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Tous à poil : ABCD de la méthode Copé

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cope ump ecole

Cela faisait des mois que la gauche médiatique avait arraché à la droite le flambeau de la Censure. Des éditos plaintifs souhaitant faire taire Zemmour ou d’autres néo-réacs de la même espèce à la cabale orchestrée contre Frédéric Taddéi et son émission exagérément pluraliste, les nouveaux inquisiteurs ne se recrutaient plus à droite. Le summum fut atteint vendredi lorsque deux membres du Parti Socialiste prirent leur plume afin de protester auprès du CSA contre les propos d’Alain Finkielkraut qui débattait la veille avec Manuel Valls.

C’était compter sans Jean-François Copé. En cinq minutes, dimanche soir, il a récupéré l’encombrant flambeau de la censure et du puritanisme que Najat Vallaud-Belkacem avait pourtant légitimement gagné lors du débat sur la prostitution. Comment a-t-il réussi ce prodige ? Alors que Gaspard Proust avec l’humour qu’on lui connaît, et Elisabeth Badinter la sagesse et la pondération qui la caractérisent, avaient démontré que les ABCD de l’égalité étaient ridicules voire néfastes, le président de l’UMP a souhaité montrer combien son parti pouvait être pertinent en la matière. On imagine les permanents rue de Vaugirard en train de trouver LA pièce à conviction qui permettrait à leur patron de briller lors du Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI.

On ne peut pas dire qu’ils ont eu la main heureuse. C’est finalement dans une liste d’ouvrages conseillés par une association ardéchoise, publiée par le centre régional de documentation pédagogique de Grenoble qu’ils ont trouvé, parmi une centaine d’autres livres, le fameux album pour enfants « Tous à poil ! » qui a permis à Jean-François Copé de réaliser un drôle de sketch. Voilà le président du premier parti d’opposition feuilleter l’album et aligner, mi-outré mi-ironique, les différents « tous à poil », le bébé, la mamie, la baby-sitter[1. Perso, je préfère la baby-sitter à la mamie, mais c’est une question de goût.], la maîtresse (« c’est bien pour l’autorité du professeur »), le chien, le PDG[2. Ce dernier, indignant encore davantage notre adversaire de la lutte des classes.]. Comme Benoit Rayski l’a expliqué sur Atlantico, Copé a tapé à côté de la cible. Alors qu’il entendait sans doute s’opposer à la confusion des genres expérimentée dans plusieurs centaines d’écoles maternelles et primaires, Copé a exhibé un album rappelant aux enfants l’altérité des sexes dans toute leur… nudité.

Mais surtout, il a permis à ceux-là mêmes qui souhaitent karcheriser le paysage médiatique français de se poser en défenseurs de la liberté d’édition. Les gardes roses, selon la magnifique expression d’Elisabeth Lévy, ont beau jeu d’accuser la droite de souhaiter des autodafés. De l’autre côté du front, Copé a-t-il seulement envisagé que cette initiative se faisait au moment où le Printemps français de Béatrice Bourges réclamait qu’on fasse le tri dans les bibliothèques municipales ? Le président de l’UMP a en tout cas rempli de joie les auteurs et l’éditeur de l’album puisque ce dernier ne s’est jamais aussi bien vendu que depuis deux jours. Si un éditeur cherche un attaché de presse…

Et si Copé était seul dans sa croisade morale, on pourrait plaider la maladresse d’un homme. Or, Georges Fenech, député UMP et figure de la droite lyonnaise vient de signaler le groupe de Femen à la Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MIVILUDES) et de demander officiellement sa dissolution. Que les Femen se soient illustrées par des actions ridicules, c’est un fait. Qu’elles doivent être déférées devant la justice lorsqu’elles violent la loi, c’est évident. Mais demander leur interdiction et, pis, permettre à Caroline Fourest de se poser en militante de la liberté d’expression sur Canal +, là franchement, c’est trop. Surtout juste après le déjeuner.

Si la droite continue d’être dirigée comme ça, Nicolas Sarkozy n’a décidément pas de souci à se faire. Il n’aura qu’à se baisser pour la ramasser.

*Photo : lefigaro.fr.

Boutang, encore une fois

pierre boutang histoire

Il n’est plus ce « colosse blond taillé en bûcheron de bas-relief » qu’Antoine Blondin s’était amusé à croquer sous les traits de Cazal dans son roman L’humeur vagabonde. Les années ont passé, son visage buriné en témoigne, le coffre rugit moins fort, et cette armure qui lui servait de corps semble moins souple, plus fatiguée. Mais sa gouaille est intacte, sa prodigieuse intelligence toujours aussi affutée, comme  le regard est resté espiègle, alerte, vivace. Dans les années 1990, à Saint-Germain-en-Laye et Collobrières, Pierre Boutang s’était raconté devant les journalistes Philippe Barthelet et Olivier Germain-Thomas. Grâce à l’historien et journaliste Patrick Buisson qui semble déterminé à explorer l’histoire de la droite intellectuelle – il signait récemment un documentaire sur le philosophe Gustave Thibon – la chaîne Histoire s’apprête à diffuser un documentaire inédit de l’homme par lui-même. La réalisation de ce film a été confiée à Christophe Boutang, son propre fils, et à Jérôme Besnard, déjà auteur d’un petit essai biographique sur le personnage.

À la métaphysique pointue qu’il enseignât à la Sorbonne et qui lui valut la réputation de philosophe parfois incompréhensible, Boutang, au soir de sa vie, aura préféré concentrer son verbe sur l’histoire politique française du XXème siècle. Ce siècle, il l’a accompagné, tour à tour comme étudiant de la rue d’Ulm, membre de cabinets ministériels, journaliste politique, critique littéraire, professeur de philosophie à la Sorbonne, traversant les guerres des hommes et des idées, sans jamais cesser de promouvoir une vision classique et chrétienne de l’homme, une vision qu’il espérait transformer en consensus politique. Et c’est pour cela qu’au parti de l’ordre, il opposait la monarchie, en ce qu’elle serait l’anarchie plus un.

Dans ce film intime et solennel comme un confessionnal, la voix chantante de l’athlète de la pensée accompagne la rotoscopie. On y découvre un jeune frondeur prêt à en découdre avec le professeur Jean Zay qui a osé offenser le drapeau français, ou sur le point d’aller combattre en Indochine (il est déjà marié et père de famille), quand il ne fomente pas un plan de libération de Charles Maurras, son maître, emprisonné après la libération. Sûrement rumine-t-il alors encore sa rencontre avec Philippe Pétain à qui il avait exposé sa volonté de préparer la revanche. Le vieux maréchal lui avait opposé le serment des Gens d’armes d’autrefois : « Gens d’armes, chargez, mais souvenez-vous que vous avez femmes et enfants et que vous avez acheté votre cheval ». Plus jamais, la résignation ne serait dans le camp de Pierre Boutang.

Le temps passe et les souvenirs continuent de revenir. Le militant politique qu’il a toujours été expose ses théories. L’assassinat de l’amiral Darlan, le 24 décembre 1942, par Ferdinand Bonnier de la Chapelle aurait été l’unique cause de l’échec d’un arbitrage du Prince. La confusion qui régnait alors en Afrique du Nord aurait pu permettre l’avènement du prétendant orléaniste au trône de France par les conseils généraux des départements algériens, conformément à la loi Trévenneuc, régissant la vacance du pouvoir. Un temps encore, on vagabonde dans le Paris de l’après-guerre, dans cette ambiance un peu électrique, au grand galop des hussards. Puis vient de Gaulle. Une certaine complicité affleura parfois entre les deux hommes car leur volonté partagée de remettre un roi à la tête de la France l’emportera sur les dissonances de l’épineuse question algérienne. À Giscard, l’auteur de Reprendre le pouvoir dit non et appelle de ses vœux François Mitterrand. Foutriquet, comme il l’appelle, a voulu sortir de la naphtaline « les blancs d’Espagne » pour diviser encore plus la monarchie : il faut qu’il parte ! Quelques images surviennent aussi pour laisser voir le philosophe échanger avec Georges Steiner sur la question juive. Boutang fut en effet de ceux qui ne tombèrent pas dans le « romantisme révolutionnaire », contrairement à Lucien Rebatet ou Robert Brasillach. Son aura intellectuelle aura peut-être permis à bien d’autres de de ne pas s’égarer dans ces tragiques chemins.

Quelques années après cette discussion à bâtons rompus que ce film rend publique pour la première fois, Pierre Boutang s’en est sans doute allé rejoindre Celui auquel il croyait tant. Pour chrétien qu’il était, le camelot savait trop bien que le roi ne meurt jamais. Nous voulons penser que de lui aussi, quelque chose ne mourra jamais.

« Pierre Boutang », un film de Jérôme Besnard et Christophe Boutang. 70 minutes. Diffusions le 11 février à 20h40 et le 14 février à 15h45 sur La Chaîne Histoire.

 *Photo : ANDERSEN ULF. 00327260_000003. 

Le Hezbollah dévoilé

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hezbollah yves mamou

Il aura fallu attendre juillet 2013 pour que le Hezbollah, organisation politico-militaire tenant la communauté chiite libanaise d’une main de fer, soit inscrit sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne. Et encore pas totalement : seule la branche armée du «  parti de Dieu » se voit clouée au pilori par Bruxelles, et passible des sanctions associées, alors que l’imbrication totale des structures politiques et militaires de cette organisation est un fait avéré, reconnu et célébré par ses dirigeants. Laurent Fabius a justifié ce distinguo baroque en affirmant, avec tout le sérieux et la gravité qu’on lui connaît : « La solution est pertinente, car le Hezbollah est l’une des composantes du gouvernement libanais. Or nous voulons un Liban stable. » Imaginons que la mafia sicilienne ait choisi comme stratégie d’entrer ouvertement dans le jeu politique italien, plutôt que de chercher à l’influencer par la bande, qu’aurait-on pensé de l’attitude consistant à ostraciser les porte-flingue et à faire des risettes aux parrains ?

Ceux qui s’accrochent à la fiction de la double nature du Hezbollah, parti politique respectable côté face et officine terroriste côté pile, devraient au plus vite se plonger dans le bref, mais percutant livre d’Yves Mamou, ancien journaliste au Monde. On y découvre, au fil d’une enquête fouillée, toutes les ramifications du système militaro-clientéliste d’une organisation, fondée en 1982 au plus fort de la guerre civile libanaise, devenue, au fil des ans un acteur majeur de la scène politique proche et moyenne-orientale. La communauté chiite du Liban, délaissée et méprisée par les élites politiques et économiques chrétiennes et sunnites du pays du Cèdre, a profité de la victoire de la révolution islamique iranienne pour prendre sa revanche. Peu a peu, les « barbus » du Hezbollah évincent les notables chiites incompétents et corrompus qui régnaient sur la communauté. Grâce à l’argent et aux armes fournis par Téhéran, ils assurent aux déshérités de leur confession le minimum de services sociaux, éducatifs et sécuritaires que l’Etat libanais leur refuse, en échange d’une allégeance inconditionnelle et fanatisée.

Le Hezbollah se charge, de surcroît, des basses œuvres du régime des mollahs, notamment des actions terroristes contre la France pour exiger le remboursement d’un prêt accordé par le Shah dans le cadre d’un accord franco-iranien sur la fourniture de combustible nucléaire : enlèvement de journalistes français au Liban, attentats à la bombe à Paris et les casques bleu français à Beyrouth (53 morts) sont à mettre à son actif. Aujourd’hui, auréolé de sa « victoire » de 2006 contre la tentative israélienne d’éradiquer les forces du Hezbollah du sud-Liban, l’organisation est sur tous les fronts de la guerre sans merci que se livrent les chiites et les sunnites en Irak, en Syrie et au Liban. Il semble que ses derniers exploits terroristes (attentats à la bombe en Bulgarie et à Chypre en 2012) aient enfin contraint les Européens à une réaction, un peu molle, certes, mais il y a un début à tout.

