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Safari-photo de la pauvreté au Mexique

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argentique mexique berlement

Salomé Berlemont-Gilles a vingt ans. Elle vient de publier son premier texte, une manière de longue nouvelle, Argentique, dans la collection Plein feu, chez JC Lattès. C’est un coup d’essai qu’elle vient de transformer en coup de maître. La jeune Saint-Quentinoise est issue d’une famille dans laquelle la littérature a toujours été très importante. Sa mère est enseignante et conseillère municipale d’opposition, dans la municipalité tenue par Xavier Bertrand. Court roman? Longue nouvelle? La jeune femme opte pour ce dernier genre et s’empresse de préciser qu’elle travaille actuellement à la rédaction d’un premier roman.

Pour le présent exercice littéraire, elle s’est pliée, avec bonheur et plaisir semble-t-il, aux intentions de cette nouvelle collection Plein feu, « engagée tant sur le plan politique que littéraire. Elle offre aux écrivains une tribune des pensées et un espace de liberté formelle, aux prises avec l’époque. Car le regard de la fiction reste le plus juste, le plus féroce, pour révéler les folies du monde ».

Salomé Berlemont-Gilles – qui avoue beaucoup apprécier Céline, Joyce et Nabokov – a choisi de dépeindre la violence sociale du Mexique où elle a vécu au cours de sa troisième année d’étude. Pour ce faire, elle s’est mise dans la peau d’un jeune Indien, Juan, qui, pour fuir la misère de son village natal, se retrouve dans la capitale tentaculaire. Il se heurtera aux inégalités, aux corruptions en tout genre. Elle dénonce aussi sans ambages le voyeurisme occidental qui se concrétise par des safaris photo qui scrute la pauvreté locale. Une sorte d’indécence que Salomé Berlemont-Gilles n’a pas supportée lors de ses séjours au Mexique.

Plutôt que la distanciation, tentative du leurre de l’objectivité du « il », Salomé incarne Juan; elle dit « je », donne à son narrateur une voix, une aura, un destin qui ne manque ni de force, ni d’authenticité. Elle parvient à éviter, haut la main, l’écueil de la démagogie que le thème de la collection eût pu instiller bien malgré lui.

Parmi les nombreux beaux passages de cette nouvelle, celui-là, poignant : «(…) ils étaient là pour nous prendre en photo. Pour voler l’image de Rosa, ma soeur, qui traînait son chaton mort depuis déjà quelques jours et ils l’attiraient d’un geste de la main pour qu’elle pose devant eux. Le flash s’est déclenché et Rosa avait cligné des yeux, ils s’étaient énervés et avaient demandé à recommencer. Rosa était triste et belle. »

Juan refusera cette vie terrible et humiliante. Il se rendra à la capitale pour tenter d’y trouver une vie meilleure. Faut-il préciser que ce sera encore pire?

Argentique, Salomé Berlemont-Gilles, JC Lattès, 2013.

*Photo : Marco Ugarte/AP/SIPA. AP21403870_000006.

Name-dropping n°3

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dore rey rohmer

Nicolas Rey : Il y a un peu plus d’un an, nous avions mêlé dans un papier, Nicolas Bedos et Nicolas Rey. Depuis, Bedos fils, son BEP force de ventes à la boutonnière, a vanté partout sa Tête ailleurs, pavé à la langue boursouflée que tout le monde a acheté mais que personne n’a lu. À l’inverse, on a peu parlé de La beauté du geste, recueil de chroniques de Nicolas Rey publié au Diable Vauvert. Il n’est pas trop tard pour s’y plonger. Dans ce petit livre élégant, Rey est au meilleur de sa forme : vif, mélancolique, la plume caressante. Toute la délicatesse de style que Nicolas Bedos n’a pas, Rey la glisse entre chacune de ses lignes, au cœur de ses portraits. On pense à ses mots sur Marco Pantani, qui touchent. Il est parfait, aussi, dès qu’il confesse une actrice dans une chambre d’hôtel. Ses déambulations nocturnes, qu’il offrait à feu Zurban, ravivent enfin le souvenir de Jean-Michel Gravier et de « Elle court, elle court, la nuit », rubrique culte du Matin de Paris. Encore un journal disparu. La presse, décidément, va devenir le cimetière de nos plaisirs.

Nina Companeez : En 2014, soyons inactuels. Lisant l’excellent « Fidèle au poste » de Stéphane Hoffman, dans Le Figaro Magazine, on s’arrête sur un nom : Nina Companeez. Deux téléfilms sont (re)diffusés ces jours-ci : Voici venir l’orage et Le Général du Roi. Companeez, pour les sagas télévisées, c’est autre chose que José Dayan. Ce qui n’est pas étonnant. Ses classes, Nina les a faites auprès de Michel Deville, en tant que scénariste et dialoguiste. Pensant à Companeez, on a très envie de revoir trois chefs d’oeuvre du monde d’avant : Benjamin ou les mémoires d’un puceau, L’ours et la poupée et, plus que tout, Raphaël ou le débauché. Il y avait Piccoli et Deneuve, BB et Jean-Pierre Cassel, Maurice Ronet et Françoise Fabian. Il y avait de la légèreté et de la profondeur, des histoires et des sentiments. Tout ce qui nous plaît, comme nous plaisait le premier long-métrage réalisé par Nina Companeez : Faustine et le bel été, avec la lolitesque Muriel Catala. Qu’est devenue, d’ailleurs, Muriel Catala ? Elle manque à l’écran noir de nos nuits blanches.

Eric Rohmer : Muriel Catala aurait pu être une héroïne d’Eric Rohmer. Muriel à la plage ? Comme les charmantes Haydee Politoff, Amanda Langlet ou Laurence de Monaghan, elle se serait retrouvée dans l’hénaurme biographie, éditée chez Stock, que la doublette Antoine de Baecque/Noël Herpe a consacrée à Rohmer. On comprend qu’ils s’y soient mis à deux pour évoquer le cinéaste. De Baecque et Herpe ont travaillé au poids: plus de 600 pages. C’est, justement, la faiblesse de leur biographie. Il ne manque, bien sûr, aucun détail sur la vie, la mort et l’oeuvre de l’auteur de Ma nuit chez Maud. Mais, la lecture achevée, nous n’apprenons rien sur Rohmer, la délicatesse abrupte de son esprit et de son art. Pour saisir un artiste, le coucher sur la page blanche, on demande des écrivains. Les professeurs d’université De Baecque et Herpe, armés de plumes de plomb, se sont contentés de livrer un parpaing glacé, qui n’a pas le charme d’un Conte d’hiver. Rohmer méritait mieux qu’une bûche de Noël. Il méritait, par exemple, les mots de son ami Paul Gégauff. Ca tombe bien : c’est à lire dans le numéro 9 de Schnock. Sous le titre « Salut les coquins ! », Gégauff offre un festival de fusées stylées, oldscoules et vachardes sur la Nouvelle vague.

Solange Bied-Charreton : Chez Stock, heureusement, il n’y a pas que la lourdeur des professeurs. Il y a aussi Solange Bied-Charreton. Elle signe, après Enjoy en 2012, son deuxième roman : Nous sommes jeunes et fiers. On y retrouve, une nouvelle fois, son œil acéré sur les tristes temps où nous vivons. D’une langue précise, se jouant du lyrisme et d’une certaine sécheresse, Bied-Charreton ne laisse rien passer. En réactionnaire 2.0., elle réagit aux dérèglements d’une civilisation en faillite. Elle nous attache aux pas et aux éclats d’âme de ses personnages, Ivan et Noémie. On les suit, dans une histoire que Bied-Charreton mène pied au plancher, sans oublier le temps des respirations, ce dernier luxe. La révolution ? Vivre, tout simplement, selon ses beaux plaisirs.

Sébastien Lapaque : Parmi les nombreuses qualités de Sébastien Lapaque – entre autres, son amour des mots, du Brésil et des belles quilles descendues au Comptoir du Relais, chez son ami Yves Camdeborde : sa nostalgie très vivante des cartes postales. Se moquant des genres et des modes, il vient de transformer cette nostalgie en un mince volume d’une extrême élégance. Théorie de la carte postale est le livre le plus chic de janvier 2014 et du début d’année. On le lit, puis on le relit. On souligne des phrases, des pages. Qu’il évoque une escapade bretonne ou sa famille, qu’il flâne dans des bistrots de province ou qu’il imagine, après les avoir patiemment choisies sur un tourniquet, des cartes à rédiger, la liberté d’esprit et de style de Lapaque est totale. Avec lui, nous goûtons le plaisir d’envoyer nos mots décachetés à une amoureuse, une fille, des parents ou de lointains camarades. Et nous allons emprunter, longtemps, les sentiers les plus buissonniers, ceux qu’aimaient Aragon, Blondin et Toulet, salués dans les pages de Lapaque.

Paul-Jean Toulet : Il faut toujours revenir à Paul-Jean Toulet, le poète qui s’écrivait des lettres à lui-même. Il aimait l’alcool, les femmes et les paysages. Il a écrit le plus beau des romans, Mon amie Nane, sur une fille de joie et de mélancolie. Il est mort, usé par les excès, en 1920, juste avant que ses Contrerimes paraissent. Les Contrerimes : la poésie française dans toute sa délicate splendeur. « En Arles », notamment, est à apprendre par cœur, à se réciter sans fin les jours d’hiver : « Dans Arles, où sont les Aliscams,/ Quand l’ombre est rouge, sous les roses, /Et clair le temps, / Prends garde à la douceur des choses, / Lorsque tu sens battre sans cause / Ton coeur trop lourd, / Et que se taisent les colombes: / Parle tout bas si c’est d’amour, / Au bord des tombes. » De Toulet, ces jours-ci, lire le Carnet d’Indochine, chronique d’un long voyage en compagnie de Curnonsky, « le prince des gastronomes ». C’est exotique, enlevé, brillant et c’est édité chez Nicolas Chaudin.

Julien Doré : Un chanteur qui a aimé Marina Hands, s’est fait tatouer Jean d’Ormesson sur le bras et a joué dans Ensemble nous allons vivre une très très belle histoire d’amour, de Pascal Thomas, ne peut pas être mauvais. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter Love, son nouvel album. Il y a des chansons d’amour et des chansons de rupture, des chansons à danser et des chansons à écouter, silencieusement, au cœur de la nuit. Nos titres préférés : Paris-Seychelles, Hôtel Thérèse et Corbeau blanc. La musique touche ; les textes sont de qualité. Une reprise bluesy et poignante de Femme like U, écoutable ici et là, achève de nous enchanter. Ne pas s’y tromper : « La plus jolie fille de la ville », en fumant des winston bleue, l’écoute en boucle.

Guerre et prix

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L’une des vraies tristesses de notre époque, pour ceux qui aiment la littérature, tient aux parades dont bénéficient les bulles d’air, petits romans à scandale, bluettes pathétiques, récits d’aventures à fond plat, épopées du nombril, au détriment d’œuvres poussées par le vent du large. Mais, me dit-on, il en a toujours été ainsi. C’est possible. Il n’empêche, s’en désoler prouve qu’on y croit encore.[access capability= »lire_inedits »]

Les guerres ont pour avantage de nous épargner les romans sucrés. Celle de 1914-1918 en particulier. L’attribution du prix Goncourt 2013 à Pierre Lemaitre pour Au revoir là-haut offre à cet égard un angle de vue intéressant. Il est en effet remarquable, mais finalement normal, que ceux qui abordent la Grande Guerre ou l’ont abordée dégagent une impression de puissance. Les prix littéraires, moins borgnes qu’on ne le pense, en ont distingué plus d’un (voir ci-dessous). Le même jugement vaut d’ailleurs pour des romans qu’aucun prix n’a honoré, en tout cas aucun prix de premier plan, comme Le Grand Troupeau, de Giono (1925), ou La Chambre des officiers, de Marc Dugain (1998), sensible peinture de gueules cassées qui reçut cependant le prix des Libraires et celui des Deux Magots, sans oublier Ceux de 14, de Maurice Genevoix, mais qui constitue plutôt un témoignage, une fresque d’un style intense, œuvre portée au pinacle des récits de guerre par Jean Norton Cru dans son analyse de 300 ouvrages consacrés au genre[1. Jean Norton Cru, Témoins, Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, Les Étincelles, Paris, 1929 (réédition Presses universitaires de Nancy, Nancy, 1993). Cité par Wikipédia]

Ce qui frappe, c’est l’évolution des récits au fil du temps. Plus on s’éloigne des faits, moins on les décrit. Au lieu de les creuser de l’intérieur, on les saisit de l’extérieur. À mesure que l’époque des combats, des tranchées, des baïonnettes et du gaz moutarde devient abstraite, les intrigues prennent le pas sur les événements vécus. Pour retrouver ceux-ci en leur fraîcheur macabre, on recourt à la publication de documents, qui bouleversent toujours. Par exemple, Les Poilus. Lettres et carnets des Français dans la Grande Guerre, sous la direction de Jean-Pierre Guéno[2. Librio, 2013.], ou Jours de guerre (1914-1918) : les trésors des archives photographiques du journal Excelsior, de Jean-Noël Jeanneney[3. Arènes éditions, 2013.].

Que vaut l’ouvrage de Pierre Lemaitre dans cette galerie ? Il comptera parmi les romans populaires ambitieux : construction au cordeau, suspense impeccable, richesse d’une horreur savamment menée lors d’épisodes magistraux, au début surtout, avec la guerre pour décor, un décor ferme- ment arrimé à des connaissances précises, solides, efficaces : un roman historique, en somme. Les caractères taillés à la hache renvoient aux personnages de polars où l’auteur excelle. Et l’exposition du cynisme dont se régalent les profiteurs de carnage vaut son pesant de lucidité. Les lendemains de bravoure, qui attirent les prédateurs, suscitent les plumes sévères : Lemaitre ne s’y trompe pas, il trempe son intrigue dans une férocité sans ouate.

Pas d’illusions sur le commerce de l’héroïsme. Il arrive pourtant que le récit s’empâte. Que le rythme prenne du gras. On peut s’ennuyer tout en le dévorant. Peu d’émotion véritable, sauf dans les premiers chapitres. Sinon, la sensibilité peine à naître, tout paraît trop carré malgré la débauche d’imagination et l’impressionnante maîtrise de la démarche. Une affaire parfaitement tramée, mais où les hasards font semblant de fabriquer des destins, où les coïncidences se ramassent comme les cadavres qu’on exhume : à la pelle. Une nécessité fait défaut : ce qu’on appelle l’écriture. C’est cela le problème. La verve, l’intelligence, l’humour noir d’une ironie sous-jacente, un vent d’allégresse dans la narration d’actes ignobles, les dialogues plus vrais que nature, le réalisme des détails, aucune de ces qualités ne manque. Mais au bout du compte, on ne ressent pas grand-chose. Cet excellent roman penche vers l’artifice. Malgré la vigueur de sa charge morale, il se déroule en surface. Dans ma bibliothèque, c’est un souvenir que je placerai avec sympathie à mi-hauteur des rayonnages.

