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Le Pape et la Syrie : bêler contre le bellicisme ?

Le va-t-en-guerre n’oublie jamais de qualifier, comme dans un dictionnaire des idées reçues, le pacifisme de bêlant. Toujours bêlant, forcément bêlant. Remarquez que pour un pape ou un chrétien, bêler comme l’agneau qui va à l’abattoir, il n’y a là rien d’humiliant. Seulement, nul n’est fondé à laisser bêler l’autre, son prochain, ni à le laisser être abattu. André Sénik joue les gros bras devant le très-méchant Bachar Al-Assad et n’envisage d’autre solution à la guerre civile syrienne qu’une intervention internationale – c’est-à-dire occidentale. Selon lui, quelques petits missiles tirés de loin feront l’affaire, et si Bachar le monstre tombe, ce qui viendra après ne nous regarde pas – comme disaient les Inconnus. Nous aurons fait notre sain devoir d’occidentaux, jeter les puissants à bas de leur trône. Après, que les peuples se démerdent, on est en démocratie après tout.

Et ce ne sont pas les abrutis religieux qui vont se jeter dans nos pattes pour nous en empêcher. Le Pape, qui est si puissant que Staline lui-même n’arrivait pas à compter ses divisions, ferait mieux de mettre sa force de notre côté qui est, par définition, celui de la justice. Plutôt que de prêcher la paix et la prudence, tel le premier Martin Luther King venu. Disons-le tout net : ce pape-là fait la guerre à notre guerre à la guerre. C’est insupportable. Et plutôt que d’hésiter comme le noir Pie XII, il devrait bien plutôt s’inspirer de l’épiscopat  hollandais qui en 42 fit lire dans toutes les Eglises un texte en défense des Juifs. Moralité : le lendemain, tous lesdits Juifs étaient raflés. Un grand moment de politique comme on dirait qu’André Sénik les aime, où l’on fait fi de toute morale précisément au nom de la morale.

 

 

La chasse au Fillon est ouverte

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Je le répète, je le confirme pour ceux qui assimilent la liberté de l’esprit à l’inféodation partisane.

Le FN n’a jamais été et ne sera jamais ma tasse de démocratie pas plus qu’il n’incarne mon espoir de renouveau.

Mais j’ai le droit de formuler quelques interrogations qui ne sont pas de pure forme au regard de la récente polémique concernant des propos de François Fillon. Celui-ci a déclaré qu’entre le FN ou le PS, il choisirait « le moins sectaire » et que ce n’était pas toujours les candidats du second. Scandale (Le Monde, Le Parisien, Le Figaro) !

Avant d’aborder le fond de la question, il me semble que le critère du sectarisme n’est pas le plus approprié. Il est d’une part difficile à définir et d’autre part, en face de cas pratiques, guère opératoire. En effet, le FN n’hésitera pas à voter pour l’UMP à tout coup ou au moins à s’abstenir si le PS risque de l’emporter. Le PS choisira souvent l’UMP contre le FN. Ce sont des attitudes probables et d’ailleurs constatées lors de beaucoup d’élections. Elles ne permettent pas forcément de dégager une ligne de conduite si on n’accepte pas de s’affronter franchement à tout un non-dit dont l’élucidation pourtant est fondamentale pour l’avenir.

Le FN est-il interdit dans notre espace public ? S’il ne l’est pas, pourquoi ne serait-il pas républicain ? La République – débat fondamental – n’impose-t-elle qu’une adhésion à la structure générale de l’Etat ou bien s’attache-t-elle à la nature même des programmes et de leur inspiration ? La forme ou le fond ?

Je crois me souvenir que François Fillon lui-même lui avait dénié ce caractère à une certaine époque et que le président de la République avait établi une distinction subtile entre sa légalité indiscutable et son absence de légitimité à cause de l’absurdité et de la brutalité de ses solutions.

Est-ce au PS, notamment par la bouche estimable de Bruno Le Roux et celle contestable d’Harlem Désir, de donner des leçons de morale à l’UMP et en particulier à François Fillon en reprenant le poncif de la digue qui s’effondre et de la brèche ouverte ? Les socialistes n’auraient-ils pas plutôt avantage à se soucier de leur territoire politique et de leurs préoccupations naturelles, l’un et les autres leur demandant une énergie et une intelligence à ne pas gaspiller dans des joutes dilatoires qui ne les regardent pas ? Faut-il rappeler qu’hier comme aujourd’hui, la délicatesse dans la pureté des alliances et de l’union n’a pas toujours été impeccable à gauche et que celle-ci ne s’est jamais embarrassée de scrupules excessifs quand il s’agissait de vaincre ?

Peut-on de bonne foi affirmer que le FN de Marine Le Pen a quoi que ce soit à voir avec celui de son père ? On est passé d’une obsession à une ambition, à une action. Cette évolution apparaît à certains beaucoup plus dangereuse que l’irresponsabilité d’avant, sans désir de pouvoir. Pourquoi pas ? Au moins, force est d’admettre que la tonalité a radicalement changé. Ce que la montée de l’électorat, la désinhibition dans l’affichage de cette appartenance et la curiosité médiatique malgré ses préventions et son peu d’objectivité ne cessent pas de valider.

Quand Alain Juppé crédité d’être un sage quoi qu’il profère affirme que « tout sépare l’UMP du FN », ne nous joue-t-il pas la comédie derrière la rosée humaniste ?

En effet, sur l’Europe, sur l’euro, sur la politique internationale, j’entends bien que les options frontistes sont aberrantes et parfois choquantes – il y a tout de même un syndrome pro-dictateurs qui ne laisse pas d’inquiéter ! – et que par conséquent la droite classique et équilibrée de Juppé n’a rien de commun avec ces billevesées.

Mais sur la sécurité, la justice, l’immigration, les choix de société ? Au sein de l’UMP, il y a la Droite forte de Didier et de Peltier, celle d’Eric Ciotti et de Mariani, hier de Vanneste, qui ne brillent pas par la mansuétude et qui pourraient se retrouver, dans ces domaines, aux côtés de Gilbert Collard sans frémir ni fuir. Il faut que l’UMP arrête de se la « jouer » avec ses pudeurs artificielles de chaisière en démentant par ses voeux pieux sa réalité.

Quand Nicolas Sarkozy, par pur cynisme, est allé ostensiblement, entre les deux tours de 2012, puiser à pleines mains, à pleine démagogie dans le vivier du FN, on n’a pas entendu Juppé s’émouvoir ni beaucoup d’autres tout prêts aujourd’hui à se battre pour l’éthique jusqu’au dernier Fillon. Comment un Jean-François Copé peut-il nous amuser à ce point en feignant l’incompréhension devant le propos de François Fillon quand lui-même ne tolère pas chez les autres ce qu’il ne cesse publiquement de se concéder à lui-même, et il n’a pas toujours tort !

L’UMP, au sujet du FN, doit-elle convaincre la classe médiatique ou lui complaire alors que celle-ci est déjà, et depuis toujours, vent debout contre toute alliance FN/UMP au nom d’un humanisme abstrait qu’elle n’a jamais questionné ? J’en veux pour preuve l’article de la remarquable journaliste Anne Rosencher, qui sur Nicolas Dupont- Aignan et Robert Ménard s’est laissée aller à la bienséance confortable de la dénonciation mécanique (Marianne).

Ou l’UMP a-t-elle seulement l’obligation capitale de transmettre aux citoyens l’authenticité d’un message sur l’état de notre société et en particulier dans le secteur pénal pour les dissuader d’emprunter d’autres voies ?

J’insiste sur le caractère sincère de la communication : s’il s’agit de tactique, de récupération, elle est vouée à l’échec. Il ne s’agit pas de singer le désir d’ordre, la volonté de rigueur, l’exigence de justice et le souci d’une restauration de l’intégrité collective mais d’y aspirer intensément pour être crédible. Sans l’exemplarité des politiques dans leur relation au peuple et leur cohérence entre ce qu’ils disent, ce qu’ils montrent et ce qu’ils font, l’UMP sera condamnée sans répit à se justifier auprès de juges partisans qui n’ont pourtant aucune légitimité pour soupçonner, contrôler et sanctionner.

Je ne sais pas si le refus du sectarisme proposé par François Fillon est pertinent. Il ne l’est probablement pas.

En revanche, je perçois mal l’ampleur et l’utilité de cette controverse comme si, soudain, on venait de découvrir que la politique erratique et idéologique du gouvernement dans certains domaines faisait monter inéluctablement le FN et qu’il convenait, le moment venu, d’offrir une issue honorable à un peuple égaré par la commodité vulgaire et au fond méprisante à son encontre du « il n’y a qu’à ». Parce que la gauche désespère ses attentes.

Ou on devine trop bien ce qu’il en est.

La chasse au Fillon est ouverte.

 

*Photo : François Fillon sur I-télé. 

NDA, Ménard et les médias

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dupont aignan menard marianne

« L’homme a-t-il franchi la ligne grise « dans sa tête » ? La traverse-t-il opportunément, pour créer le buzz et attirer l’attention de médias obnubilés par les grands partis (ce qu’il plaide en privé) ? Au fond : qu’importe. Dans la première hypothèse, Nicolas Dupont Aignan ne fait plus partie du fameux « arc » républicain ; dans la seconde, il est un autre – un tout petit – « voyou de la République » qui joue avec le feu de pompiers pyromanes à des fins électoralistes et médiatiques… Dans les deux cas, elle est tombée bien bas, sa République « debout ». »

 Voilà comment Anne Rosencher, directrice-adjointe de la rédaction de Marianne, conclut son papier consacré au soutien de Nicolas Dupont-Aignan à Robert Ménard dans l’élection municipale de Béziers.

Rosencher est profondément déçue, alors elle tape fort. Elle ne reconnaît plus son gentil Dupont-Aignan. C’était tellement rassurant de le considérer comme gentil et même un peu gnan-gnan  (selon un mauvais jeu de mot sur son patronyme). Là où d’autres évoqueraient un dérapage, en jurés sourcilleux des patinoires, la journaliste de Marianne préfère parler de franchissement de ligne ou de sortie de route. La ligne n’est pas rouge, Obama ayant déjà récupéré l’expression. Rosencher préfère faire peur, en colorant la ligne d’un gris inquiétant. Le crime, donc, c’est de soutenir Robert Ménard, alors que celui-ci bénéficie déjà de l’appui du Front National. Robert Ménard, écrivions-nous dans ces colonnes il y a deux ans, est devenu un intouchable, au sens indien du terme. C’est Laurent Joffrin qui, à l’époque, avait dégainé la fatwa. Et de nos jours, Marianne respecte les fatwas du Nouvel Obs. Il y a quelques mois, le journal a même viré l’un de ses fondateurs, dans le collimateur depuis un moment. C’est dire si on prend le sujet au sérieux, rue René-Boulanger. Au moins autant que chez Canal+, où NDA avait provoqué un tollé en demandant aux animateurs du Grand Journal d’assumer publiquement leurs revenus, ce qui lui avait valu un procès en lepénisme de Michel Denisot et Jean-Michel Apathie.

Mais revenons à nos moutons. Si on comprend bien Anne Rosencher, Ménard a touché le FN et a rendu visite à quelques identitaires, puis Dupont-Aignan a touché Ménard. Donc Dupont-Aignan est contaminé. On ne voit d’ailleurs pas pourquoi on s’arrêterait en si bon chemin. Qu’adviendra-t-il de celui (ou celle) qui pourrait toucher Dupont-Aignan, et de celui qui touche celui qui a touché Dupont-Aignan ? Faites attention, Anne Rosencher, à ce train-là, vous pourriez bien être contaminée à votre tour, et encore plus rapidement que vous ne le croyez ! Dans un passé pas si lointain, j’ai eu l’occasion de croiser Jean-François Kahn à des réunions organisées par Dupont-Aignan. Il n’était pas le dernier à l’encourager à s’affranchir du prêt-à-penser médiatico-politique. Certes, JFK n’a jamais apprécié Ménard. Mais lui au moins est cohérent, puisqu’il le détestait déjà quand ce dernier dirigeait RSF. D’ailleurs, moi non plus, je ne suis pas d’accord sur grand-chose avec le candidat à la mairie de Béziers. Et j’ai été fort étonné d’apprendre que Ménard avait voté NDA à la dernière présidentielle. Car, ce qu’oublie opportunément Madame Rosencher dans son article, c’est que Dupont-Aignan soutient simplement l’un de ses électeurs à une élection municipale. C’est très original, n’est-ce pas ?

Alors, certes, Dupont-Aignan devrait cesser les parallèles historiques hasardeux en comparant Ménard à Jeanne d’Arc (ou alors, c’est de l’humour, et c’est franchement réussi.). Mais on ne voit pas vraiment quelle ligne, de quelle couleur qu’elle soit, aurait été franchie à cette occasion, dans sa tête ou ailleurs. Anne Rosencher qui sait user d’images et de métaphores à base de routes et de lignes, ne supporte pas, en revanche que d’autres s’essaient à d’autres figures de style. Ainsi reproche-t-elle à Dupont-Aignan d’évoquer en ces termes le soutien du FN à Ménard : « quand la maison brûle, on ne regarde pas la couleur du pompier ». Aphorisme suspect, déjà connu des philosophes de comptoir, tranche-t-elle ! Et Rosencher d’ajouter, pour faire bon poids, qu’il faut regarder la couleur du casque du pompier. Il est de quelle couleur, mon casque, Anne Rosencher, moi qui ai été blogueur associé de Marianne pendant quatre ans ? Vous accepteriez, Anne Rosencher, que si hélas votre maison brûlait, je porte quelques seaux d’eau ? Ou me jetteriez-vous comme un malpropre ? Et puisque vous êtes maintenant assurée de mes meilleures intentions à votre égard, je vais me laisser aller à une confidence. Au début, je me demandais si Dupont-Aignan avait bien fait d’apporter publiquement ce soutien à Robert l’Intouchable. Grâce à votre réaction indignée, je sais maintenant qu’il a eu raison.

