affirma-t-elle avec force battements de cils et minauderies, avant de décréter, sans rire, que ses détracteurs étaient tous animés d’un « désir sexuel coupable ». Les cochons ! Elle s’était contentée d’écrire un roman, où était le mal ? Elle avait bien, au passage, pris quelques libertés avec la vie privée du goujat, mais n’a-t-on pas le droit de violer l’intimité quand on lui fait de beaux enfants ? (Je trouve pour ma part celui-là plutôt contrefait, mais ce jugement n’engage que moi). Un roman donc, et un roman, paraît-il, a tous les droits – c’est pourtant mépriser la littérature que de lui conférer des privilèges exorbitants. En tout cas, c’est décidé : si un homme a le front de me résister, je sors mon roman !
L’ennui, c’est que quelques semaines avant cette émouvante confession, la mijaurée avait cru bon de révéler, en « une » d’un honorable magazine, l’existence de cette « histoire » avec qui vous savez. Égaré sans doute par la galanterie, son interlocuteur, que l’on connaît généralement plus avisé, ne lui demanda pas si cette « une »  aussi explicite qu’une couverture de Closer faisait partie du roman. Il ne s’étonna pas plus que cette femme de tête trouvât parfaitement naturel de raconter ses ennuis amoureux face caméra.[access capability= »lire_inedits »] Dans cette affaire, on s’est en effet beaucoup indigné, et à juste titre, de l’exhibition de la vie privée de l’amant – justement sanctionnée par un tribunal. On a en revanche beaucoup moins commenté le viol, par la femme rejetée, de sa propre intimité. Un viol, Monsieur le Président, c’est quand on ne veut pas. Et elle, elle voulait[1. J’emprunte cette blague à Coluche : « Violer, violer… C’est quand on veut pas, ça, Monsieur le Président. Et moi je voulais… »].
Vous vous demandez peut-être, chers lecteurs, ce que tout cela a à voir avec un « nouveau désordre moral ». Certains pensent sans doute que le désordre, si désordre il y a, réside dans les agissements de l’amant volage et compulsif plutôt que dans ceux de la femme délaissée et indiscrète. Il me semble, à moi, que c’est tout le contraire. Que la sexualité obsède l’humanité, et certains de ses représentants plus que d’autres, on m’accordera que cela ne date pas d’hier. L’indiscrétion non plus du reste, même si, grâce à nos merveilleuses technologies, elle est devenue une industrie florissante. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est que l’on puisse confondre l’espace public avec le salon où on papote avec ses copines en se faisant les ongles (ou les bigoudis, ceci est un message personnel mais crypté). Ce qui est nouveau, c’est que chacun (et plus encore chacune) se croie autorisé et même encouragé à livrer à ses concitoyens son « tas de malodorants petits secrets »[2. Je ne sais plus qui a employé cette formule à propos de La jeune fille et la mort, de Schubert, ce que je trouve très injuste d’ailleurs.]. Ce qui est nouveau, c’est que ce genre de prestations, naguère réservées à la télé-trash, ait droit de cité dans une émission dédiée à la controverse intellectuelle. Ce qui est nouveau, c’est que nul ne s’en offusque. On ne verra pas se lever un printemps des téléspectateurs protestant contre le spectacle débile ou dégradant auquel ils sont quotidiennement conviés. Bref, on dirait qu’il est désormais interdit de penser que certaines choses ne se font pas. Ou plutôt, que chacun entend décider pour son propre compte et en fonction de ses envies du moment ce qui ne se fait pas. Au point que certains aimeraient aujourd’hui délivrer la langue elle-même des pénibles contraintes qui la distinguent du langage. On m’accordera que cela ne facilite pas la vie en société.
