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L’anarchiste portait des gants

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zo axa anarchisme

« C’est un fort beau garçon : il a dans sa mise quelque élégance et il porte des gants» C’est ainsi que le Journal des Débats décrit en 1893 le jeune homme de 28 ans qui se présente devant la Cour d’assises de la Seine afin de s’opposer à une précédente condamnation à deux ans de prison pour délit de presse. Son nom ? Alphonse Gallaud, plus connu sous un pseudonyme retentissant, Zo d’Axa. Zo d’Axa ! Personnage bien oublié aujourd’hui, mais qui appartient à la mythologie de l’anarchisme littéraire et que connaissent ceux qui s’intéressent à la littérature fin de siècle. Comme le rappellent Jean-Jacques Lefrère et Philippe Oriol dans La feuille qui ne tremblait pas, biographie richement documentée, la littérature du temps est en effet passionnément anarchiste : les feuilles contestataires fleurissent, Paul Adam traduit Le Manifeste communiste dans Les Entretiens politiques et littéraires (l’incompatibilité entre marxisme et anarchisme n’est pas encore très claire), La France littéraire se réclame de la Révolution, Rémy de Gourmont publie dans le Mercure sa célèbre diatribe antimilitariste et Le Figaro s’inquiète de ce bouillonnement subversif qui menace les institutions.
C’est dans ce contexte que Zo d’Axa, somptueux garçon à barbe de barde, déserteur, poète, bourreau des cœurs et voyageur infatigable, devient patron de presse et lance successivement deux journaux, L’Endehors (sans tiret) et la feuille (sans majuscules). Ces deux titres compteront parmi les fleurons de la presse anarchiste, alors fourmillante. L’Endehors, en particulier, hébergera des signatures prestigieuses (Tristan Bernard alors inconnu, Georges Darien, Fénéon, René Ghil, Saint-Pol Roux, etc.), et multipliera les condamnations ; en 1892, moins de deux ans après sa création, le titre cumulait déjà 8 ans de prison et 15 000 francs d’amende, ce qui contraindra Zo d’Axa à chercher refuge à Londres. Quelques mois plus tard exploseront les premières bombes à Paris, le public découvrira Ravachol et Vaillant, et le Parlement votera les « lois scélérates »… « Mille institutions du vieux monde sont marquées d’un signe fatal, écrit d’Axa dans son exil londonien. Les affiliés du complot n’ont pas besoin d’espérer les lointains avenirs meilleurs, ils savent un sûr moyen de cueillir la joie tout de suite ! Détruire passionnément ! »
L’ouvrage captivant de Lefrère & Oriol vaut autant pour sa reconstitution de l’époque que pour son portrait du héros. L’époque : on voit défiler les noms de l’anarchisme (de Sébastien Faure aux frères Reclus) et de la littérature, on redécouvre les cafés et les prisons, les journaux et les idées, bref, tout un monde renaît sous nos yeux, d’autant plus facilement que le livre regorge d’illustrations. Le héros : les auteurs en donnent un portrait plaisant et nuancé, celui d’un anar dandy et humaniste (sa campagne de presse contre la colonie pénitentiaire d’Aniane, sordide bagne pour enfants, a poussé le gouvernement à en ordonner la fermeture, comme le Nicholas Nickleby de Dickens avait provoqué la fermeture des pensions du Yorkshire), un écrivain racé et dilettante, aussi mordant et violent dans ses articles qu’aimable et lunaire dans la vie. Tout le contraire du cliché de l’anarchiste sauvage issu de la classe ouvrière (d’Axa était plutôt fortuné), ce qui poussera d’ailleurs les « purs », tels Jean Grave, à le regarder avec méfiance.
Mais d’Axa, lui, s’en fichait : indifférent aux étiquettes, il n’était apparemment pas dérangé qu’on lui refuse celle d’anarchiste. « Pas plus groupés dans l’anarchie qu’embrigadés dans le socialisme, écrit-il, nous allons – individuels, sans la Foi qui sauve et qui aveugle. Nous nous battons pour la joie des batailles et sans rêve d’avenir meilleur. Que nous importent les lendemains qui seront dans des siècles ! Il faut vivre dès aujourd’hui, tout de suite, et c’est EN DEHORS de toutes les lois, de toutes les règles et de toutes les théories – même anarchistes – que nous voulons nous laisser aller toujours à nos pitiés, à nos emportements, à nos douceurs, à nos rages, à nos instincts – avec l’orgueil d’être nous-mêmes. » Son ami niçois Georges Maurevert touchera juste lorsque, plutôt qu’anarchiste, il le qualifiera d’anarque : « monarque de soi-même »…
Au tournant du siècle, après dix ans de journalisme et d’aventures, d’Axa se retire des affaires et part en voyage. Il sillonnera le monde pendant plusieurs années puis s’installera dans une péniche pour naviguer humblement sur les canaux de France, entre Billancourt et Fécamp. De temps en temps, on le voit resurgir, toujours fagoté comme un marquis vagabond… Il se tire finalement une balle dans la tête, en 1930, à Marseille. « Ce révolté avait des allures d’aristocrate », note la nécrologie publiée par L’Excelsior. Alphonse Gallaud alias Zo d’Axa laisse derrière lui une légende discrète mais tenace, un beau livre de souvenirs écrit à 30 ans (De Mazas à Jérusalem, qui mériterait d’être réédité). Et les quelques dizaines de numéros de la feuille et de l’Endehors, titres mythiques dont, aux dires de ses biographes, aucune bibliothèque en France ne possède de collection complète.

Jean-Jacques Lefrère et Philippe Oriol, La feuille qui ne tremblait pas, Zo d’Axa et l’anarchie, Flammarion, 2013.

À l’Est, l’homme nouveau

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Tandis qu’en Occident, le féminisme s’esquinte à surmonter ses divisions, en Pologne, l’union fait la force des suffragettes. Le Ve  Congrès des femmes, organisé en juin à Varsovie, en a été la démonstration suprême. Qu’elles se disent de tradition libérale ou socialiste, pro-sexe ou pas, les 8500 déléguées se sont accordées sur un constat : l’état de santé des hommes polonais pose un problème. Le débat, annoncé sous le titre « L’homme, cet inconnu », visait à déterminer une conduite appropriée des femmes face à la fâcheuse attitude de la population masculine, encline à renvoyer aux calendes grecques les examens périodiques de santé et autres dépistages. Faut-il encore charger les femmes d’une responsabilité supplémentaire, à savoir celle de veiller sur la santé des hommes ?[access capability= »lire_inedits »] Conviés à titre exceptionnel, des experts mâles de toutes sortes ont répondu par l’affirmative. Qui plus est, éviter aux hommes les situations traumatisantes telles que le divorce ou la perte du droit de garde aurait, ont-ils soutenu, des retombées bénéfiques sur leur forme. « Les hommes sont discriminés : seuls 3% d’entre eux obtiennent la garde des enfants », a même argumenté l’un des spécialistes. De fait, l’opinion publique s’enthousiasme pour la famille égalitaire mais, dans la vraie vie, seuls 20 % des foyers s’en approchent. Bizarre : l’entrée dans le monde merveilleux de l’Union n’a pas fait disparaître les préjugés culturels, la tradition patriarcale, sans oublier la peur du qu’en dira-t-on – Qui c’est qui commande chez toi ? Autant de contraintes et d’inhibitions qui minent le bien-être masculin. On ose à peine imaginer le tonus de tous ces hommes si on leur réservait l’exclusivité du pouponnage !  Mais heureusement, le calvaire des Polonais, obligés d’obliger leurs femmes à la soumission, va peut-être prendre fin. Dans un appel solennel au gouvernement, le Congrès des femmes demande l’instauration d’un congé paternité obligatoire de quatre semaines. Envoyer les hommes aux fourneaux : qui se serait douté que la Pologne était entrée dans l’âge postmoderne ?[/access]

*Photo : unclepaul.

Les Matins de France Culture kidnappés par un commando d’Al Qaïda !

Cela s’appelle les « Matins d’été », six semaines de pause pour les animateurs habituels de l’émission matinale d’info de France Culture. Ces gens-là ont, paraît-il, droit à des vacances. Les producteurs de cette émission, Marc Voinchet et son acolyte Brice Couturier, sont de gros malins : ils ont choisi, comme plagiste de leur émission, un certain Benoît Bouscarel, rédacteur en chef adjoint du Mouv’, la station « djeun » de Radio France, qui fait des bides d’audience retentissants. Dès les premières émissions, on s’est demandé en effet si les deux compères partis en vacances n’avaient pas, à dessein, installé sur leur fauteuil une caricature de gauchiste sectaire pour se faire désirer pendant tout l’été.
Chaque « débat » où ledit Benoît Bouscarel se pique de « prendre de la hauteur » est conçu selon le modèle « Dupond-Dupont » de Tintin. Le plus haut degré de controverse acceptée est celui qui met aux prises la gauche et l’extrême gauche. En complicité avec une rédaction de l’info à France culture déjà passablement partielle et partiale, qui était quelque peu contrebalancée par le duo Voinchet-Couturier, c’est la grosse artillerie anti-américaine qui nous est balancée chaque matin à partir de sept heures. Obama proteste contre l’asile donné par Poutine à Snowden ? Bouscarel s’efforce de faire dire au pauvre intérimaire de Washington qu’Obama est de la race des Nixon ou Reagan ! Le comble a été atteint jeudi 8 août vers 8h34 où une « experte », Anne Giudicelli, invitée par Bouscarel à commenter la situation au Yémen a déclaré :  « Le 11 septembre, c’est un peu la Shoah des Etats-Unis. A partir de là, ils ont décidé que tout leur est permis. »
Cette analyse percutante ne suscite aucune réaction de la part de l’animateur, et l’approbation chaleureuse de l’autre « expert »,  un ambassadeur à la retraite, qui se lâche dans un anti-américanisme débridé après des décennies de baisage de babouches de potentats arabes. Non, à la réflexion, Voinchet et Couturier n’auraient pas été si cruels avec leurs auditeurs habituels. Ils ne sont pas partis en vacances. Ils ont étés enlevés  par un commando d’Al Qaïda, et le pouvoir fait silence. Une honte.

Air France : Comme un avion sans elle, ni lui d’ailleurs

air france etat

Le marché a toujours raison. Pour une raison simple : nous sommes tous des êtres rationnels qui, dans un égoïsme bien compris, allons permettre à une main invisible d’organiser le monde merveilleux des harmonies spontanées. Demandez-le à n’importe quel trader, il vous l’expliquera très bien.
En plus,  marché rime avec démocratie. Bon, il faudrait voir dans quelle langue, parce qu’en français, non seulement ça ne rime pas mais il n’y a même pas d’assonance. Je me suis laissé dire que ça ne rimait  pas non plus en chilien comme pourront vous le confier les Chicago boys de Friedman, l’ami de Pinochet, qui ont eu besoin d’un putsch pour appliquer leurs mesures économiques. Mais bon, c’est une affaire entendue, le doux commerce de Montesquieu est une réalité et on sent très bien la saine et pacifique émulation qui règne entre les grandes puissances économiques aujourd’hui.
On comprend bien pourquoi la furie des privatisations, qui frise parfois le pathologique, se poursuit avec les résultats brillants que l’on connaît depuis les débuts de la révolution néo-conservatrice. Demandez, parmi mille autres exemples, à la poste suédoise, aux chemins de fer anglais ou à l’industrie nucléaire japonaise, par ordre croissant de gravité. Bon, être obligé d’aller chercher un colis chez son épicier de Malmö est certes moins gênant que de dérailler avec le néo-libéralisme en gare de Paddington (31 morts et 500 blessés en 1999) ou de se faire irradier du côté de Fukushima alors que Tepco, le grand  opérateur privé du nucléaire japonais, a géré la crise avec une telle compétence que l’Etat nippon a préféré redevenir l’actionnaire majoritaire en 2012 (avant, on disait nationalisation, mais plus maintenant car c’est un gros mot stalinien comme salaire minimum ou sécurité sociale).
Donc, il faut privatiser. C’est comme ça. Même si vous aviez l’impression que ça marchait mieux avant, c’était une illusion. Vous devez être de gauche et avoir un problème avec le réel, même si vous n’avez plus de facteur et que vous arrivez très en retard en train quand vous avez survécu au voyage : de toute manière, ce n’est pas grave, on vous repère dans le noir car grâce à Tepco, vous êtes phosphorescent.
Chez nous droite et gauche social-démocrate confondues ont privatisé. C’est ainsi que cet été, on vient d’apprendre qu’Air France, qui n’appartient plus aux Français depuis 2004, a merveilleusement profité de la privatisation. Déjà, pour se débarrasser de personnels jugés inutiles. 2500 postes seront supprimés d’ici 2015 nous a annoncé au cœur de l’été la direction de la compagnie aérienne. Depuis les quatre dernières années, on atteint les 15 000 postes disparus. Oui, mais enfin, me direz-vous, ce n’est pas le rôle de l’Etat de transporter des gens en avion. Sauf sur les lignes non rentables, évidemment : dans ce cas-là on invoque des obligations de service public, ce qui revient à faire d’Air France un boxeur qui monte sur le ring du marché avec un bras lié dans le dos. Et puis, si Air France licencie autant (on appelle ça le plan Transform 2015), c’est sûrement pour de bonnes raisons. Le secteur privé sait ce qu’il fait, contrairement à l’Etat toujours prêt à subventionner des emplois bidons avec l’argent du contribuable.
Le problème, c’est qu’il semble qu’Air France privatisée ait fait des choix stratégiques désastreux et que les pertes d’emploi soient là pour réparer les pots cassés d’une direction qui a privilégié à contre temps les longs courriers et qui a également cherché à gagner 20% de productivité en utilisant l’emploi comme variable d’ajustement, pour faire mieux que les petits camarades.
Heureusement, un actionnaire sympa est toujours dans le capital de l’entreprise. Il s’appelle l’Etat et il est présent à hauteur de 16%. Et l’Etat, il est très cool. Le marché peut toujours compter sur lui pour réparer la casse sociale. Il suffit juste qu’il reste à sa place et qu’il réponde quand on le siffle, histoire de socialiser les pertes avec nos impôts. Et ça tombe bien, en France comme ailleurs, l’Etat,  en plus, il obéit. À chaque fois.

