Le général De Gaulle revient au pouvoir le 1er juin 1958, lorsque, sept mois avant qu’il ne prenne ses fonctions de premier Président de la Vème République, l’Assemblée nationale fait de lui le dernier Président du Conseil de la IVème République. Il y demeurera jusqu’à sa démission, le 28 avril 1969. Pendant un peu plus d’une décennie, donc, le « plus illustre des français » présidera aux destinées de son pays ; décennie qui se trouve être, selon les données de l’Insee, la meilleure que la France ait connu en terme de croissance économique [1. Le Produit intérieur brut ajusté de l’inflation croît de 5,9% par an de 1959 à 1969.]. La présidence du Général, c’est le tiers le plus glorieux des Trente glorieuses ; fait d’autant plus remarquable que, lorsqu’il reprend les rênes de la France, l’essentiel de l’effort de reconstruction de l’immédiat après-guerre se trouve derrière nous.

Il n’est donc pas surprenant, au-delà de son auguste stature et de son rôle historique lors de la seconde guerre mondiale, que la figure tutélaire du général continue, aujourd’hui encore, à marquer de son empreinte la vie politique du pays. À n’en pas douter, Charles De Gaulle est de ces hommes qui, en redonnant à la France la fierté d’être elle-même, a profondément marqué notre imaginaire collectif. Avec la patine du temps, le Grand Charles, à l’image de Carolus Magnus, se confond avec les statues qu’on a élevées en sa mémoire ; il est devenu un mythe et, comme c’est souvent le cas avec les mythes, on a aujourd’hui tendance à lui prêter des traits qui n’entretiennent que peu de rapports avec la réalité historique.

De Charles De Gaulle, en effet, l’Histoire semble avoir retenu l’image toute militaire d’un dirigiste, d’un jacobin centralisateur, d’un stratège colbertiste, d’une subtile synthèse des tendances étatistes « de gauche » (social ?) et « de droite » (conservateur ?). Bien sûr, il y a là une part de vrai. Seul l’imbécile pense le monde, l’histoire et les hommes en noir et blanc : la réalité n’est que nuances de gris. Si, à bien des égards, Charles de Gaulle fut bien, tout à tour et en fonction des sujets, progressiste et conservateur, il n’en reste pas moins que sa politique s’inscrit profondément dans une volonté explicite de libéraliser l’économie française.

Symbole parmi les symboles, ce n’est à personne d’autre qu’au très libéral Jacques Rueff [2. Membre de la Société du Mont Pèlerin aux cotés de Hayek, Mises, Knight, Friedman, Director, Allais, Polanyi, Popper etc. C’est dire !] que le général, par l’entremise de Georges Pompidou et d’Antoine Pinay, confie dès l’automne 1958 la mission de préparer un rapport destiné à remettre la France sur pieds. Les propositions du « plan Pinay-Rueff »[3. Antoine Pinay, bien que raisonnablement libéral lui-même, n’était, dit-on, pas particulièrement enthousiaste à l’idée de suivre Rueff. Si son nom reste accolé à celui du plan, c’est essentiellement par soucis cosmétique et parce que c’est finalement lui qui a dû le mettre en œuvre.], présentées formellement à De Gaulle le 18 novembre et rédigées sous leur forme définitive le 8 décembre, seront adoptées dans leur intégralité dès le 23 décembre 1958 ; soit deux jours à peine après l’élection du Grand Charles. Le plan, résolument libéral, prend l’exact contrepied des idées défendues par l’aile dirigiste du gouvernement d’union nationale – notamment Albin Chalandon (UNR) et Guy Mollet (SFIO) – et affiche principalement trois objectifs : l’équilibre budgétaire, l’ouverture des frontières et la création d’un franc lourd.

Il serait long et fastidieux de détailler l’ensemble du plan de Jacques Rueff, sa mise en œuvre et ses conséquences. Tout au plus nous contenterons nous, en sus des éléments cités plus haut, de dire qu’il est généralement considéré comme un grand succès tant dans la réalisation de ses objectifs directs que dans ses effets à long terme. Un point, néanmoins, mérite sans doute qu’on s’y attarde : la volonté gaullienne de créer un franc fort, de mettre fin au cycle infernal des dévaluations qui avait prévalu sous la IVème République et ainsi d’« arrêter la descente aux abîmes de l’inflation »[4. Charles De Gaulle dans son allocution radiotélévisée du 1er août 1958.]. Ce dont il est question, bien sûr, c’est du nouveau franc qui sera mis en circulation un an plus tard.

