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To be or not to be… Arthur Cravan

Ce n’est pas tous les jours qu’un déserteur de dix-sept nations monte sur le ring d’une revue sise boulevard Saint-Germain, Paris VIIe. Grâce à Bertrand Lacarelle, c’est chose faite : Arthur Cravan a investi La Règle du jeu avec la bénédiction de son directeur reconnaissable à ses trois initiales et à ses chemises blanches. Pour faire honneur au poète-boxeur, BHL a eu la riche idée de confier la livraison automnale de la RDJ à Bertrand Lacarelle, auquel on doit une biographie de Cravan parue chez Grasset. Truffé de portraits de Cravan réunis par le collectionneur Marcel Fleiss, ce magnifique numéro propose son lot entier de courts textes accessibles au néophyte comme au chercheur en cravanologie.

Petite leçon de rattrapage à l’usage des jeunes générations : Fabian Avenarius Lloyd naquit en 1887 à Lausanne, la ville des palaces, de l’art brut et de Roland Jaccard, puis adopta le nom du village de naissance de sa femme Renée – Cravans – en guise de pseudonyme. Petit-fils d’un conseiller du roi de la reine Victoria, neveu par alliance d’Oscar Wilde (qu’il ressuscita de profundis en 1913, le temps d’un article épique !), ce maître de la science pugilistique s’illustra aussi bien dans le noble art (malgré ses nombreuses défaites) qu’à la sortie des salons, au coin d’un zinc ou dans les prétoires, où il multiplia les provocations pour choquer bourgeois et sacristains de l’art. « Les scandales ne servaient qu’à le divertir de l’ennui qui le prenait dans toutes les villes du monde, passé l’enthousiasme des débuts. » glisse Lacarelle dans son propos liminaire.

Haut de six pieds et cinq pouces, Cravan était bel et bien une force de la nature dont les prodiges ne s’arrêtaient pas à la porte des tribunaux. En témoignent ses poésies et les cinq numéros de la revue Maintenant, qu’il fonda et porta à bout de bras ! Ami de Cendrars, il écuma le quartier latin, les deux rives des Etats-Unis, le Japon, l’Australie, et tant d’autres contrées avant de disparaître au Mexique, se laissant aller à de splendides élucubrations textuelles au gré de ses pérégrinations : « Je voudrais être à Vienne et à Calcutta/ Prendre tous les trains et tous les navires, Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats », « Faune et flore/ Je suis toutes les choses, tous les hommes et tous les animaux ! »

Mutatis Mutandis, ce numéro très spécial de La Règle du jeu évoque les mânes de Cravan, «l’âme du XXe siècle », comme pour souligner subrepticement la vacuité sensible et spirituelle de notre époque conforme à la noire prophétie cravanienne : « Dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. » Ce ne sont pas nos amis cosaques de la rue Sambre-et-meuse, tapis dans l’ombre d’une des 270 pages de ce petit livre orange, qui le démentiront. « Il est des jours où je me démerde formidablement » disait de lui le merveilleux faussaire Cravan. Un uppercut à qui osera le contredire !

« Arthur Cravan est vivant ! », La Règle du jeu n°53, octobre 2013, numéro coordonné par Bertrand Lacarelle.


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