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Finkielkraut : Malheureux comme un sioniste en France

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Alain Finkielkraut à l’Académie française. Que ses confrères prennent garde, le nouvel académicien risque d’oublier que l’épée qui complète l’habit vert n’est qu’un ornement dont il n’est pas coutumier de se servir. Incongrue à première vue, tellement l’idée que je me suis toujours fait de ce bretteur remuant colle mal à l’institution, son élection n’en est pas moins logique. Après tout, les « Immortels » ont coopté un écrivain talentueux, un défenseur passionné de la langue française, un amoureux de la littérature, et cela devrait suffire.

Cependant, ils ont élu aussi un homme de conviction, un intellectuel et un polémiste, et c’est tout à leur honneur. Certes, tous n’ont pas été heureux de l’accueillir en leur sein. Il paraît que huit, parmi eux, ont choisi d’orner d’une croix leur bulletin de vote en signe de grand déplaisir. Dans une institution connue pour être un bastion de progressisme, Le Monde m’informe que ces censeurs considèrent le philosophe par trop « réactionnaire », un fourrier du lepénisme, handicapé de surcroît par une personnalité « clivante ». Outre que cet adjectif est un barbarisme, il faut rappeler à ces imbéciles qu’un intellectuel est « clivant » par définition et profession. Mais bon, de minimis non curat praetor…

Oui, on pourrait se contenter d’un haussement d’épaules ; après tout, Alain Finkielkraut a été élu dès le premier tour, et ses amis ont dit publiquement ce qu’il fallait dire. On aurait tort, car, pour absurdes et illégitimes qu’elles soient, les critiques de ces valeureux anonymes n’en sont pas moins révélatrices d’un état d’esprit. Un état d’esprit maléfique, contre lequel l’essayiste ne cesse de ferrailler. Or, je suppose que, dans le procès en réaction intenté à Alain Finkielkraut, le moindre des chefs d’accusation n’est pas son « sionisme ». C’est cette accusation, en vérité aussi justifiée dans les faits que monstrueuse aux yeux de ses détracteurs, que je veux évoquer ici.

Car, en effet, Finkielkraut est « sioniste ».[access capability= »lire_inedits »] Enfin, cela dépend de ce que l’on entend par là. « Si j’étais sioniste, a-t-il déclaré un jour, j’irais vivre en Israël. » Mais foin de subtilités. Il aime Israël, s’identifie à son peuple et le défend avec vigueur chaque fois qu’il lui semble être vicieusement attaqué. Je suppose que cela suffit à faire de lui un sioniste.

J’ai d’ailleurs rencontré Alain Finkielkraut pour la première fois en Israël, au début des années 80 du siècle passé, dans un colloque sur les relations entre juifs israéliens et diasporiques organisé par un institut local. Dans la délégation française figuraient Jacques Tarnero, Gérard Rabinovitch, et aussi Daniel Lindenberg, qui allait s’illustrer plus tard avec un pamphlet assez lamentable, où le censeur autoproclamé du progressisme proposait à la vindicte de l’opinion une liste de « nouveaux réactionnaires » dont, bien évidemment, Finkielkraut.

Alain venait de publier Le Juif imaginaire, qui m’avait fait forte impression, et j’avais hâte de le rencontrer. Non sans appréhension : il est rare de ne pas être déçu par l’homme qui se cache derrière un livre qu’on a aimé. Je ne l’ai pas été. Il me paraissait sorti tout droit de son essai, avec ce mélange de rigueur intellectuelle, de probité pouvant aller jusqu’à la brutalité, de passion fiévreuse et, oui, de style. Il me semble que tout son parcours, sionisme compris, s’y trouve en filigrane, dans ce qu’il y décrit comme « le passage, jamais tout à fait accompli, de l’ostentation à la fidélité ». Certains, pas nécessairement hostiles, lui ont reproché d’avoir, depuis,fait le chemin en sens inverse. Je pense qu’ils se trompent.

En fait, sur Israël et le sionisme comme sur le reste, il souffre d’un phénomène répandu dans la société du spectacle qu’il ne cesse de dénoncer : il est jugé moins sur ce qu’il dit et écrit que sur ce qu’il est, ou plutôt sur ce qu’on pense qu’il est. Il se dit intellectuel juif et français, le voici communautariste, lui qui prêche pour le droit inaliénable à l’amour contre l’enfermement communautaire, et qui a joint le geste à la parole. Il se fait le propagandiste d’une École républicaine et d’une société intégrée d’égaux, moules démocratiques d’où il est lui-même issu, et on le soupçonne de racisme. Au Proche-Orient, il prône le démantèlement des colonies en Cisjordanie et défend avec constance la création d’un État palestinien, et l’on n’a de cesse de le ranger parmi les jusqu’au-boutistes du « Grand Israël ». En Israël, il serait un membre d’honneur du « camp de la paix ». En France, parce que l’auteur de La Réprobation d’Israël (1983) ne supporte pas l’amalgame entre la critique légitime des agissements du gouvernement d’Israël et l’assaut contre la légitimité de l’État juif, ce signataire de l’« appel à la raison » du JCall[1. J Call est un « appel à la raison » lancé par plusieurs organisations européennes pour la paix au Proche Orient au printemps 2010. Il a suscité une réplique d’associations et de personnalités juives intitulé « Raison garder ».] passe pour un suppôt de Nétanyahou.

Suis-je d’accord avec tout ce qu’il dit, et avec la manière dont il le dit ? Non, sans doute, mais quelle importance ! Il est entendu que nul n’est prophète en son pays. C’est que les prophètes sont embêtants : ils vous forcent à penser par vous-même alors qu’on a plutôt envie de ronronner avec la multitude. De toute manière, il n’y peut rien, ce sont la voie et la voix qu’il s’est choisies. Pour notre inconfort, notre profit et notre plaisir.

Pour l’heure, sa tâche la plus ardue est de préparer son discours de réception à l’Académie française. Prononcer l’éloge de Félicien Marceau, un collabo condamné dans son pays, quelle gageure pour un fils de déporté ! Et oui, mon cher Alain, l’immortalité ne va pas sans quelque servitude…[/access]

*Photo : LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA .00679604_000010.

Guaino a de la mémoire

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Henri Guaino était devenu l’expert UMP en ingestion de couleuvres. On l’imaginait déjà retenant sa respiration lorsque les discours sarkozystes de l’entre-deux tours 2012, qui n’étaient plus l’œuvre de sa plume, étaient trempés de l’encre buissonniste. Et plus lorsqu’au mépris du peuple qui avait dit Non au traité constitutionnel européen en 2005, ses amis au pouvoir ratifiaient le traité de Lisbonne trois ans plus tard…

Il fallait s’y résoudre, sa droite de cœur, celle du Général, était morte et les jeunes loups de l’UMP, auto-consacrés héritiers du sarkozysme ne manquaient pas de danser autour de sa dépouille.

Il s’était donc astreint àrentrer dans le rang,venant seulement ici et là marquer son opposition au gouvernement Hollande, dans le sillage de Copé. Un discours de fidèle soldat, toujours prêt à défendre l’unité de sa famille politique dont le navire tanguait sévèrement au plus fort des guerres de clans.

Cependant, le souverainiste Guaino n’ignore pas que la défiance des Français à l’égard de l’Union Européenne grandit. Loin des débats politiques abstraits, beaucoupd’Européens voient l’Union comme un conglomérat de nationalités qui ne partagent pas grand-chose, si ce n’est un drapeau, et quelques valeurs humanistes, à la géométrie souvent variable.

Guaino, pressentant cette défiance, a attaqué frontalement la tête de liste de UMP en Île-de-France, aux prochaines élections européennes, Alain Lamassoure qui « incarne l’Europe dont plus personne ne veut »,  expliquant qu’il ne voterait pas pour lui en raison de ses prises de position fédéralistes et de son soutien au traité de libre échange transatlantique.

Comme s’en amuse David Desgouilles, les cris d’orfraie ont résonné dans les rangs de l’UMP, Alain Juppé rétorquant en chef du chœur des indignés : « Je ne pratique pas l’exclusion. Mais quand on est à ce point en désaccord avec son propre parti politique, la dignité la plus élémentaire, c’est d’en tirer les conséquences ».

L’ancien « meilleur d’entre nous », selon Chirac, a décidément la mémoire courte. Car si l’UMP a pris des positions farouchement pro-Union depuis une décennie, l’acte fondateur de son prédécesseur, le RPR, n’est autre que l’appel de Cochin (1978), par lequel le président du parti, Jacques Chirac dénonçait la politique « antinationale» d’un « parti de l’étranger », désignant là l’UDF de Giscard. Aux élections européennes de 1979, le parti gaulliste avait donc fait campagne sur le thème de l’antifédéralisme européen.

Au gré des élections et des courants majoritaires, cette question ne se dépassionnera jamais dans ses rangs. Ainsi, le référendum sur le traité de Maastricht fracturera le parti avec la ligne Pasqua-Séguin – à l’époque soutenue par le jeune Guaino- faisant campagne pour le « non » contre le« oui » incarné par quelques autres pontes du parti parmi lesquels Balladur et Chirac, qui effectuait sa mue européiste en espérant l’habit présidentiel. Peu après, les européennes de 1994 provoqueront quelques remous, avec la défaillance de plusieurs figures gaullistes se rangeant derrière la liste Chevènement tels le général Pierre-Marie Gallois. Rebelote cinq ans plus tard, lorsqu’en 1999, le tandem eurosceptique Pasqua-Villiers dépasse d’une courte tête la liste RPR officielle menée par Sarkozy et Madelin. Là encore, Guaino jouait les francs-tireurs au sein du RPF brièvement ressuscité par Pasqua.

Les réactions de Juppé et Copé occultent donc tout un pan idéologique de la droite française, dont le gaulliste Guaino est l’héritier. Se dégageant d’une logique partisane, l’ancien conseiller spécial de Sarkozy a le mérite d’ouvrir un débat sur l’Europe que les deux grands partis, minés par leurs divisions, font tout pour confisquer.

 *Photo : ANTONIOL ANTOINE/SIPA. 00659346_000030.

Rwanda : Des accusations fantasmatiques contre la France

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Propos recueillis par Théophane Le Méné et Gil Mihaely

Officier parachutiste de la Légion étrangère, Jacques Hogard a effectué de nombreuses missions en Afrique, notamment à Djibouti, en Somalie, au Yémen ainsi qu’au Rwanda, en 1994, en tant que commandant du groupement de Légion étrangère au sein de l’opération « Turquoise ». Sa dernière mission s’est déroulée au Kosovo en 1999. Il est l’auteur d’un  livre-témoignage sur « Turquoise », Les Larmes de l’honneur, 60 jours dans la tourmente du Rwanda, et publiera prochainement L’Europe est morte à Pristina, guerre au Kosovo, printemps-été 1999.

