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Jimmy Page revient !

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Philippe Manœuvre est vraiment un chic type. Non seulement tous ceux qu’ont bossé avec lui le disent -ronchons compris- mais en plus, il rend service aux amis dans le besoin sans même le savoir .

Par exemple quand votre serviteur est coincé entre les impératifs du bouclage du mag de novembre et l’envie de parler de la fabuleuse autobio de Jimmy Page que vient de publier Ring, Manœuvre vous fournit, dans sa préface, tous les éléments factuels de l’actuel Zeppelin revival : « La remasterisation 2014 des albums de Led Zeppelin a été l’occasion d’un vrai tir de barrage, une campagne promotionnelle à l’ancienne, avec des écoutes aux studios Olympics de Londres, à l’Olympia de Paris, à Tokyo et New York. Prévisible résultat : les trois premières rééditions de Led Zeppelin sont classées dans les dix meilleures ventes du top album de juin 2014. »

On ne va pas chipoter en arguant qu’on aurait pu se dispenser de rééditer Houses of the Holy, qui est au Zep ce que Goat’s Head est aux Stones (les rockers, comprendront, les autres n’ont qu’a réécouter Céline Dion ou Genesis).

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Non, on va pas chipoter, on va juste vous signaler deux méchants bonus tracks : ce soir sur RTL, l’immense Georges Lang recevra Jimmy dans une Nocturne exceptionnelle, à minuit.  Et il se pourrait fort que le même Jimmy soit ce soir dans la première partie du Grand Journal. On n’ose espérer que Yann Barthès en profitera pour voir à quoi ressemble un mec vraiment bien habillé.

Enfin pour que le bonheur des Zeppelinophiles soit complet, Ring a confié à Eudeline le soin de présenter un petit teaser vidéo. Que demande le peuple ? Du rock, ça va de soi !

Faux con, Pellerin?

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fleur pellerin modiano

Mme Pellerin essuie un feu nourri de tous calibres depuis qu’elle est tombée à l’examen Modiano.

Reconnaissons-lui tout de même deux vertus:

1) La franchise. Une autre se serait débrouillée pour lâcher un titre de roman, évidemment non lu, préparé par son staff. Or la non-lecture des livres est plus fréquente que la lecture selon une enquête dont j’ai jadis retenu les chiffres: 20% seulement des livres achetés sont effectivement lus de la première à la dernière page. Mme Pellerin, qui avoue ne rien lire depuis deux ans (et avant, que faisait-elle?), se situe donc donc dans le pool le plus représentatif des consommateurs de livres français. Et puis, elle ne fait que revendiquer tout haut ce que l’élite politique actuelle pratique tout bas: RIEN. Car la lecture de dépêches AFP et de rapports abscons, dans sa position, équivaut à jouer à Angry Birds sur son smartphone pour tuer le temps.

2) L’esprit d’avant-garde. Pourquoi une ministre de la culture devrait-elle absolument lire alors qu’un(e) ministre de la Défense peut se passer de toute connaissance du maniement des armes, de la pensée de Clausewitz ou du goût de la tambouille? Extrapolons: que demain le ministre des finances avoue qu’il ignore ce qu’est un taux d’intérêt, que le ministre de l’intérieur ne puisse évaluer le nombre des immigrés clandestins, que la ministre de l’environnement exhibe son Hummer V8, que le ministre de l’éducation nationale doive sortir sa calculatrice pour calculer 8×8… On sourit, on rit… et puis l’on se dit que l’impensable est de moins en moins improbable. La précédente occupante du poste de Mme Pellerin (ministère de la Culture, donc, rappelons-le!), Aurélie Filippetti, nous avait déjà ébahis par ses audaces vis-à-vis de l’orthographe française. Et puis, l’Etat français n’a-t-il pas à sa tête un président qui étale quotidiennement son incapacité à présider quoi que ce soit, à commencer par sa vie privée? Si le chef de l’Etat ne cheffe pas, pourquoi sa ministre de la culture se cultiverait-elle?

Le cas Pellerin révolte manifestement davantage que les cas de corruption rutilante qu’on découvre au jour le jour. C’est qu’il est, on le sent confusément, prototypique et peut-être fatidique. Comme le font souvent les systèmes vermoulus, celui dont Mme Pellerin est l’emblème pourrait s’écrouler à partir d’un détail ornemental, comme quand la chute d’une gargouille annonce l’effondrement de la basilique.7

*Photo : LAURENT BENHAMOU/SIPA. 00696007_000070.

Hollande envoie Moscovici à Bruxelles

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moscovici fn doubs

Samedi, nous serons le 1er novembre, date de l’entrée en fonction de la Commission Juncker à Bruxelles. Parmi les commissaires, un certain Pierre Moscovici, candidat controversé du gouvernement français et préféré à Elisabeth Guigou par François Hollande. D’une certaine manière, l’ex-ministre des finances est fait pour le boulot. Cet archétype du technocrate devait en rêver gamin. Mais, en attendant, il ne déteste pas participer aux magouilles politiciennes les plus crasses. Qu’on en juge. Lors de son départ du gouvernement, le député qu’il redevenait s’était vu confier le 5 mai 2014 une mission « sur la contribution des politiques européennes à la croissance et à l’emploi ainsi que sur la manière dont les agents économiques peuvent s’approprier ces politiques ». La manœuvre était claire. Cette mission, si elle se poursuivait au-delà de six mois, permettait à son suppléant de prendre sa place au Palais-Bourbon et évitait ainsi la tenue d’une élection partielle dans la quatrième circonscription du Doubs. À l’époque, François Hollande pensait déjà à lui, même s’il hésitait encore avec Guigou, pour intégrer la Commission, laquelle devait entrer en fonction un peu plus tard que le 1er novembre. Ainsi, la mission renouvelée au-delà du 5 novembre, Pierre Moscovici n’avait plus besoin de démissionner de son mandat de député. Le problème c’est que la Commission entre en fonction samedi et qu’en bonne logique, le nouveau commissaire doit donc présenter sa démission de l’Assemblée nationale.

Sauf que le gouvernement ne l’entend visiblement pas de cette oreille. Il veut éviter une élection partielle que le PS a toutes les chances de perdre –au profit du FN ou de l’UMP. Si c’était le cas, le PS n’aurait plus 289 mais 288 sièges. Il n’aurait plus de majorité absolue à lui seul au Palais-Bourbon. Trois fois, des confrères ont interrogé Pierre Moscovici à ce sujet. Le 23 octobre sur France Info, dimanche au Grand Jury RTL-Le Figaro puis mardi midi sur Europe 1. La première fois, il a expliqué qu’« il y [avait] des éclaircissements juridiques à apporter à cette question [qu’il n’était] pas en mesure [lui-même] de préciser ici ce matin ». La seconde, il ne savait pas, il n’avait aucune certitude sur le fait de savoir s’il y aurait une élection ou pas. Même refrain la troisième fois. En revanche, de notre côté, il y a une véritable certitude. Pierre Moscovici se moque du monde. Comment peut-il expliquer sur toutes les ondes qu’il ne sait pas à quelle date sa propre démission sera effective ? Comment peut-il laisser croire qu’un doute juridique subsiste à propos de son obligation de démissionner ?

Ce qui se passe en coulisses, c’est donc une tentative de report de l’entrée en fonction d’un commissaire européen afin d’éviter la tenue d’une élection législative partielle dans un pays membre. Le gouvernement français ne négocie pas seulement son budget avec la Commission européenne, il mendie aussi une dérogation pour l’entrée en fonction de Pierre Moscovici. Ceci porte un nom : cela s’appelle une magouille. Une magouille pour éviter au parti au pouvoir d’affronter le suffrage universel. En d’autres temps, le scandale aurait été retentissant. On parlerait d’une « affaire Moscovici ». Peut-être la Commission européenne se résoudra-t-elle finalement à expliquer au gouvernement français qu’elle n’est pas là pour permettre aux gouvernements nationaux de contourner leurs propres constitutions ? Peut-être expliquera-t-elle qu’elle n’a pas à interférer dans les affaires intérieures d’un Etat, même sur la prière expresse dudit Etat ? Quoi ? J’ai dit une connerie ?

Les Femen et Hollande

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De nouveau, les militantes seins nues des Femen ont réussi leur coup de com’. Cette fois-ci, c’est François Hollande lui-même qui a été pris au piège. Le président de la République, qui devait s’exprimer dans un point presse sur la mort du militant écolo Rémi Fraisse, a été surpris par deux Femen qui l’ont interpellé sur le procès pour exhibitionnisme visant deux de leurs camarades. François Hollande s’en est tirée avec un « Je vous ai comprises » gaullien. Au cas où les militantes féministes ne connaîtraient pas l’histoire du fondateur de la Ve République, rappelons que le sens exact de la phrase est « Je vous ai, certes, entendue mais je vais faire exactement comme je veux ».

Mais laissons là les cours d’histoire. Très vite, la presse s’est – légitimement – interrogée sur un éventuel dysfonctionnement du GSPR (Groupe de sécurité de la présidence de la République), l’unité mi-police nationale mi-gendarmerie dont la mission principale est d’assurer la protection « personnelle et immédiate » du président de la République française. En revanche, personne n’a encore mis en cause la ruse qu’ont utilisée les Femen pour flouer les fonctionnaires chargés de la protection du chef de l’Etat et des armées. Probablement renseigné par un média convoqué à l’Elysée, l’une d’entre elles s’est fait passer pour une étudiante en journalisme pour obtenir le droit de participer à la conférence de presse d’aujourd’hui.

Ceux qui ont la mémoire longue (ou qui travaillent pour le GSPR) se souviennent que le Commandant Massoud, le chef afghan qui se battait contre les Talibans, a été assassiné le 9 septembre 2011, 48 heures à peine avant l’attaque contre les tours jumelles de New York par un commando de faux journalistes tuniso-belges. Sans aller aussi loin dans la comparaison, on peut s’étonner de la mansuétude des médias à l’égard des Femen. Il est plus que probable que les journalistes en paient bientôt le prix par un renforcement de la sécurité de l’Elysée et un accès plus difficile au chef de l’Etat. Bref, ils auront encore plus de mal à exercer leur métier. Les mauvaises langues diront que si aucun journaliste ne remet en cause le bien-fondé de ce procédé, c’est parce que notre profession juge la cause bonne et préfère ne pas y regarder de trop près…

«Fleur» de culture

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Nous sommes les seuls à avoir un ministre de la Culture. C’est une fonction de régie qui n’existe pas ailleurs. Ça a commencé avec André Malraux. Aujourd’hui, c’est Fleur Pellerin. Heu… Qui ça ?

Allons, allons, Brighelli, ne fais pas ta mauvaise tête et la fine bouche. Tu défends bec et ongles les classes prépas et les grandes écoles, elle en est un pur produit. Même si l’IPESUP est une prépa privée, elle a intégré successivement l’ESSEC, Sciences PO puis ENA, avec un rang de sortie assez bon pour intégrer immédiatement la Cour des Comptes.
Ah oui, les comptes… Ne serait-ce pas tout ce qu’elle connaît ?
Mais non ! N’a-t-elle pas été « plume » de Jospin en 2002 (le mot m’insupporte, il me rappelle systématiquement la tendre exploration de l’hémisphère sud) ? Elle doit savoir des choses… D’ailleurs, elle a fait partie de la 3ème Chambre de la Cour des comptes, qui s’occupe d’éducation, de recherche et de culture — du point de vue financier.
En tout cas, elle n’a jamais eu le temps de lire Patrick Modiano. Pas même avant de le recevoir. Pas même en digest, pas même en résumé. Pas même selon les principes de Pierre Bayard, qui a écrit le très réjouissant Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (Minuit, 2007 — voir ici). C’est ce qu’elle a ingénument expliqué sur Canal il y a quelques jours.

À quoi Christian Combaz réagit avec chagrin et pitié dans Le Figaro : « Quand on est chargé de la promotion de la culture française, le matin où l’on apprend que Patrick Modiano a décroché le prix Nobel, on tape son nom sur Wikipédia à l’heure du café. Dans l’ascenseur on se fait résumer Villa Triste. On demande un dossier de presse avant dix heures et demie. N’importe quel cadre commercial à qui l’on vient d’annoncer l’obtention d’un nouveau marché se rue sur les informations du tribunal de commerce. La ministre de la culture, en recevant un coup de fil de chez Gallimard, serait donc incapable de bachoter son sujet une demi-heure avant que les caméras ne débarquent? Evidemment non. Vous n’en êtes pas incapable. Vous avez seulement mieux à faire. Le contenu des livres, pour vous, c’est de l’enfantillage, du pittoresque, du secondaire. L’art pour vous, ce sont des textes de loi, des décrets, des budgets à attribuer, vous venez de l’avouer ingénument sur Canal Plus avec cette espèce de dédain navré des gens qui sont occupés de choses sérieuses, et qui répondent «si vous croyez que j’ai le temps!». »
C’est que Fleur Pellerin est dans une logique strictement comptable. «J’ai l’impression de bien faire mon travail», dit-elle sur Canal. Et assistant aux 24ème rencontres cinématographique de Dijon à la mi-octobre, n’a-t-elle pas déclaré que le rôle du gouvernement est «d’aider le public à se frayer un chemin dans la multitude des offres pour accéder aux contenus qui vont être pertinents pour lui» ? Jean-Michel Frodon s’en étrangle de rage, parce qu’il y lit « l’enterrement de l’idée même de ministère de la Culture. »

Ben oui. N’est pas Malraux qui veut. Autres temps, autres priorités : il faut dégager du temps de cerveau disponible dans l’esprit des « gens », comme dit par ailleurs Najat Vallaud-Belkacem. Afin d’y insérer Coca-Cola, sans doute, selon l’immortel Principe de Le Lay (2004).
Normal. Nous avons bradé le patrimoine industriel français, puisqu’il a été entendu très tôt qu’en Europe, c’est l’Allemagne qui se chargeait de l’industrie. Il nous reste le divertissement. La société du spectacle. Palais et jardins. À nous les touristes venus visiter notre « vieux pays ». À nous le marché mondialisé des purges cinématographiques (les récents hommages télévisuels à Truffaut donnent la mesure de la misère actuelle du cinéma hexagonal). Frodon toujours : « le seul objectif pour ses services serait de travailler à glisser parmi lesdits produits culturels dominants le plus possible d’objets made in France. Cela s’appelle une politique commerciale, pas une politique culturelle.

Pour les livres, c’est un peu secondaire. Modiano se vend mal aux Etats-Unis, et sans doute encore plus mal en Chine. Et puis le livre sera numérique ou ne sera pas. La petite musique modianesque sur une tablette, c’est tellement mieux !
Ce qui permet au ministre de défendre indifféremment Zahia réinterprétée en Marie-Antoinette par Pierre et Gilles, ou le « sapin de Noël » de McCarthy (j’informe au passage le ministre, qui n’a pas trop l’air de savoir ce qu’est un plug anal, que ceux de Swarowski ont tendance à remonter dans le rectum, ce qui est fâcheux). Bref, de « culture », on ne gardera désormais plus que la première syllabe.

Tout cela fait beaucoup rire Mme Pellerin. Le rire semble être devenu le symbole de ce gouvernement de tartignolles. Najat Vallaud-Belkacem, dansOn n’est pas couché, se fendait la pipe en déclarant qu’on ne se fait pas prof pour l’argent. Et qu’elle ne multipliait pas les petits pains ni les salaires. Elle en a de la chance de rigoler autant ! J’en parle par ailleurs.
Peut-être faudrait-il lui expliquer que l’humour sert surtout à se moquer de soi-même, pas forcément à rigoler quand une vieille dame glisse sur une peau de banane ou qu’un prof se fait démonter la gueule par un parent d’élève. J’en ai marre, de ces gens ! Mais marre !

