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Égypte : cinquante nuances de vert

Égypte : cinquante nuances de vert

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Les militaires ou les barbus : pour la plupart des commentateurs, cette équation implacable décrit le piège dans lequel est enfermée l’Égypte d’aujourd’hui, comme l’était l’Algérie de 1991. La réalité, derrière la répression meurtrière et la persécution des Frères égyptiens, c’est que jamais les partisans de l’ordre vert et ceux de l’ordre kaki n’ont été aussi proches idéologiquement. Toute la question est de savoir s’ils peuvent s’arranger politiquement.

Il est vrai que le coup d’État militaire qui a mis fin (ou prétendu le faire) aux trente mois d’agitation qui ont suivi le « Printemps arabe » de la place Tahrir donne un sentiment de déjà-vu : des islamistes élus légalement, sinon démocratiquement, sont soupçonnés (en Algérie), ou convaincus (en Égypte), de menacer les libertés ; l’armée, répondant à l’appel plus ou moins spontané du peuple, intervient pour les sauver. En somme la « démocratie » (ou ce qui en tient lieu) amène au pouvoir des ennemis de la démocratie, finalement exclus par des démocrates qui usent de la force et de l’arbitraire. Ainsi formulée, l’équation a certes le mérite de se conformer à nos catégories et représentations. L’ennui, c’est qu’elle n’a pas de solution.

Il nous faut changer de lunettes pour voir ce qu’il y a d’inédit dans la situation. Il ne s’agit pas, pour les Égyptiens, de choisir entre Dieu et l’armée, mais d’organiser le partage du pouvoir entre les deux – ce qui revient dans les faits à décider qui est autorisé à incarner l’un et l’autre. Les images de conflit sanglant, voire de guerre civile, qui défilent sur nos écrans ne racontent pas un nouvel épisode de la lutte entre Lumières et obscurantisme, ni même entre laïcité et théocratie. Pour le comprendre, il faut se pencher sur l’actuel homme fort du pays, le général Abdel Fattah Al-Sissi. En commençant par rappeler que c’est Mohamed Morsi qui l’a fait roi.

Il y a un peu plus d’un an, lorsque Morsi s’est senti assez fort pour arracher le pouvoir à l’armée en limogeant le vieux maréchal Tantawi, il a personnellement choisi Al-Sissi, dont le profil réunissait plusieurs atouts pour le pouvoir issu des Frères musulmans. Le premier était sa position relativement subalterne au sein du Conseil suprême des forces armées qui a fait office de gouvernement de transition après la chute de Moubarak. À 57 ans, Al-Sissi était le plus jeune (et le plus récent) membre de la puissante institution, et aussi l’un des rares qui, n’ayant pas participé à la guerre de 1973, ne pouvait jouer les héros de guerre. Pour parfaire le tableau, le général jouissait d’une réputation de musulman pieux, ayant l’habitude de parsemer sa conversation de références coraniques, son épouse respectant un code vestimentaire religieux très strict.[access capability=”lire_inedits”]

L’histoire regorge de scénarios de ce genre, où le pouvoir de transition est confié soit au plus incompétent, soit à celui que l’ensemble des prétendants estiment le moins menaçant. En 1795, Barras voyait le jeune général de brigade Bonaparte comme un officier compétent, docile et idéologiquement irréprochable, dénué d’ambition personnelle et de charisme excessif – contrairement aux Hoche, Moreau ou Pichegru. Comme l’homme-qui-se-croyait-fort du Directoire, le président égyptien déchu pensait certainement avoir trouvé en la personne d’Al-Sissi le « sabre » idéal.
Certes, il est un peu tôt pour le comparer à Bonaparte. Mais derrière sa modestie de façade, le général quinquagénaire s’imagine – et se prépare peut-être – un grand destin. À peine le gouvernement d’après-putsch formé, Al-Sissi a laissé entendre que rien ne l’empêcherait de briguer la présidence de la République (tout en s’engageant à quitter l’armée s’il y parvenait). Peu après, on trouvait sur YouTube une vidéo chantant ses louanges et celles de l’armée, tandis que les manifestants anti-Morsi brandissaient son portrait officiel.

Reste à savoir quelle vision politique entend servir cette ambition. Dans un article remarqué de la revue américaine Foreign Affairs[1. « Sissi’s Islamist Agenda For Egypt, The General’s radical Political Vision », Foreign affairs, 28 juillet 2013.], l’historien Robert Springborg, spécialiste de l’Égypte, avance une thèse intéressante. Selon lui, tout en veillant jalousement sur leur statut de tuteur de l’État, donc sur leur rôle prépondérant dans la conduite des affaires publiques, l’armée égyptienne et son état-major se sont écartés de la voie nationaliste et vaguement laïque tracée par Nasser, Sadate et Moubarak. Al-Sissi est idéologiquement et culturellement plus proche de Mohamed Morsi que du maréchal Tantawi. Là encore, il existe un précédent français : les bouleversements qu’ont connus l’armée égyptienne et son corps d’officiers ces dernières décennies rappellent ceux qui ont secoué l’armée française au cours du XIXe siècle, lorsque l’anticléricalisme et le jacobinisme viscéraux hérités de la Révolution cédèrent la place à un retour progressif de la hiérarchie militaire au catholicisme et aux idées conservatrices.