Causeur. Vingt ans après le génocide rwandais, Kigali accuse la France de complicité, accusation que nombre de médias français s’empressent de reprendre à leur compte…

 Jacques Hogard. Ces accusations sont totalement fantasmatiques. Alors que, dès 1990, la France est le pays qui a le plus fait pour essayer de rétablir l’équilibre et la paix dans la région, c’est tout simplement scandaleux. D’autant que les accusations viennent principalement de Paul Kagamé, l’actuel président du Rwanda, l’homme qui a planifié l’attentat du 6 avril 1994 contre son prédécesseur Habyarimana. Or, c’est cet événement qui a, de fait, engendré les massacres et légitimé sa conquête du pouvoir par la force.

Mais les commanditaires de l’attentat n’ont jamais été clairement identifiés !

Comme Michael Hourigan, ancien procureur du Tribunal pénal international, comme le juge Bruguière, je suis convaincu que le Front patriotique rwandais de Paul Kagamé a organisé l’attentat. S’il en était autrement, le président Kagamé en aurait apporté la preuve depuis longtemps… Par ailleurs, nombre de ses anciens compagnons l’ont reconnu au prix de leur vie, comme le colonel tutsi Karegeya, assassiné en janvier en Afrique du Sud. Kagamé, homme remarquablement intelligent et cynique, savait qu’il ne pouvait conquérir le pouvoir que par la force car sa minorité ethnique, les Tutsi, représente à peine 20% de la population. L’attentat du 6 avril a créé les conditions pour son coup de force.  [access capability= »lire_inedits »]

En fomentant cet attentat, imaginait-il le génocide qui allait suivre ?

Paul Kagamé savait pertinemment que des massacres de grande ampleur allaient être commis. Il avait d’ailleurs contribué à en créer les conditions en massacrant massivement des paysans hutu dans le nord-est du pays. Ces différents massacres interethniques n’étaient, hélas, pas nouveaux. En 1959, à  l’indépendance, lorsque les Hutu ont accédé au pouvoir, ils ont assassiné les Tutsi en masse, ce qui a d’ailleurs provoqué l’exode massif vers l’Ouganda de nombreux membres de cette minorité, comme Paul Kagamé. Cependant, je ne pense pas que ce dernier ait pu imaginer l’ampleur de ce que cet attentat allait déclencher.

Comment la France s’est-elle trouvée impliquée dans ce conflit ?

Quand, début octobre 1990, le FPR, armé et équipé par l’Ouganda, envahit le nord-est du Rwanda, le président rwandais Habyarimana, au pouvoir depuis 1974, appelle la France au secours car les deux pays ont signé, quinze ans auparavant, des accords de coopération militaire. Dans le cadre de ces accords, Mitterrand décide d’aider le régime en remettant l’armée rwandaise sur pied. D’octobre 1990 à octobre 1993, l’armée française est présente au Rwanda pour aider son gouvernement à se défendre contre une invasion, ce que de nombreux Tutsi, Paul Kagamé en tête, interprètent comme un soutien aux Hutu contre leur ethnie…

Était-ce une bonne décision ?

 Avant de juger, on oublie trop souvent que, dans le droit fil  du discours de La Baule, en juin 1990, François Mitterrand avait conditionné le soutien français à l’accélération de la démocratisation de l’État rwandais, l’introduction  du multipartisme et l’ouverture de négociations avec le FPR ! Trois ans plus tard, on aurait pu croire que cela avait plutôt bien marché car ce processus a abouti aux accords d’Arusha d’août 1993, qui dépossédaient Habyarimana de son pouvoir réel. La France n’a donc pas été l’alliée des extrémistes et du « Hutu Power ». Quand nos troupes se sont retirées du Rwanda, à l’automne 1993, nous avons passé la main à l’ONU. L’armée française n’a donc pas pu « assister impuissante au génocide de 800 000 Tutsi » comme l’a écrit récemment Le Monde, pour la bonne et simple raison qu’elle avait alors quitté le pays depuis des mois…

Quel rôle a joué l’ONU dans la prévention du génocide ?

Un rôle nul, sinon négatif ! L’inaction onusienne s’est révélée catastrophique. Sur place, la Minuar (la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda) était commandée par le général canadien Roméo Dallaire, qui venait de découvrir l’Afrique. Tombé amoureux d’une jeune et belle Tutsi, il a montré un soutien inconditionnel au FPR, alors que le succès de son mandat dépendait de son impartialité. Pire encore, huit jours après le déclenchement du génocide, quand il incombait à la Minuar de faire cesser les massacres, l’ONU a décidé de rappeler 90% de ses effectifs ! En même temps, pendant les deux mois et demi qui ont suivi, la « communauté internationale » s’est acharnée à repousser toutes les propositions françaises d’intervention.

Finalement, début juin, l’ONU autorisait la France à intervenir…

Oui, c’est l’opération « Turquoise » qui a mobilisé 2 000 soldats français. J’y ai moi-même commandé 400 hommes dans une région aussi étendue qu’un département français. L’effectif était dérisoire. Néanmoins, les massacres à grande ampleur ont cessé. Nous avons sauvé des milliers de rescapés tutsi qui se cachaient encore, fixé sur place une grande partie des réfugiés hutu qui quittaient leur pays en masse devant l’avancée des forces du FPR, mis en place une administration intérimaire, assuré la distribution d’eau potable, d’électricité, de soins, de vivres, remis en route les centres de santé, et même la prison !

Comment avez-vous géré les rapports conflictuels entre Hutu et Tutsi ?

Nous nous sommes mis à rechercher les Tutsi pour les regrouper dans le camp de réfugiés de Nyarushishi, créé par la Croix-Rouge.  Il a d’abord fallu les protéger des extrémistes hutu. Puis, face à l’avancée du FPR, nous avons dû protéger l’immense vague de réfugiés hutu des rescapés tutsi qui voulaient les attaquer pour se venger ! Au total, nous avons réussi à convaincre un million et demi, peut-être deux millions de Hutu, de rester dans leur pays. Dans les années qui ont suivi, les quelques centaines de milliers de Hutu partis s’installer dans les camps zaïrois ont été les victimes de massacres à grande échelle perpétrés entre 1995 et1997 par les troupes de Kagamé… dans l’indifférence de la communauté internationale.

 Avez-vous arrêté des assassins qui ont participé au génocide ?

 Oui. Ceux que nous avons pu arrêter en train de tuer étaient des gens incultes, totalement terrorisés par les Tutsi. Ils avaient beau être baptisés et aller à la messe, leur christianisme n’était qu’un vernis. Les génocidaires ne sont pas des militaires aguerris mais des paysans frustes armés de houes et de machettes : il faut l’avoir en tête quand on accuse la France d’avoir formé les tueurs entre 1990 et1993 !

Le cas du capitaine Pascal Simbikangwa[1. Ancien capitaine des services de renseignements rwandais, Pascal Simbikangwa a été condamné en mars 2014 par la cour d’assise de Paris pour génocide et complicité de crimes contre l’humanité. Selon la cour, il a participé à l’élaboration et à la mise en exécution du génocide des Tutsi en distribuant des armes aux miliciens et donnant des ordres aux hommes postés aux barrières de Kigali. Pascal Simbikangwa a fait appel.], reconnu coupable de génocide et de complicité de crime contre l’humanité par la cour d’assises de Paris, en mars, semble contredire votre lecture des événements…

 Cet ancien officier de renseignement hutu est un piètre personnage. Son procès a été instrumentalisé par certains groupes de pression pour tenter de prouver la collusion du « Hutu Power » avec la France. Cet homme qui n’avait pas le quart du pouvoir qu’on lui a attribué est un bouc émissaire et surtout un prétexte pour mieux préparer médiatiquement le 20e anniversaire du génocide en reprenant le procès à charge contre la France et son armée ![/access]

 *Photo : NICOLAS JOSE/SIPA. 00249540_000005.

6 juin : qui a peur de l’Armée Rouge?

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Le spectacle donné par les grands médias français depuis le début de la crise ukrainienne est un sujet de consternation accablée. Tant de mauvaise foi, de xénophobie, d’ignorance et de bêtise finit par faire froid dans le dos. Le niveau de désinformation atteint est quand même très inquiétant. Et la russophobie compulsive de nos élites, abandonnant toute mesure et toute intelligence, en dit long sur leur état. Pourtant, des hommes politiques, historiens, intellectuels à l’autorité et à la compétence incontestables s’efforcent  d’injecter un peu de raison dans ce débat. Ils prêchent  dans le désert.  À bien des égards, la France officielle se déshonore. Il suffit de  se mettre à l’écoute des médias européens pour constater que nous sommes les seuls à descendre à ce niveau de bassesse. Les éditorialistes mainstream ayant pris congé de toute morale professionnelle,  ont pris la tête de la croisade. Suivis de près par les dirigeants socialistes.

Incrédule, on entend à la télévision Henri Weber, sénateur socialiste, prendre la défense des partis ukrainiens Svoboda et Pravy Sector, qui se revendiquent explicitement comme les héritiers des auxiliaires de la Shoah par balles. « Ce sont des démocrates ! » On aurait pu espérer, après la fin de la guerre froide que le parti socialiste se débarrasserait de son atlantisme. Eh bien non, il doit être génétique. L’aplatissement servile d’aujourd’hui devant la politique des USA me renvoie à des souvenirs de jeunesse. En 1966, quand Charles De Gaulle avait voulu quitter le commandement intégré de l’OTAN, la SFIO avait poussé des cris d’orfraie et déposé une motion de censure à l’Assemblée Nationale.

Je n’entends pas prendre position ici sur la crise ukrainienne, son origine, et les responsabilités respectives. Ni prendre parti entre Poutine et Obama. Il y a dans tout cela des questions géostratégiques, géopolitiques et économiques complexes. Simplement dire que le débat ne peut pas se nourrir uniquement d’ignorance, et de mauvaise foi. Comment ose-t-on donner un brevet démocratique à un gouvernement composé pour un tiers d’antisémites avérés ?

Quant à l’hystérie et  l’ignorance nous en avons une belle illustration avec les glapissements outrés des chiens de garde devant l’invitation du Président Russe aux cérémonies du 70e anniversaire du débarquement en Normandie. Certains n’hésitant pas, comme l’a fait Hillary Clinton, à comparer Poutine à Hitler ! Tout le monde trouve normal, et c’est mon cas, que l’on y invite la chancelière allemande. Nous étions ennemis et nous sommes réconciliés. En revanche le Président démocratiquement élu d’un de nos alliés dans ce terrible combat, qui a perdu, civils et soldats, la moitié du terrifiant bilan global de ce conflit (50 millions de morts), ce serait indécent ? La méconnaissance de la réalité de la guerre à l’Est reste toujours un sujet d’étonnement. La fin de la dénazification en Allemagne en 1947 pour cause de guerre froide, on peut comprendre. La scandaleuse réhabilitation de la Wehrmacht, visant à faire porter aux seuls SS la responsabilité des crimes du nazisme déjà un peu moins. Mais aujourd’hui ? Dans toutes les écoles de Russie, on raconte l’histoire de l’escadrille Normandie-Niemen comme symbole de l’amitié Franco-Russe forgée dans le combat. Les écoliers connaissent l’histoire de Maurice de Seynes et de son mécano Biezolub enterré dans la même tombe.