Marre aussi à la perspective de ce que deviendra la culture entre les mains des successeurs, quels qu’ils soient. « Chef d’œuvre en péril » — l’appellation va se généraliser. Et ce ne seront plus seulement les châteaux ou les monuments nationaux, mais aussi bien les bibliothèques. Truffaut encore, Truffaut toujours : à quand les brigades de pompiers chargés de mettre le feu aux livres de Modiano — et aux autres ? Puisqu’après tout, et à l’exemple du ministre, personne ne les lira plus ?

*Photo : 00695754_000020

EELV : pas de pitié pour les décroissants!

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Quand vient la fin de l’été, le journaliste en quête d’une ultime échappatoire au bureau voit arriver comme une bénédiction les universités précisément dites « d’été » organisées par toutes les boutiques politiques et associatives dignes de ce nom. C’est la politique à la plage : le militant y va pour draguer, passer des soirées arrosées avec ses copains, voir les chefs en short, mettre son grain de sel dans les bagarres internes, parfois pour parler politique ou même pour écouter de longues et sérieuses interventions sur les grands problèmes du monde – le dosage entre ces différentes activités semblant varier en fonction de la taille et de l’orientation politique de l’organisation : à « gauche de la gauche », on prend encore les questions idéologiques au sérieux. Voilà un terrain qui me va : je ne suis pas très bon pour la sociabilité de vacances et de bistrot. Je veux bien prendre l’air, mais si je suis sûr de pouvoir passer un bon nombre d’heures dans des amphis.

Je procède par éliminations et me décide pour  une virée chez les Verts qui organisent leur grand-messe à Bordeaux. Je pourrais y débusquer des décroissants qui m’aideraient à nourrir le dossier sur ce sujet que j’ai vendu au politburo de Causeur – et à préciser mes idées sur le sujet –je suis tenté par certaines propositions des théories de la décroissance, mais peut-être plus encore par l’économie psychique de l’ascétisme ou au moins de la sobriété à laquelle on les associe spontanément. On peut penser qu’une réunion d’EELV n’est pas forcément le meilleur endroit pour rencontrer des gens qui réfléchissent à l’écologie, mais il doit bien s’en trouver quelques-uns. Et puis, j’aurai le plaisir de ferrailler avec des militants écolos et de les confronter à la contradiction qu’il y a entre leur hédonisme gentillet de l’extension des droits et leur détestation pour le méchant capitalisme destructeur de planète.

Mon périple en terre écolo commence dans la petite salle de l’université de Pessac où se tient l’atelier « La démographie, un enjeu pour l’écologie politique ». Ici, on est chez les frondeurs. Ancien ministre de Jospin, Yves Cochet ouvre les hostilités : « Cet atelier a bien failli ne pas se tenir. Tout débat sur la démographie est systématiquement censuré par la direction du parti mais Michel, qui est beaucoup plus opiniâtre et emmerdeur que moi, a finalement obtenu gain de cause ». L’« emmerdeur », c’est Michel Sourrouille, la soixantaine, chauve et barbu en short et t-shirt, directeur d’un essai collectif au titre explicite : Moins nombreux, plus heureux ![1. Editions du sang de La Terre, 2014.] préfacé par Cochet. « Ecolo depuis 1974 et son premier vote pour René Dumont», avec ses faux airs de Philippulus le prophète[2. Personnage des aventures de Tintin (L’étoile mystérieuse) qui annonce la fin du monde, avec son tocsin et sa toge.], Sourrouille déroule un argumentaire mathématiquement imparable : 20% de la population mondiale consomme 86% des ressources de la planète. « Malthusien depuis 1969 et la lecture de La bombe P  de Paul R. Ehrlich », il se réfère constamment à son maître Thomas Malthus, célèbre pasteur anglican qui a prophétisé notre sombre avenir dans l’Essai sur le principe de population (1798), dont la thèse explosive tient en deux courbes. Ancien prof de lycée Sourrouille l’expose simplement: la population mondiale progressant beaucoup plus vite que la production alimentaire, on ne pourra bientôt plus nourrir tout le monde. La conclusion s’impose : « puisqu’on ne peut pas accroître la production agricole, il faut maîtriser la natalité » et organiser le rationnement à l’échelle mondiale, sans quoi « c’est la planète qui nous rationnera et ça se passera très mal ». De son siège dans le public, Yves Cochet fait chorus en rappelant sa proposition de réduire les allocations familiales dès le troisième enfant – cette version verte de la politique chinoise de l’enfant unique avait fait scandale chez les Verts. L’arbitre de la conférence, un sympathique militant en sandales, avait prévenu : « C’est un sujet sensible, certains diraient tabou (…) Attention à ne pas provoquer par vos propos ». Je songe que Sourrouille et Cochet n’égalent pas le radicalisme du chanteur Didier Super, auteur du tube punk « Les enfants, faut les brûler ! ». [access capability= »lire_inedits »]

Trêve de plaisanterie. À la tribune, Cyrielle Chatelain, jeune militante spécialiste de la protection sociale, émet quelques réserves: « Notre politique d’allocations familiale est très nataliste, et fondée modèle très sexiste : pendant que l’homme travaille, la femme est censée rester au foyer (…) Mais il est préférable de responsabiliser plutôt que de contraindre. En Chine, la politique de l’enfant unique s’est révélée très efficace mais pose un problème de liberté et de responsabilité. Il y a des enfants cachés sous les lits… » Cochet consterné, soupire et regarde ses baskets blanches… avant d’entamer un vibrant plaidoyer pour le troisième âge qui tranche avec le jeunisme, voire l’infantilisme ambiant: « Une société de vieux serait beaucoup plus heureuse que la nôtre. Les vieux rendent beaucoup de services non monétarisés, garantissent par exemple deux tiers des gardes d’enfants (…) De plus, les sociétés de jeunes sont plus guerrières que les pays de vieux. » La vieillesse, c’est la paix ! – voilà un slogan pour l’époque…

Pour convaincre l’auditoire plutôt circonspect, Michel Sourrouille brandit les Saintes écritures – le rapport Meadows publié par le Club de Rome en 1972, qui annonçait l’épuisement des gisements fossiles à l’horizon 2030.  Puis il abat sa dernière carte, René Dumont, candidat écologiste à la présidentielle de 1974, qui préconisait « l’abrogation de toutes les mesures qui visent à maximiser le nombre de Français ». L’évocation du grand ancêtre semble faire mouche.

Questions du public. Un spectateur se proclame malthusien côté cour, et père de deux enfants nés de deux femmes différentes côté jardin. Lorsqu’une dénommée « Cécile » demande la parole, Yves Cochet ironise : « « Cécile Duflot, 4 enfants ! » Arrive le tour de Joël, biogénéticien entre deux âges, professeur en fac de médecine, qui synthétise brillamment l’éternel dilemme des Verts, tiraillés entre écologie et progressisme débridé : « Peu d’entre nous ont compris qu’il y avait des limites dans cette planète. Résultat, nous continuons à soutenir les revendications de libertés individuelles comme le droit à l’enfant. » Sa tirade me donne le courage de sortir du placard. Avouant ma qualité de journaliste, je descends dans l’arène et demande si le soutien officiel des Verts à la PMA pour tous, voire bientôt à la GPA, ne condamne pas à l’avance toute perspective malthusienne. Soudain, un sosie de Pierre Vaneck m’interrompt d’un air indigné : « ça n’a rien à voir, c’est un autre sujet ! » À deux doigts de dire son fait à ce malappris, je laisse Michel Sourrouille me répondre : « Le désir d’enfant à tout prix pose des questions écologiques et démographiques mais cela n’a pas été pensé. EELV envisage la question de façon absolument superficielle, comme d’ailleurs l’immigration. Notre commission immigration se contente d’être une annexe des associations de sans-papiers, contre lesquels je n’ai rien, mais elle ne réfléchit pas à la question migratoire. Nous souffrons d’un vide conceptuel. Le social et l’économique ont complètement étouffé notre fibre écologiste. » Je comprends pourquoi ceux-là ne sont pas en odeur de sainteté avec la direction qui considère que « l’enfant pour tous » est la prochaine Bastille à conquérir, même si, comme le rappelle Cyrielle, en bonne apparatchik, EELV est officiellement favorable à l’extension tous azimuts de la PMA, mais sans opinion sur la GPA.

Dans la cour, un jeune homme me complimente sur mon intervention. Avec ses tongs et son short, on a du mal à imaginer que Clément, 29 ans, est ingénieur dans une grande entreprise française de pneumatiques. Un verre dans le nez, il confesse un « petit côté Jean-Pierre Pernaut, dans la défense des savoir-faire régionaux », mais quand la conversation roule sur le résultat des Européennes, il récite le catéchisme : le succès du Front national n’a rien à voir avec l’immigration, laquelle est «  une chance pour la France », d’ailleurs « Nous sommes six milliards d’étrangers sur Terre ! » – slogan particulièrement bêta des Jeunes écolos.

Je lui fausse compagnie en voyant Yves Cochet surgir à quelques mètres : «  Il n’y a presque plus de courant décroissant chez EELV, j’en fais partie d’une certaine façon » me glisse-t-il, pressé de se commander une crêpe. Il coupe court à mes questions sur la transition énergétique : « Croire qu’on va créer des emplois avec l’industrie verte est une illusion partagée par le PS et la direction des Verts. D’ailleurs, le projet de loi sur la transition énergétique s’appelle « pour une croissance verte », ce qui est un non-sens complet ». Dans ses intonations, on sent le dépit et la lassitude du général vaincu.

Il me reste une demi-heure pour manger avant le début du grand forum justement consacré à la loi « croissance verte » que Ségolène Royal devrait présenter en octobre. Ici, le chaland affamé a deux moyens de se caler l’estomac : dépenser son bon alimentation de 10 euros en boissons fermentées, ou ingérer un cocktail de fruits et de crêpes-sandwich-paninis qui n’ont pas l’air plus bio que les merguez de la Fête de l’Huma. Un militant vert morigéner le vendeur de crêpes au Nutella : « C’est plein de trucs carrément dégueulasses pour la santé ! » Ben oui, mais mon bon monsieur, lui répond en substance le cuistot, c’est ce que les gens demandent en premier ! Loin des babas mangeurs de quinoa, ces bobos seraient plutôt biberonnés à la junk food…

Je n’ai pas le temps de digérer, que le grand soir commence. Dans l’amphi, une journaliste de Mediapart arbitre un « débat » entre « personnalités qui sont globalement d’accord entre elles » – le genre de débats qu’on adore à Mediapart. On sait que la loi ne lésinera pas sur les objectifs chiffrés aussi ambitieux que les échéances sont lointaines : d’ici 2050, l’émission de gaz à effet de serre devra baisser de 40% et la consommation totale d’énergie ainsi diminuer de moitié, de même que la part du nucléaire dans l’électricité française. A échéance moins lointaine, on se contente plus prudemment de prévoir (ou d’espérer) la création de 100 000 « emplois durables » d’ici trois ans, ainsi qu’une augmentation d’un tiers du poids de l’énergie renouvelable dans la production d’électricité. Fantasme ou escroquerie, si j’en crois Thierry Jaccaud, directeur du journal L’Ecologiste, contacté à mon retour de Bordeaux : « On ment aux gens en leur disant que l’énergie éolienne terrestre va remplacer le nucléaire. J’ai fait le calcul : cela ne remplacera même pas un demi-réacteur nucléaire. » Après le départ mouvementé du gouvernement des ministres Duflot et Canfin, Hollande a jeté cet os très rhétorique à ronger aux Verts. Denis Baupin, député co-rapporteur du projet de loi, peut ainsi pavoiser devant un amphi plein, sous les yeux de sa compagne Emmanuelle Cosse, secrétaire nationale d’EELV. Dans l’aréopage réuni sur l’estrade, la tonalité générale est à l’autosatisfaction, nonobstant les craintes exprimées çà et là par les représentants d’ONG écolos (« La France est douée pour se fixer des objectifs, moins pour les atteindre. ») qui s’alarment du manque criant de moyens. Avec un lyrisme un peu incongru pour évoquer des tractations de coulisses, le sénateur vert Ronan Dantec se dit même « fier de la séquence politique qui a abouti à ce projet de loi », dans la droite ligne de l’accord PS/EELV « signé sur un coin de table » en novembre 2011 par Martine Aubry et Cécile Duflot. Tout bien pesé, malgré les rodomontades de son ex-ministre du Logement, les hiérarques verts s’avèrent plus accommodants avec l’exécutif que les frondeurs du PS. La direction du parti, comme la majorité des militants, se contente en effet de promesses de verdir l’industrie et le nucléaire, comme naguère Sarkozy avec le Grenelle de l’environnement, à des années-lumière de tout questionnement sur l’impératif de croissance lui-même. « Quand on parle de convertir l’industrie à l’écologie, c’est manifestement l’inverse qui est visé », écrivait il y a déjà trente ans l’Encyclopédie des nuisances[3. Article « Abracadabrant », Jaime Semprun, EDN, avril 1992.]. C’est toujours l’opinion de cette trentenaire qui a adhéré en 2009, l’année du pic aux Européennes (16% !). « Il y a quelques années, les objecteurs de croissance représentaient 30-40% des militants. Aujourd’hui, nous sommes très peu, la motion décroissante Alternative écolo n’a recueilli que 10 % des votes au dernier congrès. En dehors des jeunes et de quelques vieux, c’est un parti de bobos. » Dans la cour, le groupe de rock local massacre à coups de riffs ratés les tubes pop-rock des deux dernières décennies, dont L’homme pressé de Noir désir – clin d’œil lourdingue à Mme Duflot-Cantat ou simple solidarité bordelaise ?

Le lendemain, un jeune « cochiste »  me présente l’un des derniers décroissants du parti. A la différence de son mentor Cochet, Thierry ne s’intéresse pas tant aux questions démographiques. Son dada, c’est plutôt l’énergie : « Cela parle davantage aux gens, de leur dire qu’ils ne pourront bientôt plus prendre l’avion ou leur voiture, ou alors à des prix exorbitants, que de leur annoncer un changement climatique qu’ils ont encore du mal à se figurer» Depuis son adhésion en 2008, Thierry martèle que nous assistons à la fin d’un monde. Assis sur un transat, il me démontre qu’on a besoin de plus en plus énergie pour extraire de l’énergie. Et comme ni le nucléaire ni l’éolien ne compenseront la raréfaction du pétrole, dit-il, la décroissance n’est pas une option mais l’avenir inéluctable. S’inspirant d’un rapport anglais, Thierry chante les vertus d’un programme de « décroissance scientifique », une sorte de saint-simonisme inversé. Il faudrait créer des quotas énergétiques négociables qu’entreprises et particuliers échangeraient sur le marché, de façon à ne pas crever le plafond de nos ressources en énergie, me dit-il. A priori, ce rationnement ne sonne pas très social, puisque les gros pourront racheter les parts des petits, mais on ne peut pas tout exiger, « la redistribution des richesses doit se faire par d’autres biais ». Sans langue de bois, il m’expose l’une des contradictions principales de ce parti excessivement « technophile » : « Les Verts n’osent pas aller contre les demandes sociales des citoyens. On a participé aux manifs sur les retraites par démagogie, pour montrer qu’on était bien « degôche », alors qu’une société rationnée devra inévitablement repousser l’âge de sortie de la vie active.