*Photo : quixoticguide.

Le mariage pour tous ne touche pas à la filiation

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Laurent Baumel est maire de Ballan-Miré et député socialiste d’Indre-et-Loire. Il  a créé le collectif parlementaire de la Gauche populaire. 

Propos recueillis par Gil Mihaely et Daoud Boughezala

Causeur. La loi Taubira a provoqué une forte mobilisation de ses opposants, rassemblés sous l’étiquette de la Manif pour tous. S’agit-il d’un simple phénomène de saison ou du premier acte d’une nouvelle bataille politique ?  
Laurent Baumel. J’ai l’intuition que c’est un phénomène éphémère, une mobilisation de réseaux préexistants autour de l’Église catholique et des associations familiales.
Dans ce cas, comment expliquez-vous l’ampleur de la mobilisation ?
La Manif pour tous a tout simplement fait le plein de ces milieux grâce à la médiatisation et au succès relatif des premières manifestations. Dans un deuxième temps, la droite politique, en proie à des problèmes internes, a pris le train en marche. Au début du débat, une dizaine de députés UMP tenaient le crachoir, mais le gros des troupes montrait un faible intérêt, voire un certain malaise.  J’ai remarqué le faible intérêt des députés UMP au début du débat. Cette relative indifférence s’est transformée en engagement de chaque instant quand ils ont compris qu’il en allait quasiment de leur survie politique ! Entre-temps, j’imagine qu’ils avaient reçu de nombreux retours de leur circonscription. Dès lors, chaque député devait absolument  pouvoir dire à ses électeurs : « Moi aussi, j’ai lutté contre la loi » ! Le mouvement anti-« mariage pour tous » est donc devenu un enjeu dans la bataille de leadership à droite et une occasion de renouer avec une partie de la base. C’est cet ensemble qui a fait prendre la mayonnaise.
Il y a un an, vous plaidiez pour le vote rapide d’une loi a minima − le mariage sans l’adoption. Pressentiez-vous déjà que ce débat allait profondément diviser la société française ?
Ce n’est pas exact. Pour moi le mariage et le droit à l’adoption ne sont pas séparables. Quant à votre question, parler de division profonde est un peu exagéré. À un moment donné, l’idée d’un « mariage pour tous », comme accomplissement logique de la démarche commencée avec le PACS, a bénéficié d’un large consensus dans l’opinion publique. Tout le monde avait compris qu’il s’agissait d’une revendication d’égalité, d’une forme de reconnaissance symbolique de l’homosexualité qui n’introduisait aucun élément radicalement nouveau dans la pratique.  Mais le groupe socialiste de l’Assemblée a, pendant un temps, fait le forcing pour introduire dans le texte l’ouverture de la PMA aux couples de femmes – dont François Hollande ne voulait pas plus que de la GPA. Ce fut une erreur : en touchant à la famille et à la filiation, on a coalisé un front du refus.[access capability= »lire_inedits »]
Dans ce cas, l’adoption aussi était une erreur, non ?
Non car l’adoption existe dans notre civilisation depuis fort longtemps et elle concerne des enfants qui sont déjà nés, ce qui n’est pas le cas ni de la PMA, ni  de la GPA, procédés qui soulèvent des problèmes bioéthiques de tout autre nature.
On a l’impression que deux France se regardent en chiens de faïence sans se comprendre, et même sans s’entendre. En tant qu’homme politique de gauche, n’avez-pas vous pas observé, dans le camp d’en face, l’émergence d’une nouvelle génération de catholiques ?
Je n’en suis pas certain. Ce que j’ai cru voir, un dimanche après-midi, en observant une manifestation contre le « mariage pour tous » à Paris, c’est plutôt la France catho classique : pas forcément des intégristes, mais des gens qui se reconnaissent dans une certaine communauté, les familles, gosses en avant, une grosse sortie de messe ! Un peuple de droite qui voulait montrer qu’il pouvait, lui aussi, manifester, même si cela arrive une fois tous les trente ans…
Une espèce rare – et peut-être menacée – échappe à votre logiciel : les fameux « cathos de gauche » !
Je n’ai pas en tête d’études statistiques à ce sujet, mais pour ma part, je rencontre peu de  « cathos de gauche » dans les nouvelles générations.
Dans votre ville de Ballan-Miré, avez-vous vu des cars partir à la Manif ?
Dans ma ville, non, mais à Tours, qui est à 10 km de Ballan-Miré, à ma grande surprise, j’ai constaté une certaine effervescence.  J’ai été encore plus étonné d’observer la mobilisation, quoique tardive, d’un certain nombre de musulmans qui se sont joints à la droite catholique. Sur le marché de Joué-lès-Tours, dans ma circonscription, j’ai été interpellé très sympathiquement par un jeune musulman qui m’a annoncé qu’il allait se rendre le soir même à la manifestation par opposition au mariage homosexuel. Le soir même, en passant à Tours devant la place de l’Hôtel de ville, j’ai également vu quelques femmes voilées qui s’apprêtaient à aller défiler  contre la loi Taubira. D’autres parlementaires m’ont parlé de ce même phénomène en banlieue parisienne.
Cette convergence cathos-musulmans semble invalider l’hypothèse de la Fondation Terra Nova d’une coalition progressiste rassemblant les enfants d’immigrés et les bobos des grandes villes…
Je ne sais pas si le petit échantillon que j’ai pu voir est représentatif d’un phénomène global mais en effet, la question du mariage homosexuel a peut-être fragilisé momentanément  cette alliance qui est un piège pour la gauche : d’un point de vue stratégique, je récuse l’idée qu’une coalition bobos-banlieue puisse constituer le socle électoral du PS. Ceci étant, si la jonction entre la bourgeoisie intellectuelle des centres-villes et de la première couronne, ceux qu’on appelle les « bobos », et des gens issus de l’immigration, existe partiellement dans les faits, elle s’est peut-être, effectivement, quelque peu distendue sur la question du mariage homosexuel. Mais je le répète, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un phénomène déterminant à long terme.
Ne craignez-vous pas qu’une éventuelle coalition des croyants cherche à remettre en cause la laïcité ?
Je n’irai pas jusque-là. La laïcité souffre depuis plusieurs années, indépendamment de cette affaire. Au fond, ce problème est lié à celui du communautarisme, c’est-à-dire à la place des communautés dans la République. Et contrairement à ce que vous croyez, ce n’est pas cette question qui a été réactivée par les Manifs pour tous.
Pensez-vous, comme le démographe Hervé Le Bras, qu’Hollande a perdu beaucoup de points dans la bataille, y compris chez certains de ses électeurs issus d’une France de l’Ouest, plutôt catholique, qui seraient en rupture avec le gouvernement sur les valeurs ?
Non. Je crois que Mai-68 a profondément irrigué la société française. Aujourd’hui, même dans les familles un peu traditionnelles, les gens acceptent l’évolution des mœurs. Dans les milieux que je connais et qui m’intéressent plus particulièrement − les populations périurbaines, les ouvriers et les employés − la question ne passionnait pas les foules. Pour cette majorité silencieuse, le débat a trop duré et son importance a été exagérée.
Mais vous admettez – et tentez d’en convaincre votre camp – que ces gens s’intéressent à la sécurité et à l’immigration. Pourquoi ne se sentiraient-ils pas concernés par des questions liées à la famille et la sexualité ?
Les questions dites « sociétales » servent surtout à s’imposer au sein de sa propre famille politique et idéologique au sein d’un champ politique et idéologique. Pour autant, je ne pense pas que le  « mariage pour tous », l’homoparentalité, voire la contraception ou l’avortement demeureront durablement des thèmes du débat public, et encore moins qu’ils détermineront les choix électoraux. La remontée de Nicolas Sarkozy entre les deux tours de l’élection présidentielle a montré que le seul sujet sur lequel la droite et l’extrême droite pouvaient faire la jonction et devenir dangereuses électoralement, c’est l’immigration. Voilà le vrai sujet qui mord ! Surtout en temps de crise.[/access]

Arcachon, bassin parisien

Bassin d’Arcachon, août 2013. La névrose parisienne a traîné son monde jusqu’ici. Plage du Pyla-sur-Mer et Cap Ferret pour thérapie. Sur les promontoires, les kiosques à journaux ont révélé l’arcane inédit : recette du bonheur estival dans les suppléments « Loisirs » et « Où sortir cet été ? ». Aussi le ciel ne pourrait-il pas être plus clair, l’océan plus bleu, qui s’avance énorme sur le bassin, chargé d’une écume blanche moutonnant l’horizon. Enfin, qui sous nos pieds recèle sa caresse discrète, ce sable chaud importé du Maroc. Ça souffle légèrement derrière la nuque et dans les plis des voiles des pinasses. C’est beau. Voilà pour le tableau. Alors, devant la toile de la toile, au pied d’une création cousue entre le ciel et l’eau, me vient un premier terrible constat : puis-je encore admirer la merveille gratuite tout en sachant sa grande récupération commerciale ? Puis-je m’étonner de la singularité unique du décor alors que l’industrie lourde l’a reproduite en des millions d’exemplaires ? Avec ces habituelles photos violet-noirs des crépuscules, ces t-shirts jaunes « Aimez la vie au bord de l’atlantique ! ». Et tout de suite, le panorama sublime se dissipe, je repense au souk à babioles du coin et c’est une usine de traitement des eaux au milieu d’un champ d’edelweiss, les Noces de Figaro sur un écran d’ordinateur.
Alors, toujours bien carré sur ma cime, à la fois témoin et client, m’est revenu cet autre terrible constat : le névrosé (il est parisien ici, certes, mais peut venir de Maubeuge, de Saint-Laurent-des-Bâtons, ou de Fox-Amphoux dans le Var) croit trouver dans son séjour un remède mais ne rencontre qu’un ersatz. Pas d’échappatoire à cette fatalité, le touriste allemand et le jeune étudiant, le banquier comme l’anticapitaliste averti ont cette charge sur le dos : leurs trois semaines de vacances sont d’une certaine manière un job d’été. Un travail travesti en loisir. Chaque présence ici participe au « coup de com » du lieu, chaque regard alimente l’usine à reproduire davantage d’images. Nous sommes d’involontaires employés, travaillant à ce que la nature ait sa valeur marchande et son code barre. À ce que la côte soit cotée.
De cette condition, plus personne n’est dupe. Surtout pas le névrosé. Il sait tout cela, il a becté de la critique sociale engagée à Nanterre et serait capable de citer Guy Debord entre mojito et cigare. Il a lu un peu de Philippe Muray aussi. Il a trouvé ça très vrai. Et voilà qu’il se sait prisonnier de l’engrenage infernal, mais qu’instantanément, la chausse-trappe qui lui lancine la conscience depuis un bon quart d’heure a de doux effets secondaires, façon anxiolytiques lourds (divertissement halluciné et éclate totale) et le préserve d’avoir à penser plus loin ce qui lui arrive : si la blessure est profonde et lente, la suture elle est en prêt-à-porter, rapide et efficace.
Hollande a eu la chic idée d’un « ministère du redressement productif ». Et, comme il est convaincu autant que ses contemporains que la transcendance et le mystère sont de farouches ennemis en politique, la création d’un ministère de  « l’affaissement contemplatif » ne verra jamais le jour.
Ce projet aurait pourtant pu pallier les expériences limites relatées plus haut. Il n’aurait pas la prétention de sauver le pays, certes, mais en proclamant l’amer constat que notre époque a le génie et le goût de l’impasse, ledit projet prendrait en charge la déglingue commune.