Comme les sanctions occidentales imposées à l’Iran entravent le financement illimité de ses activités par Téhéran, le Hezbollah est devenu un acteur majeur du trafic de drogue à l’échelle mondiale, notamment grâce à ses relais, hommes d’affaires libanais installés en Afrique et en Amérique latine. Tout cela était connu, notamment des institutions internationales chargées de la lutte contre ces trafics, mais on préférait, chez nous, peindre le Hezbollah aux  couleurs avenantes de la « résistance » au monstre israélien, et d’une formation politique respectueuse du système démocratico-confessionnel libanais.

À l’instar de la diplomatie française, qui a depuis trois décennies fait montre d’un étrange mansuétude à son égard, la presse et l’édition de notre pays se sont bien gardées de faire des enquêtes, ou de publier des livres mettant en lumière ce réseau criminel et mafieux. Au contraire, ce sont des auteurs dont on découvrira plus tard la connivence, pas seulement intellectuelle, avec ces terroristes, qui eurent les honneurs d’une publication hagiographique par une grande maison d’édition (Fayard), bénéficiant de recensions élogieuses dans les grands médias. Et  Yves Mamou, qui s’était vu refuser, en 2006, la publication d’une enquête sur le financement du Hezbollah par le journal qui l’employait alors, a dû attendre la retraite, et le courage d’une petite maison d’édition, pour rendre publiques ses investigations.

Hezbollah, dernier acte, Yves Mamou, éditions Plein Jour, 2013.

*Photo : Bilal Hussein/AP/SIPA. AP21483647_000003.

Dieudonné, la vie privée du Président : le journal d’Alain Finkielkraut

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L’affaire Dieudonné

Élisabeth Lévy. On ne sait pas très bien comment naissent les scandales. Dieudonné a-t-il dit l’horreur de trop en insinuant que, lorsqu’il voyait Patrick Cohen, il regrettait les chambres à gaz ? Alors que l’humoriste tient salon antisémite depuis des années, ces propos ont lancé une vive polémique. Les gens qui explosent de rire en voyant Faurisson en pyjama rayé ou en chantant Shoah-nanas sont-ils des antisémites assumés, ou des produits de la déculturation générale et de la catastrophe scolaire ? Autrement dit, n’y a-t-il pas là plus de bêtise et d’inculture que d’idéologie ?

Alain  Finkielkraut. Parce qu’elle a réponse à tout, l’idéologie est une forme de bêtise. Aussi doctrinal qu’il est ordurier, Dieudonné instaure la malfaisance juive en loi de l’Histoire.[access capability= »lire_inedits »] « Négriers reconvertis dans la banque », les juifs ont inoculé le sida en Afrique et, aujourd’hui, ils dirigent le monde. Nous vivons sous « occupation sioniste » et, affirme Dieudonné, cette occupation est pire que la précédente. Geste antisystème, la quenelle vise les juifs puisque le « système », c’est eux.  Je comprends ceux qui ne supportent pas d’être traités d’antisémites parce qu’ils dénoncent la politique d’Israël dans les territoires occupés ou même parce que, hostiles au projet sioniste, ils préconisent la création d’un État binational en Palestine. Mais pour Dieudonné, Israël n’est pas en Israël, Israël est partout. Ce n’est pas un pays, c’est une pieuvre, un être tentaculaire et omnipotent. Quand l’antisionisme s’affranchit de la géographie, il vire à l’antisémitisme.

Sans doute, mais à vrai dire, peu nous importerait Dieudonné s’il n’avait pas un tel succès. Comment expliquez-vous ce succès alors que l’antisémitisme n’est plus, heureusement, une opinion mais un délit ?

Dans les années 1970, le simplisme idéologique ne régnait pas moins qu’aujourd’hui. Nous réduisions, nous les gauchistes, l’Histoire à l’affrontement de deux forces. Mais pour nous, le Mal avait une adresse : l’Amérique nixonienne. Sous l’effet de la mondialisation capitaliste, la souveraineté semble avoir été transférée des États aux marchés : l’ennemi devient la finance invisible. Et nul n’est mieux à même que le juif d’incarner ce pouvoir occulte. Plus la maîtrise de son destin échappe à l’humanité et plus se fait impérieuse la recherche d’un tireur de ficelles. La hantise du complot réconcilie les communautés. C’est une France multiethnique que Dieudonné agrège autour de son anti- sémitisme. Il n’était pas possible de laisser prospérer ce phénomène : le ministre de l’Intérieur a eu raison de se révolter. Dieudonné, certes, perdait tous ses procès. Mais cela lui faisait une belle jambe. À chaque verdict, il réagissait par la surenchère. Les condamnations avaient beau pleuvoir sur lui, il jouissait, en rhinocéros heureux, d’une impunité totale. Avec l’interdiction par le Conseil d’État de son spectacle « Le Mur », force est enfin revenue à la loi. S’en offusquer, c’est vouloir, en guise de démocratie, une justice sans glaive et un État de droit sans État.

Mais n’est-ce pas accorder trop d’importance à un saltimbanque que s’acharner ainsi contre lui ?

Non, car nous avons changé d’époque. Ce ne sont plus les orateurs, mais les rockers, les rappeurs et les amuseurs qui enflamment les foules. Dans L’Obsolescence de l’homme, Günther Anders notait déjà : « Plus aucune des puissances qui nous forment et nous déforment, aujourd’hui, n’est assez forte pour entrer en concurrence avec le divertissement. La façon dont nous rions, marchons, aimons, parlons, pensons ou ne pensons pas, nous ne l’avons apprise que pour une part insignifiante de nos parents, de l’école ou de l’église et presque exclusivement du divertissement. » Ce que nous apprend, dès notre plus jeune âge, cette puissance désormais sans rivale, c’est à tourner tout en dérision. Comme la Technique sur un autre mode, le divertissement nous engage dans la voie d’une profanation intégrale du monde. Rien ne doit rester intouchable. Rien ne doit se dérober aux griffes des professionnels de l’hilarité. L’ancien directeur de TF1 disait que son rôle était de « vendre à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible ». L’esprit Canal+ a pris le relais, et il offre gratuitement à Dieudonné le cerveau de ses adeptes. Dieudonné, le transgresseur suprême, le Guignol absolu, celui qui, avec Shoah-nanas, brise l’ultime tabou et donne aux spectateurs extatiques le frisson de la profanation finale.  Voici qu’on le leur refuse et que, de Philippe Bilger à Edwy Plenel, tous les amis de la liberté d’expression s’inquiètent. Ah, la liberté d’expression ! Ces deux mots, aujourd’hui, n’en font qu’un, et l’on en oublie toutes les autres valeurs attachées à la parole : la correction syntaxique, l’élégance stylistique, la pertinence intellectuelle, le respect des vérités factuelles, la simple politesse. Avec la liberté pour seul viatique, l’humanité de l’homme change de définition : à la devise du père d’Albert Camus « Un homme, ça s’empêche… », se substitue un nouveau mot d’ordre : « Un homme, ça se lâche », et Internet devient l’immense cloaque où les sphincters de la liberté déversent sans discontinuer leurs productions innombrables.

Quoi qu’on pense de cette décision, le spectacle a été interdit. Mais vous conviendrez que rien n’est réglé et que l’urgence, maintenant, est de comprendre le phénomène Dieudonné pour pouvoir l’enrayer. Vous savez bien que l’interdiction d’un spectacle n’y suffira pas.

Les jeunes qui viennent voir Dieudonné disent tous qu’ils ont été « gavés » de Shoah, qu’ils n’en peuvent plus, et que leur comique préféré les venge. Ce n’est donc pas avec une nouvelle injection de devoir de mémoire qu’on les guérira de ce qu’ils vivent comme une overdose. Faut-il alors passer la Shoah sous silence ? Certainement pas, mais il faut cesser de l’enseigner à part. Il faut rendre cet événement à l’Histoire. Seule une approche positiviste, sans tambour ni trompette, peut éventuellement lui restituer son caractère incommensurable. Mais sans doute est-il déjà trop tard.

Closer et la vie privée du Président

Le 10 janvier, quelques jours avant la conférence de presse annoncée comme le tournant du quinquennat, le magazine Closer publiait une photo de l’actrice Julie Gayet avec ce titre choc : « L’amour secret du Président ». Tandis que les Français, interrogés par sondage, ainsi que l’ensemble de la classe politique s’indignaient vertueusement de cette intrusion et juraient que la vie privée du Président ne les intéressait pas, Closer battait des records de vente. Lors de sa conférence de presse, François Hollande a opposé une ferme fin de non-recevoir aux questions des journalistes sur ce sujet. N’avons-nous pas, comme le prétendent Closer et un certain nombre de mes confrères, le « droit de savoir » ?

Le poète polonais Alexander Watt avait découvert, sous le stalinisme, la règle du tiers : entre les amis, les époux, les parents et les enfants, les collègues de travail, s’immisçait inexorable- ment le mouchard du Parti. Et voici que, dans notre monde démocratique, un autre tiers menace la vie privée de chacun d’entre nous : le mouchard de la société, qu’il soit paparazzi ou témoin bénévole. Le Prince est, certes, le plus exposé. Mais nul ne peut se croire assez inconnu pour être à l’abri d’un enregistrement clandestin, d’une photo compromettante et d’une vengeance sur la Toile.  Face à cet envahissement, je croyais naïvement que nous serions nombreux à partager l’« indignation totale » de François Hollande. Au lieu de cela, dans les dîners en ville comme sur les plateaux de télévision, on a reproché au Président de la République de dégrader l’image de sa fonction avec son casque « Daft Punk » et de trahir par l’adultère sa promesse d’exemplarité ! Loin de se démarquer avec force des espions et des mouchards qui prétendent exercer le même métier qu’eux, les journalistes sérieux ont salué leur exploit. Bravo Closer ! Et quand des correspondants étrangers ont vivement reproché à leurs homologues français de ne pas avoir profité de la conférence de presse élyséenne pour harceler le Président de la République de questions indiscrètes, ceux-ci se sont platement excusés et ont promis de faire mieux la prochaine fois. On peut les croire sur parole, car ils ne considèrent plus que comme une vieillerie, une relique d’Ancien Régime, et un obstacle à la transparence démocratique, la séparation entre vie publique et vie privée. La frontière entre ces deux modes d’existence peut-elle être rétablie ? Il faudrait, pour cela, qu’on accorde le même crédit ontologique à l’un et à l’autre. Or, ce n’est plus le cas. On pense spontanément que la vérité se cache derrière les apparences et l’homme authentique derrière le personnage public. Et les politiques, hélas, sont partie prenante de cette grande destitution des formes. Ils jouent la carte de la confidence, ils tombent le masque, ils fendent l’armure et répondent sans se faire prier aux questions les plus éhontées des animateurs les plus vulgaires. Pour exister médiatiquement, ils se soumettent d’eux- mêmes à la règle du tiers. Ainsi la vie privée et la vie publique disparaissent ensemble dans la grande promiscuité cancanière du Village global.[/access]

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000023.

La crevette brésilienne sauvera-t-elle la presse écrite ?

La presse permet de faire les gouvernements, de les défaire, d’inciter les femmes à perdre du poids pour être « belles en maillots » à l’approche de l’été, de suggérer aux hommes d’acheter tel modèle d’automobile. Bref, la presse est un terrain de jeu formidable où le meilleur de la publicité peut voisiner avec le pire de la poésie, et où chaque article dit l’époque, et chaque mot trahit le temps. Les journaux sont d’une importance capitale, ce qui explique qu’un quotidien titrant « J’accuse » le lundi, serve le mardi à emballer le poisson. Et celui révélant le scandale du Watergate le mardi, serve le mercredi à envelopper des poireaux chez le marchand des quatre-saisons. C’est la plus roborative des denrées périssables.

Mais la presse est en crise. La diffusion plonge, la crise économique entraîne une baisse considérable des investissements publicitaires. Des quotidiens historiques ont mis la clé sous la porte (France-Soir, La Tribune…), les vautours tournoient au-dessus des rotatives, la mélancolie gagne les salles de rédaction.