Le surmoi progressiste des Verts, je le retrouve un peu plus tard, au cours de la réunion du nouveau courant « Restaurons l’écologie à EELV » à laquelle je me suis incrusté. Et si les Verts parlaient d’écologie ? En v’là une idée qu’elle est bonne ! Un manifeste en circulation invite le parti à retrouver sa vocation première, sous le titre  « Gauche/droite : quand le cap est le même » – ça ne vous rappelle rien ? Le tropisme productiviste de la gauche française ainsi que la dérive sociétale des Verts y sont corrigés à la machette.

Mais ce qui provoque l’indignation d’une bonne partie de la salle, c’est cette phrase que j’aurais pu écrire : « Le mythe d’une « vraie » gauche, qui seule pourrait incarner l’écologie, ne s’appuie sur aucune base historique ou idéologique : qu’il s’agisse du nucléaire, du dogme de la croissance, de la compétitivité ou de la relance par l’offre ou la consommation, le clivage gauche droite n’a pas l’épaisseur d’une feuille de cannabis. » Or, chez bien des militants la gauche, c’est l’Eglise qu’on ne saurait quitter. De rares inconscients bravent l’interdit : « On est la troisième voie. La gauche a toujours été productiviste comme la droite. En entrant au gouvernement, on est devenu gestionnaire d’un système qu’on abhorre. Je me fous d’être de droite ou de gauche, ce que je veux, c’est que l’écologie gagne !», ose un adhérent girondin. Poussés par leur base, les rédacteurs du manifeste crient au malentendu et remettent un jeton dans la grande lessiveuse « degôche ». Si je ne m’étais pas fait aussi petit qu’une souris dans cette séance de thérapie collective, j’aurais peut-être eu le cran de me lever et de citer La France contre les robots, le plus grand texte écologique et anti-industriel qu’il m’ait été donné de lire, signé d’un certain Georges Bernanos, peu suspect de gauchisme…

Le samedi matin, je manque de sécher l’atelier « Gestation pour autrui : pratique altruiste ou exploitation ? », pour cause de panne d’oreiller. C’eût été dommage de rater ma chère Marie-Jo Bonnet, ex du MLF et des « Gouines rouges », en pleine disputatio avec une jeune femme médecin. Candice pratique une « GPA non marchande » dans sa clinique bruxelloise, dont elle expose les « principes éthiques ». Cette sémillante wallonne ne laisse pas de rassurer son auditoire hétéroclite, qu’elle assaille de détails sur la concertation entre futurs parents, mère porteuse et psy. Aux usines à bébés indiennes, Candice préfère le luxe du sur-mesure : en quinze ans, elle n’a accepté de ne résoudre que 52 « situations », qui ont entraîné 28 grossesses, ayant produit 19 enfants.  « Dans 85% des cas, on a recours à une mère porteuse affective, souvent une amie du couple. Le reste du temps, on fait appel à des mères biologiques extérieures, la plupart du temps recrutées par Internet, sans rémunération. » –  neuf mois de grossesse pour aider une inconnue, c’est peut-être du vice…Petit hic,  en l’absence de loi spécifique, la mère porteuse peut garder l’enfant si elle change d’avis. L’auditoire a compris : une loi GPA, vite ! Initialement inscrite sur le programme, l’ex-députée verte Anny Poursinoff a choisi de céder la parole à son amie Marie-Jo. En sus du décapant Adieu les rebelles (Flammarion, 2014), la féministe a co-signé une « Lettre ouverte au Président de la République » publiée le 14 juillet dans Libération dans laquelle des personnalités de gauche (Lionel Jospin, Jacques Delors, Yvette Roudy, Catherine Tasca, etc.) exhortent François Hollande à résister au jugement de la Cour européenne de Justice qui condamne la France pour sa prohibition de la GPA. Parmi ces partisans d’une convention internationale interdisant les mères porteuses, Marie-Jo Bonnet se distingue par ses positions libertaires anti-mariage et anti-GPA, qu’elle reformule opportunément en termes écolo-compatibles : « Chez les femmes, le désir d’enfants est devenu injonctif. Pourquoi ne pas s’accepter comme on est ? Je suis née avec 1.55m, lesbienne et j’ai accepté ma différence. On a perdu de vue les limites intrinsèques à notre condition humaine !»  N’en déplaise à Candice, « la GPA gratuite n’existe pas, poursuit-elle. Cette fuite en avant technologique ne va jamais sans dédommagements ». Dans le public, la lutte des âges bat son plein. Un gouffre sépare les féministes post-soixante-huitardes qui s’offusquent de l’« exploitation du corps de la femme dans sa fonction maternelle archaïque » des jeunes qui rêvent de « GPA non-marchande », parce que le marché c’est mal, sans se risquer à la moindre réflexion sur les effets de la technique elle-même. En public, Joël, le biogénéticien grisonnant de l’atelier démographie avoue son scepticisme à mots couverts : « Je suis un écolo, confronté à un problème de limites. C’est bien beau de vouloir faire des gamins mais… ». En privé, il se montrera plus volubile : « La GPA comme la PMA me posent problème. Il y a des possibilités techniques positives liées à l’évolution de la science, comme réparer une jambe cassée. Mais, pour le reste, quelles frontières poser ? » Les jeunes jonglent avec le langage des droits individuels. Je crois parfois entendre Pierre Bergé – : « Que je sache, un ouvrier, son corps est aussi exploité. Porter un enfant ne traumatise pas une femme » – ou Najat Vallaud-Belkacem – tel Gregory qui s’insurge d’un « discours naturaliste, contre-progressiste et assez conservateur. Comme si la Nature était forcément quelque chose de bien ! » L’assistance semble insensible à la cocasserie de ce cri du cœur anti-Nature dans la bouche d’un militant écolo. Je me demande bien combien savent que les journaux La Décroissance et L’Ecologiste se sont opposés à la loi Taubira par refus de l’artificialisme né du droit et de la technique… Marie-Jo Bonnet encaisse cette volée de bois vert (humour…) sans se départir de son calme olympien, mais je crains fort que Candice ait conquis le cœur des cadets, tout acquis à la cause pourtoussiste.

Voilà, c’est fini. Ou presque. Reste un hommage aux précurseurs de l’écologie Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994), en présence de Simon, le fils du premier, venu de la Dordogne voisine, accompagné de deux universitaires spécialistes du second. « Un atelier-croupion », déplore d’emblée ce petit homme débonnaire à l’accent chantant, aussi libre et inclassable que les deux figures du personnalisme gascon à l’honneur ce vendredi après-midi. Europe-Ecologie-Les Verts célébrant deux critiques radicaux de la technologie, dont l’un fut un théologien protestant habitant Pessac et enseigna dans les murs de cette fac bétonnée, c’est un peu l’hommage du vice à la vertu. Contre-modernes, Ellul et Charbonneau ne sont-ils pas victimes de récupération par leurs héritiers verts autoproclamés qui occultent la part conservatrice de leur pensée ? Un jeune philosophe de l’EHESS me répond par l’affirmative. Un ange passe lorsque Simon Charbonneau demande qui a lu les œuvres de son père : sur la cinquantaine de spectateurs de l’assistance, nous sommes trois ou quatre à lever le bras ! Mais nul n’a besoin de se documenter pour s’indigner. Un quadra à t-shirt s’élève contre « certains écolos, je l’espère minoritaires,  qui vont jusqu’à remettre en cause le Progrès, la modernité, les Lumières.  On ne va pas revenir à ce qu’il y avait avant, c’est-à-dire les ténèbres. » Le passé, voilà l’ennemi ! À la sortie, je me sens rincé par ces trois jours passés avec ces gens accueillants qui lavent leur linge sale en dehors de leur famille.

A l’arrêt du tramway, j’ai la chance de retrouver Simon Charbonneau, dont c’était la première (et peut-être la dernière) apparition chez les Verts. Sur le chemin de la gare Saint-Jean, il m’offre ce bon mot : « Les Verts sont atteints du syndrome du circaète Jean-le-Blanc, un rapace de nos régions qui se nourrit… de couleuvres.»[/access]

*Photo : DR.

Ferguson : ne tirez pas sur la police

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ferguson police racisme

Le 9 août, Michael Brown, jeune Noir de 18 ans, est tué par un policier blanc à Ferguson, une ville du comté de Saint Louis dans le Missouri. Pendant les quinze jours qui suivent, des manifestations de colère s’organisent quotidiennement, certaines dégénèrent en émeutes. Les images de Ferguson en rappelaient d’autres et le fait divers se transforme rapidement en événement politique national.

L’identité du policier impliqué dans l’incident avait d’abord été gardée secrète pour le protéger mais surtout pour ne pas dévoiler son appartenance ethnique. Finalement, l’info est tombée : il était blanc. « Meurtre racial » ont alors dénoncé les parents de la victime, la communauté noire de Saint Louis et plus généralement l’ensemble de la communauté noire américaine. Tout le monde le sait, être un jeune mâle noir, c’est déjà être 90% coupable de quelque chose. Alors, après la tombée de la nuit et avec d’autres jeunes mâles noirs, c’est la condamnation obligatoire.

La version du policier selon laquelle le jeune homme aurait tenté de se saisir de son arme de service a donc non seulement été rejetée par les proches de la victime mais aussi mise en doute par la presse. Celle des membres de la famille et de certains témoins de la scène partisans du camp Brown, a été globalement acceptée : le jeune homme passait quelques jours de vacances chez un parent à Saint Louis avant d’intégrer la fac mais une petite altercation avec un policer en patrouille a dégénéré en drame à cause de la couleur de peau de Michael Brown. La presse nationale profite de l’occasion pour évoquer la militarisation des polices municipales américaines dont les fonctionnaires ressemblent plus à des commandos des forces spéciales équipés d’armes de guerre se déplaçant dans des engins blindés qu’aux policiers en uniformes bleus, tels que nous les avaient présentés la télé et le cinéma américain.

Tout semblait donc être clair jusqu’à que le Saint Louis Post Dispatch ne dévoile il y a quelques jours les résultats de l’autopsie de Michel Brown. D’après les conclusions des médecins légistes, la victime ne tournait pas le dos au policier, elle n’était pas en train de fuir, contrairement à ce qu’avait affirmé les soutiens à Michel Brown. Et ce n’est pas tout, Brown n’avait pas non plus les mains levées, comme on avait encore pu entendre de ses défenseurs. Au contraire, le jeune-homme, dont les tests sanguins ont révélé qu’il était sous l’emprise de marijuana, se tenait tout près de l’officier. Si près qu’on a retrouvé sur son corps des particules fines de poudre du pistolet policier, qui tombent au moment du tir. Ces éléments corroborent parfaitement la déclaration des faits livrée par le policier : il a tiré, à plusieurs reprises, sur Michael Brown parce que celui-ci l’agressait et tentait de s’emparer de son pistolet. Autrement dit, il a fait feu dans un cadre de légitime défense.

L’enquête est toujours en cours, et les agents qui en sont chargées refusent de commenter les révélations du Saint Louis Post Dispatch. Les avocats de la famille de Michael Brown soutiennent que ces nouvelles données ne changent rien tandis que l’avocat du policier n’a pas souhaité s’exprimer.

Une chose est sûre, une affaire en noir et blanc est en train de virer au gris.

*Photo : Charlie Riedel/AP/SIPA. AP21642657_000001.

L’ignorance en héritage

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bellamy desherites culture

Il fait bon lire des livres à la fois forts, simples, dynamiques, nécessaires. C’est le cas de l’ouvrage récemment publié par François-Xavier Bellamy, jeune philosophe, normalien, engagé en politique (conseiller municipal à Versailles), et qui enseigne en classe préparatoire : Les déshérités, ou l’urgence de transmettre. Quel est le propos ? Très clair : le refus de transmettre la culture, ce qu’on appelle la grande culture, celle qu’on enseignait à l’école et qu’on enseigne un peu encore, le refus de rendre à la jeunesse les savoirs dont ses aînés ont hérités, ce choix du vide dont se targue la rue de Grenelle tire le niveau scolaire vers le bas, aggrave les inégalités sociales et produit de la violence. L’éloge béat de la nature, c’est-à-dire de l’enfant vierge de toute aliénation, tel que l’ont pratiqué Descartes, puis Rousseau, puis Bourdieu, les trois esprits rebelles à la transmission dont le livre examine les thèses accablantes, voue au pilori la médiation de la culture, propre à l’espèce humaine, condition même de l’humain. C’est ce que démontre le livre de Bellamy.

« Dans l’orgueil d’une postmodernité qui veut n’être précédée par rien, nous sommes prêts aujourd’hui à sacrifier notre héritage sur l’autel de la déconstruction » : Bellamy s’attarde sur cette entreprise en effet à l’œuvre depuis Le discours de la méthode, relayée par l’Emile, continuée par Les Héritiers, La distinction, La reproduction (Bourdieu l’enfant du peuple n’eut de cesse de condamner l’Ecole qui lui avait permis de se hisser jusqu’au Collège de France, paradoxe de l’ingratitude). Déconstruction du patrimoine culturel, de ce qui s’acquiert, au profit d’un prétendu savoir construit par chaque élève, fraîcheur native censée forger des connaissances sans maîtres ni disciples, librement, spontanément, comme s’il était de la nature des fruits de pousser dans le désert. On aura reconnu le principe célébré par l’Education nationale, sous la droite comme sous la gauche, de l’élève placé au centre du système et qui, sous la conduite la plus légère possible de pédagogues idéalement réduits au rôle d’animateurs, élabore son propre savoir. Foin du cours magistral, de l’effort d’apprendre, des devoirs à la maison, de l’autorité, et maintenant des notes. Place au plaisir, au jeu, aux travaux pratiques, aux cours de morale. Jamais dans nos salles de classes ne sonnèrent aussi haut les leçons d’un civisme bourré de bons sentiments. On ne transmet plus grand-chose, mais on éduque à tout crin.

Un bonheur n’arrivant jamais seul, bientôt l’informatique aidera les enseignants à faire advenir le meilleur des mondes : telle est l’antienne que nous serinent les visionnaires de la rue de Grenelle secondés par tant d’élus de la nation, troupeau idolâtre des nouvelles technologies qui s’en va agitant ses clochettes sans réfléchir aux conséquences. Et non seulement aidera les enseignants, mais, but secrètement chéri, les remplacera.

Bellamy souligne combien la culture ne relève pas de l’avoir, mais de l’être. On parle de bagage culturel : or la culture n’a rien d’un bagage, elle constitue la personne même. Apprendre un poème par cœur modèle qui l’apprend. La tension de l’exercice, la musique des vocables, les rythmes nous imprègnent, nous forment. De même la lecture : « la valeur de la lecture ne réside pas dans le fait d’arriver au point final, mais dans le chemin que l’on suit vers lui depuis le premier mot », ce qui implique le temps. D’où cette remarque à propos de la logique informatique : au contraire du téléchargement, qui cherche à atteindre sa fin le plus vite possible, « c’est dans son processus, et dans le temps qu’il représente, que la lecture prend son sens. Tendre vers l’immédiateté, ou prendre le temps de la médiation : notre époque semble avoir choisi ».

Choix calamiteux. Réduire au maximum le temps, abolir les distances, nous voilà embarqués vers le règne de l’indifférence, car, écrit Bellamy, « la négation de la différence et la révolte contre la culture sont l’effet d’une seule et même rupture ». L’ignorance, traduite par la pauvreté de la langue usuelle, uniformise ce que la culture permet de différencier. Dans un tableau qu’on n’a pas appris à regarder, aucune singularité ne se distingue : littéralement, on ne voit rien. Dès lors, tout se vaut, et si tout se vaut, rien ne vaut. Monde opaque, incompréhensible, où la confusion conduit à ne plus savoir se guider. Porte ouverte à toutes les errances, voire toutes les barbaries.