 

*Photo : dupontaignan.

Pourquoi les parlementaires britanniques ont changé de main ? (Brève interdite aux moins de 18 ans)

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Quelles sont les véritables raisons du camouflet asséné par les parlementaires britanniques à David Cameron quand ils votèrent, last week, contre l’intervention en Syrie ? On a attribué, un peu rapidement à notre avis, ce refus de la guerre au pénible souvenir de Tony Blair qui avait honteusement menti aux Britanniques et à leurs représentants en leur servant le bobard du siècle sur les armes de destruction massive en Irak, ce qui coûta, l’air de rien, la mort de près de 180 tommies.

Non, ne croyez pas ces sornettes , j’ai bien réfléchi, il faut chercher ailleurs. Notamment du côté de l’érotomanie débridée qui s’est emparée du parlement du Royaume-Uni.  En effet, entre mai 2012 et juillet 2013, près de 300 000  connexions à des sites répertoriés comme pornographiques ont été enregistrées. Suite à une demande de l’édition britannique du Huffington Post,  ces chiffres ont été communiqués par le Parlement lui-même qui s’est cependant refusé à commenter comme il n’a pas commenté les 52 000 connexions sur des sites de rencontres extra-conjugales pour les sept premiers mois de 2013.

Somme toute, c’est très rassurant. D’abord, parce qu’un cliché tombe. Le fameux « Please, no sex, we’re british » ne semble plus de saison et il ne faudra plus railler la libido présumée inexistante de la frigide Albion. Mais surtout, en se livrant à l’onanisme, au chat érotique et autres gâteries internétiques en Chambre, les parlementaires britanniques, y compris les Conservateurs qui ont manqué à Cameron, ont réactualisé un slogan trop oublié aujourd’hui : « Faites l’amour, pas la guerre. » Effectivement, ça coûte tout de même moins cher et, contrairement à un bombardement, comme aurait dit Louis Scutenaire, aimable surréaliste belge et anar : « Une femme nue n’a jamais fait de mal à personne. »

François Burgat : Al-Sissi est pire que Morsi

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Daoud Boughezala. Vous avez souvent déclaré, ces dernières années, qu’une fois arrivés au pouvoir, les Frères musulmans auraient du mal à faire pire que les dictatures nationalistes arabes. À en juger par le fiasco de la présidence Morsi, vous vous trompiez…

François Burgat[1. Politologue, spécialiste des mouvements islamistes contemporains, François Burgat poursuit ses réflexions au sein de l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman d’Aix-en-Provence. On lui doit notamment l’essai L’Islamisme en face (La Découverte, 1995).]. Pas du tout ! Si Mohamed Morsi a échoué, c’est en grande partie parce que, dans cette période exceptionnellement exigeante, il n’a jamais disposé des leviers de commande. L’appareil judiciaire, resté aux mains de l’ancien régime, a tué dans l’œuf toute ses tentatives de refonder l’État. Morsi n’a jamais réussi à prendre d’ascendant sur l’armée, ni sur le puissant ministère de l’Intérieur qui ont constamment saboté sa gestion, en cessant notamment d’assurer les missions de police urbaine. L’essentiel de l’appareil économique lui échappait et des pénuries d’essence ont carrément été organisées par les distributeurs de carburant ! En outre, la presse égyptienne, largement restée fidèle à l’ancien régime, n’a pas contribué à donner une juste vision des choses. Au lendemain de la déposition de Morsi, des journalistes égyptiens ont même agressé verbalement et physiquement leurs confrères d’Al-Jazira, coupables d’avoir dit la vérité sur la répression…

Soit, Morsi avait l’armée contre lui. Mais cela ne l’empêchait pas d’ouvrir sa courte majorité électorale aux autres forces politiques et religieuses. Même Tariq Ramadan a critiqué son exercice solitaire du pouvoir[1. « Les Frères musulmans sont dans une impasse», entretien avec Tariq Ramadan, Le Parisien, 19 août 2013.] !   Il semblerait que les Frères musulmans confondent démocratie et tyrannie de la majorité…

On lance un peu vite cette accusation contre les Frères musulmans égyptiens − mais aussi contre les Tunisiens d’Ennahda – de chercher à constituer une « dictature de la majorité ». Malgré des erreurs de gestion et de communication, voire une certaine frilosité dans ses relations avec d’éventuels alliés laïques (pour autant que ceux-ci aient réellement existé, ce qui reste à démontrer),  je persiste à penser que Morsi a fait moins mal, sur le terrain des libertés, que ses prédécesseurs et ses successeurs militaires. N’oubliez pas qu’en plus d’être l’auteur du plus grand massacre de l’histoire contemporaine de l’Égypte, le général Al-Sissi a foulé au pied la liberté d’expression. Du jour au lendemain, il a fermé les moyens d’information privés dont disposaient les Frères et emprisonné leurs dirigeants, lorsqu’il ne les a pas tout simplement assassinés !

La plupart des Égyptiens ne sont pas de votre avis. Sur les millions de manifestants anti-Morsi qui ont finalement obtenu son éviction, on dénombrait de nombreux sympathisants islamistes. Même les salafistes ont fini par lâcher le président qu’ils avaient contribué à faire élire !

Permettez-moi de vous rappeler une évidence : ce sont les élections, pas des manifestations dont l’ampleur se prête à toutes les exagérations médiatiques, qui donnent la mesure de l’humeur et des aspirations des électeurs.  On ne peut pas reprocher tout et son contraire à Morsi. À vous entendre, ce dernier serait à la fois trop islamiste pour plaire à ses opposants « libéraux » et pas assez pour garder la confiance des salafistes ! En réalité, ces derniers l’ont rallié très fugitivement, à l’occasion de sa candidature à la présidentielle… avant de lui retirer leur soutien. Ils ont ensuite mené une véritable guerre de harcèlement contre le président élu, jusqu’à cautionner sa déposition par les militaires.

Pourtant, il existe une réelle proximité idéologique entre l’aile la plus radicale des Frères musulmans, influencée par les écrits de Sayyid Qotb[2. Sayyid Qotb (1906-1966) est l’un des pères de l’islamisme contemporain. Poète et intellectuel, cet intellectuel frère musulman fut pendu sur ordre de Nasser.], et la mouvance salafiste notamment représentée par Al-Nour…

Détrompez-vous : la  réticence à l’égard des Frères est quasi constitutive de l’identité religieuse des salafistes.[access capability= »lire_inedits »] Contrairement à ces derniers, les membres de la Confrérie contextualisent la norme religieuse, ce qui ouvre la voie à un certain réformisme musulman. De plus, jusqu’à une date récente, la totalité des salafistes récusaient le principe même de l’engagement politique qui est la marque de fabrique des Frères. Leur « apolitisme » a d’ailleurs toujours fait d’eux une cible propice aux manipulations des autorités. Le soutien de Al-Nour au coup d’État du général Al-Sissi montre que sa rivalité avec les Frères a vite repris le pas, après leur « moment »  oppositionnel à l’ancien régime.

En attendant, les rivaux d’hier sont à nouveau ligués contre le gouvernement intérimaire : les partisans d’Al-Nour défilent aujourd’hui aux côtés de ceux de Morsi…

 La base du parti Al-Nour a attendu le lendemain du massacre de l’académie militaire[1] pour rejeter la « feuille de route » derrière laquelle les militaires prétendaient masquer la restauration arbitraire de leur pouvoir. Cependant, il n’est pas exclu, malgré ce retard à l’allumage, que l’on voie les rangs islamistes se resserrer, sinon s’unifier – on peut alors compter sur le régime pour renforcer discrètement  les salafistes, toujours convaincus que les Frères sont l’ennemi principal. Et la recomposition de la scène islamiste égyptienne ne s’arrêtera sans doute pas là. Pour la mouvance djihadiste, opposée depuis toujours aux « concessions » et à la stratégie légaliste des Frères, le coup d’État est une bénédiction, la preuve tangible de ce que jamais on ne laissera des musulmans accéder au pouvoir par la voie légale. On imagine aisément la suite : la répression menée par les militaires et sa cohorte d’exactions susciteront un nombre croissant de vocations au martyre. Ainsi, on aura offert à la mouvance djihadiste une place de choix dans le jeu politique.

Il est possible que les candidats au djihad se multiplient. Toujours est-il que Morsi a été conspué par la rue et que certains Frères, réfugiés dans les mosquées, manquent parfois d’être  lynchés par la foule. Les gouvernements islamistes turc et tunisien affrontent de larges mouvements de contestation. Et si les peuples arabo-musulmans étaient en train de sonner le glas de l’islamisme ?

Vous allez bien vite en besogne ! L’Histoire est un long processus : la sanglante contre-révolution menée par l’armée égyptienne ne clôt aucunement l’histoire contemporaine des Frères musulmans. Ne confondez jamais la « foule » et les milices du régime ! Depuis plus de trente ans, on nous annonce triomphalement l’échec de l’islam politique et la caravane islamiste continue imperturbablement son chemin. Nous ne voyons pas que l’Histoire fonctionne par cycles : l’arrivée au pouvoir, ici et là, de partis islamistes, amorce indéniablement le processus de leur usure et la fin du moment « islamiste » de l’histoire régionale arabe. Et puis, cela recommence, à chaque fois sous un autre visage…

Vous réfutez l’érosion de l’islamisme tout en annonçant son déclin inexorable. Il faudrait choisir, vous aussi !

Non, car tout est une question de rythme. La lente mutation qui amènera le reflux de l’islam politique s’esquisse à peine : ni l’Égypte, ni la Tunisie, ni la Turquie n’ont entamé cette phase de déclin. Le « parler musulman » a encore de beaux jours devant lui. [/access]

Syrie : Villepin et Guigou amusent la galerie

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Vendredi dernier chez Taddeï, Dominique de Villepin assurait le service après-vente de sa tonitruante tribune au Figaro du 29 août. Une de plus. Non sans renouer avec un certain panache, dix ans après son fameux discours devant le conseil de sécurité des Nations-Unies.

Heureuse coïncidence, l’ancien Premier ministre n’avait face à lui, sur le plateau de France 2, que des faire-valoir. Elisabeth Guigou, présidente de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée (lot de consolation qu’elle a obtenu après son ascension manquée du perchoir), a tenté péniblement de citer Raymond Aron avant de s’indigner pour qu’on mette en place des corridors humanitaires. Mais surtout pas de zone d’exclusion aérienne ni de troupes au sol… normal, l’ancienne garde des Sceaux de Lionel Jospin est aussi à l’aise sur les questions de défense que Bernard Kouchner !

Attaquée sur le discours justicier de François Hollande et Barack Obama, celle qui fut considérée, il y a trente ans, comme la plus belle femme du PS s’est néanmoins démarquée du Président dont elle est la porte-parole à l‘Assemblée : « je n’aime pas le terme punir, il a une connotation morale, je préfère le mot sanction ». Avant d’ajouter : « Je n’attends pas grand-chose du rapport des Nations-Unies ! » Quelques heures après la tentative désespérée de François Hollande de donner à son intervention un habillage légal et respectueux de l’ONU, l‘Elysée devrait apprécier.

La discussion avançant, Elisabeth Guigou tombe le masque fardé de l’indignation et dévoile l’arrière-plan stratégique de la diplomatie française : forcer l’Iran qui, reconnaît-elle, donne actuellement des gages de modération, à s’asseoir à la table des négociations (mais en excluant le dossier nucléaire…), et avertir la Corée du Nord car « le nucléaire c‘est le même problème » . Décidément Mme Guigou est fâchée avec les questions militaires. Une frappe aérienne en Syrie ne fait que renforcer en effet la volonté des ces deux « États-voyous » de posséder la bombe. Car ce talisman stratégique, contrairement à un scud bourré de gaz sarin, sanctuarisera leur territoire contre toute attaque. Difficile dans ces conditions de séparer le dossier syrien du nucléaire iranien… Encore un bel exemple d’ « ‘irealpolitik » pointée en son temps par Hubert Védrine!

