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Réflexions sur un tumulte

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L'Académie Française accueille Amin Maalouf au siège de Montherlant

Je ne me suis pas réveillé, un beau matin, en me disant que je devais me présenter à l’Académie française pour couronner mon oeuvre et accomplir ma destinée. Je n’ai jamais pensé, en effet, que cette vénérable institution et moi, nous étions faits l’un pour l’autre. Je ne me prenais pas pour un grand écrivain et je la trouvais un peu « Vieille Dame ».

Son âge avancé m’apparaît aujourd’hui comme son plus bel atout : l’Académie représente la tradition, la mémoire, les morts, le refus, pour parler comme Chesterton, de « se soumettre à l’oligarchie étroite et arrogante de ceux qui ne font rien de plus que se trouver en vie ». Mais le doute ne m’a pas quitté : je sais tout ce que je ne sais pas, je n’ignore rien de ce qui me manque. Il a donc fallu l’insistance amicale de Pierre Nora et de quelques autres académiciens pour que je franchisse le pas et que, trois semaines avant le scrutin, je présente ma candidature.

Quand je méditais sur le pourquoi de cette décision prise in extremis, j’étais perplexe : je ne trouvais aucun motif irréfutable. Heureusement, j’ai été tiré de mon embarras par la campagne politique qu’ont déclenchée contre moi quelques habits verts rouges d’indignation. « Avec Alain Finkielkraut, a dit l’un d’entre eux, c’est le Front national qui entrerait sous la Coupole. » L’antifascisme délirant qui s’exprimait là donnait une raison d’être à mon ambition.[access capability= »lire_inedits »] Son insoutenable contingence acquérait, tout à coup, le poids de la nécessité. Je devais être élu, non parce que je le méritais (de cela je ne serai jamais sûr) ni pour être décoré mais pour faire échec, au moins cette fois, à l’impudence de l’idéologie. On me demande maintenant de tourner la page et de jeter le voile de l’oubli sur les attaques qui ont précédé cette élection. C’est l’usage et j’aurais d’autant plus mauvaise grâce à ne pas le respecter, au moment d’entrer dans la maison de la bienséance, que j’ai obtenu la majorité dès le premier tour.

L’honneur cependant me commande de faire une exception : Danièle Sallenave. Trop c’est trop : le temps est  venu pour elle d’assumer la responsabilité de ses paroles et de ses actions. Sa trajectoire, de surcroît, est instructive : elle en dit long sur la confusion du temps. Nous avons été proches jadis, Danièle Sallenave et moi : nous avons créé ensemble la revue Le Messager européen. En 1992, à l’appel de Claude Lanzmann, elle a rejoint, sans préavis, le comité de rédaction des Temps modernes. J’en ai pris mon parti : que pouvais-je faire d’autre ? Au bout de quelques années, pour des raisons que j’ignore, elle a quitté Les Temps modernes. Après ces deux ruptures successives, elle a fait un séjour dans les territoires occupés par Israël et elle est revenue avec un livre à la gloire de la cause palestinienne. En 2000, quand Renaud Camus a été accusé d’antisémitisme pour certains passages de son journal La Campagne de France, Danièle Sallenave a pris la défense de l’écrivain qu’elle connaissait depuis longtemps avec un zèle fervent. « Elle appartenait au groupe de mes partisans “ultras”, réconfortant par sa loyauté sans doute mais un peu inquiétant par les excès de son enthousiasme », confie Renaud Camus dans son journal de l’année 2000 : « Les passages qu’on me reproche, elle les jugeait trop modérés, c’était à peine un dixième de la vérité, à l’en croire ! Et de citer le cas du directeur de je ne sais quelle chaîne de télévision qui aurait la double nationalité française et israélienne et qui serait colonel dans l’armée d’Israël.»[1. K.310. Journal 2000, P.O.L, 2003, p. 190-191.] Toutefois, lorsqu’il s’est agi de signer une pétition réclamant pour Renaud Camus la possibilité de se défendre tout en exprimant des réserves sur les passages qui lui étaient reprochés, Danièle Sallenave, à la surprise générale, s’est dérobée et, au journaliste du Monde qui l’interrogeait, elle a expliqué : « Ce ne sont pas des réserves que je ressens, mais le désaccord le plus total. »

Pourquoi ce revirement ? Pour ne pas compromettre dans le soutien à un écrivain qualifié de « maurrassien » par le parti intellectuel la pureté de son engagement contre Israël et le lobby sioniste en France. C’est donc vierge de toute accointance douteuse que, le 4 juin 2002, Danièle Sallenave a publié dans Le Monde un article coécrit avec Edgar Morin et Sami Naïr : « Israël-Palestine : le cancer ». En voici quelques extraits : « Ce qu’on a peine à imaginer, c’est qu’une nation de fugitifs issus du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations non seulement en “peuple dominateur et sûr de lui” mais, à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier […] Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les juifs, qui furent victimes d’un ordre impitoyable, imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité […] Dans les derniers temps de la reconquête de la Cisjordanie, Tsahal s’est livrée à des actes de pillage, destructions gratuites, homicides, exécutions où le peuple élu agit comme la race supérieure. »

Je n’ai jamais pensé qu’Israël était au-dessus de tout soupçon mais j’ai été, comme beaucoup d’autres, effaré et blessé par cette diatribe qui puisait tous ses arguments et toutes ses images dans le répertoire de l’antinazisme. Depuis lors, l’hitléro-sioniste que j’étais a révélé, en écrivant L’Identité malheureuse, son autre vrai visage : celui d’un suppôt de Marine Le Pen, c’est-à-dire non seulement d’un réactionnaire mais d’un fasciste français.

Malgré tous les efforts déployés par Danièle Sallenave, cette double accusation ne m’a pas été fatale. Elle n’a pas empêché mon élection, mais j’y vois davantage que la pénible lubie d’une intellectuelle amère. Elle ouvre, l’air de rien, un nouveau chapitre de l’histoire du francojudaïsme.

L’antisémitisme hitlérien ayant rappelé au juif « l’irrémissibilité de son être », comme l’écrivait Lévinas en 1947, l’idée d’un accomplissement des promesses messianiques par la patrie de la Révolution et des droits de l’homme ne peut plus être à l’ordre du jour. La France n’est plus une Terre promise pour les juifs. Mais elle ne l’est pas davantage pour les autres Français. Ce qui s’esquisse face aux gros bataillons du nouvel antiracisme, c’est la communauté de destin inattendue des «sionistes» et des «souchiens».[/access]

*Photo : Thomas Leplus.

Hollande, Hamon et Robespierre

Le tout nouveau président UMP de la communauté urbaine de Marseille Provence Métropole, Guy Teissier, vient d’avoir une idée : il veut débaptiser la Place Robespierre, sise dans le IXème arrondissement de Marseille (à Mazargues, pour ceux qui connaissent) et lui donner le nom des Nazet, amis du félibrige et de la culture provençale. C’est la seconde fois qu’on nous fait le coup — déjà, en 1999…


J’aime bien le félibrige, même si le mouvement a fini par rassembler un grand nombre d’imbéciles heureux. Mais j’aime encore plus Robespierre, sans lequel nous serions retombés dans une monarchie glauque (sans lequel il n’y aurait pas eu Bonaparte ni de Code civil : c’est au passage le frère dudit Robespierre qui a distingué à Toulon le jeune officier d’artillerie).
Horreur et putréfaction ! Signez vite la pétition mise en place par les amis de Robespierre, de la Convention et de la République. Il y a très très peu de rues ou places Robespierre, en France, alors que des rues Danton, l’organisateur des massacres de septembre, on ne sait plus qu’en faire.
Les informations sur l’œuvre exact de Maximilien ne vous sont pas nécessaires, ô mes féaux, mais cela va mieux en le disant :

C’est Robespierre qui pour la première fois, à la mi-décembre 1790, employa la formule « Liberté, Egalité, Fraternité ».
C’est lui qui a donné et proposé la citoyenneté pour les Juifs, qui a proposé l’abolition de l’esclavage, qui a fait voter la reconnaissance des enfants naturels, le premier à défendre le suffrage universel, le premier à aborder le non cumul des mandats, le premier à proposer le contrôle des prix de première nécessité…
Quant à la Terreur qu’on lui attribue…
C’est entendu, la guillotine fut la raison suffisante, comme disait Voltaire, de la mort de 15 000 personnes — plus ou moins. C’est entendu, il y eut quelques excès à Lyon ou Nantes. Mais cette violence est peu, comparée à celle exercée pendant des siècles par les Rois de France, qui cautionnaient les pires massacres et les tortures. Et tout adversaire que je sois aujourd’hui de la peine de mort, je recontextualise — en 1793, un certain 21 janvier, qu’en aurais-je pensé ?
D’autant que si l’on cherchait les vrais responsables de la Terreur, il faudrait bien davantage lorgner vers Fouquier-Tinville, Hébert, Vadier ou Barère — l’un des principaux responsables, aussi, de la répression vendéenne, et non Robespierre qui rappela Carrier dès qu’il fut mis au courant des fantaisies de ce dernier, qui faisait violenter les jeunes aristocrates du beau sexe par ses volontaires antillais, au cours d’orgies mémorables — avant de les expédier dans la Loire pour les fameux « mariages républicains ». Bouh le vilain. Même que Robespierre l’a fait guillotiner.
Le plus beau, c’est que la désinformation la plus abjecte règne chez les historiens. Mais les historiens, hein…
Alors, signez et faites signer la pétition !

Tout cela pour dire…
Au même moment, Hollande nous recompose la France du XVIIIème siècle et ses provinces. Sous prétexte que 22 régions, c’est 11 de trop. Efficacité, économies, etc. Faire des régions à échelle européenne, bla-bla-bla. Le modèle allemand, quoi.
Et Benoît Hamon s’est empressé de faire chorus, et s’apprête à territorialiser l’Education Nationale — quand vous serez sous la tutelle exclusive des potentats locaux à la Guy Teissier, vous ne viendrez pas me reprocher de ne pas vous avoir prévenus. Les profs sous la férule des grandes intelligences régionales, recrutement et sélection compris, ce sera intéressant.
C’est pour le coup que l’on multipliera les options régionales au Bac — notez qu’il y a déjà l’option Pétanque en Provence et l’option surf à Biarritz. Des points en plus pour compenser les faiblesses en maths.
Tout cela sent mauvais. Très mauvais. Moi, j’aurais la tête de Louis XVI — ah bon, vous n’aviez pas remarqué ? —, j’y regarderais à deux fois avant de rétablir l’Ancien Régime. Qui sait si un nouveau Robespierre ne traîne pas par là, à Arras ou ailleurs…

D’Aymeric Caron au CRAN, tous indignés!

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taddei caron ruquier

En France, on n’a toujours pas de pétrole mais comme on est aussi à court d’idées, on produit de l’indignation. Dans ce domaine, on peut même dire que notre pays excelle. Depuis bientôt trente ans que les artistes de la repentance et les grossistes en culpabilisation ont profité de l’engouement pour le charity business et le développement associatif pour peaufiner leurs boniments, ils ont eu le temps d’acquérir une véritable expertise professionnelle en la matière. SOS Racisme, CRIF, CRAN, MRAP et consorts ont compris rapidement que la compassion était une valeur médiatique et ont pris leur part dans l’édification d’un grand marché des changes de la revendication communautaire. Avec le complaisant soutien des pouvoirs publics, il est devenu tout à fait naturel de transformer le devoir de mémoire en stratégie de communication, l’antiracisme en religion d’Etat et l’antifascisme en concept fourre-tout et principale arme contre à employer contre tous ceux qui s’aviseraient de dénoncer l’inflation constante des revendications victimaires. Le sociologue Paul Yonnet a su, avec beaucoup de courage, dénoncer dans les années quatre-vingt-dix, dans son ouvrage Voyage au centre du malaise français, cette forme de racialisme inversé dont SOS Racisme a été le premier instigateur et dont le CRAN ou le MRAP sont les parfaits continuateurs. La logique a cependant été poussée si loin que les chefs de file des mutins de Panurge s’autorisent aujourd’hui toutes les absurdités, allant parfois jusqu’à indisposer leurs propres coreligionnaires. C’est le cas du CRAN et c’est celui d’Aymeric Caron.

