
On se souvient des Bienveillantes, ce chef-d’œuvre de 900 pages serrées dont la maestria stylistique, plus encore que le sujet – chronique macabre, à la première personne, d’un jeune officier SS dans l’accomplissement de son ‘’devoir’’ – valut à cet auteur inconnu dont c’était le premier roman, outre la double récompense du Goncourt et du Grand prix de l’Académie française, une célébrité mondiale fulgurante. Dix ans ont passé. Et voilà que Jonathan Littell crée à nouveau l’événement : vient de paraître, toujours chez Gallimard : L’héritage – roman moitié moins épais (458 pages) mais dense tout de même. Et tout aussi captivant.
Mémoire tentaculaire
Le narrateur ne s’appelle plus Maximilian Aue, comme celui des Bienveillantes, mais il hérite du même prénom, francisé : Maxime A. Doué d’hypermnésie, le garçon se souvient pratiquement de tout, avec une précision ahurissante, traversée d’étranges éclipses de mémoire : du suicide de son père, Henri, et des amants de sa veuve érotomane ; de sa sœur Anna, jouant avec lui, A., dans la maison désertée par leur mère ; de ses premières pulsions libidinales ; de ses liaisons fatales ; de son mariage ; de sa soudaine, contrariante paternité ; de son entrée progressive dans la vie active… « Evidemment, je ne me souviens pas de ma vie entière, après tout elle a été bien chargée. A certaines périodes il y a des grands blancs, des pans entiers qui manquent, c’est normal sans doute ». Ailleurs : « mes souvenirs de cette période sont souvent confus, mais ces journées-là restent parfaitement claires, comme si les événements les avaient gravées dans ma mémoire pourtant si défaillante ». Le flux continu de la réminiscence n’en alimentera pas moins le récit tout entier, prenant des proportions tentaculaires.
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Cette fois, le ci-devant Maximilian renommé Maxime A. ne grandit ni ne fait carrière sous le IIIème Reich : L’héritage nous transporte dans l’époque contemporaine, sans autre précision de date ni même de période exacte, au cœur d’une ville de province (probablement européenne), avec des tramways, des usines, des monuments anciens, une ville proche de la mer, située au bord d’une falaise, dans un pays indéterminé régi par un régime politique autoritaire dont Maxime va devenir un rouage agissant. Après avoir vécu d’expédients, il entame une carrière d’enquêteur auprès de la ‘’procurature’’ du district, pour monter en grade de proche en proche jusqu’à en devenir un cacique craint et respecté…
Passages insoutenables
Les acteurs qui jalonnent cette autobiographie de ‘’A.’’ renvoient eux-mêmes à une géographie exogène autant qu’indécise: Claire Zaborovna, Mirsky, Judith, Olena Denysivna, mais aussi Weygand, un certain docteur Maloletki, Borok le directeur d’un asile, sans compter les innombrables comparses qui surgissent dans sa trajectoire – Lemnir, Hauser, Chikau, Glinko Jardan, Holub, Turkul le chauffeur, le nouvel adjoint Biélorev, le patron Mandel… Traversé de fureurs utérines, d’obsessions libidinales, émaillé de meurtrissures physiques, de viols (homo et hétérosexuels), d’interrogatoires qui virent à la question, de sévices variés, d’exécutions, etc. L’héritage ne relève pas précisément de la littérature édifiante. Le paroxysme horrifique s’atteint (p. 387 et suivantes) avec le martyre d’Anna, la propre sœur de A., instrumentiste (elle joue de la viole) soupçonnée d’actes de sédition, et dont le policier Hauser, son tortionnaire, fracture méthodiquement la main sous le regard impavide de son frère – lecture insoutenable : Littel sait y faire.
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L’expression de la cruauté, chez l’auteur, se vrille d’une malice sardonique, d’une ironie macabre, distanciée, mêlée d’angoisse térébrante qui, d’un bout à l’autre, met le texte sous tension. L’extraordinaire virtuosité, la singularité de la prose de Littell ne tient pas seulement à ce qu’elle sait conjuguer le réalisme le plus cru à une précision lexicale et syntaxique qui rappelle, par bien des côtés, la perfection stylistique d’un Kafka. Mais aussi, à ce que, d’une seule coulée, sans solution de continuité, la narration s’écarte du pur vérisme, en épousant une temporalité improbable, chargée d’une dimension onirique, qui véhicule des accélérations insolites. Ainsi font-elles le narrateur évoluer à toute vitesse, d’un chapitre à l’autre, de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte et à la maturité ; sa femme changer, de parturiente à l’état de nourrice ; le nourrisson devenir enfant en l’espace d’une scène ; et le temps sauter en un clin d’œil d’une période de la vie à la suivante, – tandis que, paradoxalement, l’histoire suit la courbe des saisons d’une année. Le style même du récit, évoluant à mesure, passe de la parodie du langage enfantin, au début du livre, à la prose mieux assurée d’un mémorialiste adulte. Conduit au passé composé dans un premier temps, le récit choisit subrepticement, au mitan du livre, de se mettre au passé simple, et ce jusqu’à l’épilogue, qui repasse soudain à la forme grammaticale initiale… Autant d’indices qui témoignent, s’il en était besoin, chez Littell, d’une souveraine maîtrise formelle : la grande littérature se signale souvent par ces apparents détails, qui n’en sont pas.