Dès lors Dominique de Villepin avait le champ libre pour écraser de son expérience et de son verbe l’auditoire. Supérieur, il met en garde Frédéric Encel : « Vous ne pouvez pas baser votre politique étrangère sur la puissance, au moment même où celle-ci change de main ». Il donne ensuite une leçon de droit international à Mme Guigou: « Il ne faut pas séparer la légitimité de la légalité ». Et d’appeler à un sursaut diplomatique, arguant que de ce point de vue, rien n’a été tenté ou presque. Avant de bombarder Belgrade, on s’était bien donné la peine de réunir les belligérants à Rambouillet. On avait cru ainsi montrer que l’intervention armée était l’ultime recours. Mais « le raccourci militaire c‘est enfantin (…), la diplomatie mondiale elle est molle! »

Sous le charme, Frédéric Taddeï laisse alors l’ex-secrétaire général de Jacques Chirac conclure. Le problème c’est que cet opposant magnifique qu’est monsieur de Villepin est moins brillant lorsqu’il s’agit de trouver des solutions concrètes:

« Il faut renverser la table! » La partition pure et simple, à l’image de la Syrie mandataire! La zone kurde est d’ores et déjà autonome, un pays alaouite existe de facto, les minorités chrétiennes seraient protégées par une force onusienne… Les puissances occidentales placeraient ainsi un verrou contre les djihadistes (comme la FINUL face au Hezbollah ?). Les Russes pourraient s’en satisfaire, les puissances sunnites remettraient la main sur la capitale des Omeyyades…

Dommage que Dominique de Villepin soit diplomate car ses plans ne tiennent debout que le temps d’un discours. Ses positions sur les conflits ivoirien et malien avaient déjà discrédité ses envolées pacifistes (à croire que l’éphémère directeur-adjoint aux Affaires africaines et malgaches du Quai d’Orsay n’a jamais rien compris au continent noir). Avocat théâtral et obscur, Dominique de Villepin pourrait suivre le triste destin de Roland Dumas.
Il aurait été plus à l’aise dans un hémicycle, mais pour ça il faut faire campagne… et c’est sans doute trop mesquin pour lui.

Chili, 11 septembre 1973

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allende chili 1973

Mercredi 11 septembre, cela fera quarante ans que le général Pinochet, après un putsch suivi d’une violente répression, s’emparait du pouvoir au Chili en renversant le président élu Salvador Allende. Au-delà du traumatisme que cela représenta pour la gauche mondiale qui encore une fois voyait une expérience démocratique de transition vers le socialisme noyée dans le sang, il n’est pas impossible que le 11 septembre 1973 nous ait fait entrer dans une époque dont nous ne sommes toujours pas sortis : celle du capitalisme du désastre.

Il y a quelques années, un livre de Naomi Klein, La stratégie du choc, montrait que le capitalisme avait besoin de crises graves pour pouvoir imposer pleinement sa logique voire se relancer quand la fameuse baisse tendancielle du taux de profit avait vidé ses caisses. On sait depuis Marx que le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l’orage ce qu’ont prouvé les  deux guerres mondiales du vingtième siècle qui ont fait quelques dizaines de  millions de morts, histoire que les affaires reprennent après que les comptes eurent été apurés en exacerbant des nationalismes jetés les uns contre les autres. Plus généralement, la bourgeoisie, qui préfère toujours Hitler au Front Populaire, a périodiquement besoin de la catastrophe pour sauvegarder ses intérêts de classe et trouver de nouveaux marchés.

C’est pourquoi, il y a quarante ans, le coup d’état au Chili ne marqua pas seulement une étape sanglante du grand jeu de la Guerre froide mais aussi le point de départ, sur le plan économique, de la révolution conservatrice.

La société du Mont Pèlerin, fondée dès 1947 par Friedrich von Hayek avait entamé un long, un très long travail de reconquête intellectuelle du libéralisme. Dans l’après-guerre, pour les pays en ruines, la seule solution était en effet une intervention massive de la puissance publique. Laisser la loi du marché œuvrer dans de telles conditions aurait été suicidaire et la France, par exemple, aurait pu attendre longtemps ses Trente Glorieuses et ses grands projets industriels sur lesquels nous vivons encore aujourd’hui si on avait laissé régner on ne sait quelle concurrence libre et non faussée.

Mais Hayek et quelques économistes, dans une ombre propice, persistaient à penser que l’Etat était le problème et non la solution. Peu après, à l’université de Chicago, ce fut Milton Friedman membre de la société du Mont Pèlerin, qui acheva d’équiper la boite à outils néo-libérale pour en finir avec le socialisme rampant qu’il voyait à l’œuvre partout où l’Etat jouait un rôle dans l’économie. Que cette peur de l’Etat, une peur pathologique, ait été inspirée par les grands totalitarismes fasciste, nazi et stalinien qui ensanglantèrent la première moitié du vingtième siècle est sans doute la seule circonstance atténuante que l’on peut trouver à Friedman.

Pour le reste, ce prix Nobel d’économie, apôtre de la liberté eut besoin d’un coup d’état, celui de Pinochet, pour pouvoir enfin expérimenter ses idées avec des économistes formés par lui, les fameux Chicago boy’s. Il ne s’agit pas d’un procès d’intention, il existe entre le général Pinochet et Milton Friedman une correspondance des plus éclairantes.

La dernière justification du libéralisme et des libéraux est en général, quand on leur présente l’échec patent de leurs politiques -comme c’est le cas actuellement sur le continent européen qui n’a jamais été aussi riche mais dont les populations sont en voie de paupérisation accélérée-, est qu’au moins, eux, garantissent une idéologie qui respecte les libertés fondamentales.

C’est donc pour le moins paradoxal de s’apercevoir que l’acte de naissance de cette politique est maculé du sang des derniers combattants du palais de la Moneda autour d’Allende qui refusèrent de se rendre et de la répression qui s’ensuivit, faisant des milliers de morts. Trois ans après le Chili, ce fut au tour des militaires  argentins de renverser le gouvernement d’Isabel Peron et d’installer une dictature tout aussi féroce, qualifiée par la justice argentine elle-même de « génocidaire », une dictature qui fut là encore le paravent de cette fameuse « thérapie de choc » chère à Friedman.

Libérer les prix, supprimer le contrôle des changes, imposer la retraite par capitalisation à la place de celle de répartition, en finir avec la dépense publique y compris dans la santé et l’éducation, toute ces mesures de « bon sens » font aujourd’hui, partie de la doxa de tous les économistes télévisuels. Il est peut-être bon de rappeler, en ce 11 septembre, qu’elles ont eu et qu’elle ont besoin, à chaque fois, de la violence pour s’imposer : de Santiago en 73 à Bagdad en 2003 où la  « zone verte » a représenté un modèle de fonctionnement ultra-libéral au milieu d’un chaos sanglant, des Malouines et des mineurs du Yorkshire de Thatcher aux ratonnades paramilitaires d’Aube dorée dans la Grèce de la Troïka, des oligarques eltsiniens bombardant le parlement de Russie à Bush junior privatisant la guerre en Afghanistan…

Pour l’avenir proche, le capitalisme du désastre saura sans aucun doute se nourrir des catastrophes écologiques et climatiques que son mode de développement nous promet de manière de plus en plus évidente chaque jour qui passe.

Après tout, on est jeune à quarante ans.

Quarante ans, et toutes ses dents.

 *Photo: Oscar Ordenes

Peut-on supprimer la pauvreté?

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pauvrete jeffrey sachs

« Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous » assure Jésus dans l’évangile (Mathieu 26 :11). L’économiste américain Jeffrey Sachs, peu connu chez nous mais pesant dans le débat idéologique mondial (seul universitaire à être régulièrement cité dans le classement Time magazine des personnes les plus influentes du monde), a fait de sa vie une insurrection contre cette parole réaliste du Christ. Auteur d’un best-seller en 2005 La fin de la pauvreté, il n’a qu’un objectif : éradiquer les pauvres de la planète. Sa biographie par Nina Munks vient de sortir aux Etats-Unis : explicitement titrée L’idéaliste, elle retrace le parcours pavé de bonnes intentions de cet homme charismatique aux ambitions humanistes démesurées. L’idée de Sachs est (trop) simple : les pays pauvres sont pris dans une « trappe à pauvreté » (pour des raisons diverses et pas toujours très explicitées : pour l’Afrique, il s’agirait tout simplement d’un « problème de latitude») de laquelle ils ne sauraient sortir sans une aide étrangère à grande échelle. En gros, il suffirait de donner un « coup de pouce » économique (big push) pour les aider à rejoindre le giron des pays développés. Cet adepte de la « thérapie de choc » qu’il a notamment fait appliquer en Russie en 1991 pour lui faire prendre le chemin vertueux de la croissance capitaliste, pense qu’il suffit de créer un élan, à coup de dollars et de planifications stratégiques décrétées par des experts FMIstes ou OMCocrates, pour mettre les pays pauvres sur les rails du marché. En mettant le paquet, on pourrait faire disparaitre les pauvres (= les 1.1 milliard de personnes vivant avec moins d’un dollar par jour)  du monde entier d’ici à 20 ans. Un programme somme toute assez tautologique : pour rendre les pauvres moins pauvres, il faut les rendre riches.

En 2005, il décide de mettre en pratique ses théories en créant le programme des Millenium Village : il s’agit d’une poignée de villages sahariens où il a imposé une série d’interventions dans l’agriculture, la santé, l’éducation. Evidement, ça a plutôt bien marché : quand on injecte des millions de dollars dans des villages africains isolés, ils ne peuvent que s’en porter mieux (ricaneront les cyniques).

Certes, une partie de l’aide humanitaire a été très efficace, comme la distribution d’insecticides, qui a permis de réduire durablement la malaria. Mais d’autres choix ont été largement contestés, et Sachs a été abondamment critiqué par ses collègues qui fustigent sa naïveté ou pire, un impérialisme ethnocentré dissimulé sous des oripeaux humanitaires. Ainsi beaucoup ont critiqué le coût très élevé de son projet (120 millions de dollars), arguant que cet argent aurait pu être mieux utilisé dans des politiques plus ciblées.

Sur le plan idéologique, sa vision simpliste des rapports entre pays dits développés et pays pauvres a été remise en cause, notamment par les travaux de William Easterly. Dans un livre publié en 2006 au titre explicite Le fardeau de l’homme blanc – l’échec des politiques occidentales d’aide aux pays pauvres, cet économiste américain dénonçait l’inefficacité des politiques d’aide au développement. D’après lui, dans le dernier demi-siècle, les pays riches ont versé 2300 milliards de dollars d’aide au développement – sans réussir à éradiquer la pauvreté. Pire, la plupart des pays anciennement pauvres qui ont réussi à atteindre un haut degré de développement, l’ont fait sans l’apport massif de capitaux étrangers, comme le recommande Sachs. L’irénisme des « planistes » qui pensent pouvoir construire de toutes pièces une « démocratie de marché » de type occidental, est dévastateur : en voulant faire table rase des spécificités économico-culturelles des régions concernées, il détruit les bases même d’une économie durable. L’aide au développement sous forme d’aide monétaire à grande échelle serait donc non seulement inefficace, mais même un frein engluant les pays dans une logique d’assistanat asphyxiante.

Pourtant, il est trop facile de se moquer de l’humanitarisme, de Sachs et de sa naïveté en bandoulière, des sacs de riz sur l’épaule, de l’Occident rongé par le sanglot de l’homme blanc, de la bonne conscience maladroite ou de l’impérialisme déguisé. Reste que l’on ne peut pas, sous peine de renoncer à tout universalisme, ne pas souscrire à l’impératif « an injury to one is an injury to all ». Simone Weil, ressentant dans sa chair la souffrance des damnés de la terre,  s’infligeait des privations alimentaires parce que des Indochinois mourraient de faim. Sans aller à un tel degré d’empathie, on ne peut pas rester indifférent à « toute la misère du monde » même au nom d’un certain pragmatisme politique. Car c’est encore faire le jeu du capitalisme mondialisé que de suivre l’intérêt bien compris plutôt que l’appel de la conscience[1. Je veux rassurer tous ceux qui verraient là un appel à une intervention en Syrie. Là-bas, les enjeux sont bien différents et je m’en tiens à la ligne de Novac Djokovic.]

En matière de justice globale, on ne peut donc pas continuer indéfiniment à mettre dos à dos l’idéaliste et le cynique, le doux rêveur et le pragmatique, le droit-de-l’hommiste et le machiavélique, le pessimiste et l’optimiste.

Une des pistes pour dépasser cette aporie serait peut être de rappeler la distinction que Charles Péguy faisait entre misère et pauvreté : selon lui si la pauvreté sera toujours de ce monde selon la prophétie même du Christ, la misère est un exil qui exclut l’homme qui en souffre de l’humanité même. Ainsi, « Le devoir d’arracher les misérables à la misère et le devoir de répartir également les biens ne sont pas du même ordre : le premier est un devoir d’urgence ; le deuxième est un devoir de convenance ».

