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Baby alone in Baby Loup?

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baby loup conflans

Leurs noms mutins et bucoliques sont une invitation au jeu du berger et de la bergère. Chanteloup-les-Vignes et Conflans-Sainte-Honorine, communes des Yvelines enlacées dans des bras de Seine, ont une sonorité libertine. C’est ainsi. Mais les malheurs de la crise, ont réduit, chez Sophie, le champ des possibles. Devenue grande, elle n’a pas la tête à batifoler. Pas plus que ne l’ont Farida, Paul ou Joao, ses voisins, « parents » ou « parent seul ». La bagatelle c’est bien joli, mais quand elle est suivie d’effet, il faut faire garder bébé. Ce n’est pas mépriser la France nataliste que de dire cela. C’est s’inscrire dans la trame d’une histoire pas si vieille que cela, en l’occurrence celle de la libération de la femme, dont le film Norma Rae, qui raconte le combat d’une ouvrière, veuve, mère de deux enfants, syndicaliste dans une usine textile de l’Amérique des années 1970, est un condensé haletant des luttes féministes.

Natalia Baleato est de la trempe des « sacrées bonnes femmes ». D’origine chilienne, elle a fui avec son mari l’Amérique du Sud du temps des dictatures et trouvé refuge en France en 1977. La crèche associative Baby Loup qu’elle a créé et qu’elle dirige, est un peu l’héritière de ces batailles contre la domination masculine et l’ordre capitaliste – les guillemets sont en option – menées et remportées pour certaines d’entre elles contre les conservateurs d’alors.

Au XXIe siècle, on prend les mêmes mais on renverse la vapeur. Dans son conflit avec une employée musulmane qui avait contrevenu à la charte laïque de l’association en revenant vêtue d’une tenue islamique sur son lieu de travail après un congé parental, Baby Loup a certes été victorieuse en droit, mais elle a en quelque sorte perdu dans les faits : fin 2013, après vingt-deux ans de présence dans la cité Noé, la crèche a préféré quitter « Chanteloup » plutôt que de continuer d’y subir des « pressions ». « Les derniers temps, confie Natalia Baleato, c’est la communauté noire du quartier qui nous protégeait des actes malveillants de certains musulmans. C’est dire le degré de communautarisme atteint ici. Toute notre démarche est bâtie contre cela. La vraie mixité, elle est chez Baby Loup. »

Symbole de « la laïcité en danger », la crèche a emménagé à sept kilomètres de là, à Conflans-Sainte-Honorine, longtemps le fief de Michel Rocard, accueillie par un maire militant laïque, le PRG Philippe Esnol, qui n’est plus aujourd’hui que sénateur. Mais voilà qu’aux municipales de mars, ce « bastion de la gauche » a basculé à droite en raison de divisions au sein de l’ancienne majorité. L’équipe a changé. Manifestement, les codes aussi.

La crèche Baby Loup pourrait fermer ses portes à la fin de l’année ou devoir procéder à des licenciements, alerte sa directrice, en butte aux tracasseries du nouveau maire, Laurent Brosse, 28 ans, marié, un enfant, UMP. De cette génération montante à l’UMP, mais pas que là, qu’on pourrait qualifier de post-laïque, plus malthusienne que redistributive, moins irresponsable diraient les pragmatiques. Cette classe d’âge-là est visiblement peu réceptive aux combats des « pionnières de la cause des femmes », des personnes comme surgies d’un passé louche, n’hésitons pas, des ténèbres. A l’inverse, sur la photo, les cadets du parti dont le jeune Brosse est issu, affichent une fraîcheur de promise-keepers.

L’élu n’a pas souhaité parler à Causeur, son directeur de cabinet appelant tel un supérieur de petit séminaire pour dire que cela ne se faisait pas de joindre le maire, avocat en droit social dans un cabinet de Neuilly-sur-Seine, sur son poste professionnel. Il se peut aussi que Laurent Brosse estime que l’ancienne majorité s’est trop avancée en faisant des promesses à Baby Loup, et veuille couper dans les dépenses communales pour rendre du « pouvoir d’achat » aux Conflanais, ce dont semble témoigner sa décision de porter de 20 à 30 minutes la durée quotidienne de gratuité des parkings de la ville pour les automobilistes locaux.

Rien, dans l’aspect de la crèche Baby Loup, n’évoque un passé louche. L’endroit aurait plutôt un côté « tourné vers l’avenir », à tout le moins « en phase avec son temps ». Ne cherchez plus le modèle scandinave, il est là : un calme inattendu dans un tel endroit, une propreté maniaque, une décoration joyeuse mais sobre, à l’extérieur un potager, des produits frais cuisinés chaque jour. Si l’on osait, un monastère de la petite enfance. La grande particularité de la crèche est d’être ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Elle fonctionne avec des horaires décalés, héberge momentanément des femmes en détresse, œuvre à l’insertion d’adultes déclassés. L’adresse n’est pas qu’une garderie, elle aide aussi des vies à se réaliser.

Situé à deux cents mètres de la gare des trains de Conflans-Sainte-Honorine, le bâtiment de plain-pied avec sous-sol abritant la crèche, était auparavant celui de la Sécurité sociale, qui l’a mis en vente. L’association Baby Loup l’a racheté environ 700 000 euros, contractant pour ce faire un emprunt de 500 000 euros « sur vingt ans ». Ce changement de propriétaire et d’affectation est semble-t-il passé relativement inaperçu dans un quartier à la fois résidentiel et de transit, composé de pavillons et de petits immeubles, la place Romagné, de facture plus récente, à l’une des deux sorties de la gare, apportant la touche moderne et citoyenne que lui confère son dessin en forum.

Au « Ponte Da Barca », un tabac-presse qui a vue sur la crèche, le tenancier, portugais comme le nom de son bar, nourrit des regrets : « C’était mieux quand il y a avait la Sécu, ça nous rapportait des clients », dit-il, la radio branchée sur un canal lusitanien d’où volute le beau timbre d’Aznavour. L’homme est au courant du conflit, qui tourne autour des chiffres : « Le précédent maire avait promis une subvention de 400 000 euros par an à la crèche, mais le nouveau ne veut pas donner plus de 90 000. »

C’est un problème. « Le budget annuel s’élève à 1,14 million d’euros, indique la directrice générale de Baby Loup, Natalia Baleato. Les pouvoirs publics participent au financement de l’association à hauteur de 80%, la part des familles se situe entre 10% et 15%, le reste étant constitué de dons. Notre loyer suite à notre emprunt bancaire est de 2800 euros par mois. Nous employons vingt-cinq salariés, dont trois temps partiels. Deux-tiers des heures d’accueil vont aux enfants conflanais. En tout, nous recevons une centaine d’enfants par mois, certains venant de communes environnantes. Comment voulez-vous qu’on s’en sorte sans la subvention conflanaise initialement prévue ? » Certes, Baby Loup a reçu de l’argent de donateurs, des grosses et des petites sommes, lorsqu’il est apparu que la crèche ne resterait pas à Chanteloup-les-Vignes. Mais le fonctionnement de l’association ne peut pas dépendre exclusivement de la générosité de personnes privées ; pour sa pérennité, il doit reposer principalement sur un financement public, affirme la directrice.

Le maire Laurent Brosse dit souhaiter maintenir une égalité de traitement entre les crèches municipales relevant de son autorité et l’établissement Baby Loup. Soit une subvention unique de 2,34 euros par heure et par enfant, alors que 4 euros pour Baby Loup avaient été convenus par son prédécesseur Philippe Esnol. Natalia Baleato plaide encore une fois la spécificité de sa crèche, que le maire s’obstinerait à ne pas voir : les heures de nuit, celles du dimanche, le remboursement du déménagement et de la réfection du bâtiment de l’ancienne-Sécu, un coût afférant au budget ordinaire de Baby Loup, quand il relève d’un compte distinct pour des travaux semblables effectués dans les crèches municipales, fait valoir la directrice. Qui n’est pas au bout de ses peines.

Natalia Baleato se heurte en effet au refus du Conseil général des Yvelines, tenu par la droite, de lui accorder l’agrément qui permettrait d’accueillir « en simultané » trente-huit enfants au lieu de vingt actuellement. Pour délivrer cette autorisation, le Département exige de la personne dirigeant la crèche un diplôme d’éducateur de jeunes enfants. Or Natalia Baleato est sage-femme, pas éducatrice. Ce qui est aujourd’hui une condition n’en était apparemment pas une lorsque Baby Loup œuvrait à Chanteloup-les-Vignes.

A ce stade, autant poser la question : veut-on la mort de Baby Loup ? Dit autrement et avec des nuances : portée aux nues il n’y a pas si longtemps encore par tout ce que droite et gauche réunissaient de défenseurs de la laïcité, Baby Loup gênerait-elle à présent les politiques ? « Pour les gens de droite, on fait trop de social, pour les gens de gauche, pas assez de multiculturel », analyse Natalia Baleato d’une formule. Fervent soutien de la crèche, Elisabeth Badinter observe une inversion de la perception, les « coupables » changeant de camp : « Les défenseurs de la laïcité sont devenus des sectaires, voilà comment on nous voit, se désole-t-elle. Comme si on entérinait l’idée diffusée par l’extrême-gauche que la laïcité serait de l’islamophobie. » Ex-tête-de-liste PS aux dernières élections municipales à Conflans-Sainte-Honorine – Philippe Esnol, son compagnon dans la vie, ne s’étant pas représenté –, Fanny Ervera, qui se décrit comme « une laïque pur jus, mère, femme et féministe », estime que « dans ce dossier, il n’y a que des coups à prendre ».

C’est qu’en démocratie, les voix comptent. Le dernier scrutin municipal aura peut-être servi de leçon aux socialistes et d’avertissement à la droite. Les réformes ou expérimentations sociétales que sont le « mariage pour tous » et les « ABCD de l’égalité filles-garçons » initialement destinés aux élèves du primaire, auront certainement aliéné aux premiers une bonne partie de l’« électorat musulman » des banlieues, traditionnellement proche du PS. Les changements sur la question des mœurs, d’une part, et, d’autre part, la défense de la laïcité, sont perçus par de nombreux musulmans comme des tentatives de les acculturer totalement, ce à quoi ils résistent.

Formant un socle électoral important, le « bloc musulman », qu’on sait toutefois hétérogène, est en mesure de se faire entendre des politiques. Pour une partie de ces derniers, la victoire vaut apparemment le sacrifice d’un des principes républicains les plus « sacrés », du moins sa refonte en quelque chose de « plus souple ». Pourquoi se gêneraient-ils, quand la société, pas que l’islamique, la chrétienne aussi et les couches populaires déboussolées par la même occasion, semblent entamer un virage puritain ? Le député Benoît Hamon, président de la Fédération socialiste des Yvelines, très prudent en ces domaines, n’a pas donné suite aux demandes d’entretien de Causeur.

La députée des Yvelines Valérie Pécresse a en revanche bien voulu s’exprimer. L’élue, chef du groupe UMP au conseil régional d’Île-de-France, donne l’impression d’être la seule chez les politiques à « se bouger » pour la crèche Baby Loup. Attachée au « respect de la laïcité », elle est, dans cette affaire, prise en porte-à-faux par le positionnement de Laurent Brosse, auquel elle a apporté son franc concours durant les municipales. Elle en appelle à « l’union nationale » pour sauver Baby Loup de la faillite et bat la campagne yvelinoise pour tenter de boucler un tour de table. Elle dit avoir obtenu du maire conflanais une augmentation de la subvention municipale, qui passerait de 90 000 à 125 000 euros.

Dans un courrier daté du 13 octobre envoyé au président de région, le socialiste Jean-Paul Huchon, elle écrit qu’il manque à Baby Loup « 275 000 € pour l’année », indiquant que « le président du conseil général [l’UMP] Pierre Bédier [lui a] confirmé sa volonté de soutenir la crèche, bien que les ressources financières du département soient aujourd’hui beaucoup plus contraintes que celles de la région ». Pour Henri Guaino, autre député UMP des Yvelines, « la crèche Baby Loup est devenue un symbole, il est important qu’elle survive ».

C’est l’intention du comité de parents constitué début octobre et qui compte bien donner de la voix. Il a créé à cet effet une page Facebook, ainsi qu’un compte Twitter et lancé par ailleurs une pétition sur la plateforme Avaaz appelant à exercer une certaine pression sur le maire de Conflans-Sainte-Honorine afin qu’il débloque les fonds jugés nécessaires au développement de l’activité de la crèche. « Notre initiative n’a rien de politique en termes d’affiliation partisane », affirme Mathieu Frappier, l’un des représentants du comité, père d’une petite Léonie de 2 ans inscrite à Baby Loup. Trois parents dudit comité rencontreront le maire aujourd’hui 27 octobre, à 16 heures.

« Cette crèche, c’est vraiment l’idéal, pour ma femme et moi, témoigne Mathieu Frappier. Je suis pompier professionnel à Houilles, j’ai parfois des gardes de vingt-quatre heures. Ma compagne est chef de produit en entreprise, elle doit s’absenter jusqu’à trois nuits par semaine en raison de ses déplacements professionnels. Je ne sais pas comment nous ferions si la crèche fermait. Il faudrait prendre une nounou, et ça ne serait pas facile d’en trouver une avec nos horaires de travail décalés. » A Baby Loup, les parents paient en moyenne 1 euro par enfant et par heure de garde. Les coûts sont fonction du revenu parental et peuvent descendre à 26 centimes.