Du fatras idéologique qui tend à nier l’exigence culturelle et, avec elle, le besoin d’autorités reconnues, à commencer par celle de l’enseignant, sort le constat aujourd’hui patent : d’après la dernière enquête PISA, publiée en 2013, « l’école française est aujourd’hui celle des pays de l’OCDE où l’origine sociale des enfants pèse le plus lourd dans les résultats scolaires ». Les chantres du ludique, les partisans du moindre effort, prétendent mettre tous les élèves à égalité. La réalité en décide autrement : l’école française s’avère la plus inégalitaire d’Europe.

C’est ce que combat Bellamy. Lequel, catholique, fait partie des « veilleurs », hostiles au mariage pour tous : il nourrit donc la Réaction. Donc ce philosophe propage des idées rances. Et donc ce qu’il écrit appelle le mépris le plus implacable. Pourtant il argumente posément, riche de son expérience et de mûre réflexion. Respectueux des théories qu’il dénonce. Désireux d’engager le débat au-delà des sectarismes. Il développe le point de vue d’un pédagogue de bon sens, d’un citoyen de bonne volonté, bref, d’un honnête homme : preuve qu’il en existe encore, et, malgré la glu des billevesées, que la cause de la culture n’est pas une cause perdue.

François-Xavier Bellamy, Les déshérités ou l’urgence de transmettre, Plon, 2014.

*Photo: wikicommons

Cohabitation, un drame pour la France

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hollande sarkozy cohabitation

Que les choses soient claires. Il ne s’agit pas, pour nous, de rivaliser avec les plumes politiques de Causeur. Le charivari quotidien qui accompagne notre misérable vie publique sous le quinquennat « hollandais » dépasse la capacité d’analyse instantanée de votre serviteur. Mais trois événements significatifs se sont succédé depuis la mi-août : d’abord, les appels à la dissolution, venant des oppositions de droite, se multiplient ; ensuite, la capacité du président et du Premier ministre de maintenir leur majorité n’est plus assurée ; enfin, le plus grave, quoique le plus discret, les dirigeants de Berlin et de Washington affichent désormais le mépris qu’ils nourrissent pour la France. Il n’y a pas eu, dans toute l’histoire de la Ve République, d’épisode plus accablant pour notre pays que celui de la suspension du contrat de livraison à la Russie des navires de classe Mistral[1. .« Assez d’hypocrisie, rompez le contrat », a enjoint à la France un parlementaire allemand de Strasbourg.]. La France est en proie aux plus mauvais démons qui, dans le passé, l’ont conduite à se soumettre à l’étranger. Le pouvoir d’Angela Merkel et la tutelle idéologique de l’administration Obama s’imposent à elle comme le pouvoir des Habsbourg d’Espagne et la tutelle du pape sous la régence de Marie de Médicis. Dans cette atmosphère délétère, l’opinion est saisie d’une volonté de changement rapide, quelle qu’en soit la forme.

Or, il n’existe que deux hypothèses réalistes à ce jour : ou bien le pouvoir se maintient, au milieu du discrédit, ou bien le président fait jouer la soupape de sûreté en prononçant la dissolution. Dissolutionqui signifierait cohabitation, avec l’arrivée d’une majorité massive de députés UMP et centristes. Ce serait le quatrième épisode d’attelage gauche-droite sous la Ve République. Mais, si les Français y sont désormais accoutumés, ils ignorent pourquoi et comment le choix en a été fait, il y a trente ans, de par la volonté des acteurs politiques, et non en application d’une lecture de la Constitution qui s’imposait avec la force de l’évidence. Ils ne sont pas forcément conscients, de surcroît, que cette forme de gouvernement implique une grande unité de vues entre Matignon et l’Élysée sur les questions majeures de politique européenne et internationale, qui n’est pas assurée quand le monde est en proie à une crise géopolitique sans précédent depuis la chute du mur de Berlin. [access capability= »lire_inedits »]

Il n’y a pas d’erreur de date. C’est en 1984 et non en 1986 qu’a été décidée cette première cohabitation qui a fait jurisprudence. Ses deux artisans publics se nomment Chirac et Mitterrand, avec un troisième, placé en retrait, mais également visible, Édouard Balladur, et un homme de l’ombre, Ambroise Roux, président de l’AFEP[2. AFEP : Association française des entreprises privées.], qui regroupait les soixante plus grandes entreprises du pays.

Quels étaient, en 1984, les enjeux de cette cohabitation ? Pour les analystes politiques, il s’agissait de permettre le passage de témoin sans heurts entre la majorité socialiste et la nouvelle majorité de droite, alors que, dans les limbes, il s’agissait aussi d’ouvrir la voie à une expérience économique libérale, quelque peu inspirée du reaganisme et du thatchérisme, à la faveur de laquelle Jacques Chirac devait se projeter vers l’Élysée en 1988.

C’était effectivement le premier enjeu. Mais il n’a pas été décisif. Car Jacques Chirac avait la faculté de refuser la formation d’un nouveau gouvernement, de faire la grève de l’exécutif et de contraindre, par ce biais, François Mitterrand à la démission. Orl’homme était aussi déterminé dans ses décisions tactiques qu’il était fluctuant dans ses convictions doctrinales. Il n’avait pas eu peur d’affronter Valéry Giscard d’Estaing en 1976, en démissionnant avec éclat de Matignon, puis en créant le RPR, enfin en 1977, en marchant sur le corps de Michel d’Ornano, candidat giscardien à la Mairie de Paris.

L’enjeu décisif a été celui des privatisations. Elles formaient la pierre d’angle du programme économique élaboré par Édouard Balladur pour 1986. Tout un chacun, à droite, en acceptait le principe, mais la question de la méthode restait en suspens. Une fraction de l’opposition de droite, avec Raymond Barre à sa tête, voulait appliquer la procédure anglaise et américaine, consistant à vendre directement sur le marché, au plus offrant, les titres des entreprises et des banques privatisées. Dans cette hypothèse, il revenait ensuite aux nouveaux actionnaires de pourvoir leurs directions. Mais le président de l’AFEP, Ambroise Roux, ne voulait pas prendre le risque de laisser la désignation des nouveaux dirigeants à des actionnaires éparpillés. Il entendait verrouiller le capital des nouvelles entités par un mécanisme dit de « noyaux durs ». Il fallait faire en sorte que l’essentiel des émissions nouvelles soit souscrit par les grandes entreprises privées existantes. Puis, au fur et à mesure, les entreprises privatisées souscriraient à leur tour les nouvelles émissions. En fin de compte, on devait obtenir un ensemble de grandes entreprises privées solidaires par le biais de participations croisées.

Cela impliquait une procédure dite de gré à gré, selon laquelle le ministère propose à des souscripteurs choisis à l’avance de faire leur offre d’achat, en quantité et en prix. Dès lors, l’impératif était que Chirac et surtout son second, Édouard Balladur, prennent les rênes du gouvernement en 1986. Car, face à Raymond Barre, l’élection présidentielle qui aurait eu lieu au lendemain du départ forcé de François Mitterrand n’était pas gagnée d’avance pour Chirac. C’est ainsi qu’Édouard Balladur lança, dès 1984, dans un article mémorable paru dans Le Monde, le ballon d’essai de la cohabitation.

En fait, au moment de la publication, tout était déjà joué. L’entente entre Jacques Chirac et François Mitterrand avait été scellée par l’intermédiaire de deux go between, Ambroise Roux, reçu à l’Élysée de par sa dignité de grand patron, et Édouard Balladur, conseiller du président du RPR, mais aussi employé de la CGE, dirigée par Ambroise Roux. Mon lecteur doit comprendre que ce sont des considérations triviales qui ont joué à un moment crucial de la Ve République. Il fallait pouvoir appliquer les privatisations dans le mode retenu par le monde des affaires.

Certes, les mitterrandistes et les chiraquiens ont avancé le même argument pour justifier la cohabitation : il était exclu, selon eux, de porter atteinte à la légitimité du président élu au suffrage universel. Ils oubliaient que l’élection législative, récente, était porteuse d’une légitimité supérieure. Ils faisaient semblant d’ignorer que le président maintenu n’incarnerait plus la présidence voulue par le créateur du régime en 1958 et 1962. Ils fermaient les yeux sur le fait que, désormais, il y aurait deux Constitutions, selon qu’on devrait accepter la cohabitation ou non. Deux Constitutions contradictoires, ainsi que l’a dit plus tard Jean-François Revel : « Quand le président dispose d’une majorité à sa dévotion, il est une sorte de pharaon, quand il doit accepter la cohabitation, il est un soliveau. »

Jean Foyer avait d’ailleurs, dès ce moment, rejeté les arguments opportunistes avancés par les coteries mitterrandienne et chiraquienne. Dans un article paru dans la Revue des deux mondes, l’ancien garde des Sceaux du général de Gaulle rappelait l’épisode Millerrand, président de la IIIe République contraint à la démission en 1924 par Édouard Herriot et Léon Blum, chefs de la nouvelle majorité de gauche[3. Majoritaire en sièges mais minoritaire en voix.], au terme d’un bras de fer qui avait vu les deux leaders refuser d’entrer dans un nouveau gouvernement. Jean Foyer parlait en orfèvre de l’histoire républicaine et en dépositaire de l’esprit de la Ve République, dont il avait rédigé la Constitution aux côtés de Michel Debré, Jacques Soustelle, René Capitant et Louis Vallon ! Oui, affirmait en substance Jean Foyer, nous ne sommes pas contraints à une cohabitation malsaine, oui, nous pouvons maintenir la Ve République telle que l’a voulue son premier président. Sa voix a résonné dans le vide.

L’ironie de l’histoire veut que les « noyaux durs » voulus par Ambroise Roux et Édouard Balladur aient volé en éclats dès 1987 et que le scrutin présidentiel ait tourné à la confusion de Jacques Chirac, étrillé en 1988.

En effet, tandis que le nouveau gouvernement de droite mettait en œuvre son programme de privatisations, l’ancien ministre de François Mitterrand Jacques Delors, devenu président de la Commission européenne, impulsait une libéralisation des marchés financiers qui ouvrait les bourses du Vieux Continent aux fonds de placement anglais et américains. Ces fonds, une fois entrés en force, firent prévaloir la logique des marchés sur celle des noyaux durs et les entreprises privatisées durent se résoudre à accepter leur tutelle.

En effet encore, malgré le bénéfice d’une bonne conjoncture économique, Jacques Chirac n’a pas su conduire sa campagne présidentielle, au contraire de Mitterrand. Et nombre de Français ont été rejetés vers Mitterrand par la décision de supprimer l’IGF ainsi que la volonté esquissée par Philippe Séguin, ministre des Affaires sociales, de réformer les retraites, pour la première fois depuis la guerre.

Édouard Balladur en 1993, cela va de soi, mais aussi Lionel Jospin en 1997, ont accepté la jurisprudence de 1986. Mais ils l’ont appliquée dans le contexte nouveau qui domine les vingt dernières années, celui de l’unification monétaire européenne. C’est afin de protéger cette unification que le Premier ministre Balladur a maintenu l’amarrage du franc au mark, pourtant fort coûteux pour l’activité, l’emploi et les finances publiques. Et l’inclusion dans l’euro et dans l’Europe a délivré Lionel Jospin, installé à Matignon, du souci de justifier son abdication du socialisme[4. Hormis la décision du passage aux trente-cinq heures de travail hebdomadaire, de nature strictement électoraliste.]. Nous étions entrés dans l’ère de la sacralité européenne.

Balladur et Jospin ont aussi sabordé, à leur corps défendant, leurs ambitions présidentielles. Comme s’il y avait une règle implicite : le Premier ministre, accablé par le fardeau gouvernemental, ne pouvant plus apparaître vêtu de lin blanc devant l’électeur, est voué à perdre.

Mais la France de 2014 connaît un désarroi qu’elle ignorait en 1986, en 1993 et 1997. Elle est moins préoccupée de respect de la légitimité que d’efficacité politique, pour porter remède à ses maladies et à ses faiblesses. Certains de nos compatriotes, sinon la majorité, s’affligent de notre discrédit en Europe et dans le monde. Ils commencent à craindre que, faute de tournant historique, la marche au déclin prenne un tour irréversible. Une nouvelle cohabitation ne répondrait pas à leurs attentes.

En sens contraire, on ne voit pas comment le système politique, verrouillé juridiquement et protégé médiatiquement, pourrait connaître une révolution. Aucune personnalité nouvelle d’envergure ne se dégage. Aucun projet nouveau ne se dessine, où qu’on porte les regards. Les tabous de la période écoulée – monnaie unique, construction européenne, tutelle américaine – s’imposent sans contestation véritable.

C’est pourquoi, à moins d’un événement économique ou géopolitique qui viendrait détourner le cours actuel de l’histoire nationale, nous sommes voués à subir un pouvoir discrédité ou à lorgner sans enthousiasme vers une cohabitation encore plus malsaine et délétère que les précédentes.[/access]

*Photo : wiki commons.

Woody et les robots

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J’ai contracté à la fin de mon adolescence l’habitude de voir chaque année un film de Woody Allen. Sans les habitudes, la vie serait plus désespérante encore. J’ai rarement été déçu et Magic in the Moonlight m’a enchanté. On croit au milieu du film que Woody, après s’être converti au narcissisme, cède à la tentation du spiritualisme et et même du spiritisme : il n’en est rien. Il demeure fidèle à Hobbes, son pote qui lui a appris que l’homme est un loup pour l’homme, aux mauvaises pensées de Nietzsche, à Freud bien sûr, ainsi qu’à un art de la narration d’une extrême fluidité, approchant les sujets les plus profonds en se contentant de les effleurer, ce qui est le propre d’un homme de goût.

À peine de retour chez moi, vers minuit, je jette un œil sur  » On n’est pas couché « . J’aurais été mieux inspiré de fermer aussitôt le poste, revenant par là-même à l’univers magique de Woody Allen. Faute de l’avoir fait (un peu de curiosité malsaine et de masochisme vous entraînent vite au pire ) , j’ai eu droit à un éloge réitéré de la  » pensée convenable  » – le public formaté applaudissant à tout rompre. Selon Ruquier, quarante milliions de Français auraient une  » pensée convenable « , cependant que six millions, sans doute ceux qui succombent à l’euroscepticisme, au Front national, qui lisent Valeurs Actuelles ou, pire encore Zemmour et Causeur créent une sale ambiance. Pourquoi ne pas les mettre dans des camps de rééducation, maintenant qu’ils sont identifiés ? Certes, a dit Madame la ministre, tout cela est affligeant – ovation du public – , mais il faut en partie les excuser : la crise économique explique ce repli sur soi et cette peur de l’autre. La peur de l’autre : vieil argument éculé de la gauche . Car l’Autre, effectivement, fait peur : il veut vous dépouiller de vos biens, abuser de vous sexuellement, vous humilier et vous rouler dans la farine. Il y a de belles pages de Freud dans Malaise dans la civilisation  sur le sujet. Quant à Schopenhauer et Nietzsche, voire Hobbes, on a toujours intérêt à les relire. Ou, à défaut, voir les films de Woody Allen. Et, si possible, éviter toute pensée « convenable » , sauf dans l’émission de Laurent Ruquier où les invités sont d’une telle élévation morale qu’on se gardera bien de les fréquenter de peur de passer pour un voyou.

Jimmy Page revient !

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Philippe Manœuvre est vraiment un chic type. Non seulement tous ceux qu’ont bossé avec lui le disent -ronchons compris- mais en plus, il rend service aux amis dans le besoin sans même le savoir .