Arafat : Les mystères d’une autopsie interminable

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yasser soha arafat

Pour la « rue arabe », toutes tendances réunies, la cause  est entendue : Yasser Arafat, décédé le 11 novembre 2004 à l’hôpital militaire Percy à Clamart est mort en martyr, victime d’un empoisonnement perpétré par les services secrets israéliens. Cette conviction s’appuie sur des accusations portées par Nasser Al Qidwa, neveu du raïs palestinien, et sa veuve Souha Arafat, tous deux actuellement en conflit avec les dirigeants de Ramallah, sur un fond de sombres affaires politico-financières. Mahmoud Abbas et le membres de la direction du Fatah se gardent bien de démentir ces accusations, préférant laisser courir une rumeur qu’ils utilisent dans leur entreprise de diabolisation de l’ennemi israélien.
C’est d’abord à la lumière de ce conflit intra-palestinien qu’il faut tenter d’y voir clair dans une controverse où la recherche de la vérité est secondaire par rapport à  son utilisation politique sur la scène intérieure et internationale.
Le traitement médico-juridique de la mort de Yasser Arafat a été effectué dans le cadre de la loi française en la matière : le rapport médical décrivant les circonstances de son agonie et de son décès a été transmis à sa famille proche, en l’occurrence sa veuve Souha et son neveu Nasser Al Qidwa, seul habilités à faire un usage public de son contenu. Ce rapport, a été connu après sa publication in extenso, sur le site de la Fondation Yasser Arafat, contrôlé par la famille de ce dernier. Il fait une description clinique détaillée des dernières semaines de vie du raïs, des traitements tentés pour prolonger sa vie, mais n’émet aucune hypothèse sur la cause de ces « troubles graves de la coagulation liée à une chute des plaquettes (des cellules du sang impliquées dans la coagulation) associée à une perturbation importante des fonctions hépatiques et des troubles digestifs ». En « off », des médecins militaires ayant traité ce cas ont confié à des journalistes que l’hypothèse la plus probable  serait un décès par cirrhose du foie provoquée par une intoxication médicamenteuse de longue durée (Yasser Arafat consommait de manière immodérée du Doliprane pour calmer ses douleurs, ce qui perturbe gravement l’activité hépatique). C’est à la demande expresse de Souha Arafat que le mot « cirrhose » ne serait pas, selon les mêmes sources, mentionné dans le rapport médical de Percy, pour ne pas alimenter des rumeurs malveillantes sur une supposée intoxication alcoolique de Yasser Arafat. Des rumeurs dans ce sens avaient été propagées par ses adversaires politiques palestiniens, qui avaient en outre fait courir le bruit qu’il serait, en réalité atteint du SIDA. Cette prudence médicale sur les causes de la dégradation progressive de la santé du leader palestinien a eu pour conséquence la manipulation de ce dossier par Souha Arafat, qui en a fait une arme dans son affrontement avec la direction palestinienne. On avait déjà pu constater, dans les dernières semaines précédant la mort d’Arafat, que la veuve faisait barrage aux envoyés du gouvernement de Ramallah devant la porte de l’agonisant. En coulisses, se déroulaient de sordides négociations sur la part de la fortune d’Arafat – qui confondait sa cassette personnelle avec celle de l’Autorité palestinienne – devant revenir à sa veuve et à sa fille. L’ironie de l’Histoire s’est encore manifestée en cette occasion en la personne de Pierre Rizk, un homme d’affaire libanais qui menait la négociation avec l’Autorité palestinienne pour le compte de Souha Arafat. Ce Pierre Rizk avait été, dans une vie antérieure, chef du services de renseignements des Forces libanaises et, à ce titre mêlé très étroitement aux massacre perpétré par les Phalanges chrétiennes dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila. Cette négociation se serait conclue par l’attribution de plus de dix millions de dollars à la veuve et à sa fille pour solde de tous comptes. Pendant quelques années, on n’entendit plus parler de Souha Arafat, qui s’était installée en Tunisie, et entretenait des liens étroits avec le dictateur Ben Ali et sa famille, jusqu’en 2007. Une brouille entre Leïla Ben-Ali-Trabelsi, l’épouse du potentat de Tunis, amena ce dernier à déchoir Souha Arafat de la nationalité tunisienne, à l’expulser du pays, et à saisir tous ses biens. Elle se réfugie alors à Malte, où elle mène une vie confortable avec le reste du magot ayant échappé à la vindicte du clan Ben Ali.
C’est vraisemblablement l’épuisement de ce magot qui conduit Souha Arafat à réveiller le dossier « empoisonnement » de son mari. En juillet 2012, un « scoop » de la chaîne qatarie Al Jazira révèle que des investigations menées par Souha Arafat auraient établi que Yasser Arafat aurait été empoisonné par du polonium 2010, un élément radioactif rendu célèbre lors de l’assassinat à Londres, en 2006, d’Alexandre Litvinenko, un opposant à Vladimir Poutine. La pièce principale de cette nouvelle accusation serait, selon Al Jazira et Souha Arafat, des traces de polonium découverts sur des vêtements portés par Arafat lors de son séjour à Percy, décelées par un laboratoire scientifique suisse  de très grande réputation, l’Institut de radiophysique de Lausanne. Souha Arafat, sur la base de ce rapport, dépose auprès du parquet de Paris une plainte conte X pour « assassinat » de son mari, plainte actuellement instruite par deux juges d’instruction de cette juridiction. L’institut lausannois a beau préciser que ces traces de polonium ne prouvent absolument pas que cette substance ait causé la mort du Raïs, ni même qu’elle n’ont pas été rajoutée post mortem sur les effets du défunt. Tous les spécialistes font valoir qu’un empoisonnement au polonium est en contradiction avec le tableau clinique dressé par les médecins de Percy, cela n’empêche pas la controverse de rebondir. Souha Arafat exige de Mahmoud Abbas que l’Autorité palestinienne exhume la dépouille de son mari, pour soumettre ses restes à des analyses indépendantes qui viendraient, selon elle, conforter la thèse de l’empoisonnement. Mahmoud Abbas cède à cette exigence et, le 28 novembre 2012, on procède à l’exhumation du corps dans son mausolée de Ramallah. Quatre échantillons des divers tissus du défunt sont alors remis à quatre laboratoires spécialisés : un palestinien, un russe, un français (dans le cadre de l’instruction de la plainte de Souha Arafat) ains que le laboratoire de médecine légale de Lausanne, tous mandatés par l’Autorité palestinienne.
Il ne s’agit donc pas d’une commission d’enquête indépendante menée par un organisme international, mais d’un contrat de droit privé entre des prestataires de services et des commanditaires seuls habilités à connaître les résultats des analyses effectuées. Les investigations de la justice française sont couvertes par le secret de l’instruction, pour une fois strictement respecté par le parquet et par l’avocat de Souha Arafat, Me Pierre-Olivier Sur. Si le parquet en venait à prononcer un non lieu sur la plainte de Souha Arafat, il ne serait pas contraint de donner les causes précises de cette décision…
Neuf mois après les prélèvements, aucun rapport n’a été remis aux commanditaires, ce qui, de l’avis de tous les spécialistes de médecine légale,  constitue un délai fort inhabituel dans ce genre d’expertises, même si des difficultés d’ordre scientifique apparaissent dans le dossier. C’est le motif avancé par Christen Darcy porte-parole laboratoire de Lausanne  dont l’un des responsables déclare à Causeur le 5 août 2013 :« hélas, nous n’avons pas encore terminé notre analyse, il s’agit d’un processus très complexe et il nous faudra encore un mois sans doute. Dans tous les cas, notre rapport sera d’abord remis à l’Autorité nationale palestinienne et à Mme Arafat, et ces derniers décideront alors s’il y a lieu de communiquer les résultats ou non. De notre côté, nous sommes actuellement liés par le secret professionnel. » Interrogé sur la nature des difficultés scientifiques rencontrées, il nous  précise,  le 6 août « La complexité de l’expertise est réellement scientifique. Mais vous êtes un fin connaisseur du Moyen-Orient et, comme moi, vous savez que rien n’est simple dans cette partie du monde. » Il  n’y a qu’au cas où les informations diffusées par les commanditaires soient en contradiction avec le contenu du rapport que le laboratoire de Lausanne se réserve le droit de s’exprimer publiquement sur ce dossier.
Cette dernière déclaration est une invitation à en déduire que les difficultés scientifiques ne sont pas les seules à retarder la diffusion publique des résultats des analyses. Si ces dernières avaient établi, de manière indiscutable, que Yasser Arafat avait été victime d’un empoisonnement, au polonium ou à l’aide de toute autre substance létale, il est légitime de supposer que l’Autorité palestinienne et Souha Arafat auraient intérêt à accélérer la remise du rapport pour le rendre publique. Ramallah pourrait alors se prévaloir d’avoir permis de démasquer les criminels israéliens ou autres, et la veuve réclamer aux assassins de rendre des comptes devant la justice pénale et civile… Dans le cas contraire, on ne dit rien et on laisse courir la rumeur, indéracinable dans l’opinion arabe. Dans toutes les hypothèses, on peut être certain d’une chose : tant qu’un « lanceur d’alerte » n’aura pas pris la décision de trahir son institution, politique ou scientifique, on devra attendre encore longtemps pour connaître le fin mot de l’histoire. Cela n’intéresse ni Mediapart, ni le Guardian, car dans ce cas d’espèce, les méchants  ou les manipulateurs ne sont pas conformes aux standards habituels.

*Photo : iQudsi.

Cet été, soyons divers!