Il est 17h30 en ce jour de semaine. Des parents viennent récupérer leur progéniture. Maeva habite seule à Achères avec sa fille Alycia. Elle a signé un contrat d’avenir à la RATP, qui la forme à différents métiers, la conduite de véhicules comme la relation avec la clientèle. « Avant, je confiais ma fille à une assistante maternelle en plus d’un placement en crèche, explique-t-elle. J’y laissais la moitié de ma paie, maintenant, c’est 10%. » Bastien, concepteur dans un bureau d’étude automobile, a récemment emménagé à Conflans-Sainte-Honorine. « Ma femme est infirmière, en horaires décalés, c’est elle qui a choisi Baby Loup. Nous payons 200 euros par mois. Sans cela, il faudrait prendre une nounou mais ça nous coûterait trois fois plus. » Natalia Baleato ne pouvait rêver plus belle publicité que ces témoignages-là, livrés spontanément, précisons-le. Et ce n’est pas fini.

Pedro, un Portugais ouvrier dans le bâtiment, installé depuis deux ans en France, arrive ce soir-là du travail et retrouve Duarte, son petit garçon de 8 mois. Sa femme, du Portugal aussi, est opticienne. Tous deux exercent leur activité professionnelle à Paris mais résident à Conflans-Sainte-Honorine. Farida est la maman de Jasmine, 13 mois. Elle travaille à la Banque postale, « le samedi matin compris ». « J’étais contente d’apprendre que Baby Loup s’installe à Conflans, depuis, je revis, ça met de la zen attitude dans ma vie, souffle-t-elle. On ne peut pas laisser tomber cette crèche comme ça, c’est un très bon concept. Comme mère seule, je ne sais pas comment je ferais si ça devait fermer. »

Sara est une « ancienne de Chanteloup ». Elle y avait placé l’un de ses enfants. Aujourd’hui elle en a trois. « Je vis seule avec eux depuis 2012, raconte-t-elle. Elle, c’est Merveille, elle a 16 mois, et elle, c’est Colombe, elle a deux ans et demi. Toutes deux sont à la crèche. Le troisième, Etienne, 4 ans, est dans la voiture. Baby Loup m’a aidé à retrouver du travail depuis la naissance de Merveille. Je suis laborantine à la station d’épuration d’Achères. » Valérie Pécresse a rendu visite à la crèche dimanche 26 octobre en fin de matinée. Elle en a retiré de « très bonnes impressions ». « Il y avait une douzaine d’enfants et un certain nombre de parents venus pour des activités d’éveil », raconte-t-elle. « Je me demande, ajoute-t-elle, si, par mesure d’économies, il ne serait pas judicieux de regrouper à Baby Loup l’accueil des femmes battues – l’une des missions de la crèche – résidant dans les Yvelines et dans le Val-d’Oise limitrophe de Conflans-Sainte-Honorine. »

Mercredi 29 octobre, un « sommet départemental » s’annonçant décisif, se penchera sur l’avenir de Baby Loup. Outre Natalia Baleato pour le conseil d’administration de la crèche, il réunira le sous-préfet, le président du Conseil général, le maire de Conflans-Sainte-Honorine, ainsi qu’un représentant de la Caisse des allocations familiales. Comme disait gaillardement une ancienne élue de la Ville de Lausanne, en Suisse : ce n’est pas le moment de mollir.

À la hussarde !

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christian millau portrait

Christian Millau a vécu une époque formidable. Dans les salles de rédaction ou les cuisines de France, le journaliste/critique/écrivain a rencontré des acrobates du stylo-plume et des funambules du cassoulet, une brigade de toute première bourre. Sur cette piste aux étoiles des années 50-80, le talent se jaugeait à une cuisson parfaite ou à une formule bien assaisonnée, le goût des aliments et des mots n’était pas encore altéré par la farce des tricheurs. Dans son dernier livre  Ravi de vous avoir rencontré, Millau, ex-1ère Classe de la rue Saint-Dominique, passe en revue gens de lettres, artistes, noctambules, personnages historiques et autres milliardaires en goguette. C’est savoureux, enlevé, vachard et nostalgique comme les plats de notre enfance. Un régal pour nos papilles lessivées par trente années de soupe, de boniments humanistes et de platitudes in-folio.

L’Homme du XXIème siècle qui barbotte dans cette épouvantable tortore retrouve une faim de loup. Au panier, les écrivains d’expression hiéroglyphe et les cuisiniers affameurs des foules. Réactionnaire à fleur de peau, 85 ans au compteur, Millau a la rancune tenace contre tous les salisseurs de mémoire. Pas touche à nos idoles que sont Blondin, Nimier, Marceau, Aymé, Haedens, flibustiers de l’édition ! Cette race d’écrivains qui entre, par effraction, dans nos vies à l’âge de quinze ans et qu’on lira jusqu’à notre dernier souffle. On en fait le serment. Car, sans eux, sans leur légèreté goguenarde, leur emballement de chiens fous, leur mélancolie pétillante, nous serions désœuvrés. A ces professeurs d’impertinence, ces stylistes d’un autre temps, Millau s’incline délicatement, souverainement. Au premier d’entre eux, Roger Nimier qui fut son patron à la revue Opéra, il réserve un portrait déchirant où l’estime et la douleur croisent le fer. Il n’est pas exagéré d’affirmer que la disparition de cet esthète triste, amateur de jolies femmes et d’alcools forts, a bouleversé les hommes de cette génération-là. Blondin ne s’en releva jamais.

Très habilement, Millau analyse les relations floues entre Roger Nimier et Jacques Laurent, cette tension cordiale non exempte de quelques banderilles, qui les fit pourtant voguer (de force) sur la même embarcation. Ils n’avaient pas choisi d’être des Hussards et, pour le reste des temps, ils sont les dépositaires de ce courant foutraque sans réelle visée idéologique qui demeura le rempart le plus efficace aux rayons paralysants du Nouveau Roman et autres fadaises existentialistes. Millau se fâche quand une certaine presse bien-pensante a mis Félicien Marceau au cachot de l’histoire littéraire. Des ignorants qui ne savent pas lire, scribouillards aux cheveux longs et aux idées courtes. Qui pouvait résister à la langue syncopée de ce belge volant ? Millau en veut aussi à Chardonne d’avoir sali le couple Marceau dans sa correspondance avec Morand récemment publiée. Et cependant, comme un aveu devant le maître en écriture de La Frette, il lâche, conquis par le charme vénéneux de cet atrabilaire : «  On ose tellement peu toucher à l’œuvre de Chardonne que presque plus personne ne lit ce harpiste de la prose limpide et argentée ». Si Millau tacle Aragon, refait le portrait de Mauriac, il redonne vie à un Marcel Aymé affublé d’un costard arlequin, nous dévoile un Albert Simonin éminent latiniste ou un Brassens anar en pantoufles. On est jaloux de tant de souvenirs comme la découverte du bunker de Simenon à Epalinges en Suisse, grande demeure cauchemardesque pour ce clinicien de l’âme ou la rencontre renversante avec Arletty. Millau nous convie à un grand banquet où l’on côtoie Churchill, le Général, Sacha Guitry, Orson Wells, le milliardaire rouge, Le Pen, Bernard Loiseau ou Germaine Coty. Il va sans dire que Millau n’aime pas notre époque. Pouvons-nous lui donner tort ? Décidément, c’était mieux avant !

Ravi de vous avoir rencontré de Christian Millau – Editions de Fallois Paris

*Photo: BALTEL/SIPA.00614992_000016

Hongrie : où sont passés nos héros de 1956?

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Les Hongrois viennent de commémorer leur révolution de 1956 mais cet anniversaire est passé quasi-inaperçu. Et pourtant, comme cet événement avait alors bouleversé le monde libre! Après les émeutes qui avaient secoué trois ans plus tôt Ostrawa, Pilsen et surtout Berlin, suivies au printemps 1956 par l’insurrection des ouvriers de Poznań, c’était la première fois qu’un peuple  se soulevait contre l’oppression du régime communiste.

Un soulèvement dont on connaît la fin tragique, mais qui nous laissa un moment y croire, espérer…. Bien naїvement, avouons-le. Car c’était rêver que d’espérer un soutien de l’Ouest qui n’allait pas risquer un conflit ouvert pour ce petit pays, certes attachant, mais sans véritable enjeu stratégique.  On a invoqué la crise de Suez comme excuse pour expliquer la non intervention. Non. Il s’agissait tout simplement de ne pas remettre en cause les accords de Yalta et de ne pas prendre de « risques inutiles » pour « une poignée d’insurgés ».  Les Hongrois ne nous le pardonneront jamais et ils ont bien  raison.

Mais bon, c’est le passé et nous n’allons pas refaire l’Histoire. Il serait plus intéressant de voir ce qu’il en est aujourd’hui. Ce jeudi 23 octobre, jour férié en Hongrie, se sont tenues à Budapest au minimum une bonne demi-douzaine de réunions bien distinctes, si possible autant éloignées que faire se peut les unes des autres, chacun revendiquant l’héritage de 56, en évitant de se mélanger à un voisin exécré. Au lieu de se retrouver tous ensemble, ne serait-ce que le temps d’une journée, au-delà des divergences d’opinions. Autre constat : abstraction faite de ces rassemblements, peu d’écho, ou du moins pas de véritable émotion au sein de la population, sinon pour apprécier une journée de repos bienvenue et, pour certains (une minorité), trouver prétexte à réaffirner ses affinités poltiques, bien au-delà du souvenir.

Alors que mes proches et amis de France n’ont cesse d’évoquer le courage légendaire des Hongrois (qui s’est également manifesté en 1989), qu’il nous paraît loin, pour qui vit aujourd’hui en Hongrie, ce courage « légendaire », effectivement devenu « légende » plus que réalité !

Mais bon. Ne jetons pas la pierre à une population dont une grande part n’a d’autre souci que de survivre au quotidien. Rappelons que, sur 10 millions d’habitants, plus de 3,5 millions sont reconnus comme vivant à la limite ou au-dessous du seuil de pauvreté… Des  Hongrois qui ont pour la plupart mille autres chats à fouetter que d’aller manifester – ou plutôt faire le clown dans la rue, comme l’a si élégamment déclaré un jour leur Premier ministre Viktor Orbán… D’autant que – les licenciements étant autorisés sans motif dans les collectivités et la fonction publique – beaucoup risqueraient d’y perdre leur emploi.

Viktor Orbán : justement, parlons-en! Si le climat s’est passablement détérioré pour opposer en Hongrie des camps non pas « adverses », mais carrément « ennemis », c’est bien parce qu’il n’a cessé et ne cesse de jeter joyeusement de l’huile sur le feu, notre cher Premier ministre. Par une rhétorique constante de combat et de lutte oú se retrouvent pêle-mêle dans le même sac Bruxelles, Washington, le FMI, le gouvernement norvégien, les ONG et qui sais-je encore? Pour faire en contre-partie l’apologie de la Chine, des régimes Poutine et Erdoğan….et condamner ouvertement le libéralisme – voire la démocratie à mots couverts – comme l’oeuvre du diable… Rhétorique de combat qui déclare d’emblée hors-jeu tout opposant comme coco (sic, en hongrois komcsi) ou, tout simplement traître à la patrie…

Pas étonnant, dans un tel climat, que le consensus ne puisse se faire autour d’un événement majeur tel que la commémoration de 1956. Mais surtout, et bien plus grave, que la majorité de la population tourne le dos à la politique, dépitée par cette bagarre incessante qui devient plus que lassante. Résultat:  41% de participation aux dernières élections municipales et  à peine 61% aux législatives. Pas particulièrement brillant, contrairement  à ce qu’on se plaît à affirmer en haut lieu…

Petite consolation: à Paris se retrouvent chaque année sous l’Arc de Triomphe Hongrois de Paris et leurs amis français, eux au moins, réunis dans le seul souvenir et le respect des combattants de 56 qu’ils fussent de gauche ou de droite…

Merci à eux!

Jean-Claude Pirotte, pour toujours

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pirotte jean claude

Il faudrait aimer et lire les poètes quand ils sont encore là, avant qu’ils deviennent des classiques et que leur parole vivante, chaude comme la peau d’une fille au cœur de l’été, soit l’objet d’études plus ou moins savantes, enveloppée dans la cellophane universitaire et disséquée par des étudiants plus ou moins adroits. On me dira que c’est le prix de la postérité. Sans doute. Il y a tellement eu d’écrivains très connus de leur temps qui ont sombré dans le néant à peine les clous plantés dans leur cercueil que la postérité est la vraie revanche des oubliés, des méconnus, des francs-tireurs.

J’ai confiance en celle de Jean-Claude Pirotte, qui est mort le 24 mai 2014, à soixante-quatorze ans, d’un cancer. Son nom circulait déjà depuis au moins une génération comme un mot de passe entre quelques amis dont le nombre ne cessait de grandir bien avant qu’il reçoive en 2012, coup sur coup, le Grand Prix de l’Académie française de poésie et le Prix Robert-Sabatier, nouveau nom du Prix Goncourt des rimailleurs. C’était très généreux de la part de ces nobles assemblées. On pourrait chipoter en disant que, dans les deux cas, les jurys se sont aperçus que Pirotte était en train de mourir et que cela lui ferait une consolation. Seulement, Pirotte était inconsolable, c’est même pour cela qu’il était un poète : « Je reproduis avec facilité l’atmosphère un peu doucereuse et oisivement méditative de ma vie de toujours, avec quelques livres, un peu de musique, beaucoup de silence, et le goût du chocolat noir des longues soirées. », écrit-il ainsi dans Le Voyage en automne.[access capability= »lire_inedits »]

 Deux livres posthumes de lui sortent cet automne, justement. Cela tombe bien, c’était sa saison préférée : Portrait craché, un roman, et Une île ici, un recueil de poèmes. Ils racontent la maladie avec une élégance et une ironie toutes stoïciennes. Dans Portrait craché, pour la première fois, Pirotte passe à la troisième personne, le plus sûr indice qu’il était en train de prendre ses distances avec lui-même avant un congé définitif.