Pour échapper à cette morosité, nous apprenons que le patron d’un hebdomadaire régional avait trouvé un « truc ». Il est soupçonné par la justice d’avoir organisé une vaste « arnaque à la crevette brésilienne » pour renflouer ses caisses. « Propriétaire et éditorialiste du Journal Toulousain, l’homme d’affaires Marcial L. – nous apprend l’AFP – a été placé en détention provisoire le 24 janvier après avoir été mis en examen à Bordeaux pour « escroquerie en bande organisée », « association de malfaiteurs » et « blanchiment » » La justice soupçonne le petit patron de presse d’avoir escroqué entre 120 et 150 personnes, qui auraient versé plus de 15 millions d’euros en pensant investir dans… l’élevage de crevettes au Brésil. L’enquête rapporte que l’éditorialiste toulousain aurait promis – dans cette affaire sud-américaine loufoque – un retour sur investissement allant jusqu’à… 200%. La crevette ça peut rapporter gros… Et plus c’est gros, plus ça passe.

On imagine aisément ce monsieur, à une heure avancée de la soirée, au comptoir du Café des sports en train de demander à la cantonade : « Qui serait intéressé par un placement sûr et à fort rendement ? » Et après un instant de silence, prenant une voix mystérieuse et pénétrée… « Les crustacés, Messieurs. C’est l’avenir. Les crustacés aquatiques, je précise ! Allez, patron, remettez-nous ça… »

Pour l’heure, les investigations se poursuivent. Les enquêteurs cherchent à déterminer si cette colossale arnaque aux crevettes a permis de financer directement l’hebdomadaire régional – et jusqu’à quelle hauteur. Conséquence accablante : les 22 emplois du journal sont menacés… « Notre avocat – déclare Thomas Simonian coordinateur de la rédaction – a demandé au tribunal de commerce de nommer un administrateur provisoire le plus rapidement possible, et un appel à repreneur est lancé. » Bonne chance collègues !

C’est la crise…

Français en Syrie : terroristes islamistes ou djihadistes républicains ?

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Les deux adolescents toulousains récemment rapatriés en France ont eu plus de chance que Nicolas et Jean-David, deux autres jeunes toulousains qui ont trouvé la mort en Syrie, comme une vingtaine de djihadistes français, victimes d’une idéologie martyrologique. Selon François Hollande, ils seraient près de 700 jeunes français à se sacrifier pour la cause d’Allah et pour le triomphe des islamo-fascistes, y compris la jeune Nora, 15 ans, originaire d’Avignon. Par quels mécanismes psychologiques, idéologiques, ou culturels un jeune français de 15 ans, de « souche », ou issu de la « diversité », peut-il abandonner ses études, rompre avec sa famille et quitter son pays pour aller se faire exploser en Syrie ?

Parce que ce phénomène échappe à la rationalité cartésienne, certains ont inventé la notion d’auto-radicalisation. On a ainsi voulu banaliser la gravité et l’ampleur du phénomène en minimisant la dangerosité des candidats au djihad et au martyr, les considérant comme des individus isolés, non-structurés, non-idéologisés et indépendants de toute organisation terroriste. En somme, des électrons libres dans la galaxie de l’internationale islamiste. Avec les litanies victimaires habituelles, les apprentis terroristes passaient quasiment pour des victimes. Victimes de la société, victimes de la misère économique, victimes de la ghettoïsation, victimes du système scolaire, de l’exclusion, du racisme, de l’islamophobie, etc.

C’est effectivement le cas de certains d’entre eux, mais la plupart sont surtout victimes d’un certain laxisme de la justice, de la complaisance à l’égard des poussées identitaires et communautaristes. Ils sont victimes du philo-islamisme savamment entretenu par ceux qui en font commerce. Ils sont victimes de l’ignorance des valeurs essentielles de l’islam qui sont absentes des manuels scolaires jusqu’à l’enseignement universitaire. Ils sont victimes des représentants officiels de l’islam de France, beaucoup plus dans la realpolitik que dans l’orthodoxie quiétiste. Ils sont victimes de la métastase d’associations islamiques et islamistes financées par des monarchies du Golfe, qui ont fait de l’islam un business bien juteux.

Les adolescents qui ont pu être rapatriés en France grâce à la mobilisation de leurs familles sont également victimes de la politique étrangère française, tout aussi bien sous la présidence de Nicolas Sarkozy avec l’affaire libyenne, que celle de François Hollande avec le dossier syrien. Les dirigeants français n’ont pas encore saisi un fait majeur de la globalisation :  l’interaction entre politique intérieure et géopolitique mondiale. Pour être tout à fait clair, lorsqu’un pays tel que la France – qui compte près de six millions de musulmans, c’est-à-dire l’équivalent de la population libyenne, et plus que l’ensemble des émirats du Golfe- s’engage dans des conflits inter-arabes ou inter-islamiques, il doit s’attendre à des retombées sur son territoire.

Jacques Chirac l’avait compris lorsque George W. Bush a décidé d’envahir l’Irak sous le prétexte fallacieux d’éliminer des armes de destruction massive. Mais pas Sarkozy, qui a pris sans le cœur léger le risque d’envoyer des troupes françaises combattre, avec des djihadistes et des terroristes d’Al-Qaïda, pour « libérer » les Libyens. Tous savaient que l’opposition laïque libyenne était insignifiante par rapport à la nébuleuse islamo-terroriste. Tous savaient qu’Abdelhakim Belhaj, l’un des compagnons de Ben Laden dont le Qatar avait fait un « démocrate » respectable, avait une longue carrière de terroriste, du Soudan en Afghanistan en passant par le Pakistan et l’Irak.

Le cas de la Syrie n’est pas totalement différent du précédent libyen. Même si elle a été plus ou moins pacifique au départ, l’insurrection syrienne a été très rapidement une résistance armée et composée par des djihadistes offshore : des Tchétchènes, des Libyens, des Tunisiens, des Algériens, des Palestiniens du Hamas, des Saoudiens, des Jordaniens, des Irakiens, des Britanniques, des Américains…  et, bien évidemment, des Français. Le nombre des candidats au martyr a été longtemps minimisé en France : il y a à peine trois mois, le ministère de l’Intérieur l’estimait à une cinquantaine d’auto-radicalisés ! L’Elysée reconnaît aujourd’hui qu’il s’agit de 700 enfants de la République qui ont répondu à l’appel du djihad. Mais sont-ils vraiment des terroristes ?

Toute la question est là. Au regard des lois françaises et des conventions internationales, ils sont effectivement des terroristes. Mais, a priori, pas aux yeux du gouvernement français, qui soutient officiellement la résistance syrienne et appelle à lui fournir des armes, s’alignant ainsi sur les injonctions bellicistes du Qatar, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie. Si l’on prend au pied de la lettre les positions du quai d’Orsay sur la Syrie, les jeunes islamistes français partis y combattre devraient être considérés comme des djihadistes de la République, des résistants qui combattent pour le respect des droits de l’homme et le triomphe de la démocratie en Syrie !

Quoique mineurs, les deux lycéens de  Toulouse viennent d’être mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Lucides sur le tard, François Hollande a déclaré qu’il est nécessaire de « protéger nos jeunes de France » tandis que Manuel Valls considère l’afflux de djihadistes français vers la Syrie comme  « le plus grand danger auquel nous devons faire face dans les prochaines années ». Encore faut-il agir en amont et protéger les valeurs de la République de toute contamination wahhabite ou islamiste. Que l’on accepte que Voltaire et la charia fassent bon ménage au lycée français de Doha, cela peut se comprendre. Mais que l’on propose de revenir insidieusement sur l’interdiction du port du voile dans les établissements scolaires en France, cela dénote une régression de la laïcité au pays de Jules Ferry.

Quant aux apprentis djihadistes,  ils gagneraient à écouter le message du Prophète de l’islam. Un jour, un homme vint voir le Prophète pour lui demander la permission de partir au djihad. Mohamed lui demanda : « As-tu des parents en vie ? ». Le candidat au martyr répondit « oui ». Et au prophète de répondre : « Ton jihad c’est de veiller au bien-être de tes parents. »

Voilà le véritable sens du djihad, outre le combat contre soi-même et ses propres tentations ; le combat de la transcendance contre l’immanence, de l’humanisme contre le fascisme vert, des Lumières contre l’obscurantisme, de l’amour contre la haine, du culte de la vie contre la culture de la mort.

*Photo : Euronews.

Suisse : Le peuple de justesse

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Étonnant comme on ne se moque plus d’eux comme après la votation sur les minarets. La Confédération helvétique vient de refuser, à 50,3%, par une votation serrée, l’immigration de masse et d’instaurer la préférence nationale (Le Figaro, Nouvel Observateur, Le Monde).

Au-delà de l’inquiétude des Français sur leur sort en Suisse et celle des frontaliers affectés également, il me semble que plusieurs enseignements peuvent être tirés de ce résultat qui a surpris, paraît-il, les instances européennes.

D’abord, il n’est pas scandaleux ni irresponsable de consulter un pays sur un fait de société capital qui divise l’opinion publique. J’entends bien que la Suisse n’est pas la France et que ses votations, techniquement, ne sont pas soumises aux mêmes contraintes que nos referenda toujours désirés mais jamais concrétisés. En France, le peuple fait peur.

Ensuite, donner la parole aux citoyens fait surgir dans le débat politique et parfois politicien la dure réalité face à laquelle il ne convient plus de se payer de mots. Quand le leader du groupe socialiste au Parlement européen, Hanes Swolboda, déclare que « l’immigration n’est pas une menace mais un atout appréciable pour le développement économique », il formule un propos qui, irénique et optatif, n’a précisément plus la moindre influence sur l’immédiate et éprouvante quotidienneté des gens à tort ou à raison déstabilisés, voire pire, par un afflux d’immigrés, la Suisse ayant espéré en limiter le nombre mais vite dépassée sur ce plan.

Il y a un humanisme verbal et abstrait, un hommage formel à l’Europe et à ses bienfaits constatés ou prétendus qui n’ont plus la moindre chance d’entrer dans la tête non pas seulement des Suisses mais de beaucoup d’Européens dans les 28 états membres. Les discours changeront ou le raz -de -marée hostile à ce qui n’est plus un souffle, une espérance, un avenir mais une bureaucratie tatillonne se mêlant trop souvent de ce qui ne la regarde pas s’amplifiera.

Enfin – et c’est sans doute le plus rassurant dans cette déconvenue – cette victoire de justesse est signifiante. Alors que la démagogie aurait pu entraîner les votants en masse contre l’immigration de masse et en faveur de la préférence nationale, c’est au contraire sur le fil que cette cause l’a emporté. Cela démontre non seulement qu’il n’y a pas de débats impossibles, inconcevables en démocratie mais qu’ils n’entraînent pas forcément de la bêtise simpliste ou la répudiation des nuances. Certes, les vainqueurs peuvent se réjouir mais les vaincus, d’une certaine manière, sont trop nombreux pour ne pas leur donner mauvaise conscience.

Qu’on ne prenne plus les Suisses de haut ! Il est manifeste que notre République serait bousculée dans sa façade et ses pétitions de principe officielles et affichées si la démocratie directe venait en France troubler le ronron de ce pouvoir satisfait de sa majorité parlementaire même frondeuse.

Il ne faut pas se le cacher.

*Photo : Anja Niedringhaus/AP/SIPA. AP21521542_000001.

Les méthodes sélectives de M. Valls

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Ne revenons pas sur le fond de Jour de colère, à propos de quoi nous nous sommes expliqués publiquement avec ses organisateurs, dont nous ne remettons pas en cause la bonne foi, même si nous pouvons diverger sur certains points, lesquels restent tout à fait légitimes et dans le champ du débat rationnel.

Il reste malgré tout quelques faits étranges, notamment dans la propension des forces de l’ordre à organiser de façon sélective, depuis un an et les premières grandes Manifs pour tous, les arrestations et les gardes à vue. On n’en compte pas moins d’un millier pour quelques dizaines de condamnations réelles à la fin. Les policiers, que l’on sait particulièrement zélés et réactifs lorsqu’il s’agit d’appréhender Marie-Ségolène et Charles-Edouard qui ont jeté une misérable canette sur un Robocop surarmé, sont bizarrement absents quand cinquante néonazis parfaitement identifiables défilent en tendant le bras en hurlant « Juifs dehors ».