Commençons par le CRAN. Le Conseil Représentatif des Associations Noires, dont l’acronyme seul est la démonstration éclatante de ce que Paul Yonnet avait payé si cher de vouloir expliquer avec trop de lucidité, va très loin dans le ressentiment identitaire et l’instrumentalisation victimaire. Si loin, que, par la voix de son représentant, M. Louis-Georges Tin, on apprend que le CRAN a décidé, à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, de réclamer aux institutions et aux descendants des familles impliquées dans la traite négrière une compensation financière pour les crimes de leurs aïeux.

On se doute que la démarche ressemble plus à un appel discret à la réévaluation des subversions versées par les collectivités territoriales qu’à une entreprise réellement susceptible d’aboutir, bien que Louis-Georges Tin ait tout de même la menace débonnaire. «Nous les invitons à rentrer en contact avec des associations ou des municipalités pour voir comment elles pourraient contribuer d’une manière ou d’une autre à des réparations», explique Louis-George Tin. «En fonction, nous verrons si nous donnons des suites judiciaires». Grand prince le Louis-Georges tout de même…

Le ridicule de la démarche peut faire sourire. Il conserve pourtant quelques aspects inquiétants. Quelles mesures serait prêt à réclamer le CRAN pour que les descendants des « responsables » soient identifiés et que la culpabilité de leurs aïeux soit établie ? Cela signifie-t-il que Nantais et Bordelais doivent dès à présent se ruer dans les archives départementales pour éplucher nerveusement leurs arbres généalogiques et tâcher de démontrer qu’il n’y avait pas d’esclavagistes dans leur lignée ? Dans le cas contraire, est-il possible de démontrer à Louis-Georges Tin qu’il n’existe pas de gène de l’esclavagisme encore scientifiquement reconnu qui puisse permettre de réclamer une quelconque réparation à d’hypothétiques descendants quelque trois cent ans après les événements incriminés ? La proposition est non seulement affolante de bêtise mais elle en devient réellement inquiétante quand on se rend compte qu’elle revient tout simplement à justifier la spoliation au nom d’une instrumentalisation de l’histoire et d’une forme nouvelle du droit du sang. Les heures les plus sombres, disiez-vous ?

Passons à Aymeric Caron. Tous les combats se valent, toutes les horreurs se ressemblent et toutes les indignations sont bonnes à prendre, semble-t-il, pour le chroniqueur de Laurent Ruquier. Le message passé par Aymeric Caron au cours de la fameuse séquence coupée par France 2 est limpide. Nos ancêtres, ces ringards, n’avaient pour eux que des indignations locales et des colères de villages ; nous qui sommes de vrais citoyens du village planétaire, nous pouvons mettre désormais les pieds dans le plat où ça nous chante, voler au secours des enfants du monde entier et courageusement souffleter les dictateurs et les salauds derrière notre écran. À l’heure de la mondialisation et de la révolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication, il y a cependant trop de causes à défendre, de tendres orphelins et de veuves éplorées. On ne peut pas contenter tout le monde alors il faut bien choisir. Avec ses petites fiches, Aymeric Caron a donc investi dans une valeur sûre : la cause palestinienne.

Les malheureux Palestiniens servent surtout de prétexte à toutes les causes. Les gouvernements des pays arabes se servent d’eux dès qu’ils ont besoin de s’appuyer sur la naïveté de la rue pour faire oublier leur incurie politique tandis qu’en France la cause palestinienne aura trouvé les avocats les plus improbables :de ceux qui, à droite, se rêvent en nouveaux croisés de l’anti-impérialisme et font mine de verser dans un tiers-mondisme bienveillant, jusqu’aux éternels donneurs de leçon qui, à gauche, produisent de l’indignation mondialisée à l’hectolitre. Aymeric Caron qui s’était fait un métier de traquer l’Infâme, le fasciste et le réactionnaire à longueur de chroniques rejoint soudain, par la magie de ses rapprochements vaseux, le camp d’un certain humoriste judéocentré dont il avait pourtant, la main sur le cœur, dénoncé avec force les dérapages. Comment le conflit israélo-palestinien réussit-il à s’inviter dans une discussion qui a pour sujet un fait divers sordide, qui s’est déroulé en France et dont les ressorts ne sont que la cupidité et la bêtise ? L’ouvrage de Morgan Sportès, Tout, tout de suite, qui avait évoqué, avant le film d’Arcady, l’assassinat d’Ilan Halimi, propose un constat glaçant : dans une société rongée par un matérialisme débilitant, qui fait hypocritement de la victimisation une quasi-religion d’Etat, les victimes ne comptent pour rien. Elles sont réifiées, elles ne sont qu’une monnaie d’échange, qui peut être idéologique, comme l’a démontré Aymeric Caron en élaborant ce rapprochement affligeant entre le meurtre d’Ilan Halimi, la montée des actes islamophobes et les crimes supposés ou réels de l’armée israélienne. Ce faisant, Aymeric Caron sacrifie à un culte toujours en vogue parmi politiques, politologues, chroniqueurs ou journalistes : la religion du chiffre. Ce n’est pas vrai, tenez, vous voyez bien que vous dites n’importe quoi ! J’ai les CHIFFRES moi ! Le souci c’est que tout le monde a des chiffres à se balancer au visage dès qu’il s’agit de défendre son clocher, son pré carré et les moutons qui vont avec. Le problème c’est aussi qu’on ne brandit pas soudain les chiffres d’une ONG témoin des agissements de l’armée d’un pays en guerre pour faire semblant d’excuser les actes d’un pauvre type qui a assassiné des enfants de sang-froid dans la cour de leur école, alors même que l’on évoque un film sur Ilan Halimi, et tout ceci au nom de la montée des actes islamophobes. Bien sûr, Aymeric Caron s’est récrié, il a  accusé ses accusateurs d’avoir outrageusement simplifié ses simplifications, amputé ses demi-vérités et déformé ses raccourcis.

Il faut d’ailleurs rendre justice à Aymeric Caron et écarter l’accusation d’antisémitisme dont il a pu faire les frais. Aymeric Caron n’est pas antisémite, il n’est rien. Il existe d’authentiques antisémites qui camouflent derrière leur prétendu intérêt pour la cause palestinienne leur philosophie d’esclaves consistant à ne pouvoir se définir qu’en fantasmant un ennemi idéal et à nommer cela une pensée. Aymeric Caron n’en est pas là. Lui symbolise une autre dérive, assez semblable cependant à la précédente, celle d’une gauche paillettes qui n’a plus d’autres outils de pensée qu’un manichéisme opportuniste qui a assuré sa domination médiatique mais la condamne aujourd’hui à une triste sclérose. Les représentants de la pensée unique ont pratiqué avec tellement de bonne conscience la politique de la terre brûlée qu’ils ont calciné tout ce qui pouvait leur tenir lieu de doctrine et de discours. Ils ne sont plus rien et ressemblent à ces personnages de Beckett réduits à ressasser inlassablement des anathèmes qui ne signifient plus rien. Le politiquement correct va, semble-t-il, peiner de plus en plus à étendre les incendies provoqués par ses propres pyromanes, qu’ils soient devenus complètement incontrôlables comme Dieudonné ou qu’ils se prennent simplement les pieds dans le tapis comme Aymeric Caron.

L’atmosphère de ce pays devient chaque jour un peu plus irrespirable, et ce n’est pas seulement dû aux micro-particules. Il convient donc de désigner quelques responsables de la dangereuse dégradation du climat social et politique avant que nos amis du désastre ne se drapent dans leur dignité offusquée pour proclamer qu’ils avaient bien pronostiqué un retour de la haine dont ils auront finalement été les principaux artisans. En attendant, il est déjà utile de rappeler aux indignés à la carte ce qui est sans doute trop choquant à reconnaître pour eux : c’est que les victimes de Fofana et de Merah étaient françaises et qu’en vertu d’une forme de solidarité nationale qui semble sans doute aujourd’hui surannée, on pleure d’abord les victimes de la haine et de la violence parmi ses concitoyens et dans son pays avant d’aller chercher chez les conflits des autres les raisons d’excuser leurs meurtriers.

De l’idée malsaine d’instaurer une sorte de dîme rétro-historique très sélective à la tentation de vouloir faire passer les assassins pour des martyrs au nom de la solidarité palestinienne, l’hygiène de l’indignation commence à faire tache.

Allez Sochaux !

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sochaux stade bonal

Hier soir, alors que je faisais part de mon bonheur après la victoire sochalienne à Rennes, mon camarade Philippe G. s’adressait à moi dans ses termes : « Te voir exulter en même temps et pour le même club que Pierre Moscovici[1. L’ami en question connaît assez bien Pierre Moscovici, lequel est effectivement l’élu de la circonscription Audincourt-Sochaux.] est une preuve de plus que le foot est un sport formidable ». Comme tu as raison, Philippe. Cette soirée restera sans doute gravée dans ma mémoire comme celle des finales gagnées au Stade de France, en 2004 et 2007, ce match à Bonal contre le Borussia et ce panneau qui affichait en lettres d’or Sochaux 4-Dortmund 0, celle où j’ai pleuré devant le poste lorsque je vis Mickaël Madar rater son pénalty en 1988 en finale de Coupe de France, ou encore, last but not least, cette fin d’après-midi de décembre 1980 où le Gaulois Revelli revint en peignoir sur la pelouse enneigée fêter la qualification du FCSM contre l’Eintracht Francfort en coupe d’Europe.

Je peux parler de football très sérieusement, mais quand j’évoque Sochaux, on entre dans l’irrationnel, dans la passion amoureuse. C’est l’enfant de dix ans qui s’exprime, celui qui portait fièrement les couleurs jaune et bleu quand il se rendait à l’entraînement chaque mercredi après-midi. Dans un autre papier, j’avais déjà confessé cette passion qui confine à la religion. Et pourtant, au cœur du mois de janvier, j’ai bien cru que je devenais athée. Pour la première fois, j’avais quitté un match à Bonal avant la fin. Sochaux venait d’encaisser un second but contre Montpellier et les derniers espoirs de maintenir le club en Ligue 1, semblaient s’envoler. La colère m’avait envahi. Les joueurs n’étaient plus dignes de l’Histoire qu’ils étaient censés incarner. Le naufrage était inéluctable, avec une dizaine de points de retard sur l’équipe classée 17e, sous ligne de flottaison synonyme de maintien. Aux copains, j’avais dit en partant : «  Je vous laisse mon abonnement. Je reviendrai, peut-être. Pourquoi gâcher des samedis soir que je pourrais passer en famille et faire 160 kilomètres pour voir ça ? ». Et je ne suis jamais revenu, depuis. Pourquoi ? Parce que l’équipe s’est mise à nouveau à gagner, un match, puis un second, puis un troisième. Et que je me suis finalement persuadé que j’étais peut-être cette année le chat noir qui hantait le stade. Là, on va au-delà de la religion. Car le footeux est superstitieux. Au point que parfois, il change même son itinéraire entre le parking et le stade pour ne pas perdre comme la dernière fois. Parfois, il ne reprend plus le bonnet synonyme de défaite humiliante et se gèle les oreilles pendant tout un match dans la froideur des hivers sochaliens. Vous allez me dire : « C’est complètement con. ». Et c’est vrai. Mais pourtant, même si un supporteur d’Evian-Thonon-Gaillard me donnait un million d’euros pour que je vienne hanter Bonal samedi prochain, je resterais chez moi. Et pour le coup, si l’idée folle me venait d’accepter, je suis certain que mes potes me vireraient du stade en arrivant. Cela me rassure, d’ailleurs. Je ne suis pas seul à être complètement con. Car, voyez-vous, si j’y allais et que Sochaux ne gagnait pas et descendait en Ligue 2, je m’en voudrais pour le restant de mes jours. C’est cela l’amour d’un club pour le gamin de dix ans que je suis resté lorsqu’on évoque le FC Sochaux.

