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Réforme Peillon : la déscolarisation de l’école

vincent peillon rythmes scolaires

L’école française est déjà bien malade de ses réformes passées, mais de celle-ci, elle ne pourra sans doute pas se remettre.

La réforme dite des rythmes scolaires est rejetée massivement par les parents, les enseignants en poste et les élus locaux, de droite comme de gauche. Avec raison.

La responsabilité individuelle du ministre est mise en avant, son passage en force, la forme brutale et improvisée, trop rapide, le manque de financement… On lui demande de lever le pied, de donner des délais, de mieux financer. Mais personne, ni les syndicats qui en sont les inspirateurs, ni les politiques qui soutiennent ce ministre-ci ou bien son prédécesseur qui préparait la même réforme, n’en tire la conclusion qui s’impose : le retrait de ce texte calamiteux.

Au-delà de la forme, bâclée et brouillonne, c’est le fond de cette réforme qui la rend impossible : cette réforme scolaire lutte contre l’école elle-même.

En effet, et je ne sais pas si le ministre en a même conscience, cette réforme s’attaque de front à l’Instruction. Elle prétend remplacer les sages et patientes heures de lecture et de calcul par des « ateliers » d’activités de colonies de vacances, ou bien de didactique municipale sur le tri des déchets. Tous les décideurs ont semblé penser, une fois de plus, que n’importe quelle activité ludique, n’importe quel parc de loisirs, apporterait plus de bonheur, et donc plus de progrès intellectuel et moral à l’ « Enfant ». L’école scolaire, le temps exigeant qu’on y passe, et leur cortège de lectures, de dictées, de tables de multiplication, et même de notes quelquefois sévères, seraient directement la cause de l’ « Échec Scolaire ». Un peu comme si le dentiste était la cause des caries. Alors, depuis quarante ans maintenant, tout le personnel non enseignant du ministère et de ses syndicats, tous les idéologues de l’éducation, les pédagogues et les sociologues, et finalement les enseignants en poste plus ou moins persuadés par leur propagande, tout le monde essaie, sans en avoir vraiment conscience, de supprimer l’école dans l’école. C’est  la quadrature du cercle. Imaginez un terrain de foot où personne n’a plus vraiment le droit de marquer des buts … Eh, bien c’est l’école d’aujourd’hui, prônée sans dictées, sans lecture alphabétique, sans écriture des lettres en maternelle, sans notes, sans calcul mental … Toutes activités scolaires que beaucoup d’enseignants ont pratiqué malgré tout, parce que c’est tout simplement le plus nécessaire et le plus simple …

Et voici que tout à coup, parce que les enseignants n’étaient pas encore assez ludiques, on charge des animateurs plus ou moins dévoués, de pratiquer à leur place, aux heures scolaires de l’an dernier, dans les classes, en en chassant le maître qui y restait pour préparer l’école du lendemain, des « ateliers » d’art de rue ou d’autres activités hurlantes et débridées, aux dépens des bibliothèques, affichages, coins-sciences et autres coins-lecture si soigneusement fabriqués par les instituteurs. C’est une sorte de Disneyland pauvrement improvisé qui entendrait dépasser Marcel Camus.

Les animateurs sont débordés, les enfants sont exténués de bruit et d’excitation stérile, les enseignants se sentent « virés » de leur classe et de leur légitimité, leurs élèves sont devenus encore plus incontrôlables et les petits de maternelle souffrent très évidemment. Les directeurs d’école passent des heures à l’organisation de listes et d’appels tellement infinis qu’il n’est pas rare qu’une petite fille ou deux soient relâchées à la rue par accident ; quand cette remise à la rue n’est pas directement imposée aux parents même pas rentrés du travail … Les parents affolés courent de-ci, de-là, après des enfants aux horaires scolaires variables ; ils essaient de trouver des arrangements impossibles avec leurs employeurs … Certains –en particulier des enseignants-parents-, cherchent déjà une école privée qui pourrait échapper à ces rythmes infernaux. Et tout ceci pour un coût supplémentaire très lourd, qui sera à terme entièrement à la charge des communes ?

C’est une gabegie, un cirque dangereux et insensé, organisé par idéologie, seulement pour soutenir un ministre qui n’a absolument aucune idée des besoins réels des écoles, qui n’a aucune analyse de ce qui s’y passe, qui a même baptisé « refondation » sa médiocre loi de continuation de ce que l’Éducation Nationale subit de pire depuis quarante ans : la dé-scolarisation de l’école.

Il ne suffit pas d’être socialiste pour réussir à faire tourner cette maison du diable qu’est devenue l’Education Nationale. Il y faut une analyse réaliste et un projet de remise au travail efficace, qui de toute évidence manquent à ce ministre-ci comme elles manquaient à son prédécesseur.

L’Ecole Française n’a pas besoin de réformes sans buts, elle a besoin, grand besoin, urgent besoin, de méthodes de lecture alphabétiques, de calcul mental et de dictées, d’écriture des lettres une à une en maternelle … et d’une méthode générale de recherche d’efficacité qui ne peut passer que par la responsabilisation individuelle –et la liberté pédagogique qui va avec– de chaque enseignant, et plus encore de chaque directeur d’école. Il faut réhabiliter l’Instruction Publique, avant que l’Éducation Nationale ne la vide de son sang. Il faut retirer ce texte. Les considérations politiciennes, les carrières politiques, ou les blessures d’amour-propre ministériel ne pèsent rien devant l’intérêt de nos enfants. Abroger, retirer, annuler, sortir de ce bourbier … Voilà ce qu’il faut faire maintenant, le plus proprement possible.

*Photo: G. Varela/20 Minutes/SIPA 00666461_000021

Le choc des multiculturalismes

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multiculturalisme republique communaute

Au début du siècle dernier, Léon Blum défendait la colonisation en invoquant « le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture »[1. Discours du 9 juillet 1925 à la Chambre des députés.], quand son ennemi invétéré, le député d’Action française Léon Daudet, ironisait sur le fardeau de l’homme blanc : « Il est comique de songer que les colonisateurs prétendent apporter le progrès à des populations raffinées, comme celles de l’Indochine par exemple, où les usages de politesse sont infiniment supérieurs à ceux de l’Occident… »[2. Le Stupide XIXe siècle, 1922. Merci à Olivier François d’avoir exhumé cette pépite.]

Aujourd’hui comme hier, on perdrait son latin à démêler des positions de droite et de gauche face à la sacrosainte « diversité » culturelle du monde, dont la société française est désormais le reflet.[access capability= »lire_inedits »] Entre les multiculti purs et durs et les républicains radicaux, il y a une troisième voie, qui permet de concilier les contraires. Pour y voir plus clair, il faut passer en revue les forces intellectuelles en présence.

Le multiculturalisme politique a rarement le triomphe modeste : la reconnaissance institutionnelle accordée à une communauté – régionale, religieuse, ethnique, sexuelle – ne met pas fin aux revendications mais, bien au contraire, appelle de nouvelles demandes d’extension immédiate des « droits ». « Horreur, malheur, communautarisme ! », se désolent en écho les républicains ulcérés ou angoissés par les progrès incessants de l’hydre multicu et de son cortège de passe-droits identitaires.

Sous les cieux français, la passion pour l’égalité nourrit en effet un certain culte de l’unité nationale, que la Révolution française a radicalisé en interdisant toute corporation, association et autre sous-groupe menaçant l’indivisibilité du corps politique (loi Le Chapelier, 1791). Des figures intellectuelles aussi estimables qu’Alain Finkielkraut, Régis Debray, Max Gallo et Dominique Schnapper entretiennent le mythe républicain d’une communauté des citoyens dépassant les allégeances spirituelles et philosophiques des individus qui la composent. Dans l’imaginaire républicain, les membres de la communauté politique cantonnent l’expression de leur appartenance ethnique ou culturelle à la sphère privée. D’où l’interdiction du port du voile à l’école, ou encore le refus de ratifier la Charte européenne des langues régionales, deux articles logiquement placés en tête de gondole par le camp d’en face au nom du droit à la différence, voire du sens de l’Histoire, supposé, selon certains, déboucher sur le dépérissement ultime de la différence sous la forme du métissage généralisé.

Pour pimenter le tout, il existe aux marges – pour l’instant – du débat public un troisième camp qui se veut à la fois républicain et multiculturaliste. Certains universitaires osent même se dire multiculturalistes parce que républicains. Ainsi de Sophie Guérard de Latour, brillante exégète des néo-républicains anglo-saxons Skinner, Pocock et Pettit, lesquels se réclament bien plus de Machiavel que de Michelet.

À rebours des libéraux, la grande famille des républicains ne postule pas l’existence d’un individu désincarné qui chercherait une définition neutre de la Justice, indépendamment de ses options philosophiques ou spirituelles.

Mais les républicains civiques français et les néo-républicains à la Philip Pettit se querellent sur les voies de l’insertion du citoyen dans la République. Les premiers promeuvent l’assimilation du legs culturel et historique de la nation par l’individu et tentent de conjurer  d’éventuels périls « communautaristes ». Philip Pettit ,et ses émules considèrent au contraire que la République devrait donner vie à ses principes fondateurs que sont la liberté et l’égalité en offrant aux citoyens la possibilité de traduire leurs revendications catégorielles en demandes politiques. Pour Sophie Guérard de Latour[3. Sophie Guérard de Latour, « Le multiculturalisme, un projet républicain ? », Congrès de l’AFSP, 2013.], s’il est légitime de s’émouvoir du port du voile à l’école au nom d’idéaux politiques tels que la liberté de conscience et l’égalité entre les sexes, cantonner la lutte contre le sexisme à ses manifestations musulmanes stigmatiserait injustement une minorité. Comme quoi, les républicains multicu sont surtout multicu !

S’il est des républicains bizarres, il y a aussi des dissidents dans la galaxie multicu. Ainsi, ceux qu’on appelle en Amérique du Nord « communautariens » présument que l’individu se construit en se prononçant sur une définition du Bien en fonction des croyances et convictions qui font pleinement partie de son identité. En clair, une démocratie raisonnable ne demande pas à un maire catholique pratiquant de célébrer un mariage homosexuel, ou à un procureur abolitionniste de requérir la peine de mort. Les communautariens veillent néanmoins à éviter la dérive d’une assignation identitaire du citoyen enfermé dans « sa » communauté. « Le droit à la différence n’est pas le devoir d’appartenance », explique l’intellectuel antilibéral Alain de Benoist[4. Figure tutélaire du Grece et de la Nouvelle Droite dans les années post-1968. Il est progressivement passé de l’ethnodifférentialisme au multiculturalisme. Les citations sont extraites d’un entretien avec votre serviteur.]. « Chaque sujet a droit à sa culture, aucune culture n’a de droit sur le sujet », renchérit- il en citant le régionaliste occitan Robert Lafont.

Pour ma part, je pense avec Charles Taylor et Willy Kimlicka[5. Nés respectivement en 1931 et 1962, ces deux philosophes canadiens s’appliquent à théoriser les droits des minorités culturelles sans remettre en cause les libertés fondamentales de l’individu.] que le groupe culturel peut être un instrument d’émancipation de l’individu. À la condition expresse qu’une loi unique s’applique à l’ensemble des citoyens.

Les accommodements raisonnables ne valent que s’ils sont réellement raisonnables : l’égalité reste première, et le principe de différence second. Que des étudiantes majeures portent le voile à la fac ne me dérange pas. La burqa, elle, est déraisonnable parce que dépersonnalisante, et doit donc rester interdite dans l’espace public.

Aujourd’hui, la question est sans doute moins celle du cadre – républicain pondéré ou multiculturaliste négocié – que de ce qu’il est supposé encadrer. À l’heure où plus rien ne semble cimenter notre société, hormis nos droits fondamentaux, existe-t-il encore une culture majoritaire que nous devrions, au choix, imposer ou faire cohabiter avec les identités minoritaires ? Le communautarisme catholique, que l’on a vu émerger pendant la Manif pour tous, tente de combler ce vide intersidéral, mais la question reste entière. Après tout, qu’importe le flacon, si nous retrouvons une certaine ivresse collective…[/access]

*Photo : Singapore Youth Olympic Games 2010.

Commentaires déplacés sur une récente expulsion

Léonarda n’est pas Anne Frank.
Hollande n’est pas Pétain.
Valls n’est pas Bousquet.
Par contre, ceux qui parlent de rafles sont ignorants ou ignobles.
Les lycéens, eux au moins, ont une excuse : il fait un temps à manif, juste avant les vacances, et sous la gauche les prétextes se font rares.
Mais les adultes qui crient au nazisme, savent-ils qu’ils banalisent la déportation vers la mort ?

L’homme, cette brute

fessee homme genre

Un homme a été condamné par la cour d’assises du Val-de-Marne à trois ans de prison ferme pour avoir violé son épouse. Un autre à 500 euros d’amendes, et 150 euros de dommages à la mère pour préjudice moral, parce qu’il avait fessé cul nu son fils de neuf ans dans la rue.

Épisodes répréhensible pour le premier, anecdotique pour le second, ils révèlent bien entendu la lutte continue de cette société contre le pouvoir brutal, forcément brutal, de l’homme en tant que vir. Cela est connu.