Certains jubilent déjà, convaincus d’avoir enfin déniché des défenseurs de l’ordre patriarcal et de la morale traditionnelle, contre lesquels ils continuent à ferrailler alors qu’ils ont depuis belle lurette sombré corps et bien dans l’océan de l’individualisme contemporain. Qu’ils nous pardonnent de les décevoir : on ne trouvera pas ici de lamentations sur la dépravation des mœurs. Nous sommes heureux de vivre dans un monde où chacun a droit à la « paisible jouissance de l’indépendance privée », selon la formule de Benjamin Constant, y  compris, si cela lui chante, en participant à des partouzes ou en s’imposant l’abstinence.
Reste que toute communauté humaine a besoin, pour se constituer et pour durer, d’un ensemble de règles explicites et de valeurs implicites acceptées par tous, qui forment ce qu’on pourrait appeler une morale commune. Nous nous sommes débarrassés de celles qui asservissaient l’individu à la loi du groupe et nous avons fort bien fait. Seulement, sur notre lancée, nous avons détruit, en tout cas fortement sapé, les fondements de notre existence collective. Quand la « culture racaille » devient celle de tous, comme le démontre Pascal Bruckner, et qu’à l’inverse, la loi ne vaut que pour certains, ainsi que s’en désole Philippe Bilger, quand les frontières sont étanches pour les uns et transparentes pour les autres, quand la « décence commune » chère à Orwell et à Michéa s’efface au profit du ressentiment de tous contre tous, quand la force se substitue à l’autorité, quand les malfrats brandissent leur code d’honneur, quand la rebellitude légitime toutes les transgressions, quand le droit s’oppose au bon sens, quand les honnêtes gens pensent qu’« il n’y a pas de justice », quand chacun se soucie de ce que les autres auraient faire pour lui sans jamais se demander ce qu’il pourrait faire pour les autres, il y a bien péril en la demeure commune.
On ne se risquera pas ici à établir la cartographie de ce  «  nouveau désordre moral », et encore moins à fournir les recettes qui permettraient d’y remédier ou la boussole qui nous orienterait. On tentera plus modestement de « nommer les choses », selon l’expression d’Albert Camus, dans l’espoir que cela contribuera à les éclairer. Il faut bien, cependant, essayer de dévoiler la cohérence de phénomènes aussi variés, qui concernent tous les domaines de l’existence humaine. On se contentera d’avancer une hypothèse (sur laquelle Causeur reviendra sûrement) : peut-être sommes-nous dans la situation de guerriers qui s’avancent, sabre au clair, vers un ennemi féroce, pour découvrir au moment où ils enfoncent leur pointe qu’il s’est évaporé. Cela fait quelques siècles que nous autres Modernes, comme dirait Alain Finkielkraut, luttons pied à pied pour arracher nos libertés aux dieux, aux rois, à la nature et à l’arbitraire. La bonne nouvelle, c’est que nous avons gagné. La mauvaise, c’est précisément que la modernité n’a plus d’ennemi. Plus rien ne s’oppose à l’extension indéfinie de nos droits, sinon justement ces cadres collectifs ou ce qu’il en reste. On n’est jamais trop libre, me dira-t-on.
Pas si sûr. La liberté est certes une belle et bonne chose (et bien plus encore). Mais nos mères nous l’ont assez répété : il ne faut pas abuser des bonnes choses. Sauf à risquer une gueule de bois carabinée.[/access]