Lesdits barbares n’étaient même pas en l’occurrence des soraliens issus de la diversité – ce qui eût pu expliquer la vergogne du ministère de l’Intérieur à les toucher – mais tout ce que l’on fait de plus classique dans la vieille extrême droite pétainiste, les zigotos de feu L’Œuvre française et des Jeunesses nationalistes (dissoutes officiellement toutes deux au moment de l’affaire Méric), cornaqués par Yvan Benedetti et Alexandre Gabriac, le premier ayant tenté de s’emparer du micro à la tribune avant d’être lestement rabroué par le service d’ordre. Curieusement ces gens-là, qui défilaient sous la banderole de leur nouveau faux-nez, Les Caryatides, ne sont jamais alpagués. Lorsque Gabriac et ses copains récidivent deux jours plus tard en interrompant la diffusion à Annecy du film de Caroline Fourest sur les Femen, ils sont exfiltrés par les flics et immédiatement relâchés. De là à considérer qu’ils sont les idiots utiles de M. Valls, il n’y a qu’un pas qu’on ne répugne pas à sauter.

Le ministre de l’Intérieur aura de plus en plus de mal à justifier publiquement sa lutte contre le fascisme s’il continue de laisser ces zouaves tendre le bras impunément pendant qu’il coffre des Veilleurs pacifiques. Il serait bon que ses services s’expliquent enfin sur la pusillanimité – ou l’amateurisme ? – dont ils font preuve devant ce groupuscule censément interdit.

Voyage en Soralie

alain soral dieudonne

L’affaire Dieudonné a remis au goût du jour, dans les médias classiques, la personne d’Alain Soral, étrange pantin qui s’agite dans le clair-obscur d’Internet depuis plus d’une décennie, mais que les événements récents ont placé sous les projecteurs. Écrivain, agitateur, maître à penser, Soral est un peu tout cela à la fois. Mais s’il faut, aujourd’hui, se pencher sérieusement sur son idéologie souvent teintée d’accents délirants, c’est parce qu’elle est peut-être le cœur d’un projet politique qui pourrait séduire au-delà des marges extrémistes dont toute démocratie doit s’accommoder.[access capability= »lire_inedits »] Ce projet tient de l’oxymore, voire de la bouillie idéologique : bricolant à partir d’éléments disparates, Soral prétend inventer, sans le formuler et peut-être sans le savoir, une République multiculturaliste – et antisémite. On peut le résumer par un slogan : réconcilier la France black-blanc-beur contre qui vous savez.

Intellectuellement autodidacte, quoiqu’il ait suivi des cours aux Beaux-Arts de Paris et à l’EHESS, l’homme, né en 1958, s’illustre d’abord dans les années 1980 avec Les Mouvements de mode expliqués aux parents, coécrit avec Hector Obalk et Alexandre Pasche. La décennie suivante est plutôt faste pour lui : chroniqueur pour diverses émissions de télé, il plaît dans le personnage du communiste -homme à femme (Sociologie du dragueur, en 1996). Mais c’est au tournant du millénaire, avec Jusqu’où va-t-on descendre ? (2002), qu’il prend son envol comme penseur politique mettant le feu à diverses poudres.

Alain Soral a toujours été un auteur compulsif. Sa méthode, inaugurée avec succès dès les années 1980, est celle de l’abécédaire, du texte court et percutant où, à partir d’un détail ou d’un fait divers, il tricote une théorie générale et définitive du monde. Cela a sans doute contribué à faire de ses livres, parfaitement adaptés au mode de lecture contemporain, de grands succès d’édition. Mais si à l’époque de Jusqu’où va-t-on descendre ?, il faisait feu, avec une certaine vis comica, sur tous les signes de malaise et de déréliction du temps, dans le cours des années 2000, son viseur se resserre progressivement pour se focaliser sur une seule cible. Israël, donc le sionisme, donc la « communauté [juive] organisée » devient l’ultima ratio de l’essayiste. Faut-il s’étendre sur le drame psychologique de l’homme qui a cru trouver dans sa solitude intellectuelle le motif unique d’explication du monde ? La littérature abonde en analyses de la paranoïa et nous n’avons pas l’intention de sonder les reins et les cœurs. On peut en revanche ausculter les rouages d’un système « antisystème ».

Batteur d’estrade de la nouvelle extrême droite, Doriot postmoderne, vulgarisateur d’une pensée à contre-courant ou antisémite de modèle courant ? Définir le fondateur du club politique (et site à succès) Égalité et Réconciliation (E&R) reste malaisé. On croise en effet, dans son entourage et parmi ses admirateurs, une foule bigarrée qui va de l’ultragauchiste déçu au catholique traditionaliste en passant par le jeune musulman patriote. Alain Soral est-il le réconciliateur de la communauté nationale qu’il prétend être ou bien le diffamateur fauteur de troubles que l’on soupçonne ?

Son indéniable talent réside justement dans sa capacité à s’adresser à des publics très divers, en mobilisant des éléments de langage d’origines disparates. Une sorte de moteur de recherche humain qui donne aux candides l’impression qu’il sait tout, et donc qu’ils sauront tout grâce à lui. À certains musulmans, il parlera René Guénon, c’est-à-dire tradition primordiale qui rassemble toutes les religions dans une unique origine ; devant certains catholiques, il bavera contre Vatican II, leur fournissant ainsi un discours à la fois traditionaliste et révolutionnaire. Pour les identitaires ou les férus de la nouvelle droite, il brandira les racines païennes de la France ; aux souverainistes, il rappellera Valmy, la République jacobine et centralisatrice. Soral jongle aisément entre la communauté nationale et les communautés de base, ethniques, culturelles et religieuses, sans trop s’embarrasser à expliquer comment tout cela s’articulera. À vrai dire, on le comprend trop bien : pour lui, il existe une communauté – et une seule – qui a pour programme général et immémorial de diviser toutes les autres afin de régner sur elles. Les jours de bonté, il l’appelle la « communauté organisée ». Parfois, la « Banque ». Disons les juifs, pour simplifier.

Selon le vieil et indigent adage qui veut que les ennemis de nos ennemis soient nos amis, Soral a conçu un amour profond de certains régimes tyranniques, comme la Jamahiriya du colonel Kadhafi ou la Syrie de la famille Assad. Le même qui se plaint ici de vivre sous un gouvernement dictatorial ne voit rien à redire à la pratique de la liberté d’expression dans ces pays-là. Ces régimes arabes tyranniques sont-ils, dans sa pensée, des alliés de circonstance, ou les admire-t-il vraiment ? Bien malin qui pourra le dire. Mais tout ce qui est l’ennemi d’Israël est bon à prendre. Il n’est pas anodin, d’ailleurs, que l’on retrouve à ses côtés, à la fondation E&R en 2006, Frédéric Châtillon, figure historique du GUD et grand aficionado de la Syrie. C’est lui qui convoiera Dieudonné et Soral dans le pays. La résistance devient internationale, et Ariel Sharon tremble sans doute. La magie du soralisme se trouve dans ce que Rémi Lélian a brillamment défini comme l’« antiracisme 2.0 » sur le site Idiocratie : de même que le Parti socialiste des années 1980 était parvenu à faire accroire aux libertaires de sa base que l’immigré d’Afrique du Nord ou le sans- papiers étaient les visages du nouveau prolétariat avec lequel il fallait se solidariser, Soral prêche à une certaine extrême droite, païenne, catholique ou même athée, mais dans tous les cas répugnée par la postmodernité, la nécessité de s’allier avec les Français musulmans, eux-mêmes reconscientisés et désireux de s’extraire des banlieues sordides où l’esprit du temps les confine. La France, « patriote » dit-il, dont rêve Alain Soral n’a pas grand-chose à voir avec le discours républicain de Valmy qu’il se targue d’avoir écrit pour Jean-Marie Le Pen en 2007. Par exemple, ces quelques lignes, publiées le 31 décembre 2009, figurent dans l’un des textes fondateurs d’E&R : « [Les Français] devraient regarder plutôt du côté du général Aoun[1. Michel Aoun, maronite, ancien commandant en chef de l’armée libanaise, fondateur du Courant patriotique libre, a passé un accord avec le mouvement chiite Hezbollah en 2005.], qui connaît, lui, la guerre civile, ses dégâts, ses buts et ses causes ; le général Aoun tendant la main, en véritable patriote, à Nasrallah du Hezbollah. » Soral le « républicain » a déjà admis la libanisation de la France.

Il brandit aussi, comme un étendard glorieux, son ancien communisme et sa science de Marx, généralement pompée chez Clouscard[2. Philosophe et sociologue proche du Parti communiste français, mort en 2009, qui a développé dès les années 1970 une critique d’un monde devenu « libéral-libertaire » dans le sillage de Mai-68.]. Mais à l’évidence, sa tentative de créer un axe des extrêmes, de la gauche à la droite, a échoué : on ne trouve pas, dans son public et son lectorat, de cohortes d’anciens marxistes. À moins de compter les négationnistes comme Ginette Skandrani. D’ailleurs, le soralisme fonctionne comme le négationnisme : une idée développée à gauche dont s’entiche une certaine extrême droite, notamment parce qu’elle touche à l’interdit. Tout cela se résout généralement dans la « Banque » avec un grand B, ce produit de la Hollande, de la City et de Wall Street – comprendre les forces protestanto-juives : « Tous les politiques, aujourd’hui, sont l’émanation des financiers », assène-t-il en passant dans une conférence, sans donner le moindre argument à l’appui de cette affirmation. Ce qui est frappant, c’est l’aplomb avec lequel il parle, et l’absence de nuances qu’il met dans son discours. Son ami Pierre Jovanovic, spécialiste des marchés financiers qui lit l’avenir économique dans L’Apocalypse de Jean, est peut- être le meilleur décodeur de cette pensée au marteau. Ainsi écrit-il, à propos de Comprendre l’Empire : « Alain Soral est clair, factuel, concis ; il passe l’histoire des idées au tamis, et il ne reste plus que 0 et 1, à savoir deux mondes, deux systèmes qui se livrent en ce moment même un combat mortel. D’un côté le monde de l’Ancien Testament et de l’autre le monde du Nouveau Testament. Autrement dit, le monde d’Abraham contre celui du Christ, de la Vierge et des Anges. »

Coaguler Orwell et Bainville Cette opposition radicale ne peut que flatter certains cathos tradis, orphelins de l’antijudaïsme chrétien. Témoin l’abbé B., grand canoniste et fin connaisseur de la théologie, qui observe avec sympathie dans le soralisme la « “coagulation” d’un certain nombre d’analyses dispersées à travers diverses écoles de pensée, l’incitation à la lecture d’auteurs différents, une exigence de sortie des sentiers battus, à “droite” comme à “gauche” (Lasch, Michéa, Clouscard, Orwell pour les gens de droite, et Bainville, Bloy, etc., pour les gens de gauche…). » Concluant lapidairement : « Faire lire Bainville à des jeunes de banlieue, qui fait mieux ? » Ambroise Barbe-Rouge, jeune catholique militant, confirme : « Soral développe une métapolitique dans la tradition de Gramsci ou Pasolini, en nous invitant à vérifier par nous-mêmes, c’est-à-dire par nos lectures, la réalité d’un système “dominateur et sûr de lui-même”. » Tiens donc. Attention, pour Ambroise, « Soral n’est pas antisémite, mais antijudaïque. […] Si le judaïsme est cette doctrine qui présente, Talmud à la lettre, la Vierge Marie comme une prostituée et Notre Seigneur Jésus-Christ comme un adultérin, il est un devoir de le rejeter avec la plus grande fermeté. » Quand on convoque l’enseignement de Vatican II sur les relations du catholicisme avec les autres religions révélées, l’abbé B. confie, lui, avoir « toujours été mal à l’aise sur la “repentance” catholique et l’abandon du “verus Israël” ».