Du fait de l’éloignement, il est donc devenu difficile d’écrire sur la Grande Guerre, ou à partir d’elle. Un siècle maintenant, c’est une vieille dame. Pas simple de se mettre à sa place. Déjà le roman d’Echenoz, 14, m’avait paru pécher par légèreté, exagérément étique, un peu trop désinvolte, victime d’une carence de boue, de glaise, de sang. Trop aimable, au fond, subtil à l’excès.

Ce qui n’ôte rien au charme de la lecture, mais justement : le nuageux, le flottant du charme, convient mal aux corps déchiquetés par les pluies d’obus. Ce qui faisait de Ravel un chef- d’œuvre fait de 14 un clin d’œil.

Ce fut l’inverse avec Les Champs d’honneur, de Rouaud, comme avec Les Âmes grises, de Philippe Claudel, parce qu’alors une écriture s’empare du lecteur, des émotions s’incarnent dans une langue au-delà du déroulement de l’intrigue. Comment incarner une histoire, ou si l’on préfère, comment incarner l’Histoire ? Voilà la question centrale. C’est elle qui permet de distinguer la littérature essentielle du simple plaisir de lire.

Le roman de Claudel sort moins du cerveau de son auteur qu’il ne plonge dans le charnel de sa vie même, qu’il ne s’y enracine, dans son village natal des environs de Nancy, dans sa terre d’origine, dans ses horizons intimes, dans cette Lorraine qui l’a formé. Il faut l’adéquation entre le thème et l’expérience, accotée au talent du style, pour que l’alchimie opère. Le portrait qu’Antoine Billot vient de nous donner de Maurice Barrès, avec son Barrès ou la volupté des larmes [4. Gallimard, coll. L’un et l’autre, 2013. Un compte rendu en a été donné dans Causeur de décembre 2013.], mériterait de figurer au nombre de ces œuvres qui marquent en profondeur. Là aussi, on se confronte à la terre de Lorraine, on sent la prégnance de la ville de Charmes où Barrès passa son enfance, on se représente la butte de Sion – la « colline inspirée » – , on est touché par cet ancrage, cet encrage, sans quoi rien d’authentique n’advient. La Grande Guerre et Barrès sont indissociables, avec notamment le nouveau regard que ce dernier pose sur les juifs, lui le néocatholique nationaliste. Avec, ici, ce que signifie le nationalisme, ce qu’on entend par-là chez Barrès, explique Billot, « une invitation au voyage dans la mémoire d’une nation, c’est-à-dire une invitation à visiter sa langue, son histoire, sa culture, en bref à écouter ce que ses morts ont à dire ». Les morts, justement. Qui engendrent la patrie, le pays des pères, mémoire en voie d’extinction aujourd’hui où s’affermit la société sans pères et sans patrie, la terre aux paysages modernisés, c’est-à-dire domestiqués, c’est-à-dire arasés. Plus rien n’y pousse, sauf des ronds-points.

Il faut faire attention avec les désastres énormes. Difficile de les pratiquer en bruit de fond, de les utiliser en guise de cadre. Ils répugnent à servir d’ornement, à tout le moins de prétextes. Ils exigent qu’on s’investisse à plein, style inclus. Aux prix littéraires, ensuite, de mettre en lumière les romans qui s’en nourrissent. De les honorer – à juste titre ou non.

Le Goncourt, qui a couronné en 2013 Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre, avait déjà récompensé Le Feu, d’Henri Barbusse, en 1916, Civilisation, de Georges Duhamel, en 1918, Capitaine Conan, de Roger Vercel, en 1934, Les Champs d‘honneur, de Jean Rouaud, en 1990. Maxence van der Meersch l’a raté à une voix près en 1935 avec Invasion 14, qui se trouvait en compétition avec Le Sang noir de Louis Guilloux, auquel Pierre Lemaitre rend implicitement hommage dans la postface de son roman. Le prix Fémina se révèle nettement moins prodigue : sauf erreur, seulement Les Croix de bois, de Roland Dorgelès, en 1919. De même, le Renaudot n’a, semble-t-il, couronné sur le sujet que Les Âmes grises, de Philippe Claudel, en 2003. Certes, en 1932 il a élu Voyage au bout de la nuit, de Céline, à ceci près que, s’il commence par la guerre, le Voyage pousse plus loin sa route. Il est possible de mentionner également Les Thibault, de Roger Martin du Gard, lequel reçut en 1937 le prix Nobel de littérature : « L’été 1914 » clôt cette saga familiale (mis à part l’épilogue).[/access]

*Photo: GAEL CORNIER/SIPA. 00668707_000006.

Un hiver 2014

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vespa italie

C’était le week-end dernier, Noël avait tiré le rideau, mon prochain livre patinait. La poisse. La scoumoune sans Belmondo, ni Claudia Cardinale pour me tenir la main. Je ne le trouve pourtant pas si mauvais ce bouquin. Il y a là dedans deux ou trois formules scintillantes, une ou deux fulgurances franchement désespérées qui méritent que l’on s’y attarde. Pas la peine de s’époumoner, j’étais hors circuit. Trop de gloriole. Trop de références vieillissantes. Trop de nostalgie vibrante. Toujours trop de tout comme l’indiquait ma balance à chacune de mes pesées matinales. J’étouffais dans ce bureau parisien à pianoter comme un forcené sur ce clavier de malheur. J’y allais de ma petite chronique, de ma petite musique, un papier par-ci, une étude par-là, du corporate, du calibré, du publicitaire, du langoureux, du bandant, oui

Monsieur, comme vous souhaitez, c’est vous qui payez, Monseigneur. Plus lourd le titre, bien sûr, la légende plus aérienne, volontiers, l’accroche plus percutante, ça va de soi et l’intertitre ? Tu le veux comment ? Suave ou direct ? Énigmatique ou énergique ?

Il fallait se rendre à l’évidence, les plaisirs de l’écriture étaient bien maigres en cet hiver 2014. Plutôt âpres. Même, un peu aigres. J’avais souvent la nausée. Les doigts gonflés à force de maltraiter les touches de mon ordinateur. Les mots finissaient par m’écœurer. Ils n’en faisaient qu’à leur tête, ces sauvageons. Indisciplinés et goguenards. Toujours à me narguer. Qu’on les enferme une bonne fois pour toute et qu’ils me laissent dormir tranquille. Toujours à m’embarquer dans des phrases mélancoli-comiques. Question de tempérament, de sensibilité, de mièvrerie aussi, je n’ai jamais pu leur résister. On ne guérit pas de ses élans de jeunesse, de ses foucades d’enfant. Nous en sommes prisonniers. Ceux qui disent le contraire, sont des truqueurs, de beaux salauds.

Je les enviais pourtant, ceux qui réussissent à canaliser leur flux intérieur, à modérer leur âme. Je les voyais sur les plateaux de télé à déballer leurs marchandises in-quarto, de sacrés margoulins, les rois de l’esbroufe avec leurs phrases sorties d’un manuel new-age : « L’écriture m’a sauvé ! », « L’écriture, quelle leçon de liberté ! », «J’écris tous les jours, c’est devenu un besoin vital, indispensable à mon équilibre ». Prends des fibres au petit-déjeuner au lieu d’encombrer les rayons des librairies. Je tombe vulgaire. Je n’arrive pas à pratiquer cette démagogie grotesque qui fait le sel de notre société médiatisée. Pas assez de volonté certainement. Je le regrette. Comme toujours dans ces moments de blues, mon esprit errait, il galopait ce grand fou, virevoltait, il m’impressionnait si seulement ma prose avait pu être aussi féérique, aussi supersonique. Traverser les époques, les saisons, en saisir la substance la plus juteuse.

Je rêvassais à l’Aston Martin de Nimier, il la conduisait ou pas ce jour maudit sur l’Autoroute de l’Ouest, et puis je revoyais Trintignant avec Gassman dans leur Lancia cabriolet du Fanfaron, c’était un 15 août, les rues de Rome désertes, l’éclat des années 60, leur joyeuse saleté, je me retrouvais alors projeté dans une chambre moite avec une héroïne de Tinto Brass, grasse et souple qui parlait d’une voix grave, le timbre sourd de Nicole Garcia, j’étais déjà ailleurs, qu’est-ce que je foutais au volant du break Volvo de Jean Rochefort dans le Cavaleur, l’autoradio diffusait « The Windmills of your mind » de Michel Legrand, à mes côtés, la Charlotte Rampling d’un Taxi mauve me souriait. Ça filait. Je m’étais assoupi devant un dossier de presse.

Quand soudain le soleil de janvier vint percuter mon écran par un de ces reflets torves qui vous sortent de votre torpeur. Dehors, les filles avaient enfilé leurs lodens. Désirables et perverses. Les terrasses chauffées s’étalaient d’aisance. Bruyantes et satisfaites. Comment résister plus longtemps à cet appel de la rue, au bitume craquant de la Nationale 7 ? « Viens mon garçon, sors de ce bureau, allez, remue-toi, plus vite, tes clients attendront, tes lecteurs, mais tu n’en as pas, tu fabules, allez, hop, hop, hop, toujours à te plaindre, génération de chouineurs, du nerf, non, pas d’excuses ! Tu sors maintenant ! » me disait ma mauvaise conscience qui a toujours été bonne conseillère. Je ne lui ai jamais rien refusé. Je suis descendu dans mon garage.

Là, au milieu de monospaces familiaux et de berlines à bas coût ou Bakou, ma Vespa noire, ma guêpe préférée, se pavanait. Solitaire. Solaire. Elle leur montrait à toutes ces affreuses que les courbes des années 50, ce galbe soyeux qui la recouvre d’un voile pudique, sont un puissant aphrodisiaque. Irrésistible comme le profil obuesque d’Anita Ekberg jaillissant de la Fontaine de Trevi. Quand les autres affreuses vantent leur fiabilité, leur économie d’usage, leur indigne rationalité, ma Vespa renvoie toutes ces vulgarités du langage d’un coup de kick rageur. Une musique douce, la mélodie deux temps de la Dolce Vita, ce son caverneux qui vous accompagne, qui rend la campagne plus belle, les filles plus aguicheuses et le monde moins dégueulasse. Clac, première enclenchée, une fumée d’adieu pour asphyxier cette prétentieuse industrie automobile qui affiche ses étoiles de crash-test comme un général de l’Armée rouge décorait naguère son plastron.

Tchao, la compagnie ! À moi la Nationale 7, toujours cet esprit vintage, arriéré qui me cause tant de soucis dans la vie quotidienne. La Nationale 7 parce que Trénet, parce qu’un ballet ininterrompu de 4CV, de Dauphine et de 404, parce que les grandes vacances, les Trente Glorieuses, les bouchons, les engueulades, les casse-croûtes, les stations essence, l’espoir retrouvé, les plages de la Méditerranée très loin en fin de parcours, les robes vichy et les tubes de Richard Anthony. Porte d’Italie direction Orly, Juvisy, Viry, Grigny, Evry…Ma Vespa grignote le pavé à un train de sénateur, cherche sa route, maudit cette banlieue décatie, et pourtant elle furette, elle insiste, il lui faudra plusieurs kilomètres pour atteindre Fontainebleau, elle n’est pas taillée pour rejoindre Menton. Elle se consolera avec Montargis, la Venise du Gâtinais, puis les bords de Loire, Cosne, Pouilly, etc… Trois heures de liberté, trois heures sans chef, sans objectif, sans croissance. Juste une tendre sérénade italienne dans les oreilles. La redécouverte d’une Nationale abandonnée, d’une France fantasmée. Qu’il est beau notre pays, qu’il est charmant, agaçant dans sa lente agonie.

Il est notre trésor admirable.

 

*Photo : miguel77.

Inrocks, roycos, même charlots ?

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Au siècle de la communication,  gare au raté, voire au breakdown – ainsi que l’avaient pronostiqué dès 1969 les camarades Jimmy Page, John Paul Jones et John Bonham, dans leur premier album – car les infortunes de la vérité sont légion.

Ainsi aux Inrocks, où l’on voit la grande menace brune partout, on était tout fier d’annoncer en exclusivité mondiale le 30 décembre – et donc de dénoncer – sur le site maison, une nouvelle collusion nauséabonde : figurez-vous que « Les 18 et 19 janvier prochain, les royalistes de l’Action Française organisent un grand colloque. Parmi les invités, on retrouve Roland Dumas, Elisabeth Lévy ou bien encore Paul-Marie Coûteaux. »

Il est vrai que les roycos avaient tiré les premiers puisque l’Action Française annonce sur son site la participation de notre cheffe à sa surboum du 18 janvier. Seul souci, nos amateurs de Bourbons hors d’âge ont enrôlé Elisabeth dans les galères de Sa Majesté sans jamais lui demander si elle était partante. L’exactitude, semble-t-il, n’est pas la politesse des royalistes. Ce qui n’excuse aucunement les féaux de Frédéric Bonnaud d’avoir pris pour argent comptant la camelote du Roy.

Amis des Inrocks, sachez qu’à mon avis, c’est pas gentil d’effrayer ses lecteurs avec des infos aussi terrifiantes en plein trêve des confiseurs. M’est avis que nombre d’abonnés du vigilant hebdo ont dû remplacer le champagne du réveillon par un cocktail lait chaud-Xanax, histoire de conjurer l’angoisse provoquée par une telle révélation. C’était d’autant moins la peine de terroriser le chaland qu’Elisabeth n’a pas plus envisagé de figurer au casting de ce colloque d’Action Française qu’à celui de la prochaine édition de The Voice. Un simple coup de fil à l’intéressée aurait suffi à dégonfler la baudruche. Mais peut-être le confrère craignait-il d’être contaminé. La patronne ayant remis les uns, les autres et surtout les faits à leur place par courrier, on imagine que les sites concernés ont déjà rétabli la banale vérité.

La France, fille du Soldat inconnu

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« Qui êtes-vous par rapport au général de Castelnau ? » Cette question si souvent posée vient ce jour-là d’un avocat corse rencontré au hasard d’une salle des pas perdus.

– « Son arrière-petit-fils, pourquoi ? »

– « Nous avons un autographe de votre bisaïeul dans ma famille», précise mon confrère. Son grand-père nommé Luciani, adjudant dans la 2e armée française en septembre 1914, assiste à l’hécatombe des officiers subalternes dans cette guerre si meurtrière de mouvement et se retrouve à commander une compagnie. Sa position, sous le déluge de feu de l’artillerie de campagne allemande, devient intenable. Il envoie une estafette porteuse d’un message écrit à ses supérieurs pour demander l’autorisation de se replier.[access capability= »lire_inedits »]

L’estafette revient et lui tend un papier sur lequel il lit : « Édouard de Curières de Castelnau, général commandant la deuxième armée, sait que Luciani tiendra. » Évidemment, Luciani a tenu.

C’est que la troupe sait, en ce début de la guerre, que le général de Castelnau a déjà perdu deux de ses fils au combat. De passage en inspection à l’état-major de la division, il a su trouver les mots.