Samedi, Sochaux recevra Evian. Une fois n’est pas coutume, mon club de cœur a aujourd’hui la faveur des pronostics après sa fantastique remontée, sans précédent depuis la mise en vigueur de la victoire à trois points. C’est dangereux. Après avoir eu le droit de disputer cette sorte de finale dans un stade plein comme un œuf et acquis à sa cause, rien n’est plus périlleux que d’aborder ce match dans un contexte de confiance excessive. Samedi soir, vers 22h50, je pleurerai. De tristesse ou de joie, mais je pleurerai. Parce que c’est Sochaux et que je suis un gamin de dix ans.

*Photo : PATRICK GARDIN/AP/SIPA. AP20191927_000007.

Kundera badine avec l’amour

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milan kundera fete insignifiance

Dans La Lenteur, Milan Kundera plaçait ces mots dans la bouche de son épouse Véra : « Tu m’as souvent dit vouloir écrire un jour un roman où aucun mot ne serait sérieux. Une Grande Bêtise Pour Ton Plaisir. » Vingt ans plus tard, pour notre grand plaisir, ce rêve est enfin exaucé. Inaugurée en 1968 par une mémorable Plaisanterie, l’œuvre de Kundera s’achève ainsi, avec La Fête de l’insignifiance, par une plaisanterie suprême : un hommage fantasque à la tendresse de Staline et à l’inoubliable pisse de Kalinine. La Fête de l’insignifiance ? Elle est une ultime Valse aux adieux souverainement irresponsable et profonde. Elle est belle comme la rencontre de la mort et d’une plumette. Belle comme la rencontre de la cruauté et de la bonté devant 24 perdrix sempiternellement immobiles. Comme la rencontre de la mère-néant et d’une autre mère, « sortie des vers de Francis Jammes. Accompagnée d’animaux souffrants et de vieux paysans. Au milieu des ânes et des anges. » Belle comme la rencontre du grand chasseur Staline et du perroquet de Bourenbouboubou dans un champ de nombrils carnivores.

Après trois romans français qui avaient renoncé à la construction en sept chapitres de tous ses romans tchèques, Kundera revient à la magie du chiffre 7 redéployée dans une œuvre infiniment dense et concise. Nous sommes à Paris au mois de juin, non loin du jardin du Luxembourg : suivons donc les pas dansants et imprévisibles d’Alain, Julie, Charles, Caliban, D’Ardelo, Ramon, La Franck, Madeleine – et, surtout, surtout, gardons-nous d’oublier le sublime Quaquelique, le bouleversant coquelicot de l’insignifiance ! Après cinquante ans de tâtonnements maladroits, Kundera atteint enfin sa maturité esthétique.[access capability= »lire_inedits »]

Au commencement était le nombril. Le nombril dénudé des jeunes filles gambadant gracieusement par les rues de Paris. La Fête de l’insignifiance est une exploration existentielle de l’insondable mystère du nombril. De ce glissement de plaques tectoniques, de cette mutation métaphysico- érotique au gré desquels le nombril a détrôné les trois autres « lieux d’or ». Ce nombril si jeune et si désinvolte qui a frappé d’un soudain vieillissement le sexe, les seins et le cul pour s’accaparer désormais à lui seul toute la gloire du corps féminin. La Fête de l’insignifiance parvient à fondre en une unité esthétique indissoluble une bouffon- nerie mélancolique et un cauchemar féerique. En ceci, elle se rattache aux deux romans de Kundera qui sont peut-être, à mes yeux, les plus beaux de tous : Le Livre du rire et de l’oubli et L’Identité. Les noires et vénéneuses fleurs du nombril me semblent nées de leur terreau obscur. Mais la parenté secrète entre ces deux œuvres et La Fête de l’insignifiance réside également dans les nouvelles variations apportées à plusieurs de leurs thèmes romanesques : les anges (les anges !) ; l’infime frontière entre sens et non-sens ; les enfants comme agents d’une euphorie totalitaire ; la fin de « l’illusion de l’individu », l’engloutissement de la singularité dans une indifférenciation aussi  souriante que cauchemardesque.

Mais qu’est-ce qui échappe au vent noir de l’insignifiance ? La solitude ; la beauté de la nature ; l’amitié ; l’humour (même s’il connaît des crépuscules) ; l’art ; la splendide bonne humeur ; la chasteté et la pudeur ; le ridicule des  « excusards » ; la bonté.

Les considérations les plus noires avoisinent dans La Fête de l’insignifiance avec des scènesd’un comique irrésistible : un délicieux dialogue amoureux portugo-pakistanais ; les multiples apparitions des deux personnages les plus attendrissants du roman : le chaleureux Staline et l’im- mortel Kalinine. Enfin, les irrésistibles aventures de Quaquelique, le prince de l’insignifiance, l’insurpassable Don Juan de l’ère du nombril. « Parler sans attirer l’attention, ce n’est pas facile ! Rester inentendu, cela demande de la virtuosité ! […] Son petit visage, superbement inintéressant, rayonna. » Sans Quaquelique, comment pourrions- nous donc saisir combien l’insignifiance est précieuse et digne d’amour ?

Il existe toutefois un autre mystère que celui du nombril : pourquoi les métaphores romanesques de Kundera sont-elles si peu insignifiantes ? Si denses ? Si belles ? Pourquoi leur ambiguïté et leur beauté se gravent-elles en nous, nous habitent-elles de la sorte ? Parce qu’elles sont nées d’une incarnation radicale. Parce que les rêves de Milan Kundera ne sont pas des rêveries, des fuites, mais une plongée créatrice et sensible dans les entrailles du réel. Parce que la matrice de son imagination onirique n’est pas une tête mais un corps vivant tout entier, dans la singularité absolue et nocturne de son incarnation.

Et puis, il y a deux mères. Deux mères sans nom. L’une, presque invisible, la mère de Charles, qui « est un ange » de bonté, vieille paysanne à l’agonie. L’autre, la mère d’Alain, la reine noire. Son personnage magnifique est beaucoup plus développé dans le roman. Elle prononce à la fin de la cinquième partie une imprécation gnostique somptueuse contre la procréation et la Création tout entière, qui est peut-être le passage le plus beau du roman, une malédiction contre l’immense arbre des générations né de la première femme anombrilique, contre toute l’histoire humaine et l’arbre de chair reliant tous les corps humains à travers le temps.

En tant que catholique, on comprendra que je ne puisse donner mon entière bénédiction au gnosticisme qui affleure par instants dans l’œuvre de Kundera, même si j’en admire la vigueur spirituelle… Je suis heureux que cet appel gnostique ne soit pas esseulé, qu’il reçoive si souvent la visite des anges d’un catholicisme paysan très enfoui. L’œuvre de Kundera, pour tout dire, est empreinte d’un amour et d’une tendresse infinis pour le corps humain, pour notre misérable et miraculeuse incarnation sexuée, qui en font un gnostique pour le moins douteux.

Milan Kundera a accepté de nous donner un bref entretien. En pakistanais.

Causeur. Isoulout noombriliouch booz-booz zami stalyniouch zame baba ? Milan kundera. Quaquelico brunino…ah…

Solout quaquelyquooz zoumbala-zoumbalouch baba bam kalynyniouch ? Nobido truno. Nobido. Nobido !

Nambaha goumbalout mblou-mblou bam baba ynzygnyfykanz festalouz ptakovinooz calybaniouch d’ardelam- d’ardelam ? Nobido truni. Nobido, nobido, baf ![/access]

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21549231_000001.

Le théâtre et la grâce

monde feu stern

 

Carmel de Echt, Hollande, 1940-42. Deux panneaux de bois ouvragés plantent le décor ; mobile, et d’un rouge éclairci qui souligne le jeu du drame et de l’espérance, cette clôture s’ouvre et se referme au rythme des trois actes, au rythme d’une parole dont l’équilibre est menacé. Comme le destin des tragédies grecques, l’ombre des autorités nazies pèse en effet sur ces dialogues avec sa mécanique,  sa fatalité, commandée par l’idéologie. Les Juifs de Hollande seront déportés et toute illusion d’indulgence (les Juifs convertis au catholicisme avant 1941 pourraient être épargnés, laissent entendre les nazis) est une feinte tragique, un mensonge au service du projet de destruction massive. Les évêques de Hollande croient pouvoir éviter le piège. Gardiens du troupeau, gardiens de la Parole, ils portent la responsabilité du drame qui s’élabore contre leur gré : faut-il prendre le risque de parler et tenter de convaincre le camp du mal qu’il est encore capable du bien ? Faut-il se taire, au nom des vies à protéger ?

Mais si le péril s’abattait sur elles, alors il faudrait supporter la culpabilité d’avoir gardé le silence.  Le dialogue des évêques s’inscrit dans la longue tradition des délibérations qui précèdent le martyre : le Polyeucte de Corneille, les carmélites de Bernanos, les évêques de Juliane Stern ont ceci en commun qu’ils se laissent traverser par une Parole qui les dépasse et dont ils ne peuvent que témoigner, quel qu’en soit le prix, les eût-elle, cette parole, privés eux-mêmes du martyre qu’ils désirent, les eût-elle, cette parole, condamnés à porter eux-mêmes la responsabilité du drame qu’ils avaient tenté d’éviter. Dans la mêlée des doutes et des interrogations, portés par des acteurs de talent, une voix claire, une voix lumineuse traverse les actes de tout son éclat. Sœur Thérèse Bénédicte de la Croix brûle d’une lumière plus puissante que les flammes dramatiquement superficielles de ce monde en feu. Clouée sur la croix dont elle embrasse dès le début la tendresse et le prix, Edith Stein évolue d’une scène à l’autre avec une humanité bouleversante : philosophe d’un nouveau genre, elle se réjouit des intuitions sensibles de la phénoménologie, poète, elle communie au ciel de Hollande qui n’a jamais paru aussi accessible, juive, sa conscience brûle d’appartenir au mystère du peuple élu. D’un bout à l’autre, la pièce brûle bien davantage du feu de la foi que du brasier nazi. La vie continue au carmel : on y balaie, on y prie, on y plaisante même. L’expression du mal se réduit au discours scandé, saccadé du tambour de ville qui clôt chacune de ces trois journées, mesure de la mécanique fatale, comme le coryphée des tragédies grecques, impuissant à formuler une parole qui soit libre. Rien ne peut enrayer le désir d’extermination.

Finalement, les nazis prennent la décision que tous redoutent. Pour punir l’audace des évêques, tous les juifs de Hollande, non seulement les avérés mais aussi les convertis de longue date, seront déportés. Dans le dernier acte, l’angoisse du père spirituel d’Edith vient tendre à l’extrême le ressort tragique. Comme chez Bernanos, l’âme du prêtre, figure incandescente de l’espérance, est le lieu fragile du combat entre la grâce et l’obscurité du mal. La grâce ménage la possibilité de l’aveuglement pour manifester avec d’autant plus d’éclat le mystère du salut. Elle ménage aussi finalement la possibilité de l’échec. C’est l’angoisse du jardin des oliviers, c’est le Christ mort, pantelant dans les bras de sa mère, c’est la solitude des apôtres qui ne croient plus, qui n’espèrent plus, c’est cette étoile jaune accrochée à la poitrine d’Edith, ce sont ces bourreaux absurdement alignés dans leurs blousons de cuir noirs, incapables de prévoir, jusqu’au bout, la possibilité d’une résurrection, la perspective d’une rédemption. Le Monde est en feu réconcilie le théâtre avec la grâce, il réconcilie le théâtre avec lui-même. On aurait tort de vouloir se priver d’une telle nourriture.

Juliane Stern, Le Monde est en feu, L’œil du Prince, 2013.

Mercredi 14 et jeudi 15 mai 2014 (à 20h30) au Théâtre de Ménilmontant.

Réservations : resa@menilmontant.info et 01 46 36 98 60

*Photo : Céline Barbarin.