Qui en France, en dehors des lecteurs assidus de Jean Lopez et des militaires qui savent de quoi ils parlent, s’intéresse à ce qui fut pour les peuples soviétiques une effroyable épreuve ?

Et cette méconnaissance nourrit une idée fausse. Le peuple russe, n’a pas été spécialement gâté par l’histoire au XXe siècle. Première guerre mondiale, guerre civile, abomination stalinienne, Grande Guerre Patriotique et après, nouvelle glaciation… Nous avons dit dans ces colonnes la particularité du traumatisme de la première guerre mondiale sur le peuple français.  Et sa prégnance encore aujourd’hui.

Alors que dire de celui subi par les Russes ? 25 millions de morts, un pays détruit de fond en comble, des sacrifices proprement inouïs pour supporter et vaincre la barbarie qui leur fut imposée. Oui, imposée. J’ai pu constater personnellement, quarante ans plus tard l’existence de ce syndrome. Le souvenir de l’effroyable ordalie de 1941 qui vit la perte de 5 millions d’hommes en quelques semaines, essentiellement à cause de l’aveuglement de Staline et de leur impréparation. Celui du prix à payer pour contenir, se redresser et enfin l’emporter. Sait-on que le taux de mortalité chez les millions de prisonniers de guerre soviétiques a été de 60 % ? Il était de 20 % dans les camps soviétiques, 3 % dans les camps anglo-saxons…

Alors, penser que les Russes ont développé depuis la deuxième guerre mondiale une stratégie impérialiste et agressive, c’est faire un contresens. Bien sûr, il existe, depuis longtemps, un chauvinisme grand-russe, des courants belliqueux, mais la marque de juin 41 est tellement forte que la stratégie de ce pays est essentiellement défensive. On ne les y prendra plus.

Les pays de l’Est après la deuxième guerre mondiale ? C’était un glacis, un tampon entre eux et l’Occident. Tous les diplomates ayant officié pendant la période de la guerre froide le savent et le disent aujourd’hui. C’était également la position de de Gaulle. Depuis la deuxième guerre mondiale, dans l’Armée Rouge, une des affectations les plus prestigieuses est dans les troupes garde-frontières.

La crise ukrainienne ? Comment a-t-on pu imaginer que Poutine pouvait accepter l’installation d’une base de l’OTAN à Sébastopol ? Que l’on ait intégré tous les anciens « pays socialistes » à l’UE et à l’OTAN , et que l’on fasse mine de mettre la main sur un territoire qui appartenait il y a encore vingt ans à l’empire soviétique successeur immédiat de l’empire tsariste ? Rappelons-nous la réaction (justifiée) de Kennedy lorsqu’il apprit l’installation de missiles nucléaires soviétiques à Cuba.

Une image assez drôle circule sur les réseaux sociaux. On y voit une carte de l’Europe où figure la trentaine de bases de l’OTAN qui encerclent  littéralement la Russie. Le commentaire en est : «La Russie veut la guerre ! Voyez  comme ils ont placé leur pays tout près des bases américaines…».

*Photo:  MARY EVANS/SIPA . 51004909_000001.

Copé, Guaino et Juppé : petit rappel historique

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La chasse au Guaino est ouverte à l’UMP. C’est celui que toute la presse parisienne considère, à grands renforts de sondages, comme la personnalité sage et consensuelle qu’il faut à la France, qui a dégainé le premier dimanche soir, conseillant virilement à l’ancien conseiller spécial du Président Sarkozy de « tirer toutes les conséquences » de son désaccord sur l’Europe, invoquant la dignité, rien que ça. L’intention, maintes fois réitérée d’Henri Guaino de ne pas voter pour la liste d’Alain Lamassoure aux prochaines élections européennes, choque l’ancien secrétaire général du RPR, dont nous avions rappelé dans ces colonnes qu’il ne badine pas avec la discipline de parti… à condition qu’elle ne le concerne pas lui-même, a d’ailleurs rappelé le député des Yvelines, faisant écho au soutien apporté par le maire de Bordeaux à François Bayrou lorsqu’un candidat était encore investi par l’UMP à la municipale de Pau. Lundi matin, le président de l’UMP lui-même a soutenu la position de Juppé, en bon élève de l’ex-clan Chirac.

Mais, assistant à ces bisbilles, nous nous sommes souvenus des termes de la lettre de démission de la présidence du RPR de feu Philippe Séguin, le 16 avril 1999 : « Lorsque le Président de l’Association des Amis de Jacques Chirac (NDLR : il s’agissait de Bernard Pons) peut, sans être démenti, proclamer que voter pour la liste Séguin-Madelin ou pour la liste Pasqua-Villiers, marque une même volonté d’adhérer à la majorité présidentielle, lorsque le même fait publiquement la promotion de la liste fédéraliste, avant que le chef de l’Etat, quelques heures plus tard, ne reçoive son animateur, il est clair que je n’ai plus rien à faire à la présidence du Rassemblement pour la République ni, a fortiori, à la tête d’une liste européenne censée défendre la politique du Président de la République. »

À l’époque, on n’avait pas entendu Alain Juppé et Jean-François Copé condamner les propos de Bernard Pons. Il faut dire que c’était l’occasion idéale de flinguer l’ennemi Séguin. La bonne cause, quoi…

En solidarité avec Henri Guaino, je demande solennellement mon exclusion rétroactive du RPR pour avoir voté pour la liste MDC aux européennes de 1994. Bon, c’est vrai, le RPR n’existe plus et j’en avais démissionné en octobre 1998. Mais Juppé n’est pas à ça près, non ?

Libres enfants de Finkielkraut

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Par quelle étrange maladie de notre époque contemporaine Alain Finkielkraut est-il devenu, pour certains esprits experts en démonologie de bazar, l’autre nom du Malin ? Par quelle perversion de toutes les catégories a-t-on pu oublier qu’il est l’un de ceux qui, depuis maintenant quelques décennies, défend le plus ardemment la littérature, cet objet fragile, cette idée évanescente et complexe qui disparaît parfois et renaît où l’on ne l’attend pas ? Il est surtout l’un des premiers à avoir mis des mots sur ce mal contemporain qu’il a si bien nommé : la défaite de la pensée. Scandaleux, réactionnaire ! Oser dire que le saint Progrès n’est peut-être pas continu et que notre hyper-modernité déteste le savoir parce qu’elle méprise le passé ! C’est pourtant ce que nous constatons chaque jour, cette « insurrection contre les morts », cette prétention de l’individu contemporain qui ne supporte pas de se voir rappeler sa finitude.

En lisant Alain Finkielkraut, la jeune professeur que j’étais en 1999 a pu mettre des mots sur ses intuitions, nommer le mal qui rongeait une société française dont je découvrais la part sacrifiée. J’avais choisi d’enseigner à Épinay-sur-Seine parce que j’estimais que Ronsard et Racine, Hugo et Giono étaient, autant que mon patrimoine, celui de ces jeunes gens venus d’Algérie, du Mali, du Maroc ou du Sénégal pour devenir français. Et je comprenais que l’école avait depuis longtemps renoncé à cette idée.[access capability= »lire_inedits »]

On peut, bien sûr, caricaturer ces réflexions. On peut crier au lepénisme au motif que toute réticence devant la modernité triomphante serait en soi condamnable. Finkielkraut est donc en tête des listes d’intellectuels coupables qu’adore dresser la presse « démocrate ». Il y a ceux qui jugent intolérable que l’on s’oppose à l’indifférenciation du grand marché ouvert à tous vents et qui fustigent les « lignes Maginot » pour mieux applaudir l’entrée des chars du libéralisme vainqueur. Et puis il y a ceux qui s’étranglent que l’on ose écrire des mots tels qu’ « identité » ou « culture » pour autre chose que la célébration du multiculturalisme et des « diversités » de tous ordres.

Un ami très cher dont Alain Finkielkraut avait pu apprécier les deux premiers ouvrages, Nathanaël Dupré La Tour, caressait le projet d’un livre collectif : « Libres enfants de Finkielkraut ». Un hommage polyphonique dans lequel nous, encore trentenaires mais conservateurs ou réactionnaires assumés et joyeux, aurions raconté ce que nous devions à cette figure non pas tutélaire mais libre. Les uns auraient parlé de l’école, de la transmission. Les autres, de cette qualité si rare aujourd’hui : Alain Finkielkraut est sans doute le meilleur lecteur, car le plus sensible et le plus respectueux de ceux dont il parle. Et dans notre bibliothèque imaginaire, Un cœur intelligent figure en aussi bonne place que La Défaite de la pensée.

Ce livre en forme de tribut a malheureusement perdu son inspirateur, mais pas sa raison d’être. Et le collège qu’il aurait constitué vaut bien la noble Académie, car il prouve qu’Alain Finkielkraut, contre tous les clichés, est bien un auteur de jeunesse.[/access]

Mélenchon va-t-il sortir de l’euro?

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«Jacques Généreux, qui est notre maître à penser sur ces sujets, considère lui que la question n’est plus de savoir si on doit sortir de l’euro mais quand et comment on le fera. C’est un pronostic très pessimiste mais il est possible en effet que l’euro s’effondre sous le poids des contradictions qu’il contient[…] La Banque centrale européenne doit changer son statut. Si elle change et si on accepte cette idée qu’il faut une harmonisation sociale et fiscale, alors nous aurons un ensemble économique cohérent qu’il sera possible d’impulser et l’euro peut servir de circulation sanguine. Mais sinon, on ne va tout de même pas mourir pour une monnaie ! »

Voilà en substance ce que Jean-Luc Mélenchon expliquait dimanche sur France 3. Mesurons-nous le chemin parcouru ? Il y a trois ans à peine, le co-président du parti de gauche déclarait que la sortie de l’euro était une solution « d’essence maréchaliste ». Nous l’avions alors vivement repris de volée, non seulement parce que son attitude se révélait insultante mais aussi parce qu’elle le privait du  principal levier pour appliquer sa politique s’il arrivait au pouvoir.

Mélenchon a donc changé son fusil d’épaule. Pour deux raisons. Primo, en trois ans, le débat sur l’euro a fait bouger les lignes, notamment chez les économistes proches de la gauche de la gauche. Jacques Généreux, comme le signale Mélenchon, mais aussi Bernard Maris, qui ne voit plus d’autre solution que de démonter la monnaie unique pour mettre en œuvre une politique  économique alternative, symbolisent cette mutation. À l’échelle internationale, on ne compte plus les économistes de renom, parfois Prix Nobel, qui appellent à la dissolution de cette zone monétaire.

Tout ce petit monde s’est donc ajouté à Jacques Nikonoff et Aurélien Bernier qui prônaient déjà cette option et étaient donc pointés comme maréchalistes par Mélenchon, sous prétexte qu’ils préconisaient une solution défendue par Marine Le Pen. Le second nommé a d’ailleurs écrit un livre fort intéressant où il interpellait la gauche radicale sur la question de l’Europe. Qui sait si cet excellent ouvrage n’a pas contribué à la prise de conscience de l’ex-candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle ?