Mais plus profondément, plus gravement peut-être ils signent la mort du féminisme première manière, celui qui comptait faire des femmes – voire des enfants – des hommes comme les autres. Que nous dit par exemple cette pauvre épouse violée par son mari un soir de beuverie, après qu’il l’a gentiment tabassée ? « Je ne pouvais pas me défendre. » Ah bon, pourquoi ? Ce type de phrase, où l’intériorisation de la domination est assez claire pour qu’on la juge réactionnaire, devrait être interdite, ou du moins condamnable. Dans le meilleur des mondes féministes. Parce qu’elle prouve trop qu’ON n’a pas réussi de faire des femmes, malgré quarante ans d’efforts, des mâles alpha. Bizarre. Ce n’est pas qu’on ait manqué de volonté ni de moyens pourtant. Par exemple, moi-même qui suis le géniteur – je n’ose dire le père – de trois lardons sympathiquement pénibles dont une fille, ou ce qui y ressemble, je n’interviens plus depuis longtemps lorsqu’elle en vient aux mains avec l’un de ses frères, d’autant qu’elle est à demi avantagée puisqu’elle est plus âgée que l’un d’eux. Je la regarde paisiblement – tout juste si je ne fume pas la pipe au coin du feu en feuilletant le cahier trans-pornochic de Libé – se faire massacrer en espérant qu’un jour, l’un de ces lendemains qui chanteront, elle devienne enfin un homme ma fille. Enfin, j’exagère, ça c’était avant.

Avant que j’entende parler, bien tardivement j’avoue, du deuxième féminisme, comme il y a un deuxième Wittgenstein[1. Oui, deuxième et pas second, parce qu’il y en a aussi un troisième. Note à l’usage des emmerdeurs.] qu’on appelle, je vous le donne dans le mille, genre, gender, ou un truc comme ça. C’est vraiment pas bête, cette innovation de la section R&D des facultés américaines en sciences sociales. Plutôt que de faire de ma fille un homme, je vais faire de mes fils des gonzesses. Ce qui est beaucoup plus simple, finalement, outre que cela évite à ma rejetonne de venir à l’école avec une tronche d’Huckleberry Finn après un naufrage sur le Mississippi. Plus simple parce que mes enfants avec quelque chose entre les jambes seraient prêts à donner leur dernier Pokémon pour qu’on les débarrasse de cette distinction bourgeoise des sexes qui les empêche de jouer tranquillement au docteur avec les autres enfants à barrettes dans les cheveux et jupes autour de la taille. Pas plus tard qu’hier soir, mon dernier fils me demandait justement si on ne pouvait pas être garçon et fille en même temps. Oh, le bon enfant ! Tout juste si je n’allais pas éructer de joie devant cette percée de l’humanité. Cent mille ans de culture hétéro-chais pas quoi qui s’écroulaient devant moi ! Judith Butler au Panthéon ! Le diable existait ! Alléluia  et autres Azraël !

Las. Je ne tardais pas à comprendre qu’il voulait seulement prendre son bain avec sa sœur pour lui montrer son zgueg. Sic transit gloria mundi.

*Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00667503_000003.

Pas de nostalgie, camarade !

rufin finkielkraut immigration

Si vous êtes dépressif, émotif, angoissé, le dernier livre d’Alain Finkielkraut n’est pas pour vous.
L’Identité malheureuse est un constat sans concession sur 200 pages, l’inventaire brillant d’un « mal français » dont l’auteur ne doute pas qu’il soit incurable. À mesure que l’on avance dans les chapitres, on attend que s’ouvre une fenêtre, un vasistas, une meurtrière, n’importe quel pertuis pourvu qu’il laisse passer, comme dirait George Orwell, « un peu d’air frais ».
Ce soulagement ne nous sera pas accordé. Il faut plonger dans ce texte avec ses bouteilles. D’oxygène si possible, de bordeaux faute de mieux. Moyennant quoi, on aura la force de rapporter de ces ténèbres quelques objets précieux.

Le plus remarquable, qui constitue le cœur du livre et reprend la magistrale conférence prononcée par l’auteur à l’École polytechnique en 2011, consiste en une lumineuse réflexion sur l’histoire philosophique de l’identité française. Finkielkraut montre qu’elle s’est développée sur deux racines qui poussent dans des directions opposées.[access capability= »lire_inedits »]La première est issue du romantisme. C’est celle de Barrès, qui définit la France comme l’union sacrée et éternelle d’un peuple et d’une terre, d’un sang et d’un sol. Son « génie » mérite d’être exalté et défendu jusqu’au sacrifice suprême. La deuxième s’inscrit au contraire, au contraire, dans la lignée des Lumières puis du positivisme, celle qui, sous la férule des Soldats de l’an II et des « hussards noirs », fait de la France une terre ouverte où tous les citoyens sont égaux en condition pourvu qu’ils acceptent le contrat qui fonde la République. Une nation éclairée telle que la France a le devoir de propager ses bienfaits dans le monde entier, en apportant la « civilisation » à ceux qui n’ont pas le bonheur d’en jouir.

Ces deux racines ont produit l’une comme l’autre des fruits vénéneux. Le romantisme a conduit au nationalisme, carburant des guerres mondiales et trouvé son pendant outre-Rhin sous la forme du nazisme génocidaire. L’universalisme, quant à lui, a sous-tendu l’aventure coloniale, celle qui a fait d’un Jules Ferry, en même temps qu’il était le maître d’école de la France « une et indivisible », l’ardent propagandiste de l’empire.
Depuis la Deuxième Guerre mondiale et les décolonisations, ces deux sources de l’identité française sont donc également empoisonnées. C’est alors que s’est installée peu à peu une identité par défaut. « Si l’Europe doit se dénationaliser et renoncer, dans la foulée, à tout prédicat identitaire, c’est pour que puissent se déployer librement les identités que son histoire a mises à mal. » C’est ce que Finkielkraut appelle le « romantisme pour autrui ». L’identité de la France est de ne plus en avoir, mais d’accueillir et de célébrer toutes celles qui lui viennent du dehors. Toutes les histoires sont reconnues sauf la nôtre, et l’idée jugée passablement « nationaliste » d’une « Maison de l’histoire de France » est abandonnée, comme toute tentative de débat sur l’identité nationale.
Alain Finkielkraut élabore ce constat dans le but principal de défendre ces valeurs et cette identité française qu’il juge injustement niés. C’est ce qui donne au livre sa tonalité sinon « réactionnaire », en tout cas nostalgique d’un passé où ces valeurs constituaient l’armature de la société. Remarquons en passant que l’auteur glisse un peu vite sur sa (notre) responsabilité dans la destruction de cette autorité qui lui paraît si cruellement manquer. À cet égard, le livre est, sans le dire, le mea culpa d’un soixante-huitard repenti.

On doit surtout inviter à la plus grande rigueur dans l’interprétation de ces idées. Il faut se garder de toute réduction « racialiste » qui assimilerait les valeurs « françaises » à une certaine population (« blanche »). Entendons-nous bien : Finkielkraut ne le dit pas et ne le pense pas. N’appartenant pas lui-même, ainsi qu’il le rappelle, à la catégorie des Français de souche, il sait que des Français venus d’ailleurs sont souvent les meilleurs défenseurs de ces valeurs. On peut toutefois regretter qu’il ne prenne pas en compte de façon plus explicite la continuité de ce phénomène. L’appropriation massive de ces « valeurs culturelles traditionnelles » par une grande partie de la population immigrée est pourtant une réalité et devrait être, y compris pour lui, un motif d’espoir.
Il ne faudrait pas, cependant, que l’on ressorte de cette lecture avec l’idée que deux populations s’affrontent : d’un côté les Français de souche, blancs et autochtones, porteurs de la culture française, de la civilité française, d’une tradition de dialogue et de respect ; de l’autre, une population immigrée qui tenterait d’imposer ses valeurs et ses codes, forcément différents, voire inférieurs. Soucieux de ne pas tomber dans ce piège, l’auteur se place volontiers sous la bannière du Lévi-Strauss de Race et culture. Mais là où Lévi-Strauss se cantonne à des considérations abstraites et intemporelles, Finkielkraut, lui, situe son propos : ici et maintenant.

C’est là qu’on aimerait l’inviter à compléter sa démonstration. Les témoignages (réels) d’enseignants en zone difficile sont certes utiles (et souvent édifiants). Mais à condition de rappeler qu’ils ne rendent compte que d’une partie de la réalité et ne sauraient refléter dans son ensemble la situation du monde éducatif et le rapport des immigrés à la culture européenne.
Un exemple qui pourra paraître futile illustre la complexité du sujet : j’ai été frappé, en côtoyant des Sénégalais{1. Jean Christophe Rufin fut ambassadeur de France au Sénégal de 2007 à 2010.], par leur sens de l’élégance. Or, ils l’exercent aussi bien dans le vêtement traditionnel que dans le costume européen. Le même que vous croiserez le vendredi dans un grand boubou vous rendra visite le lendemain dans un complet de coupe italienne, avec une recherche subtile d’harmonie dans les couleurs de sa cravate et de ses chaussettes. Que sont « ses » valeurs ? Nous les impose-t-il le vendredi ? Ou faut-il plutôt lui reconnaître une dualité complète ?

Dans le même ordre d’idée, j’ai souvent constaté que les Africains francophones se montrent beaucoup plus stricts dans l’application des règles de grammaire, beaucoup moins ouverts que les Français de souche à l’évolution (et souvent à l’altération) de la langue. Autrement dit, dans ces domaines (mais on pourrait faire le même constat dans bien d’autres), les « valeurs » que Finkielkraut rattache à la tradition française sont aujourd’hui défendues par des personnes venues d’ailleurs. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne l’autorité, que l’auteur se désole de voir disparaître. Marié depuis de nombreuses années avec une Éthiopienne, je suis bien placé pour savoir que nombre d’immigrés font grief à la France de laisser s’affaiblir une autorité, en particulier parentale, dont ils sont les défenseurs acharnés. Céder à la tentation d’établir une équivalence entre valeurs culturelles et origine ethnique pourrait favoriser une récupération politique par l’extrême droite, ce qu’Alain Finkielkraut redoute et à raison.

Le risque de malentendu à ce sujet est sans doute le point le plus faible de son propos. Il serait dommage qu’il occulte l’apport le plus précieux de sa démonstration – celui qui parle de « nous » plutôt que « d’eux » : le « romantisme pour autrui » fausse gravement le jugement que nous portons sur les cultures d’origine des Français venus d’ailleurs. En effet, nous faisons souvent preuve d’un grand aveuglement en ce qui concerne cet « Autre » abstrait que notre identité par défaut nous invite désormais à accueillir avec bienveillance. L’action humanitaire est une bonne école pour se débarrasser de cette coupable naïveté. Lorsque l’on intervient dans le contexte des conflits contemporains, on apprend vite à ne pas faire trop rapidement crédit à un peuple dans son ensemble d’une supposée innocence tirée de son caractère exotique. Les sociétés, partout dans le monde, sont hétérogènes, complexes, lestées d’histoire. Elles portent leur lot de violence et ne sont pas exemptes de la part d’horreur que nous ne voulons reconnaître que dans notre propre histoire. Il y a des criminels de masse dans ce Cambodge que nous aimerions voir si calme. Il y a des génocidaires dans ce Rwanda verdoyant surnommé un peu vite la « Suisse de l’Afrique ». Il y a des brigades d’enfants-soldats chez les Tamouls et des racketteurs chez les Kurdes. Les humanitaires le savent, qui doivent se frayer un chemin à travers ces crimes pour atteindre ceux qui ont vraiment besoin de leur aide.

Pourtant, quand des personnes issues de ces populations arrivent en France, il ne semble plus ni nécessaire ni souhaitable de faire la différence. Revêtus du statut d’« immigrés », ils sont tous censés appartenir à la grande famille des opprimés. Notre politique migratoire est la première responsable de cette confusion. Depuis 1974, date à laquelle l’immigration a été officiellement arrêtée ( !), hormis au titre du regroupement familial, les arrivants ont le choix entre « réfugié » et « clandestin ». Quand l’immense majorité d’entre eux sont à la recherche de travail, de sécurité et de dignité, bref aspirent à devenir des citoyens, nous leur offrons le statut de sans-papiers ou de demandeur d’asile : dans les deux cas, nous faisons d’eux des victimes. La diversité de leurs histoires, la réalité de leurs agissements, le rôle que beaucoup ont joué dans des situations souvent dramatiques, nous les jetons dans la grande fosse commune du statut victimaire.
Voilà pourquoi, et Finkielkraut passe trop rapidement sur ce point, l’identité est aujourd’hui doublement « malheureuse ». Certes, l’identité française ressort blessée et aphasique d’un XXe siècle calamiteux. Mais, en face, les identités que la France accueille n’en sont pas moins dénaturées et ignorées. Entre un « nous » rongé de culpabilité et un « Autre » enfermé dans l’anonymat du statut de victime se joue une partie perdant-perdant.

La critique adressée à une certaine « gauche morale » mériterait d’être corrigée dans cette perspective. Le problème n’est pas qu’elle nous demande de nous souvenir de nos crimes, mais plutôt qu’elle nous conduise à ignorer ou méconnaître ceux des autres. Ce n’est pas insulter ou mépriser ceux que la France accueille que d’interroger leur identité, de chercher à connaître l’histoire dont ils sont les héritiers et ont parfois été les acteurs. De condamner enfin ce que cette histoire peut avoir de criminel. Et d’exalter ce qu’elle a souvent d’exemplaire. Quand ils demandent que l’on fasse une place à leur mémoire et que l’on reconnaisse leur histoire, au besoin en bousculant l’histoire officielle, ce n’est pas nécessairement le signe d’une hostilité à « nos » valeurs, mais plutôt la condition pour leur permettre de prendre pied à part entière sur la scène républicaine.
Reste la question de l’islam radical. Finkielkraut répugne à le désigner spécifiquement comme adversaire, mais un grand nombre de ses exemples y font référence et en s’interdisant de le nommer, il affaiblit son propos. Car la question de l’islam est bel et bien spécifique, en ceci que l’islam n’est pas seulement une « mémoire » communautaire qui cherche à se faire une place dans l’histoire nationale, comme celle des Antillais ou des Africains : c’est un universalisme concurrent – « L’Occident de l’Orient », disait Lévi-Strauss. La démonstration de Finkielkraut aurait gagné en force à examiner les rapports de ces deux universalismes, celui de l’Occident chrétien devenu le défenseur des « droits de l’homme » et celui d’un islam qui exprime de façons variées et parfois inquiétantes sa volonté d’accueillir toute l’humanité.