*Photo : Ammar Abd Rabbo.

François Jacob, mort d’un grand Français

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François Jacob ne se relèvera plus. Disparu le 19 avril dernier à l’âge de 92 ans, il a quitté ce monde, après y avoir laissé une trace hors du commun et son pays, après l’avoir servi.
Couvert d’honneurs, de dignités, de décorations, on pouvait dire qu’il était plus facile de dresser la liste de celles qu’il n’avait pas… On en retiendra deux : Compagnon de la Libération et prix Nobel de médecine. Excusez du peu. Parti dans les premiers à 20 ans pour rejoindre, à Londres, De Gaulle qu’il trouva « gothique » lors de leur première rencontre. Il fallait l’entendre raconter son départ à Saint-Jean-de-Luz, parler de ses camarades disparus. Revenir sur le pire souvenir de sa vie. Ayant intégré la deuxième DB, il débarqua enfin en France, après quatre ans, en août 1944. Il fut grièvement blessé le lendemain ! Ne pas être physiquement de la libération de son pays qu’il avait tant voulu, fut pour lui une souffrance aussi dure que celle de ses blessures. Le prix Nobel de médecine ensuite. Il faut lire les pages du livre où il raconte sa démobilisation après sept mois d’hôpital[1. La statue intérieure. Éditions Odile Jacob.]. Ses condisciples restés bien au chaud, et qui diplômes passés occupaient toutes les places. Son choix de la recherche en biologie, par défaut, faute de pouvoir embrasser son rêve, la carrière de chirurgien. Mais, tant qu’à faire, autant que ce soit pour le prix Nobel… Il paraît qu’un destin est la rencontre d’un grand caractère et de circonstances. Avec lui, manifestement, les rencontres ne furent pas fortuites. Bien avant Hessel, il a sa place au Panthéon. Une cérémonie est prévue aux Invalides, nous verrons si le gouvernement, accaparé par d’autres tâches, brillera par son absence comme lors des obsèques de Roland de la Poype le 30 octobre dernier. Il reste en ce monde 22 Compagnons de la Libération.
À propos, François Jacob était juif. La sociologie de la France libre a été faite, et les Juifs ne furent pas les derniers à intégrer cette minorité. Il y avait pas mal d’ex-maurrassiens aussi. Le 1er juillet 1940 à Londres, un adjudant de 52 ans vint offrir ses services et demander une affectation dans la Force Française en voie de création. Il s’appelait Georges Boris, il était juif et avait été directeur du cabinet de Léon Blum. Il fut brutalement éconduit : « Les Juifs et les séides du Front Populaire n’ont pas leur place ici ». De Gaulle, informé et furieux, écrivit : « Pour moi, il y a deux catégories de Français, ceux qui se couchent devant l’ennemi et ceux qui restent debout. M. Boris est de ceux qui restent debout. Je ne veux plus jamais qu’un tel incident se reproduise. » Ceux qui restent debout…

Mariage gay : Ils veillent pour vous

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veilleurs mariage gay

veilleurs mariage gay

Ils sont magnifiques, ces « enfant de Quelqu’un » comme les appelle l’un de mes amis. Venus de nulle part et de partout, quelques centaines de jeunes gens à peine sortis de l’adolescence, sans doute non politisés dans le sens pragmatique et efficace du terme, ils ont pourtant tout compris à la lutte politique. Petites brebis sans gardien sinon intérieur, leur résistance spirituelle renverse toutes les forces habituelles du monde. Avant-garde inconsciente d’une autre France à côté de qui s’assoit solennelle la lente procession de ceux qui changèrent le monde, les Gandhi, Martin Luther King, Vinoba, Lanza del Vasto, Solidarnosc, ouvriers de Lip et paysans du Larzac, enfin révolutionnaires aux pieds nus et aux mains jointes de tous les pays forment autour d’eux un étrange cortège de fantômes protecteurs. Qui peut quoi que ce soit contre l’agneau qu’on mène à la boucherie ? Quel cœur de pierre, et même de CRS, pour rester insensible devant ces jeunes filles aux ballerines oubliées sur l’herbe ? Ces Cendrillon qui à minuit ne recouvrent pas leurs oripeaux de servantes mais au contraire, arrachées à leurs chants doux par des mains rugueuses, comme d’un habit de lumière, sont couvertes dans le panier à salade.
Pendant que les éditorialistes jacassent, que les écrivains théorisent, que les élus disputent, que les excités provoquent et que la police réprime, vaine répétition du vide, eux, les Veilleurs font. L’histoire ne dira pas comment ils ont surgi un jour sans que nul ne les attende quoique tous les espérassent, l’histoire ne le dira pas car elle ne peut le savoir. Dans leur silence, leur force paisible de sitineurs, de chaîne surhumaine, le contemporain entendra seulement gronder la folie des siècles. Celle qui fait tenir le monde des hommes.
Les rugissants médiatiques s’escriment à dénicher de la violence parmi les manifestations, une violence parcellaire qui d’ailleurs existe, celle d’autres enfants de vingt ans, sur laquelle personne ne s’interroge sérieusement, ni ne peut s’interroger parce que la bonne pensée fait de la résistance au sens freudien. Si l’on s’interrogeait vraiment sur ce qui fait qu‘enfants des cités, campagnards enskinés ou jeunes de beaux quartiers ont toujours envie de niquer la police, on trouverait peut-être cette réponse que c’est la dernière autorité qui reste à baiser. Mais il faudrait admettre pour cela le retour du refoulé, et c’est un peu dur pour nous autres, postmodernes aux nerfs sensibles.
Pendant donc que les journalistes n’enquêtent pas, mais veulent montrer ce qu’ils supposent d’emblée, les Veilleurs, eux, ont déjà terminé leur analyse : non seulement ils ont compris la supériorité de la non-violence de manière théorique, mais en plus ils ont trouvé le cran de la pratiquer. Ce sont les forts, parce que ce sont les faibles. Ce n’est pas Saint Paul qui me contredira.
Dans leur anti-spectacle, les Veilleurs sont l’événement, et renouent enfin la longue chaîne de la résistance pacifique qui en Occident avait de longtemps été brisée. La représentation nationale s’accroche, dans le bouillon de culture de son hémicycle, à son bon droit. Elle ne voit plus ce qui se passe dehors. Elle ne voit pas quels rochers sont en train de surgir sur lesquels elle se brisera. Car l’autre France ne fait que commencer de veiller et c’est souvent en commençant par s’asseoir qu’un peuple se lève.