L’obsession anti-israélienne de Jacques Weber

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Jacques Weber est un excellent comédien, subtil, élégant. Son jeu est plein de finesse. Il l’est moins dans sa pensée politique. À 13 h 15 dimanche 8 septembre, invité de France 2 par Laurent Delahousse, avec Ségolène Royal pour commenter l’actualité, ses propos lâchés au détour d’un commentaire qui invitait à la complexité ont mis en lumière la doxa enfouie sur les horreurs proche orientales. Avec Edgar Morin pour penseur référent Weber pose de justes questions : où commence la barbarie, quand commence le crime contre l’humanité ? Pourquoi réagir à propos de la Syrie alors que tant d’autres crimes sont commis par ailleurs ? Il questionne : pourquoi rester indifférent entre autres, devant la « grande détresse du peuple de Gaza ». Qu’est ce que cela veut dire ? Quel est le non-dit de cette interpellation ? Après une discussion sur l’usage des gaz tueurs contre les populations syriennes, pourquoi cette mise à niveau avec le sort des palestiniens de Gaza ? Pourquoi ? ça gaze à Gaza ? (Pour faire un calembour à la Libé) On a déjà employé du gaz sarin à Gaza ? Y a-t-on déjà commis des crimes contre l’humanité ? Suivez mon regard. Qui tue qui ? Qui est dans le malheur et qui porte le malheur ? À moins de penser que ce pourrait être le Hamas qui fait le malheur des gazaouis ? Ce renvoi au conflit entre Israël et les Palestiniens, qui glisse de manière subliminale qu’une horreur symétrique est commise à Gaza par Israël, fait partie des petites crapuleries de la pensée la plus communément admise.

Pourquoi Delahousse n’est-il pas intervenu ? Pourquoi n’a-t-il pas questionné Weber sur le sens de cette allusion ? Qui désignait-il ? Qui nommait-il sans le nommer ? Avec Stéphane Hessel comme référent, Ségolène Royal a prétendu penser la politique autrement et agir loin des petites phrases, des minables mesquineries, des petits jeux de pouvoir, de la pensée facile. Comme on aimerait la croire !  ceci près que son mentor moral n’est pas le plus représentatif de ces vertus. Pour penser la complexité du Proche-Orient n’est-il pas temps de changer de logiciel ? Plutôt que de répéter les pires clichés n’est-il pas temps de poser autrement la question du malheur arabe ? Celui-ci est réel. Le malheur syrien est réel, le malheur palestinien est réel, le malheur égyptien est réel. Mais où est la source de ce malheur ? Qu’est ce qu’Israël a à y voir ? Qui humilie qui dans l’histoire arabe ? Est-ce Assad père et fils, Kadhafi, Saddam, Arafat, Morsi ? Est-ce le Hamas, le GIA, le Hezbollah ? Plutôt que de se lamenter sur les mérites défunts des printemps arabes ne faudrait-il pas s’interroger sur le pourquoi de cette régression sans fin ? La dénonciation incantatoire d’Israël comme responsable de tous les maux arabes ne fait qu’enfoncer ce monde dans l’incapacité de penser sa propre histoire et les penseurs complexes de la gauche intellectuelle n’ont fait jusqu’à ce jour qu’y contribuer.

La bonne conscience tuera la gauche aussi sûrement que les Lettres françaises avaient en leur temps condamné Kravtchenko comme agent impérialiste. Cette mécanique est hélas toujours à l’œuvre : le type de facilité intellectuelle, de cliché mensonger, alors que le même Jacques Weber invoque la complexité, la dualité entre les problèmes qui se posent et les délais pour les résoudre, les défis politiques et le souci démocratique pour les vaincre, est au cœur des contradictions les plus intimes de ce type de pensée de gauche. Weber nous souffle sans le nommer, qu’Israël commettrait aussi des crimes ignobles. Ainsi va la télé, passe le temps de parole, le petit poison se diffuse… Faut-il s’habituer à ces perfidies ? Citons Péguy, il savait les reconnaître : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée. »[1. Œuvres en prose, 1909-1914, Charles Péguy, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1959, p. 1397.]

 

Égypte : cinquante nuances de vert

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sissi morsi islam

Les militaires ou les barbus : pour la plupart des commentateurs, cette équation implacable décrit le piège dans lequel est enfermée l’Égypte d’aujourd’hui, comme l’était l’Algérie de 1991. La réalité, derrière la répression meurtrière et la persécution des Frères égyptiens, c’est que jamais les partisans de l’ordre vert et ceux de l’ordre kaki n’ont été aussi proches idéologiquement. Toute la question est de savoir s’ils peuvent s’arranger politiquement.

Il est vrai que le coup d’État militaire qui a mis fin (ou prétendu le faire) aux trente mois d’agitation qui ont suivi le « Printemps arabe » de la place Tahrir donne un sentiment de déjà-vu : des islamistes élus légalement, sinon démocratiquement, sont soupçonnés (en Algérie), ou convaincus (en Égypte), de menacer les libertés ; l’armée, répondant à l’appel plus ou moins spontané du peuple, intervient pour les sauver. En somme la « démocratie » (ou ce qui en tient lieu) amène au pouvoir des ennemis de la démocratie, finalement exclus par des démocrates qui usent de la force et de l’arbitraire. Ainsi formulée, l’équation a certes le mérite de se conformer à nos catégories et représentations. L’ennui, c’est qu’elle n’a pas de solution.

Il nous faut changer de lunettes pour voir ce qu’il y a d’inédit dans la situation. Il ne s’agit pas, pour les Égyptiens, de choisir entre Dieu et l’armée, mais d’organiser le partage du pouvoir entre les deux – ce qui revient dans les faits à décider qui est autorisé à incarner l’un et l’autre. Les images de conflit sanglant, voire de guerre civile, qui défilent sur nos écrans ne racontent pas un nouvel épisode de la lutte entre Lumières et obscurantisme, ni même entre laïcité et théocratie. Pour le comprendre, il faut se pencher sur l’actuel homme fort du pays, le général Abdel Fattah Al-Sissi. En commençant par rappeler que c’est Mohamed Morsi qui l’a fait roi.

Il y a un peu plus d’un an, lorsque Morsi s’est senti assez fort pour arracher le pouvoir à l’armée en limogeant le vieux maréchal Tantawi, il a personnellement choisi Al-Sissi, dont le profil réunissait plusieurs atouts pour le pouvoir issu des Frères musulmans. Le premier était sa position relativement subalterne au sein du Conseil suprême des forces armées qui a fait office de gouvernement de transition après la chute de Moubarak. À 57 ans, Al-Sissi était le plus jeune (et le plus récent) membre de la puissante institution, et aussi l’un des rares qui, n’ayant pas participé à la guerre de 1973, ne pouvait jouer les héros de guerre. Pour parfaire le tableau, le général jouissait d’une réputation de musulman pieux, ayant l’habitude de parsemer sa conversation de références coraniques, son épouse respectant un code vestimentaire religieux très strict.[access capability= »lire_inedits »]

L’histoire regorge de scénarios de ce genre, où le pouvoir de transition est confié soit au plus incompétent, soit à celui que l’ensemble des prétendants estiment le moins menaçant. En 1795, Barras voyait le jeune général de brigade Bonaparte comme un officier compétent, docile et idéologiquement irréprochable, dénué d’ambition personnelle et de charisme excessif – contrairement aux Hoche, Moreau ou Pichegru. Comme l’homme-qui-se-croyait-fort du Directoire, le président égyptien déchu pensait certainement avoir trouvé en la personne d’Al-Sissi le « sabre » idéal.
Certes, il est un peu tôt pour le comparer à Bonaparte. Mais derrière sa modestie de façade, le général quinquagénaire s’imagine – et se prépare peut-être – un grand destin. À peine le gouvernement d’après-putsch formé, Al-Sissi a laissé entendre que rien ne l’empêcherait de briguer la présidence de la République (tout en s’engageant à quitter l’armée s’il y parvenait). Peu après, on trouvait sur YouTube une vidéo chantant ses louanges et celles de l’armée, tandis que les manifestants anti-Morsi brandissaient son portrait officiel.

Reste à savoir quelle vision politique entend servir cette ambition. Dans un article remarqué de la revue américaine Foreign Affairs[1. « Sissi’s Islamist Agenda For Egypt, The General’s radical Political Vision », Foreign affairs, 28 juillet 2013.], l’historien Robert Springborg, spécialiste de l’Égypte, avance une thèse intéressante. Selon lui, tout en veillant jalousement sur leur statut de tuteur de l’État, donc sur leur rôle prépondérant dans la conduite des affaires publiques, l’armée égyptienne et son état-major se sont écartés de la voie nationaliste et vaguement laïque tracée par Nasser, Sadate et Moubarak. Al-Sissi est idéologiquement et culturellement plus proche de Mohamed Morsi que du maréchal Tantawi. Là encore, il existe un précédent français : les bouleversements qu’ont connus l’armée égyptienne et son corps d’officiers ces dernières décennies rappellent ceux qui ont secoué l’armée française au cours du XIXe siècle, lorsque l’anticléricalisme et le jacobinisme viscéraux hérités de la Révolution cédèrent la place à un retour progressif de la hiérarchie militaire au catholicisme et aux idées conservatrices.

Il est particulièrement instructif, à cet égard, de lire le mémoire rédigé par Al-Sissi en 2006, lors de son séjour à l’Army War College aux États-Unis. Ce texte se veut clairement islamo-compatible. Pour l’homme qui apparaît aujourd’hui comme l’ennemi mortel des Frères musulmans, le rôle prépondérant de l’islam dans la culture égyptienne et la nécessité d’y arrimer les institutions de la cité constituent le point de départ de toute réflexion politique. « La Constitution, constate Al-Sissi, doit intégrer et codifier les principaux principes de la religion musulmane […] la démocratie doit être fondée sur les croyances islamiques. » S’il avait été pharmacien, ingénieur, médecin ou avocat, il est probable qu’Al-Sissi aurait milité chez les Frères et qu’il manifesterait, ces jours-ci, contre la destitution de Mohamed Morsi. S’il a décidé de renverser Morsi, puis de l’arrêter, ce n’est pas parce que celui-ci est islamiste mais parce qu’il le tient pour un piètre chef d’État dont l’action a affaibli l’Égypte et menacé son unité.

Que faut-il en conclure ? Selon Springborg, Al-Sissi n’est pas l’homme de la transition démocratique, mais celui qui acclimatera en Égypte le modèle pakistanais élaboré à la fin des années 1970 par le général Muhammad Zia Ul-Haq. Arrivé au pouvoir par un coup d’État, il avait mené une politique d’islamisation profonde de l’État et de la société[2. 2. On pourrait également évoquer l’exemple de Boumédiène, en Algérie, qui a donné son feu vert à l’islamisation de la société pourvu que le pouvoir politique et économique reste à l’armée.]. À en juger par le chaos indescriptible qui règne au Pakistan islamisé et par la menace qu’il représente pour la région et pour le monde, la thèse de Springborg est pour le moins décourageante. Toutefois, l’historien surestime sans doute le poids de l’idéologie et des convictions politiques dans l’abandon, par l’élite militaire égyptienne, du nationalisme post-nassérien. On peut toujours déplorer que, dans la synthèse islamo-nationaliste esquissée par Al-Sissi, la composante islamique ait un poids excessif – de même qu’il est bien dommage que l’Égypte ne soit pas l’Angleterre. Mais la politique, de préférence, doit avoir partie liée avec le réel et cette analyse a au moins le mérite de la lucidité. En 2006, il estimait peu probable que la démocratie dans le monde arabe pût se calquer sur le modèle occidental laïque et libéral. Les événements ont pour le moins confirmé ce pronostic. Al-Sissi n’est pas un doctrinaire. Certainement croyant et très pieux en privé, il n’en est pas moins d’abord un politique. Et il sait qu’il serait suicidaire de prétendre gouverner l’Égypte (et la plupart des pays arabes ou musulmans) en faisant abstraction de toute référence à l’islam.

Dans ces conditions, l’Égypte est peut-être le théâtre d’un tournant historique qui, après l’abandon de la troisième et dernière grande promesse faite aux peuples arabes, ouvrirait la voie à une synthèse jusque-là inédite. Au cours du siècle écoulé, l’avenir radieux a successivement pris les visages de la modernité occidentale, du nationalisme progressiste et de l’islamisme. Les puissances coloniales ont proposé les mœurs et les valeurs de l’Occident en modèle à l’élite des colonisés avant de leur fermer la porte au nez. Entre 1945 et 1970, de l’Algérie à l’Irak en passant par la Libye, la Tunisie et l’Égypte, les élites indépendantistes (qui étaient souvent les mêmes) ont instauré leur mainmise sur les nouveaux États, où d’anciens officiers et fonctionnaires subalternes pouvaient devenir généraux, ministres, ambassadeurs et présidents. Tout en maniant l’imaginaire progressiste, selon lequel les idées, techniques et institutions du colonisateur devaient être retournés contre lui pour le profit des masses. La faillite de ces régimes nationalistes devenus des oligarchies corrompues a fait le lit de l’islamisme, dernier espoir d’une vie meilleure.

Pour les islamistes, tous les malheurs venaient précisément de la volonté des dirigeants arabes de singer l’Occident, au détriment de la véritable identité des musulmans. « L’islam est la solution ! », proclamait Hassan Al-Banna, fondateur des Frères musulmans. Le coup d’État du 3 juillet, soutenu par un très grand nombre d’Égyptiens, prouve que la voie tracée par Al-Banna et ses disciples est, elle aussi, une impasse. À défaut de proposer une quatrième grande promesse affublée d’« isme », les Égyptiens sont peut-être en train d’inventer une formule moins flamboyante mais plus pragmatique. Certes, et ils le savent, l’islam n’est pas la solution. Mais que cela nous plaise ou non, il n’y aura pas en Égypte, en tout cas dans un avenir prévisible, de solution sans l’islam.[/access]

*Photo : sierragoddess.

Le Pape et la Syrie : bêler contre le bellicisme ?