Ce livre est tout entier habité par le défi posé par l’immigration de masse, cette transformation majeure de nos sociétés à la fin du XXe siècle. Il nous fait réfléchir sur les défis et les difficultés dont cet état de fait est porteur. Cette réflexion est nécessaire. Cependant, on aurait aimé, non pas que Finkielkraut nous régale d’édifiantes success-stories d’immigrés, mais qu’il fasse davantage porter sa réflexion sur le moyen de rassembler, sans nier l’extrême diversité de leurs histoires et de leurs comportements, ceux qui forment aujourd’hui la France. Et qui lui donnent, pour le meilleur et parfois pour le pire, une identité nouvelle. Un prochain livre, peut-être…[/access]

*Photo : L’esquive.

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Mais pourquoi ai-je donc voté Hollande ?

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francois hollande medef

Essaie de te rappeler. Je sais, c’est difficile. Essaie tout de même. Essaie de te rappeler pourquoi tu as voté François Hollande, le 6 mai 2012. Parce que, quand même, là, ça devient difficile de te justifier…

Remonte le fil de ta mémoire d’électeur de gauche, le plus loin possible, pour essayer de comprendre. La première fois que tu as voté, c’était aux municipales de 1983. Tu as voté pour ta mère. Assez œdipien, comme histoire. Ta mère devait être quatrième ou cinquième sur une liste d’union de la gauche à direction communiste. C’était dans une ville ouvrière de la banlieue de Rouen.

Est-ce qu’il y a encore des listes d’union de la gauche à direction communiste, aujourd’hui ? Quelques unes dans les lambeaux de la ceinture rouge, sans doute. Mais la règle, c’est plutôt que les communistes sortants se prennent une liste socialiste dans les dents, ce qui n’empêche pas ces mêmes socialistes d’exiger ailleurs, de manière plus ou moins courtoise, que les communistes partent avec eux en voyageant sur des strapontins et n’aillent surtout pas jouer les gros bras dans une liste Front de gauche. Regardez à Paris. Pierre Laurent n’a pas hésité longtemps. Treize élus garantis en cas de victoire d’Anne Hidalgo. Ça ne se refuse pas quand on veut retrouver son siège de sénateur.

Et après, résultat, on met Mélenchon en colère. Il y a de quoi. Le Front de gauche, ce n’est pas une étiquette pour faire joli. C’est une stratégie et un programme, et cette stratégie s’appelle l’autonomie. Mais il y a des communistes, ces temps-ci qui préfèrent un petit chez les autres à un grand chez soi. Ou au moins à la chance de retrouver un grand chez soi, avec le FDG.

En fait, on se retrouve cerné. Communiste français, en ce moment, ça ressemble un peu à Fort Alamo, juste avant l’assaut des troupes de Santa-Anna. On comptera les survivants le lendemain du 30 mars 2014, date du second tour des municipales. Heureusement que mars à 31 jours, sinon on serait tombé un  1er avril. Toujours cette intuition obsédante de Marx : quand l’histoire se répète, on passe de la tragédie à la farce, en l’occurrence l’histoire d’un déclin.

Depuis que tu votes, tu as toujours voté communiste au premier tour et socialiste au second. Parce que, tu dois t’en souvenir, c’était une époque où la gauche arrivait au second tour. Oui, je sais, c’est incroyable, c’est tellement loin…

La gauche a pris l’habitude, depuis le 21 avril 2002, de laisser la droite et l’extrême droite en tête à tête, assez souvent.  Voir Brignoles, et s’abstenir… En 2002, au second tour, tu as déjà voté blanc car l’antifascisme ne passerait pas par toi. Il était hors de question qu’on te prenne pour un con à ce point-là. Chirac traité de super menteur, de voyou, de type fatigué, usé, vieilli qui devenait du jour au lendemain le sauveur de la Patrie, le père de la Nation tout ça parce que Le Pen  avait doublé Jospin de quelques 300 000 voix. Dire que tu t’apprêtais à voter Jospin au second tour, sans enthousiasme, certes : Jospin avait quand même osé un « mon programme n’est pas socialiste » sans compter « l’État ne peut pas tout. » Au premier tour, pour une fois, tu n’avais pas voté communiste, mais Chevènement. C’était l’époque de Robert Hue, quand le Parti était devenu une annexe gentillette de la social-démocratie. Être communiste, ça vaut le coup quand le communisme ressemble au communisme. Pas à l’église après Vatican II, qui s’épuise à courir après la modernité.

Mais bon, à part ce coup-là, tu as toujours voté communiste. Ou socialiste, quand il fallait. On appelait ça la discipline républicaine, d’ailleurs. On savait qu’il y avait un peu plus de coulage quand c’était un socialiste qui devait se reporter un communiste, mais bon, ça  fonctionnait dans l’ensemble.

Évidemment, c’est devenu de plus en plus dur, de voter socialiste car les socialistes étaient de moins en moins à gauche. Depuis au moins, disons, Mitterrand II en 1988, voter socialiste, c’est voter au centre. Voire au centre-droit. En votant Hollande, tu as voté au centre droit. Mélenchon  avait dit : « On ne fait pas d’histoire, on vote Hollande, il faut sortir Sarkozy mais on ne demande rien. »

On n’a effectivement rien demandé. Ça tombe bien parce qu’on n’a rien eu. Rien de rien. On a même eu du mal à constituer un groupe à l’Assemblée. Il a fallu les renforts de l’Outre-Mer. Ça a un côté exotique, mais c’est tout de même assez peu glorieux.

Mais ça y est, tu te rappelles pourquoi tu as voté Hollande… Tu t’étais dis que voter Hollande, bien sûr, c’était voter pour le même programme économique que l’UMP mais au moins, tu n’aurais plus à subir les aspects les plus déplaisants du sarkozysme.

Tu t’es trompé.

Tu n’aimais pas chez Sarkozy le mépris pour la culture et notamment pour cette pauvre Madame de Lafayette et tu as eu à la place Geneviève Fioraso qui veut qu’on parle anglais à la fac sinon on finira, texto, « à cinq autour d’une table à discuter de Proust ».

Tu n’aimais pas chez Sarkozy cette manière de jouer les Français les uns contre les autres et tu as eu la gestion volontairement provocatrice du mariage pour tous qui a fait ressortir une France oubliée, chouanne, repeinte pour l’occasion aux couleurs d’une droite américaine façon Tea party. Et pendant ce temps-là, l’ANI (accord national interprofessionnel), qui éparpille le Code du Travail façon puzzle, est passé comme une lettre à la poste au Parlement. Sarkozy en rêvait, Hollande l’a fait.

Tu n’aimais pas chez Sarkozy, via Hortefeux ou Guéant, cette manière d’instrumentaliser les questions de sécurité et de désigner des boucs émissaires qui n’en peuvent mais comme les Roms et tu as Manuel Valls qui commence à chasser la clandestine kosovare de 15 ans à la sortie des écoles, parle comme le FN en espérant leur reprendre des électeurs alors que la méthode a fait preuve de son inefficacité notamment en 2012 quand Sarkozy et Buisson n’ont pas réduit le FN mais ont permis son score historiquement le plus élevé.

Pour finir, tu n’aimais pas chez Sarkozy son alignement atlantiste : tu n’avais pas encore vu la diplomatie française, à force de suivisme et de fayotage américanophile, se ridiculiser dans l’affaire syrienne.

La prochaine fois, juré, promis, craché, on ne t’y reprendra plus. Plus jamais tu ne voteras socialiste au second tour.

Sauf, évidemment, s’il y a un type de droite en face…

*Photo : Sipa/ 00656689_000032.

Le désespoir est dans le pré

paysans agriculteurs suicide

Le monde agricole n’en finit pas de mourir. Depuis trente ans, les publications des sociologues sont sans appel : le nombre des exploitations diminuent, les jeunes sont de moins en moins nombreux à reprendre le flambeau. Traditionnellement rurale, la France n’en finit plus de perdre ceux qui s’accrochent encore à leur terre. La perte du terroir apparaît inéluctable. C’est que faire vivre une exploitation est devenu un sacerdoce. Le récent rapport de l’Institut de Veille Sanitaire qui constate une surmortalité par suicide chez les agriculteurs ne fait que confirmer ce que l’on savait déjà. Si un agriculteur se suicide tous les deux jours, le mal-être est d’abord économique mais pas seulement. Les éleveurs sont les plus touchés par le phénomène. Leur profession est tributaire des subventions européennes qui sont paradoxalement redistribuées aux céréaliers plus riches. L’agriculture n’est pas un secteur homogène, les grands exploitants de la Beauce ne sont pas les bergers du Vercors, ni les éleveurs de bovins des plateaux ardéchois.

Le 2 octobre dernier dans le Puy-de-Dôme, Hollande s’est présenté aux éleveurs plein de bonnes intentions. Il a promis un rééquilibrage dans la distribution des aides. « Confiance ! » n’a-t-il cessé de répéter. Pourtant, il s’est bien gardé de tracer des perspectives durables pour la filière en termes de débouchés et de maintien du revenu des agriculteurs face au grignotement incessant des marges des grands distributeurs. Même si la France est la première bénéficiaire des aides européennes, depuis 2007, l’Allemagne lui dame le pion dans plusieurs secteurs et la concurrence en tant que puissance agricole majeure en Europe. Ainsi, l’un des derniers secteurs économiques où la France prétendait jouer un rôle s’effondre lui aussi peu à peu. En effet, le double discours du partenaire économique privilégié est patent. Il s’agit de faire des produits de qualité. La France et ses exploitations de petites et de moyennes tailles excelle dans la qualité de ses produits du terroir. Pendant ce temps, l’Allemagne privilégie l’élevage industriel à grande échelle pouvant ainsi jouer sur des coûts moindres. Non seulement, le marché intérieur européen est ainsi inondé mais les produits meilleur marché volent la vedette à des produits français plus chers. Le discount tend à l’emporter.

Plus la paupérisation des populations augmente, plus il s’agit de jouer à la baisse sur tout. Comment les producteurs peuvent-ils faire face à la déréglementation européenne ? Comment peuvent-ils rivaliser avec des règles du marché du travail et une fiscalité qui varient d’un pays à l’autre ? Ils ne peuvent que sombrer.

On ne compte plus les faillites personnelles et les exploitations hypothéquées. Face à ces situations dramatiques, l’Etat a tout prévu. Invariablement, il s’agit de voiler son impuissance. Alors, il fait dans le simulacre. Pour preuve, pour lutter contre le suicide des agriculteurs, on a mis en place un numéro vert. La réponse est d’envergure face à la dévastation personnelle qui mène à la décision d’en finir. En outre, c’est méconnaître grandement la mentalité paysanne. Dans une société du spectacle où l’on vénère Nabilla et Yann Barthès, il est sûr que le fonctionnement du monde rural est devenu une étrangeté incompréhensible. On ne dit mot sur ses difficultés. On a honte. La dignité et la pudeur priment sur le fait d’aller pleurnicher chez une assistante sociale. Aller même chez un psy ne viendrait jamais à l’esprit. Il y a les traites du crédit des machines agricoles toujours plus coûteuses à rembourser. Comme dans les monastères où les journées sont rythmées entre tâches et prières, les journées à la ferme sont aussi cadencées par les tâches immuables à remplir aux mêmes heures. Pas de 35 heures pas de vacances, pas d’heures supplémentaires rémunérées. Qu’est-ce qui pousse encore les agriculteurs à continuer et parfois même à reprendre le flambeau ?

C’est la volonté de perpétuer ce que leur famille a mis tant de générations à édifier. C’est un désir de faire vivre et prospérer un patrimoine et de le transmettre ensuite. C’est un attachement viscéral à une terre, à une région, parce qu’ils sont de ceux qui savent qu’ils ne pourront être bien nulle part ailleurs. Aussi, malgré l’isolement, les trajets longs à faire entre deux villages, le célibat souvent et le vieillissement de la population, ne quittent-ils pas le navire pour les sirènes de la ville. Ce sont ceux qui sont restés après l’exode rural. Ce ne sont pas les néo-ruraux ou les soixante-huitards venus prendre l’air de la campagne, ce sont ceux les ruraux tout courts. Ce sont les laborieux qui s’endettent et qui coulent, ce sont les courageux qui mettent toute leur énergie à rendre pérenne ce qui l’est de moins en moins.

Pour avoir de la reconnaissance sociale ou vivre à son aise, on ne se lance pas dans l’agriculture. Dans ce domaine, les Français sont étrangement schizophrènes. En France, l’exode rural s’est effectué lentement. Ceux qui sont partis et qui sont devenus des urbains, ceux qui ont vendu leur terre et la ferme familiale, entretiennent la nostalgie de la campagne. Remplis de visions stéréotypées, ils ont oublié que la vie y est dure et austère. Dès lors, la France des pancartes qui vend des pêches, des abricots, des noix, du miel et d’autres produits au bord des routes, est regardée avec un mélange singulier de condescendance et d’empathie. Paradoxalement, la distance se mêle à l’intimité. Il y a un désir de retrouver la saveur des choses. En cette semaine du goût, que trouverons-nous dans nos assiettes dans quelques années si la production agricole française ne devient une cause nationale ?