Folies à Pigalle

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louis sanders pigalle fernand

Hiver 1978, Pigalle macère dans sa crasse. L’écrivain Louis Sanders, Grand Prix du Roman noir du Festival du film de Cognac et sapeur-pompier bénévole dans sa commune, sort sa grande échelle pour nous hisser au-delà du boulevard de Clichy, dans cette zone interlope qui s’étend jusqu’à la Butte Montmartre. « C’était étrange de vivre dans le XVIIIème, sur la Butte, au-dessus de tout ça, et d’avoir tout ça aussi près de chez soi. Tous les travelos arabes et brésiliens dans les rues qui montaient aux Abbesses » écrit-il.

Le décor glauque est planté, les héros déglingués vont pouvoir arpenter le bitume. La chute de M. Fernand  a le goût amer des sorties de boîtes, des petits matins poisseux, des stripteaseuses rhabillées, des rêves évaporés, de ces dizaines de vies à la dérive. Le dernier roman de Sanders empeste le Chivas bu au goulot et les Kool fumées à la queue leu leu. Les trois règles élémentaires du polar sont respectées : déviance sociale, amoralité de rigueur et descente aux enfers. L’abus d’alcool ne nuit pas à la qualité littéraire, au contraire, il corse l’intrigue. On ne fait pas un bon polar avec de bons sentiments. Le lecteur demande sa dose de trognes pas possibles, de destins fracassés et de coups bas. Le lecteur est un salaud, il veut bien se salir l’esprit pas les mains.

Louis Sanders se charge de cette sale besogne en exécutant un roman noir aussi plombant qu’un meeting post-électoral du PS ou qu’une allocution d’un député centriste. Fernand Legras, vague réminiscence du vrai Fernand Legros, personnalité sulfureuse des seventies, vend de faux tableaux comme d’autres truquent les grands millésimes de Bordeaux ou construisent sur des terres immergées. C’est un flibustier de la carambouille, un arnaqueur pathétique qui capte l’assistance avec des manières grandiloquentes et un vague passé hollywoodien. Ce héros scintillant habillé comme un Bee Gees, bagousé à la Liberace et roulant dans une Rolls Silver Shadow cabossée à la façon des proxénètes new-yorkais attire les emmerdes, il patauge même dedans. « Ici, il était un prince, dès qu’ils (lui et son chauffeur) arriveraient dans le VIIIème cossu il risquait de devenir un clown, un pitre, un escroc ». Sanders croque le Pigalle d’avant la grande lessiveuse quand les rues étaient vraiment grises et les mines patibulaires.

C’était avant que Paris ne se gentryfie et ne devienne un parc d’attractions pour touristes du Nouveau Monde. En quelques lignes, Sanders saisit toute la misère humaine, les chutes inévitables, vertigineuses. « Elle approchait de la cinquantaine, et elle prenait trop le soleil, elle était extrêmement blonde, mais pas mal, avec des gros bijoux en verre, comme dans les parfumeries, et un ou deux vrais diamants qui venaient se cacher au milieu de tout ça. On sentait qu’elle avait vécu ». On y est, on la voit cette patronne de boîte en mal d’amour poser un regard las sur cette piste de danse et tous ces  corps malhabiles. Sanders, économe en mots, en dit long sur la Scoumoune. Il se fait même parfois tragédien.

À quoi reconnaît-on un polar réussi ? On y croise une baronne camée, un commissaire de Police accro aux cabines d’UV, un vrai-faux Dufy, forcément un parrain corse et un avocat véreux, si on ajoute le talent d’écriture pour les atmosphères pesantes, le voyage dans ce Paris sombre a de quoi vous faire oublier le nom de l’ex-Premier ministre. Comme s’appelait-il déjà ?

La chute de M. Fernand, Louis Sanders, Policiers Seuil.

*Photo : SEL AHMET/SIPA. 00498177_000028.

La Libye, c’est bon pour les affaires

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Malgré ce qu’on peut en croire ici, l’affaire étrangère qui secoue en ce moment la classe politique américaine ne provient ni d’Ukraine, ni du Nigéria –deux sujets qui font largement consensus. C’est en effet la Libye qui provoque un étripage général entre démocrates et républicains. 

On vient d’apprendre que la Chambre des représentants a voté en faveur de l’ouverture d’une nouvelle enquête (la dixième, affirment les exégètes !) concernant l’attaque du 11 septembre 2012 contre le consulat des États-Unis à Benghazi.  Ce raid, attribué à l’une des innombrables milices islamistes locales, avait notamment coûté la vie à l’ambassadeur américain en Libye. D’après l’édito assez furibard publié le 8 mai par le  New York Times, l’opposition espère par cette manœuvre transformer « une tragédie en scandale » et envoyer au passage un message d’anti-obamisme radical aux électeurs les plus à droite, ce qui n’est pas inutile en pleine période de « fundraising » pour les élections de novembre prochain.

Sans aller jusque-là dans le soupçon, la plupart des observateurs notent que ce n’est pas tant le président qui est dans le collimateur des républicains que son ancienne responsable aux affaires étrangères. C’est une certaine Hillary Clinton qui était secrétaire d’Etat au moment du drame de Benghazi.

Selon ses détracteurs, Mrs Clinton a dans cette affaire fait preuve de faiblesse, de défaillances, ou pire encore : juste après l’attaque, un représentant républicain de l’Utah, Jason Chaffetz avait dénoncé « l’effort concerté du département d’Etat et de la Maison Blanche pour réduire les mesures de sécurité à Benghazi  »

Chez les républicains les plus durs, on espère bien évidemment que cette énième enquête parviendra à convaincre une partie significative des électeurs qu’Hillary est une incompétente voire une menteuse : il en serait alors fini de ses ambitions pour la prochaine présidentielle. Et là, moi, je m’interroge.

Je ne m’interroge pas sur le degré de culpabilité ou l’innocence d’Hillary, il y a des gens bien plus qualifiés que moi pour ça. Non je me pose des questions sur la méthode utilisée.

Un acharnement judiciaire, s’appuyant sur une vieille affaire libyenne, pour discréditer aux yeux de l’opinion un éventuel candidat à la présidentielle ? Avant même la signature du traité transatlantique, les Américains ne se gênent pas pour copier sans vergogne les spécialités françaises.

Pire qu’un réac, deux réacs !

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denis tillinac didier goux

« Chuis un gros réac ! » grognait un soir Joey Starr sur le plateau de Laurent Ruquier pour promouvoir son duo musical avec le jeune rappeur Olivier Besancenot. C’est dire si le mot et la chose sont désormais galvaudés.

La réaction serait-elle le dernier conformisme de notre temps ? Pour en avoir le cœur net, j’ai lu deux pamphlets, celui de Didier Goux et celui de Denis Tillinac1 qui ont fleuri avec le printemps.

Accusé Didier Goux, levez-vous ! En territoire ennemi  est composé de centaines d’articles tirés de son blog. Volontiers taquin, cette figure de la réacosphère à l’écriture déliée se fabrique une mythologie personnelle où « Modernœud » fait figure d’homo festivus lobotomisé par le consensus démocratique. Muray, reviens, ils sont devenus fous de toi ![access capability= »lire_inedits »] Sans surprise, Goux résiste rarement à la tentation du « C’était-mieux-avant ». Pour le meilleur, quand il pleure le petit peuple parisien disparu et regrette les banlieues rouges où le titi trinquait avec l’immigré intégré. Pour le pire, quand la rébellion confine à la récrimination contre une supposée cinquième colonne mahométane en France. Celui qui dégaine hardiment ne vise pas forcément juste. Si le changement de peuple provenait d’un plan concerté, il suffirait en effet d’en traquer les instigateurs pour l’enrayer.

C’est l’une des limites de l’imprécateur réac que de céder trop facilement à ses mouvements d’humeur. Sa prose violente n’en produit pas moins des aphorismes d’une rare acuité. « Nous sommes la première génération à ratiociner sur le monde futur sans nous être jamais souciés de l’état dans lequel nous mettions le nôtre. » Ce diagnostic renvoie à celui du post-situ Jaime Semprun : une fois le chaos établi, la question n’est plus tant de savoir quel monde nous lèguerons à nos enfants, mais quels enfants nous laisserons à ce monde…

Menotté dans le box des accusés à deux pas de son compère, Denis Tillinac joue des coudes. Sa nouvelle image cathodique ne laisse pas de surprendre : comment ce chiraquien bon teint, brillant paysan des lettres innocemment attaché à sa flognarde corrézienne, a-t-il pu se faire caricaturer en identitaire white trash ? Ne cherchez plus, son fardeau s’appelle Du bonheur d’être réac. Certains progressistes aux idées courtes fulminent contre ce panégyrique des valeurs déchues, à la fois aristocratiques et populaires : honneur, humour, désinvolture, contemplation, lenteur, tolérance… Un inventaire à la Prévert n’y suffirait pas ! Tombeau pour les mousquetaires disparus, cet hymne au réac révèle un antimoderne conséquent, tantôt écolo (« Aucune utopie n’enrayera le cycle des saisons et ne distraira l’homme de ses passions immémoriales »), tantôt déroutant (« La terre et les morts de Barrès : très peu pour moi. Mes affinités électives n’ont pas de frontières, ma libido non plus »). On n’accusera pas le styliste d’Auriac (son village corrézien) de manquer de Goux tant il pose en rebelle sans cause. Ses colères intransitives, quoique mesurées, reprennent le flambeau de la « droite d’Artagnan »[1. Le retour de d’Artagnan, Denis Tillinac, La Table Ronde, 1994.], qu’il rêvait aussi irrévérencieuse, résolue et frondeuse qu’un Gascon. L’anti-UMPiste primaire que je suis a bu du petit lait au détour de certaines pages : « Par les temps qui courent, qu’est-ce que la droite ? Rien de plus qu’une suite d’allergies : à la fiscalité, au laxisme pédagogique et judiciaire, aux rigidités du droit du travail […] courtes en bouche et entachées de démagogie. » Tillinac n’accorde pas plus de crédit aux marges extrémistes de la droite classique, puisque ses flèches atteignent bien-pensants ET « ultras », cette frange dévoyée de l’anticonformisme.

Qu’est-ce que l’« ultra » ? Au fond, il ne s’agit que du rival mimétique des « bien-pensants » qu’il abhorre et croit combattre. L’extrémiste se pense radical mais n’aperçoit que l’écume des choses, et se contente d’inverser les catégories ineptes de ses ennemis : au simplisme du « pourtoussisme » répondra la tentation du quant-à-soi, à l’ouverture tous azimuts, la dérive sectaire, etc. Civitas-Osez le féminisme, même combat !

Goux et Tillinac ayant conscience que l’art du contrepied systématique ne peut tenir lieu de réflexion, leurs analyses gagnent en précision lorsque le doute les assaille. En territoire ennemi s’enrichit ainsi d’une métaphore de la pensée binaire, lorsque Goux met en scène  « Modernœud » à la poursuite de son ennemi intime « Groréacq ». Lancés à bride rabattue dans le même véhicule, disposant l’un et l’autre d’un frein, d’un accélérateur et d’un volant, les deux personnages « se rendent compte alors que tout est foutu et qu’il ne leur reste plus qu’à imputer à l’autre la totalité du désastre imminent en sautant en marche de la voiture juste avant le premier virage ». Hélas, Goux a le nez creux. La fin de toutes les contradictions qui faisaient le sel de la vie touche tout aussi bien le réac râleur que le progressiste ravi de la crèche. Venant d’un nostalgique impénitent, qui se rêve en écrivain balzacien du XIXe siècle, un tel exercice d’équilibrisme frôle le grand écart. Au fond, la principale qualité du réac est peut-être d’être là où on ne l’attend pas.[/access]

En territoire ennemi, Didier Goux, Les Belles Lettres, 2014.

Du bonheur d’être réac, apologie de la liberté, Denis Tillinac, Équateurs, 2014.

*Photo : BALTEL/SIPA/SIPA. 00681432_000010.