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Le va-t-en-guerre n’oublie jamais de qualifier, comme dans un dictionnaire des idées reçues, le pacifisme de bêlant. Toujours bêlant, forcément bêlant. Remarquez que pour un pape ou un chrétien, bêler comme l’agneau qui va à l’abattoir, il n’y a là rien d’humiliant. Seulement, nul n’est fondé à laisser bêler l’autre, son prochain, ni à le laisser être abattu. André Sénik joue les gros bras devant le très-méchant Bachar Al-Assad et n’envisage d’autre solution à la guerre civile syrienne qu’une intervention internationale – c’est-à-dire occidentale. Selon lui, quelques petits missiles tirés de loin feront l’affaire, et si Bachar le monstre tombe, ce qui viendra après ne nous regarde pas – comme disaient les Inconnus. Nous aurons fait notre sain devoir d’occidentaux, jeter les puissants à bas de leur trône. Après, que les peuples se démerdent, on est en démocratie après tout.

Et ce ne sont pas les abrutis religieux qui vont se jeter dans nos pattes pour nous en empêcher. Le Pape, qui est si puissant que Staline lui-même n’arrivait pas à compter ses divisions, ferait mieux de mettre sa force de notre côté qui est, par définition, celui de la justice. Plutôt que de prêcher la paix et la prudence, tel le premier Martin Luther King venu. Disons-le tout net : ce pape-là fait la guerre à notre guerre à la guerre. C’est insupportable. Et plutôt que d’hésiter comme le noir Pie XII, il devrait bien plutôt s’inspirer de l’épiscopat  hollandais qui en 42 fit lire dans toutes les Eglises un texte en défense des Juifs. Moralité : le lendemain, tous lesdits Juifs étaient raflés. Un grand moment de politique comme on dirait qu’André Sénik les aime, où l’on fait fi de toute morale précisément au nom de la morale.

 

 

La chasse au Fillon est ouverte

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fillon ump fn

fillon ump fn

 

Je le répète, je le confirme pour ceux qui assimilent la liberté de l’esprit à l’inféodation partisane.

Le FN n’a jamais été et ne sera jamais ma tasse de démocratie pas plus qu’il n’incarne mon espoir de renouveau.

Mais j’ai le droit de formuler quelques interrogations qui ne sont pas de pure forme au regard de la récente polémique concernant des propos de François Fillon. Celui-ci a déclaré qu’entre le FN ou le PS, il choisirait « le moins sectaire » et que ce n’était pas toujours les candidats du second. Scandale (Le Monde, Le Parisien, Le Figaro) !

Avant d’aborder le fond de la question, il me semble que le critère du sectarisme n’est pas le plus approprié. Il est d’une part difficile à définir et d’autre part, en face de cas pratiques, guère opératoire. En effet, le FN n’hésitera pas à voter pour l’UMP à tout coup ou au moins à s’abstenir si le PS risque de l’emporter. Le PS choisira souvent l’UMP contre le FN. Ce sont des attitudes probables et d’ailleurs constatées lors de beaucoup d’élections. Elles ne permettent pas forcément de dégager une ligne de conduite si on n’accepte pas de s’affronter franchement à tout un non-dit dont l’élucidation pourtant est fondamentale pour l’avenir.

Le FN est-il interdit dans notre espace public ? S’il ne l’est pas, pourquoi ne serait-il pas républicain ? La République – débat fondamental – n’impose-t-elle qu’une adhésion à la structure générale de l’Etat ou bien s’attache-t-elle à la nature même des programmes et de leur inspiration ? La forme ou le fond ?

Je crois me souvenir que François Fillon lui-même lui avait dénié ce caractère à une certaine époque et que le président de la République avait établi une distinction subtile entre sa légalité indiscutable et son absence de légitimité à cause de l’absurdité et de la brutalité de ses solutions.

Est-ce au PS, notamment par la bouche estimable de Bruno Le Roux et celle contestable d’Harlem Désir, de donner des leçons de morale à l’UMP et en particulier à François Fillon en reprenant le poncif de la digue qui s’effondre et de la brèche ouverte ? Les socialistes n’auraient-ils pas plutôt avantage à se soucier de leur territoire politique et de leurs préoccupations naturelles, l’un et les autres leur demandant une énergie et une intelligence à ne pas gaspiller dans des joutes dilatoires qui ne les regardent pas ? Faut-il rappeler qu’hier comme aujourd’hui, la délicatesse dans la pureté des alliances et de l’union n’a pas toujours été impeccable à gauche et que celle-ci ne s’est jamais embarrassée de scrupules excessifs quand il s’agissait de vaincre ?

Peut-on de bonne foi affirmer que le FN de Marine Le Pen a quoi que ce soit à voir avec celui de son père ? On est passé d’une obsession à une ambition, à une action. Cette évolution apparaît à certains beaucoup plus dangereuse que l’irresponsabilité d’avant, sans désir de pouvoir. Pourquoi pas ? Au moins, force est d’admettre que la tonalité a radicalement changé. Ce que la montée de l’électorat, la désinhibition dans l’affichage de cette appartenance et la curiosité médiatique malgré ses préventions et son peu d’objectivité ne cessent pas de valider.

Quand Alain Juppé crédité d’être un sage quoi qu’il profère affirme que « tout sépare l’UMP du FN », ne nous joue-t-il pas la comédie derrière la rosée humaniste ?

En effet, sur l’Europe, sur l’euro, sur la politique internationale, j’entends bien que les options frontistes sont aberrantes et parfois choquantes – il y a tout de même un syndrome pro-dictateurs qui ne laisse pas d’inquiéter ! – et que par conséquent la droite classique et équilibrée de Juppé n’a rien de commun avec ces billevesées.

Mais sur la sécurité, la justice, l’immigration, les choix de société ? Au sein de l’UMP, il y a la Droite forte de Didier et de Peltier, celle d’Eric Ciotti et de Mariani, hier de Vanneste, qui ne brillent pas par la mansuétude et qui pourraient se retrouver, dans ces domaines, aux côtés de Gilbert Collard sans frémir ni fuir. Il faut que l’UMP arrête de se la « jouer » avec ses pudeurs artificielles de chaisière en démentant par ses voeux pieux sa réalité.

Quand Nicolas Sarkozy, par pur cynisme, est allé ostensiblement, entre les deux tours de 2012, puiser à pleines mains, à pleine démagogie dans le vivier du FN, on n’a pas entendu Juppé s’émouvoir ni beaucoup d’autres tout prêts aujourd’hui à se battre pour l’éthique jusqu’au dernier Fillon. Comment un Jean-François Copé peut-il nous amuser à ce point en feignant l’incompréhension devant le propos de François Fillon quand lui-même ne tolère pas chez les autres ce qu’il ne cesse publiquement de se concéder à lui-même, et il n’a pas toujours tort !

L’UMP, au sujet du FN, doit-elle convaincre la classe médiatique ou lui complaire alors que celle-ci est déjà, et depuis toujours, vent debout contre toute alliance FN/UMP au nom d’un humanisme abstrait qu’elle n’a jamais questionné ? J’en veux pour preuve l’article de la remarquable journaliste Anne Rosencher, qui sur Nicolas Dupont- Aignan et Robert Ménard s’est laissée aller à la bienséance confortable de la dénonciation mécanique (Marianne).

Ou l’UMP a-t-elle seulement l’obligation capitale de transmettre aux citoyens l’authenticité d’un message sur l’état de notre société et en particulier dans le secteur pénal pour les dissuader d’emprunter d’autres voies ?

J’insiste sur le caractère sincère de la communication : s’il s’agit de tactique, de récupération, elle est vouée à l’échec. Il ne s’agit pas de singer le désir d’ordre, la volonté de rigueur, l’exigence de justice et le souci d’une restauration de l’intégrité collective mais d’y aspirer intensément pour être crédible. Sans l’exemplarité des politiques dans leur relation au peuple et leur cohérence entre ce qu’ils disent, ce qu’ils montrent et ce qu’ils font, l’UMP sera condamnée sans répit à se justifier auprès de juges partisans qui n’ont pourtant aucune légitimité pour soupçonner, contrôler et sanctionner.

Je ne sais pas si le refus du sectarisme proposé par François Fillon est pertinent. Il ne l’est probablement pas.

En revanche, je perçois mal l’ampleur et l’utilité de cette controverse comme si, soudain, on venait de découvrir que la politique erratique et idéologique du gouvernement dans certains domaines faisait monter inéluctablement le FN et qu’il convenait, le moment venu, d’offrir une issue honorable à un peuple égaré par la commodité vulgaire et au fond méprisante à son encontre du « il n’y a qu’à ». Parce que la gauche désespère ses attentes.

Ou on devine trop bien ce qu’il en est.

La chasse au Fillon est ouverte.

 

*Photo : François Fillon sur I-télé. 

NDA, Ménard et les médias

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dupont aignan menard marianne

dupont aignan menard marianne

« L’homme a-t-il franchi la ligne grise « dans sa tête » ? La traverse-t-il opportunément, pour créer le buzz et attirer l’attention de médias obnubilés par les grands partis (ce qu’il plaide en privé) ? Au fond : qu’importe. Dans la première hypothèse, Nicolas Dupont Aignan ne fait plus partie du fameux « arc » républicain ; dans la seconde, il est un autre – un tout petit – « voyou de la République » qui joue avec le feu de pompiers pyromanes à des fins électoralistes et médiatiques… Dans les deux cas, elle est tombée bien bas, sa République « debout ». »

 Voilà comment Anne Rosencher, directrice-adjointe de la rédaction de Marianne, conclut son papier consacré au soutien de Nicolas Dupont-Aignan à Robert Ménard dans l’élection municipale de Béziers.

Rosencher est profondément déçue, alors elle tape fort. Elle ne reconnaît plus son gentil Dupont-Aignan. C’était tellement rassurant de le considérer comme gentil et même un peu gnan-gnan  (selon un mauvais jeu de mot sur son patronyme). Là où d’autres évoqueraient un dérapage, en jurés sourcilleux des patinoires, la journaliste de Marianne préfère parler de franchissement de ligne ou de sortie de route. La ligne n’est pas rouge, Obama ayant déjà récupéré l’expression. Rosencher préfère faire peur, en colorant la ligne d’un gris inquiétant. Le crime, donc, c’est de soutenir Robert Ménard, alors que celui-ci bénéficie déjà de l’appui du Front National. Robert Ménard, écrivions-nous dans ces colonnes il y a deux ans, est devenu un intouchable, au sens indien du terme. C’est Laurent Joffrin qui, à l’époque, avait dégainé la fatwa. Et de nos jours, Marianne respecte les fatwas du Nouvel Obs. Il y a quelques mois, le journal a même viré l’un de ses fondateurs, dans le collimateur depuis un moment. C’est dire si on prend le sujet au sérieux, rue René-Boulanger. Au moins autant que chez Canal+, où NDA avait provoqué un tollé en demandant aux animateurs du Grand Journal d’assumer publiquement leurs revenus, ce qui lui avait valu un procès en lepénisme de Michel Denisot et Jean-Michel Apathie.

Mais revenons à nos moutons. Si on comprend bien Anne Rosencher, Ménard a touché le FN et a rendu visite à quelques identitaires, puis Dupont-Aignan a touché Ménard. Donc Dupont-Aignan est contaminé. On ne voit d’ailleurs pas pourquoi on s’arrêterait en si bon chemin. Qu’adviendra-t-il de celui (ou celle) qui pourrait toucher Dupont-Aignan, et de celui qui touche celui qui a touché Dupont-Aignan ? Faites attention, Anne Rosencher, à ce train-là, vous pourriez bien être contaminée à votre tour, et encore plus rapidement que vous ne le croyez ! Dans un passé pas si lointain, j’ai eu l’occasion de croiser Jean-François Kahn à des réunions organisées par Dupont-Aignan. Il n’était pas le dernier à l’encourager à s’affranchir du prêt-à-penser médiatico-politique. Certes, JFK n’a jamais apprécié Ménard. Mais lui au moins est cohérent, puisqu’il le détestait déjà quand ce dernier dirigeait RSF. D’ailleurs, moi non plus, je ne suis pas d’accord sur grand-chose avec le candidat à la mairie de Béziers. Et j’ai été fort étonné d’apprendre que Ménard avait voté NDA à la dernière présidentielle. Car, ce qu’oublie opportunément Madame Rosencher dans son article, c’est que Dupont-Aignan soutient simplement l’un de ses électeurs à une élection municipale. C’est très original, n’est-ce pas ?

Alors, certes, Dupont-Aignan devrait cesser les parallèles historiques hasardeux en comparant Ménard à Jeanne d’Arc (ou alors, c’est de l’humour, et c’est franchement réussi.). Mais on ne voit pas vraiment quelle ligne, de quelle couleur qu’elle soit, aurait été franchie à cette occasion, dans sa tête ou ailleurs. Anne Rosencher qui sait user d’images et de métaphores à base de routes et de lignes, ne supporte pas, en revanche que d’autres s’essaient à d’autres figures de style. Ainsi reproche-t-elle à Dupont-Aignan d’évoquer en ces termes le soutien du FN à Ménard : « quand la maison brûle, on ne regarde pas la couleur du pompier ». Aphorisme suspect, déjà connu des philosophes de comptoir, tranche-t-elle ! Et Rosencher d’ajouter, pour faire bon poids, qu’il faut regarder la couleur du casque du pompier. Il est de quelle couleur, mon casque, Anne Rosencher, moi qui ai été blogueur associé de Marianne pendant quatre ans ? Vous accepteriez, Anne Rosencher, que si hélas votre maison brûlait, je porte quelques seaux d’eau ? Ou me jetteriez-vous comme un malpropre ? Et puisque vous êtes maintenant assurée de mes meilleures intentions à votre égard, je vais me laisser aller à une confidence. Au début, je me demandais si Dupont-Aignan avait bien fait d’apporter publiquement ce soutien à Robert l’Intouchable. Grâce à votre réaction indignée, je sais maintenant qu’il a eu raison.