Secundo, Jean-Luc Mélenchon a sans doute compris que sa fixette sur Marine Le Pen, qui le conduisait à rejeter par principe tout ce qu’elle pouvait proposer, conduisait à l’échec. Il a pris conscience que lui laisser le monopole de certains thèmes, surtout dans le domaine économique, confinait à l’idiotie. Il était temps. Car son piètre score parmi les ouvriers et les employés en 2012 s’explique en partie par cette fixation sur la présidente du Front national, qui est appréciée dans ces catégories de la population. Ces trois dernières années, lorsqu’il était amené à débattre avec Jacques Sapir ou Emmanuel Todd sur ces questions, par exemple sur le plateau de Daniel Schneidermann, il se montrait beaucoup plus ouvert  que dans des tribunes moins confidentielles où il continuait de plastronner. Or, dimanche, c’est dans le 12-13 dominical de France 3, une émission politique très regardée, qu’il a décidé d’adopter ce discours sur l’euro.

Si Jean-Luc Mélenchon s’est réellement décidé à adopter une ligne plus cohérente en n’excluant plus un éventuel retour du franc, solution soutenue par les classes populaires, il s’agit assurément d’une bonne nouvelle… pour ses futurs résultats électoraux.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00681469_000001. 

Crimée : le peuple préfère Simferopol à Kiev

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crimée ukraine russie referendum

Les séparatistes pro-russes de l’Est de l’Ukraine revendiquent un « oui » massif  au référendum pour l’autonomie du Donbass, région composée des provinces de Donetsk et de Lougansk. « 89,07 % ont voté pour » l’indépendance hier, à Donetsk.  Mais cela ne signifie rien, rien du tout. Selon Kiev, c’est une « farce criminelle ». Pour François Hollande, ce scrutin est « nul et non avenu ».

La légalité de cette consultation, de même que le vote du 16 mars en Crimée, laisse sans doute à désirer. Ne serait-ce que sur un plan procédural : ni la Crimée ni le Donbass n’ont compétence pour se détacher de l’Etat ukrainien.

Mais le gouvernement de Kiev souffre également d’un déficit de légalité. Institué le 20 février, après le rejet par l’opposition de l’accord négocié entre le président Ianoukovitch et les leaders de Maïdan, sous l’égide de la France, de l’Allemagne et de la Pologne, ce cabinet est né du renversement par la force du pouvoir en place. Autrement dit, si le nouveau régime ukrainien est reconnu internationalement, il ne le doit qu’au bon vouloir des chancelleries occidentales. Car l’argument de la table rase, selon lequel il faudrait repartir de zéro pour créer un gouvernement intègre, ne suffit pas à créer une autorité légale.

Dans pareil terrain miné, chacun des acteurs politiques fait valoir sa légitimité et invoque le soutien populaire – de l’Ouest ou du Sud-Est du pays. Or, d’après l’étude de l’agence américaine Pew Research, publiée le 8 mai, le référendum du 16 mars, toujours pas  reconnu par la communauté internationale, refléterait l’opinion ultra-majoritaire chez les Criméens. L’enquête menée entre le 5 et le 23 avril confirme que 82% de la population locale porte une haute considération au nouveau gouvernement local de Simferopol. Aux yeux de la plupart des Criméens,  les forces d’auto-défense, tant décriées par l’Occident, ont joué un rôle positif tandis que le gouvernement de Kiev suscite leur méfiance. Moins de 7% de la population de la presqu’île considère que les autorités centrales respectent les libertés individuelles. Et moins de 20% pense que les élections présidentielles se tiendront de manière juste et équitable.

Puisque l’expertise américaine ne laisse guère de place au doute, on peut se demander pourquoi l’issue du vote criméen devrait être remise en cause. La même question mérite d’être posée à Donetsk et Lougansk. Si la légitimité est la seule aiguille qui fonctionne encore en Ukraine, alors il est peut-être temps d’entendre  la voix du peuple.

Marseillaise et conséquences

hamon taubira marseillaise

« Karaoké d’opérette », dit-elle : non contente de ne pas chanter l’hymne national en mémoire de l’abolition de l’esclavage, Christiane Taubira avoue ne pas en connaître les paroles. De surcroît, elle a revendiqué son abstention et s’est fendue d’un long plaidoyer pro domo sur Facebook. Ah, pour être moderne, elle l’est — mais elle n’est pas ministre de tous les Français : son attitude exclut tous ceux qui croient que la Marseillaise, née au moment où la Révolution abolissait justement l’esclavage, est le chant commun de tous les Français.
Même Libé traite l’événement du bout des lèvres — incapables qu’ils sont, rue Béranger, d’appuyer les propos incohérents du ministre (et non de « la » ministre, va apprendre le français, patate !).

Et ce matin, sur BFM TV, Benoît Hamon (hé, faudrait peut-être donner l’exemple aux mômes !) fait chorus, si je puis dire : «À ce moment-là, je ne la chante pas non plus, comme la plupart des autres ministres. Parce qu’elle est chantée par une soliste et qu’on ne veut pas ajouter notre voix dessus. Dans ces moments-là, la Marseillaise inspire le recueillement. Je ne comprends pas qu’on fasse ce procès à Taubira et pas à moi.»

Nous savions que nous avions globalement un gouvernement de gougnafiers. Mais là…

Qu’on se rappelle. Le 6 octobre 2001, la rencontre France-Algérie dérapait, dès les hymnes.
Et Chirac, bien inspiré, préférait quitter le Parc des Princes. Même événement lors du France-Tunisie d’octobre 2008. Mais qu’est-ce que nous avons fait à ces Français qui se disent « indigènes de la République » pour qu’ils se croient tout permis ? Qu’est-ce que l’Ecole a négligé de leur enseigner ? « Hé, respecte-moi, toi, le boloss » — mais tu n’es pas respectable, crapule ! Tu es un sous-produit de ce que l’Ecole en déshérence a fait de pire. Et je te dénie le droit de dire quoi que ce soit. Parce que je suis un républicain, mais pas un ventre mou de démocrate.
Quand je pense que certains pédagogues leur ont donné le droit de s’exprimer…
Alors oui, Taubira démission ! Et vite ! Et tout de suite ! Ce ministre est indigne. Ce gouvernement est indigne.

Mais je parie que ça fera encore un peu jaser dans les gazettes, sans qu’il ne se passe rien — d’ailleurs, il ne se passe rien, sinon que les pauvres sont encore plus pauvres, et que les riches se gavent — pendant que les bobos pensent que Mme Taubira, parce qu’elle a donné des gages au lobby LGBT, est une femme de gauche. Du spectacle, pour la société du même nom. Pas même une tragédie : une farce.
Quand même ! Être obligé de reconnaître que Jean-François Copé ou Florian Philippot ont eu ce matin des réactions appropriées, quoi qu’on puisse penser d’eux… Il fallait le PS pour donner, chaque jour, plus de crédibilité aux représentants de la droite la plus dure…
Ça va se payer dans les urnes, aux Européennes — comme le reste. J’y reviendrai dans deux ou trois jours.

PS : Pour une faute bien moindre de Nicolas Sarkozy, la France intellectuelle s’est lancée dans des lectures publiques de La Princesse de Clèves. J’appelle de mes vœux un karaoké géant place Vendôme, pour apprendre au ministre les paroles exactes de la Marseillaise.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00683151_000022.

Eurovision : Genre, les beaufs s’y mettent

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eurovision conchita autriche

L’Europe s’ennuie. Privée d’ennemi à abattre, gavée de libertés fondamentales, overdosée d’acquis sociaux et de nouveaux droits, elle tourne un peu en rond. Après avoir créé la sécurité sociale, accordé le droit de vote aux femmes et instauré la libre circulation des personnes et des marchandises d’un pays à un autre, elle a donc inventé  l’Eurovision pour célébrer ses cultures, ses arts, et la créativité débridée que le monde entier lui envie.

Rendez-vous annuel de la beauferie sous-culturelle, l’événement repose sur un principe désormais bien rôdé : des candidats recalés aux émissions de télé-réalité se payent un quart d’heure de célébrité en représentant leur pays par l’interprétation de la pire daube musicale dont ce dernier ait été capable d’accoucher. Et l’Europe fête ainsi la paix et l’amour retrouvés, entre nations qui se déchiraient autrefois en se traitant d’ennemis héréditaires.

Cette année, c’est encore une fois un parfait inconnu, le jeune Thomas Neuwirth, 25 ans, qui a prouvé avec sa chanson « Rise like a Phoenix » que l’Europe avait un incroyable talent. Kitsch à souhait, sans aucun intérêt particulier, la soupe servie dans un style pompier par Tom l’Autrichien aurait pu être oubliée aussitôt chantée, comme tous les morceaux de ses glorieux prédécesseurs (qui sifflote aujourd’hui sous la douche « Dors mon amour » d’André Claveau, lauréat en 1958 ?).

Mais faute du moindre talent artistique, l’intéressé a fait montre d’un certain sens du marketing. À l’heure où la loi commune se fonde sur les revendications d’une ultra-minorité et où les sexes s’effacent au profit du concept de « genre », notre Tom boy de la chanson s’est positionné sur le créneau  le plus porteur : celui de l’identité sexuelle floue et de l’engagement contre l’homophobie. Comment ? Très simple : en enfilant une robe à paillettes et en scotchant une fausse barbe à son menton pour monter sur scène.

En se rebaptisant pour l’occasion Conchita Saucisse (Wurst, en allemand) et en racontant son adolescence difficile d’homosexuel rural, il a tout misé sur le thème le plus consensuel du moment. Et tous les médias pouvaient foncer dans le panneau tête baissée. « Victoire de la tolérance », « triomphe de la différence sexuelle »… Dès le lendemain, les gros titres célèbrent unanimement l’exploit du « travesti barbu » ou de « la drag queen autrichienne » comme s’il était évident que sa prestation n’avait aucune autre dimension.

Fut un temps où les « monstres » dérangeaient, bousculaient la bourgeoise et le bougnat, choquaient les prudes et les curés. Quand David Bowie incarnait Ziggy Stardust en 1972, il était interdit de s’embrasser entre personnes de même sexe dans les rues de Londres. Lorsqu’en 1986, Freddie Mercury faisait trembler le stade de Wembley déguisé en reine d’Angleterre, la « promotion intentionnelle de l’homosexualité » venait d’être prohibée. Ils étaient différents, provocants, et défiaient les institutions de leur temps.

Aujourd’hui, Thomas-Conchita pourrait éventuellement passer pour un rebelle en Russie, où les homosexuels ne sont pas dans la norme, sans être affublés d’un triangle rose et déportés pour autant. Mais en Europe, où la norme a fini par nier leur différence comme celles qui permettaient jadis de ne pas confondre un bûcheron et une lavandière (la barbe, par exemple), c’est juste une saucisse comme une autre. Et un faux monstre à postiche. On baille.

*Photo :  Frank Augstein/AP/SIPA. AP21565524_000002.