Luciani, chanceux, de retour dans son village en 1919, a précieusement conservé ce message. Il l’a montré à ses enfants et à ses petits-enfants et leur a raconté cette histoire. En corse. Il y a tant d’histoires comme celle-là dans la mémoire des familles françaises. Des belles, des laides, des terribles. Il y a de la colère, du refus, de l’amertume, mais aujourd’hui encore, de l’exaltation et du patriotisme. Le souvenir d’un moment d’unité, la fierté du devoir accompli, accompagnés du chagrin. Celui de la perte des hommes, mais peut-être aussi celui d’une France que l’on sait disparue pour toujours. Finalement, on peut se demander si le peuple français, celui qui a fait irruption comme sujet de l’Histoire en 1789, celui qu’ont rêvé Michelet, Renan, Gambetta et Jaurès, n’a pas trouvé son expression complète et éphémère dans les premiers jours d’août 1914.

Ce ne fut pas l’enthousiasme pour une guerre « fraîche et joyeuse », légende stupide, mais un engagement grave et unanime. Défendre la patrie, si nécessaire mourir pour elle, mais aussi, à tort ou à raison, se sentir porteur d’une mission de défense d’une certaine civilisation. Et personne n’a manqué à l’appel. Des millions d’hommes, qui souvent ne parlaient pas la même langue, qui le breton, qui le basque, qui l’occitan, qui le corse, acceptèrent de partir et se retrouvèrent côte à côte sous le feu.

On parlait aussi arabe, wolof ou bambara dans les tranchées. « Ceux des colonies », dont Léon Blum, rejoignant curieusement Jules Ferry, dira qu’il était une « mission sacrée de la République » que de les civiliser. Ils remplissent aussi les cimetières.

Probablement plus contraints que les Français de souche, ils se battirent vaillamment et apprirent, dans cette épreuve, à voir la France autrement qu’à travers l’image donnée par les administrateurs coloniaux. En témoigne la stupéfaction des « indigènes » devant la défaite de 1940, vingt ans plus tard. Et le fait que l’Afrique prit très tôt et spontanément le parti de la « France libre ».

Sentant bien que Vichy n’était pas la France, celle qu’ils respectaient et sur laquelle ils comptaient. Celle qui pourtant les trahira, en menant d’absurdes et sanglantes guerres coloniales, leur refusant la liberté et la dignité qu’auraient dû valoir leur fidélité et leur sacrifice.

Pierre Nora a justement relevé le caractère désuet des textes écrits dans cet été 1914. Qui aujourd’hui est encore prêt à accepter ce sacrifice ? Relisons celui qui fut lu dans toutes les écoles de la République à la rentrée d’octobre 1914. Un autre monde, un monde disparu. Et pourtant, d’où vient cette émotion que l’on ressent en entendant aujourd’hui parler de ces grands-pères qu’on a connus, ces souvenirs racontés ou ces silences ? À l’évocation de ces veuves toujours de noir vêtues trente ou quarante ans plus tard ? D’où viennent ces tressaillements devant, dans chaque village, dans chaque bourg, ces monuments aux morts qui égrènent tous ces noms comme autant de tragédies ? Le pire étant de voir le même reproduit, cinq fois, six fois, parfois jusqu’à dix… Et toujours ce curieux mélange de chagrin et de fierté. La plupart des lieux de mémoire de la « Très Grande Guerre » furent les fruits d’initiatives populaires. C’est la société civile qui est à l’origine des cénotaphes, des monuments, des grands cimetières, des musées, jusqu’à l’installation du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe – l’État se contentant de créer les conditions juridiques de cet investissement.

Il est incontestable que les regards portés sur cette guerre sont divers, souvent contradictoires. On cite Anatole France : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels ! » D’autres parlent de l’Europe de Barroso qui nous aurait guéris de la guerre et d’autres encore, les souverainistes, disent de gros mots : nation, patrie, drapeau.

Mais tous portent en eux une part de cette mémoire. Arrêtons-nous brièvement sur la question des fusillés. Le chiffre de 750 est admis. Faible au regard du million et demi de tués. Parmi eux, des voyous, des déserteurs, mais aussi des innocents. Depuis cent ans, le combat n’a pas visé à les excuser, mais à les réhabiliter, à les « réintégrer à la mémoire nationale » comme le disait Lionel Jospin. Parce qu’au-delà de la mort, le pire était d’en avoir été exclu.

C’est la raison pour laquelle le Président de la République, dans son discours de lancement des cérémonies du centième anniversaire, a été assez peu inspiré. Un opportunisme déplacé l’a amené à mettre l’accent sur les 750 fusillés, oubliant de s’adresser, au travers de leurs descendants, aux millions de soldats qui, à la demande de la République, allèrent se faire tuer, se faire blesser et, dans le meilleur des cas, perdre jeunesse et illusions. Ils méritaient mieux.

Alors oui, le peuple français ne s’est jamais remis de cette guerre. Mais de quoi n’a-t-il pas fait le deuil ? Peut-être de deux choses. Tout d’abord de la mort et de la souffrance. Cette blessure-là ne s’est jamais refermée et ne se refermera jamais, même si elle finira par s’estomper. Mais confusément, les Français ressentent une autre perte. Celle d’une France probablement rêvée, à la fois rurale et républicaine. Porteuse d’une Révolution qui avait lancé un message au monde et qui, dans l’accouchement brutal de la révolution industrielle, sut garder son unité. La lutte des classes y fut, certes, parfois sévère, mais chacun, dans l’expression de ses positions, se voulait le meilleur Français.

Voilà un pays hétérogène, véritable carrefour géographique, rassemblant des ethnies, des populations d’origines, de cultures, de langues, de religions et d’opinions différentes, qui produit un peuple à l’unicité incontestable et qui se lèvera comme un seul homme avec gravité et détermination au début du mois d’août 1914. Pour la dernière fois ?

Cette France, c’est celle de de Gaulle et de Péguy. Qui récapitulaient Clovis et Valmy, Jeanne d’Arc et la République. De Gaulle la portera seul à bout de bras, retardant la sortie de l’Histoire. Péguy fut « tué à l’ennemi » le 5 septembre 1914. La veille du jour où « un million de Français, dans une gigantesque et victorieuse volte-face, ouvriront les portes de l’enfer d’une guerre sans fin », écrit Michel Laval[1.Tué à l’ennemi. La dernière guerre de Charles Peguy, de Michel Laval, (Calmann-Levy)] qui poursuit : « Demain, dans l’aube livide qui se lèvera sur “l’ancienne France” engloutie, un autre temps va commencer, “un autre âge, un autre monde”, l’âge du “mal universel humain”, de la “barbarie universelle” dont Péguy avait prédit l’avènement. »

La vraie blessure n’est-elle pas celle-là ? L’impossible deuil de cette France disparue ? [/access]

*Photo: Soleil.

Adieu-vat Villers-Cotterêts ?

langues regionales nation

Il y a quelques semaines, la signature du Pacte d’avenir pour la Bretagne par Jean-Marc Ayrault fut entourée de nombreux errements. Son engagement en faveur de la charte européenne des langues régionales et minoritaires n’en est pas le moindre, en ce qu’il porte atteinte au statut de la langue française, ciment de notre République une et indivisible.

En amont de son déplacement à Rennes le 13 décembre, il n’avait pas échappé au Premier ministre que les cohortes de manifestants bretons réunis à Carhaix ou à Quimper contre la politique fiscale du gouvernement comptaient leur lot de manifestants autonomistes voire indépendantistes bretons dont les revendications en faveur de l’autonomie de la Bretagne, et du breton comme lingua franca locale, dissonaient du reste. Ayrault a donc décidé de faire d’une pierre deux coups : signer le « Pacte d’avenir » pour répondre aux revendications majoritaires en matière d’économie locale, et annoncer la remise à l’ordre du jour de la ratification de la charte européenne des langues régionales et minoritaires, pour flatter les réclamations minoritaires en matière d’autonomisme régional. Ce texte, signé par M. Jospin au nom du gouvernement français en 1999, n’a en effet jamais été ratifié, du fait de son incompatibilité avec plusieurs points fondamentaux de la Constitution.

Rappelons que cette charte a pour objectif de contraindre les États qui la ratifient à reconnaître les communautés linguistiques minoritaires en leur sein et à leur accorder des droits, notamment celui, consacré aux articles 9 et 10 du texte, de pratiquer leur langue dans leurs relations avec toute autorité publique. Elle entre ainsi en contradiction, comme l’avait initialement souligné le Conseil constitutionnel dans sa décision du 15 juin 1999, avec l’article 1er de la Constitution française, qui dispose que « la France est une République indivisible », l’article 2 susmentionné, et le principe constitutionnel d’unicité du peuple français, rappelé à maintes reprises au sujet de la Corse ou de la Nouvelle-Calédonie. Par sa position constante sur le sujet, le Conseil d’État a, quant à lui, plusieurs fois été amené à souligner l’incompatibilité de cette charte avec notre droit. S’il avait déjà assuré la prévalence du français en matière administrative en rejetant en 1985 la recevabilité d’une requête déposée en breton (arrêt du 22 novembre 1985, « Quillevère »), le Conseil d’État s’est depuis clairement exprimé, par les avis du 24 septembre 1996 et du 5 mars 2013 notamment, sur la contradiction qui émergerait entre les droits différenciés que consacrerait l’application de la charte, et l’égalité républicaine des citoyens en droits. La ratification de ce texte n’est donc ni envisageable sans modification substantielle de notre Constitution, ni souhaitable au vu du coup fatal qu’elle porterait au pilier républicain qu’est l’unité du peuple français.

Qu’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit pas ici de faire l’apologie d’un jacobinisme robespierriste pour lequel aucune tête (et aucune langue) ne devrait dépasser. Au contraire. Les langues régionales sont  les emblèmes d’une mosaïque de sociétés locales unies au fil des siècles dans un projet national commun qui s’en nourrit. Elles font partie d’un patrimoine culturel riche qui fait la beauté de notre pays, consacré à l’article 75-1 de la Constitution, qu’il faut préserver. Mais si l’unité linguistique de la France s’est accomplie, c’est grâce à des initiatives unificatrices telles que l’ordonnance royale de Villers-Cotterêts, signée en 1539 par François Ier. Par souci d’assurer l’égalité entre les sujets dans leur relation avec le pouvoir, elle prévoit pour la première fois que la seule et unique langue du droit, de l’administration et de la justice en France est le français.

Il s’agit donc aujourd’hui de savoir comment perpétuer cette suprématie, tout en évitant la disparition des langues régionales, qui serait un appauvrissement irréversible du patrimoine national. Mais leur protection ne passe pas par la charte européenne, pour au moins deux raisons. Premièrement, il appartient seul au gouvernement français, et non au Conseil de l’Europe, de prendre ou non l’initiative d’assouplir les mécanismes du monolinguisme en France et de mettre en place cette politique de protection des langues régionales, en généralisant par exemple leur apprentissage facultatif à l’école. La seconde raison est que la charte, dans ses objectifs, consacre de nouveaux droits-créances collectifs par lesquels n’importe quelle communauté ethno-linguistique peut revendiquer des services et des prestations dans sa langue minoritaire, ce qui  marquerait ni plus ni moins que la fin de la République une et indivisible telle que nous la connaissons, née de haute lutte des divisions du passé. 

L’adoption de l’article 75-1 mentionné plus haut avait été âprement discutée au Parlement. Bien que de nature purement déclarative, cet article fut dénoncé à l’époque comme une volonté de faire entrer par la fenêtre la perspective d’une ratification de la charte européenne, en contournant la porte décidément bien fermée de l’article 2. Mais le juge constitutionnel a établi le 20 mai 2011, à la faveur d’une question prioritaire de constitutionnalité, que cet article 75-1 n’institue ni un droit ni une liberté que la Constitution garantirait. Il est donc désormais clair au niveau constitutionnel que si les langues régionales sont reconnues dans leur intérêt culturel, elles ne sauraient en aucun cas supplanter localement le français.

Ainsi, en dépit de l’engagement 56 du programme présidentiel de François Hollande, et de la promesse de M. Ayrault d’inscrire à l’ordre du jour prioritaire de l’Assemblée nationale l’examen de la proposition de loi constitutionnelle portant ratification de la charte, on peut penser que cette entreprise ne rencontrera pas l’appui nécessaire à son approbation par une majorité des trois cinquièmes du Parlement réuni en Congrès ou par un vote positif des Français. On déplorera donc que le Premier ministre, par opportunisme et/ou idéologie, porte sciemment atteinte au cœur du modèle républicain avec cette annonce ne visant qu’à lui attirer les faveurs électorales de quelques factions à l’approche des élections locales.

*Photo : MAISONNEUVE/SIPA. 00422602_000006.

Lit de justice

6

À la fin de l’année dernière, la Cour d’appel de Paris a rendu un jugement qui ne laisse pas d’étonner. Alors que le TGI avait ordonné la suppression de passages d’un livre, attentatoires à la vie privée de deux personnalités politiques, elle a confirmé cette suppression, mais au bénéfice de l’un des deux plaignants seulement, celui dont la notoriété « ne dépasse pas le cadre régional ». En l’occurrence, comme les deux plaignants vivaient ensemble, le plus connu des deux ne sera pas finalement pas outé par l’ouvrage. Mais que le juge décide que la vie privée doit être protégée à proportion inverse de la notoriété constitue une innovation juridique pour le moins décoiffante.

Ainsi, si vous ne passez que sur France 3 régions, vous ne risquez pas grand chose, a priori. S’il vous arrive de passer sur iTélé ou BFMTV, il est fort possible qu’on vous demande si vous avez trompé votre femme (mari). Si vous avez une notoriété telle que vous voilà invité à « Des paroles et des actes » sur France 2, Nathalie Saint-Cricq pourrait très bien vous amener à vous expliquer sur la panne sexuelle dont vous fûtes victime la veille.

Outre cette hallucinante jurisprudence, on notera que c’est évidemment le juge qui décidera en fin de compte qui est notoire et qui ne l’est pas ; cette décision étend encore, mine de rien, son domaine d’intervention. C’est bien commode. Car on aurait eu vite fait d’en conclure que la vie privée d’un magistrat à la cour d’appel mérite moins la protection que celle d’un juge de tribunal d’instance.

Les néocons, ça ose tout…

point zemmour polony
« Néo », moi ? Jamais !

Jeudi 28 novembre

Donc le dossier consacré par Le Point aux « néocons » sucite l’ire de mon ami David Desgouilles, indigné par un tel confusionnisme intellectuel. De fait, l’expression semble particulière- ment mal choisie : même et surtout assortie de la mention « à la française », elle fait référence à un courant de pensée américain qui n’a rien à voir avec la « nébuleuse» décrite par l’hebdo – sauf que pour l’essentiel, c’est le contraire.[access capability= »lire_inedits »]

Le journal de FOG a d’ailleurs l’honnêteté de reconnaître lui-même le caractère controuvé de cette filiation – même si c’est dans un mini-encadré tout entortillé, perdu au milieu d’un épais dossier.