Réflexions sur un tumulte

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L'Académie Française accueille Amin Maalouf au siège de Montherlant

L'Académie Française accueille Amin Maalouf au siège de Montherlant

Je ne me suis pas réveillé, un beau matin, en me disant que je devais me présenter à l’Académie française pour couronner mon oeuvre et accomplir ma destinée. Je n’ai jamais pensé, en effet, que cette vénérable institution et moi, nous étions faits l’un pour l’autre. Je ne me prenais pas pour un grand écrivain et je la trouvais un peu « Vieille Dame ».

Son âge avancé m’apparaît aujourd’hui comme son plus bel atout : l’Académie représente la tradition, la mémoire, les morts, le refus, pour parler comme Chesterton, de « se soumettre à l’oligarchie étroite et arrogante de ceux qui ne font rien de plus que se trouver en vie ». Mais le doute ne m’a pas quitté : je sais tout ce que je ne sais pas, je n’ignore rien de ce qui me manque. Il a donc fallu l’insistance amicale de Pierre Nora et de quelques autres académiciens pour que je franchisse le pas et que, trois semaines avant le scrutin, je présente ma candidature.

Quand je méditais sur le pourquoi de cette décision prise in extremis, j’étais perplexe : je ne trouvais aucun motif irréfutable. Heureusement, j’ai été tiré de mon embarras par la campagne politique qu’ont déclenchée contre moi quelques habits verts rouges d’indignation. « Avec Alain Finkielkraut, a dit l’un d’entre eux, c’est le Front national qui entrerait sous la Coupole. » L’antifascisme délirant qui s’exprimait là donnait une raison d’être à mon ambition.[access capability= »lire_inedits »] Son insoutenable contingence acquérait, tout à coup, le poids de la nécessité. Je devais être élu, non parce que je le méritais (de cela je ne serai jamais sûr) ni pour être décoré mais pour faire échec, au moins cette fois, à l’impudence de l’idéologie. On me demande maintenant de tourner la page et de jeter le voile de l’oubli sur les attaques qui ont précédé cette élection. C’est l’usage et j’aurais d’autant plus mauvaise grâce à ne pas le respecter, au moment d’entrer dans la maison de la bienséance, que j’ai obtenu la majorité dès le premier tour.

L’honneur cependant me commande de faire une exception : Danièle Sallenave. Trop c’est trop : le temps est  venu pour elle d’assumer la responsabilité de ses paroles et de ses actions. Sa trajectoire, de surcroît, est instructive : elle en dit long sur la confusion du temps. Nous avons été proches jadis, Danièle Sallenave et moi : nous avons créé ensemble la revue Le Messager européen. En 1992, à l’appel de Claude Lanzmann, elle a rejoint, sans préavis, le comité de rédaction des Temps modernes. J’en ai pris mon parti : que pouvais-je faire d’autre ? Au bout de quelques années, pour des raisons que j’ignore, elle a quitté Les Temps modernes. Après ces deux ruptures successives, elle a fait un séjour dans les territoires occupés par Israël et elle est revenue avec un livre à la gloire de la cause palestinienne. En 2000, quand Renaud Camus a été accusé d’antisémitisme pour certains passages de son journal La Campagne de France, Danièle Sallenave a pris la défense de l’écrivain qu’elle connaissait depuis longtemps avec un zèle fervent. « Elle appartenait au groupe de mes partisans “ultras”, réconfortant par sa loyauté sans doute mais un peu inquiétant par les excès de son enthousiasme », confie Renaud Camus dans son journal de l’année 2000 : « Les passages qu’on me reproche, elle les jugeait trop modérés, c’était à peine un dixième de la vérité, à l’en croire ! Et de citer le cas du directeur de je ne sais quelle chaîne de télévision qui aurait la double nationalité française et israélienne et qui serait colonel dans l’armée d’Israël.»[1. K.310. Journal 2000, P.O.L, 2003, p. 190-191.] Toutefois, lorsqu’il s’est agi de signer une pétition réclamant pour Renaud Camus la possibilité de se défendre tout en exprimant des réserves sur les passages qui lui étaient reprochés, Danièle Sallenave, à la surprise générale, s’est dérobée et, au journaliste du Monde qui l’interrogeait, elle a expliqué : « Ce ne sont pas des réserves que je ressens, mais le désaccord le plus total. »

Pourquoi ce revirement ? Pour ne pas compromettre dans le soutien à un écrivain qualifié de « maurrassien » par le parti intellectuel la pureté de son engagement contre Israël et le lobby sioniste en France. C’est donc vierge de toute accointance douteuse que, le 4 juin 2002, Danièle Sallenave a publié dans Le Monde un article coécrit avec Edgar Morin et Sami Naïr : « Israël-Palestine : le cancer ». En voici quelques extraits : « Ce qu’on a peine à imaginer, c’est qu’une nation de fugitifs issus du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations non seulement en “peuple dominateur et sûr de lui” mais, à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier […] Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les juifs, qui furent victimes d’un ordre impitoyable, imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité […] Dans les derniers temps de la reconquête de la Cisjordanie, Tsahal s’est livrée à des actes de pillage, destructions gratuites, homicides, exécutions où le peuple élu agit comme la race supérieure. »

Je n’ai jamais pensé qu’Israël était au-dessus de tout soupçon mais j’ai été, comme beaucoup d’autres, effaré et blessé par cette diatribe qui puisait tous ses arguments et toutes ses images dans le répertoire de l’antinazisme. Depuis lors, l’hitléro-sioniste que j’étais a révélé, en écrivant L’Identité malheureuse, son autre vrai visage : celui d’un suppôt de Marine Le Pen, c’est-à-dire non seulement d’un réactionnaire mais d’un fasciste français.

Malgré tous les efforts déployés par Danièle Sallenave, cette double accusation ne m’a pas été fatale. Elle n’a pas empêché mon élection, mais j’y vois davantage que la pénible lubie d’une intellectuelle amère. Elle ouvre, l’air de rien, un nouveau chapitre de l’histoire du francojudaïsme.

L’antisémitisme hitlérien ayant rappelé au juif « l’irrémissibilité de son être », comme l’écrivait Lévinas en 1947, l’idée d’un accomplissement des promesses messianiques par la patrie de la Révolution et des droits de l’homme ne peut plus être à l’ordre du jour. La France n’est plus une Terre promise pour les juifs. Mais elle ne l’est pas davantage pour les autres Français. Ce qui s’esquisse face aux gros bataillons du nouvel antiracisme, c’est la communauté de destin inattendue des «sionistes» et des «souchiens».[/access]

*Photo : Thomas Leplus.

Hollande, Hamon et Robespierre

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Le tout nouveau président UMP de la communauté urbaine de Marseille Provence Métropole, Guy Teissier, vient d’avoir une idée : il veut débaptiser la Place Robespierre, sise dans le IXème arrondissement de Marseille (à Mazargues, pour ceux qui connaissent) et lui donner le nom des Nazet, amis du félibrige et de la culture provençale. C’est la seconde fois qu’on nous fait le coup — déjà, en 1999…


J’aime bien le félibrige, même si le mouvement a fini par rassembler un grand nombre d’imbéciles heureux. Mais j’aime encore plus Robespierre, sans lequel nous serions retombés dans une monarchie glauque (sans lequel il n’y aurait pas eu Bonaparte ni de Code civil : c’est au passage le frère dudit Robespierre qui a distingué à Toulon le jeune officier d’artillerie).
Horreur et putréfaction ! Signez vite la pétition mise en place par les amis de Robespierre, de la Convention et de la République. Il y a très très peu de rues ou places Robespierre, en France, alors que des rues Danton, l’organisateur des massacres de septembre, on ne sait plus qu’en faire.
Les informations sur l’œuvre exact de Maximilien ne vous sont pas nécessaires, ô mes féaux, mais cela va mieux en le disant :

C’est Robespierre qui pour la première fois, à la mi-décembre 1790, employa la formule « Liberté, Egalité, Fraternité ».
C’est lui qui a donné et proposé la citoyenneté pour les Juifs, qui a proposé l’abolition de l’esclavage, qui a fait voter la reconnaissance des enfants naturels, le premier à défendre le suffrage universel, le premier à aborder le non cumul des mandats, le premier à proposer le contrôle des prix de première nécessité…
Quant à la Terreur qu’on lui attribue…
C’est entendu, la guillotine fut la raison suffisante, comme disait Voltaire, de la mort de 15 000 personnes — plus ou moins. C’est entendu, il y eut quelques excès à Lyon ou Nantes. Mais cette violence est peu, comparée à celle exercée pendant des siècles par les Rois de France, qui cautionnaient les pires massacres et les tortures. Et tout adversaire que je sois aujourd’hui de la peine de mort, je recontextualise — en 1793, un certain 21 janvier, qu’en aurais-je pensé ?
D’autant que si l’on cherchait les vrais responsables de la Terreur, il faudrait bien davantage lorgner vers Fouquier-Tinville, Hébert, Vadier ou Barère — l’un des principaux responsables, aussi, de la répression vendéenne, et non Robespierre qui rappela Carrier dès qu’il fut mis au courant des fantaisies de ce dernier, qui faisait violenter les jeunes aristocrates du beau sexe par ses volontaires antillais, au cours d’orgies mémorables — avant de les expédier dans la Loire pour les fameux « mariages républicains ». Bouh le vilain. Même que Robespierre l’a fait guillotiner.
Le plus beau, c’est que la désinformation la plus abjecte règne chez les historiens. Mais les historiens, hein…
Alors, signez et faites signer la pétition !

Tout cela pour dire…
Au même moment, Hollande nous recompose la France du XVIIIème siècle et ses provinces. Sous prétexte que 22 régions, c’est 11 de trop. Efficacité, économies, etc. Faire des régions à échelle européenne, bla-bla-bla. Le modèle allemand, quoi.
Et Benoît Hamon s’est empressé de faire chorus, et s’apprête à territorialiser l’Education Nationale — quand vous serez sous la tutelle exclusive des potentats locaux à la Guy Teissier, vous ne viendrez pas me reprocher de ne pas vous avoir prévenus. Les profs sous la férule des grandes intelligences régionales, recrutement et sélection compris, ce sera intéressant.
C’est pour le coup que l’on multipliera les options régionales au Bac — notez qu’il y a déjà l’option Pétanque en Provence et l’option surf à Biarritz. Des points en plus pour compenser les faiblesses en maths.
Tout cela sent mauvais. Très mauvais. Moi, j’aurais la tête de Louis XVI — ah bon, vous n’aviez pas remarqué ? —, j’y regarderais à deux fois avant de rétablir l’Ancien Régime. Qui sait si un nouveau Robespierre ne traîne pas par là, à Arras ou ailleurs…

D’Aymeric Caron au CRAN, tous indignés!

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taddei caron ruquier

taddei caron ruquier

En France, on n’a toujours pas de pétrole mais comme on est aussi à court d’idées, on produit de l’indignation. Dans ce domaine, on peut même dire que notre pays excelle. Depuis bientôt trente ans que les artistes de la repentance et les grossistes en culpabilisation ont profité de l’engouement pour le charity business et le développement associatif pour peaufiner leurs boniments, ils ont eu le temps d’acquérir une véritable expertise professionnelle en la matière. SOS Racisme, CRIF, CRAN, MRAP et consorts ont compris rapidement que la compassion était une valeur médiatique et ont pris leur part dans l’édification d’un grand marché des changes de la revendication communautaire. Avec le complaisant soutien des pouvoirs publics, il est devenu tout à fait naturel de transformer le devoir de mémoire en stratégie de communication, l’antiracisme en religion d’Etat et l’antifascisme en concept fourre-tout et principale arme contre à employer contre tous ceux qui s’aviseraient de dénoncer l’inflation constante des revendications victimaires. Le sociologue Paul Yonnet a su, avec beaucoup de courage, dénoncer dans les années quatre-vingt-dix, dans son ouvrage Voyage au centre du malaise français, cette forme de racialisme inversé dont SOS Racisme a été le premier instigateur et dont le CRAN ou le MRAP sont les parfaits continuateurs. La logique a cependant été poussée si loin que les chefs de file des mutins de Panurge s’autorisent aujourd’hui toutes les absurdités, allant parfois jusqu’à indisposer leurs propres coreligionnaires. C’est le cas du CRAN et c’est celui d’Aymeric Caron.

