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Au commencement était le glaive

Gil Mihaely publie « La Culture du combat en Israël » (VA Editions, 2026)


Au commencement était le glaive
Gil Mihaely © Hannah Assouline

La nation israélienne est d’abord l’enfant de son armée. Cette épopée unique dans l’histoire, racontée par Gil Mihaely dans La Culture du combat en Israël, nourrit le caractère et l’imaginaire de la société encore aujourd’hui. Elle permet aussi de comprendre les tensions et les fissures qui la travaillent.


Dans la nuit du 4 au 5 octobre 1939, les autorités britanniques de Palestine font arrêter 43 membres de la Haganah, la force de défense du Yichouv – le foyer juif de Palestine, qui compte environ 500 000 habitants. Depuis les années 1920, ils sont victimes d’agressions, voire de pogroms perpétrés par leurs voisins arabes. Ces violences culminent en 1936 avec la grande révolte arabe qui, au passage, montre déjà le visage du djihad islamique. S’ils la répriment dans le sang, les Anglais, naguère défenseurs enthousiastes du projet sioniste, ont choisi leur camp en interdisant l’immigration juive et la vente de terres arabes aux juifs. Mais avec Rommel qui se rapproche du canal de Suez au sud, et les forces loyales à Pétain qui tiennent la Syrie et le Liban au nord, ils ne dédaignent pas le renfort des combattants juifs.

Le 17 février 1941, les détenus de la Haganah sont libérés et, dans la foulée, entraînés pour mener des actions communes avec le SOE (Special Operations Executive), créé en 1940 pour soutenir les mouvements de résistance. En juin 1941, l’un d’eux participe à l’invasion de la Syrie et du Liban avec les forces alliées. Un tireur ennemi touche la longue-vue qu’il tient à la main, les éclats de verre et de métal le blessent à l’œil gauche. Il s’appelle Moshe Dayan. Alors âgé de 26 ans, il est une figure montante du Palmach, unité d’élite de la Haganah fondée en 1940. Il sera l’un des artisans de la puissance militaire d’Israël et un politicien de premier plan.

Cet épisode et beaucoup d’autres sont relatés dans le passionnant ouvrage de Gil Mihaely, La Culture du combat en Israël. Il rappelle qu’entre 1939 et 1945, 30 000 hommes et femmes du Yichouv ont servi dans les forces alliées : « Cet engagement massif, unique dans le monde juif de l’époque s’inscrivait dans une stratégie mûrement réfléchie par les dirigeants sionistes : il ne s’agissait pas seulement d’un acte de solidarité face au nazisme, mais d’une opportunité de formation militaire, organisationnelle et logistique, en vue de la souveraineté future. »

Si en France, c’est l’État qui a très largement créé la nation, Mihaely montre que la nation israélienne est d’abord l’enfant de son armée. Dans l’épopée sioniste, Tsahal tient une place de choix. Le Juif en armes n’a pas effacé le Juif en pyjama rayé, mais il l’a tout de même un peu vengé. Ce ne sont pas les rabbins et les droits de l’Homme qui ont changé la donne et permis à des Juifs devenus Israéliens d’être maîtres de leur destin, c’est Tsahal – ce qui ne signifie évidemment pas que la réalité soit à la hauteur de la mythologie : les plans humains ont presque autant de mal à devenir des réalités que les plans divins.

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« Israël est un caprice de l’Histoire », écrit Koestler, autrement dit, un événement qui n’aurait pas dû se produire. Il en a fallu beaucoup, des événements improbables, des décisions fantasques, des paris hasardeux, des circonstances bizarres, des bricolages empiriques, pour transformer une milice paysanne vouée à l’autodéfense en l’une des armées les plus performantes du monde. Et aussi des échecs sanglants, souvent plus instructifs encore que les victoires. En 1956, durant la campagne de Suez, Ariel Sharon, qui commandait le 890e bataillon de parachutistes, tenta, contre les ordres formels de ses supérieurs, de conquérir une position égyptienne. Bilan : 38 morts et un pataquès diplomatique. Critiqué pour son indulgence, Dayan fit cette réponse cinglante : « Il vaut mieux se battre avec des chevaux de race qu’il faut retenir et brider, plutôt que d’essayer de pousser et de fouetter des bœufs têtus qui refusent d’avancer. »

Peu de gens savent que l’un des premiers inspirateurs et acteurs de cette saga est un évangélique anglais aussi fervent sioniste que chrétien, le capitaine Orde Charles Wingate, créateur des Special Night Squads qui furent un véritable centre de formation pour toute la future élite militaire israélienne. « Il concevait l’affrontement militaire comme un choc entre systèmes de valeurs, formes d’organisation et volontés collectives, écrit Mihaely. Il élabora une doctrine de “contre-gang”, dont le cœur était la mobilité nocturne, la surprise et la connaissance du terrain. L’embuscade devint l’outil principal de l’action offensive. » En 1976, Ariel Sharon lui rendra les honneurs dans un entretien au quotidien Davar : « Wingate a été le premier à comprendre qu’en cette terre on ne peut vaincre en se contentant de se défendre. Il nous a appris à attaquer, à prendre l’initiative, à frapper la nuit sur le terrain de l’ennemi. C’est de lui que vient la véritable révolution de notre pensée militaire. »

Mihaely montre comment l’esprit militaire a synthétisé de nombreux héritages. Ainsi, pour lui, l’égalitarisme, qui explique la proximité entre soldats et officiers, eux-mêmes sortis du rang, vient des shtetls où il « n’était pas seulement une valeur proclamée mais une habitude sociale profondément intériorisée issue de siècles de vie communautaire sans aristocratie ». Il convoque même l’expérience de la révolution bolchevique : « L’Armée rouge a forgé un imaginaire du combat révolutionnaire, où la guerre est une entreprise de volonté et de transformation sociale. Et c’est précisément cette vision intégrée du combat que l’on retrouve dans la pensée d’Yitzhak Sadeh, le fondateur du Palmach. »

Laboratoire de l’esprit public et du sentiment national, acteur économique de premier plan, premier DRH du pays, l’armée est aussi, dès le départ, le théâtre des fractures qui traversent la société. Ben Gourion contre Jabotinsky : deux lectures du sionisme, « l’une universaliste et socialiste, ancrée dans l’expérience collective et la culture moderne ; l’autre religieuse et messianique, orientée vers la rédemption nationale et spirituelle », ont nourri deux visions de la guerre. Pour les uns, elle doit être morale, ce qui exige de ne jamais utiliser les armes contre des civils, tandis que les autres, convaincus que c’est « eux ou nous », assument une violence offensive et dissuasive.

À partir de la défaite travailliste de 1977, les idées libérales ne cessent de perdre du terrain au profit d’une droite de plus en plus messianique dont les enfants investissent les unités d’élite de l’armée. Il faut dire que, face aux partisans de la « Palestine de la mer au Jourdain », les avocats de la paix paraissent pour le moins angéliques. Après le 7-Octobre, les Israéliens ont de nombreuses raisons de penser que c’est « eux ou nous » et que, pour survivre, Israël doit assumer d’être brutal. L’ennui, c’est que même les Juifs ne peuvent pas s’asseoir sur les baïonnettes.

La Culture du combat en Israël, Gil Mihaely, Valeurs Ajoutées Éditions, 2026.

Octobre 2026 - #149

Article extrait du Magazine Causeur




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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur Sud Radio. Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à CNews, à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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