Remets-toi, cher David, d’une alarme si chaude ! Un tel embrouillamini ne peut être que volontaire. Ce taquin de Giesbert aura choisi ce titre tout exprès pour son ambiguïté, résumant ainsi au passage ce qu’il pense de ses adversaires… « Néo » peut-être, mais cons à coup sûr, ces fêlés de tous bords qui s’accrochent encore à la France, cette branche morte – au risque d’aggraver la dette et de « laisser filer les déficits »…

De toute façon, pour la plupart des lecteurs, la référence américaine est aussi inconnue que le concept est flou. J’en veux pour preuve le didactisme de cette « une » : le (gros) mot y est encadré d’un avenant programmatique (« Ils détestent l’Europe, le libéralisme et la mondialisation ») et de deux sous-titres explicatifs sur ces « nouveaux conservateurs » et leur « idéologie du repli ». À l’usage des mal-comprenants, l’ensemble est même illustré par une photo de plage représentant, à côté d’un seau et d’une pelle, un magnifique château de sable surmonté du drapeau tricolore – avant qu’il ne soit recouvert par l’inéluctable vague…

On ne saurait mieux le suggérer d’emblée : ces néocons-là n’ont pas besoin de guillemets ! Ce sont au mieux de grands enfants, sinon des attardés, voire des fous dangereux…

Propagande sparkiste

Mercredi 4 décembre

Ce soir, comme prévu, je suis allé voir Sparks à l’Alhambra ; mais malgré mes recommandations (cf. n° 7), je ne vous y ai pas vus ! Heureusement, c’est la cheffe en personne qui a sauvé l’honneur de Causeur. Non seulement elle y était, mais elle n’en est pas revenue : « Mon meilleur concert depuis vingt-cinq ans ! » s’est-elle exclamée à la sortie. Aussitôt, j’ai imaginé la jeune Élisabeth en perf ’, en plein headbanging dans la fosse devant Black Sabbath…

Toujours est-il que, ce soir, son émotion fut partagée par les sparksistes néophytes de la bande à Jalons – avant qu’une cellule d’aide psychologique ne se mette en place dans le bar d’à côté. Même moi, en tant que fan, j’ai redécouvert à cette occasion plusieurs chansons, à commencer par le tube métaphysique Those mysteries :

« Why is there you ? Why is there me ?

Why does my mother kiss my father

occasionnally ?

And why is there France ? And why is

there Spain ?

And why am I here and why is there

rain ? […] »

Rien que des « vraies questions », comme on dit aujourd’hui.

Le Point avait raison !

Jeudi  5 décembre

Après relecture, vois-tu David, tout ça n’est pas si grave ! Là où tu as raison à coup sûr, c’est que Franz s’est payé notre tête. Et alors ? Nos idées lui paraissent chimé- riques, et inversement. On est toujours l’utopiste de quelqu’un, comme dirait Gaspard Proust : « Mais chut, attention, Bambi traverse la salle… »

Et puis, tout revers a sa médaille : avec sa malignité légendaire, ce petit diable porte pierre ! Même à coups d’ironie manichéenne, son dossier a le mérite de poser dans les bons termes un débat essentiel : Sommes-nous encore en France, ou déjà dans l’after dont il rêve ?

Honneur à FOG qui, au moins, met les choses au clair. L’alternative à l’« idéologie du repli » ici décortiquée par ses services, c’est bel et bien l’« ouverture » au libéralisme euro-mondialiste, en attendant d’être galactique.

Sur cet avenir radieux, le lecteur n’apprendra d’ailleurs rien de précis, qu’il est obligatoire. Mais bon, personne n’est forcé d’y croire et, face aux enjeux d’aujourd’hui, ce clivage est quand même plus pertinent que l’antique berceuse gauche- droite qu’on nous chante encore pour nous endormir.

Accessoirement, ça change de ces procès en sorcellerie saisonniers contre les « nouveaux réacs » et autres « néofachos » qui sont devenus les marronniers de la bonne presse, Obs en tête.

Là au moins, toi et moi, David, on n’est que des cons parmi d’autres, ce qui constitue en soi un progrès dialectique. Dans cette rafle ludique où, par la grâce de FOG, nous voilà embarqués, se côtoient également Dupont-Aignan, Montebourg et Zemmour, Régis Debray et Patrick Buisson, Marine Le Pen et même Yves Cochet. À part ce dernier[1. Qui doit aussi être le premier à se demander ce qu’il fout là….] , Giesbert a raison : chacun à sa façon, tous ces gens-là ont en commun de refuser gaulliennement la fatalité du « déclin français », pourtant inéluctable comme son nom l’indique.

Même Todd est épinglé pour son impardonnable phrase, proférée dans « Mots Croisés » en janvier 2013 et qui lui vaut un inter de la taille d’une huître pied-de-cheval : « Marine Le Pen ne dit que des choses économiquement vraisemblables », avait-il osé en présence de l’intéressée – non sans prendre ses distances par ailleurs, à commencer par un iloiement peu courant sur les plateaux télé.

Un peu partout, on lui reproche cette saillie, ce qui ne l’empêchera pas d’en remettre une couche dans la même émission en décembre face, entre autres, à Philippot. Après avoir protesté de sa bonne foi antifasciste – que nul par ailleurs n’ose mettre ouvertement en doute – Emmanuel tient sur l’Europe et l’euro des propos convergents avec ceux de Florian. Quatre mains, deux pianos, mais une seule partition : l’Europe des nations !

« Les mêmes économistes hostiles à l’euro inspirent de l’extrême gauche à l’extrême droite », s’alarme Le Point. Le pire, c’est que ce rapprochement contre nature se fait sur la base d’un recroquevillement frileux, et illusoire en plus.

Bien sûr, on comprend que ce retour de la momie « néodéroulédienne » puisse inquiéter, surtout du côté de chez FOG, ce James Bond de la pensée pour qui déjà « le monde ne suffit pas ». Mais ne soyons pas trop pressés non plus… Sans doute ne s’agit-il là que d’un hoquet de l’Histoire – voire carrément d’une ruse de la Raison.

L’adaptation des esprits aux charmes du Nouvel Ordre mondial doit se faire à son rythme, comme toute évolution, demandez à Darwin ! Même avant le Français, déjà, le futur être humain avait mis longtemps à perdre complètement sa queue.

Où y’a de la gégène

Vendredi 6 décembre

« Mort de Paul Aussaresses, tortionnaire en Algérie », titrait en une Le Monde d’hier soir. Résumer ainsi, plus d’un demi-siècle après les faits, quatre-vingt-quinze ans de vie dont trente-cinq en tant qu’officier au service de la France, c’est un peu léger. Et pourquoi pas « Mort de Mandela, meneur de la branche armée de l’ANC » ?

Auparavant, personne n’avait songé à rien reprocher à l’oncle Paul. Engagé à 25 ans dans les services spéciaux de la France libre, il avait fait ce que l’on appelait alors une « guerre exemplaire ». Et même quand, quinze ans plus tard, il avait participé à la bataille d’Alger sous les ordres de Massu, personne n’avait moufté.

« On ne savait pas », direz- vous. Allons donc ! Aussaresses était toujours dans le « renseignement », et nul n’ignore ce que cette litote veut dire, depuis les brodequins médiévaux jusqu’à Guantanamo. Un peu comme pour le cancer de Mitterrand : dans les « milieux autorisés », tout le monde était au courant depuis longtemps, mais personne ne s’est risqué à le dire publiquement du vivant du président. Même après sa mort, le livre du Dr Gubler sera interdit, et son auteur déchu de la Légion d’honneur et du Mérite.

Quelle mouche a donc piqué Aussaresses de rouvrir ce vieux dossier ? Pour que tout le monde lui tourne le dos, il aura suffi qu’il « parle » à son tour… Et il n’avait même pas l’excuse d’avoir été torturé !

Début de gâtisme, alors ? Toujours est-il qu’en novembre 2000, ce vieillard, à la retraite depuis vingt-deux ans déjà, a jugé utile d’aller se confier au Monde, avant de publier l’année suivante un bouquin étayant ses dires.

La sanction n’a pas tardé : « Horrifié par ces révélations », le sous-lieutenant Chirac lui a confisqué sa Légion d’honneur, tandis que la justice saisissait le livre et poursuivait l’auteur pour « apologie de crimes de guerre ».

Le Monde, encore tout fier de son « scoop » d’il y a treize ans, est le seul journal à consacrer une pleine page à la disparition du général. Et de nous révéler que, jusqu’à sa mort, Paul Aussaresses n’aura pas compris ce qui lui était arrivé : « On me condamne non pas pour ce que j’ai fait, mais pour ce que j’ai dit », se plaignait-il comme d’une injustice… Pour être tortionnaire, on n’en est pas moins naïf !

Êtes-vous plutôt Charles de Gaulle ou Eric Besson ?

Lundi 9 décembre

Plus j’y pense, plus je trouve heuristique[2. Au sens de Bruno Maillé, avec ou sans « h ».]  le clivage d’avenir suggéré par FOG : souverainistes attardés contre libéraux mondialistes, « néocons » contre « pensée zéro », selon l’heureuse expression d’Emmanuel Todd.

Ça vaudra toujours mieux que la cadence droite-gauche au rythme de laquelle on nous fait marcher. À titre personnel, comme tous les gens de droite, ce clivage m’a toujours gonflé ; plus précisément depuis que j’ai appris que, volens nolens, « j’en étais ».

Mais le problème dépasse largement ma personne, modeste ou pas. Si notre classe politique s’accroche à une classification qui ne rend plus compte de grand-chose, c’est par instinct de survie. Après tout, elle en est issue et, comme dit le proverbe, « On sait ce qu’on perd mais on sait pas ce qu’on trouve… ».

Imaginez un instant une recomposition du paysage politique français selon les fantasmes du Point : ouverts contre « repliés », passéistes contre futurologues, tricolores contre citoyens du monde… Dans l’état actuel de l’esprit public, qui serait sûr d’être réélu – et a fortiori élu ? Sans compter que tout ça chamboulerait le régime des partis, pardon, la « démocratie représentative », au risque de nous ramener aux heures les plus noires du césarisme gaullien.

Par bonheur, pour l’instant, ce cauchemar nous est épargné : il ne hante que le cerveau de FOG. N’empêche que la vigilance reste de mise, dans un climat de désarroi propice à l’autoproclamation de n’importe quel « homme providentiel » à la de Gaulle, « duce, führer, caudillo, conducator, guide[3. François Mitterrand, Le Coup d’État permanent (1964).] ».

Songez seulement qu’à la place de Chirac en 2005, après l’échec du référendum sur le traité constitutionnel européen, un démagogue de cette trempe n’aurait pas hésité à démissionner, au lieu de passer par la fenêtre parlementaire comme tout le monde ! Comment gouverner dans ces conditions, je vous le demande ?

Pourtant, gouverner ce pays aujourd’hui, c’est quand même plus simple qu’avant. Plus question de « choisir », comme disait Mendès France, puisque de toute façon nous n’avons plus le choix. Il s’agit juste d’occuper la place et, en échange, de faire le job.

La course au pouvoir, c’est-à-dire à ses apparences, reste l’unique motivation des canards décapités qui, par ailleurs, font mine de nous gouverner. N’était cette déplorable mutilation, notre classe politique pourrait même caqueter en chœur : « Nous sommes tous des Éric Besson », tant il avait vu juste : à quoi bon se prendre la tête (de mort) ? Être ou ne pas être aux affaires, telle est la seule question.

Pour la « droite » à vrai dire, pas de changement : son étêtage date du jour même où elle s’est laissée ainsi baptiser par sa marraine la « gauche[4. À l’occasion du vote sur le droit de veto du roi (Louis XVI, pas Louis XIV).] ». Non, le plus grave, c’est que celle-ci, à son tour, a fini par perdre le nord en passant par l’est.

Mélenchon lui-même ne fait plus peur à personne, en dehors du PC[5. Parti communiste français (vieilli).]. Désormais, l’euro-mondialisme capitaliste « n’est plus une option », comme disent nos amis anglais ; plutôt « une offre qu’on ne peut pas refuser », comme disait Don Vito. Jusqu’à preuve du contraire, c’est ça ou rien, ou Pyongyang. D’où les affres où se débat, entre autres idéalistes, notre camarade Jérôme Leroy. Heureusement pour lui, il est aussi romancier.

Mandela : déjà le révisionnisme !

Dimanche 15 décembre

Obsèques de Mandela. L’occasion pour France Info de refaire une dernière fois (?) le contresens favori des médias sur « l’infatigable militant de l’apartheid ». Vingt-sept ans de prison pour ça !

Valls avec Taubira

Mercredi 18 décembre

Décidément, elle me trotte dans la tête, depuis le dossier du Point, cette audacieuse parabole sur les canards décapités. Entre colverts et colrouges, on ne se vole plus guère dans les plumes – et encore, face caméras – que sur les sujets « sociétaux ». Essentiels bien sûr, mais qui ne mangent pas de pain.

Faute d’archives sous la main, je ne remonterai pas jusqu’à Sarkozy (premier mandat). Mais pourquoi croyez-vous donc que, parmi ses « 60 engagements pour la France », Hollande ait consacré sa première année à nous distraire avec le « mariage pour tous » (engagement n° 31) ? Facile ! Ça rassemble à gauche, et ça coûte quand même moins cher que de s’en prendre à la « phynance », comme disait le roi Ubu.

Accéder au pouvoir est une chose ; s’y maintenir en est une autre. Surtout quand, faute de souveraineté, on a perdu toute marge de manœuvre.

Ce n’est quand même pas un hasard si nos ministres les plus fameux, et les plus populaires, sont Valls et Taubira. À eux deux, ils ont habilement réussi à déplacer le débat sur le plan sociétal, jusqu’à reconstituer au sein même du gouvernement un petit théâtre droite-gauche propre à amuser la galerie. À l’affiche, une délicieuse opérette : Valls avec Taubira, ou Le progrès dans l’ordre. Un triomphe mérité !

Vous me direz : jusqu’à présent, le Président n’en a guère profité… Mais où en serait-il sans eux, le pauvre, seul face à son « adversaire » sans nom et sans visage : l’impopularité ?

Tout le désarroi du social-libéralisme tient dans le drame personnel de Moscovici, ce « mal-aimé » des sondages qui, avouons-le, n’a pas non plus un métier facile : dénoncer le « ras-le- bol fiscal » quand on est soi-même inspecteur en chef des impôts, j’aimerais vous y voir !