Finkielkraut : Malheureux comme un sioniste en France

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finkielkraut israel sionisme

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Alain Finkielkraut à l’Académie française. Que ses confrères prennent garde, le nouvel académicien risque d’oublier que l’épée qui complète l’habit vert n’est qu’un ornement dont il n’est pas coutumier de se servir. Incongrue à première vue, tellement l’idée que je me suis toujours fait de ce bretteur remuant colle mal à l’institution, son élection n’en est pas moins logique. Après tout, les « Immortels » ont coopté un écrivain talentueux, un défenseur passionné de la langue française, un amoureux de la littérature, et cela devrait suffire.

Cependant, ils ont élu aussi un homme de conviction, un intellectuel et un polémiste, et c’est tout à leur honneur. Certes, tous n’ont pas été heureux de l’accueillir en leur sein. Il paraît que huit, parmi eux, ont choisi d’orner d’une croix leur bulletin de vote en signe de grand déplaisir. Dans une institution connue pour être un bastion de progressisme, Le Monde m’informe que ces censeurs considèrent le philosophe par trop « réactionnaire », un fourrier du lepénisme, handicapé de surcroît par une personnalité « clivante ». Outre que cet adjectif est un barbarisme, il faut rappeler à ces imbéciles qu’un intellectuel est « clivant » par définition et profession. Mais bon, de minimis non curat praetor…

Oui, on pourrait se contenter d’un haussement d’épaules ; après tout, Alain Finkielkraut a été élu dès le premier tour, et ses amis ont dit publiquement ce qu’il fallait dire. On aurait tort, car, pour absurdes et illégitimes qu’elles soient, les critiques de ces valeureux anonymes n’en sont pas moins révélatrices d’un état d’esprit. Un état d’esprit maléfique, contre lequel l’essayiste ne cesse de ferrailler. Or, je suppose que, dans le procès en réaction intenté à Alain Finkielkraut, le moindre des chefs d’accusation n’est pas son « sionisme ». C’est cette accusation, en vérité aussi justifiée dans les faits que monstrueuse aux yeux de ses détracteurs, que je veux évoquer ici.

Car, en effet, Finkielkraut est « sioniste ».[access capability= »lire_inedits »] Enfin, cela dépend de ce que l’on entend par là. « Si j’étais sioniste, a-t-il déclaré un jour, j’irais vivre en Israël. » Mais foin de subtilités. Il aime Israël, s’identifie à son peuple et le défend avec vigueur chaque fois qu’il lui semble être vicieusement attaqué. Je suppose que cela suffit à faire de lui un sioniste.

J’ai d’ailleurs rencontré Alain Finkielkraut pour la première fois en Israël, au début des années 80 du siècle passé, dans un colloque sur les relations entre juifs israéliens et diasporiques organisé par un institut local. Dans la délégation française figuraient Jacques Tarnero, Gérard Rabinovitch, et aussi Daniel Lindenberg, qui allait s’illustrer plus tard avec un pamphlet assez lamentable, où le censeur autoproclamé du progressisme proposait à la vindicte de l’opinion une liste de « nouveaux réactionnaires » dont, bien évidemment, Finkielkraut.

Alain venait de publier Le Juif imaginaire, qui m’avait fait forte impression, et j’avais hâte de le rencontrer. Non sans appréhension : il est rare de ne pas être déçu par l’homme qui se cache derrière un livre qu’on a aimé. Je ne l’ai pas été. Il me paraissait sorti tout droit de son essai, avec ce mélange de rigueur intellectuelle, de probité pouvant aller jusqu’à la brutalité, de passion fiévreuse et, oui, de style. Il me semble que tout son parcours, sionisme compris, s’y trouve en filigrane, dans ce qu’il y décrit comme « le passage, jamais tout à fait accompli, de l’ostentation à la fidélité ». Certains, pas nécessairement hostiles, lui ont reproché d’avoir, depuis,fait le chemin en sens inverse. Je pense qu’ils se trompent.

En fait, sur Israël et le sionisme comme sur le reste, il souffre d’un phénomène répandu dans la société du spectacle qu’il ne cesse de dénoncer : il est jugé moins sur ce qu’il dit et écrit que sur ce qu’il est, ou plutôt sur ce qu’on pense qu’il est. Il se dit intellectuel juif et français, le voici communautariste, lui qui prêche pour le droit inaliénable à l’amour contre l’enfermement communautaire, et qui a joint le geste à la parole. Il se fait le propagandiste d’une École républicaine et d’une société intégrée d’égaux, moules démocratiques d’où il est lui-même issu, et on le soupçonne de racisme. Au Proche-Orient, il prône le démantèlement des colonies en Cisjordanie et défend avec constance la création d’un État palestinien, et l’on n’a de cesse de le ranger parmi les jusqu’au-boutistes du « Grand Israël ». En Israël, il serait un membre d’honneur du « camp de la paix ». En France, parce que l’auteur de La Réprobation d’Israël (1983) ne supporte pas l’amalgame entre la critique légitime des agissements du gouvernement d’Israël et l’assaut contre la légitimité de l’État juif, ce signataire de l’« appel à la raison » du JCall[1. J Call est un « appel à la raison » lancé par plusieurs organisations européennes pour la paix au Proche Orient au printemps 2010. Il a suscité une réplique d’associations et de personnalités juives intitulé « Raison garder ».] passe pour un suppôt de Nétanyahou.

Suis-je d’accord avec tout ce qu’il dit, et avec la manière dont il le dit ? Non, sans doute, mais quelle importance ! Il est entendu que nul n’est prophète en son pays. C’est que les prophètes sont embêtants : ils vous forcent à penser par vous-même alors qu’on a plutôt envie de ronronner avec la multitude. De toute manière, il n’y peut rien, ce sont la voie et la voix qu’il s’est choisies. Pour notre inconfort, notre profit et notre plaisir.

Pour l’heure, sa tâche la plus ardue est de préparer son discours de réception à l’Académie française. Prononcer l’éloge de Félicien Marceau, un collabo condamné dans son pays, quelle gageure pour un fils de déporté ! Et oui, mon cher Alain, l’immortalité ne va pas sans quelque servitude…[/access]

*Photo : LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA .00679604_000010.

Guaino a de la mémoire

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guaino lamassoure pasqua seguin

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Henri Guaino était devenu l’expert UMP en ingestion de couleuvres. On l’imaginait déjà retenant sa respiration lorsque les discours sarkozystes de l’entre-deux tours 2012, qui n’étaient plus l’œuvre de sa plume, étaient trempés de l’encre buissonniste. Et plus lorsqu’au mépris du peuple qui avait dit Non au traité constitutionnel européen en 2005, ses amis au pouvoir ratifiaient le traité de Lisbonne trois ans plus tard…

Il fallait s’y résoudre, sa droite de cœur, celle du Général, était morte et les jeunes loups de l’UMP, auto-consacrés héritiers du sarkozysme ne manquaient pas de danser autour de sa dépouille.

Il s’était donc astreint àrentrer dans le rang,venant seulement ici et là marquer son opposition au gouvernement Hollande, dans le sillage de Copé. Un discours de fidèle soldat, toujours prêt à défendre l’unité de sa famille politique dont le navire tanguait sévèrement au plus fort des guerres de clans.

Cependant, le souverainiste Guaino n’ignore pas que la défiance des Français à l’égard de l’Union Européenne grandit. Loin des débats politiques abstraits, beaucoupd’Européens voient l’Union comme un conglomérat de nationalités qui ne partagent pas grand-chose, si ce n’est un drapeau, et quelques valeurs humanistes, à la géométrie souvent variable.

Guaino, pressentant cette défiance, a attaqué frontalement la tête de liste de UMP en Île-de-France, aux prochaines élections européennes, Alain Lamassoure qui « incarne l’Europe dont plus personne ne veut »,  expliquant qu’il ne voterait pas pour lui en raison de ses prises de position fédéralistes et de son soutien au traité de libre échange transatlantique.

Comme s’en amuse David Desgouilles, les cris d’orfraie ont résonné dans les rangs de l’UMP, Alain Juppé rétorquant en chef du chœur des indignés : « Je ne pratique pas l’exclusion. Mais quand on est à ce point en désaccord avec son propre parti politique, la dignité la plus élémentaire, c’est d’en tirer les conséquences ».

L’ancien « meilleur d’entre nous », selon Chirac, a décidément la mémoire courte. Car si l’UMP a pris des positions farouchement pro-Union depuis une décennie, l’acte fondateur de son prédécesseur, le RPR, n’est autre que l’appel de Cochin (1978), par lequel le président du parti, Jacques Chirac dénonçait la politique « antinationale» d’un « parti de l’étranger », désignant là l’UDF de Giscard. Aux élections européennes de 1979, le parti gaulliste avait donc fait campagne sur le thème de l’antifédéralisme européen.

Au gré des élections et des courants majoritaires, cette question ne se dépassionnera jamais dans ses rangs. Ainsi, le référendum sur le traité de Maastricht fracturera le parti avec la ligne Pasqua-Séguin – à l’époque soutenue par le jeune Guaino- faisant campagne pour le « non » contre le« oui » incarné par quelques autres pontes du parti parmi lesquels Balladur et Chirac, qui effectuait sa mue européiste en espérant l’habit présidentiel. Peu après, les européennes de 1994 provoqueront quelques remous, avec la défaillance de plusieurs figures gaullistes se rangeant derrière la liste Chevènement tels le général Pierre-Marie Gallois. Rebelote cinq ans plus tard, lorsqu’en 1999, le tandem eurosceptique Pasqua-Villiers dépasse d’une courte tête la liste RPR officielle menée par Sarkozy et Madelin. Là encore, Guaino jouait les francs-tireurs au sein du RPF brièvement ressuscité par Pasqua.

Les réactions de Juppé et Copé occultent donc tout un pan idéologique de la droite française, dont le gaulliste Guaino est l’héritier. Se dégageant d’une logique partisane, l’ancien conseiller spécial de Sarkozy a le mérite d’ouvrir un débat sur l’Europe que les deux grands partis, minés par leurs divisions, font tout pour confisquer.

 *Photo : ANTONIOL ANTOINE/SIPA. 00659346_000030.

Rwanda : Des accusations fantasmatiques contre la France

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hogard rwanda kagame genocide

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Propos recueillis par Théophane Le Méné et Gil Mihaely

Officier parachutiste de la Légion étrangère, Jacques Hogard a effectué de nombreuses missions en Afrique, notamment à Djibouti, en Somalie, au Yémen ainsi qu’au Rwanda, en 1994, en tant que commandant du groupement de Légion étrangère au sein de l’opération « Turquoise ». Sa dernière mission s’est déroulée au Kosovo en 1999. Il est l’auteur d’un  livre-témoignage sur « Turquoise », Les Larmes de l’honneur, 60 jours dans la tourmente du Rwanda, et publiera prochainement L’Europe est morte à Pristina, guerre au Kosovo, printemps-été 1999.

Causeur. Vingt ans après le génocide rwandais, Kigali accuse la France de complicité, accusation que nombre de médias français s’empressent de reprendre à leur compte…

 Jacques Hogard. Ces accusations sont totalement fantasmatiques. Alors que, dès 1990, la France est le pays qui a le plus fait pour essayer de rétablir l’équilibre et la paix dans la région, c’est tout simplement scandaleux. D’autant que les accusations viennent principalement de Paul Kagamé, l’actuel président du Rwanda, l’homme qui a planifié l’attentat du 6 avril 1994 contre son prédécesseur Habyarimana. Or, c’est cet événement qui a, de fait, engendré les massacres et légitimé sa conquête du pouvoir par la force.

