« Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous » assure Jésus dans l’évangile (Mathieu 26 :11). L’économiste américain Jeffrey Sachs, peu connu chez nous mais pesant dans le débat idéologique mondial (seul universitaire à être régulièrement cité dans le classement Time magazine des personnes les plus influentes du monde), a fait de sa vie une insurrection contre cette parole réaliste du Christ. Auteur d’un best-seller en 2005 La fin de la pauvreté, il n’a qu’un objectif : éradiquer les pauvres de la planète. Sa biographie par Nina Munks vient de sortir aux Etats-Unis : explicitement titrée L’idéaliste, elle retrace le parcours pavé de bonnes intentions de cet homme charismatique aux ambitions humanistes démesurées. L’idée de Sachs est (trop) simple : les pays pauvres sont pris dans une « trappe à pauvreté » (pour des raisons diverses et pas toujours très explicitées : pour l’Afrique, il s’agirait tout simplement d’un « problème de latitude») de laquelle ils ne sauraient sortir sans une aide étrangère à grande échelle. En gros, il suffirait de donner un « coup de pouce » économique (big push) pour les aider à rejoindre le giron des pays développés. Cet adepte de la « thérapie de choc » qu’il a notamment fait appliquer en Russie en 1991 pour lui faire prendre le chemin vertueux de la croissance capitaliste, pense qu’il suffit de créer un élan, à coup de dollars et de planifications stratégiques décrétées par des experts FMIstes ou OMCocrates, pour mettre les pays pauvres sur les rails du marché. En mettant le paquet, on pourrait faire disparaitre les pauvres (= les 1.1 milliard de personnes vivant avec moins d’un dollar par jour)  du monde entier d’ici à 20 ans. Un programme somme toute assez tautologique : pour rendre les pauvres moins pauvres, il faut les rendre riches.

En 2005, il décide de mettre en pratique ses théories en créant le programme des Millenium Village : il s’agit d’une poignée de villages sahariens où il a imposé une série d’interventions dans l’agriculture, la santé, l’éducation. Evidement, ça a plutôt bien marché : quand on injecte des millions de dollars dans des villages africains isolés, ils ne peuvent que s’en porter mieux (ricaneront les cyniques).

Certes, une partie de l’aide humanitaire a été très efficace, comme la distribution d’insecticides, qui a permis de réduire durablement la malaria. Mais d’autres choix ont été largement contestés, et Sachs a été abondamment critiqué par ses collègues qui fustigent sa naïveté ou pire, un impérialisme ethnocentré dissimulé sous des oripeaux humanitaires. Ainsi beaucoup ont critiqué le coût très élevé de son projet (120 millions de dollars), arguant que cet argent aurait pu être mieux utilisé dans des politiques plus ciblées.

Sur le plan idéologique, sa vision simpliste des rapports entre pays dits développés et pays pauvres a été remise en cause, notamment par les travaux de William Easterly. Dans un livre publié en 2006 au titre explicite Le fardeau de l’homme blanc – l’échec des politiques occidentales d’aide aux pays pauvres, cet économiste américain dénonçait l’inefficacité des politiques d’aide au développement. D’après lui, dans le dernier demi-siècle, les pays riches ont versé 2300 milliards de dollars d’aide au développement – sans réussir à éradiquer la pauvreté. Pire, la plupart des pays anciennement pauvres qui ont réussi à atteindre un haut degré de développement, l’ont fait sans l’apport massif de capitaux étrangers, comme le recommande Sachs. L’irénisme des « planistes » qui pensent pouvoir construire de toutes pièces une « démocratie de marché » de type occidental, est dévastateur : en voulant faire table rase des spécificités économico-culturelles des régions concernées, il détruit les bases même d’une économie durable. L’aide au développement sous forme d’aide monétaire à grande échelle serait donc non seulement inefficace, mais même un frein engluant les pays dans une logique d’assistanat asphyxiante.

Pourtant, il est trop facile de se moquer de l’humanitarisme, de Sachs et de sa naïveté en bandoulière, des sacs de riz sur l’épaule, de l’Occident rongé par le sanglot de l’homme blanc, de la bonne conscience maladroite ou de l’impérialisme déguisé. Reste que l’on ne peut pas, sous peine de renoncer à tout universalisme, ne pas souscrire à l’impératif « an injury to one is an injury to all ». Simone Weil, ressentant dans sa chair la souffrance des damnés de la terre,  s’infligeait des privations alimentaires parce que des Indochinois mourraient de faim. Sans aller à un tel degré d’empathie, on ne peut pas rester indifférent à « toute la misère du monde » même au nom d’un certain pragmatisme politique. Car c’est encore faire le jeu du capitalisme mondialisé que de suivre l’intérêt bien compris plutôt que l’appel de la conscience[1. Je veux rassurer tous ceux qui verraient là un appel à une intervention en Syrie. Là-bas, les enjeux sont bien différents et je m’en tiens à la ligne de Novac Djokovic.]

En matière de justice globale, on ne peut donc pas continuer indéfiniment à mettre dos à dos l’idéaliste et le cynique, le doux rêveur et le pragmatique, le droit-de-l’hommiste et le machiavélique, le pessimiste et l’optimiste.

Une des pistes pour dépasser cette aporie serait peut être de rappeler la distinction que Charles Péguy faisait entre misère et pauvreté : selon lui si la pauvreté sera toujours de ce monde selon la prophétie même du Christ, la misère est un exil qui exclut l’homme qui en souffre de l’humanité même. Ainsi, « Le devoir d’arracher les misérables à la misère et le devoir de répartir également les biens ne sont pas du même ordre : le premier est un devoir d’urgence ; le deuxième est un devoir de convenance ».

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