C’est le pape final…

Dimanche 22 décembre

François traité de « marxiste » par les néocons américains, les vrais ! J’avais prévu de vous raconter en détail cette croustillante affaire, mais on me fait signe en régie que l’espace qui m’était imparti est écoulé. OK ! Si c’est comme ça, la prochaine fois je ne causerai que religion. Ce sera toujours mon moi, après tout ! [/access]

 

 

Safari-photo de la pauvreté au Mexique

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argentique mexique berlement

argentique mexique berlement

Salomé Berlemont-Gilles a vingt ans. Elle vient de publier son premier texte, une manière de longue nouvelle, Argentique, dans la collection Plein feu, chez JC Lattès. C’est un coup d’essai qu’elle vient de transformer en coup de maître. La jeune Saint-Quentinoise est issue d’une famille dans laquelle la littérature a toujours été très importante. Sa mère est enseignante et conseillère municipale d’opposition, dans la municipalité tenue par Xavier Bertrand. Court roman? Longue nouvelle? La jeune femme opte pour ce dernier genre et s’empresse de préciser qu’elle travaille actuellement à la rédaction d’un premier roman.

Pour le présent exercice littéraire, elle s’est pliée, avec bonheur et plaisir semble-t-il, aux intentions de cette nouvelle collection Plein feu, « engagée tant sur le plan politique que littéraire. Elle offre aux écrivains une tribune des pensées et un espace de liberté formelle, aux prises avec l’époque. Car le regard de la fiction reste le plus juste, le plus féroce, pour révéler les folies du monde ».

Salomé Berlemont-Gilles – qui avoue beaucoup apprécier Céline, Joyce et Nabokov – a choisi de dépeindre la violence sociale du Mexique où elle a vécu au cours de sa troisième année d’étude. Pour ce faire, elle s’est mise dans la peau d’un jeune Indien, Juan, qui, pour fuir la misère de son village natal, se retrouve dans la capitale tentaculaire. Il se heurtera aux inégalités, aux corruptions en tout genre. Elle dénonce aussi sans ambages le voyeurisme occidental qui se concrétise par des safaris photo qui scrute la pauvreté locale. Une sorte d’indécence que Salomé Berlemont-Gilles n’a pas supportée lors de ses séjours au Mexique.

Plutôt que la distanciation, tentative du leurre de l’objectivité du « il », Salomé incarne Juan; elle dit « je », donne à son narrateur une voix, une aura, un destin qui ne manque ni de force, ni d’authenticité. Elle parvient à éviter, haut la main, l’écueil de la démagogie que le thème de la collection eût pu instiller bien malgré lui.

Parmi les nombreux beaux passages de cette nouvelle, celui-là, poignant : «(…) ils étaient là pour nous prendre en photo. Pour voler l’image de Rosa, ma soeur, qui traînait son chaton mort depuis déjà quelques jours et ils l’attiraient d’un geste de la main pour qu’elle pose devant eux. Le flash s’est déclenché et Rosa avait cligné des yeux, ils s’étaient énervés et avaient demandé à recommencer. Rosa était triste et belle. »

Juan refusera cette vie terrible et humiliante. Il se rendra à la capitale pour tenter d’y trouver une vie meilleure. Faut-il préciser que ce sera encore pire?

Argentique, Salomé Berlemont-Gilles, JC Lattès, 2013.

*Photo : Marco Ugarte/AP/SIPA. AP21403870_000006.

Name-dropping n°3

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dore rey rohmer

dore rey rohmer

Nicolas Rey : Il y a un peu plus d’un an, nous avions mêlé dans un papier, Nicolas Bedos et Nicolas Rey. Depuis, Bedos fils, son BEP force de ventes à la boutonnière, a vanté partout sa Tête ailleurs, pavé à la langue boursouflée que tout le monde a acheté mais que personne n’a lu. À l’inverse, on a peu parlé de La beauté du geste, recueil de chroniques de Nicolas Rey publié au Diable Vauvert. Il n’est pas trop tard pour s’y plonger. Dans ce petit livre élégant, Rey est au meilleur de sa forme : vif, mélancolique, la plume caressante. Toute la délicatesse de style que Nicolas Bedos n’a pas, Rey la glisse entre chacune de ses lignes, au cœur de ses portraits. On pense à ses mots sur Marco Pantani, qui touchent. Il est parfait, aussi, dès qu’il confesse une actrice dans une chambre d’hôtel. Ses déambulations nocturnes, qu’il offrait à feu Zurban, ravivent enfin le souvenir de Jean-Michel Gravier et de « Elle court, elle court, la nuit », rubrique culte du Matin de Paris. Encore un journal disparu. La presse, décidément, va devenir le cimetière de nos plaisirs.

Nina Companeez : En 2014, soyons inactuels. Lisant l’excellent « Fidèle au poste » de Stéphane Hoffman, dans Le Figaro Magazine, on s’arrête sur un nom : Nina Companeez. Deux téléfilms sont (re)diffusés ces jours-ci : Voici venir l’orage et Le Général du Roi. Companeez, pour les sagas télévisées, c’est autre chose que José Dayan. Ce qui n’est pas étonnant. Ses classes, Nina les a faites auprès de Michel Deville, en tant que scénariste et dialoguiste. Pensant à Companeez, on a très envie de revoir trois chefs d’oeuvre du monde d’avant : Benjamin ou les mémoires d’un puceau, L’ours et la poupée et, plus que tout, Raphaël ou le débauché. Il y avait Piccoli et Deneuve, BB et Jean-Pierre Cassel, Maurice Ronet et Françoise Fabian. Il y avait de la légèreté et de la profondeur, des histoires et des sentiments. Tout ce qui nous plaît, comme nous plaisait le premier long-métrage réalisé par Nina Companeez : Faustine et le bel été, avec la lolitesque Muriel Catala. Qu’est devenue, d’ailleurs, Muriel Catala ? Elle manque à l’écran noir de nos nuits blanches.

Eric Rohmer : Muriel Catala aurait pu être une héroïne d’Eric Rohmer. Muriel à la plage ? Comme les charmantes Haydee Politoff, Amanda Langlet ou Laurence de Monaghan, elle se serait retrouvée dans l’hénaurme biographie, éditée chez Stock, que la doublette Antoine de Baecque/Noël Herpe a consacrée à Rohmer. On comprend qu’ils s’y soient mis à deux pour évoquer le cinéaste. De Baecque et Herpe ont travaillé au poids: plus de 600 pages. C’est, justement, la faiblesse de leur biographie. Il ne manque, bien sûr, aucun détail sur la vie, la mort et l’oeuvre de l’auteur de Ma nuit chez Maud. Mais, la lecture achevée, nous n’apprenons rien sur Rohmer, la délicatesse abrupte de son esprit et de son art. Pour saisir un artiste, le coucher sur la page blanche, on demande des écrivains. Les professeurs d’université De Baecque et Herpe, armés de plumes de plomb, se sont contentés de livrer un parpaing glacé, qui n’a pas le charme d’un Conte d’hiver. Rohmer méritait mieux qu’une bûche de Noël. Il méritait, par exemple, les mots de son ami Paul Gégauff. Ca tombe bien : c’est à lire dans le numéro 9 de Schnock. Sous le titre « Salut les coquins ! », Gégauff offre un festival de fusées stylées, oldscoules et vachardes sur la Nouvelle vague.

Solange Bied-Charreton : Chez Stock, heureusement, il n’y a pas que la lourdeur des professeurs. Il y a aussi Solange Bied-Charreton. Elle signe, après Enjoy en 2012, son deuxième roman : Nous sommes jeunes et fiers. On y retrouve, une nouvelle fois, son œil acéré sur les tristes temps où nous vivons. D’une langue précise, se jouant du lyrisme et d’une certaine sécheresse, Bied-Charreton ne laisse rien passer. En réactionnaire 2.0., elle réagit aux dérèglements d’une civilisation en faillite. Elle nous attache aux pas et aux éclats d’âme de ses personnages, Ivan et Noémie. On les suit, dans une histoire que Bied-Charreton mène pied au plancher, sans oublier le temps des respirations, ce dernier luxe. La révolution ? Vivre, tout simplement, selon ses beaux plaisirs.

Sébastien Lapaque : Parmi les nombreuses qualités de Sébastien Lapaque – entre autres, son amour des mots, du Brésil et des belles quilles descendues au Comptoir du Relais, chez son ami Yves Camdeborde : sa nostalgie très vivante des cartes postales. Se moquant des genres et des modes, il vient de transformer cette nostalgie en un mince volume d’une extrême élégance. Théorie de la carte postale est le livre le plus chic de janvier 2014 et du début d’année. On le lit, puis on le relit. On souligne des phrases, des pages. Qu’il évoque une escapade bretonne ou sa famille, qu’il flâne dans des bistrots de province ou qu’il imagine, après les avoir patiemment choisies sur un tourniquet, des cartes à rédiger, la liberté d’esprit et de style de Lapaque est totale. Avec lui, nous goûtons le plaisir d’envoyer nos mots décachetés à une amoureuse, une fille, des parents ou de lointains camarades. Et nous allons emprunter, longtemps, les sentiers les plus buissonniers, ceux qu’aimaient Aragon, Blondin et Toulet, salués dans les pages de Lapaque.

Paul-Jean Toulet : Il faut toujours revenir à Paul-Jean Toulet, le poète qui s’écrivait des lettres à lui-même. Il aimait l’alcool, les femmes et les paysages. Il a écrit le plus beau des romans, Mon amie Nane, sur une fille de joie et de mélancolie. Il est mort, usé par les excès, en 1920, juste avant que ses Contrerimes paraissent. Les Contrerimes : la poésie française dans toute sa délicate splendeur. « En Arles », notamment, est à apprendre par cœur, à se réciter sans fin les jours d’hiver : « Dans Arles, où sont les Aliscams,/ Quand l’ombre est rouge, sous les roses, /Et clair le temps, / Prends garde à la douceur des choses, / Lorsque tu sens battre sans cause / Ton coeur trop lourd, / Et que se taisent les colombes: / Parle tout bas si c’est d’amour, / Au bord des tombes. » De Toulet, ces jours-ci, lire le Carnet d’Indochine, chronique d’un long voyage en compagnie de Curnonsky, « le prince des gastronomes ». C’est exotique, enlevé, brillant et c’est édité chez Nicolas Chaudin.

Julien Doré : Un chanteur qui a aimé Marina Hands, s’est fait tatouer Jean d’Ormesson sur le bras et a joué dans Ensemble nous allons vivre une très très belle histoire d’amour, de Pascal Thomas, ne peut pas être mauvais. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter Love, son nouvel album. Il y a des chansons d’amour et des chansons de rupture, des chansons à danser et des chansons à écouter, silencieusement, au cœur de la nuit. Nos titres préférés : Paris-Seychelles, Hôtel Thérèse et Corbeau blanc. La musique touche ; les textes sont de qualité. Une reprise bluesy et poignante de Femme like U, écoutable ici et là, achève de nous enchanter. Ne pas s’y tromper : « La plus jolie fille de la ville », en fumant des winston bleue, l’écoute en boucle.

Guerre et prix

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L’une des vraies tristesses de notre époque, pour ceux qui aiment la littérature, tient aux parades dont bénéficient les bulles d’air, petits romans à scandale, bluettes pathétiques, récits d’aventures à fond plat, épopées du nombril, au détriment d’œuvres poussées par le vent du large. Mais, me dit-on, il en a toujours été ainsi. C’est possible. Il n’empêche, s’en désoler prouve qu’on y croit encore.[access capability= »lire_inedits »]

Les guerres ont pour avantage de nous épargner les romans sucrés. Celle de 1914-1918 en particulier. L’attribution du prix Goncourt 2013 à Pierre Lemaitre pour Au revoir là-haut offre à cet égard un angle de vue intéressant. Il est en effet remarquable, mais finalement normal, que ceux qui abordent la Grande Guerre ou l’ont abordée dégagent une impression de puissance. Les prix littéraires, moins borgnes qu’on ne le pense, en ont distingué plus d’un (voir ci-dessous). Le même jugement vaut d’ailleurs pour des romans qu’aucun prix n’a honoré, en tout cas aucun prix de premier plan, comme Le Grand Troupeau, de Giono (1925), ou La Chambre des officiers, de Marc Dugain (1998), sensible peinture de gueules cassées qui reçut cependant le prix des Libraires et celui des Deux Magots, sans oublier Ceux de 14, de Maurice Genevoix, mais qui constitue plutôt un témoignage, une fresque d’un style intense, œuvre portée au pinacle des récits de guerre par Jean Norton Cru dans son analyse de 300 ouvrages consacrés au genre[1. Jean Norton Cru, Témoins, Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928, Les Étincelles, Paris, 1929 (réédition Presses universitaires de Nancy, Nancy, 1993). Cité par Wikipédia]

Ce qui frappe, c’est l’évolution des récits au fil du temps. Plus on s’éloigne des faits, moins on les décrit. Au lieu de les creuser de l’intérieur, on les saisit de l’extérieur. À mesure que l’époque des combats, des tranchées, des baïonnettes et du gaz moutarde devient abstraite, les intrigues prennent le pas sur les événements vécus. Pour retrouver ceux-ci en leur fraîcheur macabre, on recourt à la publication de documents, qui bouleversent toujours. Par exemple, Les Poilus. Lettres et carnets des Français dans la Grande Guerre, sous la direction de Jean-Pierre Guéno[2. Librio, 2013.], ou Jours de guerre (1914-1918) : les trésors des archives photographiques du journal Excelsior, de Jean-Noël Jeanneney[3. Arènes éditions, 2013.].

Que vaut l’ouvrage de Pierre Lemaitre dans cette galerie ? Il comptera parmi les romans populaires ambitieux : construction au cordeau, suspense impeccable, richesse d’une horreur savamment menée lors d’épisodes magistraux, au début surtout, avec la guerre pour décor, un décor ferme- ment arrimé à des connaissances précises, solides, efficaces : un roman historique, en somme. Les caractères taillés à la hache renvoient aux personnages de polars où l’auteur excelle. Et l’exposition du cynisme dont se régalent les profiteurs de carnage vaut son pesant de lucidité. Les lendemains de bravoure, qui attirent les prédateurs, suscitent les plumes sévères : Lemaitre ne s’y trompe pas, il trempe son intrigue dans une férocité sans ouate.

Pas d’illusions sur le commerce de l’héroïsme. Il arrive pourtant que le récit s’empâte. Que le rythme prenne du gras. On peut s’ennuyer tout en le dévorant. Peu d’émotion véritable, sauf dans les premiers chapitres. Sinon, la sensibilité peine à naître, tout paraît trop carré malgré la débauche d’imagination et l’impressionnante maîtrise de la démarche. Une affaire parfaitement tramée, mais où les hasards font semblant de fabriquer des destins, où les coïncidences se ramassent comme les cadavres qu’on exhume : à la pelle. Une nécessité fait défaut : ce qu’on appelle l’écriture. C’est cela le problème. La verve, l’intelligence, l’humour noir d’une ironie sous-jacente, un vent d’allégresse dans la narration d’actes ignobles, les dialogues plus vrais que nature, le réalisme des détails, aucune de ces qualités ne manque. Mais au bout du compte, on ne ressent pas grand-chose. Cet excellent roman penche vers l’artifice. Malgré la vigueur de sa charge morale, il se déroule en surface. Dans ma bibliothèque, c’est un souvenir que je placerai avec sympathie à mi-hauteur des rayonnages.