Mais les commanditaires de l’attentat n’ont jamais été clairement identifiés !

Comme Michael Hourigan, ancien procureur du Tribunal pénal international, comme le juge Bruguière, je suis convaincu que le Front patriotique rwandais de Paul Kagamé a organisé l’attentat. S’il en était autrement, le président Kagamé en aurait apporté la preuve depuis longtemps… Par ailleurs, nombre de ses anciens compagnons l’ont reconnu au prix de leur vie, comme le colonel tutsi Karegeya, assassiné en janvier en Afrique du Sud. Kagamé, homme remarquablement intelligent et cynique, savait qu’il ne pouvait conquérir le pouvoir que par la force car sa minorité ethnique, les Tutsi, représente à peine 20% de la population. L’attentat du 6 avril a créé les conditions pour son coup de force.  [access capability= »lire_inedits »]

En fomentant cet attentat, imaginait-il le génocide qui allait suivre ?

Paul Kagamé savait pertinemment que des massacres de grande ampleur allaient être commis. Il avait d’ailleurs contribué à en créer les conditions en massacrant massivement des paysans hutu dans le nord-est du pays. Ces différents massacres interethniques n’étaient, hélas, pas nouveaux. En 1959, à  l’indépendance, lorsque les Hutu ont accédé au pouvoir, ils ont assassiné les Tutsi en masse, ce qui a d’ailleurs provoqué l’exode massif vers l’Ouganda de nombreux membres de cette minorité, comme Paul Kagamé. Cependant, je ne pense pas que ce dernier ait pu imaginer l’ampleur de ce que cet attentat allait déclencher.

Comment la France s’est-elle trouvée impliquée dans ce conflit ?

Quand, début octobre 1990, le FPR, armé et équipé par l’Ouganda, envahit le nord-est du Rwanda, le président rwandais Habyarimana, au pouvoir depuis 1974, appelle la France au secours car les deux pays ont signé, quinze ans auparavant, des accords de coopération militaire. Dans le cadre de ces accords, Mitterrand décide d’aider le régime en remettant l’armée rwandaise sur pied. D’octobre 1990 à octobre 1993, l’armée française est présente au Rwanda pour aider son gouvernement à se défendre contre une invasion, ce que de nombreux Tutsi, Paul Kagamé en tête, interprètent comme un soutien aux Hutu contre leur ethnie…

Était-ce une bonne décision ?

 Avant de juger, on oublie trop souvent que, dans le droit fil  du discours de La Baule, en juin 1990, François Mitterrand avait conditionné le soutien français à l’accélération de la démocratisation de l’État rwandais, l’introduction  du multipartisme et l’ouverture de négociations avec le FPR ! Trois ans plus tard, on aurait pu croire que cela avait plutôt bien marché car ce processus a abouti aux accords d’Arusha d’août 1993, qui dépossédaient Habyarimana de son pouvoir réel. La France n’a donc pas été l’alliée des extrémistes et du « Hutu Power ». Quand nos troupes se sont retirées du Rwanda, à l’automne 1993, nous avons passé la main à l’ONU. L’armée française n’a donc pas pu « assister impuissante au génocide de 800 000 Tutsi » comme l’a écrit récemment Le Monde, pour la bonne et simple raison qu’elle avait alors quitté le pays depuis des mois…

Quel rôle a joué l’ONU dans la prévention du génocide ?

Un rôle nul, sinon négatif ! L’inaction onusienne s’est révélée catastrophique. Sur place, la Minuar (la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda) était commandée par le général canadien Roméo Dallaire, qui venait de découvrir l’Afrique. Tombé amoureux d’une jeune et belle Tutsi, il a montré un soutien inconditionnel au FPR, alors que le succès de son mandat dépendait de son impartialité. Pire encore, huit jours après le déclenchement du génocide, quand il incombait à la Minuar de faire cesser les massacres, l’ONU a décidé de rappeler 90% de ses effectifs ! En même temps, pendant les deux mois et demi qui ont suivi, la « communauté internationale » s’est acharnée à repousser toutes les propositions françaises d’intervention.

Finalement, début juin, l’ONU autorisait la France à intervenir…

Oui, c’est l’opération « Turquoise » qui a mobilisé 2 000 soldats français. J’y ai moi-même commandé 400 hommes dans une région aussi étendue qu’un département français. L’effectif était dérisoire. Néanmoins, les massacres à grande ampleur ont cessé. Nous avons sauvé des milliers de rescapés tutsi qui se cachaient encore, fixé sur place une grande partie des réfugiés hutu qui quittaient leur pays en masse devant l’avancée des forces du FPR, mis en place une administration intérimaire, assuré la distribution d’eau potable, d’électricité, de soins, de vivres, remis en route les centres de santé, et même la prison !

Comment avez-vous géré les rapports conflictuels entre Hutu et Tutsi ?

Nous nous sommes mis à rechercher les Tutsi pour les regrouper dans le camp de réfugiés de Nyarushishi, créé par la Croix-Rouge.  Il a d’abord fallu les protéger des extrémistes hutu. Puis, face à l’avancée du FPR, nous avons dû protéger l’immense vague de réfugiés hutu des rescapés tutsi qui voulaient les attaquer pour se venger ! Au total, nous avons réussi à convaincre un million et demi, peut-être deux millions de Hutu, de rester dans leur pays. Dans les années qui ont suivi, les quelques centaines de milliers de Hutu partis s’installer dans les camps zaïrois ont été les victimes de massacres à grande échelle perpétrés entre 1995 et1997 par les troupes de Kagamé… dans l’indifférence de la communauté internationale.

 Avez-vous arrêté des assassins qui ont participé au génocide ?

 Oui. Ceux que nous avons pu arrêter en train de tuer étaient des gens incultes, totalement terrorisés par les Tutsi. Ils avaient beau être baptisés et aller à la messe, leur christianisme n’était qu’un vernis. Les génocidaires ne sont pas des militaires aguerris mais des paysans frustes armés de houes et de machettes : il faut l’avoir en tête quand on accuse la France d’avoir formé les tueurs entre 1990 et1993 !

Le cas du capitaine Pascal Simbikangwa[1. Ancien capitaine des services de renseignements rwandais, Pascal Simbikangwa a été condamné en mars 2014 par la cour d’assise de Paris pour génocide et complicité de crimes contre l’humanité. Selon la cour, il a participé à l’élaboration et à la mise en exécution du génocide des Tutsi en distribuant des armes aux miliciens et donnant des ordres aux hommes postés aux barrières de Kigali. Pascal Simbikangwa a fait appel.], reconnu coupable de génocide et de complicité de crime contre l’humanité par la cour d’assises de Paris, en mars, semble contredire votre lecture des événements…

 Cet ancien officier de renseignement hutu est un piètre personnage. Son procès a été instrumentalisé par certains groupes de pression pour tenter de prouver la collusion du « Hutu Power » avec la France. Cet homme qui n’avait pas le quart du pouvoir qu’on lui a attribué est un bouc émissaire et surtout un prétexte pour mieux préparer médiatiquement le 20e anniversaire du génocide en reprenant le procès à charge contre la France et son armée ![/access]

 *Photo : NICOLAS JOSE/SIPA. 00249540_000005.

6 juin : qui a peur de l’Armée Rouge?

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urss stalingrad guerre

urss stalingrad guerre

Le spectacle donné par les grands médias français depuis le début de la crise ukrainienne est un sujet de consternation accablée. Tant de mauvaise foi, de xénophobie, d’ignorance et de bêtise finit par faire froid dans le dos. Le niveau de désinformation atteint est quand même très inquiétant. Et la russophobie compulsive de nos élites, abandonnant toute mesure et toute intelligence, en dit long sur leur état. Pourtant, des hommes politiques, historiens, intellectuels à l’autorité et à la compétence incontestables s’efforcent  d’injecter un peu de raison dans ce débat. Ils prêchent  dans le désert.  À bien des égards, la France officielle se déshonore. Il suffit de  se mettre à l’écoute des médias européens pour constater que nous sommes les seuls à descendre à ce niveau de bassesse. Les éditorialistes mainstream ayant pris congé de toute morale professionnelle,  ont pris la tête de la croisade. Suivis de près par les dirigeants socialistes.

Incrédule, on entend à la télévision Henri Weber, sénateur socialiste, prendre la défense des partis ukrainiens Svoboda et Pravy Sector, qui se revendiquent explicitement comme les héritiers des auxiliaires de la Shoah par balles. « Ce sont des démocrates ! » On aurait pu espérer, après la fin de la guerre froide que le parti socialiste se débarrasserait de son atlantisme. Eh bien non, il doit être génétique. L’aplatissement servile d’aujourd’hui devant la politique des USA me renvoie à des souvenirs de jeunesse. En 1966, quand Charles De Gaulle avait voulu quitter le commandement intégré de l’OTAN, la SFIO avait poussé des cris d’orfraie et déposé une motion de censure à l’Assemblée Nationale.

Je n’entends pas prendre position ici sur la crise ukrainienne, son origine, et les responsabilités respectives. Ni prendre parti entre Poutine et Obama. Il y a dans tout cela des questions géostratégiques, géopolitiques et économiques complexes. Simplement dire que le débat ne peut pas se nourrir uniquement d’ignorance, et de mauvaise foi. Comment ose-t-on donner un brevet démocratique à un gouvernement composé pour un tiers d’antisémites avérés ?

Quant à l’hystérie et  l’ignorance nous en avons une belle illustration avec les glapissements outrés des chiens de garde devant l’invitation du Président Russe aux cérémonies du 70e anniversaire du débarquement en Normandie. Certains n’hésitant pas, comme l’a fait Hillary Clinton, à comparer Poutine à Hitler ! Tout le monde trouve normal, et c’est mon cas, que l’on y invite la chancelière allemande. Nous étions ennemis et nous sommes réconciliés. En revanche le Président démocratiquement élu d’un de nos alliés dans ce terrible combat, qui a perdu, civils et soldats, la moitié du terrifiant bilan global de ce conflit (50 millions de morts), ce serait indécent ? La méconnaissance de la réalité de la guerre à l’Est reste toujours un sujet d’étonnement. La fin de la dénazification en Allemagne en 1947 pour cause de guerre froide, on peut comprendre. La scandaleuse réhabilitation de la Wehrmacht, visant à faire porter aux seuls SS la responsabilité des crimes du nazisme déjà un peu moins. Mais aujourd’hui ? Dans toutes les écoles de Russie, on raconte l’histoire de l’escadrille Normandie-Niemen comme symbole de l’amitié Franco-Russe forgée dans le combat. Les écoliers connaissent l’histoire de Maurice de Seynes et de son mécano Biezolub enterré dans la même tombe.

