Bassin d’Arcachon, août 2013. La névrose parisienne a traîné son monde jusqu’ici. Plage du Pyla-sur-Mer et Cap Ferret pour thérapie. Sur les promontoires, les kiosques à journaux ont révélé l’arcane inédit : recette du bonheur estival dans les suppléments « Loisirs » et « Où sortir cet été ? ». Aussi le ciel ne pourrait-il pas être plus clair, l’océan plus bleu, qui s’avance énorme sur le bassin, chargé d’une écume blanche moutonnant l’horizon. Enfin, qui sous nos pieds recèle sa caresse discrète, ce sable chaud importé du Maroc. Ça souffle légèrement derrière la nuque et dans les plis des voiles des pinasses. C’est beau. Voilà pour le tableau. Alors, devant la toile de la toile, au pied d’une création cousue entre le ciel et l’eau, me vient un premier terrible constat : puis-je encore admirer la merveille gratuite tout en sachant sa grande récupération commerciale ? Puis-je m’étonner de la singularité unique du décor alors que l’industrie lourde l’a reproduite en des millions d’exemplaires ? Avec ces habituelles photos violet-noirs des crépuscules, ces t-shirts jaunes « Aimez la vie au bord de l’atlantique ! ». Et tout de suite, le panorama sublime se dissipe, je repense au souk à babioles du coin et c’est une usine de traitement des eaux au milieu d’un champ d’edelweiss, les Noces de Figaro sur un écran d’ordinateur.
Alors, toujours bien carré sur ma cime, à la fois témoin et client, m’est revenu cet autre terrible constat : le névrosé (il est parisien ici, certes, mais peut venir de Maubeuge, de Saint-Laurent-des-Bâtons, ou de Fox-Amphoux dans le Var) croit trouver dans son séjour un remède mais ne rencontre qu’un ersatz. Pas d’échappatoire à cette fatalité, le touriste allemand et le jeune étudiant, le banquier comme l’anticapitaliste averti ont cette charge sur le dos : leurs trois semaines de vacances sont d’une certaine manière un job d’été. Un travail travesti en loisir. Chaque présence ici participe au « coup de com » du lieu, chaque regard alimente l’usine à reproduire davantage d’images. Nous sommes d’involontaires employés, travaillant à ce que la nature ait sa valeur marchande et son code barre. À ce que la côte soit cotée.
De cette condition, plus personne n’est dupe. Surtout pas le névrosé. Il sait tout cela, il a becté de la critique sociale engagée à Nanterre et serait capable de citer Guy Debord entre mojito et cigare. Il a lu un peu de Philippe Muray aussi. Il a trouvé ça très vrai. Et voilà qu’il se sait prisonnier de l’engrenage infernal, mais qu’instantanément, la chausse-trappe qui lui lancine la conscience depuis un bon quart d’heure a de doux effets secondaires, façon anxiolytiques lourds (divertissement halluciné et éclate totale) et le préserve d’avoir à penser plus loin ce qui lui arrive : si la blessure est profonde et lente, la suture elle est en prêt-à-porter, rapide et efficace.
Hollande a eu la chic idée d’un « ministère du redressement productif ». Et, comme il est convaincu autant que ses contemporains que la transcendance et le mystère sont de farouches ennemis en politique, la création d’un ministère de  « l’affaissement contemplatif » ne verra jamais le jour.
Ce projet aurait pourtant pu pallier les expériences limites relatées plus haut. Il n’aurait pas la prétention de sauver le pays, certes, mais en proclamant l’amer constat que notre époque a le génie et le goût de l’impasse, ledit projet prendrait en charge la déglingue commune.

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