Du fait de l’éloignement, il est donc devenu difficile d’écrire sur la Grande Guerre, ou à partir d’elle. Un siècle maintenant, c’est une vieille dame. Pas simple de se mettre à sa place. Déjà le roman d’Echenoz, 14, m’avait paru pécher par légèreté, exagérément étique, un peu trop désinvolte, victime d’une carence de boue, de glaise, de sang. Trop aimable, au fond, subtil à l’excès.

Ce qui n’ôte rien au charme de la lecture, mais justement : le nuageux, le flottant du charme, convient mal aux corps déchiquetés par les pluies d’obus. Ce qui faisait de Ravel un chef- d’œuvre fait de 14 un clin d’œil.

Ce fut l’inverse avec Les Champs d’honneur, de Rouaud, comme avec Les Âmes grises, de Philippe Claudel, parce qu’alors une écriture s’empare du lecteur, des émotions s’incarnent dans une langue au-delà du déroulement de l’intrigue. Comment incarner une histoire, ou si l’on préfère, comment incarner l’Histoire ? Voilà la question centrale. C’est elle qui permet de distinguer la littérature essentielle du simple plaisir de lire.

Le roman de Claudel sort moins du cerveau de son auteur qu’il ne plonge dans le charnel de sa vie même, qu’il ne s’y enracine, dans son village natal des environs de Nancy, dans sa terre d’origine, dans ses horizons intimes, dans cette Lorraine qui l’a formé. Il faut l’adéquation entre le thème et l’expérience, accotée au talent du style, pour que l’alchimie opère. Le portrait qu’Antoine Billot vient de nous donner de Maurice Barrès, avec son Barrès ou la volupté des larmes [4. Gallimard, coll. L’un et l’autre, 2013. Un compte rendu en a été donné dans Causeur de décembre 2013.], mériterait de figurer au nombre de ces œuvres qui marquent en profondeur. Là aussi, on se confronte à la terre de Lorraine, on sent la prégnance de la ville de Charmes où Barrès passa son enfance, on se représente la butte de Sion – la « colline inspirée » – , on est touché par cet ancrage, cet encrage, sans quoi rien d’authentique n’advient. La Grande Guerre et Barrès sont indissociables, avec notamment le nouveau regard que ce dernier pose sur les juifs, lui le néocatholique nationaliste. Avec, ici, ce que signifie le nationalisme, ce qu’on entend par-là chez Barrès, explique Billot, « une invitation au voyage dans la mémoire d’une nation, c’est-à-dire une invitation à visiter sa langue, son histoire, sa culture, en bref à écouter ce que ses morts ont à dire ». Les morts, justement. Qui engendrent la patrie, le pays des pères, mémoire en voie d’extinction aujourd’hui où s’affermit la société sans pères et sans patrie, la terre aux paysages modernisés, c’est-à-dire domestiqués, c’est-à-dire arasés. Plus rien n’y pousse, sauf des ronds-points.

Il faut faire attention avec les désastres énormes. Difficile de les pratiquer en bruit de fond, de les utiliser en guise de cadre. Ils répugnent à servir d’ornement, à tout le moins de prétextes. Ils exigent qu’on s’investisse à plein, style inclus. Aux prix littéraires, ensuite, de mettre en lumière les romans qui s’en nourrissent. De les honorer – à juste titre ou non.

Le Goncourt, qui a couronné en 2013 Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre, avait déjà récompensé Le Feu, d’Henri Barbusse, en 1916, Civilisation, de Georges Duhamel, en 1918, Capitaine Conan, de Roger Vercel, en 1934, Les Champs d‘honneur, de Jean Rouaud, en 1990. Maxence van der Meersch l’a raté à une voix près en 1935 avec Invasion 14, qui se trouvait en compétition avec Le Sang noir de Louis Guilloux, auquel Pierre Lemaitre rend implicitement hommage dans la postface de son roman. Le prix Fémina se révèle nettement moins prodigue : sauf erreur, seulement Les Croix de bois, de Roland Dorgelès, en 1919. De même, le Renaudot n’a, semble-t-il, couronné sur le sujet que Les Âmes grises, de Philippe Claudel, en 2003. Certes, en 1932 il a élu Voyage au bout de la nuit, de Céline, à ceci près que, s’il commence par la guerre, le Voyage pousse plus loin sa route. Il est possible de mentionner également Les Thibault, de Roger Martin du Gard, lequel reçut en 1937 le prix Nobel de littérature : « L’été 1914 » clôt cette saga familiale (mis à part l’épilogue).[/access]

*Photo: GAEL CORNIER/SIPA. 00668707_000006.

Un hiver 2014

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vespa italie

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C’était le week-end dernier, Noël avait tiré le rideau, mon prochain livre patinait. La poisse. La scoumoune sans Belmondo, ni Claudia Cardinale pour me tenir la main. Je ne le trouve pourtant pas si mauvais ce bouquin. Il y a là dedans deux ou trois formules scintillantes, une ou deux fulgurances franchement désespérées qui méritent que l’on s’y attarde. Pas la peine de s’époumoner, j’étais hors circuit. Trop de gloriole. Trop de références vieillissantes. Trop de nostalgie vibrante. Toujours trop de tout comme l’indiquait ma balance à chacune de mes pesées matinales. J’étouffais dans ce bureau parisien à pianoter comme un forcené sur ce clavier de malheur. J’y allais de ma petite chronique, de ma petite musique, un papier par-ci, une étude par-là, du corporate, du calibré, du publicitaire, du langoureux, du bandant, oui

Monsieur, comme vous souhaitez, c’est vous qui payez, Monseigneur. Plus lourd le titre, bien sûr, la légende plus aérienne, volontiers, l’accroche plus percutante, ça va de soi et l’intertitre ? Tu le veux comment ? Suave ou direct ? Énigmatique ou énergique ?

Il fallait se rendre à l’évidence, les plaisirs de l’écriture étaient bien maigres en cet hiver 2014. Plutôt âpres. Même, un peu aigres. J’avais souvent la nausée. Les doigts gonflés à force de maltraiter les touches de mon ordinateur. Les mots finissaient par m’écœurer. Ils n’en faisaient qu’à leur tête, ces sauvageons. Indisciplinés et goguenards. Toujours à me narguer. Qu’on les enferme une bonne fois pour toute et qu’ils me laissent dormir tranquille. Toujours à m’embarquer dans des phrases mélancoli-comiques. Question de tempérament, de sensibilité, de mièvrerie aussi, je n’ai jamais pu leur résister. On ne guérit pas de ses élans de jeunesse, de ses foucades d’enfant. Nous en sommes prisonniers. Ceux qui disent le contraire, sont des truqueurs, de beaux salauds.

Je les enviais pourtant, ceux qui réussissent à canaliser leur flux intérieur, à modérer leur âme. Je les voyais sur les plateaux de télé à déballer leurs marchandises in-quarto, de sacrés margoulins, les rois de l’esbroufe avec leurs phrases sorties d’un manuel new-age : « L’écriture m’a sauvé ! », « L’écriture, quelle leçon de liberté ! », «J’écris tous les jours, c’est devenu un besoin vital, indispensable à mon équilibre ». Prends des fibres au petit-déjeuner au lieu d’encombrer les rayons des librairies. Je tombe vulgaire. Je n’arrive pas à pratiquer cette démagogie grotesque qui fait le sel de notre société médiatisée. Pas assez de volonté certainement. Je le regrette. Comme toujours dans ces moments de blues, mon esprit errait, il galopait ce grand fou, virevoltait, il m’impressionnait si seulement ma prose avait pu être aussi féérique, aussi supersonique. Traverser les époques, les saisons, en saisir la substance la plus juteuse.

Je rêvassais à l’Aston Martin de Nimier, il la conduisait ou pas ce jour maudit sur l’Autoroute de l’Ouest, et puis je revoyais Trintignant avec Gassman dans leur Lancia cabriolet du Fanfaron, c’était un 15 août, les rues de Rome désertes, l’éclat des années 60, leur joyeuse saleté, je me retrouvais alors projeté dans une chambre moite avec une héroïne de Tinto Brass, grasse et souple qui parlait d’une voix grave, le timbre sourd de Nicole Garcia, j’étais déjà ailleurs, qu’est-ce que je foutais au volant du break Volvo de Jean Rochefort dans le Cavaleur, l’autoradio diffusait « The Windmills of your mind » de Michel Legrand, à mes côtés, la Charlotte Rampling d’un Taxi mauve me souriait. Ça filait. Je m’étais assoupi devant un dossier de presse.

Quand soudain le soleil de janvier vint percuter mon écran par un de ces reflets torves qui vous sortent de votre torpeur. Dehors, les filles avaient enfilé leurs lodens. Désirables et perverses. Les terrasses chauffées s’étalaient d’aisance. Bruyantes et satisfaites. Comment résister plus longtemps à cet appel de la rue, au bitume craquant de la Nationale 7 ? « Viens mon garçon, sors de ce bureau, allez, remue-toi, plus vite, tes clients attendront, tes lecteurs, mais tu n’en as pas, tu fabules, allez, hop, hop, hop, toujours à te plaindre, génération de chouineurs, du nerf, non, pas d’excuses ! Tu sors maintenant ! » me disait ma mauvaise conscience qui a toujours été bonne conseillère. Je ne lui ai jamais rien refusé. Je suis descendu dans mon garage.

Là, au milieu de monospaces familiaux et de berlines à bas coût ou Bakou, ma Vespa noire, ma guêpe préférée, se pavanait. Solitaire. Solaire. Elle leur montrait à toutes ces affreuses que les courbes des années 50, ce galbe soyeux qui la recouvre d’un voile pudique, sont un puissant aphrodisiaque. Irrésistible comme le profil obuesque d’Anita Ekberg jaillissant de la Fontaine de Trevi. Quand les autres affreuses vantent leur fiabilité, leur économie d’usage, leur indigne rationalité, ma Vespa renvoie toutes ces vulgarités du langage d’un coup de kick rageur. Une musique douce, la mélodie deux temps de la Dolce Vita, ce son caverneux qui vous accompagne, qui rend la campagne plus belle, les filles plus aguicheuses et le monde moins dégueulasse. Clac, première enclenchée, une fumée d’adieu pour asphyxier cette prétentieuse industrie automobile qui affiche ses étoiles de crash-test comme un général de l’Armée rouge décorait naguère son plastron.

Tchao, la compagnie ! À moi la Nationale 7, toujours cet esprit vintage, arriéré qui me cause tant de soucis dans la vie quotidienne. La Nationale 7 parce que Trénet, parce qu’un ballet ininterrompu de 4CV, de Dauphine et de 404, parce que les grandes vacances, les Trente Glorieuses, les bouchons, les engueulades, les casse-croûtes, les stations essence, l’espoir retrouvé, les plages de la Méditerranée très loin en fin de parcours, les robes vichy et les tubes de Richard Anthony. Porte d’Italie direction Orly, Juvisy, Viry, Grigny, Evry…Ma Vespa grignote le pavé à un train de sénateur, cherche sa route, maudit cette banlieue décatie, et pourtant elle furette, elle insiste, il lui faudra plusieurs kilomètres pour atteindre Fontainebleau, elle n’est pas taillée pour rejoindre Menton. Elle se consolera avec Montargis, la Venise du Gâtinais, puis les bords de Loire, Cosne, Pouilly, etc… Trois heures de liberté, trois heures sans chef, sans objectif, sans croissance. Juste une tendre sérénade italienne dans les oreilles. La redécouverte d’une Nationale abandonnée, d’une France fantasmée. Qu’il est beau notre pays, qu’il est charmant, agaçant dans sa lente agonie.

Il est notre trésor admirable.

 

*Photo : miguel77.

Inrocks, roycos, même charlots ?

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Au siècle de la communication,  gare au raté, voire au breakdown – ainsi que l’avaient pronostiqué dès 1969 les camarades Jimmy Page, John Paul Jones et John Bonham, dans leur premier album – car les infortunes de la vérité sont légion.

Ainsi aux Inrocks, où l’on voit la grande menace brune partout, on était tout fier d’annoncer en exclusivité mondiale le 30 décembre – et donc de dénoncer – sur le site maison, une nouvelle collusion nauséabonde : figurez-vous que « Les 18 et 19 janvier prochain, les royalistes de l’Action Française organisent un grand colloque. Parmi les invités, on retrouve Roland Dumas, Elisabeth Lévy ou bien encore Paul-Marie Coûteaux. »

Il est vrai que les roycos avaient tiré les premiers puisque l’Action Française annonce sur son site la participation de notre cheffe à sa surboum du 18 janvier. Seul souci, nos amateurs de Bourbons hors d’âge ont enrôlé Elisabeth dans les galères de Sa Majesté sans jamais lui demander si elle était partante. L’exactitude, semble-t-il, n’est pas la politesse des royalistes. Ce qui n’excuse aucunement les féaux de Frédéric Bonnaud d’avoir pris pour argent comptant la camelote du Roy.

Amis des Inrocks, sachez qu’à mon avis, c’est pas gentil d’effrayer ses lecteurs avec des infos aussi terrifiantes en plein trêve des confiseurs. M’est avis que nombre d’abonnés du vigilant hebdo ont dû remplacer le champagne du réveillon par un cocktail lait chaud-Xanax, histoire de conjurer l’angoisse provoquée par une telle révélation. C’était d’autant moins la peine de terroriser le chaland qu’Elisabeth n’a pas plus envisagé de figurer au casting de ce colloque d’Action Française qu’à celui de la prochaine édition de The Voice. Un simple coup de fil à l’intéressée aurait suffi à dégonfler la baudruche. Mais peut-être le confrère craignait-il d’être contaminé. La patronne ayant remis les uns, les autres et surtout les faits à leur place par courrier, on imagine que les sites concernés ont déjà rétabli la banale vérité.

La France, fille du Soldat inconnu

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« Qui êtes-vous par rapport au général de Castelnau ? » Cette question si souvent posée vient ce jour-là d’un avocat corse rencontré au hasard d’une salle des pas perdus.

– « Son arrière-petit-fils, pourquoi ? »

– « Nous avons un autographe de votre bisaïeul dans ma famille», précise mon confrère. Son grand-père nommé Luciani, adjudant dans la 2e armée française en septembre 1914, assiste à l’hécatombe des officiers subalternes dans cette guerre si meurtrière de mouvement et se retrouve à commander une compagnie. Sa position, sous le déluge de feu de l’artillerie de campagne allemande, devient intenable. Il envoie une estafette porteuse d’un message écrit à ses supérieurs pour demander l’autorisation de se replier.[access capability= »lire_inedits »]

L’estafette revient et lui tend un papier sur lequel il lit : « Édouard de Curières de Castelnau, général commandant la deuxième armée, sait que Luciani tiendra. » Évidemment, Luciani a tenu.

C’est que la troupe sait, en ce début de la guerre, que le général de Castelnau a déjà perdu deux de ses fils au combat. De passage en inspection à l’état-major de la division, il a su trouver les mots.