Je me demande si ces précisions sur le genre littéraire de ces deux livres sont bien utiles. Pour les libraires et les éditeurs, sans doute. Pour les lecteurs, j’en suis moins sûr. L’écriture comme l’univers de Pirotte sont en effet les mêmes dans tous ses livres, qui mêlent parfois dans une souveraine liberté et un joli désordre des fragments de récits, des considérations sur la littérature, des poèmes, des portraits de femmes, des récits de voyages plus ou moins immobiles. On appelait jadis ces livres-là des « mélanges », et on conseillerait volontiers Il est minuit depuis toujours ou encore Plis perdus. Ce serait de bonnes introductions à Pirotte, ou de bonnes ouvertures comme on dit en musique, là où sont annoncés tous les motifs de l’œuvre, motifs incessamment répétés, modulés, qui sont chez lui ceux de l’enfance, de l’errance, du vin, des paysages, des livres, des petites villes d’importance secondaire déjà célébrées par Larbaud pour leur qualité de mélancolie et le cadre apaisé, suranné qu’elles offrent à ceux qui veulent se poser un peu parce qu’ils fuient des souvenirs, des femmes suicidées ou même la justice.

Ce fut le cas de Pirotte, qui connut le sort des hommes en cavale et donna même ce beau mot comme titre à un autre de ses romans. Mais avant d’en arriver là, il faut d’abord savoir que Pirotte, comme tant de très grands écrivains français (Simenon, Michaux), est belge. Après une enfance namuroise dans une famille où il s’ennuie, il passe une partie de son adolescence et de sa jeunesse en Hollande, une Hollande qu’il saura rendre lumineuse, sensuelle, érotique presque, une Hollande qui lui apparaîtra toute sa vie comme une Atlantide, la même Hollande ou presque que celle du Baudelaire de « L’Invitation au voyage », la Hollande du luxe, du calme et de la volupté. Il faut lire Une adolescence en Gueldre, roman d’apprentissage plein de balades à vélo, de cuites au bord des canaux et de grandes serveuses blondes aux yeux gris, mais aussi La Pluie à Rethel, où les souvenirs reviennent à l’homme en fuite, caché dans un meublé et seulement entouré de ses cigarettes, de quelques livres et de bouteilles de vin : « Ombres mouvantes de l’après-midi hollandaise. La route aux larges courbes fraîches. Les mains effilées et brunes de C. sur le volant noir. Sa chevelure libre et les blés ondoyants de la Gueldre. »

Oui, Pirotte, longtemps, a été un hors-la-loi. Avocat, il est accusé en 1975 d’avoir aidé à l’évasion d’un client. Il quitte la Belgique et ne reviendra pas, même quand la prescription arrive, en 1981. Entendons-nous bien : quand on dit qu’il ne reviendra pas, c’est qu’il ne reviendra jamais à sa vie d’avant, que sa dilection pour le vagabondage, la fréquentation des réprouvés et des ivrognes, les résidences passagères en Champagne, dans les Charentes, les Ardennes, le Jura, la Catalogne ou le Portugal, que ce soient des cabanes de clochard rural ou des appartements prêtés par des amis, des maisons qui menacent ruine au bord de la mer ou des cellules de garde à vue, tout cela ne le quittera plus.

C’est que Pirotte est un paysagiste, mais pas à la façon marmoréenne du géographe Louis Poirier, alias Julien Gracq. Non, les paysages de Pirotte sont mobiles, frémissants, émouvants. D’ailleurs, à l’occasion, il était peintre, et quand vous receviez ses lettres, il y avait toujours sur l’enveloppe une petite encre qui représentait un lointain, un chemin qui ne menait nulle part, un « pays où l’on n’arrive jamais », pour reprendre le titre d’un célèbre livre d’André Dhôtel, un de ses amis qu’il considérait comme un écrivain majeur. Parce que Pirotte, en plus, était un formidable passeur. Le lire, c’est aussi découvrir une histoire souterraine de la littérature avec des écrivains à son image, c’est-à-dire des stylistes qui ont poussé très loin l’art de rendre au français sa clarté modeste, son incandescence sous le givre : Joubert, Chardonne, Marcel Arland, Henri Thomas, Jean Follain, Philippe Jaccottet, Georges Limbour, Cingria, Georges Perros. Si ces noms, pour la plupart, ne disent plus grand-chose aujourd’hui, c’est davantage à cause du mauvais goût contemporain et des impératifs commerciaux de l’édition de ce temps que d’un quelconque snobisme pour happy few. Dans la bibliothèque nomade de Pirotte, et parce qu’il faut voyager léger quand on extravague sur les départementales, il n’y avait que des livres qu’il avait lus deux fois et qu’il avait toujours envie de relire.

Pour Pirotte, même le vin était un paysage, et il savait non seulement le boire avec excès comme il se doit, mais en parler, et bien en parler, comme dans Expédition nocturne autour de ma cave ou Les Contes bleus du vin. Il n’est pas interdit de voir en lui notre moderne Li Po : toujours un peu en délicatesse avec l’autorité, poète et franc buveur, avec la terre pour oreiller et le ciel pour couverture. Il était aussi, et c’est sans doute ce qui nous touche le plus aujourd’hui, à une époque où il y a de moins en moins de zones blanches dans le Grand Réseau, un homme qui avait développé une véritable technique, ou une morale, ce qui revient au même, pour être injoignable. Ce qu’il est devenu pour toujours au mois de mai dernier, sauf pour ceux qui sauront le retrouver à chaque page de ses livres, évidemment. Et, qui sait, suivre son art poétique, qui est aussi un art de vivre : « J’avais envie d’écrire un poème par jour. Dans le temps, quand je vagabondais, c’est ainsi que je me souvenais des lieux. Un arrêt, un poème, trois vers, trois mots, le nom d’une rue, d’une place, d’un inconnu dont le buste vert-de-gris paraît frissonner sous le soleil chauffé à blanc. » [/access]

Portrait craché et Une île ici (Cherche Midi et Mercure de France).

La plupart des livres de Jean-Claude Pirotte sont disponibles aux Éditions de la Table ronde, au Temps qu’il fait, au Cherche Midi et au Mercure de France.

*Photo: Hannah

David McNeil, si tu me lis…

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averse pluie maison

Tout se tient; oui, tout se tient. Je roule dans ma vieille 206 cabossée comme la tête de Tyson, rue du Faubourg de Hem, à Amiens. Il pleut dru. On croirait une averse de mars. J’adore quand les saisons perdent la boule. Octobre qui se prend pour mars, c’est comme une demi-mondaine qui se prendrait pour une baronne. Chez les saisons et chez les filles, tout est question d’humidité.  Les grosses gouttes éclatent contre le pare-brise. J’écoute David McNeil. Un vieil album, sublime, qui date de 1991. La chanson numéro 2, « Pull-overs » arrive dans l’habitacle. Les paroles résonnent dans ma tête : « Des cache-cols en méchant lainage/ Au mi-bas sur les balançoires/ Maillots mouillés du patronnage/ Nuisette du lit d’un soir/ Des cachemires des matins d’automne/ Au cache-cœurs des soirées d’hiver/ Des cardigans qu’on déboutonne/ Aux châles entr’ouverts… » Et ce refrain qui me donne des frissons, toujours, plus de quarante ans après : « Sous les chandails, les pull-overs/ Je tricote toutes sortes de love-affairs/ Mais y ‘a que toi qui m’aille à l’endroit/ Qui m’aille à l’envers. »

Nous sommes au tout début des années soixante-dix. Je suis en vacances chez mon grand-père, jardinier au château de Sept-Saulx, dans la Marne, entre Reims et Châlons-sur-Marne. Il fait chaud. C’est le soir. On dîne. La télévision en noir et blanc. On la regarde. Il y a une manière de radio crochet. Un chanteur apparaît. Grand, très blond, beau gosse, cheveux longs, très longs. Une sorte de hippie. Mon grand-père, un vieil SFIO à l’ancienne, n’aime pas beaucoup les hippies, ni Mai 68, ni les looks de gauchos. Il critique le mec qui chante à la télé. Il n’aime pas sa dégaine de beatnik. Le type chante. Sa chanson parle « de maille à l’endroit, maille à l’endroit« , en tout cas c’est ce qu’on comprend.  Mon cousin Guy (celui que j’ai surnommé Simon dans mon roman Le Pêcheur de nuages) et moi, on aime bien. On rit sous cape d’entendre grand-père grogner devant l’écran tandis que grand-mère tricote, assise sur le fauteuil en skaï vert céladon.

Plus j’écoute cette chanson, plus je suis certain maintenant que c’était David McNeil qui chantait ce soir là, au cours de l’été 1970 ou 1971, sur la télévision de mon grand-père, jardinier à Sept-Saulx. David McNeil, si tu lis ces lignes, je t’en prie, réponds-moi. Etait-ce toi ou pas? Mon grand-père est mort. Mon cousin aussi. Plus personne pour me répondre. Le silence hurle dans ma tête comme quand j’écoutais Radio Tirana en ondes courtes, ça grésillait, et ça finissait toujours par se couper. Le silence. La rupture avec l’Albanie. La rupture avec le temps qui passe. Tous ces gens qui meurent.

L’après-midi, on avait certainement pêché dans la Vesle, avec mon cousin Guy, le pêcheur de nuages. On avait peut-être ramené dix ou douze vandoises, cinq ou six chevesnes, une dizaine de perches. Nos mains sentaient le poisson et on avait les premiers refrains des Stones dans la tête. Et ceux des groupes français de l’époque : Triangle, Martin Circus, Ophiucus, Tribu, Total Issue. Et Alice. Alice dont le guitariste était justement Bruno Besse qui illumine la chanson « Pull-overs » d’un chorus éblouissant. Et justement le disque de McNeil est arrangé par Jean-Pierre Auffredo, flûtiste et multi instrumentiste du même groupe Alice, qu’on venait de découvrir mon cousin et moi, et que nous adorions. Un peu plus tard, j’avais même racheté mon amplificateur Fender Band Master (40 watts) à Bruno Besse qui devait habiter sur de Lanneau,  dans le Ve arrondissement, à Paris. Il n’y a pas de hasard non. Pas de hasard. Tout se tient.

L’averse redouble, rue du Faubourg de Hem, à Amiens. Je m’arrête pour envoyer un sms à mon copain, l’écrivain Franck Maubert, pêcheur à la ligne comme moi, et dont je suis en train de dévorer le dernier roman Visible la nuit (Fayard). Dans son bouquin,  Franck raconte la vie du peintre Robert Malaval, au succès fulgurant dans les seventies, suicidé par arme à feu en août 1980. Suicidé comme Guy, mon pêcheur de nuages qui, lui, dix ans plus tard, se défenestrera et fracassera sa grande carcasse quatre étages plus bas, sur le trottoir d’une rue de Reims, capitale du champagne, des bulles, de la joie, traversée par la Vesle qui, en amont, coule dans le parc d’un château où nous pêchions, lui et moi, innocents, joyeux, fans de  rock débutant, au temps de la télé en noir et blanc où étaient programmés des radio crochets dans lesquels, se produisaient,  peut-être, David McNeil.

Rien ne dure, non. Même l’eau de la Vesle sous les ponts du parc du château de Sept-Saulx n’est jamais la même. Il pleut sur Amiens; j’ai le cœur noir comme un blues de Jimmy Reed. Alors, quand j’ai le blues, j’envoie des sms aux amis. C’est mieux que de prendre des anxiolytiques. Je raconte à Franck que l’après-midi, après avoir traîné jusqu’à l’aube dans tous  les bars au cours de la Nuit Blanche à Amiens, j’ai fait une très longue promenade sur le chemin de halage qui borde la Somme. Dans un ruisseau, j’ai observé une énorme tanche qui farfouillait dans la vase à la recherche de vers. Je l’observe, la grosse brune. Pendant ce temps là, ma blonde compagne a poursuivi sa marche. La pêche me perdra. Ou les filles. C’est selon.

Franck me raconte qu’il était sur sa barque toute l’après-midi et qu’il a donné des coups de lancer dans le Loir, en bordure duquel il réside quand il n’est pas à Paris. Il me renvoie un autre sms. Autre histoire : « Hier, des pêcheurs viennent me narguer en barque en bas de chez moi. Je prends mon lancer muni d’un leurre jaune. Premier coup, une série d’attaques. Je relance : un brochet qui faisait juste la taille. Je le remets illico à l’eau. Ils étaient dégoûtés. Ils avaient passé la journée sur le barquasse et pas une touche. J’aime bien ces sourires-là. »

Moi aussi, Franck, j’aime bien ces sourires-là. Ceux de la pêche, ceux des radios crochets sur les télés en noir et blanc de nos adolescences enfouies. Enfuies. Broyées pas le temps qui fuit.

David McNeil, ne m’oublie pas. Si tu lis ces lignes, réponds-moi. Tu peux m’écrire chez Causeur. Si mon cousin Guy, le pêcheur de nuages, et Robert Malaval, le plasticien du roman de Maubert, nous regardent de là-haut, s’il y a un « là-haut » dans les nuages, ça les fera bien rigoler. Il pleut toujours sur Amiens. Ca va mieux. L’écriture aussi, c’est  toujours mieux que les anxiolytiques.

*Photo: Flickr/beetletoyz

Notre plaisir en littérature

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bloc note voyage

Une préface fraternelle de Jerôme Leroy – « Le goût, le temps et la mélancolie » – et des chroniques de Thomas Morales : nous sommes en territoire connu et aimé. Il est vrai que ces deux plumes nous enchantent de leurs mots, chaque week-end, sur Causeur. On retrouve d’ailleurs dans Lectures vagabondes des textes de Morales lus ici, semaine après semaine. Délicatement recueillis, ils prennent un nouvel envol, à la grâce toujours efficace.