S’il y a, d’ailleurs, une constante chez les admirateurs d’Alain Soral, c’est que nul ne reconnaît que son système soit fondé sur l’antisémitisme. Ils le ramènent à un antisionisme courant ou à un antijudaïsme censément acceptable par les chrétiens ou encore, comme Maxime, jeune intellectuel belge et sympathisant d’Égalité et Réconciliation, assurent que les diatribes de l’agitateur à propos des « communau- tés » ne les intéressent pas le moins du monde (sans les gêner de façon rédhibitoire pour autant) : « Je ne pense pas, comme d’autres, que derrière chaque divorce, il y ait un sioniste. » Ouf ! Venu de l’ultragauche, Maxime a été séduit par le recyclage soralien de la dialectique marxiste, notamment sur les nouveaux rapports de classe et de production. Si on lui objecte qu’il pourrait aussi faire son miel d’un penseur comme Michéa, il confirme : pour lui, Soral est un agitateur qui, grâce à Internet, fait connaître à des jeunes gens sans culture l’existence du grand intellectuel qu’est Michéa.

Bobos et barbus Chez David, parisien, graphiste, musicien et compositeur à la dégaine bobo, le discours est encore différent : « Soral, rencontré un peu par hasard sur Internet, m’a appris à prendre du champ par rapport à la vulgate des médias traditionnels. » Ancien élève d’école de commerce, il pour- suit : « Très tôt, j’ai accepté les règles du jeu capitaliste pour m’en libérer le plus vite possible. Je ne ressens pas personnellement d’oppression de ce monde. Mais ce qui m’intéresse chez Soral, c’est l’idée d’une contre-pensée : avec lui, j’ai, si l’on adopte un langage marketing, accès à de nouveaux produits. » Sébastien, 30 ans, enseignant-chercheur en informatique à l’université, d’abord fan de Dieudonné, s’accorde pour sa part un droit d’inventaire dans la pensée de Soral : « Je rejette complètement leur délire complotiste qui attribue au lobby sioniste français tous les malheurs de la France, voire du monde, bien que ce lobby ait beaucoup plus d’influence que tout autre lobby communautaire sur les médias et sur les politiques français. »

Fathallah, qui ne se dit pas « soralien » mais fréquente régulièrement le site d’Égalité et Réconciliation, aime le « côté iconoclaste » du bonhomme. D’après lui, nombre de ses coreligionnaires musulmans, généralement intellectuels et éclairés, ne se reconnaissent pas dans le salafisme barbu, mais adhèrent à l’idée de « réconciliation nationale » et au « patriotisme » défendus par Soral, le seul, selon eux, à s’ouvrir aux minorités visibles en mettant l’accent sur les valeurs communes au christianisme et à l’islam. S’ils sont souvent arrivés à lui par antisionisme, c’est plutôt sa critique du libéralisme économique qui les touche aujourd’hui. Dans la ligne d’un Camel Bechikh, président de Fils de France et proche de Soral, ils se veulent entièrement français et entièrement musulmans, séparant «  la culture du culte ».

Qu’ils fassent semblant ou qu’ils en soient vraiment convaincus, les sympathisants d’Alain Soral sont donc unanimes : leur champion n’est nullement antisémite. N’empêche, ils pourraient se demander s’il n’est pas étrange de commencer la réconciliation par l’insulte et les coups. « Il faut se retrouver ensemble contre… », « Eux contre nous », « Il faut bien comprendre qu’on nous manipule » sont sans doute les expressions qui reviennent le plus souvent dans ses discours, ses vidéos et ses livres. Soral galvanise ses disciples, comme un « net-évangéliste » plutôt que comme un leader politique. Après deux ans de flirt poussé avec le FN, il a concentré ses efforts sur Égalité et Réconciliation, son bras armé médiatique où il diffuse ses vidéos et ses publications. Il y a quelques années, son ancien bras droit Marc George, lui aussi transfuge de la gauche, ami de Faurisson, négationniste et converti à l’islam, voulait transformer ER en véritable parti politique, Soral a mis son veto, dénoncé un putsch et mis dehors ou poussé à la démission la plupart de ses cadres…

On est rassuré, finalement, de découvrir que son public rassemble des « cyber-fans » plutôt que des militants. Il n’y a pas d’armée de « soraliens ». Et la plupart de ses sympathisants, en tout cas de ceux qu’on a interrogés, prennent clairement leurs distances à l’égard de sa rhétorique complotiste. Mais, on le sait, le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison. La cohérence factice de Soral, sa vision binaire du monde, sa solution unique pour régler tous les problèmes peuvent faire des ravages dans les esprits simples ou incultes travaillés par le ressentiment. Certes, nous ne sommes pas dans les années 1930. Mais les imbéciles ne manquent pas. Et Soral peut leur fourguer la marchandise avariée d’un socialisme adapté à leur cas – ce qu’en bon français on appelle l’antisémitisme.[/access]

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000036.

Dieudonné : ses premières victimes sont ses fans

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Gil Mihaely. Vous avez joué un rôle important dans « l’affaire Dieudonné », à travers votre site JSSNews. On vous doit notamment la publication des premières images de quenelles puis les fuites de la correspondance entre l’épouse de Dieudonné et Alain Soral.  Pourquoi l’avez-vous pris comme sujet de votre enquête ?

Jonathan Simon Sellem. Nous avons débuté notre enquête sur Dieudonné en 2009, lorsqu’il se présentait sur la liste antisioniste aux élections européennes. À l’époque, j’avais déjà des informations sur le financement du parti antisioniste par l’Iran, à travers ce que les autorités françaises appellent « la deuxième ambassade d’Iran en France, » à savoir le Centre Zahra France de Yahia Gouasmi (ndlr: celui qui affirme que « derrière chaque divorce, il y a un sionisme »).

Quelques mois plus tard, Dieudonné revenait sur scène avec son spectacle « Mahmoud », en hommage au président iranien à l’époque, Mahmoud  Ahmedijenad. Sur l’affiche, Rire et Chansons n’était plus le sponsor. On  y voyait les logos du Hamas et du Hezbollah, dont il dit être « un combattant ».

Entre 2009 et 2013, j’ai réussi à obtenir assez d’informations et de documents pour montrer que, non seulement l’homme est un escroc, qu’il est raciste, mais en plus que ses premières victimes sont… ses fans ! Certains ont été jusqu’à casser leurs PEL ou prendre des crédits à la consommation, à hauteur de 20.000 €, pour financer Dieudonné !

Vous avez essayé d’ouvrir les yeux de fans de Dieudonné, mais vous entendent-ils vraiment ?

Absolument ! Avant même que le scandale n’éclate en décembre 2013, beaucoup de dieudonnistes, y compris du premier cercle de fidèles, ont changé d’avis et nous ont transmis des révélations. S’ils l’ont lâché, c’est qu’ils n’acceptent ni l’antisionisme, ni l’antisémitisme de Dieudonné.

Vous auriez d’ailleurs récemment rencontré Ahmed Moualek, ancien proche de Dieudonné, dans un esprit de dialogue. Pensez-vous la réconciliation possible ?

Ahmed Moualek reste un antisioniste convaincu et continue à penser que des organisations comme le CRIF exercent une mainmise sur la France ce qui, quand on connaît la réalité, est plutôt drôle. Mais il a accepté de me rencontrer pour plusieurs raisons. “Il faut éviter que Dieudonné se serve d’une minorité pour taper sur l’autre” m’a-t-il dit. Après notre rencontre, franche mais sincère  et très enrichissante pour nous deux, il a publié une vidéo où il appelle ses spectateurs au calme. J’en ai fait autant dans un de mes articles.

Rétrospectivement, pensez-vous avoir choisi la bonne stratégie ? Ne fallait-il pas mieux ignorer Dieudonné au lieu de lui faire de la publicité ?

C’est un faux débat. Personne n’a parlé de Dieudonné pendant des années. Résultat, c’est « l’artiste » qui vend le plus de DVD en France, il ne paye ni ses impôts ni ses amendes, et ses saluts nazis déguisés se sont propagés à travers le monde. Sans parler des soutiens qu’il a reçus, de la part de personnalité « au cœur du système », comme Yannick Noah, Tony Parker ou Boris Diaw. Il était temps de faire de la pédagogie et d’interpeller la sphère politique.

Quitte à traquer les auteurs de « quenelles » en révélant leur identité ?

Je l’assume totalement ! Début décembre 2013, nous avons commencé, à débusquer ceux qui, en uniforme ou pendant leurs heures de travail, faisaient des saluts nazis déguisés. A ce jour, au moins 32 « quenelliers » ont été licenciés et plusieurs dizaines été mis à pied, en France, en Suisse et en Belgique.

Etaient-ils tous antisémites ?

Il y a de tout. Il y a dans le lot des conspirationnistes, des antisionistes, des antisémites. Il y a aussi des gens qui se disent “anti-système” sans vraiment comprendre de quel “système” parle Dieudonné. Il faut savoir que pour lui, le système ce sont les banques (qui appartiennent aux juifs), les médias (sous contrôle juif) et les politiciens, eux aussi manipulés par les juifs… Quand un livreur de champagne fait une quenelle devant une caisse de “Champagne Rothschild”, il y a forcément une arrière-pensée. Idem quand un type fait un salut nazi déguisé en uniforme de la RATP sur la place David Ben Gourion à Paris.

Il faut comprendre que les gens qui envoient leurs photos à Dieudonné s’adressent à quelqu’un dont on connaît la haine du juif, pour participer à un concours où il n’y a strictement rien à gagner, sinon la joie d’être publié sur le site Internet d’un antisémite…

C’est pourquoi notre chasse aux nazillons se contente de n’identifier que les quenelliers qui ont envoyé des photos à Dieudonné, à l’exclusion des autres… Et pourtant, il y en a des milliers, et l’identification de ces personnes serait ultra-rapide !

Après l’interdiction du spectacle « Le Mur », qui semble avoir clos l’affaire Dieudonné, que se passe-t-il dans la Dieudosphère ?   

On assiste à un double mouvement. Il y a les « irréductibles » qui, de toutes façons, seront toujours de son côté. Et puis il y a les autres qui, grâce au gouvernement et aux médias, se disent aujourd’hui que leur ancienne idole est en fait un réel danger pour la fraternité de notre société.

Quant à Dieudonné, il revient à ses premières amours de 2003/2005, jouant à plein la concurrence mémorielle, comme si il devait combattre la Shoah pour que la société parle davantage de la traite négrière. Côté affaires, il n’est pas au mieux. Son site internet est hors service depuis plusieurs semaines, ce qui l’empêche de vendre des produits dérivés. Mais je serai très étonné d’apprendre le « remboursement » de tous ceux qui ont souscrit à des abonnements payants à son site (à raison de 60 euros par an). Grâce au hacker qui a publié la liste de tous ses clients, je pense que beaucoup d’internautes n’oseront plus faire leurs courses en ligne.

 

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00672169_000005.

Tous à poil : ABCD de la méthode Copé

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cope ump ecole

cope ump ecole

Cela faisait des mois que la gauche médiatique avait arraché à la droite le flambeau de la Censure. Des éditos plaintifs souhaitant faire taire Zemmour ou d’autres néo-réacs de la même espèce à la cabale orchestrée contre Frédéric Taddéi et son émission exagérément pluraliste, les nouveaux inquisiteurs ne se recrutaient plus à droite. Le summum fut atteint vendredi lorsque deux membres du Parti Socialiste prirent leur plume afin de protester auprès du CSA contre les propos d’Alain Finkielkraut qui débattait la veille avec Manuel Valls.

C’était compter sans Jean-François Copé. En cinq minutes, dimanche soir, il a récupéré l’encombrant flambeau de la censure et du puritanisme que Najat Vallaud-Belkacem avait pourtant légitimement gagné lors du débat sur la prostitution. Comment a-t-il réussi ce prodige ? Alors que Gaspard Proust avec l’humour qu’on lui connaît, et Elisabeth Badinter la sagesse et la pondération qui la caractérisent, avaient démontré que les ABCD de l’égalité étaient ridicules voire néfastes, le président de l’UMP a souhaité montrer combien son parti pouvait être pertinent en la matière. On imagine les permanents rue de Vaugirard en train de trouver LA pièce à conviction qui permettrait à leur patron de briller lors du Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI.