*Photo : ctb-lyon.

Barbey, le dissident du Temps

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barbey aurevilly diaboliques

barbey aurevilly diaboliques

L’air de rien, Barbey d’Aurevilly (1808-1889), comme Victor Hugo (1802-1883), ont eu des vies qui ont couvert tout leur siècle. Quand Hugo et Barbey naissent, la Révolution française et Napoléon sont encore des sujets d’actualité dans les conversations et ils meurent sous la IIIe République, dans un monde où la religion du Progrès et du suffrage universel laisse espérer des lendemains forcément radieux.
On peut penser que Victor Hugo est mort heureux. Il était la gloire nationale d’une France qui avait fait de lui le symbole d’une République enfin installée dans ses meubles après les vicissitudes de la Restauration, du Second Empire et de la Commune. Ils furent d’ailleurs des centaines de milliers de Parisiens à emmener Hugo directement au Panthéon, pour que les choses soient bien claires : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante ! »
On peut penser, en revanche, que Barbey d’Aurevilly est mort furieux. L’admiration chaleureuse de quelques écrivains marginaux, symbolistes ou décadents, qui refusaient la tyrannie idéologique du positivisme et la façon dont Zola avait transformé la littérature en une branche des sciences sociales, n’a pas dû suffire à le consoler. Cette colère aurevillienne ne doit rien à la jalousie littéraire. Pour Barbey, une époque célèbre les écrivains qu’elle mérite. Zola, justement, dont il écrit, à propos du Ventre de Paris : « Nous devenons des charcutiers ![access capability= »lire_inedits »] Ça s’appelle le réalisme, cette idée,et cela sort de deux choses monstrueuses qui s’accroupissent, pour l’étouffer, sur la vieille société française : le Matérialisme et la Démocratie. »
On le voit, la colère de Barbey a des motifs plus aristocratiques. Il a la certitude d’être exilé dans un univers qui s’est peu à peu désenchanté sous ses yeux tandis que le reste de l’humanité lui dit qu’il se trompe. Est-ce l’histoire du fou convaincu que ce sont tous les autres qui sont fous? Pourtant, quand il se promène dans Valognes, la « ville de ses spectres », la capitale affective de son Cotentin natal, il repère les ravages du progrès à chaque coin de rue. Les détails les plus dérisoires l’accablent, comme cette apparition d’un trottoir là où naguère des « Nausicaa » normandes venaient laver leur linge. Il raconte cet épisode dans une lettre à son ami de toujours, Trébutien, le libraire de Caen : « La rue de Poterie est devenue bête comme toutes les rues de France. » Nous sommes en 1856. La date n’est pas indifférente. Un an plus tard, Baudelaire publie Les Fleurs du Mal et  constate : « La forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le coeur d’un mortel. » On ne s’étonne plus, dès lors, que Barbey ait été l’un des premiers à repérer le génie de Baudelaire et à le défendre quand il a été traîné en justice. Les deux hommes sont des nostalgiques, au sens fort, étymologique du terme : ils éprouvent la souffrance qu’il y a à vouloir revenir en arrière dans un voyage qui n’aura pas de fin. Barbey conclut d’ailleurs son article sur Baudelaire en donnant pour alternative au poète, après un tel livre, « ou de se brûler la cervelle… ou de se faire chrétien ». Il fera le même coup, vingt-cinq ans plus tard, avec Huysmans qui venait de publier À rebours : « Ou le pistolet, ou la croix. »
