Ils sont magnifiques, ces « enfant de Quelqu’un » comme les appelle l’un de mes amis. Venus de nulle part et de partout, quelques centaines de jeunes gens à peine sortis de l’adolescence, sans doute non politisés dans le sens pragmatique et efficace du terme, ils ont pourtant tout compris à la lutte politique. Petites brebis sans gardien sinon intérieur, leur résistance spirituelle renverse toutes les forces habituelles du monde. Avant-garde inconsciente d’une autre France à côté de qui s’assoit solennelle la lente procession de ceux qui changèrent le monde, les Gandhi, Martin Luther King, Vinoba, Lanza del Vasto, Solidarnosc, ouvriers de Lip et paysans du Larzac, enfin révolutionnaires aux pieds nus et aux mains jointes de tous les pays forment autour d’eux un étrange cortège de fantômes protecteurs. Qui peut quoi que ce soit contre l’agneau qu’on mène à la boucherie ? Quel cœur de pierre, et même de CRS, pour rester insensible devant ces jeunes filles aux ballerines oubliées sur l’herbe ? Ces Cendrillon qui à minuit ne recouvrent pas leurs oripeaux de servantes mais au contraire, arrachées à leurs chants doux par des mains rugueuses, comme d’un habit de lumière, sont couvertes dans le panier à salade.
Pendant que les éditorialistes jacassent, que les écrivains théorisent, que les élus disputent, que les excités provoquent et que la police réprime, vaine répétition du vide, eux, les Veilleurs font. L’histoire ne dira pas comment ils ont surgi un jour sans que nul ne les attende quoique tous les espérassent, l’histoire ne le dira pas car elle ne peut le savoir. Dans leur silence, leur force paisible de sitineurs, de chaîne surhumaine, le contemporain entendra seulement gronder la folie des siècles. Celle qui fait tenir le monde des hommes.
Les rugissants médiatiques s’escriment à dénicher de la violence parmi les manifestations, une violence parcellaire qui d’ailleurs existe, celle d’autres enfants de vingt ans, sur laquelle personne ne s’interroge sérieusement, ni ne peut s’interroger parce que la bonne pensée fait de la résistance au sens freudien. Si l’on s’interrogeait vraiment sur ce qui fait qu‘enfants des cités, campagnards enskinés ou jeunes de beaux quartiers ont toujours envie de niquer la police, on trouverait peut-être cette réponse que c’est la dernière autorité qui reste à baiser. Mais il faudrait admettre pour cela le retour du refoulé, et c’est un peu dur pour nous autres, postmodernes aux nerfs sensibles.
Pendant donc que les journalistes n’enquêtent pas, mais veulent montrer ce qu’ils supposent d’emblée, les Veilleurs, eux, ont déjà terminé leur analyse : non seulement ils ont compris la supériorité de la non-violence de manière théorique, mais en plus ils ont trouvé le cran de la pratiquer. Ce sont les forts, parce que ce sont les faibles. Ce n’est pas Saint Paul qui me contredira.
Dans leur anti-spectacle, les Veilleurs sont l’événement, et renouent enfin la longue chaîne de la résistance pacifique qui en Occident avait de longtemps été brisée. La représentation nationale s’accroche, dans le bouillon de culture de son hémicycle, à son bon droit. Elle ne voit plus ce qui se passe dehors. Elle ne voit pas quels rochers sont en train de surgir sur lesquels elle se brisera. Car l’autre France ne fait que commencer de veiller et c’est souvent en commençant par s’asseoir qu’un peuple se lève.

*Photo : ctb-lyon.

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