Qui en France, en dehors des lecteurs assidus de Jean Lopez et des militaires qui savent de quoi ils parlent, s’intéresse à ce qui fut pour les peuples soviétiques une effroyable épreuve ?

Et cette méconnaissance nourrit une idée fausse. Le peuple russe, n’a pas été spécialement gâté par l’histoire au XXe siècle. Première guerre mondiale, guerre civile, abomination stalinienne, Grande Guerre Patriotique et après, nouvelle glaciation… Nous avons dit dans ces colonnes la particularité du traumatisme de la première guerre mondiale sur le peuple français.  Et sa prégnance encore aujourd’hui.

Alors que dire de celui subi par les Russes ? 25 millions de morts, un pays détruit de fond en comble, des sacrifices proprement inouïs pour supporter et vaincre la barbarie qui leur fut imposée. Oui, imposée. J’ai pu constater personnellement, quarante ans plus tard l’existence de ce syndrome. Le souvenir de l’effroyable ordalie de 1941 qui vit la perte de 5 millions d’hommes en quelques semaines, essentiellement à cause de l’aveuglement de Staline et de leur impréparation. Celui du prix à payer pour contenir, se redresser et enfin l’emporter. Sait-on que le taux de mortalité chez les millions de prisonniers de guerre soviétiques a été de 60 % ? Il était de 20 % dans les camps soviétiques, 3 % dans les camps anglo-saxons…

Alors, penser que les Russes ont développé depuis la deuxième guerre mondiale une stratégie impérialiste et agressive, c’est faire un contresens. Bien sûr, il existe, depuis longtemps, un chauvinisme grand-russe, des courants belliqueux, mais la marque de juin 41 est tellement forte que la stratégie de ce pays est essentiellement défensive. On ne les y prendra plus.

Les pays de l’Est après la deuxième guerre mondiale ? C’était un glacis, un tampon entre eux et l’Occident. Tous les diplomates ayant officié pendant la période de la guerre froide le savent et le disent aujourd’hui. C’était également la position de de Gaulle. Depuis la deuxième guerre mondiale, dans l’Armée Rouge, une des affectations les plus prestigieuses est dans les troupes garde-frontières.

La crise ukrainienne ? Comment a-t-on pu imaginer que Poutine pouvait accepter l’installation d’une base de l’OTAN à Sébastopol ? Que l’on ait intégré tous les anciens « pays socialistes » à l’UE et à l’OTAN , et que l’on fasse mine de mettre la main sur un territoire qui appartenait il y a encore vingt ans à l’empire soviétique successeur immédiat de l’empire tsariste ? Rappelons-nous la réaction (justifiée) de Kennedy lorsqu’il apprit l’installation de missiles nucléaires soviétiques à Cuba.

Une image assez drôle circule sur les réseaux sociaux. On y voit une carte de l’Europe où figure la trentaine de bases de l’OTAN qui encerclent  littéralement la Russie. Le commentaire en est : «La Russie veut la guerre ! Voyez  comme ils ont placé leur pays tout près des bases américaines…».

*Photo:  MARY EVANS/SIPA . 51004909_000001.

Copé, Guaino et Juppé : petit rappel historique

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La chasse au Guaino est ouverte à l’UMP. C’est celui que toute la presse parisienne considère, à grands renforts de sondages, comme la personnalité sage et consensuelle qu’il faut à la France, qui a dégainé le premier dimanche soir, conseillant virilement à l’ancien conseiller spécial du Président Sarkozy de « tirer toutes les conséquences » de son désaccord sur l’Europe, invoquant la dignité, rien que ça. L’intention, maintes fois réitérée d’Henri Guaino de ne pas voter pour la liste d’Alain Lamassoure aux prochaines élections européennes, choque l’ancien secrétaire général du RPR, dont nous avions rappelé dans ces colonnes qu’il ne badine pas avec la discipline de parti… à condition qu’elle ne le concerne pas lui-même, a d’ailleurs rappelé le député des Yvelines, faisant écho au soutien apporté par le maire de Bordeaux à François Bayrou lorsqu’un candidat était encore investi par l’UMP à la municipale de Pau. Lundi matin, le président de l’UMP lui-même a soutenu la position de Juppé, en bon élève de l’ex-clan Chirac.

Mais, assistant à ces bisbilles, nous nous sommes souvenus des termes de la lettre de démission de la présidence du RPR de feu Philippe Séguin, le 16 avril 1999 : « Lorsque le Président de l’Association des Amis de Jacques Chirac (NDLR : il s’agissait de Bernard Pons) peut, sans être démenti, proclamer que voter pour la liste Séguin-Madelin ou pour la liste Pasqua-Villiers, marque une même volonté d’adhérer à la majorité présidentielle, lorsque le même fait publiquement la promotion de la liste fédéraliste, avant que le chef de l’Etat, quelques heures plus tard, ne reçoive son animateur, il est clair que je n’ai plus rien à faire à la présidence du Rassemblement pour la République ni, a fortiori, à la tête d’une liste européenne censée défendre la politique du Président de la République. »

À l’époque, on n’avait pas entendu Alain Juppé et Jean-François Copé condamner les propos de Bernard Pons. Il faut dire que c’était l’occasion idéale de flinguer l’ennemi Séguin. La bonne cause, quoi…

En solidarité avec Henri Guaino, je demande solennellement mon exclusion rétroactive du RPR pour avoir voté pour la liste MDC aux européennes de 1994. Bon, c’est vrai, le RPR n’existe plus et j’en avais démissionné en octobre 1998. Mais Juppé n’est pas à ça près, non ?

Libres enfants de Finkielkraut

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finkielkraut francais souche

finkielkraut francais souche

Par quelle étrange maladie de notre époque contemporaine Alain Finkielkraut est-il devenu, pour certains esprits experts en démonologie de bazar, l’autre nom du Malin ? Par quelle perversion de toutes les catégories a-t-on pu oublier qu’il est l’un de ceux qui, depuis maintenant quelques décennies, défend le plus ardemment la littérature, cet objet fragile, cette idée évanescente et complexe qui disparaît parfois et renaît où l’on ne l’attend pas ? Il est surtout l’un des premiers à avoir mis des mots sur ce mal contemporain qu’il a si bien nommé : la défaite de la pensée. Scandaleux, réactionnaire ! Oser dire que le saint Progrès n’est peut-être pas continu et que notre hyper-modernité déteste le savoir parce qu’elle méprise le passé ! C’est pourtant ce que nous constatons chaque jour, cette « insurrection contre les morts », cette prétention de l’individu contemporain qui ne supporte pas de se voir rappeler sa finitude.

En lisant Alain Finkielkraut, la jeune professeur que j’étais en 1999 a pu mettre des mots sur ses intuitions, nommer le mal qui rongeait une société française dont je découvrais la part sacrifiée. J’avais choisi d’enseigner à Épinay-sur-Seine parce que j’estimais que Ronsard et Racine, Hugo et Giono étaient, autant que mon patrimoine, celui de ces jeunes gens venus d’Algérie, du Mali, du Maroc ou du Sénégal pour devenir français. Et je comprenais que l’école avait depuis longtemps renoncé à cette idée.[access capability= »lire_inedits »]

On peut, bien sûr, caricaturer ces réflexions. On peut crier au lepénisme au motif que toute réticence devant la modernité triomphante serait en soi condamnable. Finkielkraut est donc en tête des listes d’intellectuels coupables qu’adore dresser la presse « démocrate ». Il y a ceux qui jugent intolérable que l’on s’oppose à l’indifférenciation du grand marché ouvert à tous vents et qui fustigent les « lignes Maginot » pour mieux applaudir l’entrée des chars du libéralisme vainqueur. Et puis il y a ceux qui s’étranglent que l’on ose écrire des mots tels qu’ « identité » ou « culture » pour autre chose que la célébration du multiculturalisme et des « diversités » de tous ordres.

Un ami très cher dont Alain Finkielkraut avait pu apprécier les deux premiers ouvrages, Nathanaël Dupré La Tour, caressait le projet d’un livre collectif : « Libres enfants de Finkielkraut ». Un hommage polyphonique dans lequel nous, encore trentenaires mais conservateurs ou réactionnaires assumés et joyeux, aurions raconté ce que nous devions à cette figure non pas tutélaire mais libre. Les uns auraient parlé de l’école, de la transmission. Les autres, de cette qualité si rare aujourd’hui : Alain Finkielkraut est sans doute le meilleur lecteur, car le plus sensible et le plus respectueux de ceux dont il parle. Et dans notre bibliothèque imaginaire, Un cœur intelligent figure en aussi bonne place que La Défaite de la pensée.

Ce livre en forme de tribut a malheureusement perdu son inspirateur, mais pas sa raison d’être. Et le collège qu’il aurait constitué vaut bien la noble Académie, car il prouve qu’Alain Finkielkraut, contre tous les clichés, est bien un auteur de jeunesse.[/access]

Mélenchon va-t-il sortir de l’euro?

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melenchon euro fn

melenchon euro fn

«Jacques Généreux, qui est notre maître à penser sur ces sujets, considère lui que la question n’est plus de savoir si on doit sortir de l’euro mais quand et comment on le fera. C’est un pronostic très pessimiste mais il est possible en effet que l’euro s’effondre sous le poids des contradictions qu’il contient[…] La Banque centrale européenne doit changer son statut. Si elle change et si on accepte cette idée qu’il faut une harmonisation sociale et fiscale, alors nous aurons un ensemble économique cohérent qu’il sera possible d’impulser et l’euro peut servir de circulation sanguine. Mais sinon, on ne va tout de même pas mourir pour une monnaie ! »

Voilà en substance ce que Jean-Luc Mélenchon expliquait dimanche sur France 3. Mesurons-nous le chemin parcouru ? Il y a trois ans à peine, le co-président du parti de gauche déclarait que la sortie de l’euro était une solution « d’essence maréchaliste ». Nous l’avions alors vivement repris de volée, non seulement parce que son attitude se révélait insultante mais aussi parce qu’elle le privait du  principal levier pour appliquer sa politique s’il arrivait au pouvoir.

Mélenchon a donc changé son fusil d’épaule. Pour deux raisons. Primo, en trois ans, le débat sur l’euro a fait bouger les lignes, notamment chez les économistes proches de la gauche de la gauche. Jacques Généreux, comme le signale Mélenchon, mais aussi Bernard Maris, qui ne voit plus d’autre solution que de démonter la monnaie unique pour mettre en œuvre une politique  économique alternative, symbolisent cette mutation. À l’échelle internationale, on ne compte plus les économistes de renom, parfois Prix Nobel, qui appellent à la dissolution de cette zone monétaire.

Tout ce petit monde s’est donc ajouté à Jacques Nikonoff et Aurélien Bernier qui prônaient déjà cette option et étaient donc pointés comme maréchalistes par Mélenchon, sous prétexte qu’ils préconisaient une solution défendue par Marine Le Pen. Le second nommé a d’ailleurs écrit un livre fort intéressant où il interpellait la gauche radicale sur la question de l’Europe. Qui sait si cet excellent ouvrage n’a pas contribué à la prise de conscience de l’ex-candidat du Front de gauche à l’élection présidentielle ?