C’est que Barbey est catholique. Plus encore que chrétien, peut-être, car le catholicisme, pour lui, est non seulement la religion de ses pères, mais aussi celle qui a le sens le plus fort du péché, de la faute, celle qui s’affronte à la chair dans une étreinte où se mêlent toujours l’effroi et l’extase. Le catholicisme aurevillien, comme le sera celui de son ami Léon Bloy et de Huysmans converti, n’est pas l’affaire de chaisières saint-sulpiciennes. C’est une boussole dans la grande tempête du Temps et c’est une chambre des cartes pour repérer le Mal. Le Mal et le Temps sont au coeur des romans aurevilliens de la maturité, réunis par Judith Lyon-Caen qui a eu, en prime, la bonne idée de nous donner également des extraits substantiels des Memoranda, le journal intime de Barbey.
Le Mal, Barbey le voit triompher partout, et surtout dans le corps des femmes. C’est d’autant plus douloureux pour lui qu’il les adore, mais il n’a pas besoin de la psychanalyse pour savoir que la guerre des sexes est la réalité profonde, secrète, de notre monde. Les Diaboliques présentent ainsi six portraits de lionnes dangereuses et irrésistibles qui mènent un combat à mort contre des hommes souvent lâches et prétentieux.
Et quand ils ne sont pas au-dessous de tout, c’est qu’ils sont des monstres. On sait depuis La Rochefoucauld qu’il y a « des héros en bien comme en mal ». C’est le cas chez Barbey, toujours. Prenez l’abbé de la Croix-Jugan, dans L’Ensorcelée. Ce chouan effondré par la défaite tente de se suicider, crime indépassable pour un homme d’Église. Il survit, défiguré, et inspire par sa laideur même une passion folle à une belle paysanne qui finira noyée dans un lavoir sans que l’on sache au juste ce qui s’est passé.
Par sa construction en récits enchâssés, L’Ensorcelée est aussi un laboratoire de l’autre grand thème aurevillien, le Temps. Parce qu’il n’y a plus de poésie que dans le passé, Barbey veut ressusciter les moments héroïques de la chouannerie. Combat idéologique, sans doute, mais combat esthétique surtout. Barbey est réactionnaire, oui, mais par désir d’enchantement. Il a beau être un grand lecteur de Joseph de Maistre, il ne croit ni aux idées, ni à l’action collective pour sauver le monde. Ses récits où apparaissent des chouans sont ainsi, surtout, des récits d’exploits individuels, désespérés, comme dans Le Chevalier Des Touches. On est chouan pour la beauté du geste. Le fameux dandysme de Barbey ne réside pas seulement dans son admiration pour Brummel, mais aussi et surtout dans son attachement aux causes perdues. Les héros aurevilliens ressemblent ainsi tous plus ou moins à Don Quichotte : ils ne veulent pas de cette modernité d’où le merveilleux s’estompe.
Proust faisait ressurgir Combray d’une tasse de thé, Barbey fait revenir le passé dans les salons où de vieilles douairières se métamorphosent soudain, un soir de pluie, en amazones qui font le coup de feu contre les armées de la République.
Le miracle a eu lieu, le Temps est retrouvé. Tout au moins « jusqu’à l’heure où la dernière feuille est emportée par la dernière mémoire, et où l’oubli s’empare de tout ce qui fut grand et poétique parmi les hommes ».[/access]

Jules Barbey d’Aurevilly, Romans, édition établie et présentée par Judith Lyon-Caen, Gallimard, « Quarto », 2013.

*Photo : opacity.

Après le Chavisme, le Chapisme !