Rébellion sourde
Il faut en arriver au plus étonnant : la sortie en librairie de L’héritage coïncide avec le climat d’insurrection qui s’est imposé en France le 17 octobre : tout se passe comme si, arrivant à point nommé, le roman en figurait la prémonition, la fabuleuse prophétie littéraire. Car – et c’est son arrière-plan génialement intuitif – à mesure que s’accomplit la carrière professionnelle d’un narrateur aux nuits traversées de mauvais rêves, fonctionnaire promu, pour ainsi dire passivement, d’un échelon de base à l’échelon supérieur dans son métier de sbire, la procurature, bras armé du pouvoir en place, fait face à une rébellion sourde, puis chaque jour plus insistante, et se durcit en retour jusqu’à s’engager dans une répression aveugle : « comme il s’agissait souvent de comparutions immédiates, les tribunaux se retrouvèrent bondés, les prévenus faisaient la queue, pour une première offense les juges leur mettaient une amende, pour une deuxième c’était quinze jours, pour une troisième un mois, on ne savait plus où enfermer les condamnés, le ministère de l’intérieur faisait rénover des baraquements hors de la ville, improvisant des camps entourés de barbelés et gardés par de nouvelles recrues qu’on nous envoyait par trains entiers après une formation accélérée, ce qui entraînait des excès qu’il fallait ensuite réprimer ». L’Etat de siège s’installe tandis que les attentats se multiplient, que l’insurrection généralisée gagne le pays : « une douzaine d’attaques contre des bâtiments ou des véhicules officiels avaient eu lieu dans d’autres districts que le mien, les agressions contre les fonctionnaires de police se multipliaient […] et il me paraissait hors de doute que si rien n’était fait pour endiguer le flot ce serait bientôt un soulèvement généralisé, perspective qui m’emplissait de terreur, car au-delà, quoiqu’il arrive, ce serait l’abîme ; l’autorité de l’Etat, ébranlée jusque dans ses fondements, peinerait à se remettre, les gens, ayant compris qu’il était possible de rompre avec l’ordre établi, mettraient longtemps à retrouver le chemin du bien commun assuré par la soumission de tous à la loi ». Les événements se précipitent avec l’assassinat du procureur, Radek : « dans l’heure arriva un courrier du procureur général de la province me nommant procureur de la ville par intérim ». Le couvre-feu est instauré. De plus en plus fébrile et désorienté, A. affronte en tête-à-tête un universitaire médiéviste, Orlik, lequel le traite de « chien de garde », puis il s’entretient avec le gouverneur, Mandel, qui l’intime de « finir le travail ». Vain projet, car « les troubles ne cessaient pas ». Le spectacle de la guérilla urbaine nourrit les dernières pages du chapitre intitulé Devant la loi : « Au premier rang, des dizaines de jeunes vêtus de casques de motos ou de chantier avançaient, tentant de protéger leurs corps derrière des boucliers de police, des containers à poubelles sur roues, des chariots de supermarchés sur lesquels on avait fixé des plaques de métal. Derrière eux, des hommes armés tiraient, d’autres lançaient des pierres ou des bouteilles incendiaires ». Et le récit du procureur, au bout du compte défait de ses fonctions et en fuite, flanqué du sinistre Hauser, s’achève dans l’atmosphère de fin du monde d’un paysage dévasté par le « vaste accident industriel [qui] avait eu lieu ici des années avant ma naissance, contaminant toute la région »…
L’héritage, réflexion ambigüe sur l’ordre et la loi, risque bien de s’offrir à de hasardeux contre-sens… C’est la richesse de la littérature : elle n’est pas là pour nous faire la morale.
A lire : L’héritage, roman de Jonathan Littell. 457 p., Gallimard, 2026.
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