Pour la « rue arabe », toutes tendances réunies, la cause  est entendue : Yasser Arafat, décédé le 11 novembre 2004 à l’hôpital militaire Percy à Clamart est mort en martyr, victime d’un empoisonnement perpétré par les services secrets israéliens. Cette conviction s’appuie sur des accusations portées par Nasser Al Qidwa, neveu du raïs palestinien, et sa veuve Souha Arafat, tous deux actuellement en conflit avec les dirigeants de Ramallah, sur un fond de sombres affaires politico-financières. Mahmoud Abbas et le membres de la direction du Fatah se gardent bien de démentir ces accusations, préférant laisser courir une rumeur qu’ils utilisent dans leur entreprise de diabolisation de l’ennemi israélien.
C’est d’abord à la lumière de ce conflit intra-palestinien qu’il faut tenter d’y voir clair dans une controverse où la recherche de la vérité est secondaire par rapport à  son utilisation politique sur la scène intérieure et internationale.
Le traitement médico-juridique de la mort de Yasser Arafat a été effectué dans le cadre de la loi française en la matière : le rapport médical décrivant les circonstances de son agonie et de son décès a été transmis à sa famille proche, en l’occurrence sa veuve Souha et son neveu Nasser Al Qidwa, seul habilités à faire un usage public de son contenu. Ce rapport, a été connu après sa publication in extenso, sur le site de la Fondation Yasser Arafat, contrôlé par la famille de ce dernier. Il fait une description clinique détaillée des dernières semaines de vie du raïs, des traitements tentés pour prolonger sa vie, mais n’émet aucune hypothèse sur la cause de ces « troubles graves de la coagulation liée à une chute des plaquettes (des cellules du sang impliquées dans la coagulation) associée à une perturbation importante des fonctions hépatiques et des troubles digestifs ». En « off », des médecins militaires ayant traité ce cas ont confié à des journalistes que l’hypothèse la plus probable  serait un décès par cirrhose du foie provoquée par une intoxication médicamenteuse de longue durée (Yasser Arafat consommait de manière immodérée du Doliprane pour calmer ses douleurs, ce qui perturbe gravement l’activité hépatique). C’est à la demande expresse de Souha Arafat que le mot « cirrhose » ne serait pas, selon les mêmes sources, mentionné dans le rapport médical de Percy, pour ne pas alimenter des rumeurs malveillantes sur une supposée intoxication alcoolique de Yasser Arafat. Des rumeurs dans ce sens avaient été propagées par ses adversaires politiques palestiniens, qui avaient en outre fait courir le bruit qu’il serait, en réalité atteint du SIDA. Cette prudence médicale sur les causes de la dégradation progressive de la santé du leader palestinien a eu pour conséquence la manipulation de ce dossier par Souha Arafat, qui en a fait une arme dans son affrontement avec la direction palestinienne. On avait déjà pu constater, dans les dernières semaines précédant la mort d’Arafat, que la veuve faisait barrage aux envoyés du gouvernement de Ramallah devant la porte de l’agonisant. En coulisses, se déroulaient de sordides négociations sur la part de la fortune d’Arafat – qui confondait sa cassette personnelle avec celle de l’Autorité palestinienne – devant revenir à sa veuve et à sa fille. L’ironie de l’Histoire s’est encore manifestée en cette occasion en la personne de Pierre Rizk, un homme d’affaire libanais qui menait la négociation avec l’Autorité palestinienne pour le compte de Souha Arafat. Ce Pierre Rizk avait été, dans une vie antérieure, chef du services de renseignements des Forces libanaises et, à ce titre mêlé très étroitement aux massacre perpétré par les Phalanges chrétiennes dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila. Cette négociation se serait conclue par l’attribution de plus de dix millions de dollars à la veuve et à sa fille pour solde de tous comptes. Pendant quelques années, on n’entendit plus parler de Souha Arafat, qui s’était installée en Tunisie, et entretenait des liens étroits avec le dictateur Ben Ali et sa famille, jusqu’en 2007. Une brouille entre Leïla Ben-Ali-Trabelsi, l’épouse du potentat de Tunis, amena ce dernier à déchoir Souha Arafat de la nationalité tunisienne, à l’expulser du pays, et à saisir tous ses biens. Elle se réfugie alors à Malte, où elle mène une vie confortable avec le reste du magot ayant échappé à la vindicte du clan Ben Ali.