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manifeste chap temple

manifeste chap temple

Nous vivons une période trouble. Perte des repères, déliquescence des élites, vulgarité généralisée : le laid a peu à peu envahi notre société. Nos politiques sont habillés comme des représentants de commerce, nos acteurs se vautrent dans des tenues où le négligé côtoie allègrement le crado et l’homme de la rue a définitivement perdu la bataille de l’élégance. Il suffit de regarder nos vieilles photos de famille pour que la vérité (terrible) éclate enfin à nos yeux. Le constat est sans appel. Nos grands-pères avaient tout simplement de l’allure. Riches ou pauvres, ils avaient la décence de se vêtir convenablement. Comment remédier à cette situation ? Croire en un monde meilleur où les hommes s’afficheraient à la ville en costume de tweed et cravate en tricot, chausseraient des souliers cirés et patinés, s’harnacheraient de bretelles en soie ou enfileraient des demi-bas en fil d’Ecosse.
Une solution : partir à la recherche de nos plus illustres dandys britanniques. C’est ce qu’a imaginé le mouvement Chap que l’on peut traduire par « bon gars » et qui fait référence à l’expression « Old chap » utilisée par les héros de la bande dessinée Blake et Mortimer. Née au début des années 1990 en Angleterre, cette confrérie a réinventé les codes vestimentaires et une manière quasi-libertaire de se comporter en société. Composée d’anarchistes de la fripe qui se disent résistants, cette association lutte contre la standardisation ambiante. Elle prône le retour à des valeurs que certains trouveront loufoques ou excentriques comme, par exemple, le chapeau melon, l’usage de la pipe ou de façon encore plus surréaliste, le lancer de sandwich au concombre.
Plus qu’un délire potache, le Chapisme est une nouvelle « idéologie » où se mêlent humour anglais, belles manières et refus farouche de cautionner cette uniformisation qui touche l’ensemble des hommes modernes. Cette bande de gentils activistes a donc publié son manifeste politico-vestimentaire sous le titre Savoir-vivre révolutionnaire pour gentleman moderne. La traduction en français de cet opuscule a d’abord paru aux Editions des Equateurs en 2010, préfacée par Olivier Frébourg qui avait jadis écrit l’admirable Roger Nimier, trafiquant d’insolence. Elle reparaît aujourd’hui chez Points en version poche. Ce guide pour gentleman recèle des dizaines de conseils pratiques qui vont de la manière de s’habiller pour lire, pour le tennis, pour la lutte ou plus subversif, cette méthode quasi-scientifique « pour tirer au flanc au travail », sans oublier un mystérieux passage consacré à « la sémiotique de la cigarette » qui permet de décrypter le fumeur que vous êtes réellement.
Derrière ces astuces et calembours, le Chapisme insuffle des vertus euphorisantes dans une époque complètement sclérosée. Il conseille aux hommes de ne plus se prendre au sérieux et surtout de soigner leur apparence. Le Chapisme est à l’opposé du bling-bling. Les gourmettes en or, les montres clinquantes et les attitudes de pubards des années 80 à la poubelle. Place aux concours de moustaches en forme de guidon, de claques ou aux joutes endiablées de parapluie ! Non, vous ne rêvez pas. Le Chapisme est un condensé de politiquement incorrect à la croisée des Monty Python et de Woody Allen. Un humour décapant au service de l’élégance. Selon Olivier Frébourg, les maîtres à penser de ce mouvement anticonformiste sont majoritairement des sujets de Sa Majesté, ils se nomment Oscar Wilde, Chesterton, Wodehouse, Winston Churchill et un certain David Niven, icône classieuse du cinéma des années 50 et 60. Dans une France fatiguée, aigrie et désabusée, adoptez ce manuel intello-chic du No Sense comme guide de vie.

Le Manifeste Chap de Gustav Temple et Vic Darkwood – préface d’Olivier Frébourg – Traduction Anne Maizeret – Points, 2013.