On ne peut pas dire qu’ils ont eu la main heureuse. C’est finalement dans une liste d’ouvrages conseillés par une association ardéchoise, publiée par le centre régional de documentation pédagogique de Grenoble qu’ils ont trouvé, parmi une centaine d’autres livres, le fameux album pour enfants « Tous à poil ! » qui a permis à Jean-François Copé de réaliser un drôle de sketch. Voilà le président du premier parti d’opposition feuilleter l’album et aligner, mi-outré mi-ironique, les différents « tous à poil », le bébé, la mamie, la baby-sitter[1. Perso, je préfère la baby-sitter à la mamie, mais c’est une question de goût.], la maîtresse (« c’est bien pour l’autorité du professeur »), le chien, le PDG[2. Ce dernier, indignant encore davantage notre adversaire de la lutte des classes.]. Comme Benoit Rayski l’a expliqué sur Atlantico, Copé a tapé à côté de la cible. Alors qu’il entendait sans doute s’opposer à la confusion des genres expérimentée dans plusieurs centaines d’écoles maternelles et primaires, Copé a exhibé un album rappelant aux enfants l’altérité des sexes dans toute leur… nudité.

Mais surtout, il a permis à ceux-là mêmes qui souhaitent karcheriser le paysage médiatique français de se poser en défenseurs de la liberté d’édition. Les gardes roses, selon la magnifique expression d’Elisabeth Lévy, ont beau jeu d’accuser la droite de souhaiter des autodafés. De l’autre côté du front, Copé a-t-il seulement envisagé que cette initiative se faisait au moment où le Printemps français de Béatrice Bourges réclamait qu’on fasse le tri dans les bibliothèques municipales ? Le président de l’UMP a en tout cas rempli de joie les auteurs et l’éditeur de l’album puisque ce dernier ne s’est jamais aussi bien vendu que depuis deux jours. Si un éditeur cherche un attaché de presse…

Et si Copé était seul dans sa croisade morale, on pourrait plaider la maladresse d’un homme. Or, Georges Fenech, député UMP et figure de la droite lyonnaise vient de signaler le groupe de Femen à la Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MIVILUDES) et de demander officiellement sa dissolution. Que les Femen se soient illustrées par des actions ridicules, c’est un fait. Qu’elles doivent être déférées devant la justice lorsqu’elles violent la loi, c’est évident. Mais demander leur interdiction et, pis, permettre à Caroline Fourest de se poser en militante de la liberté d’expression sur Canal +, là franchement, c’est trop. Surtout juste après le déjeuner.

Si la droite continue d’être dirigée comme ça, Nicolas Sarkozy n’a décidément pas de souci à se faire. Il n’aura qu’à se baisser pour la ramasser.

*Photo : lefigaro.fr.

Boutang, encore une fois

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pierre boutang histoire

pierre boutang histoire

Il n’est plus ce « colosse blond taillé en bûcheron de bas-relief » qu’Antoine Blondin s’était amusé à croquer sous les traits de Cazal dans son roman L’humeur vagabonde. Les années ont passé, son visage buriné en témoigne, le coffre rugit moins fort, et cette armure qui lui servait de corps semble moins souple, plus fatiguée. Mais sa gouaille est intacte, sa prodigieuse intelligence toujours aussi affutée, comme  le regard est resté espiègle, alerte, vivace. Dans les années 1990, à Saint-Germain-en-Laye et Collobrières, Pierre Boutang s’était raconté devant les journalistes Philippe Barthelet et Olivier Germain-Thomas. Grâce à l’historien et journaliste Patrick Buisson qui semble déterminé à explorer l’histoire de la droite intellectuelle – il signait récemment un documentaire sur le philosophe Gustave Thibon – la chaîne Histoire s’apprête à diffuser un documentaire inédit de l’homme par lui-même. La réalisation de ce film a été confiée à Christophe Boutang, son propre fils, et à Jérôme Besnard, déjà auteur d’un petit essai biographique sur le personnage.

À la métaphysique pointue qu’il enseignât à la Sorbonne et qui lui valut la réputation de philosophe parfois incompréhensible, Boutang, au soir de sa vie, aura préféré concentrer son verbe sur l’histoire politique française du XXème siècle. Ce siècle, il l’a accompagné, tour à tour comme étudiant de la rue d’Ulm, membre de cabinets ministériels, journaliste politique, critique littéraire, professeur de philosophie à la Sorbonne, traversant les guerres des hommes et des idées, sans jamais cesser de promouvoir une vision classique et chrétienne de l’homme, une vision qu’il espérait transformer en consensus politique. Et c’est pour cela qu’au parti de l’ordre, il opposait la monarchie, en ce qu’elle serait l’anarchie plus un.

Dans ce film intime et solennel comme un confessionnal, la voix chantante de l’athlète de la pensée accompagne la rotoscopie. On y découvre un jeune frondeur prêt à en découdre avec le professeur Jean Zay qui a osé offenser le drapeau français, ou sur le point d’aller combattre en Indochine (il est déjà marié et père de famille), quand il ne fomente pas un plan de libération de Charles Maurras, son maître, emprisonné après la libération. Sûrement rumine-t-il alors encore sa rencontre avec Philippe Pétain à qui il avait exposé sa volonté de préparer la revanche. Le vieux maréchal lui avait opposé le serment des Gens d’armes d’autrefois : « Gens d’armes, chargez, mais souvenez-vous que vous avez femmes et enfants et que vous avez acheté votre cheval ». Plus jamais, la résignation ne serait dans le camp de Pierre Boutang.

Le temps passe et les souvenirs continuent de revenir. Le militant politique qu’il a toujours été expose ses théories. L’assassinat de l’amiral Darlan, le 24 décembre 1942, par Ferdinand Bonnier de la Chapelle aurait été l’unique cause de l’échec d’un arbitrage du Prince. La confusion qui régnait alors en Afrique du Nord aurait pu permettre l’avènement du prétendant orléaniste au trône de France par les conseils généraux des départements algériens, conformément à la loi Trévenneuc, régissant la vacance du pouvoir. Un temps encore, on vagabonde dans le Paris de l’après-guerre, dans cette ambiance un peu électrique, au grand galop des hussards. Puis vient de Gaulle. Une certaine complicité affleura parfois entre les deux hommes car leur volonté partagée de remettre un roi à la tête de la France l’emportera sur les dissonances de l’épineuse question algérienne. À Giscard, l’auteur de Reprendre le pouvoir dit non et appelle de ses vœux François Mitterrand. Foutriquet, comme il l’appelle, a voulu sortir de la naphtaline « les blancs d’Espagne » pour diviser encore plus la monarchie : il faut qu’il parte ! Quelques images surviennent aussi pour laisser voir le philosophe échanger avec Georges Steiner sur la question juive. Boutang fut en effet de ceux qui ne tombèrent pas dans le « romantisme révolutionnaire », contrairement à Lucien Rebatet ou Robert Brasillach. Son aura intellectuelle aura peut-être permis à bien d’autres de de ne pas s’égarer dans ces tragiques chemins.

Quelques années après cette discussion à bâtons rompus que ce film rend publique pour la première fois, Pierre Boutang s’en est sans doute allé rejoindre Celui auquel il croyait tant. Pour chrétien qu’il était, le camelot savait trop bien que le roi ne meurt jamais. Nous voulons penser que de lui aussi, quelque chose ne mourra jamais.

« Pierre Boutang », un film de Jérôme Besnard et Christophe Boutang. 70 minutes. Diffusions le 11 février à 20h40 et le 14 février à 15h45 sur La Chaîne Histoire.

 *Photo : ANDERSEN ULF. 00327260_000003. 

Le Hezbollah dévoilé

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hezbollah yves mamou

hezbollah yves mamou

Il aura fallu attendre juillet 2013 pour que le Hezbollah, organisation politico-militaire tenant la communauté chiite libanaise d’une main de fer, soit inscrit sur la liste des organisations terroristes de l’Union européenne. Et encore pas totalement : seule la branche armée du «  parti de Dieu » se voit clouée au pilori par Bruxelles, et passible des sanctions associées, alors que l’imbrication totale des structures politiques et militaires de cette organisation est un fait avéré, reconnu et célébré par ses dirigeants. Laurent Fabius a justifié ce distinguo baroque en affirmant, avec tout le sérieux et la gravité qu’on lui connaît : « La solution est pertinente, car le Hezbollah est l’une des composantes du gouvernement libanais. Or nous voulons un Liban stable. » Imaginons que la mafia sicilienne ait choisi comme stratégie d’entrer ouvertement dans le jeu politique italien, plutôt que de chercher à l’influencer par la bande, qu’aurait-on pensé de l’attitude consistant à ostraciser les porte-flingue et à faire des risettes aux parrains ?

Ceux qui s’accrochent à la fiction de la double nature du Hezbollah, parti politique respectable côté face et officine terroriste côté pile, devraient au plus vite se plonger dans le bref, mais percutant livre d’Yves Mamou, ancien journaliste au Monde. On y découvre, au fil d’une enquête fouillée, toutes les ramifications du système militaro-clientéliste d’une organisation, fondée en 1982 au plus fort de la guerre civile libanaise, devenue, au fil des ans un acteur majeur de la scène politique proche et moyenne-orientale. La communauté chiite du Liban, délaissée et méprisée par les élites politiques et économiques chrétiennes et sunnites du pays du Cèdre, a profité de la victoire de la révolution islamique iranienne pour prendre sa revanche. Peu a peu, les « barbus » du Hezbollah évincent les notables chiites incompétents et corrompus qui régnaient sur la communauté. Grâce à l’argent et aux armes fournis par Téhéran, ils assurent aux déshérités de leur confession le minimum de services sociaux, éducatifs et sécuritaires que l’Etat libanais leur refuse, en échange d’une allégeance inconditionnelle et fanatisée.

Le Hezbollah se charge, de surcroît, des basses œuvres du régime des mollahs, notamment des actions terroristes contre la France pour exiger le remboursement d’un prêt accordé par le Shah dans le cadre d’un accord franco-iranien sur la fourniture de combustible nucléaire : enlèvement de journalistes français au Liban, attentats à la bombe à Paris et les casques bleu français à Beyrouth (53 morts) sont à mettre à son actif. Aujourd’hui, auréolé de sa « victoire » de 2006 contre la tentative israélienne d’éradiquer les forces du Hezbollah du sud-Liban, l’organisation est sur tous les fronts de la guerre sans merci que se livrent les chiites et les sunnites en Irak, en Syrie et au Liban. Il semble que ses derniers exploits terroristes (attentats à la bombe en Bulgarie et à Chypre en 2012) aient enfin contraint les Européens à une réaction, un peu molle, certes, mais il y a un début à tout.

Comme les sanctions occidentales imposées à l’Iran entravent le financement illimité de ses activités par Téhéran, le Hezbollah est devenu un acteur majeur du trafic de drogue à l’échelle mondiale, notamment grâce à ses relais, hommes d’affaires libanais installés en Afrique et en Amérique latine. Tout cela était connu, notamment des institutions internationales chargées de la lutte contre ces trafics, mais on préférait, chez nous, peindre le Hezbollah aux  couleurs avenantes de la « résistance » au monstre israélien, et d’une formation politique respectueuse du système démocratico-confessionnel libanais.

À l’instar de la diplomatie française, qui a depuis trois décennies fait montre d’un étrange mansuétude à son égard, la presse et l’édition de notre pays se sont bien gardées de faire des enquêtes, ou de publier des livres mettant en lumière ce réseau criminel et mafieux. Au contraire, ce sont des auteurs dont on découvrira plus tard la connivence, pas seulement intellectuelle, avec ces terroristes, qui eurent les honneurs d’une publication hagiographique par une grande maison d’édition (Fayard), bénéficiant de recensions élogieuses dans les grands médias. Et  Yves Mamou, qui s’était vu refuser, en 2006, la publication d’une enquête sur le financement du Hezbollah par le journal qui l’employait alors, a dû attendre la retraite, et le courage d’une petite maison d’édition, pour rendre publiques ses investigations.