Leroy, pour ceux qui ne connaîtraient pas Morales, n’ayant ouvert ni Mythologies automobiles ni son Dictionnaire élégant de l’automobile, se charge des présentations : « Thomas est affligé d’un double handicap presque rédhibitoire pour survivre aujourd’hui : il est nostalgique et il aime le style. » Thomas, on le comprend aisément, ne pourrait s’appeler Macron, Morano ou Rebsamen. Il possède d’autres lettres de noblesse, qui font de lui un descendant de Paul Morand – Mon plaisir en littérature – et de La liberté de blâmer de Renaud Matignon. Deux auteurs à l’honneur dans ses articles buissonniers, avec tant d’autres dont on ne se lasse pas de tourner les pages. Qui, aujourd’hui, évoque Creezy de Félicien Marceau, Jacques Perret ou encore Albert Cossery ?

Si Morales est un homme de goût, il est surtout d’une élégance folle. Il joue sur du velours côtelé, se grimant en critique littéraire, dans un immonde qui ne lit plus, pour nous faire passer, en fraude charmante, son idée de la dolce vita à la française. Selon les jours et les livres,  il aime la vitesse et la lenteur, les âmes damnées et les cœurs rouge vif, l’ennui et les slows, les charmants petits monstres et les longues jambes des actrices oubliées. Liste non-exhaustive. Il ne néglige ni la poésie, s’y essayant avec talent, ni les dictionnaires chics. On devine que le prix Nobel de littérature attribué à Patrick Modiano a dû le réjouir. Il taquine Jean d’Ormesson, à la manière de Bernard Franck griffant, dans « Grognards et Hussards », Jacques Laurent, Roger Nimier et Antoine Blondin. L’admiration, parfois, ne déteste pas les pieds-de-nez.

D’un écrivain l’autre, Morales esquisse surtout sa géographie intime et universelle, où il cultive l’art de la fugue. Paris-Berry, pour lui, est à la fois un petit bijou signé Frédéric Berthet et la ligne claire de ses flâneries. Ça ne l’empêche pas de voyager en Italie, sur une mélodie de Lilicub. A son retour, une chambre l’attend à l’hôtel de la Plage, à Locquirec. Nous ne serions pas surpris qu’il enlace la jeune Sophie Barjac, tandis que Mort Shuman chanterait « Un été de porcelaine » et que, dans l’air, flotteraient des volutes de Craven A.

Lectures vagabondes, finalement, n’est pas un recueil d’articles. Thomas Morales signe bien plus le roman de « la douceur des choses ». Ce sentiment bizarre, si cher à Paul-Jean Toulet et incompréhensible à beaucoup, que Morales éclaire d’une fulgurance : « Juste partager trois minutes de bonheur, voire plus si affinités. » Mission accomplie, Thomas.

Thomas Morales, Lectures vagabondes, La Thébaïde, 2014

*Photo: Flickr/grazie davvero

Cachez ce plug!

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Tree, l’arbre de Noël gonflable de Paul McCarthy, qui aurait annoncé aux enfants émerveillés la période proche des cadeaux, gît donc déturgescent place Vendôme parce qu’au pays de Tartuffe l’artiste l’avait voulu semblable à un plug anal. Dans le même temps une touriste mélomane du Golfe est invitée avec son mari à quitter l’opéra Bastille en pleine représentation de la « Traviata »  parce qu’elle porte un niqab. Le couple fortuné s’était pourtant offert les places les plus chères, au premier rang derrière le chef d’orchestre, et gênait moins que les tousseurs habitués des lieux, mais les choristes indisposées ont demandé l’application stricto sensu de la loi : pas de visage masqué dans un lieu public ! 

Qu’en penseront le  Méphisto de Faust ou le fantôme ayant des velléités de service dans l’établissement ? Faudra-t-il modifier la fin du premier acte de Don Giovanni pour que Donna Anna, Elvira et Don Ottavio s’avancent à visage découvert au risque d’être reconnus ? Les choristes n’avaient donc pas confiance dans les pouvoirs de la musique ! Ce couple d’orientaux faisait preuve d’ouverture et d’intérêt pour la culture occidentale dans ce qu’elle a de plus abouti, le chef de famille ne craignait pas d’exposer son épouse au déferlement de passions orchestrés par Verdi, au risque non négligeable de bovarysme via les turpitudes de la dame aux camélias d’Alexandre Dumas, et le bel canto caressant ses neurones l’aurait convaincu tôt au tard d’évoluer si elle en ressentait le besoin. Les gendarmes fermeront peut-être à jamais les aspirations culturelles, la curiosité intellectuelle et le portefeuille de ces mécènes en puissance qui ne manqueront pas de sollicitations peut-être moins heureuses et sans doute plus pragmatiques.

Espérons que les choristes ne termineront pas leur carrière à Pigalle comme danseuses du ventre faute de subventions ! Quant à McCarthy il nous prouve, s’il en était encore besoin, le rôle visionnaire des artistes : que symbolise donc son gros sapin de Noël si ce n’est une période où tout un chacun accepte bien volontiers de se faire sodomiser dans l’allégresse par l’industrie des loisirs et des jouets en y trouvant même un certain plaisir ! Et c’est ainsi qu’Allah est grand et que la culture sculpte notre cerveau ! Joyeux Noël ! 

Le cinéma, quel roman !

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dolce vita marcelo

«À la fin, les noctambules se retrouvent sur la plage. Les pêcheurs hissent un filet où ne se débat déjà presque plus le monstre marin qu’ils viennent d’attraper. Après avoir longuement contemplé l’oeil glauque de la bête, Marcello entend la voix d’une jeune fille qui l’appelle. Il la connaît, elle incarne l’innocence, la pureté. Séparé d’elle par l’embouchure d’une petite rivière, il feint de ne pas comprendre et rejoint le groupe de fêtards qui l’attend ». La dernière scène de la Dolce Vita laisserait-elle entrevoir le sens véritable du cinéma qui, comme métaphore de la vie moderne, ne serait pas une quête, mais un renoncement -renoncement mélancolique mais sans appel à la pureté et à l’innocence ? C’est ce que suggèrent ces jours-ci deux beaux romans au titre plus jovial que leur contenu, Pas ce soir, Joséphine, d’Éric Alter, et Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, de Christophe Donner.

Ce dernier s’attaque, sur le mode décidément efficace de la non fiction, à un célébrissime inconnu, Jean-Pierre Rassam, étoile montante puis filante de la production cinématographique française, retrouvé mort à 43 ans au domicile de sa compagne Carole Bouquet. Le voyage au bout de la nuit américaine commence par un suicide – le 31 décembre 1966, celui d’un autre producteur mythique, Raoul Lévy, le découvreur de Brigitte Bardot, qui se tue d’un coup de fusil dans le bas-ventre à la porte, close, de sa maîtresse. Et le voyage se poursuit autour de Rassam, dilettante génial qui, un peu par hasard, parce que sa sœur adorée devient la femme de Claude Berri dont la sœur adorée est devenue la maîtresse de Maurice Pialat, va se lancer dans la production sans trop savoir pourquoi, fort de son goût de la fête, de sa prodigieuse énergie vitale, de son charisme et de l’immense fortune paternelle. « Produire, produire, il adore le mot produire ». Mais il lit à peine les scénarios des films qu’il lance, en condottiere mésopotamien, à la face d’une France qui s’ennuie. Pialat et Nous ne vieillirons pas ensemble, Jean Yanne, dont il produit Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (énorme succès) puis Les Chinois à Paris (énorme four), ou Marco Ferreri et sa Grande bouffe, qui fleure bon la révolution – mais celle du nihilisme. Et puis Godard, Bresson, Polanski. Pourtant, que faire après ça, alors que dans l’hexagone, ce sont les Charlots qui remplissent  les salles obscures ? Joueur compulsif, drogué jusqu’à l’os, Rassam se voit en Napoléon des toiles. Il n’a que trente-trois lorsqu’il tente – pourquoi pas, au fond ?- de mettre la main sur la Gaumont, mais il se fait rafler la mise par son associé, et sombre définitivement. Dans le tunnel de l’échec, de l’ombre et des substances illicites, jusqu’à son suicide un jour de janvier 1985.

Acteur de seconde zone mais observateur désabusé, le destin de Norman, le narrateur de Pas ce soir Joséphine, n’est pas beaucoup plus guilleret. C’est d’ailleurs lui qui racontait la scène finale de la Dolce Vita, comme un précipité de la sienne. Celle d’un comédien qui attend, dans une grande ville de la Côte d’Azur, le retour de la vedette qui s’est cassé  une dent avant de venir en glissant sur une marche de piscine. Celle d’un type qui tourne en rond -autre façon de voyager au bout de la nuit-, d’une manière qui rappelle irrésistiblement Houellebecq, incontournable prophète de notre époque. Le film où Norman doit jouer est un remake de Certains l’aiment chaud, et  lui-même n’y a qu’un rôle modeste : les filles qu’il rencontre sur le tournage et qui se déshabillent dans sa chambre déclarent qu’il est « un peu célèbre », ce qui achève de le déprimer. «  Si ça continue, je vais devenir un acteur fantôme. Au générique, personne ne saura qui je suis (…). Mon nom fera fureur dans les jeux concours. La question qui me concernera vaudra au moins 1 million d’euros ». Du moins y a-t-il des filles qui se déshabillent dans sa loge : il est juste assez célèbre pour cela. Mais en fait, non, même pas. Et ces amours furtives, si jeunes et jolies soient-elles, ne sont pas grand-chose d’autre qu’un remake : pas étonnant que la plus désirable de ses maîtresses rappelle à un amour de collège, et qu’elle écrive un mémoire de fin d’études sur les fantômes au cinéma. Le miroir aux alouettes n’est pas une promesse de bonheur, ça se saurait, et en fin de compte, chacun repart de son côte essayer de réaliser son propre petit rêve. Comme le Marcello de la Dolce vita, regardant avec un sourire gêné celle qui lui offrait la rédemption avant de hocher la tête, de feindre l’incompréhension, et de tourner les talons pour rejoindre sa bande, vers la nuit.

Eric Alter, Pas ce soir, Joséphine, Pierre-Guillaume de Roux, 2014

Christophe Donner, Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, Grasset, 2014

Trotski a-t-il écrit La Recherche du Temps perdu ?

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couverture livre leroy

On sait, depuis Valery Larbaud, que la lecture est un vice impuni et l’on s’étonne que notre époque si amoureuse de taxes et de gabelles, surtout pour les moins riches, n’ait pas songé à un impôt sur les bibliothèques des particuliers. Le nombre de livres, comme autrefois le nombre de portes et fenêtres des domiciles, permettrait d’en établir l’assiette et le montant. Il faut croire que cela n’est pas assez rentable, étant donné ce qu’il reste de personnes en France, désormais, qui éprouvent le besoin de vivre entourés de murs de livres dans lesquels, à tout instant, loin des réseaux sociaux et des chaînes de télévision, et sans que cela ne leur coûte rien, elles peuvent soudain devenir injoignables, luxe aussi insensé que suspect par les temps qui courent. Et puis, il est possible également que le fisc connaisse l’existence des bibliothèques imaginaires et refuse de se confronter à cet épineux problème. La bibliothèque imaginaire, en effet, est composée de livres qui n’existent que…dans les livres. Ainsi est fait  l’écrivain, ce bizarre animal, qui non seulement écrit et lit des livres mais en plus, à l’occasion, en invente.

On remerciera Stéphane Mahieu de s’être penché sur la question dans La bibliothèque invisible (Editions du Sandre) dont le sous-titre, « Catalogue des livres imaginaires » indique bien le projet borgésien. D’ailleurs, nous rappelle-t-il, ce furent Borges et avant lui Rabelais qui furent les pères de ces  bibliothèques imaginaires. Dans Pantagruel, on trouve ainsi un « catalogue de la librairie Saint-Victor » qui compte près de 139 titres n’ayant jamais existé. Borges lui, avait fait de l’invention de livres fictifs un des aspects essentiels de son œuvre. Dans le prologue du Jardin aux sentiers qui bifurquent, en 1941, il explique malicieusement cette passion pour les bibliothèques invisibles : « Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer e 500 pages une idée que l’on peut très bien exposer oralement en quelques minutes. Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir, en résumé, un commentaire ». Que celui qui ne s’est pas livré à ce petit jeu lors de ses études pour une dissertation ou un exposé lève le doigt !

Mais Borges, en fait, n’a pas seulement cette vision utilitariste de la bibliothèque fictive : il s’en sert, comme beaucoup d’autres écrivains ayant pratiqué la chose, pour interroger les ressorts et les mécanismes de la création littéraire ainsi que le rapport de l’auteur avec son oeuvre comme dans sa célèbre nouvelle, Pierre Ménard, auteur du Quichotte où un écrivain recréant Don Quichotte en arrive au même résultat que Cervantès au mot près mais est considéré comme supérieur à l’original par la critique, ce qui est une invitation, par exemple, à se demander si l’on garderait le même œil sur La recherche du Temps perdu en la sachant en fait écrite par Trotski ou si l’on songeait au  Voyage au bout de la nuit comme à un roman de De Gaulle.

Stéphane Mahieu, dans sa Bibliothèque invisible, nous invite à une balade érudite et ironique dans une manière de fiction au carré mais aussi, l’air de rien, à une réflexion assez poussée sur la littérature. Les entrées de son catalogue sont faites par le titre des œuvres imaginaires et il faut aller jusqu’au bout de la notice pour voir qu’elles ont été inventées, souvent, par les plus grands noms de la littérature, et dans tous les genres, de Lovecraft à Nabokov en passant par Orwell ou encore ces délicieux écrivains trop oubliés que furent les « fins de siècle » Marcel Schwob ou Pierre Louÿs.  Et comme il le dit fort justement, ce divertissement mélancolique et souriant de la bibliothèque imaginaire qui court toute la littérature depuis ses origines obéit à un désir simple et un peu fou car impossible à assouvir : « Il n’est jamais assez de livres. »

La bibliothèque invisible  de Stéphane Mahieu (Editions du Sandre)

Baby alone in Baby Loup?