cite immigration cgt

Vous êtes de gauche, vous adorez les cultures lointaines et la 10vR6T, vous adorez partir à la rencontre de l’Autre, écouter les récits d’Ailleurs et contempler la beauté issue du bout du monde ; voici un petit listing des endroits qui sauront vous ravir, d’autant plus qu’on ne s’y retrouve …qu’entre petits Blancs (scientifiquement prouvé par votre serviteur au gré de ses sorties) :
– Les cafés citoyens et les bars alternatifs :
Ce sont ces lieux de convivialité où se rencontrent les néo-hippies et les pünques, où se marient Tiken Jah Fakoly (« ouvrez les frontièèèères ») avec les Bérus (« La jeunesse emmerde / le Front national ») dans la playlist du barman – un backpacker suédois qui a monté une asso avec des copains rencontrés en Erasmus à Budapest. Déco sommaire, cheap et récup. C’est le bric-à-brac façon « on recycle, tu vois », mais sans vraie chaleur humaine, parce qu’on ne va tout de même pas faire dans le confortable, on n’est pas chez les bourges. Un vieille chaise de chez Emmaüs rafraîchie en urgence, c’est cool et c’est bien assez pour boire un jus carotte-topinambour en terrasse. On cause d’une mission humanitaire au Togo, on se recommande un film palestinien, on parle d’un documentaire sur le Tibet. Mais comme on n’a jamais vu de pünque noir ni de hippie arabe ou aux yeux bridés, on est absolument sûr de passer une soirée entre faces de craie.
– Le Théâtre National Populaire : Destiné à faire adhérer les masses populaires aux concepts intellos, le TNP s’est très vite dépeuplé des masses populaires, pour capter finalement le seul auditoire réceptif aux concepts intellos : majoritairement les professeures de gauche (reconnaissables notamment à leurs châles, à leurs colorations capillaires rouge feu, et de façon générale à l’inélégance inhérente à la gent fonctionnaire), et les bourges de centre-ville qui prennent leurs grosses voitures pour aller se cultiver un peu en compagnie de leurs enfants de plus de 15 ans. Une soirée au TNP est l’assurance de passer une soirée entre gens de gauche – à quelques exceptions près – sans avoir à croiser le moindre petit cas social ou la moindre personne issuedeladiversité. D’où l’intérêt de l’avoir décentré dans une commune susceptible de remplir la charte « on va viser les publics populaires, tu vois ».
– Les assemblées générales de la CGT : Évidemment, il faut y avoir ses entrées, ce qui n’est pas mon cas. Mais une tripotée de reportages sur la question finit par établir ce constat : les responsab’ de la CGT sont des têtes bien chenues. Certes, leurs causes finissent toujours par les mener vers les squats de sans-papiers maliens et les halls d’aéroport où l’on expulse un Moldave et demi tous les six mois, mais les instances dirigeantes ont quand même l’air sacrément pâlichonnes. Et puis comment voulez-vous continuer à manger les bonnes vieilles saucisses-Kronenbourg en compagnie d’intoxiqués de Dieu (l’opium du peuple) qui ne touchent ni au porc ni à l’alcool ? La CGT, donc, est un bon plan pour rester entre blancos, pourvu qu’on ne soit pas obligé de faire trop de terrain pour aller draguer la clientèle sous les caméras.
– La Cité Nationale de l’Immigration : Projet destiné à flatter les néofrançais, à les inviter à se réapproprier-leur-histoire, à prouver que le péhidédrouadlom n’est pas exclusivement un truc de Gaulois, à satisfaire le trip électoral des élites bien-pensantes, et surtout à faire entrer les citoyens de la 10vR6T dans les musées, il s’est avéré un bide monumental. C’est bien simple : passés les premiers jours de buzz, l’endroit n’intéresse désormais plus personne, et les rares clampins qui s’y promènent de leur plein gré sont en immense majorité des toubabs. Je dis « de leur plein gré », parce que j’ai cru comprendre que des convois scolaires se sentaient obligés de venir y traîner de force des gamins, pour entretenir l’illusion que cet onéreux endroit est rentable et remplit son office. Raté. La Cité de l’Immigration est le lieu tout indiqué pour se faire reluire sa bonne conscience de gauchiste en restant entre Gaulois.
– Les concerts de musiques métisses : Ce genre de concert ou de festival a le don de recréer la ségrégation d’antan : les Noirs et les métis d’un côté (la scène), les Blancs de l’autre (la salle). Comme la scène et la salle sont séparées spatialement (une estrade, une barrière, les gros-bras-de-la-sécurité…), on est pratiquement sûr de s’amuser entre soi, sauf si le club de salsa du quartier est venu s’éclater sur de la bonne musique. Dans ce cas-là, il faudra compter avec le prof de capoiera [brésilien], la collègue du département consulting [argentine], et une nana luso-capverdienne trop bonne, dont le père est métis cubano-angolais. Enfin bref, ce type de festival cultive le goût du contraste entre la tête d’affiche et la tête du public.
– Les Journées du Patrimoine : La campagne publicitaire de l’an dernier a mis au jour la détresse des organisateurs : à grands coups de « Hugo, Fang, Zoubaïda, Oussine, Zoé, Malek, ON Y VA TOUS !« , le ministère de la Culture a fermement enjoint la Diversité à se cultiver, d’autant que c’est gratos. C’est que ça les inquiète sérieusement de voir leurs statistiques ethniques et culturelles désespérément pâles. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que la « Culture » muséifiée est un truc particulièrement white and nerdy. Les Journées du Patrimoine sont donc très largement investies par les bobos altercitoyens, qui peuvent se promener dehors pendant tout le week-end sans croiser le moindre boubou.
– Les boutiques bio et équitables : Garnies de mille produits exotiques issues des confins de laplanète©, ces boutiques se font une joie de vous offrir le meilleur des cinq continents. Quinoa de Bolivie, café de Côte d’Ivoire, thé d’Ouzbékistan, sucre fair trade d’Amérique centrale, c’est le monde entier concentré dans votre supérette toute de vert décorée. Quiconque a un peu de jugeotte suppute immédiatement que tel produit ravira évidemment la communauté Untel qui en raffole, que tel aliment saura forcément faire le bonheur de telle autre communauté réputée pour préparer tel plat à merveille, que la présence de telle ou telle épice dans les rayonnages fera venir la famille Machin qui est originaire de là-bas… Quelle magnifique perspective de vivrensemblisme s’ouvre là, au seuil de cette épicerie-librairie-wifi ! Bah oui, mais en fait non. Car les chinois et les vietnamiens vont dans leurs échoppes à eux, les arabes vont sur les étals du marché où ils ont leurs habitudes, les arméniens ont leur fournisseur au fond d’une cour où l’enseigne est à peine visible ; si bien que finalement, dans la boutique bio et équitable, on ne trouve que des mamans à sarouels et des papas à écharpes de portage, qui s’appellent tous Dugenou, Durand, ou Michu, et qui ne sont bronzés que quand ils reviennent de leur séjour-découverte passé dans une yourte au Kazakhstan.

*Photo : simonevalitutto.

Incorrigible Nelson Monfort !

S’il est une discipline sportive dont la difficulté est depuis trop longtemps sous-estimée, c’est bien la traditionnelle interview de fin d’épreuve de Nelson Monfort. Voilà près de trente ans que le journaliste à l’eau de rose sévit sur les antennes de France Télé, faisant subir aux athlètes du monde entier les terribles assauts de son pathos débordant. Dernière victime en date : Camille Lacourt. Après avoir chaudement congratulé le nageur pour ses deux médailles d’or raflées dans la même journée, Monfort, sans doute emporté par l’émoi (une fois n’est pas coutume…), franchit de nouveau la ligne jaune en félicitant « le futur jeune marié », dévoilant au passage la date de l’événement jusqu’ici tenue secrète. L’apollon des bassins réagira par un timide « merci » en détournant les yeux de la caméra, visiblement irrité par ce flagrant déni de vie privée. Sacré Nelson. Jamais à court de verbes lorsqu’il s’agit de donner dans l’indiscrétion. Pourtant, la magnifique victoire au bout du suspense de notre relais messieurs 4×100 4 nages aurait pu (aurait dû !), à elle seule, donner suffisamment de matière à la construction d’un récit riche en émotions, de quoi nous épargner ces quelques saillies superflues. Tel un convive zélé qui, pour signifier son plaisir à la maîtresse de maison, ne peut s’empêcher d’en mettre partout sur la table, le journaliste sportif ne résiste pas à l’envie de déglutiner en live, quitte à gâcher du même coup le plaisir des principaux protagonistes.
Notre virtuose du sentimentalisme mielleux n’en est évidemment pas à son coup d’essai. Nous gardons tous en mémoire l’épisode désastreux de l’interview d’Ophélie-Cyrielle Etienne lors des JO de Londres. “Ophélie approchez ! Parce que nous aimons beaucoup votre sensibilité! […] Vous avez souffert il y a un peu plus d’un an d’un deuil familial. J’imagine à qui vous souhaitez dédier cette médaille ce soir… » Du Monfort pur jus dans le texte ! Gênée, interloquée pour ne pas dire déstabilisée par la question, la jeune championne olympique tente de bricoler un semblant de réponse : “Oui… Euh… Voilà, des personnes qui ont contribué à cette réussite […] ne sont pas là pour la partager avec nous. Mais j’ai aussi envie de penser à tous ceux qui sont là, et toute ma famille qui est venue me supporter…”. Goujaterie 1, tact 0. 
« Sans émotions, pas de communication et sans communication, pas de société » écrivait déjà Jacques Cosnier. Adage mis en pratique par les professionnels du storytelling qui font de la télévision le support privilégié de l’exhibition de l’émotion. Que l’on songe à Nelson Monfort, qui érige la pornographie sentimentale en règle journalistique, ou aux émissions de téléréalité, dont l’audience est, à n’en pas douter, directement liée à leur degré d’étalage d’émotivité, on constate à quel point le voyeurisme est devenu la norme. On peine à imaginer qu’il n’y a encore pas si longtemps, l’image se faisait plus rare. On n’en voyait peu, on la regardait, on essayait de la déchiffrer. Aujourd’hui nous ne la regardons plus, elle nous touche directement, sa visée première est de nous prendre par les sentiments, reléguant notre cerveau au rang de simple organe réflexe. L’affect s’étale dans les journaux. Sa marque s’imprègne sur les écrans et s’amasse dans les galeries spécialisées. Ce n’est plus nous qui la regardons, c’est elle qui nous dévisage. Son regard insiste, il se déploie dans un éternel présent soumis au règne du pathos. Le renversement est achevé. Même l’art ne peut se soustraire à la fonction nouvelle de l’image. Il en est saturé : plaintes, lamentations, tragédies de la vie, de la chair ou des sens. Van Gogh et Artaud ont finalement le dernier mot. Qui aurait imaginé à leur époque, alors considérés comme fous, qu’ils feraient un jour autorité?
Reste à méditer avec plus de sérieux l’avertissement de Greenberg ; « que reste t-il de l’image quand une compassion forcée s’empare des consciences ? »

Gollnisch fait de la persistance

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gollnisch rihan cypel marine

Le 2 août dernier, Bruno Gollnisch publiait sur son blog une vidéo dans laquelle il réagissait à l’actualité. Commentant une émission rediffusée sur La Chaîne Parlementaire le 29 juillet et qui avait pour thème l’affaire Méric, il a pris pour cible l’un des participants à ladite émission, le député PS de Seine et Marne Eduardo Rihan-Cypel, incitant ce dernier à faire davantage preuve de modestie au prétexte qu’il serait un « Français de fraîche date »[1. Eduardo Rihan-Cypel, brésilien de naissance, est arrivé en France à l’âge de 10 ans et a été naturalisé en 1998.]. Cette phrase a évidemment fait réagir du côté du Parti socialiste au point que le député a fini par déposer plainte contre le vice-président du FN.
Nous ne sommes pas certains que les propos de Bruno Gollnisch soient pénalement répréhensibles. Rappeler un fait biographique rigoureusement exact, en l’occurrence que le député a été naturalisé français, sera difficilement retenu par les juges comme une incitation à la haine raciale et/ou à la xénophobie. En revanche, cette saillie pose un véritable problème politique au FN, ce qui, au-delà des habituels concerts d’indignation, n’a pas suscité de nombreux commentaires politiques depuis que la polémique enfle sur internet. Rappeler les conditions d’attribution de la nationalité française d’un adversaire politique, comme l’a fait l’ancien adversaire malheureux de Marine Le Pen pour la présidence du FN, et pointer la « fraîche date » de cette entrée dans la citoyenneté, c’est effectuer un tri et une hiérarchie entre les Français. En l’occurrence, Gollnisch considère qu’Eduardo Rihan-Cypel se comporte comme un invité qui abuse de l’accueil qui lui a été fait, alors qu’il use de la liberté d’expression conférée à tout citoyen français. Ajoutons que la procédure de naturalisation comporte des exigences que n’ont dû satisfaire ni ceux qui, comme moi, ont hérité de la nationalité française de leurs parents, ni ceux qui l’ont obtenue par leur naissance sur le sol français de parents étrangers. Au-delà de l’égalité entre les citoyens français qui figure au fronton des édifices publics, et même si l’on se place dans l’esprit de la vieille antienne lepéniste « la nationalité française s’hérite ou se mérite », le député PS n’a pas davantage à s’excuser d’être français que Bruno Gollnisch lui-même.
Si cette saillie de l’eurodéputé pose un problème politique à Marine Le Pen, c’est que cette dernière se voit systématiquement accusée par ses adversaires de vouloir trier et hiérarchiser les citoyens français. Or, dans toutes les émissions auxquelles elle participe, elle martèle inlassablement qu’il n’en est rien et que la fameuse « priorité nationale » s’adresse à tous les citoyens, quelles que soient leurs origines. Récemment une polémique l’a opposée au politologue Dominique Reynié qui lui faisait ce procès. Il affirmait en effet le 24 avril dernier dans L’Express que « Marine Le Pen [veut] protéger […] ethniquement » l’hexagone, qu’elle propose un « ethnosocialisme » et entend réserver notre modèle social aux Français « de souche ». Dans le même journal, la présidente frontiste répondait le 12 juin que « rien, ni dans son programme ni dans ses propos ne peut laisser penser qu’[elle] établit une distinction entre les citoyens français à raison de leur origine ou de leur « ethnie », précisant qu’[elle avait] affirmé à plusieurs reprises expressément le contraire. » Volontairement ou non, les propos du député européen apportent de l’eau au moulin de Dominique Reynié.
Alors que Marine Le Pen, aidée par son lieutenant Philippot, tente avec un certain succès de s’attaquer au plafond de verre qui surplombe son parti depuis sa création, les propos de Gollnisch, qui n’en est pas à son coup d’essai[2. Gollnisch s’est notamment, et bruyamment, opposé à certaines exclusions dont celle d’Alexandre Gabriac, jugé persona non grata par Marine Le Pen pour avoir exécuté un salut nazi.], jurent dans le décor. Ils rappellent la phrase de Le Pen père en débat face à Lionel Stoléru, le harcelant sur le thème : « avez-vous la double nationalité israélienne ? », épisode parmi les moins glorieux de l’histoire du parti lepéniste, selon moi tout aussi grave que l’affaire du « point de détail ».
Nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir, mais l’autorité de Marine Le Pen est en cause. Son silence assourdissant, ainsi que celui de Florian Philippot[3. Entre la rédaction de cet article et sa publication, Florian Philippot a finalement réagi, href= »http://lelab.europe1.fr/t/florian-philippot-prend-la-defense-de-bruno-gollnisch-apres-ses-propos-sur-les-origines-d-eduardo-rihan-cypel-10413″>interrogé sur l’antenne de RTL. Une réaction digne des plus grands contorsionnistes du cirque français.], alors que Gollnisch piétine la ligne officielle du FN marinisé, en dit long sur les dissensions qui demeurent dans son parti, et les difficultés qu’elle connaît pour imposer sa ligne idéologique.

*Photo : fnational.