Les agriculteurs n’ont pas l’habitude de manifester. Lorsqu’ils le font, c’est que la situation est tellement grave qu’ils se résignent à émettre des signaux de détresse que les flots de l’actualité ne laisseront qu’entrevoir au reste de leurs concitoyens. C’est aussi la filière agroalimentaire, pourvoyeuse importante d’emplois, qui sombre également avec le malaise persistant des exploitants. Et pourtant, ni voitures brûlées ni appels à l’émeute ne sont venus émailler la détresse des travailleurs de l’agroalimentaire et de l’abattoir GAD. Leurs modes d’action sont gentillets : une opération escargot et l’occupation du tarmac de l’aéroport de Brest. L’un d’entre eux aurait dû se percher en haut d’une grue. Aussi, comme ils ont la politesse de mourir en ne faisant pas trop de bruit, leur situation n’empêchera personne de dormir. Que feront Le Foll et Montebourg ? Continueront-ils à les payer de mots ? Les médias se détournent, déjà. Dans la solitude des campagnes, le glas précède la détonation qui brise à peine le silence.

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00655811_000041.

Affaire Leonarda : Place aux faits

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leonarda valls immigration

Manuel Valls est encore dans le collimateur de ses petits camarades de la majorité présidentielle.  Le ministre de l’Intérieur est coupable. Forcément coupable. Rappelons les faits. Une collégienne de Pontarlier, dans ma chère Franche-Comté, a été reconduite avec sa famille dans son Kosovo natal, après le rejet de ses deux demandes d’asile politique, décision confirmée par un tribunal administratif et une Cour administrative d’appel. Depuis mardi soir, les conditions de l’expulsion de Leonarda Dibrani suscitent l’émotion médiatique, valant à Manuel Valls et au préfet du Doubs un concert de sifflets. La petite Leonarda a été interceptée par la police le 9 octobre dernier alors que son père avait été reconduit au Kosovo la veille et qu’il était prévu que toute la famille le rejoigne ce jour-là. Constatant qu’un membre de la famille manquait à l’appel, les autorités ont demandé à sa mère de l’appeler sur son téléphone portable pour la faire revenir du bus qui l’emmenait en sortie scolaire. Dans la foulée, le maire de la commune de Levier, où résidait la famille Dibrani, a convaincu le professeur présent sur les lieux de coopérer. Finalement, le bus s’est arrêté sur le parking d’un autre collège à la périphérie de Pontarlier. Selon le secrétaire général de la préfecture, cité par Le Monde, « La jeune fille est descendue volontairement du car, dans lequel aucun policier n’est monté, pour attendre les fonctionnaires chargés de la prendre en charge. L’opération s’est déroulée dans le calme. Il n’y a eu aucun incident et l’embarquement à Lyon s’est effectué sans la moindre difficulté. »

Mais les réactions outrées des politiques ne collent pas vraiment avec le récit de la préfecture. Sandrine Mazetier, la députée de Paris qui avait proposé l’hiver dernier de débaptiser les sexistes écoles maternelles, songe-t-elle à transformer les préfets en « officiers de régularisation » ? C’est bien possible puisque l’élue exige la convocation ainsi que la sanction du préfet de Besançon. Voilà donc une parlementaire qui demande qu’on punisse un fonctionnaire parce qu’il applique la loi qu’elle vote. Tout va bien. Au Parti de gauche et chez les Verts, on n’est guère plus inspiré.  Jean-Luc Mélenchon plastronne sur twitter : « La honte, c’est maintenant ! Rendons #Valls à Le Pen. Vivement la gauche en France ! #Leonarda » tandis que la sénatrice verte Esther Benbassa se fait tout aussi subtile : « Leonarda raflée dans la cour d’une école avec la complicité du maire et expulsée. Certains Francais auraient-ils la mémoire si courte ? » 

Circonstance aggravante qui vaut à Manuel Valls et au préfet ce concours de points Godwin, l’établissement devant lequel la jeune fille est descendue du car porte le nom de la résistante Lucie Aubrac. Rafle, Résistance contre le nazisme, nous y sommes. Voilà donc les flics rhabillés en SS, le Préfet en Maurice Papon et Manuel Valls en René Bousquet. Ces allusions, ce vocabulaire sont mille fois plus scandaleuses que l’hypothèse – fausse en l’occurrence –  d’une interpellation de la jeune fille devant ses camarades de classe.

Convoquer ainsi Lucie Aubrac, qui avait d’ailleurs soutenu en 2002 la candidature de Jean-Pierre Chevènement, lequel ne transigeait pas sur les expulsions d’immigrés illégaux, c’est insulter sa mémoire.

Manuel Valls a rappelé solennellement que les décisions d’éloignement validées par la Justice devaient être appliquées. Cela n’a pas empêché Matignon de demander une enquête administrative sur les circonstances de l’expulsion de Leonarda Dibrani. Nous verrons si cette investigation invalidera la version de la préfecture du Doubs.

Si l’administration lui donnait raison, Manuel Valls en sortirait politiquement renforcé. Dans ce cas-là, ses « amis » du PS, du PG et des Verts lui auraient une nouvelle fois rendu un fier service.

*Photo : Antonio Calanni/AP/SIPA. AP21468568_000001.

Qui peut croire que toutes les civilisations se valent ?

gueant roucaute fillon

Yves Roucaute est philosophe, écrivain et professeur des universités. Il a été membre de nombreux cabinets ministériels, dont celui de Claude Guéant à l’Intérieur.

Comment as-tu pris connaissance de « l’affaire » ?

De façon assez drôle. Le mardi 7 février [2012], trois jours après le fameux discours donc, j’avais, en fin d’après-midi, éteint mon téléphone pendant une réunion de travail. Dès que je l’ai rallumé, il s’est mis à sonner. C’était un vieil ami journaliste qui me dit tout de go : « Yves, tu pourrais répondre au téléphone quand tu mets le bordel dans tout le pays, et puis aussi me prévenir en premier ! » C’est là que j’ai découvert l’ubuesque accusation de nazisme lancée par Serge Letchimy à l’Assemblée nationale.

As-tu été surpris par la polémique?

Oui et non ! D’un côté, j’ai été sidéré par la vitesse et la violence de l’emballement. Ce fut incroyable, le vice appuyé sur le bras de la bêtise conduisant à une crise politique sans précédent. Mais d’un autre côté, nous l’avions un peu cherché…

Comment ça, vous l’avez cherché ? Ce n’est quand même pas vous qui demandez à un député de gauche de vous « pourrir » à la tribune de l’Assemblée ! Sur le moment, on a nettement l’impression que le PS vous a pris la main dans le sac et vous le fait payer cher !

Ils ont eu tort. Car c’était un piège. Certes, le groupe socialiste a sciemment et cyniquement décidé de dramatiser l’affaire. Il s’agissait, une fois de plus, de nous coller l’accusation de collusion de l’UMP avec le FN, histoire de faire peur aux centristes. Mais ce faisant, il s’est coupé de l’opinion.

Un piège ? Tu ne réécris pas un peu l’histoire, là ?

Oh que non ! C’était bel et bien un piège tendu aux socialistes. En montant sur leurs grands chevaux, les socialistes ont démontré qu’à leurs yeux, toutes les civilisations se valent.[access capability= »lire_inedits »]
Quand un prof de gauche expose ce genre de théorie dans un colloque, ça passe inaperçu. Mais là, toute la gauche et son candidat se sont mis à répéter ces âneries devant l’ensemble du pays, sans même se rendre compte des dégâts que ce discours faisait dans l’opinion.

Ce n’était pas le premier piège que nous leur tendions, et ce discours n’était pas le plus provocateur de ma carrière. Mais jusqu’alors, nos ruses de guerre n’avaient pas marché.

Cette fois, les socialistes sont tombés dedans. Nicolas Sarkozy a pensé, à juste titre, que c’était notre première victoire idéologique depuis son élection à la présidence.

Une victoire stratégique, car elle révélait le relativisme moral du PS. Les sondages nous furent immédiatement clairement favorables, à plus de 70%. Qui, dans le pays, peut croire que toutes les civilisations se valent ?

 

Sûrement pas moi en tout cas, ni toi non plus, j’imagine. À moins que tu aies beaucoup changé en dix-huit mois …

 

Parlons franc : si comparer les civilisations est la marque du nazisme, alors tous les universitaires sérieux de la planète se trouvent de facto plus ou moins nazis. Tous les chercheurs, y compris ceux de gauche, savent la supériorité des civilisations fondées ou refondées sur les droits et devoirs de l’humanité. Oui, elles sont supérieures aux innombrables civilisations qui, depuis le Néolithique, ont pratiqué les sacrifices humains ou l’esclavage. Et aujourd’hui, quel anthropologue ou sociologue peut affirmer que les civilisations qui, du Mali à la Corne de l’Afrique, infibulent entre 100 et 140 millions de femmes, valent les civilisations qui l’interdisent ? Si toutes les civilisations se valent, pourquoi fallait-il s’opposer au nazisme, qui prétendait justement en proposer une nouvelle ? Personne n’a pensé à poser cette question simple, ce qui en dit long sur l’ignorance de nos élites politiques (et médiatiques), car les socialistes ne sont pas seuls en cause, quand on songe à la tournure prise par cette affaire…

Dois-je comprendre que tu n’es pas très satisfait de la façon dont l’UMP s’est défendue face à la gauche ?

François Fillon, malheureusement, n’a pas montré autant de sens politique que le chef de l’État. Résultat, notre victoire idéologique a été aussi éphémère qu’écrasante.

La défense de l’UMP a été calamiteuse : elle a choisi de faire profil bas, comme si elle se repentait d’avoir dit une horreur, alors même qu’il s’agissait d’une vérité que la masse des Français approuvait. L’UMP n’avait rien compris aux enjeux. Et pour cause, elle souffre, plus que le PS, d’une absence remarquable de pensée structurée. Voilà pourquoi les vainqueurs ont été reconduits par certains de leurs chefs dans leurs casemates, la tête basse.

Ils vont adorer le portrait que tu fais d’eux… Aurais-tu la gentillesse de leur expliquer ce qui clochait ?

Dans ce genre d’affrontement sur les questions de fond, la plupart des dirigeants de l’UMP sont incapables de défendre une position juste car ils sont eux-mêmes relativistes ou dépourvus de culture fondamentale. C’est la prime au premier de la classe en droit public, à condition d’être dernier en culture générale et dénué de toute imagination – sans oublier ce zeste de suffisance qui tient au classement de l’ENA.

Quelques preuves de ce que tu avances, histoire d’aggraver ton cas ?

Il suffit de lire les réactions à l’époque. L’énarque Juppé proclame le propos de Guéant « inadéquat », le diplômé de droit public François Fillon indique qu’il n’aurait jamais prononcé de telles phrases… La débandade a été quasi-générale, jusqu’à mon ami Jean-Pierre Raffarin lui-même, qui, sans doute pour régler un vieux contentieux avec Guéant, a feint de croire que les civilisations n’existent pas. En résumé, la conjugaison de la peur de la gauche, de l’ignorance et de l’origine sociale de cette élite a transformé une victoire en capitulation.

Cette vacance du savoir est-elle propre à la droite de chez nous ?

Dans les pays développés, il n’existe aucune autre grande formation de droite qui ait un tel mépris pour les intellectuels ou qui recrute l’essentiel de ses cadres dans les sphères de la bureaucratie. Avec cet effet pervers : les relations avec la gauche officielle, issue des mêmes cercles, deviennent ambiguës. La presse ne connaissant d’intellectuels que de gauche, lorsque la droite cherche à acquérir une légitimité idéologique, toujours nécessaire, elle se tourne logiquement vers eux. D’où l’importance accordée aux Edgar Morin et Bernard-Henri Lévy. Leur qualité n’est pas en cause, mais comment pourraient-ils offrir une vision d’avenir pour la droite ? D’où cette incapacité à gagner les batailles idéologiques les plus faciles, comme sur cette question des « valeurs ». Ne pas penser a un prix. Nicolas Sarkozy saura-t-il en tirer les leçons ? Mon ami Henri Guaino pense que la défaite morale prépare toujours la défaite politique. Pour ma part, je suis convaincu, et cette affaire l’a encore démontré, que c’est la défaite de la pensée qui prépare toujours la défaite politique.[/access]

*Photo : CHESNOT/SIPA. 00629492_000008.

Bedos/Morano : les humoristes, ça ose tout…

Après les mines scandalisées affichées et les cris d’indignation poussés à propos du « poulegate » de la semaine dernière, mutisme assourdissant dans les rangs socialistes depuis ce week-end pour l’affaire Bedos/Morano.

Pourtant, entre Véronique Massonneau moquée par les caquètements de poule du député umpiste Philippe Le Ray un peu trop éméché et Nadine Morano traitée de « conne » et de « salope » par Guy Bedos, le niveau de « délinquance machiste » s’est considérablement aggravé et la fameuse « culture du sexisme », qui revenait en litanie chez tous les socialistes quelques jours auparavant, n’a trouvé aucun censeur féministe ou militante Femen pour la condamner avec fermeté.

Evidemment, si l’humoriste s’appelait Bigard et Nadine, Najat, c’eût été une autre paire de manches, ou plutôt de manchettes de Libé et du Monde.

En tout cas, le plus triste dans l’histoire c’est que Guy Bedos affirme pour sa défense que sa brochette peu inspirée de qualificatifs désagréables est du même niveau que la langue du créateur de Pantagruel et de Gargantua. Les humoristes, ça ose tout, y compris s’abriter derrière Rabelais pour excuser une colossale absence de finesse, qualité, au passage, que son désopilant chroniqueur de fils Nicolas possède, lui…

Réforme Peillon : la déscolarisation de l’école

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vincent peillon rythmes scolaires

vincent peillon rythmes scolaires

L’école française est déjà bien malade de ses réformes passées, mais de celle-ci, elle ne pourra sans doute pas se remettre.