Commençons par le CRAN. Le Conseil Représentatif des Associations Noires, dont l’acronyme seul est la démonstration éclatante de ce que Paul Yonnet avait payé si cher de vouloir expliquer avec trop de lucidité, va très loin dans le ressentiment identitaire et l’instrumentalisation victimaire. Si loin, que, par la voix de son représentant, M. Louis-Georges Tin, on apprend que le CRAN a décidé, à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, de réclamer aux institutions et aux descendants des familles impliquées dans la traite négrière une compensation financière pour les crimes de leurs aïeux.

On se doute que la démarche ressemble plus à un appel discret à la réévaluation des subversions versées par les collectivités territoriales qu’à une entreprise réellement susceptible d’aboutir, bien que Louis-Georges Tin ait tout de même la menace débonnaire. «Nous les invitons à rentrer en contact avec des associations ou des municipalités pour voir comment elles pourraient contribuer d’une manière ou d’une autre à des réparations», explique Louis-George Tin. «En fonction, nous verrons si nous donnons des suites judiciaires». Grand prince le Louis-Georges tout de même…

Le ridicule de la démarche peut faire sourire. Il conserve pourtant quelques aspects inquiétants. Quelles mesures serait prêt à réclamer le CRAN pour que les descendants des « responsables » soient identifiés et que la culpabilité de leurs aïeux soit établie ? Cela signifie-t-il que Nantais et Bordelais doivent dès à présent se ruer dans les archives départementales pour éplucher nerveusement leurs arbres généalogiques et tâcher de démontrer qu’il n’y avait pas d’esclavagistes dans leur lignée ? Dans le cas contraire, est-il possible de démontrer à Louis-Georges Tin qu’il n’existe pas de gène de l’esclavagisme encore scientifiquement reconnu qui puisse permettre de réclamer une quelconque réparation à d’hypothétiques descendants quelque trois cent ans après les événements incriminés ? La proposition est non seulement affolante de bêtise mais elle en devient réellement inquiétante quand on se rend compte qu’elle revient tout simplement à justifier la spoliation au nom d’une instrumentalisation de l’histoire et d’une forme nouvelle du droit du sang. Les heures les plus sombres, disiez-vous ?

Passons à Aymeric Caron. Tous les combats se valent, toutes les horreurs se ressemblent et toutes les indignations sont bonnes à prendre, semble-t-il, pour le chroniqueur de Laurent Ruquier. Le message passé par Aymeric Caron au cours de la fameuse séquence coupée par France 2 est limpide. Nos ancêtres, ces ringards, n’avaient pour eux que des indignations locales et des colères de villages ; nous qui sommes de vrais citoyens du village planétaire, nous pouvons mettre désormais les pieds dans le plat où ça nous chante, voler au secours des enfants du monde entier et courageusement souffleter les dictateurs et les salauds derrière notre écran. À l’heure de la mondialisation et de la révolution des nouvelles technologies de l’information et de la communication, il y a cependant trop de causes à défendre, de tendres orphelins et de veuves éplorées. On ne peut pas contenter tout le monde alors il faut bien choisir. Avec ses petites fiches, Aymeric Caron a donc investi dans une valeur sûre : la cause palestinienne.

Les malheureux Palestiniens servent surtout de prétexte à toutes les causes. Les gouvernements des pays arabes se servent d’eux dès qu’ils ont besoin de s’appuyer sur la naïveté de la rue pour faire oublier leur incurie politique tandis qu’en France la cause palestinienne aura trouvé les avocats les plus improbables :de ceux qui, à droite, se rêvent en nouveaux croisés de l’anti-impérialisme et font mine de verser dans un tiers-mondisme bienveillant, jusqu’aux éternels donneurs de leçon qui, à gauche, produisent de l’indignation mondialisée à l’hectolitre. Aymeric Caron qui s’était fait un métier de traquer l’Infâme, le fasciste et le réactionnaire à longueur de chroniques rejoint soudain, par la magie de ses rapprochements vaseux, le camp d’un certain humoriste judéocentré dont il avait pourtant, la main sur le cœur, dénoncé avec force les dérapages. Comment le conflit israélo-palestinien réussit-il à s’inviter dans une discussion qui a pour sujet un fait divers sordide, qui s’est déroulé en France et dont les ressorts ne sont que la cupidité et la bêtise ? L’ouvrage de Morgan Sportès, Tout, tout de suite, qui avait évoqué, avant le film d’Arcady, l’assassinat d’Ilan Halimi, propose un constat glaçant : dans une société rongée par un matérialisme débilitant, qui fait hypocritement de la victimisation une quasi-religion d’Etat, les victimes ne comptent pour rien. Elles sont réifiées, elles ne sont qu’une monnaie d’échange, qui peut être idéologique, comme l’a démontré Aymeric Caron en élaborant ce rapprochement affligeant entre le meurtre d’Ilan Halimi, la montée des actes islamophobes et les crimes supposés ou réels de l’armée israélienne. Ce faisant, Aymeric Caron sacrifie à un culte toujours en vogue parmi politiques, politologues, chroniqueurs ou journalistes : la religion du chiffre. Ce n’est pas vrai, tenez, vous voyez bien que vous dites n’importe quoi ! J’ai les CHIFFRES moi ! Le souci c’est que tout le monde a des chiffres à se balancer au visage dès qu’il s’agit de défendre son clocher, son pré carré et les moutons qui vont avec. Le problème c’est aussi qu’on ne brandit pas soudain les chiffres d’une ONG témoin des agissements de l’armée d’un pays en guerre pour faire semblant d’excuser les actes d’un pauvre type qui a assassiné des enfants de sang-froid dans la cour de leur école, alors même que l’on évoque un film sur Ilan Halimi, et tout ceci au nom de la montée des actes islamophobes. Bien sûr, Aymeric Caron s’est récrié, il a  accusé ses accusateurs d’avoir outrageusement simplifié ses simplifications, amputé ses demi-vérités et déformé ses raccourcis.

Il faut d’ailleurs rendre justice à Aymeric Caron et écarter l’accusation d’antisémitisme dont il a pu faire les frais. Aymeric Caron n’est pas antisémite, il n’est rien. Il existe d’authentiques antisémites qui camouflent derrière leur prétendu intérêt pour la cause palestinienne leur philosophie d’esclaves consistant à ne pouvoir se définir qu’en fantasmant un ennemi idéal et à nommer cela une pensée. Aymeric Caron n’en est pas là. Lui symbolise une autre dérive, assez semblable cependant à la précédente, celle d’une gauche paillettes qui n’a plus d’autres outils de pensée qu’un manichéisme opportuniste qui a assuré sa domination médiatique mais la condamne aujourd’hui à une triste sclérose. Les représentants de la pensée unique ont pratiqué avec tellement de bonne conscience la politique de la terre brûlée qu’ils ont calciné tout ce qui pouvait leur tenir lieu de doctrine et de discours. Ils ne sont plus rien et ressemblent à ces personnages de Beckett réduits à ressasser inlassablement des anathèmes qui ne signifient plus rien. Le politiquement correct va, semble-t-il, peiner de plus en plus à étendre les incendies provoqués par ses propres pyromanes, qu’ils soient devenus complètement incontrôlables comme Dieudonné ou qu’ils se prennent simplement les pieds dans le tapis comme Aymeric Caron.

L’atmosphère de ce pays devient chaque jour un peu plus irrespirable, et ce n’est pas seulement dû aux micro-particules. Il convient donc de désigner quelques responsables de la dangereuse dégradation du climat social et politique avant que nos amis du désastre ne se drapent dans leur dignité offusquée pour proclamer qu’ils avaient bien pronostiqué un retour de la haine dont ils auront finalement été les principaux artisans. En attendant, il est déjà utile de rappeler aux indignés à la carte ce qui est sans doute trop choquant à reconnaître pour eux : c’est que les victimes de Fofana et de Merah étaient françaises et qu’en vertu d’une forme de solidarité nationale qui semble sans doute aujourd’hui surannée, on pleure d’abord les victimes de la haine et de la violence parmi ses concitoyens et dans son pays avant d’aller chercher chez les conflits des autres les raisons d’excuser leurs meurtriers.

De l’idée malsaine d’instaurer une sorte de dîme rétro-historique très sélective à la tentation de vouloir faire passer les assassins pour des martyrs au nom de la solidarité palestinienne, l’hygiène de l’indignation commence à faire tache.

Allez Sochaux !

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sochaux stade bonal

sochaux stade bonal

Hier soir, alors que je faisais part de mon bonheur après la victoire sochalienne à Rennes, mon camarade Philippe G. s’adressait à moi dans ses termes : « Te voir exulter en même temps et pour le même club que Pierre Moscovici[1. L’ami en question connaît assez bien Pierre Moscovici, lequel est effectivement l’élu de la circonscription Audincourt-Sochaux.] est une preuve de plus que le foot est un sport formidable ». Comme tu as raison, Philippe. Cette soirée restera sans doute gravée dans ma mémoire comme celle des finales gagnées au Stade de France, en 2004 et 2007, ce match à Bonal contre le Borussia et ce panneau qui affichait en lettres d’or Sochaux 4-Dortmund 0, celle où j’ai pleuré devant le poste lorsque je vis Mickaël Madar rater son pénalty en 1988 en finale de Coupe de France, ou encore, last but not least, cette fin d’après-midi de décembre 1980 où le Gaulois Revelli revint en peignoir sur la pelouse enneigée fêter la qualification du FCSM contre l’Eintracht Francfort en coupe d’Europe.

Je peux parler de football très sérieusement, mais quand j’évoque Sochaux, on entre dans l’irrationnel, dans la passion amoureuse. C’est l’enfant de dix ans qui s’exprime, celui qui portait fièrement les couleurs jaune et bleu quand il se rendait à l’entraînement chaque mercredi après-midi. Dans un autre papier, j’avais déjà confessé cette passion qui confine à la religion. Et pourtant, au cœur du mois de janvier, j’ai bien cru que je devenais athée. Pour la première fois, j’avais quitté un match à Bonal avant la fin. Sochaux venait d’encaisser un second but contre Montpellier et les derniers espoirs de maintenir le club en Ligue 1, semblaient s’envoler. La colère m’avait envahi. Les joueurs n’étaient plus dignes de l’Histoire qu’ils étaient censés incarner. Le naufrage était inéluctable, avec une dizaine de points de retard sur l’équipe classée 17e, sous ligne de flottaison synonyme de maintien. Aux copains, j’avais dit en partant : «  Je vous laisse mon abonnement. Je reviendrai, peut-être. Pourquoi gâcher des samedis soir que je pourrais passer en famille et faire 160 kilomètres pour voir ça ? ». Et je ne suis jamais revenu, depuis. Pourquoi ? Parce que l’équipe s’est mise à nouveau à gagner, un match, puis un second, puis un troisième. Et que je me suis finalement persuadé que j’étais peut-être cette année le chat noir qui hantait le stade. Là, on va au-delà de la religion. Car le footeux est superstitieux. Au point que parfois, il change même son itinéraire entre le parking et le stade pour ne pas perdre comme la dernière fois. Parfois, il ne reprend plus le bonnet synonyme de défaite humiliante et se gèle les oreilles pendant tout un match dans la froideur des hivers sochaliens. Vous allez me dire : « C’est complètement con. ». Et c’est vrai. Mais pourtant, même si un supporteur d’Evian-Thonon-Gaillard me donnait un million d’euros pour que je vienne hanter Bonal samedi prochain, je resterais chez moi. Et pour le coup, si l’idée folle me venait d’accepter, je suis certain que mes potes me vireraient du stade en arrivant. Cela me rassure, d’ailleurs. Je ne suis pas seul à être complètement con. Car, voyez-vous, si j’y allais et que Sochaux ne gagnait pas et descendait en Ligue 2, je m’en voudrais pour le restant de mes jours. C’est cela l’amour d’un club pour le gamin de dix ans que je suis resté lorsqu’on évoque le FC Sochaux.