Par exemple quand votre serviteur est coincé entre les impératifs du bouclage du mag de novembre et l’envie de parler de la fabuleuse autobio de Jimmy Page que vient de publier Ring, Manœuvre vous fournit, dans sa préface, tous les éléments factuels de l’actuel Zeppelin revival : « La remasterisation 2014 des albums de Led Zeppelin a été l’occasion d’un vrai tir de barrage, une campagne promotionnelle à l’ancienne, avec des écoutes aux studios Olympics de Londres, à l’Olympia de Paris, à Tokyo et New York. Prévisible résultat : les trois premières rééditions de Led Zeppelin sont classées dans les dix meilleures ventes du top album de juin 2014. »

On ne va pas chipoter en arguant qu’on aurait pu se dispenser de rééditer Houses of the Holy, qui est au Zep ce que Goat’s Head est aux Stones (les rockers, comprendront, les autres n’ont qu’a réécouter Céline Dion ou Genesis).

couv jimmy page

Non, on va pas chipoter, on va juste vous signaler deux méchants bonus tracks : ce soir sur RTL, l’immense Georges Lang recevra Jimmy dans une Nocturne exceptionnelle, à minuit.  Et il se pourrait fort que le même Jimmy soit ce soir dans la première partie du Grand Journal. On n’ose espérer que Yann Barthès en profitera pour voir à quoi ressemble un mec vraiment bien habillé.

Enfin pour que le bonheur des Zeppelinophiles soit complet, Ring a confié à Eudeline le soin de présenter un petit teaser vidéo. Que demande le peuple ? Du rock, ça va de soi !

Faux con, Pellerin?

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fleur pellerin modiano

fleur pellerin modiano

Mme Pellerin essuie un feu nourri de tous calibres depuis qu’elle est tombée à l’examen Modiano.

Reconnaissons-lui tout de même deux vertus:

1) La franchise. Une autre se serait débrouillée pour lâcher un titre de roman, évidemment non lu, préparé par son staff. Or la non-lecture des livres est plus fréquente que la lecture selon une enquête dont j’ai jadis retenu les chiffres: 20% seulement des livres achetés sont effectivement lus de la première à la dernière page. Mme Pellerin, qui avoue ne rien lire depuis deux ans (et avant, que faisait-elle?), se situe donc donc dans le pool le plus représentatif des consommateurs de livres français. Et puis, elle ne fait que revendiquer tout haut ce que l’élite politique actuelle pratique tout bas: RIEN. Car la lecture de dépêches AFP et de rapports abscons, dans sa position, équivaut à jouer à Angry Birds sur son smartphone pour tuer le temps.

2) L’esprit d’avant-garde. Pourquoi une ministre de la culture devrait-elle absolument lire alors qu’un(e) ministre de la Défense peut se passer de toute connaissance du maniement des armes, de la pensée de Clausewitz ou du goût de la tambouille? Extrapolons: que demain le ministre des finances avoue qu’il ignore ce qu’est un taux d’intérêt, que le ministre de l’intérieur ne puisse évaluer le nombre des immigrés clandestins, que la ministre de l’environnement exhibe son Hummer V8, que le ministre de l’éducation nationale doive sortir sa calculatrice pour calculer 8×8… On sourit, on rit… et puis l’on se dit que l’impensable est de moins en moins improbable. La précédente occupante du poste de Mme Pellerin (ministère de la Culture, donc, rappelons-le!), Aurélie Filippetti, nous avait déjà ébahis par ses audaces vis-à-vis de l’orthographe française. Et puis, l’Etat français n’a-t-il pas à sa tête un président qui étale quotidiennement son incapacité à présider quoi que ce soit, à commencer par sa vie privée? Si le chef de l’Etat ne cheffe pas, pourquoi sa ministre de la culture se cultiverait-elle?

Le cas Pellerin révolte manifestement davantage que les cas de corruption rutilante qu’on découvre au jour le jour. C’est qu’il est, on le sent confusément, prototypique et peut-être fatidique. Comme le font souvent les systèmes vermoulus, celui dont Mme Pellerin est l’emblème pourrait s’écrouler à partir d’un détail ornemental, comme quand la chute d’une gargouille annonce l’effondrement de la basilique.7

*Photo : LAURENT BENHAMOU/SIPA. 00696007_000070.

Hollande envoie Moscovici à Bruxelles

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moscovici fn doubs

moscovici fn doubs

Samedi, nous serons le 1er novembre, date de l’entrée en fonction de la Commission Juncker à Bruxelles. Parmi les commissaires, un certain Pierre Moscovici, candidat controversé du gouvernement français et préféré à Elisabeth Guigou par François Hollande. D’une certaine manière, l’ex-ministre des finances est fait pour le boulot. Cet archétype du technocrate devait en rêver gamin. Mais, en attendant, il ne déteste pas participer aux magouilles politiciennes les plus crasses. Qu’on en juge. Lors de son départ du gouvernement, le député qu’il redevenait s’était vu confier le 5 mai 2014 une mission « sur la contribution des politiques européennes à la croissance et à l’emploi ainsi que sur la manière dont les agents économiques peuvent s’approprier ces politiques ». La manœuvre était claire. Cette mission, si elle se poursuivait au-delà de six mois, permettait à son suppléant de prendre sa place au Palais-Bourbon et évitait ainsi la tenue d’une élection partielle dans la quatrième circonscription du Doubs. À l’époque, François Hollande pensait déjà à lui, même s’il hésitait encore avec Guigou, pour intégrer la Commission, laquelle devait entrer en fonction un peu plus tard que le 1er novembre. Ainsi, la mission renouvelée au-delà du 5 novembre, Pierre Moscovici n’avait plus besoin de démissionner de son mandat de député. Le problème c’est que la Commission entre en fonction samedi et qu’en bonne logique, le nouveau commissaire doit donc présenter sa démission de l’Assemblée nationale.

Sauf que le gouvernement ne l’entend visiblement pas de cette oreille. Il veut éviter une élection partielle que le PS a toutes les chances de perdre –au profit du FN ou de l’UMP. Si c’était le cas, le PS n’aurait plus 289 mais 288 sièges. Il n’aurait plus de majorité absolue à lui seul au Palais-Bourbon. Trois fois, des confrères ont interrogé Pierre Moscovici à ce sujet. Le 23 octobre sur France Info, dimanche au Grand Jury RTL-Le Figaro puis mardi midi sur Europe 1. La première fois, il a expliqué qu’« il y [avait] des éclaircissements juridiques à apporter à cette question [qu’il n’était] pas en mesure [lui-même] de préciser ici ce matin ». La seconde, il ne savait pas, il n’avait aucune certitude sur le fait de savoir s’il y aurait une élection ou pas. Même refrain la troisième fois. En revanche, de notre côté, il y a une véritable certitude. Pierre Moscovici se moque du monde. Comment peut-il expliquer sur toutes les ondes qu’il ne sait pas à quelle date sa propre démission sera effective ? Comment peut-il laisser croire qu’un doute juridique subsiste à propos de son obligation de démissionner ?

Ce qui se passe en coulisses, c’est donc une tentative de report de l’entrée en fonction d’un commissaire européen afin d’éviter la tenue d’une élection législative partielle dans un pays membre. Le gouvernement français ne négocie pas seulement son budget avec la Commission européenne, il mendie aussi une dérogation pour l’entrée en fonction de Pierre Moscovici. Ceci porte un nom : cela s’appelle une magouille. Une magouille pour éviter au parti au pouvoir d’affronter le suffrage universel. En d’autres temps, le scandale aurait été retentissant. On parlerait d’une « affaire Moscovici ». Peut-être la Commission européenne se résoudra-t-elle finalement à expliquer au gouvernement français qu’elle n’est pas là pour permettre aux gouvernements nationaux de contourner leurs propres constitutions ? Peut-être expliquera-t-elle qu’elle n’a pas à interférer dans les affaires intérieures d’un Etat, même sur la prière expresse dudit Etat ? Quoi ? J’ai dit une connerie ?

Les Femen et Hollande

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femen francois hollande

femen francois hollande

De nouveau, les militantes seins nues des Femen ont réussi leur coup de com’. Cette fois-ci, c’est François Hollande lui-même qui a été pris au piège. Le président de la République, qui devait s’exprimer dans un point presse sur la mort du militant écolo Rémi Fraisse, a été surpris par deux Femen qui l’ont interpellé sur le procès pour exhibitionnisme visant deux de leurs camarades. François Hollande s’en est tirée avec un « Je vous ai comprises » gaullien. Au cas où les militantes féministes ne connaîtraient pas l’histoire du fondateur de la Ve République, rappelons que le sens exact de la phrase est « Je vous ai, certes, entendue mais je vais faire exactement comme je veux ».

Mais laissons là les cours d’histoire. Très vite, la presse s’est – légitimement – interrogée sur un éventuel dysfonctionnement du GSPR (Groupe de sécurité de la présidence de la République), l’unité mi-police nationale mi-gendarmerie dont la mission principale est d’assurer la protection « personnelle et immédiate » du président de la République française. En revanche, personne n’a encore mis en cause la ruse qu’ont utilisée les Femen pour flouer les fonctionnaires chargés de la protection du chef de l’Etat et des armées. Probablement renseigné par un média convoqué à l’Elysée, l’une d’entre elles s’est fait passer pour une étudiante en journalisme pour obtenir le droit de participer à la conférence de presse d’aujourd’hui.

Ceux qui ont la mémoire longue (ou qui travaillent pour le GSPR) se souviennent que le Commandant Massoud, le chef afghan qui se battait contre les Talibans, a été assassiné le 9 septembre 2011, 48 heures à peine avant l’attaque contre les tours jumelles de New York par un commando de faux journalistes tuniso-belges. Sans aller aussi loin dans la comparaison, on peut s’étonner de la mansuétude des médias à l’égard des Femen. Il est plus que probable que les journalistes en paient bientôt le prix par un renforcement de la sécurité de l’Elysée et un accès plus difficile au chef de l’Etat. Bref, ils auront encore plus de mal à exercer leur métier. Les mauvaises langues diront que si aucun journaliste ne remet en cause le bien-fondé de ce procédé, c’est parce que notre profession juge la cause bonne et préfère ne pas y regarder de trop près…

«Fleur» de culture

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fleur pellerin modiano

fleur pellerin modiano

Nous sommes les seuls à avoir un ministre de la Culture. C’est une fonction de régie qui n’existe pas ailleurs. Ça a commencé avec André Malraux. Aujourd’hui, c’est Fleur Pellerin. Heu… Qui ça ?

Allons, allons, Brighelli, ne fais pas ta mauvaise tête et la fine bouche. Tu défends bec et ongles les classes prépas et les grandes écoles, elle en est un pur produit. Même si l’IPESUP est une prépa privée, elle a intégré successivement l’ESSEC, Sciences PO puis ENA, avec un rang de sortie assez bon pour intégrer immédiatement la Cour des Comptes.
Ah oui, les comptes… Ne serait-ce pas tout ce qu’elle connaît ?
Mais non ! N’a-t-elle pas été « plume » de Jospin en 2002 (le mot m’insupporte, il me rappelle systématiquement la tendre exploration de l’hémisphère sud) ? Elle doit savoir des choses… D’ailleurs, elle a fait partie de la 3ème Chambre de la Cour des comptes, qui s’occupe d’éducation, de recherche et de culture — du point de vue financier.
En tout cas, elle n’a jamais eu le temps de lire Patrick Modiano. Pas même avant de le recevoir. Pas même en digest, pas même en résumé. Pas même selon les principes de Pierre Bayard, qui a écrit le très réjouissant Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (Minuit, 2007 — voir ici). C’est ce qu’elle a ingénument expliqué sur Canal il y a quelques jours.

À quoi Christian Combaz réagit avec chagrin et pitié dans Le Figaro : « Quand on est chargé de la promotion de la culture française, le matin où l’on apprend que Patrick Modiano a décroché le prix Nobel, on tape son nom sur Wikipédia à l’heure du café. Dans l’ascenseur on se fait résumer Villa Triste. On demande un dossier de presse avant dix heures et demie. N’importe quel cadre commercial à qui l’on vient d’annoncer l’obtention d’un nouveau marché se rue sur les informations du tribunal de commerce. La ministre de la culture, en recevant un coup de fil de chez Gallimard, serait donc incapable de bachoter son sujet une demi-heure avant que les caméras ne débarquent? Evidemment non. Vous n’en êtes pas incapable. Vous avez seulement mieux à faire. Le contenu des livres, pour vous, c’est de l’enfantillage, du pittoresque, du secondaire. L’art pour vous, ce sont des textes de loi, des décrets, des budgets à attribuer, vous venez de l’avouer ingénument sur Canal Plus avec cette espèce de dédain navré des gens qui sont occupés de choses sérieuses, et qui répondent «si vous croyez que j’ai le temps!». »
C’est que Fleur Pellerin est dans une logique strictement comptable. «J’ai l’impression de bien faire mon travail», dit-elle sur Canal. Et assistant aux 24ème rencontres cinématographique de Dijon à la mi-octobre, n’a-t-elle pas déclaré que le rôle du gouvernement est «d’aider le public à se frayer un chemin dans la multitude des offres pour accéder aux contenus qui vont être pertinents pour lui» ? Jean-Michel Frodon s’en étrangle de rage, parce qu’il y lit « l’enterrement de l’idée même de ministère de la Culture. »

Ben oui. N’est pas Malraux qui veut. Autres temps, autres priorités : il faut dégager du temps de cerveau disponible dans l’esprit des « gens », comme dit par ailleurs Najat Vallaud-Belkacem. Afin d’y insérer Coca-Cola, sans doute, selon l’immortel Principe de Le Lay (2004).
Normal. Nous avons bradé le patrimoine industriel français, puisqu’il a été entendu très tôt qu’en Europe, c’est l’Allemagne qui se chargeait de l’industrie. Il nous reste le divertissement. La société du spectacle. Palais et jardins. À nous les touristes venus visiter notre « vieux pays ». À nous le marché mondialisé des purges cinématographiques (les récents hommages télévisuels à Truffaut donnent la mesure de la misère actuelle du cinéma hexagonal). Frodon toujours : « le seul objectif pour ses services serait de travailler à glisser parmi lesdits produits culturels dominants le plus possible d’objets made in France. Cela s’appelle une politique commerciale, pas une politique culturelle.

Pour les livres, c’est un peu secondaire. Modiano se vend mal aux Etats-Unis, et sans doute encore plus mal en Chine. Et puis le livre sera numérique ou ne sera pas. La petite musique modianesque sur une tablette, c’est tellement mieux !
Ce qui permet au ministre de défendre indifféremment Zahia réinterprétée en Marie-Antoinette par Pierre et Gilles, ou le « sapin de Noël » de McCarthy (j’informe au passage le ministre, qui n’a pas trop l’air de savoir ce qu’est un plug anal, que ceux de Swarowski ont tendance à remonter dans le rectum, ce qui est fâcheux). Bref, de « culture », on ne gardera désormais plus que la première syllabe.

Tout cela fait beaucoup rire Mme Pellerin. Le rire semble être devenu le symbole de ce gouvernement de tartignolles. Najat Vallaud-Belkacem, dansOn n’est pas couché, se fendait la pipe en déclarant qu’on ne se fait pas prof pour l’argent. Et qu’elle ne multipliait pas les petits pains ni les salaires. Elle en a de la chance de rigoler autant ! J’en parle par ailleurs.
Peut-être faudrait-il lui expliquer que l’humour sert surtout à se moquer de soi-même, pas forcément à rigoler quand une vieille dame glisse sur une peau de banane ou qu’un prof se fait démonter la gueule par un parent d’élève. J’en ai marre, de ces gens ! Mais marre !