C’est vraisemblablement l’épuisement de ce magot qui conduit Souha Arafat à réveiller le dossier « empoisonnement » de son mari. En juillet 2012, un « scoop » de la chaîne qatarie Al Jazira révèle que des investigations menées par Souha Arafat auraient établi que Yasser Arafat aurait été empoisonné par du polonium 2010, un élément radioactif rendu célèbre lors de l’assassinat à Londres, en 2006, d’Alexandre Litvinenko, un opposant à Vladimir Poutine. La pièce principale de cette nouvelle accusation serait, selon Al Jazira et Souha Arafat, des traces de polonium découverts sur des vêtements portés par Arafat lors de son séjour à Percy, décelées par un laboratoire scientifique suisse  de très grande réputation, l’Institut de radiophysique de Lausanne. Souha Arafat, sur la base de ce rapport, dépose auprès du parquet de Paris une plainte conte X pour « assassinat » de son mari, plainte actuellement instruite par deux juges d’instruction de cette juridiction. L’institut lausannois a beau préciser que ces traces de polonium ne prouvent absolument pas que cette substance ait causé la mort du Raïs, ni même qu’elle n’ont pas été rajoutée post mortem sur les effets du défunt. Tous les spécialistes font valoir qu’un empoisonnement au polonium est en contradiction avec le tableau clinique dressé par les médecins de Percy, cela n’empêche pas la controverse de rebondir. Souha Arafat exige de Mahmoud Abbas que l’Autorité palestinienne exhume la dépouille de son mari, pour soumettre ses restes à des analyses indépendantes qui viendraient, selon elle, conforter la thèse de l’empoisonnement. Mahmoud Abbas cède à cette exigence et, le 28 novembre 2012, on procède à l’exhumation du corps dans son mausolée de Ramallah. Quatre échantillons des divers tissus du défunt sont alors remis à quatre laboratoires spécialisés : un palestinien, un russe, un français (dans le cadre de l’instruction de la plainte de Souha Arafat) ains que le laboratoire de médecine légale de Lausanne, tous mandatés par l’Autorité palestinienne.
Il ne s’agit donc pas d’une commission d’enquête indépendante menée par un organisme international, mais d’un contrat de droit privé entre des prestataires de services et des commanditaires seuls habilités à connaître les résultats des analyses effectuées. Les investigations de la justice française sont couvertes par le secret de l’instruction, pour une fois strictement respecté par le parquet et par l’avocat de Souha Arafat, Me Pierre-Olivier Sur. Si le parquet en venait à prononcer un non lieu sur la plainte de Souha Arafat, il ne serait pas contraint de donner les causes précises de cette décision…
Neuf mois après les prélèvements, aucun rapport n’a été remis aux commanditaires, ce qui, de l’avis de tous les spécialistes de médecine légale,  constitue un délai fort inhabituel dans ce genre d’expertises, même si des difficultés d’ordre scientifique apparaissent dans le dossier. C’est le motif avancé par Christen Darcy porte-parole laboratoire de Lausanne  dont l’un des responsables déclare à Causeur le 5 août 2013 :« hélas, nous n’avons pas encore terminé notre analyse, il s’agit d’un processus très complexe et il nous faudra encore un mois sans doute. Dans tous les cas, notre rapport sera d’abord remis à l’Autorité nationale palestinienne et à Mme Arafat, et ces derniers décideront alors s’il y a lieu de communiquer les résultats ou non. De notre côté, nous sommes actuellement liés par le secret professionnel. » Interrogé sur la nature des difficultés scientifiques rencontrées, il nous  précise,  le 6 août « La complexité de l’expertise est réellement scientifique. Mais vous êtes un fin connaisseur du Moyen-Orient et, comme moi, vous savez que rien n’est simple dans cette partie du monde. » Il  n’y a qu’au cas où les informations diffusées par les commanditaires soient en contradiction avec le contenu du rapport que le laboratoire de Lausanne se réserve le droit de s’exprimer publiquement sur ce dossier.
Cette dernière déclaration est une invitation à en déduire que les difficultés scientifiques ne sont pas les seules à retarder la diffusion publique des résultats des analyses. Si ces dernières avaient établi, de manière indiscutable, que Yasser Arafat avait été victime d’un empoisonnement, au polonium ou à l’aide de toute autre substance létale, il est légitime de supposer que l’Autorité palestinienne et Souha Arafat auraient intérêt à accélérer la remise du rapport pour le rendre publique. Ramallah pourrait alors se prévaloir d’avoir permis de démasquer les criminels israéliens ou autres, et la veuve réclamer aux assassins de rendre des comptes devant la justice pénale et civile… Dans le cas contraire, on ne dit rien et on laisse courir la rumeur, indéracinable dans l’opinion arabe. Dans toutes les hypothèses, on peut être certain d’une chose : tant qu’un « lanceur d’alerte » n’aura pas pris la décision de trahir son institution, politique ou scientifique, on devra attendre encore longtemps pour connaître le fin mot de l’histoire. Cela n’intéresse ni Mediapart, ni le Guardian, car dans ce cas d’espèce, les méchants  ou les manipulateurs ne sont pas conformes aux standards habituels.

*Photo : iQudsi.

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