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baby loup conflans

baby loup conflans

Leurs noms mutins et bucoliques sont une invitation au jeu du berger et de la bergère. Chanteloup-les-Vignes et Conflans-Sainte-Honorine, communes des Yvelines enlacées dans des bras de Seine, ont une sonorité libertine. C’est ainsi. Mais les malheurs de la crise, ont réduit, chez Sophie, le champ des possibles. Devenue grande, elle n’a pas la tête à batifoler. Pas plus que ne l’ont Farida, Paul ou Joao, ses voisins, « parents » ou « parent seul ». La bagatelle c’est bien joli, mais quand elle est suivie d’effet, il faut faire garder bébé. Ce n’est pas mépriser la France nataliste que de dire cela. C’est s’inscrire dans la trame d’une histoire pas si vieille que cela, en l’occurrence celle de la libération de la femme, dont le film Norma Rae, qui raconte le combat d’une ouvrière, veuve, mère de deux enfants, syndicaliste dans une usine textile de l’Amérique des années 1970, est un condensé haletant des luttes féministes.

Natalia Baleato est de la trempe des « sacrées bonnes femmes ». D’origine chilienne, elle a fui avec son mari l’Amérique du Sud du temps des dictatures et trouvé refuge en France en 1977. La crèche associative Baby Loup qu’elle a créé et qu’elle dirige, est un peu l’héritière de ces batailles contre la domination masculine et l’ordre capitaliste – les guillemets sont en option – menées et remportées pour certaines d’entre elles contre les conservateurs d’alors.

Au XXIe siècle, on prend les mêmes mais on renverse la vapeur. Dans son conflit avec une employée musulmane qui avait contrevenu à la charte laïque de l’association en revenant vêtue d’une tenue islamique sur son lieu de travail après un congé parental, Baby Loup a certes été victorieuse en droit, mais elle a en quelque sorte perdu dans les faits : fin 2013, après vingt-deux ans de présence dans la cité Noé, la crèche a préféré quitter « Chanteloup » plutôt que de continuer d’y subir des « pressions ». « Les derniers temps, confie Natalia Baleato, c’est la communauté noire du quartier qui nous protégeait des actes malveillants de certains musulmans. C’est dire le degré de communautarisme atteint ici. Toute notre démarche est bâtie contre cela. La vraie mixité, elle est chez Baby Loup. »

Symbole de « la laïcité en danger », la crèche a emménagé à sept kilomètres de là, à Conflans-Sainte-Honorine, longtemps le fief de Michel Rocard, accueillie par un maire militant laïque, le PRG Philippe Esnol, qui n’est plus aujourd’hui que sénateur. Mais voilà qu’aux municipales de mars, ce « bastion de la gauche » a basculé à droite en raison de divisions au sein de l’ancienne majorité. L’équipe a changé. Manifestement, les codes aussi.

La crèche Baby Loup pourrait fermer ses portes à la fin de l’année ou devoir procéder à des licenciements, alerte sa directrice, en butte aux tracasseries du nouveau maire, Laurent Brosse, 28 ans, marié, un enfant, UMP. De cette génération montante à l’UMP, mais pas que là, qu’on pourrait qualifier de post-laïque, plus malthusienne que redistributive, moins irresponsable diraient les pragmatiques. Cette classe d’âge-là est visiblement peu réceptive aux combats des « pionnières de la cause des femmes », des personnes comme surgies d’un passé louche, n’hésitons pas, des ténèbres. A l’inverse, sur la photo, les cadets du parti dont le jeune Brosse est issu, affichent une fraîcheur de promise-keepers.

L’élu n’a pas souhaité parler à Causeur, son directeur de cabinet appelant tel un supérieur de petit séminaire pour dire que cela ne se faisait pas de joindre le maire, avocat en droit social dans un cabinet de Neuilly-sur-Seine, sur son poste professionnel. Il se peut aussi que Laurent Brosse estime que l’ancienne majorité s’est trop avancée en faisant des promesses à Baby Loup, et veuille couper dans les dépenses communales pour rendre du « pouvoir d’achat » aux Conflanais, ce dont semble témoigner sa décision de porter de 20 à 30 minutes la durée quotidienne de gratuité des parkings de la ville pour les automobilistes locaux.

Rien, dans l’aspect de la crèche Baby Loup, n’évoque un passé louche. L’endroit aurait plutôt un côté « tourné vers l’avenir », à tout le moins « en phase avec son temps ». Ne cherchez plus le modèle scandinave, il est là : un calme inattendu dans un tel endroit, une propreté maniaque, une décoration joyeuse mais sobre, à l’extérieur un potager, des produits frais cuisinés chaque jour. Si l’on osait, un monastère de la petite enfance. La grande particularité de la crèche est d’être ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Elle fonctionne avec des horaires décalés, héberge momentanément des femmes en détresse, œuvre à l’insertion d’adultes déclassés. L’adresse n’est pas qu’une garderie, elle aide aussi des vies à se réaliser.

Situé à deux cents mètres de la gare des trains de Conflans-Sainte-Honorine, le bâtiment de plain-pied avec sous-sol abritant la crèche, était auparavant celui de la Sécurité sociale, qui l’a mis en vente. L’association Baby Loup l’a racheté environ 700 000 euros, contractant pour ce faire un emprunt de 500 000 euros « sur vingt ans ». Ce changement de propriétaire et d’affectation est semble-t-il passé relativement inaperçu dans un quartier à la fois résidentiel et de transit, composé de pavillons et de petits immeubles, la place Romagné, de facture plus récente, à l’une des deux sorties de la gare, apportant la touche moderne et citoyenne que lui confère son dessin en forum.

Au « Ponte Da Barca », un tabac-presse qui a vue sur la crèche, le tenancier, portugais comme le nom de son bar, nourrit des regrets : « C’était mieux quand il y a avait la Sécu, ça nous rapportait des clients », dit-il, la radio branchée sur un canal lusitanien d’où volute le beau timbre d’Aznavour. L’homme est au courant du conflit, qui tourne autour des chiffres : « Le précédent maire avait promis une subvention de 400 000 euros par an à la crèche, mais le nouveau ne veut pas donner plus de 90 000. »

C’est un problème. « Le budget annuel s’élève à 1,14 million d’euros, indique la directrice générale de Baby Loup, Natalia Baleato. Les pouvoirs publics participent au financement de l’association à hauteur de 80%, la part des familles se situe entre 10% et 15%, le reste étant constitué de dons. Notre loyer suite à notre emprunt bancaire est de 2800 euros par mois. Nous employons vingt-cinq salariés, dont trois temps partiels. Deux-tiers des heures d’accueil vont aux enfants conflanais. En tout, nous recevons une centaine d’enfants par mois, certains venant de communes environnantes. Comment voulez-vous qu’on s’en sorte sans la subvention conflanaise initialement prévue ? » Certes, Baby Loup a reçu de l’argent de donateurs, des grosses et des petites sommes, lorsqu’il est apparu que la crèche ne resterait pas à Chanteloup-les-Vignes. Mais le fonctionnement de l’association ne peut pas dépendre exclusivement de la générosité de personnes privées ; pour sa pérennité, il doit reposer principalement sur un financement public, affirme la directrice.

Le maire Laurent Brosse dit souhaiter maintenir une égalité de traitement entre les crèches municipales relevant de son autorité et l’établissement Baby Loup. Soit une subvention unique de 2,34 euros par heure et par enfant, alors que 4 euros pour Baby Loup avaient été convenus par son prédécesseur Philippe Esnol. Natalia Baleato plaide encore une fois la spécificité de sa crèche, que le maire s’obstinerait à ne pas voir : les heures de nuit, celles du dimanche, le remboursement du déménagement et de la réfection du bâtiment de l’ancienne-Sécu, un coût afférant au budget ordinaire de Baby Loup, quand il relève d’un compte distinct pour des travaux semblables effectués dans les crèches municipales, fait valoir la directrice. Qui n’est pas au bout de ses peines.

Natalia Baleato se heurte en effet au refus du Conseil général des Yvelines, tenu par la droite, de lui accorder l’agrément qui permettrait d’accueillir « en simultané » trente-huit enfants au lieu de vingt actuellement. Pour délivrer cette autorisation, le Département exige de la personne dirigeant la crèche un diplôme d’éducateur de jeunes enfants. Or Natalia Baleato est sage-femme, pas éducatrice. Ce qui est aujourd’hui une condition n’en était apparemment pas une lorsque Baby Loup œuvrait à Chanteloup-les-Vignes.

A ce stade, autant poser la question : veut-on la mort de Baby Loup ? Dit autrement et avec des nuances : portée aux nues il n’y a pas si longtemps encore par tout ce que droite et gauche réunissaient de défenseurs de la laïcité, Baby Loup gênerait-elle à présent les politiques ? « Pour les gens de droite, on fait trop de social, pour les gens de gauche, pas assez de multiculturel », analyse Natalia Baleato d’une formule. Fervent soutien de la crèche, Elisabeth Badinter observe une inversion de la perception, les « coupables » changeant de camp : « Les défenseurs de la laïcité sont devenus des sectaires, voilà comment on nous voit, se désole-t-elle. Comme si on entérinait l’idée diffusée par l’extrême-gauche que la laïcité serait de l’islamophobie. » Ex-tête-de-liste PS aux dernières élections municipales à Conflans-Sainte-Honorine – Philippe Esnol, son compagnon dans la vie, ne s’étant pas représenté –, Fanny Ervera, qui se décrit comme « une laïque pur jus, mère, femme et féministe », estime que « dans ce dossier, il n’y a que des coups à prendre ».

C’est qu’en démocratie, les voix comptent. Le dernier scrutin municipal aura peut-être servi de leçon aux socialistes et d’avertissement à la droite. Les réformes ou expérimentations sociétales que sont le « mariage pour tous » et les « ABCD de l’égalité filles-garçons » initialement destinés aux élèves du primaire, auront certainement aliéné aux premiers une bonne partie de l’« électorat musulman » des banlieues, traditionnellement proche du PS. Les changements sur la question des mœurs, d’une part, et, d’autre part, la défense de la laïcité, sont perçus par de nombreux musulmans comme des tentatives de les acculturer totalement, ce à quoi ils résistent.

Formant un socle électoral important, le « bloc musulman », qu’on sait toutefois hétérogène, est en mesure de se faire entendre des politiques. Pour une partie de ces derniers, la victoire vaut apparemment le sacrifice d’un des principes républicains les plus « sacrés », du moins sa refonte en quelque chose de « plus souple ». Pourquoi se gêneraient-ils, quand la société, pas que l’islamique, la chrétienne aussi et les couches populaires déboussolées par la même occasion, semblent entamer un virage puritain ? Le député Benoît Hamon, président de la Fédération socialiste des Yvelines, très prudent en ces domaines, n’a pas donné suite aux demandes d’entretien de Causeur.

La députée des Yvelines Valérie Pécresse a en revanche bien voulu s’exprimer. L’élue, chef du groupe UMP au conseil régional d’Île-de-France, donne l’impression d’être la seule chez les politiques à « se bouger » pour la crèche Baby Loup. Attachée au « respect de la laïcité », elle est, dans cette affaire, prise en porte-à-faux par le positionnement de Laurent Brosse, auquel elle a apporté son franc concours durant les municipales. Elle en appelle à « l’union nationale » pour sauver Baby Loup de la faillite et bat la campagne yvelinoise pour tenter de boucler un tour de table. Elle dit avoir obtenu du maire conflanais une augmentation de la subvention municipale, qui passerait de 90 000 à 125 000 euros.

Dans un courrier daté du 13 octobre envoyé au président de région, le socialiste Jean-Paul Huchon, elle écrit qu’il manque à Baby Loup « 275 000 € pour l’année », indiquant que « le président du conseil général [l’UMP] Pierre Bédier [lui a] confirmé sa volonté de soutenir la crèche, bien que les ressources financières du département soient aujourd’hui beaucoup plus contraintes que celles de la région ». Pour Henri Guaino, autre député UMP des Yvelines, « la crèche Baby Loup est devenue un symbole, il est important qu’elle survive ».

C’est l’intention du comité de parents constitué début octobre et qui compte bien donner de la voix. Il a créé à cet effet une page Facebook, ainsi qu’un compte Twitter et lancé par ailleurs une pétition sur la plateforme Avaaz appelant à exercer une certaine pression sur le maire de Conflans-Sainte-Honorine afin qu’il débloque les fonds jugés nécessaires au développement de l’activité de la crèche. « Notre initiative n’a rien de politique en termes d’affiliation partisane », affirme Mathieu Frappier, l’un des représentants du comité, père d’une petite Léonie de 2 ans inscrite à Baby Loup. Trois parents dudit comité rencontreront le maire aujourd’hui 27 octobre, à 16 heures.

« Cette crèche, c’est vraiment l’idéal, pour ma femme et moi, témoigne Mathieu Frappier. Je suis pompier professionnel à Houilles, j’ai parfois des gardes de vingt-quatre heures. Ma compagne est chef de produit en entreprise, elle doit s’absenter jusqu’à trois nuits par semaine en raison de ses déplacements professionnels. Je ne sais pas comment nous ferions si la crèche fermait. Il faudrait prendre une nounou, et ça ne serait pas facile d’en trouver une avec nos horaires de travail décalés. » A Baby Loup, les parents paient en moyenne 1 euro par enfant et par heure de garde. Les coûts sont fonction du revenu parental et peuvent descendre à 26 centimes.