Il est étrange de constater que les gaullistes d’aujourd’hui sont bien souvent les plus ardents partisans d’une dévaluation. C’est un contresens historique total. Si un élément distingue indiscutablement la politique du général de celles qui l’ont précédé et de celles qui suivront, c’est précisément cela : le franc fort. De fait, il n’y aura, tout au long de cette décennie gaullienne qu’une seule et unique dévaluation du franc, celle de 1958 [5. Il y aura, pour être précis, deux dévaluations en 1958 : la première, en juin, n’est que la régularisation d’une dévaluation camouflée en 1957. C’est la seconde, celle de décembre, qui s’insère dans le plan Jacques Rueff.], et la présidence du général coïncidera avec la plus longue période de stabilité que le franc, par rapport à l’or et au dollar, ait connu depuis qu’il a cessé d’être « germinal » (1914).

Contextualisons : lorsque le général revient au pouvoir, la France, à l’image de ce qu’il était convenu d’appeler à l’époque le monde libre, est signataire des accords de Bretton Woods ; accords par lesquels elle s’engage à maintenir une parité fixe du franc par rapport au dollar ; lequel est lui-même garanti par 1/35ème d’once d’or[6. Il s’agit ici de l’once de Troyes (<i>troy ounce</i>, Oz) qui reste encore aujourd’hui l’unité de masse standard des métaux précieux aux États-Unis. Comme son nom l’indique, son origine est française même si elle s’est quelque peu alourdie en traversant l’Atlantique (de 30,59g à environ 31,10g actuellement). À ne pas confondre avec l’once avoirdupois qui, aux États-Unis, est l’once des épiciers.]. Techniquement, si le franc venait à s’apprécier face au billet vert, la Banque de France était tenue d’user de sa planche à billet pour acheter des dollars et ainsi faire baisser la valeur relative du franc. Dans le cas contraire, si le franc se dépréciait, elle devait revendre ses réserves de change en dollar contre des francs pour rétablir la parité officielle (à plus ou moins 1% près).

Seulement voilà : l’utilisation massive de la planche à billet tout au long de la quatrième République va provoquer une dépréciation continuelle du franc et, les réserves de la Banque de France étant limitées, cette dernière ne parvenait tout simplement pas à suivre le rythme. Il a donc fallu, de la Libération à la dévaluation gaullienne de 1958, dévaluer la parité officielle du franc pas moins de sept fois – lui faisant perdre au passage 90% de sa valeur face au dollar des États-Unis – et instaurer un sévère contrôle des changes qui s’appliquait non seulement aux mouvements de capitaux mais aussi aux transactions commerciales au travers d’un contingentement des importations.

C’est à cette situation que Charles De Gaulle entend mettre fin. L’objectif, symbolisé par la création du nouveau franc, est d’en finir avec l’instabilité monétaire, l’inflation et le contrôle des changes. Cette dévaluation de 1958 devait être la « der des ders », celle qui permettrait de restaurer la convertibilité du franc, de libéraliser les échanges avec nos voisins européens et d’appliquer le Traité de Rome en temps et en heure. Si certains auteurs estiment qu’elle visait aussi, mais dans une moindre mesure, à consolider la position de l’industrie française au seuil du Marché commun, le fait est que De Gaulle s’y tiendra : la parité d’un dollar pour 4,2 nouveaux francs (420 anciens francs) va rester vigueur de décembre 1958 jusqu’à la très contestée dévaluation pompidolienne d’août 1969.

Le général dévaluerait-il aujourd’hui ? Tout laisse penser le contraire. D’une part, l’homme était indiscutablement compétent[7. Voir, notamment, sa conférence de presse du 4 février 1965 et se demander quand, pour la dernière fois, vous avez entendu l’un de nos dirigeants prononcer un discours d’un tel niveau.] et ne cachait pas son attachement à l’étalon-or – ce qui exclut très vraisemblablement qu’il ait jamais considéré la dévaluation comme une politique sensée. Par ailleurs, le Président De Gaulle, durant toute une décennie, a défendu la parité du franc face à un dollar gagé sur l’or : il serait pour le moins surprenant qu’il considère sérieusement cette option dans un monde de changes flottants où les monnaies ne cessent de perdre de la valeur face au métal jaune. À vrai dire, si Charles De Gaulle était encore des nôtres, il est plaiderait sans doute pour un retour au franc ; mais un retour au franc lourd et peut-être même au franc-or.