L’anarchiste portait des gants

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zo axa anarchisme

zo axa anarchisme

« C’est un fort beau garçon : il a dans sa mise quelque élégance et il porte des gants» C’est ainsi que le Journal des Débats décrit en 1893 le jeune homme de 28 ans qui se présente devant la Cour d’assises de la Seine afin de s’opposer à une précédente condamnation à deux ans de prison pour délit de presse. Son nom ? Alphonse Gallaud, plus connu sous un pseudonyme retentissant, Zo d’Axa. Zo d’Axa ! Personnage bien oublié aujourd’hui, mais qui appartient à la mythologie de l’anarchisme littéraire et que connaissent ceux qui s’intéressent à la littérature fin de siècle. Comme le rappellent Jean-Jacques Lefrère et Philippe Oriol dans La feuille qui ne tremblait pas, biographie richement documentée, la littérature du temps est en effet passionnément anarchiste : les feuilles contestataires fleurissent, Paul Adam traduit Le Manifeste communiste dans Les Entretiens politiques et littéraires (l’incompatibilité entre marxisme et anarchisme n’est pas encore très claire), La France littéraire se réclame de la Révolution, Rémy de Gourmont publie dans le Mercure sa célèbre diatribe antimilitariste et Le Figaro s’inquiète de ce bouillonnement subversif qui menace les institutions.
C’est dans ce contexte que Zo d’Axa, somptueux garçon à barbe de barde, déserteur, poète, bourreau des cœurs et voyageur infatigable, devient patron de presse et lance successivement deux journaux, L’Endehors (sans tiret) et la feuille (sans majuscules). Ces deux titres compteront parmi les fleurons de la presse anarchiste, alors fourmillante. L’Endehors, en particulier, hébergera des signatures prestigieuses (Tristan Bernard alors inconnu, Georges Darien, Fénéon, René Ghil, Saint-Pol Roux, etc.), et multipliera les condamnations ; en 1892, moins de deux ans après sa création, le titre cumulait déjà 8 ans de prison et 15 000 francs d’amende, ce qui contraindra Zo d’Axa à chercher refuge à Londres. Quelques mois plus tard exploseront les premières bombes à Paris, le public découvrira Ravachol et Vaillant, et le Parlement votera les « lois scélérates »… « Mille institutions du vieux monde sont marquées d’un signe fatal, écrit d’Axa dans son exil londonien. Les affiliés du complot n’ont pas besoin d’espérer les lointains avenirs meilleurs, ils savent un sûr moyen de cueillir la joie tout de suite ! Détruire passionnément ! »
L’ouvrage captivant de Lefrère & Oriol vaut autant pour sa reconstitution de l’époque que pour son portrait du héros. L’époque : on voit défiler les noms de l’anarchisme (de Sébastien Faure aux frères Reclus) et de la littérature, on redécouvre les cafés et les prisons, les journaux et les idées, bref, tout un monde renaît sous nos yeux, d’autant plus facilement que le livre regorge d’illustrations. Le héros : les auteurs en donnent un portrait plaisant et nuancé, celui d’un anar dandy et humaniste (sa campagne de presse contre la colonie pénitentiaire d’Aniane, sordide bagne pour enfants, a poussé le gouvernement à en ordonner la fermeture, comme le Nicholas Nickleby de Dickens avait provoqué la fermeture des pensions du Yorkshire), un écrivain racé et dilettante, aussi mordant et violent dans ses articles qu’aimable et lunaire dans la vie. Tout le contraire du cliché de l’anarchiste sauvage issu de la classe ouvrière (d’Axa était plutôt fortuné), ce qui poussera d’ailleurs les « purs », tels Jean Grave, à le regarder avec méfiance.
Mais d’Axa, lui, s’en fichait : indifférent aux étiquettes, il n’était apparemment pas dérangé qu’on lui refuse celle d’anarchiste. « Pas plus groupés dans l’anarchie qu’embrigadés dans le socialisme, écrit-il, nous allons – individuels, sans la Foi qui sauve et qui aveugle. Nous nous battons pour la joie des batailles et sans rêve d’avenir meilleur. Que nous importent les lendemains qui seront dans des siècles ! Il faut vivre dès aujourd’hui, tout de suite, et c’est EN DEHORS de toutes les lois, de toutes les règles et de toutes les théories – même anarchistes – que nous voulons nous laisser aller toujours à nos pitiés, à nos emportements, à nos douceurs, à nos rages, à nos instincts – avec l’orgueil d’être nous-mêmes. » Son ami niçois Georges Maurevert touchera juste lorsque, plutôt qu’anarchiste, il le qualifiera d’anarque : « monarque de soi-même »…
Au tournant du siècle, après dix ans de journalisme et d’aventures, d’Axa se retire des affaires et part en voyage. Il sillonnera le monde pendant plusieurs années puis s’installera dans une péniche pour naviguer humblement sur les canaux de France, entre Billancourt et Fécamp. De temps en temps, on le voit resurgir, toujours fagoté comme un marquis vagabond… Il se tire finalement une balle dans la tête, en 1930, à Marseille. « Ce révolté avait des allures d’aristocrate », note la nécrologie publiée par L’Excelsior. Alphonse Gallaud alias Zo d’Axa laisse derrière lui une légende discrète mais tenace, un beau livre de souvenirs écrit à 30 ans (De Mazas à Jérusalem, qui mériterait d’être réédité). Et les quelques dizaines de numéros de la feuille et de l’Endehors, titres mythiques dont, aux dires de ses biographes, aucune bibliothèque en France ne possède de collection complète.

Jean-Jacques Lefrère et Philippe Oriol, La feuille qui ne tremblait pas, Zo d’Axa et l’anarchie, Flammarion, 2013.

À l’Est, l’homme nouveau

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pologne conge paternite

pologne conge paternite

Tandis qu’en Occident, le féminisme s’esquinte à surmonter ses divisions, en Pologne, l’union fait la force des suffragettes. Le Ve  Congrès des femmes, organisé en juin à Varsovie, en a été la démonstration suprême. Qu’elles se disent de tradition libérale ou socialiste, pro-sexe ou pas, les 8500 déléguées se sont accordées sur un constat : l’état de santé des hommes polonais pose un problème. Le débat, annoncé sous le titre « L’homme, cet inconnu », visait à déterminer une conduite appropriée des femmes face à la fâcheuse attitude de la population masculine, encline à renvoyer aux calendes grecques les examens périodiques de santé et autres dépistages. Faut-il encore charger les femmes d’une responsabilité supplémentaire, à savoir celle de veiller sur la santé des hommes ?[access capability= »lire_inedits »] Conviés à titre exceptionnel, des experts mâles de toutes sortes ont répondu par l’affirmative. Qui plus est, éviter aux hommes les situations traumatisantes telles que le divorce ou la perte du droit de garde aurait, ont-ils soutenu, des retombées bénéfiques sur leur forme. « Les hommes sont discriminés : seuls 3% d’entre eux obtiennent la garde des enfants », a même argumenté l’un des spécialistes. De fait, l’opinion publique s’enthousiasme pour la famille égalitaire mais, dans la vraie vie, seuls 20 % des foyers s’en approchent. Bizarre : l’entrée dans le monde merveilleux de l’Union n’a pas fait disparaître les préjugés culturels, la tradition patriarcale, sans oublier la peur du qu’en dira-t-on – Qui c’est qui commande chez toi ? Autant de contraintes et d’inhibitions qui minent le bien-être masculin. On ose à peine imaginer le tonus de tous ces hommes si on leur réservait l’exclusivité du pouponnage !  Mais heureusement, le calvaire des Polonais, obligés d’obliger leurs femmes à la soumission, va peut-être prendre fin. Dans un appel solennel au gouvernement, le Congrès des femmes demande l’instauration d’un congé paternité obligatoire de quatre semaines. Envoyer les hommes aux fourneaux : qui se serait douté que la Pologne était entrée dans l’âge postmoderne ?[/access]

*Photo : unclepaul.

Les Matins de France Culture kidnappés par un commando d’Al Qaïda !

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Cela s’appelle les « Matins d’été », six semaines de pause pour les animateurs habituels de l’émission matinale d’info de France Culture. Ces gens-là ont, paraît-il, droit à des vacances. Les producteurs de cette émission, Marc Voinchet et son acolyte Brice Couturier, sont de gros malins : ils ont choisi, comme plagiste de leur émission, un certain Benoît Bouscarel, rédacteur en chef adjoint du Mouv’, la station « djeun » de Radio France, qui fait des bides d’audience retentissants. Dès les premières émissions, on s’est demandé en effet si les deux compères partis en vacances n’avaient pas, à dessein, installé sur leur fauteuil une caricature de gauchiste sectaire pour se faire désirer pendant tout l’été.
Chaque « débat » où ledit Benoît Bouscarel se pique de « prendre de la hauteur » est conçu selon le modèle « Dupond-Dupont » de Tintin. Le plus haut degré de controverse acceptée est celui qui met aux prises la gauche et l’extrême gauche. En complicité avec une rédaction de l’info à France culture déjà passablement partielle et partiale, qui était quelque peu contrebalancée par le duo Voinchet-Couturier, c’est la grosse artillerie anti-américaine qui nous est balancée chaque matin à partir de sept heures. Obama proteste contre l’asile donné par Poutine à Snowden ? Bouscarel s’efforce de faire dire au pauvre intérimaire de Washington qu’Obama est de la race des Nixon ou Reagan ! Le comble a été atteint jeudi 8 août vers 8h34 où une « experte », Anne Giudicelli, invitée par Bouscarel à commenter la situation au Yémen a déclaré :  « Le 11 septembre, c’est un peu la Shoah des Etats-Unis. A partir de là, ils ont décidé que tout leur est permis. »
Cette analyse percutante ne suscite aucune réaction de la part de l’animateur, et l’approbation chaleureuse de l’autre « expert »,  un ambassadeur à la retraite, qui se lâche dans un anti-américanisme débridé après des décennies de baisage de babouches de potentats arabes. Non, à la réflexion, Voinchet et Couturier n’auraient pas été si cruels avec leurs auditeurs habituels. Ils ne sont pas partis en vacances. Ils ont étés enlevés  par un commando d’Al Qaïda, et le pouvoir fait silence. Une honte.

Air France : Comme un avion sans elle, ni lui d’ailleurs

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air france etat

air france etat

Le marché a toujours raison. Pour une raison simple : nous sommes tous des êtres rationnels qui, dans un égoïsme bien compris, allons permettre à une main invisible d’organiser le monde merveilleux des harmonies spontanées. Demandez-le à n’importe quel trader, il vous l’expliquera très bien.
En plus,  marché rime avec démocratie. Bon, il faudrait voir dans quelle langue, parce qu’en français, non seulement ça ne rime pas mais il n’y a même pas d’assonance. Je me suis laissé dire que ça ne rimait  pas non plus en chilien comme pourront vous le confier les Chicago boys de Friedman, l’ami de Pinochet, qui ont eu besoin d’un putsch pour appliquer leurs mesures économiques. Mais bon, c’est une affaire entendue, le doux commerce de Montesquieu est une réalité et on sent très bien la saine et pacifique émulation qui règne entre les grandes puissances économiques aujourd’hui.
On comprend bien pourquoi la furie des privatisations, qui frise parfois le pathologique, se poursuit avec les résultats brillants que l’on connaît depuis les débuts de la révolution néo-conservatrice. Demandez, parmi mille autres exemples, à la poste suédoise, aux chemins de fer anglais ou à l’industrie nucléaire japonaise, par ordre croissant de gravité. Bon, être obligé d’aller chercher un colis chez son épicier de Malmö est certes moins gênant que de dérailler avec le néo-libéralisme en gare de Paddington (31 morts et 500 blessés en 1999) ou de se faire irradier du côté de Fukushima alors que Tepco, le grand  opérateur privé du nucléaire japonais, a géré la crise avec une telle compétence que l’Etat nippon a préféré redevenir l’actionnaire majoritaire en 2012 (avant, on disait nationalisation, mais plus maintenant car c’est un gros mot stalinien comme salaire minimum ou sécurité sociale).
Donc, il faut privatiser. C’est comme ça. Même si vous aviez l’impression que ça marchait mieux avant, c’était une illusion. Vous devez être de gauche et avoir un problème avec le réel, même si vous n’avez plus de facteur et que vous arrivez très en retard en train quand vous avez survécu au voyage : de toute manière, ce n’est pas grave, on vous repère dans le noir car grâce à Tepco, vous êtes phosphorescent.
Chez nous droite et gauche social-démocrate confondues ont privatisé. C’est ainsi que cet été, on vient d’apprendre qu’Air France, qui n’appartient plus aux Français depuis 2004, a merveilleusement profité de la privatisation. Déjà, pour se débarrasser de personnels jugés inutiles. 2500 postes seront supprimés d’ici 2015 nous a annoncé au cœur de l’été la direction de la compagnie aérienne. Depuis les quatre dernières années, on atteint les 15 000 postes disparus. Oui, mais enfin, me direz-vous, ce n’est pas le rôle de l’Etat de transporter des gens en avion. Sauf sur les lignes non rentables, évidemment : dans ce cas-là on invoque des obligations de service public, ce qui revient à faire d’Air France un boxeur qui monte sur le ring du marché avec un bras lié dans le dos. Et puis, si Air France licencie autant (on appelle ça le plan Transform 2015), c’est sûrement pour de bonnes raisons. Le secteur privé sait ce qu’il fait, contrairement à l’Etat toujours prêt à subventionner des emplois bidons avec l’argent du contribuable.
Le problème, c’est qu’il semble qu’Air France privatisée ait fait des choix stratégiques désastreux et que les pertes d’emploi soient là pour réparer les pots cassés d’une direction qui a privilégié à contre temps les longs courriers et qui a également cherché à gagner 20% de productivité en utilisant l’emploi comme variable d’ajustement, pour faire mieux que les petits camarades.
Heureusement, un actionnaire sympa est toujours dans le capital de l’entreprise. Il s’appelle l’Etat et il est présent à hauteur de 16%. Et l’Etat, il est très cool. Le marché peut toujours compter sur lui pour réparer la casse sociale. Il suffit juste qu’il reste à sa place et qu’il réponde quand on le siffle, histoire de socialiser les pertes avec nos impôts. Et ça tombe bien, en France comme ailleurs, l’Etat,  en plus, il obéit. À chaque fois.