Hezbollah, dernier acte, Yves Mamou, éditions Plein Jour, 2013.

*Photo : Bilal Hussein/AP/SIPA. AP21483647_000003.

Dieudonné, la vie privée du Président : le journal d’Alain Finkielkraut

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dieudonne closer hollande

dieudonne closer hollande

L’affaire Dieudonné

Élisabeth Lévy. On ne sait pas très bien comment naissent les scandales. Dieudonné a-t-il dit l’horreur de trop en insinuant que, lorsqu’il voyait Patrick Cohen, il regrettait les chambres à gaz ? Alors que l’humoriste tient salon antisémite depuis des années, ces propos ont lancé une vive polémique. Les gens qui explosent de rire en voyant Faurisson en pyjama rayé ou en chantant Shoah-nanas sont-ils des antisémites assumés, ou des produits de la déculturation générale et de la catastrophe scolaire ? Autrement dit, n’y a-t-il pas là plus de bêtise et d’inculture que d’idéologie ?

Alain  Finkielkraut. Parce qu’elle a réponse à tout, l’idéologie est une forme de bêtise. Aussi doctrinal qu’il est ordurier, Dieudonné instaure la malfaisance juive en loi de l’Histoire.[access capability= »lire_inedits »] « Négriers reconvertis dans la banque », les juifs ont inoculé le sida en Afrique et, aujourd’hui, ils dirigent le monde. Nous vivons sous « occupation sioniste » et, affirme Dieudonné, cette occupation est pire que la précédente. Geste antisystème, la quenelle vise les juifs puisque le « système », c’est eux.  Je comprends ceux qui ne supportent pas d’être traités d’antisémites parce qu’ils dénoncent la politique d’Israël dans les territoires occupés ou même parce que, hostiles au projet sioniste, ils préconisent la création d’un État binational en Palestine. Mais pour Dieudonné, Israël n’est pas en Israël, Israël est partout. Ce n’est pas un pays, c’est une pieuvre, un être tentaculaire et omnipotent. Quand l’antisionisme s’affranchit de la géographie, il vire à l’antisémitisme.

Sans doute, mais à vrai dire, peu nous importerait Dieudonné s’il n’avait pas un tel succès. Comment expliquez-vous ce succès alors que l’antisémitisme n’est plus, heureusement, une opinion mais un délit ?

Dans les années 1970, le simplisme idéologique ne régnait pas moins qu’aujourd’hui. Nous réduisions, nous les gauchistes, l’Histoire à l’affrontement de deux forces. Mais pour nous, le Mal avait une adresse : l’Amérique nixonienne. Sous l’effet de la mondialisation capitaliste, la souveraineté semble avoir été transférée des États aux marchés : l’ennemi devient la finance invisible. Et nul n’est mieux à même que le juif d’incarner ce pouvoir occulte. Plus la maîtrise de son destin échappe à l’humanité et plus se fait impérieuse la recherche d’un tireur de ficelles. La hantise du complot réconcilie les communautés. C’est une France multiethnique que Dieudonné agrège autour de son anti- sémitisme. Il n’était pas possible de laisser prospérer ce phénomène : le ministre de l’Intérieur a eu raison de se révolter. Dieudonné, certes, perdait tous ses procès. Mais cela lui faisait une belle jambe. À chaque verdict, il réagissait par la surenchère. Les condamnations avaient beau pleuvoir sur lui, il jouissait, en rhinocéros heureux, d’une impunité totale. Avec l’interdiction par le Conseil d’État de son spectacle « Le Mur », force est enfin revenue à la loi. S’en offusquer, c’est vouloir, en guise de démocratie, une justice sans glaive et un État de droit sans État.

Mais n’est-ce pas accorder trop d’importance à un saltimbanque que s’acharner ainsi contre lui ?

Non, car nous avons changé d’époque. Ce ne sont plus les orateurs, mais les rockers, les rappeurs et les amuseurs qui enflamment les foules. Dans L’Obsolescence de l’homme, Günther Anders notait déjà : « Plus aucune des puissances qui nous forment et nous déforment, aujourd’hui, n’est assez forte pour entrer en concurrence avec le divertissement. La façon dont nous rions, marchons, aimons, parlons, pensons ou ne pensons pas, nous ne l’avons apprise que pour une part insignifiante de nos parents, de l’école ou de l’église et presque exclusivement du divertissement. » Ce que nous apprend, dès notre plus jeune âge, cette puissance désormais sans rivale, c’est à tourner tout en dérision. Comme la Technique sur un autre mode, le divertissement nous engage dans la voie d’une profanation intégrale du monde. Rien ne doit rester intouchable. Rien ne doit se dérober aux griffes des professionnels de l’hilarité. L’ancien directeur de TF1 disait que son rôle était de « vendre à Coca-Cola du temps de cerveau humain disponible ». L’esprit Canal+ a pris le relais, et il offre gratuitement à Dieudonné le cerveau de ses adeptes. Dieudonné, le transgresseur suprême, le Guignol absolu, celui qui, avec Shoah-nanas, brise l’ultime tabou et donne aux spectateurs extatiques le frisson de la profanation finale.  Voici qu’on le leur refuse et que, de Philippe Bilger à Edwy Plenel, tous les amis de la liberté d’expression s’inquiètent. Ah, la liberté d’expression ! Ces deux mots, aujourd’hui, n’en font qu’un, et l’on en oublie toutes les autres valeurs attachées à la parole : la correction syntaxique, l’élégance stylistique, la pertinence intellectuelle, le respect des vérités factuelles, la simple politesse. Avec la liberté pour seul viatique, l’humanité de l’homme change de définition : à la devise du père d’Albert Camus « Un homme, ça s’empêche… », se substitue un nouveau mot d’ordre : « Un homme, ça se lâche », et Internet devient l’immense cloaque où les sphincters de la liberté déversent sans discontinuer leurs productions innombrables.

Quoi qu’on pense de cette décision, le spectacle a été interdit. Mais vous conviendrez que rien n’est réglé et que l’urgence, maintenant, est de comprendre le phénomène Dieudonné pour pouvoir l’enrayer. Vous savez bien que l’interdiction d’un spectacle n’y suffira pas.

Les jeunes qui viennent voir Dieudonné disent tous qu’ils ont été « gavés » de Shoah, qu’ils n’en peuvent plus, et que leur comique préféré les venge. Ce n’est donc pas avec une nouvelle injection de devoir de mémoire qu’on les guérira de ce qu’ils vivent comme une overdose. Faut-il alors passer la Shoah sous silence ? Certainement pas, mais il faut cesser de l’enseigner à part. Il faut rendre cet événement à l’Histoire. Seule une approche positiviste, sans tambour ni trompette, peut éventuellement lui restituer son caractère incommensurable. Mais sans doute est-il déjà trop tard.

Closer et la vie privée du Président

Le 10 janvier, quelques jours avant la conférence de presse annoncée comme le tournant du quinquennat, le magazine Closer publiait une photo de l’actrice Julie Gayet avec ce titre choc : « L’amour secret du Président ». Tandis que les Français, interrogés par sondage, ainsi que l’ensemble de la classe politique s’indignaient vertueusement de cette intrusion et juraient que la vie privée du Président ne les intéressait pas, Closer battait des records de vente. Lors de sa conférence de presse, François Hollande a opposé une ferme fin de non-recevoir aux questions des journalistes sur ce sujet. N’avons-nous pas, comme le prétendent Closer et un certain nombre de mes confrères, le « droit de savoir » ?

Le poète polonais Alexander Watt avait découvert, sous le stalinisme, la règle du tiers : entre les amis, les époux, les parents et les enfants, les collègues de travail, s’immisçait inexorable- ment le mouchard du Parti. Et voici que, dans notre monde démocratique, un autre tiers menace la vie privée de chacun d’entre nous : le mouchard de la société, qu’il soit paparazzi ou témoin bénévole. Le Prince est, certes, le plus exposé. Mais nul ne peut se croire assez inconnu pour être à l’abri d’un enregistrement clandestin, d’une photo compromettante et d’une vengeance sur la Toile.  Face à cet envahissement, je croyais naïvement que nous serions nombreux à partager l’« indignation totale » de François Hollande. Au lieu de cela, dans les dîners en ville comme sur les plateaux de télévision, on a reproché au Président de la République de dégrader l’image de sa fonction avec son casque « Daft Punk » et de trahir par l’adultère sa promesse d’exemplarité ! Loin de se démarquer avec force des espions et des mouchards qui prétendent exercer le même métier qu’eux, les journalistes sérieux ont salué leur exploit. Bravo Closer ! Et quand des correspondants étrangers ont vivement reproché à leurs homologues français de ne pas avoir profité de la conférence de presse élyséenne pour harceler le Président de la République de questions indiscrètes, ceux-ci se sont platement excusés et ont promis de faire mieux la prochaine fois. On peut les croire sur parole, car ils ne considèrent plus que comme une vieillerie, une relique d’Ancien Régime, et un obstacle à la transparence démocratique, la séparation entre vie publique et vie privée. La frontière entre ces deux modes d’existence peut-elle être rétablie ? Il faudrait, pour cela, qu’on accorde le même crédit ontologique à l’un et à l’autre. Or, ce n’est plus le cas. On pense spontanément que la vérité se cache derrière les apparences et l’homme authentique derrière le personnage public. Et les politiques, hélas, sont partie prenante de cette grande destitution des formes. Ils jouent la carte de la confidence, ils tombent le masque, ils fendent l’armure et répondent sans se faire prier aux questions les plus éhontées des animateurs les plus vulgaires. Pour exister médiatiquement, ils se soumettent d’eux- mêmes à la règle du tiers. Ainsi la vie privée et la vie publique disparaissent ensemble dans la grande promiscuité cancanière du Village global.[/access]

*Photo : DESSONS/JDD/SIPA. 00672879_000023.

La crevette brésilienne sauvera-t-elle la presse écrite ?

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La presse permet de faire les gouvernements, de les défaire, d’inciter les femmes à perdre du poids pour être « belles en maillots » à l’approche de l’été, de suggérer aux hommes d’acheter tel modèle d’automobile. Bref, la presse est un terrain de jeu formidable où le meilleur de la publicité peut voisiner avec le pire de la poésie, et où chaque article dit l’époque, et chaque mot trahit le temps. Les journaux sont d’une importance capitale, ce qui explique qu’un quotidien titrant « J’accuse » le lundi, serve le mardi à emballer le poisson. Et celui révélant le scandale du Watergate le mardi, serve le mercredi à envelopper des poireaux chez le marchand des quatre-saisons. C’est la plus roborative des denrées périssables.

Mais la presse est en crise. La diffusion plonge, la crise économique entraîne une baisse considérable des investissements publicitaires. Des quotidiens historiques ont mis la clé sous la porte (France-Soir, La Tribune…), les vautours tournoient au-dessus des rotatives, la mélancolie gagne les salles de rédaction.

Pour échapper à cette morosité, nous apprenons que le patron d’un hebdomadaire régional avait trouvé un « truc ». Il est soupçonné par la justice d’avoir organisé une vaste « arnaque à la crevette brésilienne » pour renflouer ses caisses. « Propriétaire et éditorialiste du Journal Toulousain, l’homme d’affaires Marcial L. – nous apprend l’AFP – a été placé en détention provisoire le 24 janvier après avoir été mis en examen à Bordeaux pour « escroquerie en bande organisée », « association de malfaiteurs » et « blanchiment » » La justice soupçonne le petit patron de presse d’avoir escroqué entre 120 et 150 personnes, qui auraient versé plus de 15 millions d’euros en pensant investir dans… l’élevage de crevettes au Brésil. L’enquête rapporte que l’éditorialiste toulousain aurait promis – dans cette affaire sud-américaine loufoque – un retour sur investissement allant jusqu’à… 200%. La crevette ça peut rapporter gros… Et plus c’est gros, plus ça passe.