À la légère

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Cinq nouvelles des années 1950, publiées à l’époque dans La Parisienne ou Le Figaro littéraire, et qui sont autant de portraits de femmes, que dis-je ?, d’amoureuses. Tel est le présent que nous fait Michel Déon, par le truchement des éditions Finitude, qu’il faut louer pour l’élégance du livre vert pâle qu’elles publient sous le titre À la légère – tout un programme. Geneviève l’ingénue, Agnès la coquine, Constance la pragmatique, Rose la trapéziste et, pour finir en apothéose, la plus émouvante, Maria, la pauvresse des Baléares, nous charment, nous émeuvent et nous troublent au fil de ces récits au ton délicieusement suranné. Hymne à la femme, qu’elle soit dispensatrice de plaisir ou candidate au bonheur, impudique ou abîmée en prières, À la légère plonge le lecteur dans un monde englouti, encore proche de celui de Stendhal et de Gobineau. Toute une sensibilité, que Déon illustra avec allégresse dans Un Parfum de jasmin ou dans Le Prix de l’amour, s’y traduit, tour à tour frivole et cruelle, burlesque et désenchantée – profondément humaine. À la légère ? Un talisman solaire pour effacer les rigueurs de l’hiver.

Michel Déon, À la légère, Editions Finitude, 2013.

À lire aussi : Un Parfum de jasmin et Le Prix de l’amour (Folio/Gallimard).

Le club des guillotinés

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rochefoucauld revolution francaise

rochefoucauld revolution francaise

Deux ou trois grincheux ont égratigné La Révolution française de Louis-Henri de La Rochefoucauld, paru en début d’année. La raison : il s’agirait d’un roman vain, moqueur, nonchalant. On est rassuré. C’est notre plaisir en littérature et c’est ce qui nous enchantait déjà dans les précédents textes de La Rochefoucauld : Les vies Lewis, Un smoking à la mer et Les enfants trouvés.
Avec La Révolution française, La Rochefoucauld règle ses comptes familiaux. Tout ça parce que, place de la Bastille, une jolie Marianne le quitte en lui disant : « Mon pauvre, pauvre type, il aurait mieux valu pour toi que tu ne sois pas né. » Pour ne rien arranger, un serveur demande au gandin, au lieu de lui resservir une bière, ses papiers d’identité. La Rochefoucauld ? C’est louche. Prière de s’expliquer. Ce que Louis-Henri va faire à la hussarde, avec une drôlerie féroce. Être né de noble extraction ou ne pas être : c’est aujourd’hui, pour lui, une question de survie.
Le dernier des La Rochefoucauld ne descend pas de François, l’auteur des Maximes, pour rien. Il use de la langue française avec la précision d’un sniper, ajoutant çà et là un zeste de négligé particulièrement de saison. Il allume une cigarette, se joue des volutes et commence son récit. On passe du coq à l’âne et d’un ancêtre l’autre. Ne pas oublier que, le 15 juillet 1789, c’est un Liancourt-La Rochefoucauld qui, alors que le Roi demandait « Hum … C’est une révolte ? », répondit : « Non Sire, c’est une Révolution. » Quelques-uns, qui attaquèrent la lignée rupificaldienne, en prennent pour leur grade : Saint-Simon, le cardinal de Retz, Chamfort. Danton, Robespierre et Saint Just : n’en parlons pas. C’est injuste, évidemment ; très brillamment visé pourtant.
La Rochefoucauld se permet tout. Il appelle son père « le grand Rabbin » et il évoque un « Bal des bêtes » donné en 1885 par la princesse de Sagan. Du coup, il en profite pour se replonger dans La Recherche du Temps perdu.
Règle d’or de sa désinvolture : surtout ne pas se priver des digressions. Ouvrir, par exemple, la première édition – préfacée par Jean Cau – de La Place de l’Etoile de Modiano, y dénicher encore un La Rochefoucauld. Le club des guillotinés, décidément, s’agrandit sans fin et, partout, des bribes de l’histoire de Louis-Henri surgissent, qu’il nous offre en pâture.
Au fil des pages de La Révolution française, on se dit que la jolie Marianne  ne reviendra pas vers Louis-Henri. Elle a tort, c’est certain. Ce n’est pas parce que l’on fait le mariole comme personne entre deux mots d’esprit foutraques qu’on ne sait toucher au plus près des émotions.  Par exemple quand il se souvient de son enfance tirée à quatre épingles, qu’il salue la mémoire d’un ami d’adolescence suicidé ou d’un un petit camarade de classe tué à coups de crosse de revolver, dans les beaux quartiers, par son père. Il cite la devise du chef vendéen Henri de La Rochejaquelein : « Allons chercher l’ennemi : si je recule, tuez-moi ; si j’avance, suivez-moi ; si je meurs, vengez-moi ! »
La vengeance de Louis-Henri de La Rochefoucauld est un enchantement, délicat comme la révérence qu’il tire : « Après m’être envoyé quelques verres derrière la cravate, je m’esquivais discrètement – j’avais un train à prendre. »