 

*Photo : dupontaignan.

Pourquoi les parlementaires britanniques ont changé de main ? (Brève interdite aux moins de 18 ans)

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Quelles sont les véritables raisons du camouflet asséné par les parlementaires britanniques à David Cameron quand ils votèrent, last week, contre l’intervention en Syrie ? On a attribué, un peu rapidement à notre avis, ce refus de la guerre au pénible souvenir de Tony Blair qui avait honteusement menti aux Britanniques et à leurs représentants en leur servant le bobard du siècle sur les armes de destruction massive en Irak, ce qui coûta, l’air de rien, la mort de près de 180 tommies.

Non, ne croyez pas ces sornettes , j’ai bien réfléchi, il faut chercher ailleurs. Notamment du côté de l’érotomanie débridée qui s’est emparée du parlement du Royaume-Uni.  En effet, entre mai 2012 et juillet 2013, près de 300 000  connexions à des sites répertoriés comme pornographiques ont été enregistrées. Suite à une demande de l’édition britannique du Huffington Post,  ces chiffres ont été communiqués par le Parlement lui-même qui s’est cependant refusé à commenter comme il n’a pas commenté les 52 000 connexions sur des sites de rencontres extra-conjugales pour les sept premiers mois de 2013.

Somme toute, c’est très rassurant. D’abord, parce qu’un cliché tombe. Le fameux « Please, no sex, we’re british » ne semble plus de saison et il ne faudra plus railler la libido présumée inexistante de la frigide Albion. Mais surtout, en se livrant à l’onanisme, au chat érotique et autres gâteries internétiques en Chambre, les parlementaires britanniques, y compris les Conservateurs qui ont manqué à Cameron, ont réactualisé un slogan trop oublié aujourd’hui : « Faites l’amour, pas la guerre. » Effectivement, ça coûte tout de même moins cher et, contrairement à un bombardement, comme aurait dit Louis Scutenaire, aimable surréaliste belge et anar : « Une femme nue n’a jamais fait de mal à personne. »

François Burgat : Al-Sissi est pire que Morsi

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francois burgat egypte morsi

francois burgat egypte morsi

Daoud Boughezala. Vous avez souvent déclaré, ces dernières années, qu’une fois arrivés au pouvoir, les Frères musulmans auraient du mal à faire pire que les dictatures nationalistes arabes. À en juger par le fiasco de la présidence Morsi, vous vous trompiez…

François Burgat[1. Politologue, spécialiste des mouvements islamistes contemporains, François Burgat poursuit ses réflexions au sein de l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman d’Aix-en-Provence. On lui doit notamment l’essai L’Islamisme en face (La Découverte, 1995).]. Pas du tout ! Si Mohamed Morsi a échoué, c’est en grande partie parce que, dans cette période exceptionnellement exigeante, il n’a jamais disposé des leviers de commande. L’appareil judiciaire, resté aux mains de l’ancien régime, a tué dans l’œuf toute ses tentatives de refonder l’État. Morsi n’a jamais réussi à prendre d’ascendant sur l’armée, ni sur le puissant ministère de l’Intérieur qui ont constamment saboté sa gestion, en cessant notamment d’assurer les missions de police urbaine. L’essentiel de l’appareil économique lui échappait et des pénuries d’essence ont carrément été organisées par les distributeurs de carburant ! En outre, la presse égyptienne, largement restée fidèle à l’ancien régime, n’a pas contribué à donner une juste vision des choses. Au lendemain de la déposition de Morsi, des journalistes égyptiens ont même agressé verbalement et physiquement leurs confrères d’Al-Jazira, coupables d’avoir dit la vérité sur la répression…

Soit, Morsi avait l’armée contre lui. Mais cela ne l’empêchait pas d’ouvrir sa courte majorité électorale aux autres forces politiques et religieuses. Même Tariq Ramadan a critiqué son exercice solitaire du pouvoir[1. « Les Frères musulmans sont dans une impasse», entretien avec Tariq Ramadan, Le Parisien, 19 août 2013.] !   Il semblerait que les Frères musulmans confondent démocratie et tyrannie de la majorité…

On lance un peu vite cette accusation contre les Frères musulmans égyptiens − mais aussi contre les Tunisiens d’Ennahda – de chercher à constituer une « dictature de la majorité ». Malgré des erreurs de gestion et de communication, voire une certaine frilosité dans ses relations avec d’éventuels alliés laïques (pour autant que ceux-ci aient réellement existé, ce qui reste à démontrer),  je persiste à penser que Morsi a fait moins mal, sur le terrain des libertés, que ses prédécesseurs et ses successeurs militaires. N’oubliez pas qu’en plus d’être l’auteur du plus grand massacre de l’histoire contemporaine de l’Égypte, le général Al-Sissi a foulé au pied la liberté d’expression. Du jour au lendemain, il a fermé les moyens d’information privés dont disposaient les Frères et emprisonné leurs dirigeants, lorsqu’il ne les a pas tout simplement assassinés !

La plupart des Égyptiens ne sont pas de votre avis. Sur les millions de manifestants anti-Morsi qui ont finalement obtenu son éviction, on dénombrait de nombreux sympathisants islamistes. Même les salafistes ont fini par lâcher le président qu’ils avaient contribué à faire élire !

Permettez-moi de vous rappeler une évidence : ce sont les élections, pas des manifestations dont l’ampleur se prête à toutes les exagérations médiatiques, qui donnent la mesure de l’humeur et des aspirations des électeurs.  On ne peut pas reprocher tout et son contraire à Morsi. À vous entendre, ce dernier serait à la fois trop islamiste pour plaire à ses opposants « libéraux » et pas assez pour garder la confiance des salafistes ! En réalité, ces derniers l’ont rallié très fugitivement, à l’occasion de sa candidature à la présidentielle… avant de lui retirer leur soutien. Ils ont ensuite mené une véritable guerre de harcèlement contre le président élu, jusqu’à cautionner sa déposition par les militaires.

Pourtant, il existe une réelle proximité idéologique entre l’aile la plus radicale des Frères musulmans, influencée par les écrits de Sayyid Qotb[2. Sayyid Qotb (1906-1966) est l’un des pères de l’islamisme contemporain. Poète et intellectuel, cet intellectuel frère musulman fut pendu sur ordre de Nasser.], et la mouvance salafiste notamment représentée par Al-Nour…

Détrompez-vous : la  réticence à l’égard des Frères est quasi constitutive de l’identité religieuse des salafistes.[access capability= »lire_inedits »] Contrairement à ces derniers, les membres de la Confrérie contextualisent la norme religieuse, ce qui ouvre la voie à un certain réformisme musulman. De plus, jusqu’à une date récente, la totalité des salafistes récusaient le principe même de l’engagement politique qui est la marque de fabrique des Frères. Leur « apolitisme » a d’ailleurs toujours fait d’eux une cible propice aux manipulations des autorités. Le soutien de Al-Nour au coup d’État du général Al-Sissi montre que sa rivalité avec les Frères a vite repris le pas, après leur « moment »  oppositionnel à l’ancien régime.

En attendant, les rivaux d’hier sont à nouveau ligués contre le gouvernement intérimaire : les partisans d’Al-Nour défilent aujourd’hui aux côtés de ceux de Morsi…

 La base du parti Al-Nour a attendu le lendemain du massacre de l’académie militaire[1] pour rejeter la « feuille de route » derrière laquelle les militaires prétendaient masquer la restauration arbitraire de leur pouvoir. Cependant, il n’est pas exclu, malgré ce retard à l’allumage, que l’on voie les rangs islamistes se resserrer, sinon s’unifier – on peut alors compter sur le régime pour renforcer discrètement  les salafistes, toujours convaincus que les Frères sont l’ennemi principal. Et la recomposition de la scène islamiste égyptienne ne s’arrêtera sans doute pas là. Pour la mouvance djihadiste, opposée depuis toujours aux « concessions » et à la stratégie légaliste des Frères, le coup d’État est une bénédiction, la preuve tangible de ce que jamais on ne laissera des musulmans accéder au pouvoir par la voie légale. On imagine aisément la suite : la répression menée par les militaires et sa cohorte d’exactions susciteront un nombre croissant de vocations au martyre. Ainsi, on aura offert à la mouvance djihadiste une place de choix dans le jeu politique.

Il est possible que les candidats au djihad se multiplient. Toujours est-il que Morsi a été conspué par la rue et que certains Frères, réfugiés dans les mosquées, manquent parfois d’être  lynchés par la foule. Les gouvernements islamistes turc et tunisien affrontent de larges mouvements de contestation. Et si les peuples arabo-musulmans étaient en train de sonner le glas de l’islamisme ?

Vous allez bien vite en besogne ! L’Histoire est un long processus : la sanglante contre-révolution menée par l’armée égyptienne ne clôt aucunement l’histoire contemporaine des Frères musulmans. Ne confondez jamais la « foule » et les milices du régime ! Depuis plus de trente ans, on nous annonce triomphalement l’échec de l’islam politique et la caravane islamiste continue imperturbablement son chemin. Nous ne voyons pas que l’Histoire fonctionne par cycles : l’arrivée au pouvoir, ici et là, de partis islamistes, amorce indéniablement le processus de leur usure et la fin du moment « islamiste » de l’histoire régionale arabe. Et puis, cela recommence, à chaque fois sous un autre visage…

Vous réfutez l’érosion de l’islamisme tout en annonçant son déclin inexorable. Il faudrait choisir, vous aussi !

Non, car tout est une question de rythme. La lente mutation qui amènera le reflux de l’islam politique s’esquisse à peine : ni l’Égypte, ni la Tunisie, ni la Turquie n’ont entamé cette phase de déclin. Le « parler musulman » a encore de beaux jours devant lui. [/access]

Syrie : Villepin et Guigou amusent la galerie

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Vendredi dernier chez Taddeï, Dominique de Villepin assurait le service après-vente de sa tonitruante tribune au Figaro du 29 août. Une de plus. Non sans renouer avec un certain panache, dix ans après son fameux discours devant le conseil de sécurité des Nations-Unies.

Heureuse coïncidence, l’ancien Premier ministre n’avait face à lui, sur le plateau de France 2, que des faire-valoir. Elisabeth Guigou, présidente de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée (lot de consolation qu’elle a obtenu après son ascension manquée du perchoir), a tenté péniblement de citer Raymond Aron avant de s’indigner pour qu’on mette en place des corridors humanitaires. Mais surtout pas de zone d’exclusion aérienne ni de troupes au sol… normal, l’ancienne garde des Sceaux de Lionel Jospin est aussi à l’aise sur les questions de défense que Bernard Kouchner !

Attaquée sur le discours justicier de François Hollande et Barack Obama, celle qui fut considérée, il y a trente ans, comme la plus belle femme du PS s’est néanmoins démarquée du Président dont elle est la porte-parole à l‘Assemblée : « je n’aime pas le terme punir, il a une connotation morale, je préfère le mot sanction ». Avant d’ajouter : « Je n’attends pas grand-chose du rapport des Nations-Unies ! » Quelques heures après la tentative désespérée de François Hollande de donner à son intervention un habillage légal et respectueux de l’ONU, l‘Elysée devrait apprécier.

La discussion avançant, Elisabeth Guigou tombe le masque fardé de l’indignation et dévoile l’arrière-plan stratégique de la diplomatie française : forcer l’Iran qui, reconnaît-elle, donne actuellement des gages de modération, à s’asseoir à la table des négociations (mais en excluant le dossier nucléaire…), et avertir la Corée du Nord car « le nucléaire c‘est le même problème » . Décidément Mme Guigou est fâchée avec les questions militaires. Une frappe aérienne en Syrie ne fait que renforcer en effet la volonté des ces deux « États-voyous » de posséder la bombe. Car ce talisman stratégique, contrairement à un scud bourré de gaz sarin, sanctuarisera leur territoire contre toute attaque. Difficile dans ces conditions de séparer le dossier syrien du nucléaire iranien… Encore un bel exemple d’ « ‘irealpolitik » pointée en son temps par Hubert Védrine!