La réforme dite des rythmes scolaires est rejetée massivement par les parents, les enseignants en poste et les élus locaux, de droite comme de gauche. Avec raison.

La responsabilité individuelle du ministre est mise en avant, son passage en force, la forme brutale et improvisée, trop rapide, le manque de financement… On lui demande de lever le pied, de donner des délais, de mieux financer. Mais personne, ni les syndicats qui en sont les inspirateurs, ni les politiques qui soutiennent ce ministre-ci ou bien son prédécesseur qui préparait la même réforme, n’en tire la conclusion qui s’impose : le retrait de ce texte calamiteux.

Au-delà de la forme, bâclée et brouillonne, c’est le fond de cette réforme qui la rend impossible : cette réforme scolaire lutte contre l’école elle-même.

En effet, et je ne sais pas si le ministre en a même conscience, cette réforme s’attaque de front à l’Instruction. Elle prétend remplacer les sages et patientes heures de lecture et de calcul par des « ateliers » d’activités de colonies de vacances, ou bien de didactique municipale sur le tri des déchets. Tous les décideurs ont semblé penser, une fois de plus, que n’importe quelle activité ludique, n’importe quel parc de loisirs, apporterait plus de bonheur, et donc plus de progrès intellectuel et moral à l’ « Enfant ». L’école scolaire, le temps exigeant qu’on y passe, et leur cortège de lectures, de dictées, de tables de multiplication, et même de notes quelquefois sévères, seraient directement la cause de l’ « Échec Scolaire ». Un peu comme si le dentiste était la cause des caries. Alors, depuis quarante ans maintenant, tout le personnel non enseignant du ministère et de ses syndicats, tous les idéologues de l’éducation, les pédagogues et les sociologues, et finalement les enseignants en poste plus ou moins persuadés par leur propagande, tout le monde essaie, sans en avoir vraiment conscience, de supprimer l’école dans l’école. C’est  la quadrature du cercle. Imaginez un terrain de foot où personne n’a plus vraiment le droit de marquer des buts … Eh, bien c’est l’école d’aujourd’hui, prônée sans dictées, sans lecture alphabétique, sans écriture des lettres en maternelle, sans notes, sans calcul mental … Toutes activités scolaires que beaucoup d’enseignants ont pratiqué malgré tout, parce que c’est tout simplement le plus nécessaire et le plus simple …

Et voici que tout à coup, parce que les enseignants n’étaient pas encore assez ludiques, on charge des animateurs plus ou moins dévoués, de pratiquer à leur place, aux heures scolaires de l’an dernier, dans les classes, en en chassant le maître qui y restait pour préparer l’école du lendemain, des « ateliers » d’art de rue ou d’autres activités hurlantes et débridées, aux dépens des bibliothèques, affichages, coins-sciences et autres coins-lecture si soigneusement fabriqués par les instituteurs. C’est une sorte de Disneyland pauvrement improvisé qui entendrait dépasser Marcel Camus.

Les animateurs sont débordés, les enfants sont exténués de bruit et d’excitation stérile, les enseignants se sentent « virés » de leur classe et de leur légitimité, leurs élèves sont devenus encore plus incontrôlables et les petits de maternelle souffrent très évidemment. Les directeurs d’école passent des heures à l’organisation de listes et d’appels tellement infinis qu’il n’est pas rare qu’une petite fille ou deux soient relâchées à la rue par accident ; quand cette remise à la rue n’est pas directement imposée aux parents même pas rentrés du travail … Les parents affolés courent de-ci, de-là, après des enfants aux horaires scolaires variables ; ils essaient de trouver des arrangements impossibles avec leurs employeurs … Certains –en particulier des enseignants-parents-, cherchent déjà une école privée qui pourrait échapper à ces rythmes infernaux. Et tout ceci pour un coût supplémentaire très lourd, qui sera à terme entièrement à la charge des communes ?

C’est une gabegie, un cirque dangereux et insensé, organisé par idéologie, seulement pour soutenir un ministre qui n’a absolument aucune idée des besoins réels des écoles, qui n’a aucune analyse de ce qui s’y passe, qui a même baptisé « refondation » sa médiocre loi de continuation de ce que l’Éducation Nationale subit de pire depuis quarante ans : la dé-scolarisation de l’école.

Il ne suffit pas d’être socialiste pour réussir à faire tourner cette maison du diable qu’est devenue l’Education Nationale. Il y faut une analyse réaliste et un projet de remise au travail efficace, qui de toute évidence manquent à ce ministre-ci comme elles manquaient à son prédécesseur.

L’Ecole Française n’a pas besoin de réformes sans buts, elle a besoin, grand besoin, urgent besoin, de méthodes de lecture alphabétiques, de calcul mental et de dictées, d’écriture des lettres une à une en maternelle … et d’une méthode générale de recherche d’efficacité qui ne peut passer que par la responsabilisation individuelle –et la liberté pédagogique qui va avec– de chaque enseignant, et plus encore de chaque directeur d’école. Il faut réhabiliter l’Instruction Publique, avant que l’Éducation Nationale ne la vide de son sang. Il faut retirer ce texte. Les considérations politiciennes, les carrières politiques, ou les blessures d’amour-propre ministériel ne pèsent rien devant l’intérêt de nos enfants. Abroger, retirer, annuler, sortir de ce bourbier … Voilà ce qu’il faut faire maintenant, le plus proprement possible.

*Photo: G. Varela/20 Minutes/SIPA 00666461_000021

Le choc des multiculturalismes

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multiculturalisme republique communaute

multiculturalisme republique communaute

Au début du siècle dernier, Léon Blum défendait la colonisation en invoquant « le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture »[1. Discours du 9 juillet 1925 à la Chambre des députés.], quand son ennemi invétéré, le député d’Action française Léon Daudet, ironisait sur le fardeau de l’homme blanc : « Il est comique de songer que les colonisateurs prétendent apporter le progrès à des populations raffinées, comme celles de l’Indochine par exemple, où les usages de politesse sont infiniment supérieurs à ceux de l’Occident… »[2. Le Stupide XIXe siècle, 1922. Merci à Olivier François d’avoir exhumé cette pépite.]

Aujourd’hui comme hier, on perdrait son latin à démêler des positions de droite et de gauche face à la sacrosainte « diversité » culturelle du monde, dont la société française est désormais le reflet.[access capability= »lire_inedits »] Entre les multiculti purs et durs et les républicains radicaux, il y a une troisième voie, qui permet de concilier les contraires. Pour y voir plus clair, il faut passer en revue les forces intellectuelles en présence.

Le multiculturalisme politique a rarement le triomphe modeste : la reconnaissance institutionnelle accordée à une communauté – régionale, religieuse, ethnique, sexuelle – ne met pas fin aux revendications mais, bien au contraire, appelle de nouvelles demandes d’extension immédiate des « droits ». « Horreur, malheur, communautarisme ! », se désolent en écho les républicains ulcérés ou angoissés par les progrès incessants de l’hydre multicu et de son cortège de passe-droits identitaires.

Sous les cieux français, la passion pour l’égalité nourrit en effet un certain culte de l’unité nationale, que la Révolution française a radicalisé en interdisant toute corporation, association et autre sous-groupe menaçant l’indivisibilité du corps politique (loi Le Chapelier, 1791). Des figures intellectuelles aussi estimables qu’Alain Finkielkraut, Régis Debray, Max Gallo et Dominique Schnapper entretiennent le mythe républicain d’une communauté des citoyens dépassant les allégeances spirituelles et philosophiques des individus qui la composent. Dans l’imaginaire républicain, les membres de la communauté politique cantonnent l’expression de leur appartenance ethnique ou culturelle à la sphère privée. D’où l’interdiction du port du voile à l’école, ou encore le refus de ratifier la Charte européenne des langues régionales, deux articles logiquement placés en tête de gondole par le camp d’en face au nom du droit à la différence, voire du sens de l’Histoire, supposé, selon certains, déboucher sur le dépérissement ultime de la différence sous la forme du métissage généralisé.

Pour pimenter le tout, il existe aux marges – pour l’instant – du débat public un troisième camp qui se veut à la fois républicain et multiculturaliste. Certains universitaires osent même se dire multiculturalistes parce que républicains. Ainsi de Sophie Guérard de Latour, brillante exégète des néo-républicains anglo-saxons Skinner, Pocock et Pettit, lesquels se réclament bien plus de Machiavel que de Michelet.

À rebours des libéraux, la grande famille des républicains ne postule pas l’existence d’un individu désincarné qui chercherait une définition neutre de la Justice, indépendamment de ses options philosophiques ou spirituelles.

Mais les républicains civiques français et les néo-républicains à la Philip Pettit se querellent sur les voies de l’insertion du citoyen dans la République. Les premiers promeuvent l’assimilation du legs culturel et historique de la nation par l’individu et tentent de conjurer  d’éventuels périls « communautaristes ». Philip Pettit ,et ses émules considèrent au contraire que la République devrait donner vie à ses principes fondateurs que sont la liberté et l’égalité en offrant aux citoyens la possibilité de traduire leurs revendications catégorielles en demandes politiques. Pour Sophie Guérard de Latour[3. Sophie Guérard de Latour, « Le multiculturalisme, un projet républicain ? », Congrès de l’AFSP, 2013.], s’il est légitime de s’émouvoir du port du voile à l’école au nom d’idéaux politiques tels que la liberté de conscience et l’égalité entre les sexes, cantonner la lutte contre le sexisme à ses manifestations musulmanes stigmatiserait injustement une minorité. Comme quoi, les républicains multicu sont surtout multicu !

S’il est des républicains bizarres, il y a aussi des dissidents dans la galaxie multicu. Ainsi, ceux qu’on appelle en Amérique du Nord « communautariens » présument que l’individu se construit en se prononçant sur une définition du Bien en fonction des croyances et convictions qui font pleinement partie de son identité. En clair, une démocratie raisonnable ne demande pas à un maire catholique pratiquant de célébrer un mariage homosexuel, ou à un procureur abolitionniste de requérir la peine de mort. Les communautariens veillent néanmoins à éviter la dérive d’une assignation identitaire du citoyen enfermé dans « sa » communauté. « Le droit à la différence n’est pas le devoir d’appartenance », explique l’intellectuel antilibéral Alain de Benoist[4. Figure tutélaire du Grece et de la Nouvelle Droite dans les années post-1968. Il est progressivement passé de l’ethnodifférentialisme au multiculturalisme. Les citations sont extraites d’un entretien avec votre serviteur.]. « Chaque sujet a droit à sa culture, aucune culture n’a de droit sur le sujet », renchérit- il en citant le régionaliste occitan Robert Lafont.

Pour ma part, je pense avec Charles Taylor et Willy Kimlicka[5. Nés respectivement en 1931 et 1962, ces deux philosophes canadiens s’appliquent à théoriser les droits des minorités culturelles sans remettre en cause les libertés fondamentales de l’individu.] que le groupe culturel peut être un instrument d’émancipation de l’individu. À la condition expresse qu’une loi unique s’applique à l’ensemble des citoyens.

Les accommodements raisonnables ne valent que s’ils sont réellement raisonnables : l’égalité reste première, et le principe de différence second. Que des étudiantes majeures portent le voile à la fac ne me dérange pas. La burqa, elle, est déraisonnable parce que dépersonnalisante, et doit donc rester interdite dans l’espace public.

Aujourd’hui, la question est sans doute moins celle du cadre – républicain pondéré ou multiculturaliste négocié – que de ce qu’il est supposé encadrer. À l’heure où plus rien ne semble cimenter notre société, hormis nos droits fondamentaux, existe-t-il encore une culture majoritaire que nous devrions, au choix, imposer ou faire cohabiter avec les identités minoritaires ? Le communautarisme catholique, que l’on a vu émerger pendant la Manif pour tous, tente de combler ce vide intersidéral, mais la question reste entière. Après tout, qu’importe le flacon, si nous retrouvons une certaine ivresse collective…[/access]

*Photo : Singapore Youth Olympic Games 2010.

Commentaires déplacés sur une récente expulsion

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Léonarda n’est pas Anne Frank.
Hollande n’est pas Pétain.
Valls n’est pas Bousquet.
Par contre, ceux qui parlent de rafles sont ignorants ou ignobles.
Les lycéens, eux au moins, ont une excuse : il fait un temps à manif, juste avant les vacances, et sous la gauche les prétextes se font rares.
Mais les adultes qui crient au nazisme, savent-ils qu’ils banalisent la déportation vers la mort ?

L’homme, cette brute

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fessee homme genre

fessee homme genre

Un homme a été condamné par la cour d’assises du Val-de-Marne à trois ans de prison ferme pour avoir violé son épouse. Un autre à 500 euros d’amendes, et 150 euros de dommages à la mère pour préjudice moral, parce qu’il avait fessé cul nu son fils de neuf ans dans la rue.

Épisodes répréhensible pour le premier, anecdotique pour le second, ils révèlent bien entendu la lutte continue de cette société contre le pouvoir brutal, forcément brutal, de l’homme en tant que vir. Cela est connu.