*Photo : quixoticguide.

Le mariage pour tous ne touche pas à la filiation

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laurent baumel mariage

laurent baumel mariage

Laurent Baumel est maire de Ballan-Miré et député socialiste d’Indre-et-Loire. Il  a créé le collectif parlementaire de la Gauche populaire. 

Propos recueillis par Gil Mihaely et Daoud Boughezala

Causeur. La loi Taubira a provoqué une forte mobilisation de ses opposants, rassemblés sous l’étiquette de la Manif pour tous. S’agit-il d’un simple phénomène de saison ou du premier acte d’une nouvelle bataille politique ?  
Laurent Baumel. J’ai l’intuition que c’est un phénomène éphémère, une mobilisation de réseaux préexistants autour de l’Église catholique et des associations familiales.
Dans ce cas, comment expliquez-vous l’ampleur de la mobilisation ?
La Manif pour tous a tout simplement fait le plein de ces milieux grâce à la médiatisation et au succès relatif des premières manifestations. Dans un deuxième temps, la droite politique, en proie à des problèmes internes, a pris le train en marche. Au début du débat, une dizaine de députés UMP tenaient le crachoir, mais le gros des troupes montrait un faible intérêt, voire un certain malaise.  J’ai remarqué le faible intérêt des députés UMP au début du débat. Cette relative indifférence s’est transformée en engagement de chaque instant quand ils ont compris qu’il en allait quasiment de leur survie politique ! Entre-temps, j’imagine qu’ils avaient reçu de nombreux retours de leur circonscription. Dès lors, chaque député devait absolument  pouvoir dire à ses électeurs : « Moi aussi, j’ai lutté contre la loi » ! Le mouvement anti-« mariage pour tous » est donc devenu un enjeu dans la bataille de leadership à droite et une occasion de renouer avec une partie de la base. C’est cet ensemble qui a fait prendre la mayonnaise.
Il y a un an, vous plaidiez pour le vote rapide d’une loi a minima − le mariage sans l’adoption. Pressentiez-vous déjà que ce débat allait profondément diviser la société française ?
Ce n’est pas exact. Pour moi le mariage et le droit à l’adoption ne sont pas séparables. Quant à votre question, parler de division profonde est un peu exagéré. À un moment donné, l’idée d’un « mariage pour tous », comme accomplissement logique de la démarche commencée avec le PACS, a bénéficié d’un large consensus dans l’opinion publique. Tout le monde avait compris qu’il s’agissait d’une revendication d’égalité, d’une forme de reconnaissance symbolique de l’homosexualité qui n’introduisait aucun élément radicalement nouveau dans la pratique.  Mais le groupe socialiste de l’Assemblée a, pendant un temps, fait le forcing pour introduire dans le texte l’ouverture de la PMA aux couples de femmes – dont François Hollande ne voulait pas plus que de la GPA. Ce fut une erreur : en touchant à la famille et à la filiation, on a coalisé un front du refus.[access capability= »lire_inedits »]
Dans ce cas, l’adoption aussi était une erreur, non ?
Non car l’adoption existe dans notre civilisation depuis fort longtemps et elle concerne des enfants qui sont déjà nés, ce qui n’est pas le cas ni de la PMA, ni  de la GPA, procédés qui soulèvent des problèmes bioéthiques de tout autre nature.
On a l’impression que deux France se regardent en chiens de faïence sans se comprendre, et même sans s’entendre. En tant qu’homme politique de gauche, n’avez-pas vous pas observé, dans le camp d’en face, l’émergence d’une nouvelle génération de catholiques ?
Je n’en suis pas certain. Ce que j’ai cru voir, un dimanche après-midi, en observant une manifestation contre le « mariage pour tous » à Paris, c’est plutôt la France catho classique : pas forcément des intégristes, mais des gens qui se reconnaissent dans une certaine communauté, les familles, gosses en avant, une grosse sortie de messe ! Un peuple de droite qui voulait montrer qu’il pouvait, lui aussi, manifester, même si cela arrive une fois tous les trente ans…
Une espèce rare – et peut-être menacée – échappe à votre logiciel : les fameux « cathos de gauche » !
Je n’ai pas en tête d’études statistiques à ce sujet, mais pour ma part, je rencontre peu de  « cathos de gauche » dans les nouvelles générations.
Dans votre ville de Ballan-Miré, avez-vous vu des cars partir à la Manif ?
Dans ma ville, non, mais à Tours, qui est à 10 km de Ballan-Miré, à ma grande surprise, j’ai constaté une certaine effervescence.  J’ai été encore plus étonné d’observer la mobilisation, quoique tardive, d’un certain nombre de musulmans qui se sont joints à la droite catholique. Sur le marché de Joué-lès-Tours, dans ma circonscription, j’ai été interpellé très sympathiquement par un jeune musulman qui m’a annoncé qu’il allait se rendre le soir même à la manifestation par opposition au mariage homosexuel. Le soir même, en passant à Tours devant la place de l’Hôtel de ville, j’ai également vu quelques femmes voilées qui s’apprêtaient à aller défiler  contre la loi Taubira. D’autres parlementaires m’ont parlé de ce même phénomène en banlieue parisienne.
Cette convergence cathos-musulmans semble invalider l’hypothèse de la Fondation Terra Nova d’une coalition progressiste rassemblant les enfants d’immigrés et les bobos des grandes villes…
Je ne sais pas si le petit échantillon que j’ai pu voir est représentatif d’un phénomène global mais en effet, la question du mariage homosexuel a peut-être fragilisé momentanément  cette alliance qui est un piège pour la gauche : d’un point de vue stratégique, je récuse l’idée qu’une coalition bobos-banlieue puisse constituer le socle électoral du PS. Ceci étant, si la jonction entre la bourgeoisie intellectuelle des centres-villes et de la première couronne, ceux qu’on appelle les « bobos », et des gens issus de l’immigration, existe partiellement dans les faits, elle s’est peut-être, effectivement, quelque peu distendue sur la question du mariage homosexuel. Mais je le répète, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un phénomène déterminant à long terme.
Ne craignez-vous pas qu’une éventuelle coalition des croyants cherche à remettre en cause la laïcité ?
Je n’irai pas jusque-là. La laïcité souffre depuis plusieurs années, indépendamment de cette affaire. Au fond, ce problème est lié à celui du communautarisme, c’est-à-dire à la place des communautés dans la République. Et contrairement à ce que vous croyez, ce n’est pas cette question qui a été réactivée par les Manifs pour tous.
Pensez-vous, comme le démographe Hervé Le Bras, qu’Hollande a perdu beaucoup de points dans la bataille, y compris chez certains de ses électeurs issus d’une France de l’Ouest, plutôt catholique, qui seraient en rupture avec le gouvernement sur les valeurs ?
Non. Je crois que Mai-68 a profondément irrigué la société française. Aujourd’hui, même dans les familles un peu traditionnelles, les gens acceptent l’évolution des mœurs. Dans les milieux que je connais et qui m’intéressent plus particulièrement − les populations périurbaines, les ouvriers et les employés − la question ne passionnait pas les foules. Pour cette majorité silencieuse, le débat a trop duré et son importance a été exagérée.
Mais vous admettez – et tentez d’en convaincre votre camp – que ces gens s’intéressent à la sécurité et à l’immigration. Pourquoi ne se sentiraient-ils pas concernés par des questions liées à la famille et la sexualité ?
Les questions dites « sociétales » servent surtout à s’imposer au sein de sa propre famille politique et idéologique au sein d’un champ politique et idéologique. Pour autant, je ne pense pas que le  « mariage pour tous », l’homoparentalité, voire la contraception ou l’avortement demeureront durablement des thèmes du débat public, et encore moins qu’ils détermineront les choix électoraux. La remontée de Nicolas Sarkozy entre les deux tours de l’élection présidentielle a montré que le seul sujet sur lequel la droite et l’extrême droite pouvaient faire la jonction et devenir dangereuses électoralement, c’est l’immigration. Voilà le vrai sujet qui mord ! Surtout en temps de crise.[/access]

Arcachon, bassin parisien

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Bassin d’Arcachon, août 2013. La névrose parisienne a traîné son monde jusqu’ici. Plage du Pyla-sur-Mer et Cap Ferret pour thérapie. Sur les promontoires, les kiosques à journaux ont révélé l’arcane inédit : recette du bonheur estival dans les suppléments « Loisirs » et « Où sortir cet été ? ». Aussi le ciel ne pourrait-il pas être plus clair, l’océan plus bleu, qui s’avance énorme sur le bassin, chargé d’une écume blanche moutonnant l’horizon. Enfin, qui sous nos pieds recèle sa caresse discrète, ce sable chaud importé du Maroc. Ça souffle légèrement derrière la nuque et dans les plis des voiles des pinasses. C’est beau. Voilà pour le tableau. Alors, devant la toile de la toile, au pied d’une création cousue entre le ciel et l’eau, me vient un premier terrible constat : puis-je encore admirer la merveille gratuite tout en sachant sa grande récupération commerciale ? Puis-je m’étonner de la singularité unique du décor alors que l’industrie lourde l’a reproduite en des millions d’exemplaires ? Avec ces habituelles photos violet-noirs des crépuscules, ces t-shirts jaunes « Aimez la vie au bord de l’atlantique ! ». Et tout de suite, le panorama sublime se dissipe, je repense au souk à babioles du coin et c’est une usine de traitement des eaux au milieu d’un champ d’edelweiss, les Noces de Figaro sur un écran d’ordinateur.
Alors, toujours bien carré sur ma cime, à la fois témoin et client, m’est revenu cet autre terrible constat : le névrosé (il est parisien ici, certes, mais peut venir de Maubeuge, de Saint-Laurent-des-Bâtons, ou de Fox-Amphoux dans le Var) croit trouver dans son séjour un remède mais ne rencontre qu’un ersatz. Pas d’échappatoire à cette fatalité, le touriste allemand et le jeune étudiant, le banquier comme l’anticapitaliste averti ont cette charge sur le dos : leurs trois semaines de vacances sont d’une certaine manière un job d’été. Un travail travesti en loisir. Chaque présence ici participe au « coup de com » du lieu, chaque regard alimente l’usine à reproduire davantage d’images. Nous sommes d’involontaires employés, travaillant à ce que la nature ait sa valeur marchande et son code barre. À ce que la côte soit cotée.
De cette condition, plus personne n’est dupe. Surtout pas le névrosé. Il sait tout cela, il a becté de la critique sociale engagée à Nanterre et serait capable de citer Guy Debord entre mojito et cigare. Il a lu un peu de Philippe Muray aussi. Il a trouvé ça très vrai. Et voilà qu’il se sait prisonnier de l’engrenage infernal, mais qu’instantanément, la chausse-trappe qui lui lancine la conscience depuis un bon quart d’heure a de doux effets secondaires, façon anxiolytiques lourds (divertissement halluciné et éclate totale) et le préserve d’avoir à penser plus loin ce qui lui arrive : si la blessure est profonde et lente, la suture elle est en prêt-à-porter, rapide et efficace.
Hollande a eu la chic idée d’un « ministère du redressement productif ». Et, comme il est convaincu autant que ses contemporains que la transcendance et le mystère sont de farouches ennemis en politique, la création d’un ministère de  « l’affaissement contemplatif » ne verra jamais le jour.
Ce projet aurait pourtant pu pallier les expériences limites relatées plus haut. Il n’aurait pas la prétention de sauver le pays, certes, mais en proclamant l’amer constat que notre époque a le génie et le goût de l’impasse, ledit projet prendrait en charge la déglingue commune.