Marre aussi à la perspective de ce que deviendra la culture entre les mains des successeurs, quels qu’ils soient. « Chef d’œuvre en péril » — l’appellation va se généraliser. Et ce ne seront plus seulement les châteaux ou les monuments nationaux, mais aussi bien les bibliothèques. Truffaut encore, Truffaut toujours : à quand les brigades de pompiers chargés de mettre le feu aux livres de Modiano — et aux autres ? Puisqu’après tout, et à l’exemple du ministre, personne ne les lira plus ?

*Photo : 00695754_000020

EELV : pas de pitié pour les décroissants!

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verts eelv decroissance

verts eelv decroissance

Quand vient la fin de l’été, le journaliste en quête d’une ultime échappatoire au bureau voit arriver comme une bénédiction les universités précisément dites « d’été » organisées par toutes les boutiques politiques et associatives dignes de ce nom. C’est la politique à la plage : le militant y va pour draguer, passer des soirées arrosées avec ses copains, voir les chefs en short, mettre son grain de sel dans les bagarres internes, parfois pour parler politique ou même pour écouter de longues et sérieuses interventions sur les grands problèmes du monde – le dosage entre ces différentes activités semblant varier en fonction de la taille et de l’orientation politique de l’organisation : à « gauche de la gauche », on prend encore les questions idéologiques au sérieux. Voilà un terrain qui me va : je ne suis pas très bon pour la sociabilité de vacances et de bistrot. Je veux bien prendre l’air, mais si je suis sûr de pouvoir passer un bon nombre d’heures dans des amphis.

Je procède par éliminations et me décide pour  une virée chez les Verts qui organisent leur grand-messe à Bordeaux. Je pourrais y débusquer des décroissants qui m’aideraient à nourrir le dossier sur ce sujet que j’ai vendu au politburo de Causeur – et à préciser mes idées sur le sujet –je suis tenté par certaines propositions des théories de la décroissance, mais peut-être plus encore par l’économie psychique de l’ascétisme ou au moins de la sobriété à laquelle on les associe spontanément. On peut penser qu’une réunion d’EELV n’est pas forcément le meilleur endroit pour rencontrer des gens qui réfléchissent à l’écologie, mais il doit bien s’en trouver quelques-uns. Et puis, j’aurai le plaisir de ferrailler avec des militants écolos et de les confronter à la contradiction qu’il y a entre leur hédonisme gentillet de l’extension des droits et leur détestation pour le méchant capitalisme destructeur de planète.

Mon périple en terre écolo commence dans la petite salle de l’université de Pessac où se tient l’atelier « La démographie, un enjeu pour l’écologie politique ». Ici, on est chez les frondeurs. Ancien ministre de Jospin, Yves Cochet ouvre les hostilités : « Cet atelier a bien failli ne pas se tenir. Tout débat sur la démographie est systématiquement censuré par la direction du parti mais Michel, qui est beaucoup plus opiniâtre et emmerdeur que moi, a finalement obtenu gain de cause ». L’« emmerdeur », c’est Michel Sourrouille, la soixantaine, chauve et barbu en short et t-shirt, directeur d’un essai collectif au titre explicite : Moins nombreux, plus heureux ![1. Editions du sang de La Terre, 2014.] préfacé par Cochet. « Ecolo depuis 1974 et son premier vote pour René Dumont», avec ses faux airs de Philippulus le prophète[2. Personnage des aventures de Tintin (L’étoile mystérieuse) qui annonce la fin du monde, avec son tocsin et sa toge.], Sourrouille déroule un argumentaire mathématiquement imparable : 20% de la population mondiale consomme 86% des ressources de la planète. « Malthusien depuis 1969 et la lecture de La bombe P  de Paul R. Ehrlich », il se réfère constamment à son maître Thomas Malthus, célèbre pasteur anglican qui a prophétisé notre sombre avenir dans l’Essai sur le principe de population (1798), dont la thèse explosive tient en deux courbes. Ancien prof de lycée Sourrouille l’expose simplement: la population mondiale progressant beaucoup plus vite que la production alimentaire, on ne pourra bientôt plus nourrir tout le monde. La conclusion s’impose : « puisqu’on ne peut pas accroître la production agricole, il faut maîtriser la natalité » et organiser le rationnement à l’échelle mondiale, sans quoi « c’est la planète qui nous rationnera et ça se passera très mal ». De son siège dans le public, Yves Cochet fait chorus en rappelant sa proposition de réduire les allocations familiales dès le troisième enfant – cette version verte de la politique chinoise de l’enfant unique avait fait scandale chez les Verts. L’arbitre de la conférence, un sympathique militant en sandales, avait prévenu : « C’est un sujet sensible, certains diraient tabou (…) Attention à ne pas provoquer par vos propos ». Je songe que Sourrouille et Cochet n’égalent pas le radicalisme du chanteur Didier Super, auteur du tube punk « Les enfants, faut les brûler ! ». [access capability= »lire_inedits »]

Trêve de plaisanterie. À la tribune, Cyrielle Chatelain, jeune militante spécialiste de la protection sociale, émet quelques réserves: « Notre politique d’allocations familiale est très nataliste, et fondée modèle très sexiste : pendant que l’homme travaille, la femme est censée rester au foyer (…) Mais il est préférable de responsabiliser plutôt que de contraindre. En Chine, la politique de l’enfant unique s’est révélée très efficace mais pose un problème de liberté et de responsabilité. Il y a des enfants cachés sous les lits… » Cochet consterné, soupire et regarde ses baskets blanches… avant d’entamer un vibrant plaidoyer pour le troisième âge qui tranche avec le jeunisme, voire l’infantilisme ambiant: « Une société de vieux serait beaucoup plus heureuse que la nôtre. Les vieux rendent beaucoup de services non monétarisés, garantissent par exemple deux tiers des gardes d’enfants (…) De plus, les sociétés de jeunes sont plus guerrières que les pays de vieux. » La vieillesse, c’est la paix ! – voilà un slogan pour l’époque…

Pour convaincre l’auditoire plutôt circonspect, Michel Sourrouille brandit les Saintes écritures – le rapport Meadows publié par le Club de Rome en 1972, qui annonçait l’épuisement des gisements fossiles à l’horizon 2030.  Puis il abat sa dernière carte, René Dumont, candidat écologiste à la présidentielle de 1974, qui préconisait « l’abrogation de toutes les mesures qui visent à maximiser le nombre de Français ». L’évocation du grand ancêtre semble faire mouche.

Questions du public. Un spectateur se proclame malthusien côté cour, et père de deux enfants nés de deux femmes différentes côté jardin. Lorsqu’une dénommée « Cécile » demande la parole, Yves Cochet ironise : « « Cécile Duflot, 4 enfants ! » Arrive le tour de Joël, biogénéticien entre deux âges, professeur en fac de médecine, qui synthétise brillamment l’éternel dilemme des Verts, tiraillés entre écologie et progressisme débridé : « Peu d’entre nous ont compris qu’il y avait des limites dans cette planète. Résultat, nous continuons à soutenir les revendications de libertés individuelles comme le droit à l’enfant. » Sa tirade me donne le courage de sortir du placard. Avouant ma qualité de journaliste, je descends dans l’arène et demande si le soutien officiel des Verts à la PMA pour tous, voire bientôt à la GPA, ne condamne pas à l’avance toute perspective malthusienne. Soudain, un sosie de Pierre Vaneck m’interrompt d’un air indigné : « ça n’a rien à voir, c’est un autre sujet ! » À deux doigts de dire son fait à ce malappris, je laisse Michel Sourrouille me répondre : « Le désir d’enfant à tout prix pose des questions écologiques et démographiques mais cela n’a pas été pensé. EELV envisage la question de façon absolument superficielle, comme d’ailleurs l’immigration. Notre commission immigration se contente d’être une annexe des associations de sans-papiers, contre lesquels je n’ai rien, mais elle ne réfléchit pas à la question migratoire. Nous souffrons d’un vide conceptuel. Le social et l’économique ont complètement étouffé notre fibre écologiste. » Je comprends pourquoi ceux-là ne sont pas en odeur de sainteté avec la direction qui considère que « l’enfant pour tous » est la prochaine Bastille à conquérir, même si, comme le rappelle Cyrielle, en bonne apparatchik, EELV est officiellement favorable à l’extension tous azimuts de la PMA, mais sans opinion sur la GPA.

Dans la cour, un jeune homme me complimente sur mon intervention. Avec ses tongs et son short, on a du mal à imaginer que Clément, 29 ans, est ingénieur dans une grande entreprise française de pneumatiques. Un verre dans le nez, il confesse un « petit côté Jean-Pierre Pernaut, dans la défense des savoir-faire régionaux », mais quand la conversation roule sur le résultat des Européennes, il récite le catéchisme : le succès du Front national n’a rien à voir avec l’immigration, laquelle est «  une chance pour la France », d’ailleurs « Nous sommes six milliards d’étrangers sur Terre ! » – slogan particulièrement bêta des Jeunes écolos.

Je lui fausse compagnie en voyant Yves Cochet surgir à quelques mètres : «  Il n’y a presque plus de courant décroissant chez EELV, j’en fais partie d’une certaine façon » me glisse-t-il, pressé de se commander une crêpe. Il coupe court à mes questions sur la transition énergétique : « Croire qu’on va créer des emplois avec l’industrie verte est une illusion partagée par le PS et la direction des Verts. D’ailleurs, le projet de loi sur la transition énergétique s’appelle « pour une croissance verte », ce qui est un non-sens complet ». Dans ses intonations, on sent le dépit et la lassitude du général vaincu.

Il me reste une demi-heure pour manger avant le début du grand forum justement consacré à la loi « croissance verte » que Ségolène Royal devrait présenter en octobre. Ici, le chaland affamé a deux moyens de se caler l’estomac : dépenser son bon alimentation de 10 euros en boissons fermentées, ou ingérer un cocktail de fruits et de crêpes-sandwich-paninis qui n’ont pas l’air plus bio que les merguez de la Fête de l’Huma. Un militant vert morigéner le vendeur de crêpes au Nutella : « C’est plein de trucs carrément dégueulasses pour la santé ! » Ben oui, mais mon bon monsieur, lui répond en substance le cuistot, c’est ce que les gens demandent en premier ! Loin des babas mangeurs de quinoa, ces bobos seraient plutôt biberonnés à la junk food…

Je n’ai pas le temps de digérer, que le grand soir commence. Dans l’amphi, une journaliste de Mediapart arbitre un « débat » entre « personnalités qui sont globalement d’accord entre elles » – le genre de débats qu’on adore à Mediapart. On sait que la loi ne lésinera pas sur les objectifs chiffrés aussi ambitieux que les échéances sont lointaines : d’ici 2050, l’émission de gaz à effet de serre devra baisser de 40% et la consommation totale d’énergie ainsi diminuer de moitié, de même que la part du nucléaire dans l’électricité française. A échéance moins lointaine, on se contente plus prudemment de prévoir (ou d’espérer) la création de 100 000 « emplois durables » d’ici trois ans, ainsi qu’une augmentation d’un tiers du poids de l’énergie renouvelable dans la production d’électricité. Fantasme ou escroquerie, si j’en crois Thierry Jaccaud, directeur du journal L’Ecologiste, contacté à mon retour de Bordeaux : « On ment aux gens en leur disant que l’énergie éolienne terrestre va remplacer le nucléaire. J’ai fait le calcul : cela ne remplacera même pas un demi-réacteur nucléaire. » Après le départ mouvementé du gouvernement des ministres Duflot et Canfin, Hollande a jeté cet os très rhétorique à ronger aux Verts. Denis Baupin, député co-rapporteur du projet de loi, peut ainsi pavoiser devant un amphi plein, sous les yeux de sa compagne Emmanuelle Cosse, secrétaire nationale d’EELV. Dans l’aréopage réuni sur l’estrade, la tonalité générale est à l’autosatisfaction, nonobstant les craintes exprimées çà et là par les représentants d’ONG écolos (« La France est douée pour se fixer des objectifs, moins pour les atteindre. ») qui s’alarment du manque criant de moyens. Avec un lyrisme un peu incongru pour évoquer des tractations de coulisses, le sénateur vert Ronan Dantec se dit même « fier de la séquence politique qui a abouti à ce projet de loi », dans la droite ligne de l’accord PS/EELV « signé sur un coin de table » en novembre 2011 par Martine Aubry et Cécile Duflot. Tout bien pesé, malgré les rodomontades de son ex-ministre du Logement, les hiérarques verts s’avèrent plus accommodants avec l’exécutif que les frondeurs du PS. La direction du parti, comme la majorité des militants, se contente en effet de promesses de verdir l’industrie et le nucléaire, comme naguère Sarkozy avec le Grenelle de l’environnement, à des années-lumière de tout questionnement sur l’impératif de croissance lui-même. « Quand on parle de convertir l’industrie à l’écologie, c’est manifestement l’inverse qui est visé », écrivait il y a déjà trente ans l’Encyclopédie des nuisances[3. Article « Abracadabrant », Jaime Semprun, EDN, avril 1992.]. C’est toujours l’opinion de cette trentenaire qui a adhéré en 2009, l’année du pic aux Européennes (16% !). « Il y a quelques années, les objecteurs de croissance représentaient 30-40% des militants. Aujourd’hui, nous sommes très peu, la motion décroissante Alternative écolo n’a recueilli que 10 % des votes au dernier congrès. En dehors des jeunes et de quelques vieux, c’est un parti de bobos. » Dans la cour, le groupe de rock local massacre à coups de riffs ratés les tubes pop-rock des deux dernières décennies, dont L’homme pressé de Noir désir – clin d’œil lourdingue à Mme Duflot-Cantat ou simple solidarité bordelaise ?

Le lendemain, un jeune « cochiste »  me présente l’un des derniers décroissants du parti. A la différence de son mentor Cochet, Thierry ne s’intéresse pas tant aux questions démographiques. Son dada, c’est plutôt l’énergie : « Cela parle davantage aux gens, de leur dire qu’ils ne pourront bientôt plus prendre l’avion ou leur voiture, ou alors à des prix exorbitants, que de leur annoncer un changement climatique qu’ils ont encore du mal à se figurer» Depuis son adhésion en 2008, Thierry martèle que nous assistons à la fin d’un monde. Assis sur un transat, il me démontre qu’on a besoin de plus en plus énergie pour extraire de l’énergie. Et comme ni le nucléaire ni l’éolien ne compenseront la raréfaction du pétrole, dit-il, la décroissance n’est pas une option mais l’avenir inéluctable. S’inspirant d’un rapport anglais, Thierry chante les vertus d’un programme de « décroissance scientifique », une sorte de saint-simonisme inversé. Il faudrait créer des quotas énergétiques négociables qu’entreprises et particuliers échangeraient sur le marché, de façon à ne pas crever le plafond de nos ressources en énergie, me dit-il. A priori, ce rationnement ne sonne pas très social, puisque les gros pourront racheter les parts des petits, mais on ne peut pas tout exiger, « la redistribution des richesses doit se faire par d’autres biais ». Sans langue de bois, il m’expose l’une des contradictions principales de ce parti excessivement « technophile » : « Les Verts n’osent pas aller contre les demandes sociales des citoyens. On a participé aux manifs sur les retraites par démagogie, pour montrer qu’on était bien « degôche », alors qu’une société rationnée devra inévitablement repousser l’âge de sortie de la vie active.