Mais plus profondément, plus gravement peut-être ils signent la mort du féminisme première manière, celui qui comptait faire des femmes – voire des enfants – des hommes comme les autres. Que nous dit par exemple cette pauvre épouse violée par son mari un soir de beuverie, après qu’il l’a gentiment tabassée ? « Je ne pouvais pas me défendre. » Ah bon, pourquoi ? Ce type de phrase, où l’intériorisation de la domination est assez claire pour qu’on la juge réactionnaire, devrait être interdite, ou du moins condamnable. Dans le meilleur des mondes féministes. Parce qu’elle prouve trop qu’ON n’a pas réussi de faire des femmes, malgré quarante ans d’efforts, des mâles alpha. Bizarre. Ce n’est pas qu’on ait manqué de volonté ni de moyens pourtant. Par exemple, moi-même qui suis le géniteur – je n’ose dire le père – de trois lardons sympathiquement pénibles dont une fille, ou ce qui y ressemble, je n’interviens plus depuis longtemps lorsqu’elle en vient aux mains avec l’un de ses frères, d’autant qu’elle est à demi avantagée puisqu’elle est plus âgée que l’un d’eux. Je la regarde paisiblement – tout juste si je ne fume pas la pipe au coin du feu en feuilletant le cahier trans-pornochic de Libé – se faire massacrer en espérant qu’un jour, l’un de ces lendemains qui chanteront, elle devienne enfin un homme ma fille. Enfin, j’exagère, ça c’était avant.

Avant que j’entende parler, bien tardivement j’avoue, du deuxième féminisme, comme il y a un deuxième Wittgenstein[1. Oui, deuxième et pas second, parce qu’il y en a aussi un troisième. Note à l’usage des emmerdeurs.] qu’on appelle, je vous le donne dans le mille, genre, gender, ou un truc comme ça. C’est vraiment pas bête, cette innovation de la section R&D des facultés américaines en sciences sociales. Plutôt que de faire de ma fille un homme, je vais faire de mes fils des gonzesses. Ce qui est beaucoup plus simple, finalement, outre que cela évite à ma rejetonne de venir à l’école avec une tronche d’Huckleberry Finn après un naufrage sur le Mississippi. Plus simple parce que mes enfants avec quelque chose entre les jambes seraient prêts à donner leur dernier Pokémon pour qu’on les débarrasse de cette distinction bourgeoise des sexes qui les empêche de jouer tranquillement au docteur avec les autres enfants à barrettes dans les cheveux et jupes autour de la taille. Pas plus tard qu’hier soir, mon dernier fils me demandait justement si on ne pouvait pas être garçon et fille en même temps. Oh, le bon enfant ! Tout juste si je n’allais pas éructer de joie devant cette percée de l’humanité. Cent mille ans de culture hétéro-chais pas quoi qui s’écroulaient devant moi ! Judith Butler au Panthéon ! Le diable existait ! Alléluia  et autres Azraël !

Las. Je ne tardais pas à comprendre qu’il voulait seulement prendre son bain avec sa sœur pour lui montrer son zgueg. Sic transit gloria mundi.

*Photo : SERGE POUZET/SIPA. 00667503_000003.

Pas de nostalgie, camarade !

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rufin finkielkraut immigration

rufin finkielkraut immigration

Si vous êtes dépressif, émotif, angoissé, le dernier livre d’Alain Finkielkraut n’est pas pour vous.
L’Identité malheureuse est un constat sans concession sur 200 pages, l’inventaire brillant d’un « mal français » dont l’auteur ne doute pas qu’il soit incurable. À mesure que l’on avance dans les chapitres, on attend que s’ouvre une fenêtre, un vasistas, une meurtrière, n’importe quel pertuis pourvu qu’il laisse passer, comme dirait George Orwell, « un peu d’air frais ».
Ce soulagement ne nous sera pas accordé. Il faut plonger dans ce texte avec ses bouteilles. D’oxygène si possible, de bordeaux faute de mieux. Moyennant quoi, on aura la force de rapporter de ces ténèbres quelques objets précieux.

Le plus remarquable, qui constitue le cœur du livre et reprend la magistrale conférence prononcée par l’auteur à l’École polytechnique en 2011, consiste en une lumineuse réflexion sur l’histoire philosophique de l’identité française. Finkielkraut montre qu’elle s’est développée sur deux racines qui poussent dans des directions opposées.[access capability= »lire_inedits »]La première est issue du romantisme. C’est celle de Barrès, qui définit la France comme l’union sacrée et éternelle d’un peuple et d’une terre, d’un sang et d’un sol. Son « génie » mérite d’être exalté et défendu jusqu’au sacrifice suprême. La deuxième s’inscrit au contraire, au contraire, dans la lignée des Lumières puis du positivisme, celle qui, sous la férule des Soldats de l’an II et des « hussards noirs », fait de la France une terre ouverte où tous les citoyens sont égaux en condition pourvu qu’ils acceptent le contrat qui fonde la République. Une nation éclairée telle que la France a le devoir de propager ses bienfaits dans le monde entier, en apportant la « civilisation » à ceux qui n’ont pas le bonheur d’en jouir.

Ces deux racines ont produit l’une comme l’autre des fruits vénéneux. Le romantisme a conduit au nationalisme, carburant des guerres mondiales et trouvé son pendant outre-Rhin sous la forme du nazisme génocidaire. L’universalisme, quant à lui, a sous-tendu l’aventure coloniale, celle qui a fait d’un Jules Ferry, en même temps qu’il était le maître d’école de la France « une et indivisible », l’ardent propagandiste de l’empire.
Depuis la Deuxième Guerre mondiale et les décolonisations, ces deux sources de l’identité française sont donc également empoisonnées. C’est alors que s’est installée peu à peu une identité par défaut. « Si l’Europe doit se dénationaliser et renoncer, dans la foulée, à tout prédicat identitaire, c’est pour que puissent se déployer librement les identités que son histoire a mises à mal. » C’est ce que Finkielkraut appelle le « romantisme pour autrui ». L’identité de la France est de ne plus en avoir, mais d’accueillir et de célébrer toutes celles qui lui viennent du dehors. Toutes les histoires sont reconnues sauf la nôtre, et l’idée jugée passablement « nationaliste » d’une « Maison de l’histoire de France » est abandonnée, comme toute tentative de débat sur l’identité nationale.
Alain Finkielkraut élabore ce constat dans le but principal de défendre ces valeurs et cette identité française qu’il juge injustement niés. C’est ce qui donne au livre sa tonalité sinon « réactionnaire », en tout cas nostalgique d’un passé où ces valeurs constituaient l’armature de la société. Remarquons en passant que l’auteur glisse un peu vite sur sa (notre) responsabilité dans la destruction de cette autorité qui lui paraît si cruellement manquer. À cet égard, le livre est, sans le dire, le mea culpa d’un soixante-huitard repenti.

On doit surtout inviter à la plus grande rigueur dans l’interprétation de ces idées. Il faut se garder de toute réduction « racialiste » qui assimilerait les valeurs « françaises » à une certaine population (« blanche »). Entendons-nous bien : Finkielkraut ne le dit pas et ne le pense pas. N’appartenant pas lui-même, ainsi qu’il le rappelle, à la catégorie des Français de souche, il sait que des Français venus d’ailleurs sont souvent les meilleurs défenseurs de ces valeurs. On peut toutefois regretter qu’il ne prenne pas en compte de façon plus explicite la continuité de ce phénomène. L’appropriation massive de ces « valeurs culturelles traditionnelles » par une grande partie de la population immigrée est pourtant une réalité et devrait être, y compris pour lui, un motif d’espoir.
Il ne faudrait pas, cependant, que l’on ressorte de cette lecture avec l’idée que deux populations s’affrontent : d’un côté les Français de souche, blancs et autochtones, porteurs de la culture française, de la civilité française, d’une tradition de dialogue et de respect ; de l’autre, une population immigrée qui tenterait d’imposer ses valeurs et ses codes, forcément différents, voire inférieurs. Soucieux de ne pas tomber dans ce piège, l’auteur se place volontiers sous la bannière du Lévi-Strauss de Race et culture. Mais là où Lévi-Strauss se cantonne à des considérations abstraites et intemporelles, Finkielkraut, lui, situe son propos : ici et maintenant.

C’est là qu’on aimerait l’inviter à compléter sa démonstration. Les témoignages (réels) d’enseignants en zone difficile sont certes utiles (et souvent édifiants). Mais à condition de rappeler qu’ils ne rendent compte que d’une partie de la réalité et ne sauraient refléter dans son ensemble la situation du monde éducatif et le rapport des immigrés à la culture européenne.
Un exemple qui pourra paraître futile illustre la complexité du sujet : j’ai été frappé, en côtoyant des Sénégalais{1. Jean Christophe Rufin fut ambassadeur de France au Sénégal de 2007 à 2010.], par leur sens de l’élégance. Or, ils l’exercent aussi bien dans le vêtement traditionnel que dans le costume européen. Le même que vous croiserez le vendredi dans un grand boubou vous rendra visite le lendemain dans un complet de coupe italienne, avec une recherche subtile d’harmonie dans les couleurs de sa cravate et de ses chaussettes. Que sont « ses » valeurs ? Nous les impose-t-il le vendredi ? Ou faut-il plutôt lui reconnaître une dualité complète ?

Dans le même ordre d’idée, j’ai souvent constaté que les Africains francophones se montrent beaucoup plus stricts dans l’application des règles de grammaire, beaucoup moins ouverts que les Français de souche à l’évolution (et souvent à l’altération) de la langue. Autrement dit, dans ces domaines (mais on pourrait faire le même constat dans bien d’autres), les « valeurs » que Finkielkraut rattache à la tradition française sont aujourd’hui défendues par des personnes venues d’ailleurs. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne l’autorité, que l’auteur se désole de voir disparaître. Marié depuis de nombreuses années avec une Éthiopienne, je suis bien placé pour savoir que nombre d’immigrés font grief à la France de laisser s’affaiblir une autorité, en particulier parentale, dont ils sont les défenseurs acharnés. Céder à la tentation d’établir une équivalence entre valeurs culturelles et origine ethnique pourrait favoriser une récupération politique par l’extrême droite, ce qu’Alain Finkielkraut redoute et à raison.

Le risque de malentendu à ce sujet est sans doute le point le plus faible de son propos. Il serait dommage qu’il occulte l’apport le plus précieux de sa démonstration – celui qui parle de « nous » plutôt que « d’eux » : le « romantisme pour autrui » fausse gravement le jugement que nous portons sur les cultures d’origine des Français venus d’ailleurs. En effet, nous faisons souvent preuve d’un grand aveuglement en ce qui concerne cet « Autre » abstrait que notre identité par défaut nous invite désormais à accueillir avec bienveillance. L’action humanitaire est une bonne école pour se débarrasser de cette coupable naïveté. Lorsque l’on intervient dans le contexte des conflits contemporains, on apprend vite à ne pas faire trop rapidement crédit à un peuple dans son ensemble d’une supposée innocence tirée de son caractère exotique. Les sociétés, partout dans le monde, sont hétérogènes, complexes, lestées d’histoire. Elles portent leur lot de violence et ne sont pas exemptes de la part d’horreur que nous ne voulons reconnaître que dans notre propre histoire. Il y a des criminels de masse dans ce Cambodge que nous aimerions voir si calme. Il y a des génocidaires dans ce Rwanda verdoyant surnommé un peu vite la « Suisse de l’Afrique ». Il y a des brigades d’enfants-soldats chez les Tamouls et des racketteurs chez les Kurdes. Les humanitaires le savent, qui doivent se frayer un chemin à travers ces crimes pour atteindre ceux qui ont vraiment besoin de leur aide.

Pourtant, quand des personnes issues de ces populations arrivent en France, il ne semble plus ni nécessaire ni souhaitable de faire la différence. Revêtus du statut d’« immigrés », ils sont tous censés appartenir à la grande famille des opprimés. Notre politique migratoire est la première responsable de cette confusion. Depuis 1974, date à laquelle l’immigration a été officiellement arrêtée ( !), hormis au titre du regroupement familial, les arrivants ont le choix entre « réfugié » et « clandestin ». Quand l’immense majorité d’entre eux sont à la recherche de travail, de sécurité et de dignité, bref aspirent à devenir des citoyens, nous leur offrons le statut de sans-papiers ou de demandeur d’asile : dans les deux cas, nous faisons d’eux des victimes. La diversité de leurs histoires, la réalité de leurs agissements, le rôle que beaucoup ont joué dans des situations souvent dramatiques, nous les jetons dans la grande fosse commune du statut victimaire.
Voilà pourquoi, et Finkielkraut passe trop rapidement sur ce point, l’identité est aujourd’hui doublement « malheureuse ». Certes, l’identité française ressort blessée et aphasique d’un XXe siècle calamiteux. Mais, en face, les identités que la France accueille n’en sont pas moins dénaturées et ignorées. Entre un « nous » rongé de culpabilité et un « Autre » enfermé dans l’anonymat du statut de victime se joue une partie perdant-perdant.

La critique adressée à une certaine « gauche morale » mériterait d’être corrigée dans cette perspective. Le problème n’est pas qu’elle nous demande de nous souvenir de nos crimes, mais plutôt qu’elle nous conduise à ignorer ou méconnaître ceux des autres. Ce n’est pas insulter ou mépriser ceux que la France accueille que d’interroger leur identité, de chercher à connaître l’histoire dont ils sont les héritiers et ont parfois été les acteurs. De condamner enfin ce que cette histoire peut avoir de criminel. Et d’exalter ce qu’elle a souvent d’exemplaire. Quand ils demandent que l’on fasse une place à leur mémoire et que l’on reconnaisse leur histoire, au besoin en bousculant l’histoire officielle, ce n’est pas nécessairement le signe d’une hostilité à « nos » valeurs, mais plutôt la condition pour leur permettre de prendre pied à part entière sur la scène républicaine.
Reste la question de l’islam radical. Finkielkraut répugne à le désigner spécifiquement comme adversaire, mais un grand nombre de ses exemples y font référence et en s’interdisant de le nommer, il affaiblit son propos. Car la question de l’islam est bel et bien spécifique, en ceci que l’islam n’est pas seulement une « mémoire » communautaire qui cherche à se faire une place dans l’histoire nationale, comme celle des Antillais ou des Africains : c’est un universalisme concurrent – « L’Occident de l’Orient », disait Lévi-Strauss. La démonstration de Finkielkraut aurait gagné en force à examiner les rapports de ces deux universalismes, celui de l’Occident chrétien devenu le défenseur des « droits de l’homme » et celui d’un islam qui exprime de façons variées et parfois inquiétantes sa volonté d’accueillir toute l’humanité.