Arafat : Les mystères d’une autopsie interminable

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yasser soha arafat

yasser soha arafat

Pour la « rue arabe », toutes tendances réunies, la cause  est entendue : Yasser Arafat, décédé le 11 novembre 2004 à l’hôpital militaire Percy à Clamart est mort en martyr, victime d’un empoisonnement perpétré par les services secrets israéliens. Cette conviction s’appuie sur des accusations portées par Nasser Al Qidwa, neveu du raïs palestinien, et sa veuve Souha Arafat, tous deux actuellement en conflit avec les dirigeants de Ramallah, sur un fond de sombres affaires politico-financières. Mahmoud Abbas et le membres de la direction du Fatah se gardent bien de démentir ces accusations, préférant laisser courir une rumeur qu’ils utilisent dans leur entreprise de diabolisation de l’ennemi israélien.
C’est d’abord à la lumière de ce conflit intra-palestinien qu’il faut tenter d’y voir clair dans une controverse où la recherche de la vérité est secondaire par rapport à  son utilisation politique sur la scène intérieure et internationale.
Le traitement médico-juridique de la mort de Yasser Arafat a été effectué dans le cadre de la loi française en la matière : le rapport médical décrivant les circonstances de son agonie et de son décès a été transmis à sa famille proche, en l’occurrence sa veuve Souha et son neveu Nasser Al Qidwa, seul habilités à faire un usage public de son contenu. Ce rapport, a été connu après sa publication in extenso, sur le site de la Fondation Yasser Arafat, contrôlé par la famille de ce dernier. Il fait une description clinique détaillée des dernières semaines de vie du raïs, des traitements tentés pour prolonger sa vie, mais n’émet aucune hypothèse sur la cause de ces « troubles graves de la coagulation liée à une chute des plaquettes (des cellules du sang impliquées dans la coagulation) associée à une perturbation importante des fonctions hépatiques et des troubles digestifs ». En « off », des médecins militaires ayant traité ce cas ont confié à des journalistes que l’hypothèse la plus probable  serait un décès par cirrhose du foie provoquée par une intoxication médicamenteuse de longue durée (Yasser Arafat consommait de manière immodérée du Doliprane pour calmer ses douleurs, ce qui perturbe gravement l’activité hépatique). C’est à la demande expresse de Souha Arafat que le mot « cirrhose » ne serait pas, selon les mêmes sources, mentionné dans le rapport médical de Percy, pour ne pas alimenter des rumeurs malveillantes sur une supposée intoxication alcoolique de Yasser Arafat. Des rumeurs dans ce sens avaient été propagées par ses adversaires politiques palestiniens, qui avaient en outre fait courir le bruit qu’il serait, en réalité atteint du SIDA. Cette prudence médicale sur les causes de la dégradation progressive de la santé du leader palestinien a eu pour conséquence la manipulation de ce dossier par Souha Arafat, qui en a fait une arme dans son affrontement avec la direction palestinienne. On avait déjà pu constater, dans les dernières semaines précédant la mort d’Arafat, que la veuve faisait barrage aux envoyés du gouvernement de Ramallah devant la porte de l’agonisant. En coulisses, se déroulaient de sordides négociations sur la part de la fortune d’Arafat – qui confondait sa cassette personnelle avec celle de l’Autorité palestinienne – devant revenir à sa veuve et à sa fille. L’ironie de l’Histoire s’est encore manifestée en cette occasion en la personne de Pierre Rizk, un homme d’affaire libanais qui menait la négociation avec l’Autorité palestinienne pour le compte de Souha Arafat. Ce Pierre Rizk avait été, dans une vie antérieure, chef du services de renseignements des Forces libanaises et, à ce titre mêlé très étroitement aux massacre perpétré par les Phalanges chrétiennes dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila. Cette négociation se serait conclue par l’attribution de plus de dix millions de dollars à la veuve et à sa fille pour solde de tous comptes. Pendant quelques années, on n’entendit plus parler de Souha Arafat, qui s’était installée en Tunisie, et entretenait des liens étroits avec le dictateur Ben Ali et sa famille, jusqu’en 2007. Une brouille entre Leïla Ben-Ali-Trabelsi, l’épouse du potentat de Tunis, amena ce dernier à déchoir Souha Arafat de la nationalité tunisienne, à l’expulser du pays, et à saisir tous ses biens. Elle se réfugie alors à Malte, où elle mène une vie confortable avec le reste du magot ayant échappé à la vindicte du clan Ben Ali.
C’est vraisemblablement l’épuisement de ce magot qui conduit Souha Arafat à réveiller le dossier « empoisonnement » de son mari. En juillet 2012, un « scoop » de la chaîne qatarie Al Jazira révèle que des investigations menées par Souha Arafat auraient établi que Yasser Arafat aurait été empoisonné par du polonium 2010, un élément radioactif rendu célèbre lors de l’assassinat à Londres, en 2006, d’Alexandre Litvinenko, un opposant à Vladimir Poutine. La pièce principale de cette nouvelle accusation serait, selon Al Jazira et Souha Arafat, des traces de polonium découverts sur des vêtements portés par Arafat lors de son séjour à Percy, décelées par un laboratoire scientifique suisse  de très grande réputation, l’Institut de radiophysique de Lausanne. Souha Arafat, sur la base de ce rapport, dépose auprès du parquet de Paris une plainte conte X pour « assassinat » de son mari, plainte actuellement instruite par deux juges d’instruction de cette juridiction. L’institut lausannois a beau préciser que ces traces de polonium ne prouvent absolument pas que cette substance ait causé la mort du Raïs, ni même qu’elle n’ont pas été rajoutée post mortem sur les effets du défunt. Tous les spécialistes font valoir qu’un empoisonnement au polonium est en contradiction avec le tableau clinique dressé par les médecins de Percy, cela n’empêche pas la controverse de rebondir. Souha Arafat exige de Mahmoud Abbas que l’Autorité palestinienne exhume la dépouille de son mari, pour soumettre ses restes à des analyses indépendantes qui viendraient, selon elle, conforter la thèse de l’empoisonnement. Mahmoud Abbas cède à cette exigence et, le 28 novembre 2012, on procède à l’exhumation du corps dans son mausolée de Ramallah. Quatre échantillons des divers tissus du défunt sont alors remis à quatre laboratoires spécialisés : un palestinien, un russe, un français (dans le cadre de l’instruction de la plainte de Souha Arafat) ains que le laboratoire de médecine légale de Lausanne, tous mandatés par l’Autorité palestinienne.
Il ne s’agit donc pas d’une commission d’enquête indépendante menée par un organisme international, mais d’un contrat de droit privé entre des prestataires de services et des commanditaires seuls habilités à connaître les résultats des analyses effectuées. Les investigations de la justice française sont couvertes par le secret de l’instruction, pour une fois strictement respecté par le parquet et par l’avocat de Souha Arafat, Me Pierre-Olivier Sur. Si le parquet en venait à prononcer un non lieu sur la plainte de Souha Arafat, il ne serait pas contraint de donner les causes précises de cette décision…
Neuf mois après les prélèvements, aucun rapport n’a été remis aux commanditaires, ce qui, de l’avis de tous les spécialistes de médecine légale,  constitue un délai fort inhabituel dans ce genre d’expertises, même si des difficultés d’ordre scientifique apparaissent dans le dossier. C’est le motif avancé par Christen Darcy porte-parole laboratoire de Lausanne  dont l’un des responsables déclare à Causeur le 5 août 2013 :« hélas, nous n’avons pas encore terminé notre analyse, il s’agit d’un processus très complexe et il nous faudra encore un mois sans doute. Dans tous les cas, notre rapport sera d’abord remis à l’Autorité nationale palestinienne et à Mme Arafat, et ces derniers décideront alors s’il y a lieu de communiquer les résultats ou non. De notre côté, nous sommes actuellement liés par le secret professionnel. » Interrogé sur la nature des difficultés scientifiques rencontrées, il nous  précise,  le 6 août « La complexité de l’expertise est réellement scientifique. Mais vous êtes un fin connaisseur du Moyen-Orient et, comme moi, vous savez que rien n’est simple dans cette partie du monde. » Il  n’y a qu’au cas où les informations diffusées par les commanditaires soient en contradiction avec le contenu du rapport que le laboratoire de Lausanne se réserve le droit de s’exprimer publiquement sur ce dossier.
Cette dernière déclaration est une invitation à en déduire que les difficultés scientifiques ne sont pas les seules à retarder la diffusion publique des résultats des analyses. Si ces dernières avaient établi, de manière indiscutable, que Yasser Arafat avait été victime d’un empoisonnement, au polonium ou à l’aide de toute autre substance létale, il est légitime de supposer que l’Autorité palestinienne et Souha Arafat auraient intérêt à accélérer la remise du rapport pour le rendre publique. Ramallah pourrait alors se prévaloir d’avoir permis de démasquer les criminels israéliens ou autres, et la veuve réclamer aux assassins de rendre des comptes devant la justice pénale et civile… Dans le cas contraire, on ne dit rien et on laisse courir la rumeur, indéracinable dans l’opinion arabe. Dans toutes les hypothèses, on peut être certain d’une chose : tant qu’un « lanceur d’alerte » n’aura pas pris la décision de trahir son institution, politique ou scientifique, on devra attendre encore longtemps pour connaître le fin mot de l’histoire. Cela n’intéresse ni Mediapart, ni le Guardian, car dans ce cas d’espèce, les méchants  ou les manipulateurs ne sont pas conformes aux standards habituels.

*Photo : iQudsi.

Cet été, soyons divers!