Luciani, chanceux, de retour dans son village en 1919, a précieusement conservé ce message. Il l’a montré à ses enfants et à ses petits-enfants et leur a raconté cette histoire. En corse. Il y a tant d’histoires comme celle-là dans la mémoire des familles françaises. Des belles, des laides, des terribles. Il y a de la colère, du refus, de l’amertume, mais aujourd’hui encore, de l’exaltation et du patriotisme. Le souvenir d’un moment d’unité, la fierté du devoir accompli, accompagnés du chagrin. Celui de la perte des hommes, mais peut-être aussi celui d’une France que l’on sait disparue pour toujours. Finalement, on peut se demander si le peuple français, celui qui a fait irruption comme sujet de l’Histoire en 1789, celui qu’ont rêvé Michelet, Renan, Gambetta et Jaurès, n’a pas trouvé son expression complète et éphémère dans les premiers jours d’août 1914.

Ce ne fut pas l’enthousiasme pour une guerre « fraîche et joyeuse », légende stupide, mais un engagement grave et unanime. Défendre la patrie, si nécessaire mourir pour elle, mais aussi, à tort ou à raison, se sentir porteur d’une mission de défense d’une certaine civilisation. Et personne n’a manqué à l’appel. Des millions d’hommes, qui souvent ne parlaient pas la même langue, qui le breton, qui le basque, qui l’occitan, qui le corse, acceptèrent de partir et se retrouvèrent côte à côte sous le feu.

On parlait aussi arabe, wolof ou bambara dans les tranchées. « Ceux des colonies », dont Léon Blum, rejoignant curieusement Jules Ferry, dira qu’il était une « mission sacrée de la République » que de les civiliser. Ils remplissent aussi les cimetières.

Probablement plus contraints que les Français de souche, ils se battirent vaillamment et apprirent, dans cette épreuve, à voir la France autrement qu’à travers l’image donnée par les administrateurs coloniaux. En témoigne la stupéfaction des « indigènes » devant la défaite de 1940, vingt ans plus tard. Et le fait que l’Afrique prit très tôt et spontanément le parti de la « France libre ».

Sentant bien que Vichy n’était pas la France, celle qu’ils respectaient et sur laquelle ils comptaient. Celle qui pourtant les trahira, en menant d’absurdes et sanglantes guerres coloniales, leur refusant la liberté et la dignité qu’auraient dû valoir leur fidélité et leur sacrifice.

Pierre Nora a justement relevé le caractère désuet des textes écrits dans cet été 1914. Qui aujourd’hui est encore prêt à accepter ce sacrifice ? Relisons celui qui fut lu dans toutes les écoles de la République à la rentrée d’octobre 1914. Un autre monde, un monde disparu. Et pourtant, d’où vient cette émotion que l’on ressent en entendant aujourd’hui parler de ces grands-pères qu’on a connus, ces souvenirs racontés ou ces silences ? À l’évocation de ces veuves toujours de noir vêtues trente ou quarante ans plus tard ? D’où viennent ces tressaillements devant, dans chaque village, dans chaque bourg, ces monuments aux morts qui égrènent tous ces noms comme autant de tragédies ? Le pire étant de voir le même reproduit, cinq fois, six fois, parfois jusqu’à dix… Et toujours ce curieux mélange de chagrin et de fierté. La plupart des lieux de mémoire de la « Très Grande Guerre » furent les fruits d’initiatives populaires. C’est la société civile qui est à l’origine des cénotaphes, des monuments, des grands cimetières, des musées, jusqu’à l’installation du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe – l’État se contentant de créer les conditions juridiques de cet investissement.

Il est incontestable que les regards portés sur cette guerre sont divers, souvent contradictoires. On cite Anatole France : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels ! » D’autres parlent de l’Europe de Barroso qui nous aurait guéris de la guerre et d’autres encore, les souverainistes, disent de gros mots : nation, patrie, drapeau.

Mais tous portent en eux une part de cette mémoire. Arrêtons-nous brièvement sur la question des fusillés. Le chiffre de 750 est admis. Faible au regard du million et demi de tués. Parmi eux, des voyous, des déserteurs, mais aussi des innocents. Depuis cent ans, le combat n’a pas visé à les excuser, mais à les réhabiliter, à les « réintégrer à la mémoire nationale » comme le disait Lionel Jospin. Parce qu’au-delà de la mort, le pire était d’en avoir été exclu.

C’est la raison pour laquelle le Président de la République, dans son discours de lancement des cérémonies du centième anniversaire, a été assez peu inspiré. Un opportunisme déplacé l’a amené à mettre l’accent sur les 750 fusillés, oubliant de s’adresser, au travers de leurs descendants, aux millions de soldats qui, à la demande de la République, allèrent se faire tuer, se faire blesser et, dans le meilleur des cas, perdre jeunesse et illusions. Ils méritaient mieux.

Alors oui, le peuple français ne s’est jamais remis de cette guerre. Mais de quoi n’a-t-il pas fait le deuil ? Peut-être de deux choses. Tout d’abord de la mort et de la souffrance. Cette blessure-là ne s’est jamais refermée et ne se refermera jamais, même si elle finira par s’estomper. Mais confusément, les Français ressentent une autre perte. Celle d’une France probablement rêvée, à la fois rurale et républicaine. Porteuse d’une Révolution qui avait lancé un message au monde et qui, dans l’accouchement brutal de la révolution industrielle, sut garder son unité. La lutte des classes y fut, certes, parfois sévère, mais chacun, dans l’expression de ses positions, se voulait le meilleur Français.

Voilà un pays hétérogène, véritable carrefour géographique, rassemblant des ethnies, des populations d’origines, de cultures, de langues, de religions et d’opinions différentes, qui produit un peuple à l’unicité incontestable et qui se lèvera comme un seul homme avec gravité et détermination au début du mois d’août 1914. Pour la dernière fois ?

Cette France, c’est celle de de Gaulle et de Péguy. Qui récapitulaient Clovis et Valmy, Jeanne d’Arc et la République. De Gaulle la portera seul à bout de bras, retardant la sortie de l’Histoire. Péguy fut « tué à l’ennemi » le 5 septembre 1914. La veille du jour où « un million de Français, dans une gigantesque et victorieuse volte-face, ouvriront les portes de l’enfer d’une guerre sans fin », écrit Michel Laval[1.Tué à l’ennemi. La dernière guerre de Charles Peguy, de Michel Laval, (Calmann-Levy)] qui poursuit : « Demain, dans l’aube livide qui se lèvera sur “l’ancienne France” engloutie, un autre temps va commencer, “un autre âge, un autre monde”, l’âge du “mal universel humain”, de la “barbarie universelle” dont Péguy avait prédit l’avènement. »

La vraie blessure n’est-elle pas celle-là ? L’impossible deuil de cette France disparue ? [/access]

*Photo: Soleil.

Adieu-vat Villers-Cotterêts ?

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langues regionales nation

langues regionales nation

Il y a quelques semaines, la signature du Pacte d’avenir pour la Bretagne par Jean-Marc Ayrault fut entourée de nombreux errements. Son engagement en faveur de la charte européenne des langues régionales et minoritaires n’en est pas le moindre, en ce qu’il porte atteinte au statut de la langue française, ciment de notre République une et indivisible.

En amont de son déplacement à Rennes le 13 décembre, il n’avait pas échappé au Premier ministre que les cohortes de manifestants bretons réunis à Carhaix ou à Quimper contre la politique fiscale du gouvernement comptaient leur lot de manifestants autonomistes voire indépendantistes bretons dont les revendications en faveur de l’autonomie de la Bretagne, et du breton comme lingua franca locale, dissonaient du reste. Ayrault a donc décidé de faire d’une pierre deux coups : signer le « Pacte d’avenir » pour répondre aux revendications majoritaires en matière d’économie locale, et annoncer la remise à l’ordre du jour de la ratification de la charte européenne des langues régionales et minoritaires, pour flatter les réclamations minoritaires en matière d’autonomisme régional. Ce texte, signé par M. Jospin au nom du gouvernement français en 1999, n’a en effet jamais été ratifié, du fait de son incompatibilité avec plusieurs points fondamentaux de la Constitution.

Rappelons que cette charte a pour objectif de contraindre les États qui la ratifient à reconnaître les communautés linguistiques minoritaires en leur sein et à leur accorder des droits, notamment celui, consacré aux articles 9 et 10 du texte, de pratiquer leur langue dans leurs relations avec toute autorité publique. Elle entre ainsi en contradiction, comme l’avait initialement souligné le Conseil constitutionnel dans sa décision du 15 juin 1999, avec l’article 1er de la Constitution française, qui dispose que « la France est une République indivisible », l’article 2 susmentionné, et le principe constitutionnel d’unicité du peuple français, rappelé à maintes reprises au sujet de la Corse ou de la Nouvelle-Calédonie. Par sa position constante sur le sujet, le Conseil d’État a, quant à lui, plusieurs fois été amené à souligner l’incompatibilité de cette charte avec notre droit. S’il avait déjà assuré la prévalence du français en matière administrative en rejetant en 1985 la recevabilité d’une requête déposée en breton (arrêt du 22 novembre 1985, « Quillevère »), le Conseil d’État s’est depuis clairement exprimé, par les avis du 24 septembre 1996 et du 5 mars 2013 notamment, sur la contradiction qui émergerait entre les droits différenciés que consacrerait l’application de la charte, et l’égalité républicaine des citoyens en droits. La ratification de ce texte n’est donc ni envisageable sans modification substantielle de notre Constitution, ni souhaitable au vu du coup fatal qu’elle porterait au pilier républicain qu’est l’unité du peuple français.

Qu’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit pas ici de faire l’apologie d’un jacobinisme robespierriste pour lequel aucune tête (et aucune langue) ne devrait dépasser. Au contraire. Les langues régionales sont  les emblèmes d’une mosaïque de sociétés locales unies au fil des siècles dans un projet national commun qui s’en nourrit. Elles font partie d’un patrimoine culturel riche qui fait la beauté de notre pays, consacré à l’article 75-1 de la Constitution, qu’il faut préserver. Mais si l’unité linguistique de la France s’est accomplie, c’est grâce à des initiatives unificatrices telles que l’ordonnance royale de Villers-Cotterêts, signée en 1539 par François Ier. Par souci d’assurer l’égalité entre les sujets dans leur relation avec le pouvoir, elle prévoit pour la première fois que la seule et unique langue du droit, de l’administration et de la justice en France est le français.

Il s’agit donc aujourd’hui de savoir comment perpétuer cette suprématie, tout en évitant la disparition des langues régionales, qui serait un appauvrissement irréversible du patrimoine national. Mais leur protection ne passe pas par la charte européenne, pour au moins deux raisons. Premièrement, il appartient seul au gouvernement français, et non au Conseil de l’Europe, de prendre ou non l’initiative d’assouplir les mécanismes du monolinguisme en France et de mettre en place cette politique de protection des langues régionales, en généralisant par exemple leur apprentissage facultatif à l’école. La seconde raison est que la charte, dans ses objectifs, consacre de nouveaux droits-créances collectifs par lesquels n’importe quelle communauté ethno-linguistique peut revendiquer des services et des prestations dans sa langue minoritaire, ce qui  marquerait ni plus ni moins que la fin de la République une et indivisible telle que nous la connaissons, née de haute lutte des divisions du passé. 

L’adoption de l’article 75-1 mentionné plus haut avait été âprement discutée au Parlement. Bien que de nature purement déclarative, cet article fut dénoncé à l’époque comme une volonté de faire entrer par la fenêtre la perspective d’une ratification de la charte européenne, en contournant la porte décidément bien fermée de l’article 2. Mais le juge constitutionnel a établi le 20 mai 2011, à la faveur d’une question prioritaire de constitutionnalité, que cet article 75-1 n’institue ni un droit ni une liberté que la Constitution garantirait. Il est donc désormais clair au niveau constitutionnel que si les langues régionales sont reconnues dans leur intérêt culturel, elles ne sauraient en aucun cas supplanter localement le français.

Ainsi, en dépit de l’engagement 56 du programme présidentiel de François Hollande, et de la promesse de M. Ayrault d’inscrire à l’ordre du jour prioritaire de l’Assemblée nationale l’examen de la proposition de loi constitutionnelle portant ratification de la charte, on peut penser que cette entreprise ne rencontrera pas l’appui nécessaire à son approbation par une majorité des trois cinquièmes du Parlement réuni en Congrès ou par un vote positif des Français. On déplorera donc que le Premier ministre, par opportunisme et/ou idéologie, porte sciemment atteinte au cœur du modèle républicain avec cette annonce ne visant qu’à lui attirer les faveurs électorales de quelques factions à l’approche des élections locales.

*Photo : MAISONNEUVE/SIPA. 00422602_000006.

Lit de justice

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À la fin de l’année dernière, la Cour d’appel de Paris a rendu un jugement qui ne laisse pas d’étonner. Alors que le TGI avait ordonné la suppression de passages d’un livre, attentatoires à la vie privée de deux personnalités politiques, elle a confirmé cette suppression, mais au bénéfice de l’un des deux plaignants seulement, celui dont la notoriété « ne dépasse pas le cadre régional ». En l’occurrence, comme les deux plaignants vivaient ensemble, le plus connu des deux ne sera pas finalement pas outé par l’ouvrage. Mais que le juge décide que la vie privée doit être protégée à proportion inverse de la notoriété constitue une innovation juridique pour le moins décoiffante.

Ainsi, si vous ne passez que sur France 3 régions, vous ne risquez pas grand chose, a priori. S’il vous arrive de passer sur iTélé ou BFMTV, il est fort possible qu’on vous demande si vous avez trompé votre femme (mari). Si vous avez une notoriété telle que vous voilà invité à « Des paroles et des actes » sur France 2, Nathalie Saint-Cricq pourrait très bien vous amener à vous expliquer sur la panne sexuelle dont vous fûtes victime la veille.

Outre cette hallucinante jurisprudence, on notera que c’est évidemment le juge qui décidera en fin de compte qui est notoire et qui ne l’est pas ; cette décision étend encore, mine de rien, son domaine d’intervention. C’est bien commode. Car on aurait eu vite fait d’en conclure que la vie privée d’un magistrat à la cour d’appel mérite moins la protection que celle d’un juge de tribunal d’instance.

Les néocons, ça ose tout…

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point zemmour polony

point zemmour polony
« Néo », moi ? Jamais !

Jeudi 28 novembre

Donc le dossier consacré par Le Point aux « néocons » sucite l’ire de mon ami David Desgouilles, indigné par un tel confusionnisme intellectuel. De fait, l’expression semble particulière- ment mal choisie : même et surtout assortie de la mention « à la française », elle fait référence à un courant de pensée américain qui n’a rien à voir avec la « nébuleuse» décrite par l’hebdo – sauf que pour l’essentiel, c’est le contraire.[access capability= »lire_inedits »]

Le journal de FOG a d’ailleurs l’honnêteté de reconnaître lui-même le caractère controuvé de cette filiation – même si c’est dans un mini-encadré tout entortillé, perdu au milieu d’un épais dossier.