Ce livre est tout entier habité par le défi posé par l’immigration de masse, cette transformation majeure de nos sociétés à la fin du XXe siècle. Il nous fait réfléchir sur les défis et les difficultés dont cet état de fait est porteur. Cette réflexion est nécessaire. Cependant, on aurait aimé, non pas que Finkielkraut nous régale d’édifiantes success-stories d’immigrés, mais qu’il fasse davantage porter sa réflexion sur le moyen de rassembler, sans nier l’extrême diversité de leurs histoires et de leurs comportements, ceux qui forment aujourd’hui la France. Et qui lui donnent, pour le meilleur et parfois pour le pire, une identité nouvelle. Un prochain livre, peut-être…[/access]

*Photo : L’esquive.

Acheter le livre « L’identité malheureuse » de Finkielkraut

Mais pourquoi ai-je donc voté Hollande ?

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francois hollande medef

francois hollande medef

Essaie de te rappeler. Je sais, c’est difficile. Essaie tout de même. Essaie de te rappeler pourquoi tu as voté François Hollande, le 6 mai 2012. Parce que, quand même, là, ça devient difficile de te justifier…

Remonte le fil de ta mémoire d’électeur de gauche, le plus loin possible, pour essayer de comprendre. La première fois que tu as voté, c’était aux municipales de 1983. Tu as voté pour ta mère. Assez œdipien, comme histoire. Ta mère devait être quatrième ou cinquième sur une liste d’union de la gauche à direction communiste. C’était dans une ville ouvrière de la banlieue de Rouen.

Est-ce qu’il y a encore des listes d’union de la gauche à direction communiste, aujourd’hui ? Quelques unes dans les lambeaux de la ceinture rouge, sans doute. Mais la règle, c’est plutôt que les communistes sortants se prennent une liste socialiste dans les dents, ce qui n’empêche pas ces mêmes socialistes d’exiger ailleurs, de manière plus ou moins courtoise, que les communistes partent avec eux en voyageant sur des strapontins et n’aillent surtout pas jouer les gros bras dans une liste Front de gauche. Regardez à Paris. Pierre Laurent n’a pas hésité longtemps. Treize élus garantis en cas de victoire d’Anne Hidalgo. Ça ne se refuse pas quand on veut retrouver son siège de sénateur.

Et après, résultat, on met Mélenchon en colère. Il y a de quoi. Le Front de gauche, ce n’est pas une étiquette pour faire joli. C’est une stratégie et un programme, et cette stratégie s’appelle l’autonomie. Mais il y a des communistes, ces temps-ci qui préfèrent un petit chez les autres à un grand chez soi. Ou au moins à la chance de retrouver un grand chez soi, avec le FDG.

En fait, on se retrouve cerné. Communiste français, en ce moment, ça ressemble un peu à Fort Alamo, juste avant l’assaut des troupes de Santa-Anna. On comptera les survivants le lendemain du 30 mars 2014, date du second tour des municipales. Heureusement que mars à 31 jours, sinon on serait tombé un  1er avril. Toujours cette intuition obsédante de Marx : quand l’histoire se répète, on passe de la tragédie à la farce, en l’occurrence l’histoire d’un déclin.

Depuis que tu votes, tu as toujours voté communiste au premier tour et socialiste au second. Parce que, tu dois t’en souvenir, c’était une époque où la gauche arrivait au second tour. Oui, je sais, c’est incroyable, c’est tellement loin…

La gauche a pris l’habitude, depuis le 21 avril 2002, de laisser la droite et l’extrême droite en tête à tête, assez souvent.  Voir Brignoles, et s’abstenir… En 2002, au second tour, tu as déjà voté blanc car l’antifascisme ne passerait pas par toi. Il était hors de question qu’on te prenne pour un con à ce point-là. Chirac traité de super menteur, de voyou, de type fatigué, usé, vieilli qui devenait du jour au lendemain le sauveur de la Patrie, le père de la Nation tout ça parce que Le Pen  avait doublé Jospin de quelques 300 000 voix. Dire que tu t’apprêtais à voter Jospin au second tour, sans enthousiasme, certes : Jospin avait quand même osé un « mon programme n’est pas socialiste » sans compter « l’État ne peut pas tout. » Au premier tour, pour une fois, tu n’avais pas voté communiste, mais Chevènement. C’était l’époque de Robert Hue, quand le Parti était devenu une annexe gentillette de la social-démocratie. Être communiste, ça vaut le coup quand le communisme ressemble au communisme. Pas à l’église après Vatican II, qui s’épuise à courir après la modernité.

Mais bon, à part ce coup-là, tu as toujours voté communiste. Ou socialiste, quand il fallait. On appelait ça la discipline républicaine, d’ailleurs. On savait qu’il y avait un peu plus de coulage quand c’était un socialiste qui devait se reporter un communiste, mais bon, ça  fonctionnait dans l’ensemble.

Évidemment, c’est devenu de plus en plus dur, de voter socialiste car les socialistes étaient de moins en moins à gauche. Depuis au moins, disons, Mitterrand II en 1988, voter socialiste, c’est voter au centre. Voire au centre-droit. En votant Hollande, tu as voté au centre droit. Mélenchon  avait dit : « On ne fait pas d’histoire, on vote Hollande, il faut sortir Sarkozy mais on ne demande rien. »

On n’a effectivement rien demandé. Ça tombe bien parce qu’on n’a rien eu. Rien de rien. On a même eu du mal à constituer un groupe à l’Assemblée. Il a fallu les renforts de l’Outre-Mer. Ça a un côté exotique, mais c’est tout de même assez peu glorieux.

Mais ça y est, tu te rappelles pourquoi tu as voté Hollande… Tu t’étais dis que voter Hollande, bien sûr, c’était voter pour le même programme économique que l’UMP mais au moins, tu n’aurais plus à subir les aspects les plus déplaisants du sarkozysme.

Tu t’es trompé.

Tu n’aimais pas chez Sarkozy le mépris pour la culture et notamment pour cette pauvre Madame de Lafayette et tu as eu à la place Geneviève Fioraso qui veut qu’on parle anglais à la fac sinon on finira, texto, « à cinq autour d’une table à discuter de Proust ».

Tu n’aimais pas chez Sarkozy cette manière de jouer les Français les uns contre les autres et tu as eu la gestion volontairement provocatrice du mariage pour tous qui a fait ressortir une France oubliée, chouanne, repeinte pour l’occasion aux couleurs d’une droite américaine façon Tea party. Et pendant ce temps-là, l’ANI (accord national interprofessionnel), qui éparpille le Code du Travail façon puzzle, est passé comme une lettre à la poste au Parlement. Sarkozy en rêvait, Hollande l’a fait.

Tu n’aimais pas chez Sarkozy, via Hortefeux ou Guéant, cette manière d’instrumentaliser les questions de sécurité et de désigner des boucs émissaires qui n’en peuvent mais comme les Roms et tu as Manuel Valls qui commence à chasser la clandestine kosovare de 15 ans à la sortie des écoles, parle comme le FN en espérant leur reprendre des électeurs alors que la méthode a fait preuve de son inefficacité notamment en 2012 quand Sarkozy et Buisson n’ont pas réduit le FN mais ont permis son score historiquement le plus élevé.

Pour finir, tu n’aimais pas chez Sarkozy son alignement atlantiste : tu n’avais pas encore vu la diplomatie française, à force de suivisme et de fayotage américanophile, se ridiculiser dans l’affaire syrienne.

La prochaine fois, juré, promis, craché, on ne t’y reprendra plus. Plus jamais tu ne voteras socialiste au second tour.

Sauf, évidemment, s’il y a un type de droite en face…

*Photo : Sipa/ 00656689_000032.

Le désespoir est dans le pré

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paysans agriculteurs suicide

paysans agriculteurs suicide

Le monde agricole n’en finit pas de mourir. Depuis trente ans, les publications des sociologues sont sans appel : le nombre des exploitations diminuent, les jeunes sont de moins en moins nombreux à reprendre le flambeau. Traditionnellement rurale, la France n’en finit plus de perdre ceux qui s’accrochent encore à leur terre. La perte du terroir apparaît inéluctable. C’est que faire vivre une exploitation est devenu un sacerdoce. Le récent rapport de l’Institut de Veille Sanitaire qui constate une surmortalité par suicide chez les agriculteurs ne fait que confirmer ce que l’on savait déjà. Si un agriculteur se suicide tous les deux jours, le mal-être est d’abord économique mais pas seulement. Les éleveurs sont les plus touchés par le phénomène. Leur profession est tributaire des subventions européennes qui sont paradoxalement redistribuées aux céréaliers plus riches. L’agriculture n’est pas un secteur homogène, les grands exploitants de la Beauce ne sont pas les bergers du Vercors, ni les éleveurs de bovins des plateaux ardéchois.

Le 2 octobre dernier dans le Puy-de-Dôme, Hollande s’est présenté aux éleveurs plein de bonnes intentions. Il a promis un rééquilibrage dans la distribution des aides. « Confiance ! » n’a-t-il cessé de répéter. Pourtant, il s’est bien gardé de tracer des perspectives durables pour la filière en termes de débouchés et de maintien du revenu des agriculteurs face au grignotement incessant des marges des grands distributeurs. Même si la France est la première bénéficiaire des aides européennes, depuis 2007, l’Allemagne lui dame le pion dans plusieurs secteurs et la concurrence en tant que puissance agricole majeure en Europe. Ainsi, l’un des derniers secteurs économiques où la France prétendait jouer un rôle s’effondre lui aussi peu à peu. En effet, le double discours du partenaire économique privilégié est patent. Il s’agit de faire des produits de qualité. La France et ses exploitations de petites et de moyennes tailles excelle dans la qualité de ses produits du terroir. Pendant ce temps, l’Allemagne privilégie l’élevage industriel à grande échelle pouvant ainsi jouer sur des coûts moindres. Non seulement, le marché intérieur européen est ainsi inondé mais les produits meilleur marché volent la vedette à des produits français plus chers. Le discount tend à l’emporter.

Plus la paupérisation des populations augmente, plus il s’agit de jouer à la baisse sur tout. Comment les producteurs peuvent-ils faire face à la déréglementation européenne ? Comment peuvent-ils rivaliser avec des règles du marché du travail et une fiscalité qui varient d’un pays à l’autre ? Ils ne peuvent que sombrer.

On ne compte plus les faillites personnelles et les exploitations hypothéquées. Face à ces situations dramatiques, l’Etat a tout prévu. Invariablement, il s’agit de voiler son impuissance. Alors, il fait dans le simulacre. Pour preuve, pour lutter contre le suicide des agriculteurs, on a mis en place un numéro vert. La réponse est d’envergure face à la dévastation personnelle qui mène à la décision d’en finir. En outre, c’est méconnaître grandement la mentalité paysanne. Dans une société du spectacle où l’on vénère Nabilla et Yann Barthès, il est sûr que le fonctionnement du monde rural est devenu une étrangeté incompréhensible. On ne dit mot sur ses difficultés. On a honte. La dignité et la pudeur priment sur le fait d’aller pleurnicher chez une assistante sociale. Aller même chez un psy ne viendrait jamais à l’esprit. Il y a les traites du crédit des machines agricoles toujours plus coûteuses à rembourser. Comme dans les monastères où les journées sont rythmées entre tâches et prières, les journées à la ferme sont aussi cadencées par les tâches immuables à remplir aux mêmes heures. Pas de 35 heures pas de vacances, pas d’heures supplémentaires rémunérées. Qu’est-ce qui pousse encore les agriculteurs à continuer et parfois même à reprendre le flambeau ?

C’est la volonté de perpétuer ce que leur famille a mis tant de générations à édifier. C’est un désir de faire vivre et prospérer un patrimoine et de le transmettre ensuite. C’est un attachement viscéral à une terre, à une région, parce qu’ils sont de ceux qui savent qu’ils ne pourront être bien nulle part ailleurs. Aussi, malgré l’isolement, les trajets longs à faire entre deux villages, le célibat souvent et le vieillissement de la population, ne quittent-ils pas le navire pour les sirènes de la ville. Ce sont ceux qui sont restés après l’exode rural. Ce ne sont pas les néo-ruraux ou les soixante-huitards venus prendre l’air de la campagne, ce sont ceux les ruraux tout courts. Ce sont les laborieux qui s’endettent et qui coulent, ce sont les courageux qui mettent toute leur énergie à rendre pérenne ce qui l’est de moins en moins.

Pour avoir de la reconnaissance sociale ou vivre à son aise, on ne se lance pas dans l’agriculture. Dans ce domaine, les Français sont étrangement schizophrènes. En France, l’exode rural s’est effectué lentement. Ceux qui sont partis et qui sont devenus des urbains, ceux qui ont vendu leur terre et la ferme familiale, entretiennent la nostalgie de la campagne. Remplis de visions stéréotypées, ils ont oublié que la vie y est dure et austère. Dès lors, la France des pancartes qui vend des pêches, des abricots, des noix, du miel et d’autres produits au bord des routes, est regardée avec un mélange singulier de condescendance et d’empathie. Paradoxalement, la distance se mêle à l’intimité. Il y a un désir de retrouver la saveur des choses. En cette semaine du goût, que trouverons-nous dans nos assiettes dans quelques années si la production agricole française ne devient une cause nationale ?