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cite immigration cgt

cite immigration cgt

Vous êtes de gauche, vous adorez les cultures lointaines et la 10vR6T, vous adorez partir à la rencontre de l’Autre, écouter les récits d’Ailleurs et contempler la beauté issue du bout du monde ; voici un petit listing des endroits qui sauront vous ravir, d’autant plus qu’on ne s’y retrouve …qu’entre petits Blancs (scientifiquement prouvé par votre serviteur au gré de ses sorties) :
– Les cafés citoyens et les bars alternatifs :
Ce sont ces lieux de convivialité où se rencontrent les néo-hippies et les pünques, où se marient Tiken Jah Fakoly (« ouvrez les frontièèèères ») avec les Bérus (« La jeunesse emmerde / le Front national ») dans la playlist du barman – un backpacker suédois qui a monté une asso avec des copains rencontrés en Erasmus à Budapest. Déco sommaire, cheap et récup. C’est le bric-à-brac façon « on recycle, tu vois », mais sans vraie chaleur humaine, parce qu’on ne va tout de même pas faire dans le confortable, on n’est pas chez les bourges. Un vieille chaise de chez Emmaüs rafraîchie en urgence, c’est cool et c’est bien assez pour boire un jus carotte-topinambour en terrasse. On cause d’une mission humanitaire au Togo, on se recommande un film palestinien, on parle d’un documentaire sur le Tibet. Mais comme on n’a jamais vu de pünque noir ni de hippie arabe ou aux yeux bridés, on est absolument sûr de passer une soirée entre faces de craie.
– Le Théâtre National Populaire : Destiné à faire adhérer les masses populaires aux concepts intellos, le TNP s’est très vite dépeuplé des masses populaires, pour capter finalement le seul auditoire réceptif aux concepts intellos : majoritairement les professeures de gauche (reconnaissables notamment à leurs châles, à leurs colorations capillaires rouge feu, et de façon générale à l’inélégance inhérente à la gent fonctionnaire), et les bourges de centre-ville qui prennent leurs grosses voitures pour aller se cultiver un peu en compagnie de leurs enfants de plus de 15 ans. Une soirée au TNP est l’assurance de passer une soirée entre gens de gauche – à quelques exceptions près – sans avoir à croiser le moindre petit cas social ou la moindre personne issuedeladiversité. D’où l’intérêt de l’avoir décentré dans une commune susceptible de remplir la charte « on va viser les publics populaires, tu vois ».
– Les assemblées générales de la CGT : Évidemment, il faut y avoir ses entrées, ce qui n’est pas mon cas. Mais une tripotée de reportages sur la question finit par établir ce constat : les responsab’ de la CGT sont des têtes bien chenues. Certes, leurs causes finissent toujours par les mener vers les squats de sans-papiers maliens et les halls d’aéroport où l’on expulse un Moldave et demi tous les six mois, mais les instances dirigeantes ont quand même l’air sacrément pâlichonnes. Et puis comment voulez-vous continuer à manger les bonnes vieilles saucisses-Kronenbourg en compagnie d’intoxiqués de Dieu (l’opium du peuple) qui ne touchent ni au porc ni à l’alcool ? La CGT, donc, est un bon plan pour rester entre blancos, pourvu qu’on ne soit pas obligé de faire trop de terrain pour aller draguer la clientèle sous les caméras.
– La Cité Nationale de l’Immigration : Projet destiné à flatter les néofrançais, à les inviter à se réapproprier-leur-histoire, à prouver que le péhidédrouadlom n’est pas exclusivement un truc de Gaulois, à satisfaire le trip électoral des élites bien-pensantes, et surtout à faire entrer les citoyens de la 10vR6T dans les musées, il s’est avéré un bide monumental. C’est bien simple : passés les premiers jours de buzz, l’endroit n’intéresse désormais plus personne, et les rares clampins qui s’y promènent de leur plein gré sont en immense majorité des toubabs. Je dis « de leur plein gré », parce que j’ai cru comprendre que des convois scolaires se sentaient obligés de venir y traîner de force des gamins, pour entretenir l’illusion que cet onéreux endroit est rentable et remplit son office. Raté. La Cité de l’Immigration est le lieu tout indiqué pour se faire reluire sa bonne conscience de gauchiste en restant entre Gaulois.
– Les concerts de musiques métisses : Ce genre de concert ou de festival a le don de recréer la ségrégation d’antan : les Noirs et les métis d’un côté (la scène), les Blancs de l’autre (la salle). Comme la scène et la salle sont séparées spatialement (une estrade, une barrière, les gros-bras-de-la-sécurité…), on est pratiquement sûr de s’amuser entre soi, sauf si le club de salsa du quartier est venu s’éclater sur de la bonne musique. Dans ce cas-là, il faudra compter avec le prof de capoiera [brésilien], la collègue du département consulting [argentine], et une nana luso-capverdienne trop bonne, dont le père est métis cubano-angolais. Enfin bref, ce type de festival cultive le goût du contraste entre la tête d’affiche et la tête du public.
– Les Journées du Patrimoine : La campagne publicitaire de l’an dernier a mis au jour la détresse des organisateurs : à grands coups de « Hugo, Fang, Zoubaïda, Oussine, Zoé, Malek, ON Y VA TOUS !« , le ministère de la Culture a fermement enjoint la Diversité à se cultiver, d’autant que c’est gratos. C’est que ça les inquiète sérieusement de voir leurs statistiques ethniques et culturelles désespérément pâles. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que la « Culture » muséifiée est un truc particulièrement white and nerdy. Les Journées du Patrimoine sont donc très largement investies par les bobos altercitoyens, qui peuvent se promener dehors pendant tout le week-end sans croiser le moindre boubou.
– Les boutiques bio et équitables : Garnies de mille produits exotiques issues des confins de laplanète©, ces boutiques se font une joie de vous offrir le meilleur des cinq continents. Quinoa de Bolivie, café de Côte d’Ivoire, thé d’Ouzbékistan, sucre fair trade d’Amérique centrale, c’est le monde entier concentré dans votre supérette toute de vert décorée. Quiconque a un peu de jugeotte suppute immédiatement que tel produit ravira évidemment la communauté Untel qui en raffole, que tel aliment saura forcément faire le bonheur de telle autre communauté réputée pour préparer tel plat à merveille, que la présence de telle ou telle épice dans les rayonnages fera venir la famille Machin qui est originaire de là-bas… Quelle magnifique perspective de vivrensemblisme s’ouvre là, au seuil de cette épicerie-librairie-wifi ! Bah oui, mais en fait non. Car les chinois et les vietnamiens vont dans leurs échoppes à eux, les arabes vont sur les étals du marché où ils ont leurs habitudes, les arméniens ont leur fournisseur au fond d’une cour où l’enseigne est à peine visible ; si bien que finalement, dans la boutique bio et équitable, on ne trouve que des mamans à sarouels et des papas à écharpes de portage, qui s’appellent tous Dugenou, Durand, ou Michu, et qui ne sont bronzés que quand ils reviennent de leur séjour-découverte passé dans une yourte au Kazakhstan.

*Photo : simonevalitutto.

Incorrigible Nelson Monfort !

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S’il est une discipline sportive dont la difficulté est depuis trop longtemps sous-estimée, c’est bien la traditionnelle interview de fin d’épreuve de Nelson Monfort. Voilà près de trente ans que le journaliste à l’eau de rose sévit sur les antennes de France Télé, faisant subir aux athlètes du monde entier les terribles assauts de son pathos débordant. Dernière victime en date : Camille Lacourt. Après avoir chaudement congratulé le nageur pour ses deux médailles d’or raflées dans la même journée, Monfort, sans doute emporté par l’émoi (une fois n’est pas coutume…), franchit de nouveau la ligne jaune en félicitant « le futur jeune marié », dévoilant au passage la date de l’événement jusqu’ici tenue secrète. L’apollon des bassins réagira par un timide « merci » en détournant les yeux de la caméra, visiblement irrité par ce flagrant déni de vie privée. Sacré Nelson. Jamais à court de verbes lorsqu’il s’agit de donner dans l’indiscrétion. Pourtant, la magnifique victoire au bout du suspense de notre relais messieurs 4×100 4 nages aurait pu (aurait dû !), à elle seule, donner suffisamment de matière à la construction d’un récit riche en émotions, de quoi nous épargner ces quelques saillies superflues. Tel un convive zélé qui, pour signifier son plaisir à la maîtresse de maison, ne peut s’empêcher d’en mettre partout sur la table, le journaliste sportif ne résiste pas à l’envie de déglutiner en live, quitte à gâcher du même coup le plaisir des principaux protagonistes.
Notre virtuose du sentimentalisme mielleux n’en est évidemment pas à son coup d’essai. Nous gardons tous en mémoire l’épisode désastreux de l’interview d’Ophélie-Cyrielle Etienne lors des JO de Londres. “Ophélie approchez ! Parce que nous aimons beaucoup votre sensibilité! […] Vous avez souffert il y a un peu plus d’un an d’un deuil familial. J’imagine à qui vous souhaitez dédier cette médaille ce soir… » Du Monfort pur jus dans le texte ! Gênée, interloquée pour ne pas dire déstabilisée par la question, la jeune championne olympique tente de bricoler un semblant de réponse : “Oui… Euh… Voilà, des personnes qui ont contribué à cette réussite […] ne sont pas là pour la partager avec nous. Mais j’ai aussi envie de penser à tous ceux qui sont là, et toute ma famille qui est venue me supporter…”. Goujaterie 1, tact 0. 
« Sans émotions, pas de communication et sans communication, pas de société » écrivait déjà Jacques Cosnier. Adage mis en pratique par les professionnels du storytelling qui font de la télévision le support privilégié de l’exhibition de l’émotion. Que l’on songe à Nelson Monfort, qui érige la pornographie sentimentale en règle journalistique, ou aux émissions de téléréalité, dont l’audience est, à n’en pas douter, directement liée à leur degré d’étalage d’émotivité, on constate à quel point le voyeurisme est devenu la norme. On peine à imaginer qu’il n’y a encore pas si longtemps, l’image se faisait plus rare. On n’en voyait peu, on la regardait, on essayait de la déchiffrer. Aujourd’hui nous ne la regardons plus, elle nous touche directement, sa visée première est de nous prendre par les sentiments, reléguant notre cerveau au rang de simple organe réflexe. L’affect s’étale dans les journaux. Sa marque s’imprègne sur les écrans et s’amasse dans les galeries spécialisées. Ce n’est plus nous qui la regardons, c’est elle qui nous dévisage. Son regard insiste, il se déploie dans un éternel présent soumis au règne du pathos. Le renversement est achevé. Même l’art ne peut se soustraire à la fonction nouvelle de l’image. Il en est saturé : plaintes, lamentations, tragédies de la vie, de la chair ou des sens. Van Gogh et Artaud ont finalement le dernier mot. Qui aurait imaginé à leur époque, alors considérés comme fous, qu’ils feraient un jour autorité?
Reste à méditer avec plus de sérieux l’avertissement de Greenberg ; « que reste t-il de l’image quand une compassion forcée s’empare des consciences ? »

Gollnisch fait de la persistance

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gollnisch rihan cypel marine

gollnisch rihan cypel marine

Le 2 août dernier, Bruno Gollnisch publiait sur son blog une vidéo dans laquelle il réagissait à l’actualité. Commentant une émission rediffusée sur La Chaîne Parlementaire le 29 juillet et qui avait pour thème l’affaire Méric, il a pris pour cible l’un des participants à ladite émission, le député PS de Seine et Marne Eduardo Rihan-Cypel, incitant ce dernier à faire davantage preuve de modestie au prétexte qu’il serait un « Français de fraîche date »[1. Eduardo Rihan-Cypel, brésilien de naissance, est arrivé en France à l’âge de 10 ans et a été naturalisé en 1998.]. Cette phrase a évidemment fait réagir du côté du Parti socialiste au point que le député a fini par déposer plainte contre le vice-président du FN.
Nous ne sommes pas certains que les propos de Bruno Gollnisch soient pénalement répréhensibles. Rappeler un fait biographique rigoureusement exact, en l’occurrence que le député a été naturalisé français, sera difficilement retenu par les juges comme une incitation à la haine raciale et/ou à la xénophobie. En revanche, cette saillie pose un véritable problème politique au FN, ce qui, au-delà des habituels concerts d’indignation, n’a pas suscité de nombreux commentaires politiques depuis que la polémique enfle sur internet. Rappeler les conditions d’attribution de la nationalité française d’un adversaire politique, comme l’a fait l’ancien adversaire malheureux de Marine Le Pen pour la présidence du FN, et pointer la « fraîche date » de cette entrée dans la citoyenneté, c’est effectuer un tri et une hiérarchie entre les Français. En l’occurrence, Gollnisch considère qu’Eduardo Rihan-Cypel se comporte comme un invité qui abuse de l’accueil qui lui a été fait, alors qu’il use de la liberté d’expression conférée à tout citoyen français. Ajoutons que la procédure de naturalisation comporte des exigences que n’ont dû satisfaire ni ceux qui, comme moi, ont hérité de la nationalité française de leurs parents, ni ceux qui l’ont obtenue par leur naissance sur le sol français de parents étrangers. Au-delà de l’égalité entre les citoyens français qui figure au fronton des édifices publics, et même si l’on se place dans l’esprit de la vieille antienne lepéniste « la nationalité française s’hérite ou se mérite », le député PS n’a pas davantage à s’excuser d’être français que Bruno Gollnisch lui-même.
Si cette saillie de l’eurodéputé pose un problème politique à Marine Le Pen, c’est que cette dernière se voit systématiquement accusée par ses adversaires de vouloir trier et hiérarchiser les citoyens français. Or, dans toutes les émissions auxquelles elle participe, elle martèle inlassablement qu’il n’en est rien et que la fameuse « priorité nationale » s’adresse à tous les citoyens, quelles que soient leurs origines. Récemment une polémique l’a opposée au politologue Dominique Reynié qui lui faisait ce procès. Il affirmait en effet le 24 avril dernier dans L’Express que « Marine Le Pen [veut] protéger […] ethniquement » l’hexagone, qu’elle propose un « ethnosocialisme » et entend réserver notre modèle social aux Français « de souche ». Dans le même journal, la présidente frontiste répondait le 12 juin que « rien, ni dans son programme ni dans ses propos ne peut laisser penser qu’[elle] établit une distinction entre les citoyens français à raison de leur origine ou de leur « ethnie », précisant qu’[elle avait] affirmé à plusieurs reprises expressément le contraire. » Volontairement ou non, les propos du député européen apportent de l’eau au moulin de Dominique Reynié.
Alors que Marine Le Pen, aidée par son lieutenant Philippot, tente avec un certain succès de s’attaquer au plafond de verre qui surplombe son parti depuis sa création, les propos de Gollnisch, qui n’en est pas à son coup d’essai[2. Gollnisch s’est notamment, et bruyamment, opposé à certaines exclusions dont celle d’Alexandre Gabriac, jugé persona non grata par Marine Le Pen pour avoir exécuté un salut nazi.], jurent dans le décor. Ils rappellent la phrase de Le Pen père en débat face à Lionel Stoléru, le harcelant sur le thème : « avez-vous la double nationalité israélienne ? », épisode parmi les moins glorieux de l’histoire du parti lepéniste, selon moi tout aussi grave que l’affaire du « point de détail ».
Nous aurons sans doute l’occasion d’y revenir, mais l’autorité de Marine Le Pen est en cause. Son silence assourdissant, ainsi que celui de Florian Philippot[3. Entre la rédaction de cet article et sa publication, Florian Philippot a finalement réagi, href= »http://lelab.europe1.fr/t/florian-philippot-prend-la-defense-de-bruno-gollnisch-apres-ses-propos-sur-les-origines-d-eduardo-rihan-cypel-10413″>interrogé sur l’antenne de RTL. Une réaction digne des plus grands contorsionnistes du cirque français.], alors que Gollnisch piétine la ligne officielle du FN marinisé, en dit long sur les dissensions qui demeurent dans son parti, et les difficultés qu’elle connaît pour imposer sa ligne idéologique.

*Photo : fnational.