Il est 17h30 en ce jour de semaine. Des parents viennent récupérer leur progéniture. Maeva habite seule à Achères avec sa fille Alycia. Elle a signé un contrat d’avenir à la RATP, qui la forme à différents métiers, la conduite de véhicules comme la relation avec la clientèle. « Avant, je confiais ma fille à une assistante maternelle en plus d’un placement en crèche, explique-t-elle. J’y laissais la moitié de ma paie, maintenant, c’est 10%. » Bastien, concepteur dans un bureau d’étude automobile, a récemment emménagé à Conflans-Sainte-Honorine. « Ma femme est infirmière, en horaires décalés, c’est elle qui a choisi Baby Loup. Nous payons 200 euros par mois. Sans cela, il faudrait prendre une nounou mais ça nous coûterait trois fois plus. » Natalia Baleato ne pouvait rêver plus belle publicité que ces témoignages-là, livrés spontanément, précisons-le. Et ce n’est pas fini.

Pedro, un Portugais ouvrier dans le bâtiment, installé depuis deux ans en France, arrive ce soir-là du travail et retrouve Duarte, son petit garçon de 8 mois. Sa femme, du Portugal aussi, est opticienne. Tous deux exercent leur activité professionnelle à Paris mais résident à Conflans-Sainte-Honorine. Farida est la maman de Jasmine, 13 mois. Elle travaille à la Banque postale, « le samedi matin compris ». « J’étais contente d’apprendre que Baby Loup s’installe à Conflans, depuis, je revis, ça met de la zen attitude dans ma vie, souffle-t-elle. On ne peut pas laisser tomber cette crèche comme ça, c’est un très bon concept. Comme mère seule, je ne sais pas comment je ferais si ça devait fermer. »

Sara est une « ancienne de Chanteloup ». Elle y avait placé l’un de ses enfants. Aujourd’hui elle en a trois. « Je vis seule avec eux depuis 2012, raconte-t-elle. Elle, c’est Merveille, elle a 16 mois, et elle, c’est Colombe, elle a deux ans et demi. Toutes deux sont à la crèche. Le troisième, Etienne, 4 ans, est dans la voiture. Baby Loup m’a aidé à retrouver du travail depuis la naissance de Merveille. Je suis laborantine à la station d’épuration d’Achères. » Valérie Pécresse a rendu visite à la crèche dimanche 26 octobre en fin de matinée. Elle en a retiré de « très bonnes impressions ». « Il y avait une douzaine d’enfants et un certain nombre de parents venus pour des activités d’éveil », raconte-t-elle. « Je me demande, ajoute-t-elle, si, par mesure d’économies, il ne serait pas judicieux de regrouper à Baby Loup l’accueil des femmes battues – l’une des missions de la crèche – résidant dans les Yvelines et dans le Val-d’Oise limitrophe de Conflans-Sainte-Honorine. »

Mercredi 29 octobre, un « sommet départemental » s’annonçant décisif, se penchera sur l’avenir de Baby Loup. Outre Natalia Baleato pour le conseil d’administration de la crèche, il réunira le sous-préfet, le président du Conseil général, le maire de Conflans-Sainte-Honorine, ainsi qu’un représentant de la Caisse des allocations familiales. Comme disait gaillardement une ancienne élue de la Ville de Lausanne, en Suisse : ce n’est pas le moment de mollir.

À la hussarde !

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christian millau portrait

christian millau portrait

Christian Millau a vécu une époque formidable. Dans les salles de rédaction ou les cuisines de France, le journaliste/critique/écrivain a rencontré des acrobates du stylo-plume et des funambules du cassoulet, une brigade de toute première bourre. Sur cette piste aux étoiles des années 50-80, le talent se jaugeait à une cuisson parfaite ou à une formule bien assaisonnée, le goût des aliments et des mots n’était pas encore altéré par la farce des tricheurs. Dans son dernier livre  Ravi de vous avoir rencontré, Millau, ex-1ère Classe de la rue Saint-Dominique, passe en revue gens de lettres, artistes, noctambules, personnages historiques et autres milliardaires en goguette. C’est savoureux, enlevé, vachard et nostalgique comme les plats de notre enfance. Un régal pour nos papilles lessivées par trente années de soupe, de boniments humanistes et de platitudes in-folio.

L’Homme du XXIème siècle qui barbotte dans cette épouvantable tortore retrouve une faim de loup. Au panier, les écrivains d’expression hiéroglyphe et les cuisiniers affameurs des foules. Réactionnaire à fleur de peau, 85 ans au compteur, Millau a la rancune tenace contre tous les salisseurs de mémoire. Pas touche à nos idoles que sont Blondin, Nimier, Marceau, Aymé, Haedens, flibustiers de l’édition ! Cette race d’écrivains qui entre, par effraction, dans nos vies à l’âge de quinze ans et qu’on lira jusqu’à notre dernier souffle. On en fait le serment. Car, sans eux, sans leur légèreté goguenarde, leur emballement de chiens fous, leur mélancolie pétillante, nous serions désœuvrés. A ces professeurs d’impertinence, ces stylistes d’un autre temps, Millau s’incline délicatement, souverainement. Au premier d’entre eux, Roger Nimier qui fut son patron à la revue Opéra, il réserve un portrait déchirant où l’estime et la douleur croisent le fer. Il n’est pas exagéré d’affirmer que la disparition de cet esthète triste, amateur de jolies femmes et d’alcools forts, a bouleversé les hommes de cette génération-là. Blondin ne s’en releva jamais.

Très habilement, Millau analyse les relations floues entre Roger Nimier et Jacques Laurent, cette tension cordiale non exempte de quelques banderilles, qui les fit pourtant voguer (de force) sur la même embarcation. Ils n’avaient pas choisi d’être des Hussards et, pour le reste des temps, ils sont les dépositaires de ce courant foutraque sans réelle visée idéologique qui demeura le rempart le plus efficace aux rayons paralysants du Nouveau Roman et autres fadaises existentialistes. Millau se fâche quand une certaine presse bien-pensante a mis Félicien Marceau au cachot de l’histoire littéraire. Des ignorants qui ne savent pas lire, scribouillards aux cheveux longs et aux idées courtes. Qui pouvait résister à la langue syncopée de ce belge volant ? Millau en veut aussi à Chardonne d’avoir sali le couple Marceau dans sa correspondance avec Morand récemment publiée. Et cependant, comme un aveu devant le maître en écriture de La Frette, il lâche, conquis par le charme vénéneux de cet atrabilaire : «  On ose tellement peu toucher à l’œuvre de Chardonne que presque plus personne ne lit ce harpiste de la prose limpide et argentée ». Si Millau tacle Aragon, refait le portrait de Mauriac, il redonne vie à un Marcel Aymé affublé d’un costard arlequin, nous dévoile un Albert Simonin éminent latiniste ou un Brassens anar en pantoufles. On est jaloux de tant de souvenirs comme la découverte du bunker de Simenon à Epalinges en Suisse, grande demeure cauchemardesque pour ce clinicien de l’âme ou la rencontre renversante avec Arletty. Millau nous convie à un grand banquet où l’on côtoie Churchill, le Général, Sacha Guitry, Orson Wells, le milliardaire rouge, Le Pen, Bernard Loiseau ou Germaine Coty. Il va sans dire que Millau n’aime pas notre époque. Pouvons-nous lui donner tort ? Décidément, c’était mieux avant !

Ravi de vous avoir rencontré de Christian Millau – Editions de Fallois Paris

*Photo: BALTEL/SIPA.00614992_000016

Hongrie : où sont passés nos héros de 1956?

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Les Hongrois viennent de commémorer leur révolution de 1956 mais cet anniversaire est passé quasi-inaperçu. Et pourtant, comme cet événement avait alors bouleversé le monde libre! Après les émeutes qui avaient secoué trois ans plus tôt Ostrawa, Pilsen et surtout Berlin, suivies au printemps 1956 par l’insurrection des ouvriers de Poznań, c’était la première fois qu’un peuple  se soulevait contre l’oppression du régime communiste.

Un soulèvement dont on connaît la fin tragique, mais qui nous laissa un moment y croire, espérer…. Bien naїvement, avouons-le. Car c’était rêver que d’espérer un soutien de l’Ouest qui n’allait pas risquer un conflit ouvert pour ce petit pays, certes attachant, mais sans véritable enjeu stratégique.  On a invoqué la crise de Suez comme excuse pour expliquer la non intervention. Non. Il s’agissait tout simplement de ne pas remettre en cause les accords de Yalta et de ne pas prendre de « risques inutiles » pour « une poignée d’insurgés ».  Les Hongrois ne nous le pardonneront jamais et ils ont bien  raison.

Mais bon, c’est le passé et nous n’allons pas refaire l’Histoire. Il serait plus intéressant de voir ce qu’il en est aujourd’hui. Ce jeudi 23 octobre, jour férié en Hongrie, se sont tenues à Budapest au minimum une bonne demi-douzaine de réunions bien distinctes, si possible autant éloignées que faire se peut les unes des autres, chacun revendiquant l’héritage de 56, en évitant de se mélanger à un voisin exécré. Au lieu de se retrouver tous ensemble, ne serait-ce que le temps d’une journée, au-delà des divergences d’opinions. Autre constat : abstraction faite de ces rassemblements, peu d’écho, ou du moins pas de véritable émotion au sein de la population, sinon pour apprécier une journée de repos bienvenue et, pour certains (une minorité), trouver prétexte à réaffirner ses affinités poltiques, bien au-delà du souvenir.

Alors que mes proches et amis de France n’ont cesse d’évoquer le courage légendaire des Hongrois (qui s’est également manifesté en 1989), qu’il nous paraît loin, pour qui vit aujourd’hui en Hongrie, ce courage « légendaire », effectivement devenu « légende » plus que réalité !

Mais bon. Ne jetons pas la pierre à une population dont une grande part n’a d’autre souci que de survivre au quotidien. Rappelons que, sur 10 millions d’habitants, plus de 3,5 millions sont reconnus comme vivant à la limite ou au-dessous du seuil de pauvreté… Des  Hongrois qui ont pour la plupart mille autres chats à fouetter que d’aller manifester – ou plutôt faire le clown dans la rue, comme l’a si élégamment déclaré un jour leur Premier ministre Viktor Orbán… D’autant que – les licenciements étant autorisés sans motif dans les collectivités et la fonction publique – beaucoup risqueraient d’y perdre leur emploi.

Viktor Orbán : justement, parlons-en! Si le climat s’est passablement détérioré pour opposer en Hongrie des camps non pas « adverses », mais carrément « ennemis », c’est bien parce qu’il n’a cessé et ne cesse de jeter joyeusement de l’huile sur le feu, notre cher Premier ministre. Par une rhétorique constante de combat et de lutte oú se retrouvent pêle-mêle dans le même sac Bruxelles, Washington, le FMI, le gouvernement norvégien, les ONG et qui sais-je encore? Pour faire en contre-partie l’apologie de la Chine, des régimes Poutine et Erdoğan….et condamner ouvertement le libéralisme – voire la démocratie à mots couverts – comme l’oeuvre du diable… Rhétorique de combat qui déclare d’emblée hors-jeu tout opposant comme coco (sic, en hongrois komcsi) ou, tout simplement traître à la patrie…

Pas étonnant, dans un tel climat, que le consensus ne puisse se faire autour d’un événement majeur tel que la commémoration de 1956. Mais surtout, et bien plus grave, que la majorité de la population tourne le dos à la politique, dépitée par cette bagarre incessante qui devient plus que lassante. Résultat:  41% de participation aux dernières élections municipales et  à peine 61% aux législatives. Pas particulièrement brillant, contrairement  à ce qu’on se plaît à affirmer en haut lieu…

Petite consolation: à Paris se retrouvent chaque année sous l’Arc de Triomphe Hongrois de Paris et leurs amis français, eux au moins, réunis dans le seul souvenir et le respect des combattants de 56 qu’ils fussent de gauche ou de droite…

Merci à eux!

Jean-Claude Pirotte, pour toujours

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pirotte jean claude

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Il faudrait aimer et lire les poètes quand ils sont encore là, avant qu’ils deviennent des classiques et que leur parole vivante, chaude comme la peau d’une fille au cœur de l’été, soit l’objet d’études plus ou moins savantes, enveloppée dans la cellophane universitaire et disséquée par des étudiants plus ou moins adroits. On me dira que c’est le prix de la postérité. Sans doute. Il y a tellement eu d’écrivains très connus de leur temps qui ont sombré dans le néant à peine les clous plantés dans leur cercueil que la postérité est la vraie revanche des oubliés, des méconnus, des francs-tireurs.

J’ai confiance en celle de Jean-Claude Pirotte, qui est mort le 24 mai 2014, à soixante-quatorze ans, d’un cancer. Son nom circulait déjà depuis au moins une génération comme un mot de passe entre quelques amis dont le nombre ne cessait de grandir bien avant qu’il reçoive en 2012, coup sur coup, le Grand Prix de l’Académie française de poésie et le Prix Robert-Sabatier, nouveau nom du Prix Goncourt des rimailleurs. C’était très généreux de la part de ces nobles assemblées. On pourrait chipoter en disant que, dans les deux cas, les jurys se sont aperçus que Pirotte était en train de mourir et que cela lui ferait une consolation. Seulement, Pirotte était inconsolable, c’est même pour cela qu’il était un poète : « Je reproduis avec facilité l’atmosphère un peu doucereuse et oisivement méditative de ma vie de toujours, avec quelques livres, un peu de musique, beaucoup de silence, et le goût du chocolat noir des longues soirées. », écrit-il ainsi dans Le Voyage en automne.[access capability= »lire_inedits »]

 Deux livres posthumes de lui sortent cet automne, justement. Cela tombe bien, c’était sa saison préférée : Portrait craché, un roman, et Une île ici, un recueil de poèmes. Ils racontent la maladie avec une élégance et une ironie toutes stoïciennes. Dans Portrait craché, pour la première fois, Pirotte passe à la troisième personne, le plus sûr indice qu’il était en train de prendre ses distances avec lui-même avant un congé définitif.