Il est particulièrement instructif, à cet égard, de lire le mémoire rédigé par Al-Sissi en 2006, lors de son séjour à l’Army War College aux États-Unis. Ce texte se veut clairement islamo-compatible. Pour l’homme qui apparaît aujourd’hui comme l’ennemi mortel des Frères musulmans, le rôle prépondérant de l’islam dans la culture égyptienne et la nécessité d’y arrimer les institutions de la cité constituent le point de départ de toute réflexion politique. « La Constitution, constate Al-Sissi, doit intégrer et codifier les principaux principes de la religion musulmane […] la démocratie doit être fondée sur les croyances islamiques. » S’il avait été pharmacien, ingénieur, médecin ou avocat, il est probable qu’Al-Sissi aurait milité chez les Frères et qu’il manifesterait, ces jours-ci, contre la destitution de Mohamed Morsi. S’il a décidé de renverser Morsi, puis de l’arrêter, ce n’est pas parce que celui-ci est islamiste mais parce qu’il le tient pour un piètre chef d’État dont l’action a affaibli l’Égypte et menacé son unité.

Que faut-il en conclure ? Selon Springborg, Al-Sissi n’est pas l’homme de la transition démocratique, mais celui qui acclimatera en Égypte le modèle pakistanais élaboré à la fin des années 1970 par le général Muhammad Zia Ul-Haq. Arrivé au pouvoir par un coup d’État, il avait mené une politique d’islamisation profonde de l’État et de la société[2. 2. On pourrait également évoquer l’exemple de Boumédiène, en Algérie, qui a donné son feu vert à l’islamisation de la société pourvu que le pouvoir politique et économique reste à l’armée.]. À en juger par le chaos indescriptible qui règne au Pakistan islamisé et par la menace qu’il représente pour la région et pour le monde, la thèse de Springborg est pour le moins décourageante. Toutefois, l’historien surestime sans doute le poids de l’idéologie et des convictions politiques dans l’abandon, par l’élite militaire égyptienne, du nationalisme post-nassérien. On peut toujours déplorer que, dans la synthèse islamo-nationaliste esquissée par Al-Sissi, la composante islamique ait un poids excessif – de même qu’il est bien dommage que l’Égypte ne soit pas l’Angleterre. Mais la politique, de préférence, doit avoir partie liée avec le réel et cette analyse a au moins le mérite de la lucidité. En 2006, il estimait peu probable que la démocratie dans le monde arabe pût se calquer sur le modèle occidental laïque et libéral. Les événements ont pour le moins confirmé ce pronostic. Al-Sissi n’est pas un doctrinaire. Certainement croyant et très pieux en privé, il n’en est pas moins d’abord un politique. Et il sait qu’il serait suicidaire de prétendre gouverner l’Égypte (et la plupart des pays arabes ou musulmans) en faisant abstraction de toute référence à l’islam.

Dans ces conditions, l’Égypte est peut-être le théâtre d’un tournant historique qui, après l’abandon de la troisième et dernière grande promesse faite aux peuples arabes, ouvrirait la voie à une synthèse jusque-là inédite. Au cours du siècle écoulé, l’avenir radieux a successivement pris les visages de la modernité occidentale, du nationalisme progressiste et de l’islamisme. Les puissances coloniales ont proposé les mœurs et les valeurs de l’Occident en modèle à l’élite des colonisés avant de leur fermer la porte au nez. Entre 1945 et 1970, de l’Algérie à l’Irak en passant par la Libye, la Tunisie et l’Égypte, les élites indépendantistes (qui étaient souvent les mêmes) ont instauré leur mainmise sur les nouveaux États, où d’anciens officiers et fonctionnaires subalternes pouvaient devenir généraux, ministres, ambassadeurs et présidents. Tout en maniant l’imaginaire progressiste, selon lequel les idées, techniques et institutions du colonisateur devaient être retournés contre lui pour le profit des masses. La faillite de ces régimes nationalistes devenus des oligarchies corrompues a fait le lit de l’islamisme, dernier espoir d’une vie meilleure.

Pour les islamistes, tous les malheurs venaient précisément de la volonté des dirigeants arabes de singer l’Occident, au détriment de la véritable identité des musulmans. « L’islam est la solution ! », proclamait Hassan Al-Banna, fondateur des Frères musulmans. Le coup d’État du 3 juillet, soutenu par un très grand nombre d’Égyptiens, prouve que la voie tracée par Al-Banna et ses disciples est, elle aussi, une impasse. À défaut de proposer une quatrième grande promesse affublée d’« isme », les Égyptiens sont peut-être en train d’inventer une formule moins flamboyante mais plus pragmatique. Certes, et ils le savent, l’islam n’est pas la solution. Mais que cela nous plaise ou non, il n’y aura pas en Égypte, en tout cas dans un avenir prévisible, de solution sans l’islam.[/access]

*Photo : sierragoddess.

Septembre 2013 #5

Article extrait du Magazine Causeur


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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