Samedi, Sochaux recevra Evian. Une fois n’est pas coutume, mon club de cœur a aujourd’hui la faveur des pronostics après sa fantastique remontée, sans précédent depuis la mise en vigueur de la victoire à trois points. C’est dangereux. Après avoir eu le droit de disputer cette sorte de finale dans un stade plein comme un œuf et acquis à sa cause, rien n’est plus périlleux que d’aborder ce match dans un contexte de confiance excessive. Samedi soir, vers 22h50, je pleurerai. De tristesse ou de joie, mais je pleurerai. Parce que c’est Sochaux et que je suis un gamin de dix ans.

*Photo : PATRICK GARDIN/AP/SIPA. AP20191927_000007.

Kundera badine avec l’amour

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milan kundera fete insignifiance

milan kundera fete insignifiance

Dans La Lenteur, Milan Kundera plaçait ces mots dans la bouche de son épouse Véra : « Tu m’as souvent dit vouloir écrire un jour un roman où aucun mot ne serait sérieux. Une Grande Bêtise Pour Ton Plaisir. » Vingt ans plus tard, pour notre grand plaisir, ce rêve est enfin exaucé. Inaugurée en 1968 par une mémorable Plaisanterie, l’œuvre de Kundera s’achève ainsi, avec La Fête de l’insignifiance, par une plaisanterie suprême : un hommage fantasque à la tendresse de Staline et à l’inoubliable pisse de Kalinine. La Fête de l’insignifiance ? Elle est une ultime Valse aux adieux souverainement irresponsable et profonde. Elle est belle comme la rencontre de la mort et d’une plumette. Belle comme la rencontre de la cruauté et de la bonté devant 24 perdrix sempiternellement immobiles. Comme la rencontre de la mère-néant et d’une autre mère, « sortie des vers de Francis Jammes. Accompagnée d’animaux souffrants et de vieux paysans. Au milieu des ânes et des anges. » Belle comme la rencontre du grand chasseur Staline et du perroquet de Bourenbouboubou dans un champ de nombrils carnivores.

Après trois romans français qui avaient renoncé à la construction en sept chapitres de tous ses romans tchèques, Kundera revient à la magie du chiffre 7 redéployée dans une œuvre infiniment dense et concise. Nous sommes à Paris au mois de juin, non loin du jardin du Luxembourg : suivons donc les pas dansants et imprévisibles d’Alain, Julie, Charles, Caliban, D’Ardelo, Ramon, La Franck, Madeleine – et, surtout, surtout, gardons-nous d’oublier le sublime Quaquelique, le bouleversant coquelicot de l’insignifiance ! Après cinquante ans de tâtonnements maladroits, Kundera atteint enfin sa maturité esthétique.[access capability= »lire_inedits »]

Au commencement était le nombril. Le nombril dénudé des jeunes filles gambadant gracieusement par les rues de Paris. La Fête de l’insignifiance est une exploration existentielle de l’insondable mystère du nombril. De ce glissement de plaques tectoniques, de cette mutation métaphysico- érotique au gré desquels le nombril a détrôné les trois autres « lieux d’or ». Ce nombril si jeune et si désinvolte qui a frappé d’un soudain vieillissement le sexe, les seins et le cul pour s’accaparer désormais à lui seul toute la gloire du corps féminin. La Fête de l’insignifiance parvient à fondre en une unité esthétique indissoluble une bouffon- nerie mélancolique et un cauchemar féerique. En ceci, elle se rattache aux deux romans de Kundera qui sont peut-être, à mes yeux, les plus beaux de tous : Le Livre du rire et de l’oubli et L’Identité. Les noires et vénéneuses fleurs du nombril me semblent nées de leur terreau obscur. Mais la parenté secrète entre ces deux œuvres et La Fête de l’insignifiance réside également dans les nouvelles variations apportées à plusieurs de leurs thèmes romanesques : les anges (les anges !) ; l’infime frontière entre sens et non-sens ; les enfants comme agents d’une euphorie totalitaire ; la fin de « l’illusion de l’individu », l’engloutissement de la singularité dans une indifférenciation aussi  souriante que cauchemardesque.

Mais qu’est-ce qui échappe au vent noir de l’insignifiance ? La solitude ; la beauté de la nature ; l’amitié ; l’humour (même s’il connaît des crépuscules) ; l’art ; la splendide bonne humeur ; la chasteté et la pudeur ; le ridicule des  « excusards » ; la bonté.

Les considérations les plus noires avoisinent dans La Fête de l’insignifiance avec des scènesd’un comique irrésistible : un délicieux dialogue amoureux portugo-pakistanais ; les multiples apparitions des deux personnages les plus attendrissants du roman : le chaleureux Staline et l’im- mortel Kalinine. Enfin, les irrésistibles aventures de Quaquelique, le prince de l’insignifiance, l’insurpassable Don Juan de l’ère du nombril. « Parler sans attirer l’attention, ce n’est pas facile ! Rester inentendu, cela demande de la virtuosité ! […] Son petit visage, superbement inintéressant, rayonna. » Sans Quaquelique, comment pourrions- nous donc saisir combien l’insignifiance est précieuse et digne d’amour ?

Il existe toutefois un autre mystère que celui du nombril : pourquoi les métaphores romanesques de Kundera sont-elles si peu insignifiantes ? Si denses ? Si belles ? Pourquoi leur ambiguïté et leur beauté se gravent-elles en nous, nous habitent-elles de la sorte ? Parce qu’elles sont nées d’une incarnation radicale. Parce que les rêves de Milan Kundera ne sont pas des rêveries, des fuites, mais une plongée créatrice et sensible dans les entrailles du réel. Parce que la matrice de son imagination onirique n’est pas une tête mais un corps vivant tout entier, dans la singularité absolue et nocturne de son incarnation.

Et puis, il y a deux mères. Deux mères sans nom. L’une, presque invisible, la mère de Charles, qui « est un ange » de bonté, vieille paysanne à l’agonie. L’autre, la mère d’Alain, la reine noire. Son personnage magnifique est beaucoup plus développé dans le roman. Elle prononce à la fin de la cinquième partie une imprécation gnostique somptueuse contre la procréation et la Création tout entière, qui est peut-être le passage le plus beau du roman, une malédiction contre l’immense arbre des générations né de la première femme anombrilique, contre toute l’histoire humaine et l’arbre de chair reliant tous les corps humains à travers le temps.

En tant que catholique, on comprendra que je ne puisse donner mon entière bénédiction au gnosticisme qui affleure par instants dans l’œuvre de Kundera, même si j’en admire la vigueur spirituelle… Je suis heureux que cet appel gnostique ne soit pas esseulé, qu’il reçoive si souvent la visite des anges d’un catholicisme paysan très enfoui. L’œuvre de Kundera, pour tout dire, est empreinte d’un amour et d’une tendresse infinis pour le corps humain, pour notre misérable et miraculeuse incarnation sexuée, qui en font un gnostique pour le moins douteux.

Milan Kundera a accepté de nous donner un bref entretien. En pakistanais.

Causeur. Isoulout noombriliouch booz-booz zami stalyniouch zame baba ? Milan kundera. Quaquelico brunino…ah…

Solout quaquelyquooz zoumbala-zoumbalouch baba bam kalynyniouch ? Nobido truno. Nobido. Nobido !

Nambaha goumbalout mblou-mblou bam baba ynzygnyfykanz festalouz ptakovinooz calybaniouch d’ardelam- d’ardelam ? Nobido truni. Nobido, nobido, baf ![/access]

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21549231_000001.

Le théâtre et la grâce

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monde feu stern

monde feu stern

 

Carmel de Echt, Hollande, 1940-42. Deux panneaux de bois ouvragés plantent le décor ; mobile, et d’un rouge éclairci qui souligne le jeu du drame et de l’espérance, cette clôture s’ouvre et se referme au rythme des trois actes, au rythme d’une parole dont l’équilibre est menacé. Comme le destin des tragédies grecques, l’ombre des autorités nazies pèse en effet sur ces dialogues avec sa mécanique,  sa fatalité, commandée par l’idéologie. Les Juifs de Hollande seront déportés et toute illusion d’indulgence (les Juifs convertis au catholicisme avant 1941 pourraient être épargnés, laissent entendre les nazis) est une feinte tragique, un mensonge au service du projet de destruction massive. Les évêques de Hollande croient pouvoir éviter le piège. Gardiens du troupeau, gardiens de la Parole, ils portent la responsabilité du drame qui s’élabore contre leur gré : faut-il prendre le risque de parler et tenter de convaincre le camp du mal qu’il est encore capable du bien ? Faut-il se taire, au nom des vies à protéger ?

Mais si le péril s’abattait sur elles, alors il faudrait supporter la culpabilité d’avoir gardé le silence.  Le dialogue des évêques s’inscrit dans la longue tradition des délibérations qui précèdent le martyre : le Polyeucte de Corneille, les carmélites de Bernanos, les évêques de Juliane Stern ont ceci en commun qu’ils se laissent traverser par une Parole qui les dépasse et dont ils ne peuvent que témoigner, quel qu’en soit le prix, les eût-elle, cette parole, privés eux-mêmes du martyre qu’ils désirent, les eût-elle, cette parole, condamnés à porter eux-mêmes la responsabilité du drame qu’ils avaient tenté d’éviter. Dans la mêlée des doutes et des interrogations, portés par des acteurs de talent, une voix claire, une voix lumineuse traverse les actes de tout son éclat. Sœur Thérèse Bénédicte de la Croix brûle d’une lumière plus puissante que les flammes dramatiquement superficielles de ce monde en feu. Clouée sur la croix dont elle embrasse dès le début la tendresse et le prix, Edith Stein évolue d’une scène à l’autre avec une humanité bouleversante : philosophe d’un nouveau genre, elle se réjouit des intuitions sensibles de la phénoménologie, poète, elle communie au ciel de Hollande qui n’a jamais paru aussi accessible, juive, sa conscience brûle d’appartenir au mystère du peuple élu. D’un bout à l’autre, la pièce brûle bien davantage du feu de la foi que du brasier nazi. La vie continue au carmel : on y balaie, on y prie, on y plaisante même. L’expression du mal se réduit au discours scandé, saccadé du tambour de ville qui clôt chacune de ces trois journées, mesure de la mécanique fatale, comme le coryphée des tragédies grecques, impuissant à formuler une parole qui soit libre. Rien ne peut enrayer le désir d’extermination.

Finalement, les nazis prennent la décision que tous redoutent. Pour punir l’audace des évêques, tous les juifs de Hollande, non seulement les avérés mais aussi les convertis de longue date, seront déportés. Dans le dernier acte, l’angoisse du père spirituel d’Edith vient tendre à l’extrême le ressort tragique. Comme chez Bernanos, l’âme du prêtre, figure incandescente de l’espérance, est le lieu fragile du combat entre la grâce et l’obscurité du mal. La grâce ménage la possibilité de l’aveuglement pour manifester avec d’autant plus d’éclat le mystère du salut. Elle ménage aussi finalement la possibilité de l’échec. C’est l’angoisse du jardin des oliviers, c’est le Christ mort, pantelant dans les bras de sa mère, c’est la solitude des apôtres qui ne croient plus, qui n’espèrent plus, c’est cette étoile jaune accrochée à la poitrine d’Edith, ce sont ces bourreaux absurdement alignés dans leurs blousons de cuir noirs, incapables de prévoir, jusqu’au bout, la possibilité d’une résurrection, la perspective d’une rédemption. Le Monde est en feu réconcilie le théâtre avec la grâce, il réconcilie le théâtre avec lui-même. On aurait tort de vouloir se priver d’une telle nourriture.

Juliane Stern, Le Monde est en feu, L’œil du Prince, 2013.

Mercredi 14 et jeudi 15 mai 2014 (à 20h30) au Théâtre de Ménilmontant.

Réservations : resa@menilmontant.info et 01 46 36 98 60

*Photo : Céline Barbarin.

