Les dernières troupes américaines ne sont pas encore parties que les ministres des affaires étrangères russe et chinois se portent déjà au chevet de l’Irak. Trois jours après son homologue Sergueï Lavrov, Wang Yi a effectué le 23 février la première visite chinoise de ce niveau depuis la chute de Saddam Hussein. Si la Chine a naturellement insisté sur les investissements pétroliers dont elle a besoin, les Irakiens se sont intéressés à l’aide militaire que pourraient éventuellement leur apporter Pékin. Décidément,  après avoir signé un contrat d’armement de 200 millions de dollars avec l’Iran, en violation de la résolution onusienne 1747, le gouvernement irakien compte s’émanciper encore un peu plus de sa tutelle américaine.

Car ladite tutelle n’a pas empêché les combats confessionnels de provoquer près de 370 000 déplacés selon l’ONU pendant que le nombre mensuel de morts doublait en février 2014. Des chiffres qui renvoient au pic de violences de 2007. Il faut très certainement y voir un contrecoup de la guerre en Syrie où la contre-offensive de Bachar Al-Assad piétine. L’avancée de ses troupes se heurte à une résistance inouïe des combattants sunnites. Pendant ce temps-là, à Raqa ou Deir Ez-Zor, dans les zones abandonnées par le régime baathiste, les milices djihadistes « administrent » les territoires occupés depuis de nombreux mois. Le plus souvent par le biais d’une charia très stricte infligée aux minorités religieuses comme aux populations civiles. La situation tactique semblant figée, la guerre civile syrienne s’exporte. Chaque camp cherchant de nouvelles ressources, c’est dans l’Irak sunnite, en particulier le long de la vallée de l’Euphrate, que le vide sécuritaire engendré par le départ des troupes américaines a créé un appel d’air pour les mercenaires d’Allah. Dans le triangle sunnite, à Fallouja, Ramadi et jusque dans la banlieue de Bagdad, les salafistes djihadistes n’ont eu aucune difficulté à exporter la guerre anti-chiite. « Une deuxième génération de militants d’Al-Qaïda est en train de mettre en place un quasi-Etat, à cheval sur l’ouest de l’Irak et l’est de la Syrie. » constate amèrement Christophe Ayad dans Le Monde.

Or, les djihadistes venus du monde entier ont besoin de financements: munitions, nourriture ou médicaments. Face aux pays du Golfe qui n’ont jamais caché leur soutien logistique aux filières djihadiste, le premier ministre irakien Nouri Al-Maliki, ne mâche plus ses mots. Il a désigné pour la première fois l’Arabie saoudite et le Qatar comme les ennemis principaux de l’Irak: « Via la Syrie, et de manière directe, ils ont déclaré la guerre à l’Irak. Ces deux pays sont les premiers responsables des violences entre communautés, du terrorisme et de la crise de sécurité en Irak». Jusqu’à présent le pouvoir irakien avait cherché à rester en dehors du conflit syrien. Se relevant à grand peine d’une décennie de troubles, il ménageait à la fois ses alliés occidentaux, le grand frère iranien et les pétromonarchies voisines. Il y a quelque temps, à la demande des Américains, Bagdad s’abstenait à la Ligue arabe sur le dossier syrien tout en faisant mine de contrôler les cargaisons d’armes qui transitaient sur son sol pour passer de Téhéran à Damas.

Mais les successeurs de Saddam ont aujourd’hui changé de posture. Ils sont en état de guerre. Depuis qu’ils cherchent à reprendre le contrôle de pans entiers de leur territoire, la rupture avec le conseil de coopération du Golfe est définitivement consommée. Chemin faisant, sous la houlette des cheikhs saoudiens, du Yémen au Liban et du Pakistan à Bahreïn, le Moyen-Orient s’enfonce dans une guerre de religion sunnites/chiites tous azimuts. Depuis le parrainage d’Oussama Ben Laden en Afghanistan dans les années 80, les Saoud ne mesurent pas toujours les conséquences de leur politique étrangère, me confiait dernièrement Fabrice Balanche. En dépit des apparences, les décrets anti-djihadistes pris par Riyad à l’encontre de ses propres citoyens n’ont pas remis en cause sa stratégie de la terre brûlée. Bien malgré eux, l’Arabie a replacé la Russie et la Chine au cœur du Moyen-Orient et désenclavé l’Iran.

*Photo : Uncredited/AP/SIPA. AP21536895_000005

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