Je me demande si ces précisions sur le genre littéraire de ces deux livres sont bien utiles. Pour les libraires et les éditeurs, sans doute. Pour les lecteurs, j’en suis moins sûr. L’écriture comme l’univers de Pirotte sont en effet les mêmes dans tous ses livres, qui mêlent parfois dans une souveraine liberté et un joli désordre des fragments de récits, des considérations sur la littérature, des poèmes, des portraits de femmes, des récits de voyages plus ou moins immobiles. On appelait jadis ces livres-là des « mélanges », et on conseillerait volontiers Il est minuit depuis toujours ou encore Plis perdus. Ce serait de bonnes introductions à Pirotte, ou de bonnes ouvertures comme on dit en musique, là où sont annoncés tous les motifs de l’œuvre, motifs incessamment répétés, modulés, qui sont chez lui ceux de l’enfance, de l’errance, du vin, des paysages, des livres, des petites villes d’importance secondaire déjà célébrées par Larbaud pour leur qualité de mélancolie et le cadre apaisé, suranné qu’elles offrent à ceux qui veulent se poser un peu parce qu’ils fuient des souvenirs, des femmes suicidées ou même la justice.

Ce fut le cas de Pirotte, qui connut le sort des hommes en cavale et donna même ce beau mot comme titre à un autre de ses romans. Mais avant d’en arriver là, il faut d’abord savoir que Pirotte, comme tant de très grands écrivains français (Simenon, Michaux), est belge. Après une enfance namuroise dans une famille où il s’ennuie, il passe une partie de son adolescence et de sa jeunesse en Hollande, une Hollande qu’il saura rendre lumineuse, sensuelle, érotique presque, une Hollande qui lui apparaîtra toute sa vie comme une Atlantide, la même Hollande ou presque que celle du Baudelaire de « L’Invitation au voyage », la Hollande du luxe, du calme et de la volupté. Il faut lire Une adolescence en Gueldre, roman d’apprentissage plein de balades à vélo, de cuites au bord des canaux et de grandes serveuses blondes aux yeux gris, mais aussi La Pluie à Rethel, où les souvenirs reviennent à l’homme en fuite, caché dans un meublé et seulement entouré de ses cigarettes, de quelques livres et de bouteilles de vin : « Ombres mouvantes de l’après-midi hollandaise. La route aux larges courbes fraîches. Les mains effilées et brunes de C. sur le volant noir. Sa chevelure libre et les blés ondoyants de la Gueldre. »

Oui, Pirotte, longtemps, a été un hors-la-loi. Avocat, il est accusé en 1975 d’avoir aidé à l’évasion d’un client. Il quitte la Belgique et ne reviendra pas, même quand la prescription arrive, en 1981. Entendons-nous bien : quand on dit qu’il ne reviendra pas, c’est qu’il ne reviendra jamais à sa vie d’avant, que sa dilection pour le vagabondage, la fréquentation des réprouvés et des ivrognes, les résidences passagères en Champagne, dans les Charentes, les Ardennes, le Jura, la Catalogne ou le Portugal, que ce soient des cabanes de clochard rural ou des appartements prêtés par des amis, des maisons qui menacent ruine au bord de la mer ou des cellules de garde à vue, tout cela ne le quittera plus.

C’est que Pirotte est un paysagiste, mais pas à la façon marmoréenne du géographe Louis Poirier, alias Julien Gracq. Non, les paysages de Pirotte sont mobiles, frémissants, émouvants. D’ailleurs, à l’occasion, il était peintre, et quand vous receviez ses lettres, il y avait toujours sur l’enveloppe une petite encre qui représentait un lointain, un chemin qui ne menait nulle part, un « pays où l’on n’arrive jamais », pour reprendre le titre d’un célèbre livre d’André Dhôtel, un de ses amis qu’il considérait comme un écrivain majeur. Parce que Pirotte, en plus, était un formidable passeur. Le lire, c’est aussi découvrir une histoire souterraine de la littérature avec des écrivains à son image, c’est-à-dire des stylistes qui ont poussé très loin l’art de rendre au français sa clarté modeste, son incandescence sous le givre : Joubert, Chardonne, Marcel Arland, Henri Thomas, Jean Follain, Philippe Jaccottet, Georges Limbour, Cingria, Georges Perros. Si ces noms, pour la plupart, ne disent plus grand-chose aujourd’hui, c’est davantage à cause du mauvais goût contemporain et des impératifs commerciaux de l’édition de ce temps que d’un quelconque snobisme pour happy few. Dans la bibliothèque nomade de Pirotte, et parce qu’il faut voyager léger quand on extravague sur les départementales, il n’y avait que des livres qu’il avait lus deux fois et qu’il avait toujours envie de relire.

Pour Pirotte, même le vin était un paysage, et il savait non seulement le boire avec excès comme il se doit, mais en parler, et bien en parler, comme dans Expédition nocturne autour de ma cave ou Les Contes bleus du vin. Il n’est pas interdit de voir en lui notre moderne Li Po : toujours un peu en délicatesse avec l’autorité, poète et franc buveur, avec la terre pour oreiller et le ciel pour couverture. Il était aussi, et c’est sans doute ce qui nous touche le plus aujourd’hui, à une époque où il y a de moins en moins de zones blanches dans le Grand Réseau, un homme qui avait développé une véritable technique, ou une morale, ce qui revient au même, pour être injoignable. Ce qu’il est devenu pour toujours au mois de mai dernier, sauf pour ceux qui sauront le retrouver à chaque page de ses livres, évidemment. Et, qui sait, suivre son art poétique, qui est aussi un art de vivre : « J’avais envie d’écrire un poème par jour. Dans le temps, quand je vagabondais, c’est ainsi que je me souvenais des lieux. Un arrêt, un poème, trois vers, trois mots, le nom d’une rue, d’une place, d’un inconnu dont le buste vert-de-gris paraît frissonner sous le soleil chauffé à blanc. » [/access]

Portrait craché et Une île ici (Cherche Midi et Mercure de France).

La plupart des livres de Jean-Claude Pirotte sont disponibles aux Éditions de la Table ronde, au Temps qu’il fait, au Cherche Midi et au Mercure de France.

*Photo: Hannah

David McNeil, si tu me lis…

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averse pluie maison

averse pluie maison

Tout se tient; oui, tout se tient. Je roule dans ma vieille 206 cabossée comme la tête de Tyson, rue du Faubourg de Hem, à Amiens. Il pleut dru. On croirait une averse de mars. J’adore quand les saisons perdent la boule. Octobre qui se prend pour mars, c’est comme une demi-mondaine qui se prendrait pour une baronne. Chez les saisons et chez les filles, tout est question d’humidité.  Les grosses gouttes éclatent contre le pare-brise. J’écoute David McNeil. Un vieil album, sublime, qui date de 1991. La chanson numéro 2, « Pull-overs » arrive dans l’habitacle. Les paroles résonnent dans ma tête : « Des cache-cols en méchant lainage/ Au mi-bas sur les balançoires/ Maillots mouillés du patronnage/ Nuisette du lit d’un soir/ Des cachemires des matins d’automne/ Au cache-cœurs des soirées d’hiver/ Des cardigans qu’on déboutonne/ Aux châles entr’ouverts… » Et ce refrain qui me donne des frissons, toujours, plus de quarante ans après : « Sous les chandails, les pull-overs/ Je tricote toutes sortes de love-affairs/ Mais y ‘a que toi qui m’aille à l’endroit/ Qui m’aille à l’envers. »

Nous sommes au tout début des années soixante-dix. Je suis en vacances chez mon grand-père, jardinier au château de Sept-Saulx, dans la Marne, entre Reims et Châlons-sur-Marne. Il fait chaud. C’est le soir. On dîne. La télévision en noir et blanc. On la regarde. Il y a une manière de radio crochet. Un chanteur apparaît. Grand, très blond, beau gosse, cheveux longs, très longs. Une sorte de hippie. Mon grand-père, un vieil SFIO à l’ancienne, n’aime pas beaucoup les hippies, ni Mai 68, ni les looks de gauchos. Il critique le mec qui chante à la télé. Il n’aime pas sa dégaine de beatnik. Le type chante. Sa chanson parle « de maille à l’endroit, maille à l’endroit« , en tout cas c’est ce qu’on comprend.  Mon cousin Guy (celui que j’ai surnommé Simon dans mon roman Le Pêcheur de nuages) et moi, on aime bien. On rit sous cape d’entendre grand-père grogner devant l’écran tandis que grand-mère tricote, assise sur le fauteuil en skaï vert céladon.

Plus j’écoute cette chanson, plus je suis certain maintenant que c’était David McNeil qui chantait ce soir là, au cours de l’été 1970 ou 1971, sur la télévision de mon grand-père, jardinier à Sept-Saulx. David McNeil, si tu lis ces lignes, je t’en prie, réponds-moi. Etait-ce toi ou pas? Mon grand-père est mort. Mon cousin aussi. Plus personne pour me répondre. Le silence hurle dans ma tête comme quand j’écoutais Radio Tirana en ondes courtes, ça grésillait, et ça finissait toujours par se couper. Le silence. La rupture avec l’Albanie. La rupture avec le temps qui passe. Tous ces gens qui meurent.

L’après-midi, on avait certainement pêché dans la Vesle, avec mon cousin Guy, le pêcheur de nuages. On avait peut-être ramené dix ou douze vandoises, cinq ou six chevesnes, une dizaine de perches. Nos mains sentaient le poisson et on avait les premiers refrains des Stones dans la tête. Et ceux des groupes français de l’époque : Triangle, Martin Circus, Ophiucus, Tribu, Total Issue. Et Alice. Alice dont le guitariste était justement Bruno Besse qui illumine la chanson « Pull-overs » d’un chorus éblouissant. Et justement le disque de McNeil est arrangé par Jean-Pierre Auffredo, flûtiste et multi instrumentiste du même groupe Alice, qu’on venait de découvrir mon cousin et moi, et que nous adorions. Un peu plus tard, j’avais même racheté mon amplificateur Fender Band Master (40 watts) à Bruno Besse qui devait habiter sur de Lanneau,  dans le Ve arrondissement, à Paris. Il n’y a pas de hasard non. Pas de hasard. Tout se tient.

L’averse redouble, rue du Faubourg de Hem, à Amiens. Je m’arrête pour envoyer un sms à mon copain, l’écrivain Franck Maubert, pêcheur à la ligne comme moi, et dont je suis en train de dévorer le dernier roman Visible la nuit (Fayard). Dans son bouquin,  Franck raconte la vie du peintre Robert Malaval, au succès fulgurant dans les seventies, suicidé par arme à feu en août 1980. Suicidé comme Guy, mon pêcheur de nuages qui, lui, dix ans plus tard, se défenestrera et fracassera sa grande carcasse quatre étages plus bas, sur le trottoir d’une rue de Reims, capitale du champagne, des bulles, de la joie, traversée par la Vesle qui, en amont, coule dans le parc d’un château où nous pêchions, lui et moi, innocents, joyeux, fans de  rock débutant, au temps de la télé en noir et blanc où étaient programmés des radio crochets dans lesquels, se produisaient,  peut-être, David McNeil.

Rien ne dure, non. Même l’eau de la Vesle sous les ponts du parc du château de Sept-Saulx n’est jamais la même. Il pleut sur Amiens; j’ai le cœur noir comme un blues de Jimmy Reed. Alors, quand j’ai le blues, j’envoie des sms aux amis. C’est mieux que de prendre des anxiolytiques. Je raconte à Franck que l’après-midi, après avoir traîné jusqu’à l’aube dans tous  les bars au cours de la Nuit Blanche à Amiens, j’ai fait une très longue promenade sur le chemin de halage qui borde la Somme. Dans un ruisseau, j’ai observé une énorme tanche qui farfouillait dans la vase à la recherche de vers. Je l’observe, la grosse brune. Pendant ce temps là, ma blonde compagne a poursuivi sa marche. La pêche me perdra. Ou les filles. C’est selon.

Franck me raconte qu’il était sur sa barque toute l’après-midi et qu’il a donné des coups de lancer dans le Loir, en bordure duquel il réside quand il n’est pas à Paris. Il me renvoie un autre sms. Autre histoire : « Hier, des pêcheurs viennent me narguer en barque en bas de chez moi. Je prends mon lancer muni d’un leurre jaune. Premier coup, une série d’attaques. Je relance : un brochet qui faisait juste la taille. Je le remets illico à l’eau. Ils étaient dégoûtés. Ils avaient passé la journée sur le barquasse et pas une touche. J’aime bien ces sourires-là. »

Moi aussi, Franck, j’aime bien ces sourires-là. Ceux de la pêche, ceux des radios crochets sur les télés en noir et blanc de nos adolescences enfouies. Enfuies. Broyées pas le temps qui fuit.

David McNeil, ne m’oublie pas. Si tu lis ces lignes, réponds-moi. Tu peux m’écrire chez Causeur. Si mon cousin Guy, le pêcheur de nuages, et Robert Malaval, le plasticien du roman de Maubert, nous regardent de là-haut, s’il y a un « là-haut » dans les nuages, ça les fera bien rigoler. Il pleut toujours sur Amiens. Ca va mieux. L’écriture aussi, c’est  toujours mieux que les anxiolytiques.

*Photo: Flickr/beetletoyz

Notre plaisir en littérature

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bloc note voyage

bloc note voyage

Une préface fraternelle de Jerôme Leroy – « Le goût, le temps et la mélancolie » – et des chroniques de Thomas Morales : nous sommes en territoire connu et aimé. Il est vrai que ces deux plumes nous enchantent de leurs mots, chaque week-end, sur Causeur. On retrouve d’ailleurs dans Lectures vagabondes des textes de Morales lus ici, semaine après semaine. Délicatement recueillis, ils prennent un nouvel envol, à la grâce toujours efficace.