Secundo, Jean-Luc Mélenchon a sans doute compris que sa fixette sur Marine Le Pen, qui le conduisait à rejeter par principe tout ce qu’elle pouvait proposer, conduisait à l’échec. Il a pris conscience que lui laisser le monopole de certains thèmes, surtout dans le domaine économique, confinait à l’idiotie. Il était temps. Car son piètre score parmi les ouvriers et les employés en 2012 s’explique en partie par cette fixation sur la présidente du Front national, qui est appréciée dans ces catégories de la population. Ces trois dernières années, lorsqu’il était amené à débattre avec Jacques Sapir ou Emmanuel Todd sur ces questions, par exemple sur le plateau de Daniel Schneidermann, il se montrait beaucoup plus ouvert  que dans des tribunes moins confidentielles où il continuait de plastronner. Or, dimanche, c’est dans le 12-13 dominical de France 3, une émission politique très regardée, qu’il a décidé d’adopter ce discours sur l’euro.

Si Jean-Luc Mélenchon s’est réellement décidé à adopter une ligne plus cohérente en n’excluant plus un éventuel retour du franc, solution soutenue par les classes populaires, il s’agit assurément d’une bonne nouvelle… pour ses futurs résultats électoraux.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00681469_000001. 

Crimée : le peuple préfère Simferopol à Kiev

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crimée ukraine russie referendum

crimée ukraine russie referendum

Les séparatistes pro-russes de l’Est de l’Ukraine revendiquent un « oui » massif  au référendum pour l’autonomie du Donbass, région composée des provinces de Donetsk et de Lougansk. « 89,07 % ont voté pour » l’indépendance hier, à Donetsk.  Mais cela ne signifie rien, rien du tout. Selon Kiev, c’est une « farce criminelle ». Pour François Hollande, ce scrutin est « nul et non avenu ».

La légalité de cette consultation, de même que le vote du 16 mars en Crimée, laisse sans doute à désirer. Ne serait-ce que sur un plan procédural : ni la Crimée ni le Donbass n’ont compétence pour se détacher de l’Etat ukrainien.

Mais le gouvernement de Kiev souffre également d’un déficit de légalité. Institué le 20 février, après le rejet par l’opposition de l’accord négocié entre le président Ianoukovitch et les leaders de Maïdan, sous l’égide de la France, de l’Allemagne et de la Pologne, ce cabinet est né du renversement par la force du pouvoir en place. Autrement dit, si le nouveau régime ukrainien est reconnu internationalement, il ne le doit qu’au bon vouloir des chancelleries occidentales. Car l’argument de la table rase, selon lequel il faudrait repartir de zéro pour créer un gouvernement intègre, ne suffit pas à créer une autorité légale.

Dans pareil terrain miné, chacun des acteurs politiques fait valoir sa légitimité et invoque le soutien populaire – de l’Ouest ou du Sud-Est du pays. Or, d’après l’étude de l’agence américaine Pew Research, publiée le 8 mai, le référendum du 16 mars, toujours pas  reconnu par la communauté internationale, refléterait l’opinion ultra-majoritaire chez les Criméens. L’enquête menée entre le 5 et le 23 avril confirme que 82% de la population locale porte une haute considération au nouveau gouvernement local de Simferopol. Aux yeux de la plupart des Criméens,  les forces d’auto-défense, tant décriées par l’Occident, ont joué un rôle positif tandis que le gouvernement de Kiev suscite leur méfiance. Moins de 7% de la population de la presqu’île considère que les autorités centrales respectent les libertés individuelles. Et moins de 20% pense que les élections présidentielles se tiendront de manière juste et équitable.

Puisque l’expertise américaine ne laisse guère de place au doute, on peut se demander pourquoi l’issue du vote criméen devrait être remise en cause. La même question mérite d’être posée à Donetsk et Lougansk. Si la légitimité est la seule aiguille qui fonctionne encore en Ukraine, alors il est peut-être temps d’entendre  la voix du peuple.

Marseillaise et conséquences

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hamon taubira marseillaise

hamon taubira marseillaise

« Karaoké d’opérette », dit-elle : non contente de ne pas chanter l’hymne national en mémoire de l’abolition de l’esclavage, Christiane Taubira avoue ne pas en connaître les paroles. De surcroît, elle a revendiqué son abstention et s’est fendue d’un long plaidoyer pro domo sur Facebook. Ah, pour être moderne, elle l’est — mais elle n’est pas ministre de tous les Français : son attitude exclut tous ceux qui croient que la Marseillaise, née au moment où la Révolution abolissait justement l’esclavage, est le chant commun de tous les Français.
Même Libé traite l’événement du bout des lèvres — incapables qu’ils sont, rue Béranger, d’appuyer les propos incohérents du ministre (et non de « la » ministre, va apprendre le français, patate !).

Et ce matin, sur BFM TV, Benoît Hamon (hé, faudrait peut-être donner l’exemple aux mômes !) fait chorus, si je puis dire : «À ce moment-là, je ne la chante pas non plus, comme la plupart des autres ministres. Parce qu’elle est chantée par une soliste et qu’on ne veut pas ajouter notre voix dessus. Dans ces moments-là, la Marseillaise inspire le recueillement. Je ne comprends pas qu’on fasse ce procès à Taubira et pas à moi.»

Nous savions que nous avions globalement un gouvernement de gougnafiers. Mais là…

Qu’on se rappelle. Le 6 octobre 2001, la rencontre France-Algérie dérapait, dès les hymnes.
Et Chirac, bien inspiré, préférait quitter le Parc des Princes. Même événement lors du France-Tunisie d’octobre 2008. Mais qu’est-ce que nous avons fait à ces Français qui se disent « indigènes de la République » pour qu’ils se croient tout permis ? Qu’est-ce que l’Ecole a négligé de leur enseigner ? « Hé, respecte-moi, toi, le boloss » — mais tu n’es pas respectable, crapule ! Tu es un sous-produit de ce que l’Ecole en déshérence a fait de pire. Et je te dénie le droit de dire quoi que ce soit. Parce que je suis un républicain, mais pas un ventre mou de démocrate.
Quand je pense que certains pédagogues leur ont donné le droit de s’exprimer…
Alors oui, Taubira démission ! Et vite ! Et tout de suite ! Ce ministre est indigne. Ce gouvernement est indigne.

Mais je parie que ça fera encore un peu jaser dans les gazettes, sans qu’il ne se passe rien — d’ailleurs, il ne se passe rien, sinon que les pauvres sont encore plus pauvres, et que les riches se gavent — pendant que les bobos pensent que Mme Taubira, parce qu’elle a donné des gages au lobby LGBT, est une femme de gauche. Du spectacle, pour la société du même nom. Pas même une tragédie : une farce.
Quand même ! Être obligé de reconnaître que Jean-François Copé ou Florian Philippot ont eu ce matin des réactions appropriées, quoi qu’on puisse penser d’eux… Il fallait le PS pour donner, chaque jour, plus de crédibilité aux représentants de la droite la plus dure…
Ça va se payer dans les urnes, aux Européennes — comme le reste. J’y reviendrai dans deux ou trois jours.

PS : Pour une faute bien moindre de Nicolas Sarkozy, la France intellectuelle s’est lancée dans des lectures publiques de La Princesse de Clèves. J’appelle de mes vœux un karaoké géant place Vendôme, pour apprendre au ministre les paroles exactes de la Marseillaise.

*Photo : NICOLAS MESSYASZ/SIPA. 00683151_000022.

Eurovision : Genre, les beaufs s’y mettent

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eurovision conchita autriche

eurovision conchita autriche

L’Europe s’ennuie. Privée d’ennemi à abattre, gavée de libertés fondamentales, overdosée d’acquis sociaux et de nouveaux droits, elle tourne un peu en rond. Après avoir créé la sécurité sociale, accordé le droit de vote aux femmes et instauré la libre circulation des personnes et des marchandises d’un pays à un autre, elle a donc inventé  l’Eurovision pour célébrer ses cultures, ses arts, et la créativité débridée que le monde entier lui envie.

Rendez-vous annuel de la beauferie sous-culturelle, l’événement repose sur un principe désormais bien rôdé : des candidats recalés aux émissions de télé-réalité se payent un quart d’heure de célébrité en représentant leur pays par l’interprétation de la pire daube musicale dont ce dernier ait été capable d’accoucher. Et l’Europe fête ainsi la paix et l’amour retrouvés, entre nations qui se déchiraient autrefois en se traitant d’ennemis héréditaires.

Cette année, c’est encore une fois un parfait inconnu, le jeune Thomas Neuwirth, 25 ans, qui a prouvé avec sa chanson « Rise like a Phoenix » que l’Europe avait un incroyable talent. Kitsch à souhait, sans aucun intérêt particulier, la soupe servie dans un style pompier par Tom l’Autrichien aurait pu être oubliée aussitôt chantée, comme tous les morceaux de ses glorieux prédécesseurs (qui sifflote aujourd’hui sous la douche « Dors mon amour » d’André Claveau, lauréat en 1958 ?).

Mais faute du moindre talent artistique, l’intéressé a fait montre d’un certain sens du marketing. À l’heure où la loi commune se fonde sur les revendications d’une ultra-minorité et où les sexes s’effacent au profit du concept de « genre », notre Tom boy de la chanson s’est positionné sur le créneau  le plus porteur : celui de l’identité sexuelle floue et de l’engagement contre l’homophobie. Comment ? Très simple : en enfilant une robe à paillettes et en scotchant une fausse barbe à son menton pour monter sur scène.

En se rebaptisant pour l’occasion Conchita Saucisse (Wurst, en allemand) et en racontant son adolescence difficile d’homosexuel rural, il a tout misé sur le thème le plus consensuel du moment. Et tous les médias pouvaient foncer dans le panneau tête baissée. « Victoire de la tolérance », « triomphe de la différence sexuelle »… Dès le lendemain, les gros titres célèbrent unanimement l’exploit du « travesti barbu » ou de « la drag queen autrichienne » comme s’il était évident que sa prestation n’avait aucune autre dimension.

Fut un temps où les « monstres » dérangeaient, bousculaient la bourgeoise et le bougnat, choquaient les prudes et les curés. Quand David Bowie incarnait Ziggy Stardust en 1972, il était interdit de s’embrasser entre personnes de même sexe dans les rues de Londres. Lorsqu’en 1986, Freddie Mercury faisait trembler le stade de Wembley déguisé en reine d’Angleterre, la « promotion intentionnelle de l’homosexualité » venait d’être prohibée. Ils étaient différents, provocants, et défiaient les institutions de leur temps.

Aujourd’hui, Thomas-Conchita pourrait éventuellement passer pour un rebelle en Russie, où les homosexuels ne sont pas dans la norme, sans être affublés d’un triangle rose et déportés pour autant. Mais en Europe, où la norme a fini par nier leur différence comme celles qui permettaient jadis de ne pas confondre un bûcheron et une lavandière (la barbe, par exemple), c’est juste une saucisse comme une autre. Et un faux monstre à postiche. On baille.

*Photo :  Frank Augstein/AP/SIPA. AP21565524_000002.