Folies à Pigalle

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louis sanders pigalle fernand

louis sanders pigalle fernand

Hiver 1978, Pigalle macère dans sa crasse. L’écrivain Louis Sanders, Grand Prix du Roman noir du Festival du film de Cognac et sapeur-pompier bénévole dans sa commune, sort sa grande échelle pour nous hisser au-delà du boulevard de Clichy, dans cette zone interlope qui s’étend jusqu’à la Butte Montmartre. « C’était étrange de vivre dans le XVIIIème, sur la Butte, au-dessus de tout ça, et d’avoir tout ça aussi près de chez soi. Tous les travelos arabes et brésiliens dans les rues qui montaient aux Abbesses » écrit-il.

Le décor glauque est planté, les héros déglingués vont pouvoir arpenter le bitume. La chute de M. Fernand  a le goût amer des sorties de boîtes, des petits matins poisseux, des stripteaseuses rhabillées, des rêves évaporés, de ces dizaines de vies à la dérive. Le dernier roman de Sanders empeste le Chivas bu au goulot et les Kool fumées à la queue leu leu. Les trois règles élémentaires du polar sont respectées : déviance sociale, amoralité de rigueur et descente aux enfers. L’abus d’alcool ne nuit pas à la qualité littéraire, au contraire, il corse l’intrigue. On ne fait pas un bon polar avec de bons sentiments. Le lecteur demande sa dose de trognes pas possibles, de destins fracassés et de coups bas. Le lecteur est un salaud, il veut bien se salir l’esprit pas les mains.

Louis Sanders se charge de cette sale besogne en exécutant un roman noir aussi plombant qu’un meeting post-électoral du PS ou qu’une allocution d’un député centriste. Fernand Legras, vague réminiscence du vrai Fernand Legros, personnalité sulfureuse des seventies, vend de faux tableaux comme d’autres truquent les grands millésimes de Bordeaux ou construisent sur des terres immergées. C’est un flibustier de la carambouille, un arnaqueur pathétique qui capte l’assistance avec des manières grandiloquentes et un vague passé hollywoodien. Ce héros scintillant habillé comme un Bee Gees, bagousé à la Liberace et roulant dans une Rolls Silver Shadow cabossée à la façon des proxénètes new-yorkais attire les emmerdes, il patauge même dedans. « Ici, il était un prince, dès qu’ils (lui et son chauffeur) arriveraient dans le VIIIème cossu il risquait de devenir un clown, un pitre, un escroc ». Sanders croque le Pigalle d’avant la grande lessiveuse quand les rues étaient vraiment grises et les mines patibulaires.

C’était avant que Paris ne se gentryfie et ne devienne un parc d’attractions pour touristes du Nouveau Monde. En quelques lignes, Sanders saisit toute la misère humaine, les chutes inévitables, vertigineuses. « Elle approchait de la cinquantaine, et elle prenait trop le soleil, elle était extrêmement blonde, mais pas mal, avec des gros bijoux en verre, comme dans les parfumeries, et un ou deux vrais diamants qui venaient se cacher au milieu de tout ça. On sentait qu’elle avait vécu ». On y est, on la voit cette patronne de boîte en mal d’amour poser un regard las sur cette piste de danse et tous ces  corps malhabiles. Sanders, économe en mots, en dit long sur la Scoumoune. Il se fait même parfois tragédien.

À quoi reconnaît-on un polar réussi ? On y croise une baronne camée, un commissaire de Police accro aux cabines d’UV, un vrai-faux Dufy, forcément un parrain corse et un avocat véreux, si on ajoute le talent d’écriture pour les atmosphères pesantes, le voyage dans ce Paris sombre a de quoi vous faire oublier le nom de l’ex-Premier ministre. Comme s’appelait-il déjà ?

La chute de M. Fernand, Louis Sanders, Policiers Seuil.

*Photo : SEL AHMET/SIPA. 00498177_000028.

La Libye, c’est bon pour les affaires

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Malgré ce qu’on peut en croire ici, l’affaire étrangère qui secoue en ce moment la classe politique américaine ne provient ni d’Ukraine, ni du Nigéria –deux sujets qui font largement consensus. C’est en effet la Libye qui provoque un étripage général entre démocrates et républicains. 

On vient d’apprendre que la Chambre des représentants a voté en faveur de l’ouverture d’une nouvelle enquête (la dixième, affirment les exégètes !) concernant l’attaque du 11 septembre 2012 contre le consulat des États-Unis à Benghazi.  Ce raid, attribué à l’une des innombrables milices islamistes locales, avait notamment coûté la vie à l’ambassadeur américain en Libye. D’après l’édito assez furibard publié le 8 mai par le  New York Times, l’opposition espère par cette manœuvre transformer « une tragédie en scandale » et envoyer au passage un message d’anti-obamisme radical aux électeurs les plus à droite, ce qui n’est pas inutile en pleine période de « fundraising » pour les élections de novembre prochain.

Sans aller jusque-là dans le soupçon, la plupart des observateurs notent que ce n’est pas tant le président qui est dans le collimateur des républicains que son ancienne responsable aux affaires étrangères. C’est une certaine Hillary Clinton qui était secrétaire d’Etat au moment du drame de Benghazi.

Selon ses détracteurs, Mrs Clinton a dans cette affaire fait preuve de faiblesse, de défaillances, ou pire encore : juste après l’attaque, un représentant républicain de l’Utah, Jason Chaffetz avait dénoncé « l’effort concerté du département d’Etat et de la Maison Blanche pour réduire les mesures de sécurité à Benghazi  »

Chez les républicains les plus durs, on espère bien évidemment que cette énième enquête parviendra à convaincre une partie significative des électeurs qu’Hillary est une incompétente voire une menteuse : il en serait alors fini de ses ambitions pour la prochaine présidentielle. Et là, moi, je m’interroge.

Je ne m’interroge pas sur le degré de culpabilité ou l’innocence d’Hillary, il y a des gens bien plus qualifiés que moi pour ça. Non je me pose des questions sur la méthode utilisée.

Un acharnement judiciaire, s’appuyant sur une vieille affaire libyenne, pour discréditer aux yeux de l’opinion un éventuel candidat à la présidentielle ? Avant même la signature du traité transatlantique, les Américains ne se gênent pas pour copier sans vergogne les spécialités françaises.

Pire qu’un réac, deux réacs !

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denis tillinac didier goux

denis tillinac didier goux

« Chuis un gros réac ! » grognait un soir Joey Starr sur le plateau de Laurent Ruquier pour promouvoir son duo musical avec le jeune rappeur Olivier Besancenot. C’est dire si le mot et la chose sont désormais galvaudés.

La réaction serait-elle le dernier conformisme de notre temps ? Pour en avoir le cœur net, j’ai lu deux pamphlets, celui de Didier Goux et celui de Denis Tillinac1 qui ont fleuri avec le printemps.

Accusé Didier Goux, levez-vous ! En territoire ennemi  est composé de centaines d’articles tirés de son blog. Volontiers taquin, cette figure de la réacosphère à l’écriture déliée se fabrique une mythologie personnelle où « Modernœud » fait figure d’homo festivus lobotomisé par le consensus démocratique. Muray, reviens, ils sont devenus fous de toi ![access capability= »lire_inedits »] Sans surprise, Goux résiste rarement à la tentation du « C’était-mieux-avant ». Pour le meilleur, quand il pleure le petit peuple parisien disparu et regrette les banlieues rouges où le titi trinquait avec l’immigré intégré. Pour le pire, quand la rébellion confine à la récrimination contre une supposée cinquième colonne mahométane en France. Celui qui dégaine hardiment ne vise pas forcément juste. Si le changement de peuple provenait d’un plan concerté, il suffirait en effet d’en traquer les instigateurs pour l’enrayer.

C’est l’une des limites de l’imprécateur réac que de céder trop facilement à ses mouvements d’humeur. Sa prose violente n’en produit pas moins des aphorismes d’une rare acuité. « Nous sommes la première génération à ratiociner sur le monde futur sans nous être jamais souciés de l’état dans lequel nous mettions le nôtre. » Ce diagnostic renvoie à celui du post-situ Jaime Semprun : une fois le chaos établi, la question n’est plus tant de savoir quel monde nous lèguerons à nos enfants, mais quels enfants nous laisserons à ce monde…

Menotté dans le box des accusés à deux pas de son compère, Denis Tillinac joue des coudes. Sa nouvelle image cathodique ne laisse pas de surprendre : comment ce chiraquien bon teint, brillant paysan des lettres innocemment attaché à sa flognarde corrézienne, a-t-il pu se faire caricaturer en identitaire white trash ? Ne cherchez plus, son fardeau s’appelle Du bonheur d’être réac. Certains progressistes aux idées courtes fulminent contre ce panégyrique des valeurs déchues, à la fois aristocratiques et populaires : honneur, humour, désinvolture, contemplation, lenteur, tolérance… Un inventaire à la Prévert n’y suffirait pas ! Tombeau pour les mousquetaires disparus, cet hymne au réac révèle un antimoderne conséquent, tantôt écolo (« Aucune utopie n’enrayera le cycle des saisons et ne distraira l’homme de ses passions immémoriales »), tantôt déroutant (« La terre et les morts de Barrès : très peu pour moi. Mes affinités électives n’ont pas de frontières, ma libido non plus »). On n’accusera pas le styliste d’Auriac (son village corrézien) de manquer de Goux tant il pose en rebelle sans cause. Ses colères intransitives, quoique mesurées, reprennent le flambeau de la « droite d’Artagnan »[1. Le retour de d’Artagnan, Denis Tillinac, La Table Ronde, 1994.], qu’il rêvait aussi irrévérencieuse, résolue et frondeuse qu’un Gascon. L’anti-UMPiste primaire que je suis a bu du petit lait au détour de certaines pages : « Par les temps qui courent, qu’est-ce que la droite ? Rien de plus qu’une suite d’allergies : à la fiscalité, au laxisme pédagogique et judiciaire, aux rigidités du droit du travail […] courtes en bouche et entachées de démagogie. » Tillinac n’accorde pas plus de crédit aux marges extrémistes de la droite classique, puisque ses flèches atteignent bien-pensants ET « ultras », cette frange dévoyée de l’anticonformisme.

Qu’est-ce que l’« ultra » ? Au fond, il ne s’agit que du rival mimétique des « bien-pensants » qu’il abhorre et croit combattre. L’extrémiste se pense radical mais n’aperçoit que l’écume des choses, et se contente d’inverser les catégories ineptes de ses ennemis : au simplisme du « pourtoussisme » répondra la tentation du quant-à-soi, à l’ouverture tous azimuts, la dérive sectaire, etc. Civitas-Osez le féminisme, même combat !

Goux et Tillinac ayant conscience que l’art du contrepied systématique ne peut tenir lieu de réflexion, leurs analyses gagnent en précision lorsque le doute les assaille. En territoire ennemi s’enrichit ainsi d’une métaphore de la pensée binaire, lorsque Goux met en scène  « Modernœud » à la poursuite de son ennemi intime « Groréacq ». Lancés à bride rabattue dans le même véhicule, disposant l’un et l’autre d’un frein, d’un accélérateur et d’un volant, les deux personnages « se rendent compte alors que tout est foutu et qu’il ne leur reste plus qu’à imputer à l’autre la totalité du désastre imminent en sautant en marche de la voiture juste avant le premier virage ». Hélas, Goux a le nez creux. La fin de toutes les contradictions qui faisaient le sel de la vie touche tout aussi bien le réac râleur que le progressiste ravi de la crèche. Venant d’un nostalgique impénitent, qui se rêve en écrivain balzacien du XIXe siècle, un tel exercice d’équilibrisme frôle le grand écart. Au fond, la principale qualité du réac est peut-être d’être là où on ne l’attend pas.[/access]

En territoire ennemi, Didier Goux, Les Belles Lettres, 2014.

Du bonheur d’être réac, apologie de la liberté, Denis Tillinac, Équateurs, 2014.

*Photo : BALTEL/SIPA/SIPA. 00681432_000010.