Leroy, pour ceux qui ne connaîtraient pas Morales, n’ayant ouvert ni Mythologies automobiles ni son Dictionnaire élégant de l’automobile, se charge des présentations : « Thomas est affligé d’un double handicap presque rédhibitoire pour survivre aujourd’hui : il est nostalgique et il aime le style. » Thomas, on le comprend aisément, ne pourrait s’appeler Macron, Morano ou Rebsamen. Il possède d’autres lettres de noblesse, qui font de lui un descendant de Paul Morand – Mon plaisir en littérature – et de La liberté de blâmer de Renaud Matignon. Deux auteurs à l’honneur dans ses articles buissonniers, avec tant d’autres dont on ne se lasse pas de tourner les pages. Qui, aujourd’hui, évoque Creezy de Félicien Marceau, Jacques Perret ou encore Albert Cossery ?

Si Morales est un homme de goût, il est surtout d’une élégance folle. Il joue sur du velours côtelé, se grimant en critique littéraire, dans un immonde qui ne lit plus, pour nous faire passer, en fraude charmante, son idée de la dolce vita à la française. Selon les jours et les livres,  il aime la vitesse et la lenteur, les âmes damnées et les cœurs rouge vif, l’ennui et les slows, les charmants petits monstres et les longues jambes des actrices oubliées. Liste non-exhaustive. Il ne néglige ni la poésie, s’y essayant avec talent, ni les dictionnaires chics. On devine que le prix Nobel de littérature attribué à Patrick Modiano a dû le réjouir. Il taquine Jean d’Ormesson, à la manière de Bernard Franck griffant, dans « Grognards et Hussards », Jacques Laurent, Roger Nimier et Antoine Blondin. L’admiration, parfois, ne déteste pas les pieds-de-nez.

D’un écrivain l’autre, Morales esquisse surtout sa géographie intime et universelle, où il cultive l’art de la fugue. Paris-Berry, pour lui, est à la fois un petit bijou signé Frédéric Berthet et la ligne claire de ses flâneries. Ça ne l’empêche pas de voyager en Italie, sur une mélodie de Lilicub. A son retour, une chambre l’attend à l’hôtel de la Plage, à Locquirec. Nous ne serions pas surpris qu’il enlace la jeune Sophie Barjac, tandis que Mort Shuman chanterait « Un été de porcelaine » et que, dans l’air, flotteraient des volutes de Craven A.

Lectures vagabondes, finalement, n’est pas un recueil d’articles. Thomas Morales signe bien plus le roman de « la douceur des choses ». Ce sentiment bizarre, si cher à Paul-Jean Toulet et incompréhensible à beaucoup, que Morales éclaire d’une fulgurance : « Juste partager trois minutes de bonheur, voire plus si affinités. » Mission accomplie, Thomas.

Thomas Morales, Lectures vagabondes, La Thébaïde, 2014

*Photo: Flickr/grazie davvero

Cachez ce plug!

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Tree, l’arbre de Noël gonflable de Paul McCarthy, qui aurait annoncé aux enfants émerveillés la période proche des cadeaux, gît donc déturgescent place Vendôme parce qu’au pays de Tartuffe l’artiste l’avait voulu semblable à un plug anal. Dans le même temps une touriste mélomane du Golfe est invitée avec son mari à quitter l’opéra Bastille en pleine représentation de la « Traviata »  parce qu’elle porte un niqab. Le couple fortuné s’était pourtant offert les places les plus chères, au premier rang derrière le chef d’orchestre, et gênait moins que les tousseurs habitués des lieux, mais les choristes indisposées ont demandé l’application stricto sensu de la loi : pas de visage masqué dans un lieu public ! 

Qu’en penseront le  Méphisto de Faust ou le fantôme ayant des velléités de service dans l’établissement ? Faudra-t-il modifier la fin du premier acte de Don Giovanni pour que Donna Anna, Elvira et Don Ottavio s’avancent à visage découvert au risque d’être reconnus ? Les choristes n’avaient donc pas confiance dans les pouvoirs de la musique ! Ce couple d’orientaux faisait preuve d’ouverture et d’intérêt pour la culture occidentale dans ce qu’elle a de plus abouti, le chef de famille ne craignait pas d’exposer son épouse au déferlement de passions orchestrés par Verdi, au risque non négligeable de bovarysme via les turpitudes de la dame aux camélias d’Alexandre Dumas, et le bel canto caressant ses neurones l’aurait convaincu tôt au tard d’évoluer si elle en ressentait le besoin. Les gendarmes fermeront peut-être à jamais les aspirations culturelles, la curiosité intellectuelle et le portefeuille de ces mécènes en puissance qui ne manqueront pas de sollicitations peut-être moins heureuses et sans doute plus pragmatiques.

Espérons que les choristes ne termineront pas leur carrière à Pigalle comme danseuses du ventre faute de subventions ! Quant à McCarthy il nous prouve, s’il en était encore besoin, le rôle visionnaire des artistes : que symbolise donc son gros sapin de Noël si ce n’est une période où tout un chacun accepte bien volontiers de se faire sodomiser dans l’allégresse par l’industrie des loisirs et des jouets en y trouvant même un certain plaisir ! Et c’est ainsi qu’Allah est grand et que la culture sculpte notre cerveau ! Joyeux Noël ! 

Le cinéma, quel roman !

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dolce vita marcelo

dolce vita marcelo

«À la fin, les noctambules se retrouvent sur la plage. Les pêcheurs hissent un filet où ne se débat déjà presque plus le monstre marin qu’ils viennent d’attraper. Après avoir longuement contemplé l’oeil glauque de la bête, Marcello entend la voix d’une jeune fille qui l’appelle. Il la connaît, elle incarne l’innocence, la pureté. Séparé d’elle par l’embouchure d’une petite rivière, il feint de ne pas comprendre et rejoint le groupe de fêtards qui l’attend ». La dernière scène de la Dolce Vita laisserait-elle entrevoir le sens véritable du cinéma qui, comme métaphore de la vie moderne, ne serait pas une quête, mais un renoncement -renoncement mélancolique mais sans appel à la pureté et à l’innocence ? C’est ce que suggèrent ces jours-ci deux beaux romans au titre plus jovial que leur contenu, Pas ce soir, Joséphine, d’Éric Alter, et Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, de Christophe Donner.

Ce dernier s’attaque, sur le mode décidément efficace de la non fiction, à un célébrissime inconnu, Jean-Pierre Rassam, étoile montante puis filante de la production cinématographique française, retrouvé mort à 43 ans au domicile de sa compagne Carole Bouquet. Le voyage au bout de la nuit américaine commence par un suicide – le 31 décembre 1966, celui d’un autre producteur mythique, Raoul Lévy, le découvreur de Brigitte Bardot, qui se tue d’un coup de fusil dans le bas-ventre à la porte, close, de sa maîtresse. Et le voyage se poursuit autour de Rassam, dilettante génial qui, un peu par hasard, parce que sa sœur adorée devient la femme de Claude Berri dont la sœur adorée est devenue la maîtresse de Maurice Pialat, va se lancer dans la production sans trop savoir pourquoi, fort de son goût de la fête, de sa prodigieuse énergie vitale, de son charisme et de l’immense fortune paternelle. « Produire, produire, il adore le mot produire ». Mais il lit à peine les scénarios des films qu’il lance, en condottiere mésopotamien, à la face d’une France qui s’ennuie. Pialat et Nous ne vieillirons pas ensemble, Jean Yanne, dont il produit Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (énorme succès) puis Les Chinois à Paris (énorme four), ou Marco Ferreri et sa Grande bouffe, qui fleure bon la révolution – mais celle du nihilisme. Et puis Godard, Bresson, Polanski. Pourtant, que faire après ça, alors que dans l’hexagone, ce sont les Charlots qui remplissent  les salles obscures ? Joueur compulsif, drogué jusqu’à l’os, Rassam se voit en Napoléon des toiles. Il n’a que trente-trois lorsqu’il tente – pourquoi pas, au fond ?- de mettre la main sur la Gaumont, mais il se fait rafler la mise par son associé, et sombre définitivement. Dans le tunnel de l’échec, de l’ombre et des substances illicites, jusqu’à son suicide un jour de janvier 1985.

Acteur de seconde zone mais observateur désabusé, le destin de Norman, le narrateur de Pas ce soir Joséphine, n’est pas beaucoup plus guilleret. C’est d’ailleurs lui qui racontait la scène finale de la Dolce Vita, comme un précipité de la sienne. Celle d’un comédien qui attend, dans une grande ville de la Côte d’Azur, le retour de la vedette qui s’est cassé  une dent avant de venir en glissant sur une marche de piscine. Celle d’un type qui tourne en rond -autre façon de voyager au bout de la nuit-, d’une manière qui rappelle irrésistiblement Houellebecq, incontournable prophète de notre époque. Le film où Norman doit jouer est un remake de Certains l’aiment chaud, et  lui-même n’y a qu’un rôle modeste : les filles qu’il rencontre sur le tournage et qui se déshabillent dans sa chambre déclarent qu’il est « un peu célèbre », ce qui achève de le déprimer. «  Si ça continue, je vais devenir un acteur fantôme. Au générique, personne ne saura qui je suis (…). Mon nom fera fureur dans les jeux concours. La question qui me concernera vaudra au moins 1 million d’euros ». Du moins y a-t-il des filles qui se déshabillent dans sa loge : il est juste assez célèbre pour cela. Mais en fait, non, même pas. Et ces amours furtives, si jeunes et jolies soient-elles, ne sont pas grand-chose d’autre qu’un remake : pas étonnant que la plus désirable de ses maîtresses rappelle à un amour de collège, et qu’elle écrive un mémoire de fin d’études sur les fantômes au cinéma. Le miroir aux alouettes n’est pas une promesse de bonheur, ça se saurait, et en fin de compte, chacun repart de son côte essayer de réaliser son propre petit rêve. Comme le Marcello de la Dolce vita, regardant avec un sourire gêné celle qui lui offrait la rédemption avant de hocher la tête, de feindre l’incompréhension, et de tourner les talons pour rejoindre sa bande, vers la nuit.

Eric Alter, Pas ce soir, Joséphine, Pierre-Guillaume de Roux, 2014

Christophe Donner, Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, Grasset, 2014

Trotski a-t-il écrit La Recherche du Temps perdu ?

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couverture livre leroy

couverture livre leroy

On sait, depuis Valery Larbaud, que la lecture est un vice impuni et l’on s’étonne que notre époque si amoureuse de taxes et de gabelles, surtout pour les moins riches, n’ait pas songé à un impôt sur les bibliothèques des particuliers. Le nombre de livres, comme autrefois le nombre de portes et fenêtres des domiciles, permettrait d’en établir l’assiette et le montant. Il faut croire que cela n’est pas assez rentable, étant donné ce qu’il reste de personnes en France, désormais, qui éprouvent le besoin de vivre entourés de murs de livres dans lesquels, à tout instant, loin des réseaux sociaux et des chaînes de télévision, et sans que cela ne leur coûte rien, elles peuvent soudain devenir injoignables, luxe aussi insensé que suspect par les temps qui courent. Et puis, il est possible également que le fisc connaisse l’existence des bibliothèques imaginaires et refuse de se confronter à cet épineux problème. La bibliothèque imaginaire, en effet, est composée de livres qui n’existent que…dans les livres. Ainsi est fait  l’écrivain, ce bizarre animal, qui non seulement écrit et lit des livres mais en plus, à l’occasion, en invente.

On remerciera Stéphane Mahieu de s’être penché sur la question dans La bibliothèque invisible (Editions du Sandre) dont le sous-titre, « Catalogue des livres imaginaires » indique bien le projet borgésien. D’ailleurs, nous rappelle-t-il, ce furent Borges et avant lui Rabelais qui furent les pères de ces  bibliothèques imaginaires. Dans Pantagruel, on trouve ainsi un « catalogue de la librairie Saint-Victor » qui compte près de 139 titres n’ayant jamais existé. Borges lui, avait fait de l’invention de livres fictifs un des aspects essentiels de son œuvre. Dans le prologue du Jardin aux sentiers qui bifurquent, en 1941, il explique malicieusement cette passion pour les bibliothèques invisibles : « Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer e 500 pages une idée que l’on peut très bien exposer oralement en quelques minutes. Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir, en résumé, un commentaire ». Que celui qui ne s’est pas livré à ce petit jeu lors de ses études pour une dissertation ou un exposé lève le doigt !

Mais Borges, en fait, n’a pas seulement cette vision utilitariste de la bibliothèque fictive : il s’en sert, comme beaucoup d’autres écrivains ayant pratiqué la chose, pour interroger les ressorts et les mécanismes de la création littéraire ainsi que le rapport de l’auteur avec son oeuvre comme dans sa célèbre nouvelle, Pierre Ménard, auteur du Quichotte où un écrivain recréant Don Quichotte en arrive au même résultat que Cervantès au mot près mais est considéré comme supérieur à l’original par la critique, ce qui est une invitation, par exemple, à se demander si l’on garderait le même œil sur La recherche du Temps perdu en la sachant en fait écrite par Trotski ou si l’on songeait au  Voyage au bout de la nuit comme à un roman de De Gaulle.

Stéphane Mahieu, dans sa Bibliothèque invisible, nous invite à une balade érudite et ironique dans une manière de fiction au carré mais aussi, l’air de rien, à une réflexion assez poussée sur la littérature. Les entrées de son catalogue sont faites par le titre des œuvres imaginaires et il faut aller jusqu’au bout de la notice pour voir qu’elles ont été inventées, souvent, par les plus grands noms de la littérature, et dans tous les genres, de Lovecraft à Nabokov en passant par Orwell ou encore ces délicieux écrivains trop oubliés que furent les « fins de siècle » Marcel Schwob ou Pierre Louÿs.  Et comme il le dit fort justement, ce divertissement mélancolique et souriant de la bibliothèque imaginaire qui court toute la littérature depuis ses origines obéit à un désir simple et un peu fou car impossible à assouvir : « Il n’est jamais assez de livres. »

La bibliothèque invisible  de Stéphane Mahieu (Editions du Sandre)