Dès lors Dominique de Villepin avait le champ libre pour écraser de son expérience et de son verbe l’auditoire. Supérieur, il met en garde Frédéric Encel : « Vous ne pouvez pas baser votre politique étrangère sur la puissance, au moment même où celle-ci change de main ». Il donne ensuite une leçon de droit international à Mme Guigou: « Il ne faut pas séparer la légitimité de la légalité ». Et d’appeler à un sursaut diplomatique, arguant que de ce point de vue, rien n’a été tenté ou presque. Avant de bombarder Belgrade, on s’était bien donné la peine de réunir les belligérants à Rambouillet. On avait cru ainsi montrer que l’intervention armée était l’ultime recours. Mais « le raccourci militaire c‘est enfantin (…), la diplomatie mondiale elle est molle! »

Sous le charme, Frédéric Taddeï laisse alors l’ex-secrétaire général de Jacques Chirac conclure. Le problème c’est que cet opposant magnifique qu’est monsieur de Villepin est moins brillant lorsqu’il s’agit de trouver des solutions concrètes:

« Il faut renverser la table! » La partition pure et simple, à l’image de la Syrie mandataire! La zone kurde est d’ores et déjà autonome, un pays alaouite existe de facto, les minorités chrétiennes seraient protégées par une force onusienne… Les puissances occidentales placeraient ainsi un verrou contre les djihadistes (comme la FINUL face au Hezbollah ?). Les Russes pourraient s’en satisfaire, les puissances sunnites remettraient la main sur la capitale des Omeyyades…

Dommage que Dominique de Villepin soit diplomate car ses plans ne tiennent debout que le temps d’un discours. Ses positions sur les conflits ivoirien et malien avaient déjà discrédité ses envolées pacifistes (à croire que l’éphémère directeur-adjoint aux Affaires africaines et malgaches du Quai d’Orsay n’a jamais rien compris au continent noir). Avocat théâtral et obscur, Dominique de Villepin pourrait suivre le triste destin de Roland Dumas.
Il aurait été plus à l’aise dans un hémicycle, mais pour ça il faut faire campagne… et c’est sans doute trop mesquin pour lui.

Chili, 11 septembre 1973

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allende chili 1973

allende chili 1973

Mercredi 11 septembre, cela fera quarante ans que le général Pinochet, après un putsch suivi d’une violente répression, s’emparait du pouvoir au Chili en renversant le président élu Salvador Allende. Au-delà du traumatisme que cela représenta pour la gauche mondiale qui encore une fois voyait une expérience démocratique de transition vers le socialisme noyée dans le sang, il n’est pas impossible que le 11 septembre 1973 nous ait fait entrer dans une époque dont nous ne sommes toujours pas sortis : celle du capitalisme du désastre.

Il y a quelques années, un livre de Naomi Klein, La stratégie du choc, montrait que le capitalisme avait besoin de crises graves pour pouvoir imposer pleinement sa logique voire se relancer quand la fameuse baisse tendancielle du taux de profit avait vidé ses caisses. On sait depuis Marx que le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l’orage ce qu’ont prouvé les  deux guerres mondiales du vingtième siècle qui ont fait quelques dizaines de  millions de morts, histoire que les affaires reprennent après que les comptes eurent été apurés en exacerbant des nationalismes jetés les uns contre les autres. Plus généralement, la bourgeoisie, qui préfère toujours Hitler au Front Populaire, a périodiquement besoin de la catastrophe pour sauvegarder ses intérêts de classe et trouver de nouveaux marchés.

C’est pourquoi, il y a quarante ans, le coup d’état au Chili ne marqua pas seulement une étape sanglante du grand jeu de la Guerre froide mais aussi le point de départ, sur le plan économique, de la révolution conservatrice.

La société du Mont Pèlerin, fondée dès 1947 par Friedrich von Hayek avait entamé un long, un très long travail de reconquête intellectuelle du libéralisme. Dans l’après-guerre, pour les pays en ruines, la seule solution était en effet une intervention massive de la puissance publique. Laisser la loi du marché œuvrer dans de telles conditions aurait été suicidaire et la France, par exemple, aurait pu attendre longtemps ses Trente Glorieuses et ses grands projets industriels sur lesquels nous vivons encore aujourd’hui si on avait laissé régner on ne sait quelle concurrence libre et non faussée.

Mais Hayek et quelques économistes, dans une ombre propice, persistaient à penser que l’Etat était le problème et non la solution. Peu après, à l’université de Chicago, ce fut Milton Friedman membre de la société du Mont Pèlerin, qui acheva d’équiper la boite à outils néo-libérale pour en finir avec le socialisme rampant qu’il voyait à l’œuvre partout où l’Etat jouait un rôle dans l’économie. Que cette peur de l’Etat, une peur pathologique, ait été inspirée par les grands totalitarismes fasciste, nazi et stalinien qui ensanglantèrent la première moitié du vingtième siècle est sans doute la seule circonstance atténuante que l’on peut trouver à Friedman.

Pour le reste, ce prix Nobel d’économie, apôtre de la liberté eut besoin d’un coup d’état, celui de Pinochet, pour pouvoir enfin expérimenter ses idées avec des économistes formés par lui, les fameux Chicago boy’s. Il ne s’agit pas d’un procès d’intention, il existe entre le général Pinochet et Milton Friedman une correspondance des plus éclairantes.

La dernière justification du libéralisme et des libéraux est en général, quand on leur présente l’échec patent de leurs politiques -comme c’est le cas actuellement sur le continent européen qui n’a jamais été aussi riche mais dont les populations sont en voie de paupérisation accélérée-, est qu’au moins, eux, garantissent une idéologie qui respecte les libertés fondamentales.

C’est donc pour le moins paradoxal de s’apercevoir que l’acte de naissance de cette politique est maculé du sang des derniers combattants du palais de la Moneda autour d’Allende qui refusèrent de se rendre et de la répression qui s’ensuivit, faisant des milliers de morts. Trois ans après le Chili, ce fut au tour des militaires  argentins de renverser le gouvernement d’Isabel Peron et d’installer une dictature tout aussi féroce, qualifiée par la justice argentine elle-même de « génocidaire », une dictature qui fut là encore le paravent de cette fameuse « thérapie de choc » chère à Friedman.

Libérer les prix, supprimer le contrôle des changes, imposer la retraite par capitalisation à la place de celle de répartition, en finir avec la dépense publique y compris dans la santé et l’éducation, toute ces mesures de « bon sens » font aujourd’hui, partie de la doxa de tous les économistes télévisuels. Il est peut-être bon de rappeler, en ce 11 septembre, qu’elles ont eu et qu’elle ont besoin, à chaque fois, de la violence pour s’imposer : de Santiago en 73 à Bagdad en 2003 où la  « zone verte » a représenté un modèle de fonctionnement ultra-libéral au milieu d’un chaos sanglant, des Malouines et des mineurs du Yorkshire de Thatcher aux ratonnades paramilitaires d’Aube dorée dans la Grèce de la Troïka, des oligarques eltsiniens bombardant le parlement de Russie à Bush junior privatisant la guerre en Afghanistan…

Pour l’avenir proche, le capitalisme du désastre saura sans aucun doute se nourrir des catastrophes écologiques et climatiques que son mode de développement nous promet de manière de plus en plus évidente chaque jour qui passe.

Après tout, on est jeune à quarante ans.

Quarante ans, et toutes ses dents.

 *Photo: Oscar Ordenes

Peut-on supprimer la pauvreté?

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pauvrete jeffrey sachs

pauvrete jeffrey sachs

« Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous » assure Jésus dans l’évangile (Mathieu 26 :11). L’économiste américain Jeffrey Sachs, peu connu chez nous mais pesant dans le débat idéologique mondial (seul universitaire à être régulièrement cité dans le classement Time magazine des personnes les plus influentes du monde), a fait de sa vie une insurrection contre cette parole réaliste du Christ. Auteur d’un best-seller en 2005 La fin de la pauvreté, il n’a qu’un objectif : éradiquer les pauvres de la planète. Sa biographie par Nina Munks vient de sortir aux Etats-Unis : explicitement titrée L’idéaliste, elle retrace le parcours pavé de bonnes intentions de cet homme charismatique aux ambitions humanistes démesurées. L’idée de Sachs est (trop) simple : les pays pauvres sont pris dans une « trappe à pauvreté » (pour des raisons diverses et pas toujours très explicitées : pour l’Afrique, il s’agirait tout simplement d’un « problème de latitude») de laquelle ils ne sauraient sortir sans une aide étrangère à grande échelle. En gros, il suffirait de donner un « coup de pouce » économique (big push) pour les aider à rejoindre le giron des pays développés. Cet adepte de la « thérapie de choc » qu’il a notamment fait appliquer en Russie en 1991 pour lui faire prendre le chemin vertueux de la croissance capitaliste, pense qu’il suffit de créer un élan, à coup de dollars et de planifications stratégiques décrétées par des experts FMIstes ou OMCocrates, pour mettre les pays pauvres sur les rails du marché. En mettant le paquet, on pourrait faire disparaitre les pauvres (= les 1.1 milliard de personnes vivant avec moins d’un dollar par jour)  du monde entier d’ici à 20 ans. Un programme somme toute assez tautologique : pour rendre les pauvres moins pauvres, il faut les rendre riches.

En 2005, il décide de mettre en pratique ses théories en créant le programme des Millenium Village : il s’agit d’une poignée de villages sahariens où il a imposé une série d’interventions dans l’agriculture, la santé, l’éducation. Evidement, ça a plutôt bien marché : quand on injecte des millions de dollars dans des villages africains isolés, ils ne peuvent que s’en porter mieux (ricaneront les cyniques).

Certes, une partie de l’aide humanitaire a été très efficace, comme la distribution d’insecticides, qui a permis de réduire durablement la malaria. Mais d’autres choix ont été largement contestés, et Sachs a été abondamment critiqué par ses collègues qui fustigent sa naïveté ou pire, un impérialisme ethnocentré dissimulé sous des oripeaux humanitaires. Ainsi beaucoup ont critiqué le coût très élevé de son projet (120 millions de dollars), arguant que cet argent aurait pu être mieux utilisé dans des politiques plus ciblées.

Sur le plan idéologique, sa vision simpliste des rapports entre pays dits développés et pays pauvres a été remise en cause, notamment par les travaux de William Easterly. Dans un livre publié en 2006 au titre explicite Le fardeau de l’homme blanc – l’échec des politiques occidentales d’aide aux pays pauvres, cet économiste américain dénonçait l’inefficacité des politiques d’aide au développement. D’après lui, dans le dernier demi-siècle, les pays riches ont versé 2300 milliards de dollars d’aide au développement – sans réussir à éradiquer la pauvreté. Pire, la plupart des pays anciennement pauvres qui ont réussi à atteindre un haut degré de développement, l’ont fait sans l’apport massif de capitaux étrangers, comme le recommande Sachs. L’irénisme des « planistes » qui pensent pouvoir construire de toutes pièces une « démocratie de marché » de type occidental, est dévastateur : en voulant faire table rase des spécificités économico-culturelles des régions concernées, il détruit les bases même d’une économie durable. L’aide au développement sous forme d’aide monétaire à grande échelle serait donc non seulement inefficace, mais même un frein engluant les pays dans une logique d’assistanat asphyxiante.

Pourtant, il est trop facile de se moquer de l’humanitarisme, de Sachs et de sa naïveté en bandoulière, des sacs de riz sur l’épaule, de l’Occident rongé par le sanglot de l’homme blanc, de la bonne conscience maladroite ou de l’impérialisme déguisé. Reste que l’on ne peut pas, sous peine de renoncer à tout universalisme, ne pas souscrire à l’impératif « an injury to one is an injury to all ». Simone Weil, ressentant dans sa chair la souffrance des damnés de la terre,  s’infligeait des privations alimentaires parce que des Indochinois mourraient de faim. Sans aller à un tel degré d’empathie, on ne peut pas rester indifférent à « toute la misère du monde » même au nom d’un certain pragmatisme politique. Car c’est encore faire le jeu du capitalisme mondialisé que de suivre l’intérêt bien compris plutôt que l’appel de la conscience[1. Je veux rassurer tous ceux qui verraient là un appel à une intervention en Syrie. Là-bas, les enjeux sont bien différents et je m’en tiens à la ligne de Novac Djokovic.]

En matière de justice globale, on ne peut donc pas continuer indéfiniment à mettre dos à dos l’idéaliste et le cynique, le doux rêveur et le pragmatique, le droit-de-l’hommiste et le machiavélique, le pessimiste et l’optimiste.

Une des pistes pour dépasser cette aporie serait peut être de rappeler la distinction que Charles Péguy faisait entre misère et pauvreté : selon lui si la pauvreté sera toujours de ce monde selon la prophétie même du Christ, la misère est un exil qui exclut l’homme qui en souffre de l’humanité même. Ainsi, « Le devoir d’arracher les misérables à la misère et le devoir de répartir également les biens ne sont pas du même ordre : le premier est un devoir d’urgence ; le deuxième est un devoir de convenance ».