Le surmoi progressiste des Verts, je le retrouve un peu plus tard, au cours de la réunion du nouveau courant « Restaurons l’écologie à EELV » à laquelle je me suis incrusté. Et si les Verts parlaient d’écologie ? En v’là une idée qu’elle est bonne ! Un manifeste en circulation invite le parti à retrouver sa vocation première, sous le titre  « Gauche/droite : quand le cap est le même » – ça ne vous rappelle rien ? Le tropisme productiviste de la gauche française ainsi que la dérive sociétale des Verts y sont corrigés à la machette.

Mais ce qui provoque l’indignation d’une bonne partie de la salle, c’est cette phrase que j’aurais pu écrire : « Le mythe d’une « vraie » gauche, qui seule pourrait incarner l’écologie, ne s’appuie sur aucune base historique ou idéologique : qu’il s’agisse du nucléaire, du dogme de la croissance, de la compétitivité ou de la relance par l’offre ou la consommation, le clivage gauche droite n’a pas l’épaisseur d’une feuille de cannabis. » Or, chez bien des militants la gauche, c’est l’Eglise qu’on ne saurait quitter. De rares inconscients bravent l’interdit : « On est la troisième voie. La gauche a toujours été productiviste comme la droite. En entrant au gouvernement, on est devenu gestionnaire d’un système qu’on abhorre. Je me fous d’être de droite ou de gauche, ce que je veux, c’est que l’écologie gagne !», ose un adhérent girondin. Poussés par leur base, les rédacteurs du manifeste crient au malentendu et remettent un jeton dans la grande lessiveuse « degôche ». Si je ne m’étais pas fait aussi petit qu’une souris dans cette séance de thérapie collective, j’aurais peut-être eu le cran de me lever et de citer La France contre les robots, le plus grand texte écologique et anti-industriel qu’il m’ait été donné de lire, signé d’un certain Georges Bernanos, peu suspect de gauchisme…

Le samedi matin, je manque de sécher l’atelier « Gestation pour autrui : pratique altruiste ou exploitation ? », pour cause de panne d’oreiller. C’eût été dommage de rater ma chère Marie-Jo Bonnet, ex du MLF et des « Gouines rouges », en pleine disputatio avec une jeune femme médecin. Candice pratique une « GPA non marchande » dans sa clinique bruxelloise, dont elle expose les « principes éthiques ». Cette sémillante wallonne ne laisse pas de rassurer son auditoire hétéroclite, qu’elle assaille de détails sur la concertation entre futurs parents, mère porteuse et psy. Aux usines à bébés indiennes, Candice préfère le luxe du sur-mesure : en quinze ans, elle n’a accepté de ne résoudre que 52 « situations », qui ont entraîné 28 grossesses, ayant produit 19 enfants.  « Dans 85% des cas, on a recours à une mère porteuse affective, souvent une amie du couple. Le reste du temps, on fait appel à des mères biologiques extérieures, la plupart du temps recrutées par Internet, sans rémunération. » –  neuf mois de grossesse pour aider une inconnue, c’est peut-être du vice…Petit hic,  en l’absence de loi spécifique, la mère porteuse peut garder l’enfant si elle change d’avis. L’auditoire a compris : une loi GPA, vite ! Initialement inscrite sur le programme, l’ex-députée verte Anny Poursinoff a choisi de céder la parole à son amie Marie-Jo. En sus du décapant Adieu les rebelles (Flammarion, 2014), la féministe a co-signé une « Lettre ouverte au Président de la République » publiée le 14 juillet dans Libération dans laquelle des personnalités de gauche (Lionel Jospin, Jacques Delors, Yvette Roudy, Catherine Tasca, etc.) exhortent François Hollande à résister au jugement de la Cour européenne de Justice qui condamne la France pour sa prohibition de la GPA. Parmi ces partisans d’une convention internationale interdisant les mères porteuses, Marie-Jo Bonnet se distingue par ses positions libertaires anti-mariage et anti-GPA, qu’elle reformule opportunément en termes écolo-compatibles : « Chez les femmes, le désir d’enfants est devenu injonctif. Pourquoi ne pas s’accepter comme on est ? Je suis née avec 1.55m, lesbienne et j’ai accepté ma différence. On a perdu de vue les limites intrinsèques à notre condition humaine !»  N’en déplaise à Candice, « la GPA gratuite n’existe pas, poursuit-elle. Cette fuite en avant technologique ne va jamais sans dédommagements ». Dans le public, la lutte des âges bat son plein. Un gouffre sépare les féministes post-soixante-huitardes qui s’offusquent de l’« exploitation du corps de la femme dans sa fonction maternelle archaïque » des jeunes qui rêvent de « GPA non-marchande », parce que le marché c’est mal, sans se risquer à la moindre réflexion sur les effets de la technique elle-même. En public, Joël, le biogénéticien grisonnant de l’atelier démographie avoue son scepticisme à mots couverts : « Je suis un écolo, confronté à un problème de limites. C’est bien beau de vouloir faire des gamins mais… ». En privé, il se montrera plus volubile : « La GPA comme la PMA me posent problème. Il y a des possibilités techniques positives liées à l’évolution de la science, comme réparer une jambe cassée. Mais, pour le reste, quelles frontières poser ? » Les jeunes jonglent avec le langage des droits individuels. Je crois parfois entendre Pierre Bergé – : « Que je sache, un ouvrier, son corps est aussi exploité. Porter un enfant ne traumatise pas une femme » – ou Najat Vallaud-Belkacem – tel Gregory qui s’insurge d’un « discours naturaliste, contre-progressiste et assez conservateur. Comme si la Nature était forcément quelque chose de bien ! » L’assistance semble insensible à la cocasserie de ce cri du cœur anti-Nature dans la bouche d’un militant écolo. Je me demande bien combien savent que les journaux La Décroissance et L’Ecologiste se sont opposés à la loi Taubira par refus de l’artificialisme né du droit et de la technique… Marie-Jo Bonnet encaisse cette volée de bois vert (humour…) sans se départir de son calme olympien, mais je crains fort que Candice ait conquis le cœur des cadets, tout acquis à la cause pourtoussiste.

Voilà, c’est fini. Ou presque. Reste un hommage aux précurseurs de l’écologie Bernard Charbonneau (1910-1996) et Jacques Ellul (1912-1994), en présence de Simon, le fils du premier, venu de la Dordogne voisine, accompagné de deux universitaires spécialistes du second. « Un atelier-croupion », déplore d’emblée ce petit homme débonnaire à l’accent chantant, aussi libre et inclassable que les deux figures du personnalisme gascon à l’honneur ce vendredi après-midi. Europe-Ecologie-Les Verts célébrant deux critiques radicaux de la technologie, dont l’un fut un théologien protestant habitant Pessac et enseigna dans les murs de cette fac bétonnée, c’est un peu l’hommage du vice à la vertu. Contre-modernes, Ellul et Charbonneau ne sont-ils pas victimes de récupération par leurs héritiers verts autoproclamés qui occultent la part conservatrice de leur pensée ? Un jeune philosophe de l’EHESS me répond par l’affirmative. Un ange passe lorsque Simon Charbonneau demande qui a lu les œuvres de son père : sur la cinquantaine de spectateurs de l’assistance, nous sommes trois ou quatre à lever le bras ! Mais nul n’a besoin de se documenter pour s’indigner. Un quadra à t-shirt s’élève contre « certains écolos, je l’espère minoritaires,  qui vont jusqu’à remettre en cause le Progrès, la modernité, les Lumières.  On ne va pas revenir à ce qu’il y avait avant, c’est-à-dire les ténèbres. » Le passé, voilà l’ennemi ! À la sortie, je me sens rincé par ces trois jours passés avec ces gens accueillants qui lavent leur linge sale en dehors de leur famille.

A l’arrêt du tramway, j’ai la chance de retrouver Simon Charbonneau, dont c’était la première (et peut-être la dernière) apparition chez les Verts. Sur le chemin de la gare Saint-Jean, il m’offre ce bon mot : « Les Verts sont atteints du syndrome du circaète Jean-le-Blanc, un rapace de nos régions qui se nourrit… de couleuvres.»[/access]

*Photo : DR.

Ferguson : ne tirez pas sur la police

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ferguson police racisme

ferguson police racisme

Le 9 août, Michael Brown, jeune Noir de 18 ans, est tué par un policier blanc à Ferguson, une ville du comté de Saint Louis dans le Missouri. Pendant les quinze jours qui suivent, des manifestations de colère s’organisent quotidiennement, certaines dégénèrent en émeutes. Les images de Ferguson en rappelaient d’autres et le fait divers se transforme rapidement en événement politique national.

L’identité du policier impliqué dans l’incident avait d’abord été gardée secrète pour le protéger mais surtout pour ne pas dévoiler son appartenance ethnique. Finalement, l’info est tombée : il était blanc. « Meurtre racial » ont alors dénoncé les parents de la victime, la communauté noire de Saint Louis et plus généralement l’ensemble de la communauté noire américaine. Tout le monde le sait, être un jeune mâle noir, c’est déjà être 90% coupable de quelque chose. Alors, après la tombée de la nuit et avec d’autres jeunes mâles noirs, c’est la condamnation obligatoire.

La version du policier selon laquelle le jeune homme aurait tenté de se saisir de son arme de service a donc non seulement été rejetée par les proches de la victime mais aussi mise en doute par la presse. Celle des membres de la famille et de certains témoins de la scène partisans du camp Brown, a été globalement acceptée : le jeune homme passait quelques jours de vacances chez un parent à Saint Louis avant d’intégrer la fac mais une petite altercation avec un policer en patrouille a dégénéré en drame à cause de la couleur de peau de Michael Brown. La presse nationale profite de l’occasion pour évoquer la militarisation des polices municipales américaines dont les fonctionnaires ressemblent plus à des commandos des forces spéciales équipés d’armes de guerre se déplaçant dans des engins blindés qu’aux policiers en uniformes bleus, tels que nous les avaient présentés la télé et le cinéma américain.

Tout semblait donc être clair jusqu’à que le Saint Louis Post Dispatch ne dévoile il y a quelques jours les résultats de l’autopsie de Michel Brown. D’après les conclusions des médecins légistes, la victime ne tournait pas le dos au policier, elle n’était pas en train de fuir, contrairement à ce qu’avait affirmé les soutiens à Michel Brown. Et ce n’est pas tout, Brown n’avait pas non plus les mains levées, comme on avait encore pu entendre de ses défenseurs. Au contraire, le jeune-homme, dont les tests sanguins ont révélé qu’il était sous l’emprise de marijuana, se tenait tout près de l’officier. Si près qu’on a retrouvé sur son corps des particules fines de poudre du pistolet policier, qui tombent au moment du tir. Ces éléments corroborent parfaitement la déclaration des faits livrée par le policier : il a tiré, à plusieurs reprises, sur Michael Brown parce que celui-ci l’agressait et tentait de s’emparer de son pistolet. Autrement dit, il a fait feu dans un cadre de légitime défense.

L’enquête est toujours en cours, et les agents qui en sont chargées refusent de commenter les révélations du Saint Louis Post Dispatch. Les avocats de la famille de Michael Brown soutiennent que ces nouvelles données ne changent rien tandis que l’avocat du policier n’a pas souhaité s’exprimer.

Une chose est sûre, une affaire en noir et blanc est en train de virer au gris.

*Photo : Charlie Riedel/AP/SIPA. AP21642657_000001.

L’ignorance en héritage

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bellamy desherites culture

bellamy desherites culture

Il fait bon lire des livres à la fois forts, simples, dynamiques, nécessaires. C’est le cas de l’ouvrage récemment publié par François-Xavier Bellamy, jeune philosophe, normalien, engagé en politique (conseiller municipal à Versailles), et qui enseigne en classe préparatoire : Les déshérités, ou l’urgence de transmettre. Quel est le propos ? Très clair : le refus de transmettre la culture, ce qu’on appelle la grande culture, celle qu’on enseignait à l’école et qu’on enseigne un peu encore, le refus de rendre à la jeunesse les savoirs dont ses aînés ont hérités, ce choix du vide dont se targue la rue de Grenelle tire le niveau scolaire vers le bas, aggrave les inégalités sociales et produit de la violence. L’éloge béat de la nature, c’est-à-dire de l’enfant vierge de toute aliénation, tel que l’ont pratiqué Descartes, puis Rousseau, puis Bourdieu, les trois esprits rebelles à la transmission dont le livre examine les thèses accablantes, voue au pilori la médiation de la culture, propre à l’espèce humaine, condition même de l’humain. C’est ce que démontre le livre de Bellamy.

« Dans l’orgueil d’une postmodernité qui veut n’être précédée par rien, nous sommes prêts aujourd’hui à sacrifier notre héritage sur l’autel de la déconstruction » : Bellamy s’attarde sur cette entreprise en effet à l’œuvre depuis Le discours de la méthode, relayée par l’Emile, continuée par Les Héritiers, La distinction, La reproduction (Bourdieu l’enfant du peuple n’eut de cesse de condamner l’Ecole qui lui avait permis de se hisser jusqu’au Collège de France, paradoxe de l’ingratitude). Déconstruction du patrimoine culturel, de ce qui s’acquiert, au profit d’un prétendu savoir construit par chaque élève, fraîcheur native censée forger des connaissances sans maîtres ni disciples, librement, spontanément, comme s’il était de la nature des fruits de pousser dans le désert. On aura reconnu le principe célébré par l’Education nationale, sous la droite comme sous la gauche, de l’élève placé au centre du système et qui, sous la conduite la plus légère possible de pédagogues idéalement réduits au rôle d’animateurs, élabore son propre savoir. Foin du cours magistral, de l’effort d’apprendre, des devoirs à la maison, de l’autorité, et maintenant des notes. Place au plaisir, au jeu, aux travaux pratiques, aux cours de morale. Jamais dans nos salles de classes ne sonnèrent aussi haut les leçons d’un civisme bourré de bons sentiments. On ne transmet plus grand-chose, mais on éduque à tout crin.

Un bonheur n’arrivant jamais seul, bientôt l’informatique aidera les enseignants à faire advenir le meilleur des mondes : telle est l’antienne que nous serinent les visionnaires de la rue de Grenelle secondés par tant d’élus de la nation, troupeau idolâtre des nouvelles technologies qui s’en va agitant ses clochettes sans réfléchir aux conséquences. Et non seulement aidera les enseignants, mais, but secrètement chéri, les remplacera.

Bellamy souligne combien la culture ne relève pas de l’avoir, mais de l’être. On parle de bagage culturel : or la culture n’a rien d’un bagage, elle constitue la personne même. Apprendre un poème par cœur modèle qui l’apprend. La tension de l’exercice, la musique des vocables, les rythmes nous imprègnent, nous forment. De même la lecture : « la valeur de la lecture ne réside pas dans le fait d’arriver au point final, mais dans le chemin que l’on suit vers lui depuis le premier mot », ce qui implique le temps. D’où cette remarque à propos de la logique informatique : au contraire du téléchargement, qui cherche à atteindre sa fin le plus vite possible, « c’est dans son processus, et dans le temps qu’il représente, que la lecture prend son sens. Tendre vers l’immédiateté, ou prendre le temps de la médiation : notre époque semble avoir choisi ».

Choix calamiteux. Réduire au maximum le temps, abolir les distances, nous voilà embarqués vers le règne de l’indifférence, car, écrit Bellamy, « la négation de la différence et la révolte contre la culture sont l’effet d’une seule et même rupture ». L’ignorance, traduite par la pauvreté de la langue usuelle, uniformise ce que la culture permet de différencier. Dans un tableau qu’on n’a pas appris à regarder, aucune singularité ne se distingue : littéralement, on ne voit rien. Dès lors, tout se vaut, et si tout se vaut, rien ne vaut. Monde opaque, incompréhensible, où la confusion conduit à ne plus savoir se guider. Porte ouverte à toutes les errances, voire toutes les barbaries.