La Révolution française, Louis-Henri de La Rochefoucauld, Gallimard,  2013.

*Photo : darquati.

Le corps du déni

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michel richard corps

michel richard corps

Qui peut s’enorgueillir de n’avoir pas en lui de craintes inexpliquées, propres à faire la fortune des psychanalystes ? Au départ de ce livre bref, il y a l’intention de Michel Richard d’éclaircir la peur panique que lui inspire l’idée de devoir être mis en présence d’un cadavre.
Peu d’entre nous s’en réjouissent, mais c’est d’une terreur invalidante dont parle l’auteur, au point qu’il a organisé sa vie de manière à toujours échapper à cette situation. « C’est par surprise que mon premier cadavre m’est tombé dessus », dit-il, non sans humour, car jamais il ne se départ d’un mélange de gravité et de drôlerie pour développer son sujet, comme s’il avait besoin de railler sa trouille. Ce premier mort à lui « tomber dessus », c’est un ami qu’il vient visiter trop tard sur son lit d’hôpital (« Sa tumeur était ce qui se faisait de mieux dans le genre, le nec plus ultra des machines à tuer… »).[access capability= »lire_inedits »] Richard, finalement, ne se sort pas si mal de cette exhibition inaugurale, car c’est plutôt, précise-t-il, la vue du cadavre en majesté qui l’indispose, « la dépouille exposée, maquillée, sur son trente-et-un » : ainsi la dérision lui permet-elle de désamorcer la bombe atomique du cadavre tant redouté.
Le père entre dans le récit à la page 33 : il ne va plus guère le quitter. Il meurt alors que Michel a 15 mois. Autant dire que le fils n’en a aucun souvenir. Pour lui, le père est donc réduit à un vide, à un rien : « Le rien, il est ce qu’on en fait », et l’auteur de s’engager alors dans une réflexion sur la présence/absence de son père, sur l’économie d‘une relation inexistante qui lui avait épargné d’avoir à déjouer les pièges de l’admiration ou, au contraire, ceux de l’opposition systématique. Jamais de désamour, jamais de mésentente. De quoi se réjouir, presque, d’être orphelin.
Mais enfin, une question lancinante revient aujourd’hui sous la plume du fils : que dois-je à cet encombrant défunt ? Quelle est ma part d’héritage qui lui appartient ? Il en vient à voir, dans son géniteur, le « cadavre originel », le mort fondateur sur lequel s’échafauderait la panoplie de ses répulsions futures, hantises dont il tient le nuancier : « Mes souvenirs d’obsèques réussis sont nombreux, quand je m’ennuie aux mariages. » Car Michel Richard assiste aux enterrements comme s’ils étaient une répétition du sien. Avec un narcissisme assumé et souriant, il profite de son livre pour organiser ses propres funérailles, choisissant les musiques qui les accompagneront − l’Aria di Almirena, chantée par sa nièce (dans les mêmes circonstances, je préférerai pour moi-même le Stabat Mater de Pergolèse) −, comptant les invités, mais oubliant (je me permets de le lui signaler) de rédiger son épitaphe, ce que, pour mon compte, j’ai eu la prudence de faire depuis bien longtemps. On aura compris que cet ouvrage vif, d’une belle facture classique, est un manuel irremplaçable, un badinage à la gravité profonde, traversée de fanfaronnades roboratives sur l’art  de faire, en sifflotant, son lit de mort en portefeuille.[/access]

Quelques corps parmi les morts, de Michel Richard (Fayard, 2013).

*Photo : Adieu Berthe.