L’obsession anti-israélienne de Jacques Weber

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Jacques Weber est un excellent comédien, subtil, élégant. Son jeu est plein de finesse. Il l’est moins dans sa pensée politique. À 13 h 15 dimanche 8 septembre, invité de France 2 par Laurent Delahousse, avec Ségolène Royal pour commenter l’actualité, ses propos lâchés au détour d’un commentaire qui invitait à la complexité ont mis en lumière la doxa enfouie sur les horreurs proche orientales. Avec Edgar Morin pour penseur référent Weber pose de justes questions : où commence la barbarie, quand commence le crime contre l’humanité ? Pourquoi réagir à propos de la Syrie alors que tant d’autres crimes sont commis par ailleurs ? Il questionne : pourquoi rester indifférent entre autres, devant la « grande détresse du peuple de Gaza ». Qu’est ce que cela veut dire ? Quel est le non-dit de cette interpellation ? Après une discussion sur l’usage des gaz tueurs contre les populations syriennes, pourquoi cette mise à niveau avec le sort des palestiniens de Gaza ? Pourquoi ? ça gaze à Gaza ? (Pour faire un calembour à la Libé) On a déjà employé du gaz sarin à Gaza ? Y a-t-on déjà commis des crimes contre l’humanité ? Suivez mon regard. Qui tue qui ? Qui est dans le malheur et qui porte le malheur ? À moins de penser que ce pourrait être le Hamas qui fait le malheur des gazaouis ? Ce renvoi au conflit entre Israël et les Palestiniens, qui glisse de manière subliminale qu’une horreur symétrique est commise à Gaza par Israël, fait partie des petites crapuleries de la pensée la plus communément admise.

Pourquoi Delahousse n’est-il pas intervenu ? Pourquoi n’a-t-il pas questionné Weber sur le sens de cette allusion ? Qui désignait-il ? Qui nommait-il sans le nommer ? Avec Stéphane Hessel comme référent, Ségolène Royal a prétendu penser la politique autrement et agir loin des petites phrases, des minables mesquineries, des petits jeux de pouvoir, de la pensée facile. Comme on aimerait la croire !  ceci près que son mentor moral n’est pas le plus représentatif de ces vertus. Pour penser la complexité du Proche-Orient n’est-il pas temps de changer de logiciel ? Plutôt que de répéter les pires clichés n’est-il pas temps de poser autrement la question du malheur arabe ? Celui-ci est réel. Le malheur syrien est réel, le malheur palestinien est réel, le malheur égyptien est réel. Mais où est la source de ce malheur ? Qu’est ce qu’Israël a à y voir ? Qui humilie qui dans l’histoire arabe ? Est-ce Assad père et fils, Kadhafi, Saddam, Arafat, Morsi ? Est-ce le Hamas, le GIA, le Hezbollah ? Plutôt que de se lamenter sur les mérites défunts des printemps arabes ne faudrait-il pas s’interroger sur le pourquoi de cette régression sans fin ? La dénonciation incantatoire d’Israël comme responsable de tous les maux arabes ne fait qu’enfoncer ce monde dans l’incapacité de penser sa propre histoire et les penseurs complexes de la gauche intellectuelle n’ont fait jusqu’à ce jour qu’y contribuer.

La bonne conscience tuera la gauche aussi sûrement que les Lettres françaises avaient en leur temps condamné Kravtchenko comme agent impérialiste. Cette mécanique est hélas toujours à l’œuvre : le type de facilité intellectuelle, de cliché mensonger, alors que le même Jacques Weber invoque la complexité, la dualité entre les problèmes qui se posent et les délais pour les résoudre, les défis politiques et le souci démocratique pour les vaincre, est au cœur des contradictions les plus intimes de ce type de pensée de gauche. Weber nous souffle sans le nommer, qu’Israël commettrait aussi des crimes ignobles. Ainsi va la télé, passe le temps de parole, le petit poison se diffuse… Faut-il s’habituer à ces perfidies ? Citons Péguy, il savait les reconnaître : « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée. »[1. Œuvres en prose, 1909-1914, Charles Péguy, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1959, p. 1397.]

 

Égypte : cinquante nuances de vert

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Les militaires ou les barbus : pour la plupart des commentateurs, cette équation implacable décrit le piège dans lequel est enfermée l’Égypte d’aujourd’hui, comme l’était l’Algérie de 1991. La réalité, derrière la répression meurtrière et la persécution des Frères égyptiens, c’est que jamais les partisans de l’ordre vert et ceux de l’ordre kaki n’ont été aussi proches idéologiquement. Toute la question est de savoir s’ils peuvent s’arranger politiquement.

Il est vrai que le coup d’État militaire qui a mis fin (ou prétendu le faire) aux trente mois d’agitation qui ont suivi le « Printemps arabe » de la place Tahrir donne un sentiment de déjà-vu : des islamistes élus légalement, sinon démocratiquement, sont soupçonnés (en Algérie), ou convaincus (en Égypte), de menacer les libertés ; l’armée, répondant à l’appel plus ou moins spontané du peuple, intervient pour les sauver. En somme la « démocratie » (ou ce qui en tient lieu) amène au pouvoir des ennemis de la démocratie, finalement exclus par des démocrates qui usent de la force et de l’arbitraire. Ainsi formulée, l’équation a certes le mérite de se conformer à nos catégories et représentations. L’ennui, c’est qu’elle n’a pas de solution.

Il nous faut changer de lunettes pour voir ce qu’il y a d’inédit dans la situation. Il ne s’agit pas, pour les Égyptiens, de choisir entre Dieu et l’armée, mais d’organiser le partage du pouvoir entre les deux – ce qui revient dans les faits à décider qui est autorisé à incarner l’un et l’autre. Les images de conflit sanglant, voire de guerre civile, qui défilent sur nos écrans ne racontent pas un nouvel épisode de la lutte entre Lumières et obscurantisme, ni même entre laïcité et théocratie. Pour le comprendre, il faut se pencher sur l’actuel homme fort du pays, le général Abdel Fattah Al-Sissi. En commençant par rappeler que c’est Mohamed Morsi qui l’a fait roi.

Il y a un peu plus d’un an, lorsque Morsi s’est senti assez fort pour arracher le pouvoir à l’armée en limogeant le vieux maréchal Tantawi, il a personnellement choisi Al-Sissi, dont le profil réunissait plusieurs atouts pour le pouvoir issu des Frères musulmans. Le premier était sa position relativement subalterne au sein du Conseil suprême des forces armées qui a fait office de gouvernement de transition après la chute de Moubarak. À 57 ans, Al-Sissi était le plus jeune (et le plus récent) membre de la puissante institution, et aussi l’un des rares qui, n’ayant pas participé à la guerre de 1973, ne pouvait jouer les héros de guerre. Pour parfaire le tableau, le général jouissait d’une réputation de musulman pieux, ayant l’habitude de parsemer sa conversation de références coraniques, son épouse respectant un code vestimentaire religieux très strict.[access capability= »lire_inedits »]

L’histoire regorge de scénarios de ce genre, où le pouvoir de transition est confié soit au plus incompétent, soit à celui que l’ensemble des prétendants estiment le moins menaçant. En 1795, Barras voyait le jeune général de brigade Bonaparte comme un officier compétent, docile et idéologiquement irréprochable, dénué d’ambition personnelle et de charisme excessif – contrairement aux Hoche, Moreau ou Pichegru. Comme l’homme-qui-se-croyait-fort du Directoire, le président égyptien déchu pensait certainement avoir trouvé en la personne d’Al-Sissi le « sabre » idéal.
Certes, il est un peu tôt pour le comparer à Bonaparte. Mais derrière sa modestie de façade, le général quinquagénaire s’imagine – et se prépare peut-être – un grand destin. À peine le gouvernement d’après-putsch formé, Al-Sissi a laissé entendre que rien ne l’empêcherait de briguer la présidence de la République (tout en s’engageant à quitter l’armée s’il y parvenait). Peu après, on trouvait sur YouTube une vidéo chantant ses louanges et celles de l’armée, tandis que les manifestants anti-Morsi brandissaient son portrait officiel.

Reste à savoir quelle vision politique entend servir cette ambition. Dans un article remarqué de la revue américaine Foreign Affairs[1. « Sissi’s Islamist Agenda For Egypt, The General’s radical Political Vision », Foreign affairs, 28 juillet 2013.], l’historien Robert Springborg, spécialiste de l’Égypte, avance une thèse intéressante. Selon lui, tout en veillant jalousement sur leur statut de tuteur de l’État, donc sur leur rôle prépondérant dans la conduite des affaires publiques, l’armée égyptienne et son état-major se sont écartés de la voie nationaliste et vaguement laïque tracée par Nasser, Sadate et Moubarak. Al-Sissi est idéologiquement et culturellement plus proche de Mohamed Morsi que du maréchal Tantawi. Là encore, il existe un précédent français : les bouleversements qu’ont connus l’armée égyptienne et son corps d’officiers ces dernières décennies rappellent ceux qui ont secoué l’armée française au cours du XIXe siècle, lorsque l’anticléricalisme et le jacobinisme viscéraux hérités de la Révolution cédèrent la place à un retour progressif de la hiérarchie militaire au catholicisme et aux idées conservatrices.

Il est particulièrement instructif, à cet égard, de lire le mémoire rédigé par Al-Sissi en 2006, lors de son séjour à l’Army War College aux États-Unis. Ce texte se veut clairement islamo-compatible. Pour l’homme qui apparaît aujourd’hui comme l’ennemi mortel des Frères musulmans, le rôle prépondérant de l’islam dans la culture égyptienne et la nécessité d’y arrimer les institutions de la cité constituent le point de départ de toute réflexion politique. « La Constitution, constate Al-Sissi, doit intégrer et codifier les principaux principes de la religion musulmane […] la démocratie doit être fondée sur les croyances islamiques. » S’il avait été pharmacien, ingénieur, médecin ou avocat, il est probable qu’Al-Sissi aurait milité chez les Frères et qu’il manifesterait, ces jours-ci, contre la destitution de Mohamed Morsi. S’il a décidé de renverser Morsi, puis de l’arrêter, ce n’est pas parce que celui-ci est islamiste mais parce qu’il le tient pour un piètre chef d’État dont l’action a affaibli l’Égypte et menacé son unité.

Que faut-il en conclure ? Selon Springborg, Al-Sissi n’est pas l’homme de la transition démocratique, mais celui qui acclimatera en Égypte le modèle pakistanais élaboré à la fin des années 1970 par le général Muhammad Zia Ul-Haq. Arrivé au pouvoir par un coup d’État, il avait mené une politique d’islamisation profonde de l’État et de la société[2. 2. On pourrait également évoquer l’exemple de Boumédiène, en Algérie, qui a donné son feu vert à l’islamisation de la société pourvu que le pouvoir politique et économique reste à l’armée.]. À en juger par le chaos indescriptible qui règne au Pakistan islamisé et par la menace qu’il représente pour la région et pour le monde, la thèse de Springborg est pour le moins décourageante. Toutefois, l’historien surestime sans doute le poids de l’idéologie et des convictions politiques dans l’abandon, par l’élite militaire égyptienne, du nationalisme post-nassérien. On peut toujours déplorer que, dans la synthèse islamo-nationaliste esquissée par Al-Sissi, la composante islamique ait un poids excessif – de même qu’il est bien dommage que l’Égypte ne soit pas l’Angleterre. Mais la politique, de préférence, doit avoir partie liée avec le réel et cette analyse a au moins le mérite de la lucidité. En 2006, il estimait peu probable que la démocratie dans le monde arabe pût se calquer sur le modèle occidental laïque et libéral. Les événements ont pour le moins confirmé ce pronostic. Al-Sissi n’est pas un doctrinaire. Certainement croyant et très pieux en privé, il n’en est pas moins d’abord un politique. Et il sait qu’il serait suicidaire de prétendre gouverner l’Égypte (et la plupart des pays arabes ou musulmans) en faisant abstraction de toute référence à l’islam.

Dans ces conditions, l’Égypte est peut-être le théâtre d’un tournant historique qui, après l’abandon de la troisième et dernière grande promesse faite aux peuples arabes, ouvrirait la voie à une synthèse jusque-là inédite. Au cours du siècle écoulé, l’avenir radieux a successivement pris les visages de la modernité occidentale, du nationalisme progressiste et de l’islamisme. Les puissances coloniales ont proposé les mœurs et les valeurs de l’Occident en modèle à l’élite des colonisés avant de leur fermer la porte au nez. Entre 1945 et 1970, de l’Algérie à l’Irak en passant par la Libye, la Tunisie et l’Égypte, les élites indépendantistes (qui étaient souvent les mêmes) ont instauré leur mainmise sur les nouveaux États, où d’anciens officiers et fonctionnaires subalternes pouvaient devenir généraux, ministres, ambassadeurs et présidents. Tout en maniant l’imaginaire progressiste, selon lequel les idées, techniques et institutions du colonisateur devaient être retournés contre lui pour le profit des masses. La faillite de ces régimes nationalistes devenus des oligarchies corrompues a fait le lit de l’islamisme, dernier espoir d’une vie meilleure.

Pour les islamistes, tous les malheurs venaient précisément de la volonté des dirigeants arabes de singer l’Occident, au détriment de la véritable identité des musulmans. « L’islam est la solution ! », proclamait Hassan Al-Banna, fondateur des Frères musulmans. Le coup d’État du 3 juillet, soutenu par un très grand nombre d’Égyptiens, prouve que la voie tracée par Al-Banna et ses disciples est, elle aussi, une impasse. À défaut de proposer une quatrième grande promesse affublée d’« isme », les Égyptiens sont peut-être en train d’inventer une formule moins flamboyante mais plus pragmatique. Certes, et ils le savent, l’islam n’est pas la solution. Mais que cela nous plaise ou non, il n’y aura pas en Égypte, en tout cas dans un avenir prévisible, de solution sans l’islam.[/access]

*Photo : sierragoddess.