Remets-toi, cher David, d’une alarme si chaude ! Un tel embrouillamini ne peut être que volontaire. Ce taquin de Giesbert aura choisi ce titre tout exprès pour son ambiguïté, résumant ainsi au passage ce qu’il pense de ses adversaires… « Néo » peut-être, mais cons à coup sûr, ces fêlés de tous bords qui s’accrochent encore à la France, cette branche morte – au risque d’aggraver la dette et de « laisser filer les déficits »…

De toute façon, pour la plupart des lecteurs, la référence américaine est aussi inconnue que le concept est flou. J’en veux pour preuve le didactisme de cette « une » : le (gros) mot y est encadré d’un avenant programmatique (« Ils détestent l’Europe, le libéralisme et la mondialisation ») et de deux sous-titres explicatifs sur ces « nouveaux conservateurs » et leur « idéologie du repli ». À l’usage des mal-comprenants, l’ensemble est même illustré par une photo de plage représentant, à côté d’un seau et d’une pelle, un magnifique château de sable surmonté du drapeau tricolore – avant qu’il ne soit recouvert par l’inéluctable vague…

On ne saurait mieux le suggérer d’emblée : ces néocons-là n’ont pas besoin de guillemets ! Ce sont au mieux de grands enfants, sinon des attardés, voire des fous dangereux…

Propagande sparkiste

Mercredi 4 décembre

Ce soir, comme prévu, je suis allé voir Sparks à l’Alhambra ; mais malgré mes recommandations (cf. n° 7), je ne vous y ai pas vus ! Heureusement, c’est la cheffe en personne qui a sauvé l’honneur de Causeur. Non seulement elle y était, mais elle n’en est pas revenue : « Mon meilleur concert depuis vingt-cinq ans ! » s’est-elle exclamée à la sortie. Aussitôt, j’ai imaginé la jeune Élisabeth en perf ’, en plein headbanging dans la fosse devant Black Sabbath…

Toujours est-il que, ce soir, son émotion fut partagée par les sparksistes néophytes de la bande à Jalons – avant qu’une cellule d’aide psychologique ne se mette en place dans le bar d’à côté. Même moi, en tant que fan, j’ai redécouvert à cette occasion plusieurs chansons, à commencer par le tube métaphysique Those mysteries :

« Why is there you ? Why is there me ?

Why does my mother kiss my father

occasionnally ?

And why is there France ? And why is

there Spain ?

And why am I here and why is there

rain ? […] »

Rien que des « vraies questions », comme on dit aujourd’hui.

Le Point avait raison !

Jeudi  5 décembre

Après relecture, vois-tu David, tout ça n’est pas si grave ! Là où tu as raison à coup sûr, c’est que Franz s’est payé notre tête. Et alors ? Nos idées lui paraissent chimé- riques, et inversement. On est toujours l’utopiste de quelqu’un, comme dirait Gaspard Proust : « Mais chut, attention, Bambi traverse la salle… »

Et puis, tout revers a sa médaille : avec sa malignité légendaire, ce petit diable porte pierre ! Même à coups d’ironie manichéenne, son dossier a le mérite de poser dans les bons termes un débat essentiel : Sommes-nous encore en France, ou déjà dans l’after dont il rêve ?

Honneur à FOG qui, au moins, met les choses au clair. L’alternative à l’« idéologie du repli » ici décortiquée par ses services, c’est bel et bien l’« ouverture » au libéralisme euro-mondialiste, en attendant d’être galactique.

Sur cet avenir radieux, le lecteur n’apprendra d’ailleurs rien de précis, qu’il est obligatoire. Mais bon, personne n’est forcé d’y croire et, face aux enjeux d’aujourd’hui, ce clivage est quand même plus pertinent que l’antique berceuse gauche- droite qu’on nous chante encore pour nous endormir.

Accessoirement, ça change de ces procès en sorcellerie saisonniers contre les « nouveaux réacs » et autres « néofachos » qui sont devenus les marronniers de la bonne presse, Obs en tête.

Là au moins, toi et moi, David, on n’est que des cons parmi d’autres, ce qui constitue en soi un progrès dialectique. Dans cette rafle ludique où, par la grâce de FOG, nous voilà embarqués, se côtoient également Dupont-Aignan, Montebourg et Zemmour, Régis Debray et Patrick Buisson, Marine Le Pen et même Yves Cochet. À part ce dernier[1. Qui doit aussi être le premier à se demander ce qu’il fout là….] , Giesbert a raison : chacun à sa façon, tous ces gens-là ont en commun de refuser gaulliennement la fatalité du « déclin français », pourtant inéluctable comme son nom l’indique.

Même Todd est épinglé pour son impardonnable phrase, proférée dans « Mots Croisés » en janvier 2013 et qui lui vaut un inter de la taille d’une huître pied-de-cheval : « Marine Le Pen ne dit que des choses économiquement vraisemblables », avait-il osé en présence de l’intéressée – non sans prendre ses distances par ailleurs, à commencer par un iloiement peu courant sur les plateaux télé.

Un peu partout, on lui reproche cette saillie, ce qui ne l’empêchera pas d’en remettre une couche dans la même émission en décembre face, entre autres, à Philippot. Après avoir protesté de sa bonne foi antifasciste – que nul par ailleurs n’ose mettre ouvertement en doute – Emmanuel tient sur l’Europe et l’euro des propos convergents avec ceux de Florian. Quatre mains, deux pianos, mais une seule partition : l’Europe des nations !

« Les mêmes économistes hostiles à l’euro inspirent de l’extrême gauche à l’extrême droite », s’alarme Le Point. Le pire, c’est que ce rapprochement contre nature se fait sur la base d’un recroquevillement frileux, et illusoire en plus.

Bien sûr, on comprend que ce retour de la momie « néodéroulédienne » puisse inquiéter, surtout du côté de chez FOG, ce James Bond de la pensée pour qui déjà « le monde ne suffit pas ». Mais ne soyons pas trop pressés non plus… Sans doute ne s’agit-il là que d’un hoquet de l’Histoire – voire carrément d’une ruse de la Raison.

L’adaptation des esprits aux charmes du Nouvel Ordre mondial doit se faire à son rythme, comme toute évolution, demandez à Darwin ! Même avant le Français, déjà, le futur être humain avait mis longtemps à perdre complètement sa queue.

Où y’a de la gégène

Vendredi 6 décembre

« Mort de Paul Aussaresses, tortionnaire en Algérie », titrait en une Le Monde d’hier soir. Résumer ainsi, plus d’un demi-siècle après les faits, quatre-vingt-quinze ans de vie dont trente-cinq en tant qu’officier au service de la France, c’est un peu léger. Et pourquoi pas « Mort de Mandela, meneur de la branche armée de l’ANC » ?

Auparavant, personne n’avait songé à rien reprocher à l’oncle Paul. Engagé à 25 ans dans les services spéciaux de la France libre, il avait fait ce que l’on appelait alors une « guerre exemplaire ». Et même quand, quinze ans plus tard, il avait participé à la bataille d’Alger sous les ordres de Massu, personne n’avait moufté.

« On ne savait pas », direz- vous. Allons donc ! Aussaresses était toujours dans le « renseignement », et nul n’ignore ce que cette litote veut dire, depuis les brodequins médiévaux jusqu’à Guantanamo. Un peu comme pour le cancer de Mitterrand : dans les « milieux autorisés », tout le monde était au courant depuis longtemps, mais personne ne s’est risqué à le dire publiquement du vivant du président. Même après sa mort, le livre du Dr Gubler sera interdit, et son auteur déchu de la Légion d’honneur et du Mérite.

Quelle mouche a donc piqué Aussaresses de rouvrir ce vieux dossier ? Pour que tout le monde lui tourne le dos, il aura suffi qu’il « parle » à son tour… Et il n’avait même pas l’excuse d’avoir été torturé !

Début de gâtisme, alors ? Toujours est-il qu’en novembre 2000, ce vieillard, à la retraite depuis vingt-deux ans déjà, a jugé utile d’aller se confier au Monde, avant de publier l’année suivante un bouquin étayant ses dires.

La sanction n’a pas tardé : « Horrifié par ces révélations », le sous-lieutenant Chirac lui a confisqué sa Légion d’honneur, tandis que la justice saisissait le livre et poursuivait l’auteur pour « apologie de crimes de guerre ».

Le Monde, encore tout fier de son « scoop » d’il y a treize ans, est le seul journal à consacrer une pleine page à la disparition du général. Et de nous révéler que, jusqu’à sa mort, Paul Aussaresses n’aura pas compris ce qui lui était arrivé : « On me condamne non pas pour ce que j’ai fait, mais pour ce que j’ai dit », se plaignait-il comme d’une injustice… Pour être tortionnaire, on n’en est pas moins naïf !

Êtes-vous plutôt Charles de Gaulle ou Eric Besson ?

Lundi 9 décembre

Plus j’y pense, plus je trouve heuristique[2. Au sens de Bruno Maillé, avec ou sans « h ».]  le clivage d’avenir suggéré par FOG : souverainistes attardés contre libéraux mondialistes, « néocons » contre « pensée zéro », selon l’heureuse expression d’Emmanuel Todd.

Ça vaudra toujours mieux que la cadence droite-gauche au rythme de laquelle on nous fait marcher. À titre personnel, comme tous les gens de droite, ce clivage m’a toujours gonflé ; plus précisément depuis que j’ai appris que, volens nolens, « j’en étais ».

Mais le problème dépasse largement ma personne, modeste ou pas. Si notre classe politique s’accroche à une classification qui ne rend plus compte de grand-chose, c’est par instinct de survie. Après tout, elle en est issue et, comme dit le proverbe, « On sait ce qu’on perd mais on sait pas ce qu’on trouve… ».

Imaginez un instant une recomposition du paysage politique français selon les fantasmes du Point : ouverts contre « repliés », passéistes contre futurologues, tricolores contre citoyens du monde… Dans l’état actuel de l’esprit public, qui serait sûr d’être réélu – et a fortiori élu ? Sans compter que tout ça chamboulerait le régime des partis, pardon, la « démocratie représentative », au risque de nous ramener aux heures les plus noires du césarisme gaullien.

Par bonheur, pour l’instant, ce cauchemar nous est épargné : il ne hante que le cerveau de FOG. N’empêche que la vigilance reste de mise, dans un climat de désarroi propice à l’autoproclamation de n’importe quel « homme providentiel » à la de Gaulle, « duce, führer, caudillo, conducator, guide[3. François Mitterrand, Le Coup d’État permanent (1964).] ».

Songez seulement qu’à la place de Chirac en 2005, après l’échec du référendum sur le traité constitutionnel européen, un démagogue de cette trempe n’aurait pas hésité à démissionner, au lieu de passer par la fenêtre parlementaire comme tout le monde ! Comment gouverner dans ces conditions, je vous le demande ?

Pourtant, gouverner ce pays aujourd’hui, c’est quand même plus simple qu’avant. Plus question de « choisir », comme disait Mendès France, puisque de toute façon nous n’avons plus le choix. Il s’agit juste d’occuper la place et, en échange, de faire le job.

La course au pouvoir, c’est-à-dire à ses apparences, reste l’unique motivation des canards décapités qui, par ailleurs, font mine de nous gouverner. N’était cette déplorable mutilation, notre classe politique pourrait même caqueter en chœur : « Nous sommes tous des Éric Besson », tant il avait vu juste : à quoi bon se prendre la tête (de mort) ? Être ou ne pas être aux affaires, telle est la seule question.

Pour la « droite » à vrai dire, pas de changement : son étêtage date du jour même où elle s’est laissée ainsi baptiser par sa marraine la « gauche[4. À l’occasion du vote sur le droit de veto du roi (Louis XVI, pas Louis XIV).] ». Non, le plus grave, c’est que celle-ci, à son tour, a fini par perdre le nord en passant par l’est.

Mélenchon lui-même ne fait plus peur à personne, en dehors du PC[5. Parti communiste français (vieilli).]. Désormais, l’euro-mondialisme capitaliste « n’est plus une option », comme disent nos amis anglais ; plutôt « une offre qu’on ne peut pas refuser », comme disait Don Vito. Jusqu’à preuve du contraire, c’est ça ou rien, ou Pyongyang. D’où les affres où se débat, entre autres idéalistes, notre camarade Jérôme Leroy. Heureusement pour lui, il est aussi romancier.

Mandela : déjà le révisionnisme !

Dimanche 15 décembre

Obsèques de Mandela. L’occasion pour France Info de refaire une dernière fois (?) le contresens favori des médias sur « l’infatigable militant de l’apartheid ». Vingt-sept ans de prison pour ça !

Valls avec Taubira

Mercredi 18 décembre

Décidément, elle me trotte dans la tête, depuis le dossier du Point, cette audacieuse parabole sur les canards décapités. Entre colverts et colrouges, on ne se vole plus guère dans les plumes – et encore, face caméras – que sur les sujets « sociétaux ». Essentiels bien sûr, mais qui ne mangent pas de pain.

Faute d’archives sous la main, je ne remonterai pas jusqu’à Sarkozy (premier mandat). Mais pourquoi croyez-vous donc que, parmi ses « 60 engagements pour la France », Hollande ait consacré sa première année à nous distraire avec le « mariage pour tous » (engagement n° 31) ? Facile ! Ça rassemble à gauche, et ça coûte quand même moins cher que de s’en prendre à la « phynance », comme disait le roi Ubu.

Accéder au pouvoir est une chose ; s’y maintenir en est une autre. Surtout quand, faute de souveraineté, on a perdu toute marge de manœuvre.

Ce n’est quand même pas un hasard si nos ministres les plus fameux, et les plus populaires, sont Valls et Taubira. À eux deux, ils ont habilement réussi à déplacer le débat sur le plan sociétal, jusqu’à reconstituer au sein même du gouvernement un petit théâtre droite-gauche propre à amuser la galerie. À l’affiche, une délicieuse opérette : Valls avec Taubira, ou Le progrès dans l’ordre. Un triomphe mérité !

Vous me direz : jusqu’à présent, le Président n’en a guère profité… Mais où en serait-il sans eux, le pauvre, seul face à son « adversaire » sans nom et sans visage : l’impopularité ?

Tout le désarroi du social-libéralisme tient dans le drame personnel de Moscovici, ce « mal-aimé » des sondages qui, avouons-le, n’a pas non plus un métier facile : dénoncer le « ras-le- bol fiscal » quand on est soi-même inspecteur en chef des impôts, j’aimerais vous y voir !

C’est le pape final…

Dimanche 22 décembre

François traité de « marxiste » par les néocons américains, les vrais ! J’avais prévu de vous raconter en détail cette croustillante affaire, mais on me fait signe en régie que l’espace qui m’était imparti est écoulé. OK ! Si c’est comme ça, la prochaine fois je ne causerai que religion. Ce sera toujours mon moi, après tout ! [/access]