Du fatras idéologique qui tend à nier l’exigence culturelle et, avec elle, le besoin d’autorités reconnues, à commencer par celle de l’enseignant, sort le constat aujourd’hui patent : d’après la dernière enquête PISA, publiée en 2013, « l’école française est aujourd’hui celle des pays de l’OCDE où l’origine sociale des enfants pèse le plus lourd dans les résultats scolaires ». Les chantres du ludique, les partisans du moindre effort, prétendent mettre tous les élèves à égalité. La réalité en décide autrement : l’école française s’avère la plus inégalitaire d’Europe.

C’est ce que combat Bellamy. Lequel, catholique, fait partie des « veilleurs », hostiles au mariage pour tous : il nourrit donc la Réaction. Donc ce philosophe propage des idées rances. Et donc ce qu’il écrit appelle le mépris le plus implacable. Pourtant il argumente posément, riche de son expérience et de mûre réflexion. Respectueux des théories qu’il dénonce. Désireux d’engager le débat au-delà des sectarismes. Il développe le point de vue d’un pédagogue de bon sens, d’un citoyen de bonne volonté, bref, d’un honnête homme : preuve qu’il en existe encore, et, malgré la glu des billevesées, que la cause de la culture n’est pas une cause perdue.

François-Xavier Bellamy, Les déshérités ou l’urgence de transmettre, Plon, 2014.

*Photo: wikicommons

Cohabitation, un drame pour la France

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hollande sarkozy cohabitation

hollande sarkozy cohabitation

Que les choses soient claires. Il ne s’agit pas, pour nous, de rivaliser avec les plumes politiques de Causeur. Le charivari quotidien qui accompagne notre misérable vie publique sous le quinquennat « hollandais » dépasse la capacité d’analyse instantanée de votre serviteur. Mais trois événements significatifs se sont succédé depuis la mi-août : d’abord, les appels à la dissolution, venant des oppositions de droite, se multiplient ; ensuite, la capacité du président et du Premier ministre de maintenir leur majorité n’est plus assurée ; enfin, le plus grave, quoique le plus discret, les dirigeants de Berlin et de Washington affichent désormais le mépris qu’ils nourrissent pour la France. Il n’y a pas eu, dans toute l’histoire de la Ve République, d’épisode plus accablant pour notre pays que celui de la suspension du contrat de livraison à la Russie des navires de classe Mistral[1. .« Assez d’hypocrisie, rompez le contrat », a enjoint à la France un parlementaire allemand de Strasbourg.]. La France est en proie aux plus mauvais démons qui, dans le passé, l’ont conduite à se soumettre à l’étranger. Le pouvoir d’Angela Merkel et la tutelle idéologique de l’administration Obama s’imposent à elle comme le pouvoir des Habsbourg d’Espagne et la tutelle du pape sous la régence de Marie de Médicis. Dans cette atmosphère délétère, l’opinion est saisie d’une volonté de changement rapide, quelle qu’en soit la forme.

Or, il n’existe que deux hypothèses réalistes à ce jour : ou bien le pouvoir se maintient, au milieu du discrédit, ou bien le président fait jouer la soupape de sûreté en prononçant la dissolution. Dissolutionqui signifierait cohabitation, avec l’arrivée d’une majorité massive de députés UMP et centristes. Ce serait le quatrième épisode d’attelage gauche-droite sous la Ve République. Mais, si les Français y sont désormais accoutumés, ils ignorent pourquoi et comment le choix en a été fait, il y a trente ans, de par la volonté des acteurs politiques, et non en application d’une lecture de la Constitution qui s’imposait avec la force de l’évidence. Ils ne sont pas forcément conscients, de surcroît, que cette forme de gouvernement implique une grande unité de vues entre Matignon et l’Élysée sur les questions majeures de politique européenne et internationale, qui n’est pas assurée quand le monde est en proie à une crise géopolitique sans précédent depuis la chute du mur de Berlin. [access capability= »lire_inedits »]

Il n’y a pas d’erreur de date. C’est en 1984 et non en 1986 qu’a été décidée cette première cohabitation qui a fait jurisprudence. Ses deux artisans publics se nomment Chirac et Mitterrand, avec un troisième, placé en retrait, mais également visible, Édouard Balladur, et un homme de l’ombre, Ambroise Roux, président de l’AFEP[2. AFEP : Association française des entreprises privées.], qui regroupait les soixante plus grandes entreprises du pays.

Quels étaient, en 1984, les enjeux de cette cohabitation ? Pour les analystes politiques, il s’agissait de permettre le passage de témoin sans heurts entre la majorité socialiste et la nouvelle majorité de droite, alors que, dans les limbes, il s’agissait aussi d’ouvrir la voie à une expérience économique libérale, quelque peu inspirée du reaganisme et du thatchérisme, à la faveur de laquelle Jacques Chirac devait se projeter vers l’Élysée en 1988.

C’était effectivement le premier enjeu. Mais il n’a pas été décisif. Car Jacques Chirac avait la faculté de refuser la formation d’un nouveau gouvernement, de faire la grève de l’exécutif et de contraindre, par ce biais, François Mitterrand à la démission. Orl’homme était aussi déterminé dans ses décisions tactiques qu’il était fluctuant dans ses convictions doctrinales. Il n’avait pas eu peur d’affronter Valéry Giscard d’Estaing en 1976, en démissionnant avec éclat de Matignon, puis en créant le RPR, enfin en 1977, en marchant sur le corps de Michel d’Ornano, candidat giscardien à la Mairie de Paris.

L’enjeu décisif a été celui des privatisations. Elles formaient la pierre d’angle du programme économique élaboré par Édouard Balladur pour 1986. Tout un chacun, à droite, en acceptait le principe, mais la question de la méthode restait en suspens. Une fraction de l’opposition de droite, avec Raymond Barre à sa tête, voulait appliquer la procédure anglaise et américaine, consistant à vendre directement sur le marché, au plus offrant, les titres des entreprises et des banques privatisées. Dans cette hypothèse, il revenait ensuite aux nouveaux actionnaires de pourvoir leurs directions. Mais le président de l’AFEP, Ambroise Roux, ne voulait pas prendre le risque de laisser la désignation des nouveaux dirigeants à des actionnaires éparpillés. Il entendait verrouiller le capital des nouvelles entités par un mécanisme dit de « noyaux durs ». Il fallait faire en sorte que l’essentiel des émissions nouvelles soit souscrit par les grandes entreprises privées existantes. Puis, au fur et à mesure, les entreprises privatisées souscriraient à leur tour les nouvelles émissions. En fin de compte, on devait obtenir un ensemble de grandes entreprises privées solidaires par le biais de participations croisées.

Cela impliquait une procédure dite de gré à gré, selon laquelle le ministère propose à des souscripteurs choisis à l’avance de faire leur offre d’achat, en quantité et en prix. Dès lors, l’impératif était que Chirac et surtout son second, Édouard Balladur, prennent les rênes du gouvernement en 1986. Car, face à Raymond Barre, l’élection présidentielle qui aurait eu lieu au lendemain du départ forcé de François Mitterrand n’était pas gagnée d’avance pour Chirac. C’est ainsi qu’Édouard Balladur lança, dès 1984, dans un article mémorable paru dans Le Monde, le ballon d’essai de la cohabitation.

En fait, au moment de la publication, tout était déjà joué. L’entente entre Jacques Chirac et François Mitterrand avait été scellée par l’intermédiaire de deux go between, Ambroise Roux, reçu à l’Élysée de par sa dignité de grand patron, et Édouard Balladur, conseiller du président du RPR, mais aussi employé de la CGE, dirigée par Ambroise Roux. Mon lecteur doit comprendre que ce sont des considérations triviales qui ont joué à un moment crucial de la Ve République. Il fallait pouvoir appliquer les privatisations dans le mode retenu par le monde des affaires.

Certes, les mitterrandistes et les chiraquiens ont avancé le même argument pour justifier la cohabitation : il était exclu, selon eux, de porter atteinte à la légitimité du président élu au suffrage universel. Ils oubliaient que l’élection législative, récente, était porteuse d’une légitimité supérieure. Ils faisaient semblant d’ignorer que le président maintenu n’incarnerait plus la présidence voulue par le créateur du régime en 1958 et 1962. Ils fermaient les yeux sur le fait que, désormais, il y aurait deux Constitutions, selon qu’on devrait accepter la cohabitation ou non. Deux Constitutions contradictoires, ainsi que l’a dit plus tard Jean-François Revel : « Quand le président dispose d’une majorité à sa dévotion, il est une sorte de pharaon, quand il doit accepter la cohabitation, il est un soliveau. »

Jean Foyer avait d’ailleurs, dès ce moment, rejeté les arguments opportunistes avancés par les coteries mitterrandienne et chiraquienne. Dans un article paru dans la Revue des deux mondes, l’ancien garde des Sceaux du général de Gaulle rappelait l’épisode Millerrand, président de la IIIe République contraint à la démission en 1924 par Édouard Herriot et Léon Blum, chefs de la nouvelle majorité de gauche[3. Majoritaire en sièges mais minoritaire en voix.], au terme d’un bras de fer qui avait vu les deux leaders refuser d’entrer dans un nouveau gouvernement. Jean Foyer parlait en orfèvre de l’histoire républicaine et en dépositaire de l’esprit de la Ve République, dont il avait rédigé la Constitution aux côtés de Michel Debré, Jacques Soustelle, René Capitant et Louis Vallon ! Oui, affirmait en substance Jean Foyer, nous ne sommes pas contraints à une cohabitation malsaine, oui, nous pouvons maintenir la Ve République telle que l’a voulue son premier président. Sa voix a résonné dans le vide.

L’ironie de l’histoire veut que les « noyaux durs » voulus par Ambroise Roux et Édouard Balladur aient volé en éclats dès 1987 et que le scrutin présidentiel ait tourné à la confusion de Jacques Chirac, étrillé en 1988.

En effet, tandis que le nouveau gouvernement de droite mettait en œuvre son programme de privatisations, l’ancien ministre de François Mitterrand Jacques Delors, devenu président de la Commission européenne, impulsait une libéralisation des marchés financiers qui ouvrait les bourses du Vieux Continent aux fonds de placement anglais et américains. Ces fonds, une fois entrés en force, firent prévaloir la logique des marchés sur celle des noyaux durs et les entreprises privatisées durent se résoudre à accepter leur tutelle.

En effet encore, malgré le bénéfice d’une bonne conjoncture économique, Jacques Chirac n’a pas su conduire sa campagne présidentielle, au contraire de Mitterrand. Et nombre de Français ont été rejetés vers Mitterrand par la décision de supprimer l’IGF ainsi que la volonté esquissée par Philippe Séguin, ministre des Affaires sociales, de réformer les retraites, pour la première fois depuis la guerre.

Édouard Balladur en 1993, cela va de soi, mais aussi Lionel Jospin en 1997, ont accepté la jurisprudence de 1986. Mais ils l’ont appliquée dans le contexte nouveau qui domine les vingt dernières années, celui de l’unification monétaire européenne. C’est afin de protéger cette unification que le Premier ministre Balladur a maintenu l’amarrage du franc au mark, pourtant fort coûteux pour l’activité, l’emploi et les finances publiques. Et l’inclusion dans l’euro et dans l’Europe a délivré Lionel Jospin, installé à Matignon, du souci de justifier son abdication du socialisme[4. Hormis la décision du passage aux trente-cinq heures de travail hebdomadaire, de nature strictement électoraliste.]. Nous étions entrés dans l’ère de la sacralité européenne.

Balladur et Jospin ont aussi sabordé, à leur corps défendant, leurs ambitions présidentielles. Comme s’il y avait une règle implicite : le Premier ministre, accablé par le fardeau gouvernemental, ne pouvant plus apparaître vêtu de lin blanc devant l’électeur, est voué à perdre.

Mais la France de 2014 connaît un désarroi qu’elle ignorait en 1986, en 1993 et 1997. Elle est moins préoccupée de respect de la légitimité que d’efficacité politique, pour porter remède à ses maladies et à ses faiblesses. Certains de nos compatriotes, sinon la majorité, s’affligent de notre discrédit en Europe et dans le monde. Ils commencent à craindre que, faute de tournant historique, la marche au déclin prenne un tour irréversible. Une nouvelle cohabitation ne répondrait pas à leurs attentes.

En sens contraire, on ne voit pas comment le système politique, verrouillé juridiquement et protégé médiatiquement, pourrait connaître une révolution. Aucune personnalité nouvelle d’envergure ne se dégage. Aucun projet nouveau ne se dessine, où qu’on porte les regards. Les tabous de la période écoulée – monnaie unique, construction européenne, tutelle américaine – s’imposent sans contestation véritable.

C’est pourquoi, à moins d’un événement économique ou géopolitique qui viendrait détourner le cours actuel de l’histoire nationale, nous sommes voués à subir un pouvoir discrédité ou à lorgner sans enthousiasme vers une cohabitation encore plus malsaine et délétère que les précédentes.[/access]

*Photo : wiki commons.

Woody et les robots

6

J’ai contracté à la fin de mon adolescence l’habitude de voir chaque année un film de Woody Allen. Sans les habitudes, la vie serait plus désespérante encore. J’ai rarement été déçu et Magic in the Moonlight m’a enchanté. On croit au milieu du film que Woody, après s’être converti au narcissisme, cède à la tentation du spiritualisme et et même du spiritisme : il n’en est rien. Il demeure fidèle à Hobbes, son pote qui lui a appris que l’homme est un loup pour l’homme, aux mauvaises pensées de Nietzsche, à Freud bien sûr, ainsi qu’à un art de la narration d’une extrême fluidité, approchant les sujets les plus profonds en se contentant de les effleurer, ce qui est le propre d’un homme de goût.

À peine de retour chez moi, vers minuit, je jette un œil sur  » On n’est pas couché « . J’aurais été mieux inspiré de fermer aussitôt le poste, revenant par là-même à l’univers magique de Woody Allen. Faute de l’avoir fait (un peu de curiosité malsaine et de masochisme vous entraînent vite au pire ) , j’ai eu droit à un éloge réitéré de la  » pensée convenable  » – le public formaté applaudissant à tout rompre. Selon Ruquier, quarante milliions de Français auraient une  » pensée convenable « , cependant que six millions, sans doute ceux qui succombent à l’euroscepticisme, au Front national, qui lisent Valeurs Actuelles ou, pire encore Zemmour et Causeur créent une sale ambiance. Pourquoi ne pas les mettre dans des camps de rééducation, maintenant qu’ils sont identifiés ? Certes, a dit Madame la ministre, tout cela est affligeant – ovation du public – , mais il faut en partie les excuser : la crise économique explique ce repli sur soi et cette peur de l’autre. La peur de l’autre : vieil argument éculé de la gauche . Car l’Autre, effectivement, fait peur : il veut vous dépouiller de vos biens, abuser de vous sexuellement, vous humilier et vous rouler dans la farine. Il y a de belles pages de Freud dans Malaise dans la civilisation  sur le sujet. Quant à Schopenhauer et Nietzsche, voire Hobbes, on a toujours intérêt à les relire. Ou, à défaut, voir les films de Woody Allen. Et, si possible, éviter toute pensée « convenable » , sauf dans l’émission de Laurent Ruquier où les invités sont d’une telle élévation morale qu’on se gardera bien de les fréquenter de peur de passer pour un voyou.