Les agriculteurs n’ont pas l’habitude de manifester. Lorsqu’ils le font, c’est que la situation est tellement grave qu’ils se résignent à émettre des signaux de détresse que les flots de l’actualité ne laisseront qu’entrevoir au reste de leurs concitoyens. C’est aussi la filière agroalimentaire, pourvoyeuse importante d’emplois, qui sombre également avec le malaise persistant des exploitants. Et pourtant, ni voitures brûlées ni appels à l’émeute ne sont venus émailler la détresse des travailleurs de l’agroalimentaire et de l’abattoir GAD. Leurs modes d’action sont gentillets : une opération escargot et l’occupation du tarmac de l’aéroport de Brest. L’un d’entre eux aurait dû se percher en haut d’une grue. Aussi, comme ils ont la politesse de mourir en ne faisant pas trop de bruit, leur situation n’empêchera personne de dormir. Que feront Le Foll et Montebourg ? Continueront-ils à les payer de mots ? Les médias se détournent, déjà. Dans la solitude des campagnes, le glas précède la détonation qui brise à peine le silence.

*Photo : FAYOLLE PASCAL/SIPA. 00655811_000041.

Affaire Leonarda : Place aux faits

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leonarda valls immigration

leonarda valls immigration

Manuel Valls est encore dans le collimateur de ses petits camarades de la majorité présidentielle.  Le ministre de l’Intérieur est coupable. Forcément coupable. Rappelons les faits. Une collégienne de Pontarlier, dans ma chère Franche-Comté, a été reconduite avec sa famille dans son Kosovo natal, après le rejet de ses deux demandes d’asile politique, décision confirmée par un tribunal administratif et une Cour administrative d’appel. Depuis mardi soir, les conditions de l’expulsion de Leonarda Dibrani suscitent l’émotion médiatique, valant à Manuel Valls et au préfet du Doubs un concert de sifflets. La petite Leonarda a été interceptée par la police le 9 octobre dernier alors que son père avait été reconduit au Kosovo la veille et qu’il était prévu que toute la famille le rejoigne ce jour-là. Constatant qu’un membre de la famille manquait à l’appel, les autorités ont demandé à sa mère de l’appeler sur son téléphone portable pour la faire revenir du bus qui l’emmenait en sortie scolaire. Dans la foulée, le maire de la commune de Levier, où résidait la famille Dibrani, a convaincu le professeur présent sur les lieux de coopérer. Finalement, le bus s’est arrêté sur le parking d’un autre collège à la périphérie de Pontarlier. Selon le secrétaire général de la préfecture, cité par Le Monde, « La jeune fille est descendue volontairement du car, dans lequel aucun policier n’est monté, pour attendre les fonctionnaires chargés de la prendre en charge. L’opération s’est déroulée dans le calme. Il n’y a eu aucun incident et l’embarquement à Lyon s’est effectué sans la moindre difficulté. »

Mais les réactions outrées des politiques ne collent pas vraiment avec le récit de la préfecture. Sandrine Mazetier, la députée de Paris qui avait proposé l’hiver dernier de débaptiser les sexistes écoles maternelles, songe-t-elle à transformer les préfets en « officiers de régularisation » ? C’est bien possible puisque l’élue exige la convocation ainsi que la sanction du préfet de Besançon. Voilà donc une parlementaire qui demande qu’on punisse un fonctionnaire parce qu’il applique la loi qu’elle vote. Tout va bien. Au Parti de gauche et chez les Verts, on n’est guère plus inspiré.  Jean-Luc Mélenchon plastronne sur twitter : « La honte, c’est maintenant ! Rendons #Valls à Le Pen. Vivement la gauche en France ! #Leonarda » tandis que la sénatrice verte Esther Benbassa se fait tout aussi subtile : « Leonarda raflée dans la cour d’une école avec la complicité du maire et expulsée. Certains Francais auraient-ils la mémoire si courte ? » 

Circonstance aggravante qui vaut à Manuel Valls et au préfet ce concours de points Godwin, l’établissement devant lequel la jeune fille est descendue du car porte le nom de la résistante Lucie Aubrac. Rafle, Résistance contre le nazisme, nous y sommes. Voilà donc les flics rhabillés en SS, le Préfet en Maurice Papon et Manuel Valls en René Bousquet. Ces allusions, ce vocabulaire sont mille fois plus scandaleuses que l’hypothèse – fausse en l’occurrence –  d’une interpellation de la jeune fille devant ses camarades de classe.

Convoquer ainsi Lucie Aubrac, qui avait d’ailleurs soutenu en 2002 la candidature de Jean-Pierre Chevènement, lequel ne transigeait pas sur les expulsions d’immigrés illégaux, c’est insulter sa mémoire.

Manuel Valls a rappelé solennellement que les décisions d’éloignement validées par la Justice devaient être appliquées. Cela n’a pas empêché Matignon de demander une enquête administrative sur les circonstances de l’expulsion de Leonarda Dibrani. Nous verrons si cette investigation invalidera la version de la préfecture du Doubs.

Si l’administration lui donnait raison, Manuel Valls en sortirait politiquement renforcé. Dans ce cas-là, ses « amis » du PS, du PG et des Verts lui auraient une nouvelle fois rendu un fier service.

*Photo : Antonio Calanni/AP/SIPA. AP21468568_000001.

Qui peut croire que toutes les civilisations se valent ?

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gueant roucaute fillon

gueant roucaute fillon

Yves Roucaute est philosophe, écrivain et professeur des universités. Il a été membre de nombreux cabinets ministériels, dont celui de Claude Guéant à l’Intérieur.

Comment as-tu pris connaissance de « l’affaire » ?

De façon assez drôle. Le mardi 7 février [2012], trois jours après le fameux discours donc, j’avais, en fin d’après-midi, éteint mon téléphone pendant une réunion de travail. Dès que je l’ai rallumé, il s’est mis à sonner. C’était un vieil ami journaliste qui me dit tout de go : « Yves, tu pourrais répondre au téléphone quand tu mets le bordel dans tout le pays, et puis aussi me prévenir en premier ! » C’est là que j’ai découvert l’ubuesque accusation de nazisme lancée par Serge Letchimy à l’Assemblée nationale.

As-tu été surpris par la polémique?

Oui et non ! D’un côté, j’ai été sidéré par la vitesse et la violence de l’emballement. Ce fut incroyable, le vice appuyé sur le bras de la bêtise conduisant à une crise politique sans précédent. Mais d’un autre côté, nous l’avions un peu cherché…

Comment ça, vous l’avez cherché ? Ce n’est quand même pas vous qui demandez à un député de gauche de vous « pourrir » à la tribune de l’Assemblée ! Sur le moment, on a nettement l’impression que le PS vous a pris la main dans le sac et vous le fait payer cher !

Ils ont eu tort. Car c’était un piège. Certes, le groupe socialiste a sciemment et cyniquement décidé de dramatiser l’affaire. Il s’agissait, une fois de plus, de nous coller l’accusation de collusion de l’UMP avec le FN, histoire de faire peur aux centristes. Mais ce faisant, il s’est coupé de l’opinion.

Un piège ? Tu ne réécris pas un peu l’histoire, là ?

Oh que non ! C’était bel et bien un piège tendu aux socialistes. En montant sur leurs grands chevaux, les socialistes ont démontré qu’à leurs yeux, toutes les civilisations se valent.[access capability= »lire_inedits »]
Quand un prof de gauche expose ce genre de théorie dans un colloque, ça passe inaperçu. Mais là, toute la gauche et son candidat se sont mis à répéter ces âneries devant l’ensemble du pays, sans même se rendre compte des dégâts que ce discours faisait dans l’opinion.

Ce n’était pas le premier piège que nous leur tendions, et ce discours n’était pas le plus provocateur de ma carrière. Mais jusqu’alors, nos ruses de guerre n’avaient pas marché.

Cette fois, les socialistes sont tombés dedans. Nicolas Sarkozy a pensé, à juste titre, que c’était notre première victoire idéologique depuis son élection à la présidence.

Une victoire stratégique, car elle révélait le relativisme moral du PS. Les sondages nous furent immédiatement clairement favorables, à plus de 70%. Qui, dans le pays, peut croire que toutes les civilisations se valent ?

 

Sûrement pas moi en tout cas, ni toi non plus, j’imagine. À moins que tu aies beaucoup changé en dix-huit mois …

 

Parlons franc : si comparer les civilisations est la marque du nazisme, alors tous les universitaires sérieux de la planète se trouvent de facto plus ou moins nazis. Tous les chercheurs, y compris ceux de gauche, savent la supériorité des civilisations fondées ou refondées sur les droits et devoirs de l’humanité. Oui, elles sont supérieures aux innombrables civilisations qui, depuis le Néolithique, ont pratiqué les sacrifices humains ou l’esclavage. Et aujourd’hui, quel anthropologue ou sociologue peut affirmer que les civilisations qui, du Mali à la Corne de l’Afrique, infibulent entre 100 et 140 millions de femmes, valent les civilisations qui l’interdisent ? Si toutes les civilisations se valent, pourquoi fallait-il s’opposer au nazisme, qui prétendait justement en proposer une nouvelle ? Personne n’a pensé à poser cette question simple, ce qui en dit long sur l’ignorance de nos élites politiques (et médiatiques), car les socialistes ne sont pas seuls en cause, quand on songe à la tournure prise par cette affaire…

Dois-je comprendre que tu n’es pas très satisfait de la façon dont l’UMP s’est défendue face à la gauche ?

François Fillon, malheureusement, n’a pas montré autant de sens politique que le chef de l’État. Résultat, notre victoire idéologique a été aussi éphémère qu’écrasante.

La défense de l’UMP a été calamiteuse : elle a choisi de faire profil bas, comme si elle se repentait d’avoir dit une horreur, alors même qu’il s’agissait d’une vérité que la masse des Français approuvait. L’UMP n’avait rien compris aux enjeux. Et pour cause, elle souffre, plus que le PS, d’une absence remarquable de pensée structurée. Voilà pourquoi les vainqueurs ont été reconduits par certains de leurs chefs dans leurs casemates, la tête basse.

Ils vont adorer le portrait que tu fais d’eux… Aurais-tu la gentillesse de leur expliquer ce qui clochait ?

Dans ce genre d’affrontement sur les questions de fond, la plupart des dirigeants de l’UMP sont incapables de défendre une position juste car ils sont eux-mêmes relativistes ou dépourvus de culture fondamentale. C’est la prime au premier de la classe en droit public, à condition d’être dernier en culture générale et dénué de toute imagination – sans oublier ce zeste de suffisance qui tient au classement de l’ENA.

Quelques preuves de ce que tu avances, histoire d’aggraver ton cas ?

Il suffit de lire les réactions à l’époque. L’énarque Juppé proclame le propos de Guéant « inadéquat », le diplômé de droit public François Fillon indique qu’il n’aurait jamais prononcé de telles phrases… La débandade a été quasi-générale, jusqu’à mon ami Jean-Pierre Raffarin lui-même, qui, sans doute pour régler un vieux contentieux avec Guéant, a feint de croire que les civilisations n’existent pas. En résumé, la conjugaison de la peur de la gauche, de l’ignorance et de l’origine sociale de cette élite a transformé une victoire en capitulation.

Cette vacance du savoir est-elle propre à la droite de chez nous ?

Dans les pays développés, il n’existe aucune autre grande formation de droite qui ait un tel mépris pour les intellectuels ou qui recrute l’essentiel de ses cadres dans les sphères de la bureaucratie. Avec cet effet pervers : les relations avec la gauche officielle, issue des mêmes cercles, deviennent ambiguës. La presse ne connaissant d’intellectuels que de gauche, lorsque la droite cherche à acquérir une légitimité idéologique, toujours nécessaire, elle se tourne logiquement vers eux. D’où l’importance accordée aux Edgar Morin et Bernard-Henri Lévy. Leur qualité n’est pas en cause, mais comment pourraient-ils offrir une vision d’avenir pour la droite ? D’où cette incapacité à gagner les batailles idéologiques les plus faciles, comme sur cette question des « valeurs ». Ne pas penser a un prix. Nicolas Sarkozy saura-t-il en tirer les leçons ? Mon ami Henri Guaino pense que la défaite morale prépare toujours la défaite politique. Pour ma part, je suis convaincu, et cette affaire l’a encore démontré, que c’est la défaite de la pensée qui prépare toujours la défaite politique.[/access]

*Photo : CHESNOT/SIPA. 00629492_000008.

Bedos/Morano : les humoristes, ça ose tout…

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Après les mines scandalisées affichées et les cris d’indignation poussés à propos du « poulegate » de la semaine dernière, mutisme assourdissant dans les rangs socialistes depuis ce week-end pour l’affaire Bedos/Morano.

Pourtant, entre Véronique Massonneau moquée par les caquètements de poule du député umpiste Philippe Le Ray un peu trop éméché et Nadine Morano traitée de « conne » et de « salope » par Guy Bedos, le niveau de « délinquance machiste » s’est considérablement aggravé et la fameuse « culture du sexisme », qui revenait en litanie chez tous les socialistes quelques jours auparavant, n’a trouvé aucun censeur féministe ou militante Femen pour la condamner avec fermeté.

Evidemment, si l’humoriste s’appelait Bigard et Nadine, Najat, c’eût été une autre paire de manches, ou plutôt de manchettes de Libé et du Monde.

En tout cas, le plus triste dans l’histoire c’est que Guy Bedos affirme pour sa défense que sa brochette peu inspirée de qualificatifs désagréables est du même niveau que la langue du créateur de Pantagruel et de Gargantua. Les humoristes, ça ose tout, y compris s’abriter derrière Rabelais pour excuser une colossale absence de finesse, qualité, au passage, que son désopilant chroniqueur de fils Nicolas possède, lui…