On imagine aisément ce monsieur, à une heure avancée de la soirée, au comptoir du Café des sports en train de demander à la cantonade : « Qui serait intéressé par un placement sûr et à fort rendement ? » Et après un instant de silence, prenant une voix mystérieuse et pénétrée… « Les crustacés, Messieurs. C’est l’avenir. Les crustacés aquatiques, je précise ! Allez, patron, remettez-nous ça… »

Pour l’heure, les investigations se poursuivent. Les enquêteurs cherchent à déterminer si cette colossale arnaque aux crevettes a permis de financer directement l’hebdomadaire régional – et jusqu’à quelle hauteur. Conséquence accablante : les 22 emplois du journal sont menacés… « Notre avocat – déclare Thomas Simonian coordinateur de la rédaction – a demandé au tribunal de commerce de nommer un administrateur provisoire le plus rapidement possible, et un appel à repreneur est lancé. » Bonne chance collègues !

C’est la crise…

Français en Syrie : terroristes islamistes ou djihadistes républicains ?

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jihadistes syrie hollande

jihadistes syrie hollande

Les deux adolescents toulousains récemment rapatriés en France ont eu plus de chance que Nicolas et Jean-David, deux autres jeunes toulousains qui ont trouvé la mort en Syrie, comme une vingtaine de djihadistes français, victimes d’une idéologie martyrologique. Selon François Hollande, ils seraient près de 700 jeunes français à se sacrifier pour la cause d’Allah et pour le triomphe des islamo-fascistes, y compris la jeune Nora, 15 ans, originaire d’Avignon. Par quels mécanismes psychologiques, idéologiques, ou culturels un jeune français de 15 ans, de « souche », ou issu de la « diversité », peut-il abandonner ses études, rompre avec sa famille et quitter son pays pour aller se faire exploser en Syrie ?

Parce que ce phénomène échappe à la rationalité cartésienne, certains ont inventé la notion d’auto-radicalisation. On a ainsi voulu banaliser la gravité et l’ampleur du phénomène en minimisant la dangerosité des candidats au djihad et au martyr, les considérant comme des individus isolés, non-structurés, non-idéologisés et indépendants de toute organisation terroriste. En somme, des électrons libres dans la galaxie de l’internationale islamiste. Avec les litanies victimaires habituelles, les apprentis terroristes passaient quasiment pour des victimes. Victimes de la société, victimes de la misère économique, victimes de la ghettoïsation, victimes du système scolaire, de l’exclusion, du racisme, de l’islamophobie, etc.

C’est effectivement le cas de certains d’entre eux, mais la plupart sont surtout victimes d’un certain laxisme de la justice, de la complaisance à l’égard des poussées identitaires et communautaristes. Ils sont victimes du philo-islamisme savamment entretenu par ceux qui en font commerce. Ils sont victimes de l’ignorance des valeurs essentielles de l’islam qui sont absentes des manuels scolaires jusqu’à l’enseignement universitaire. Ils sont victimes des représentants officiels de l’islam de France, beaucoup plus dans la realpolitik que dans l’orthodoxie quiétiste. Ils sont victimes de la métastase d’associations islamiques et islamistes financées par des monarchies du Golfe, qui ont fait de l’islam un business bien juteux.

Les adolescents qui ont pu être rapatriés en France grâce à la mobilisation de leurs familles sont également victimes de la politique étrangère française, tout aussi bien sous la présidence de Nicolas Sarkozy avec l’affaire libyenne, que celle de François Hollande avec le dossier syrien. Les dirigeants français n’ont pas encore saisi un fait majeur de la globalisation :  l’interaction entre politique intérieure et géopolitique mondiale. Pour être tout à fait clair, lorsqu’un pays tel que la France – qui compte près de six millions de musulmans, c’est-à-dire l’équivalent de la population libyenne, et plus que l’ensemble des émirats du Golfe- s’engage dans des conflits inter-arabes ou inter-islamiques, il doit s’attendre à des retombées sur son territoire.

Jacques Chirac l’avait compris lorsque George W. Bush a décidé d’envahir l’Irak sous le prétexte fallacieux d’éliminer des armes de destruction massive. Mais pas Sarkozy, qui a pris sans le cœur léger le risque d’envoyer des troupes françaises combattre, avec des djihadistes et des terroristes d’Al-Qaïda, pour « libérer » les Libyens. Tous savaient que l’opposition laïque libyenne était insignifiante par rapport à la nébuleuse islamo-terroriste. Tous savaient qu’Abdelhakim Belhaj, l’un des compagnons de Ben Laden dont le Qatar avait fait un « démocrate » respectable, avait une longue carrière de terroriste, du Soudan en Afghanistan en passant par le Pakistan et l’Irak.

Le cas de la Syrie n’est pas totalement différent du précédent libyen. Même si elle a été plus ou moins pacifique au départ, l’insurrection syrienne a été très rapidement une résistance armée et composée par des djihadistes offshore : des Tchétchènes, des Libyens, des Tunisiens, des Algériens, des Palestiniens du Hamas, des Saoudiens, des Jordaniens, des Irakiens, des Britanniques, des Américains…  et, bien évidemment, des Français. Le nombre des candidats au martyr a été longtemps minimisé en France : il y a à peine trois mois, le ministère de l’Intérieur l’estimait à une cinquantaine d’auto-radicalisés ! L’Elysée reconnaît aujourd’hui qu’il s’agit de 700 enfants de la République qui ont répondu à l’appel du djihad. Mais sont-ils vraiment des terroristes ?

Toute la question est là. Au regard des lois françaises et des conventions internationales, ils sont effectivement des terroristes. Mais, a priori, pas aux yeux du gouvernement français, qui soutient officiellement la résistance syrienne et appelle à lui fournir des armes, s’alignant ainsi sur les injonctions bellicistes du Qatar, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie. Si l’on prend au pied de la lettre les positions du quai d’Orsay sur la Syrie, les jeunes islamistes français partis y combattre devraient être considérés comme des djihadistes de la République, des résistants qui combattent pour le respect des droits de l’homme et le triomphe de la démocratie en Syrie !

Quoique mineurs, les deux lycéens de  Toulouse viennent d’être mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Lucides sur le tard, François Hollande a déclaré qu’il est nécessaire de « protéger nos jeunes de France » tandis que Manuel Valls considère l’afflux de djihadistes français vers la Syrie comme  « le plus grand danger auquel nous devons faire face dans les prochaines années ». Encore faut-il agir en amont et protéger les valeurs de la République de toute contamination wahhabite ou islamiste. Que l’on accepte que Voltaire et la charia fassent bon ménage au lycée français de Doha, cela peut se comprendre. Mais que l’on propose de revenir insidieusement sur l’interdiction du port du voile dans les établissements scolaires en France, cela dénote une régression de la laïcité au pays de Jules Ferry.

Quant aux apprentis djihadistes,  ils gagneraient à écouter le message du Prophète de l’islam. Un jour, un homme vint voir le Prophète pour lui demander la permission de partir au djihad. Mohamed lui demanda : « As-tu des parents en vie ? ». Le candidat au martyr répondit « oui ». Et au prophète de répondre : « Ton jihad c’est de veiller au bien-être de tes parents. »

Voilà le véritable sens du djihad, outre le combat contre soi-même et ses propres tentations ; le combat de la transcendance contre l’immanence, de l’humanisme contre le fascisme vert, des Lumières contre l’obscurantisme, de l’amour contre la haine, du culte de la vie contre la culture de la mort.

*Photo : Euronews.

Suisse : Le peuple de justesse

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suisse referendum immigration

suisse referendum immigration

Étonnant comme on ne se moque plus d’eux comme après la votation sur les minarets. La Confédération helvétique vient de refuser, à 50,3%, par une votation serrée, l’immigration de masse et d’instaurer la préférence nationale (Le Figaro, Nouvel Observateur, Le Monde).

Au-delà de l’inquiétude des Français sur leur sort en Suisse et celle des frontaliers affectés également, il me semble que plusieurs enseignements peuvent être tirés de ce résultat qui a surpris, paraît-il, les instances européennes.

D’abord, il n’est pas scandaleux ni irresponsable de consulter un pays sur un fait de société capital qui divise l’opinion publique. J’entends bien que la Suisse n’est pas la France et que ses votations, techniquement, ne sont pas soumises aux mêmes contraintes que nos referenda toujours désirés mais jamais concrétisés. En France, le peuple fait peur.

Ensuite, donner la parole aux citoyens fait surgir dans le débat politique et parfois politicien la dure réalité face à laquelle il ne convient plus de se payer de mots. Quand le leader du groupe socialiste au Parlement européen, Hanes Swolboda, déclare que « l’immigration n’est pas une menace mais un atout appréciable pour le développement économique », il formule un propos qui, irénique et optatif, n’a précisément plus la moindre influence sur l’immédiate et éprouvante quotidienneté des gens à tort ou à raison déstabilisés, voire pire, par un afflux d’immigrés, la Suisse ayant espéré en limiter le nombre mais vite dépassée sur ce plan.

Il y a un humanisme verbal et abstrait, un hommage formel à l’Europe et à ses bienfaits constatés ou prétendus qui n’ont plus la moindre chance d’entrer dans la tête non pas seulement des Suisses mais de beaucoup d’Européens dans les 28 états membres. Les discours changeront ou le raz -de -marée hostile à ce qui n’est plus un souffle, une espérance, un avenir mais une bureaucratie tatillonne se mêlant trop souvent de ce qui ne la regarde pas s’amplifiera.

Enfin – et c’est sans doute le plus rassurant dans cette déconvenue – cette victoire de justesse est signifiante. Alors que la démagogie aurait pu entraîner les votants en masse contre l’immigration de masse et en faveur de la préférence nationale, c’est au contraire sur le fil que cette cause l’a emporté. Cela démontre non seulement qu’il n’y a pas de débats impossibles, inconcevables en démocratie mais qu’ils n’entraînent pas forcément de la bêtise simpliste ou la répudiation des nuances. Certes, les vainqueurs peuvent se réjouir mais les vaincus, d’une certaine manière, sont trop nombreux pour ne pas leur donner mauvaise conscience.

Qu’on ne prenne plus les Suisses de haut ! Il est manifeste que notre République serait bousculée dans sa façade et ses pétitions de principe officielles et affichées si la démocratie directe venait en France troubler le ronron de ce pouvoir satisfait de sa majorité parlementaire même frondeuse.

Il ne faut pas se le cacher.

*Photo : Anja Niedringhaus/AP/SIPA. AP21521542_000001.

Les méthodes sélectives de M. Valls

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Ne revenons pas sur le fond de Jour de colère, à propos de quoi nous nous sommes expliqués publiquement avec ses organisateurs, dont nous ne remettons pas en cause la bonne foi, même si nous pouvons diverger sur certains points, lesquels restent tout à fait légitimes et dans le champ du débat rationnel.

Il reste malgré tout quelques faits étranges, notamment dans la propension des forces de l’ordre à organiser de façon sélective, depuis un an et les premières grandes Manifs pour tous, les arrestations et les gardes à vue. On n’en compte pas moins d’un millier pour quelques dizaines de condamnations réelles à la fin. Les policiers, que l’on sait particulièrement zélés et réactifs lorsqu’il s’agit d’appréhender Marie-Ségolène et Charles-Edouard qui ont jeté une misérable canette sur un Robocop surarmé, sont bizarrement absents quand cinquante néonazis parfaitement identifiables défilent en tendant le bras en hurlant « Juifs dehors ».

Lesdits barbares n’étaient même pas en l’occurrence des soraliens issus de la diversité – ce qui eût pu expliquer la vergogne du ministère de l’Intérieur à les toucher – mais tout ce que l’on fait de plus classique dans la vieille extrême droite pétainiste, les zigotos de feu L’Œuvre française et des Jeunesses nationalistes (dissoutes officiellement toutes deux au moment de l’affaire Méric), cornaqués par Yvan Benedetti et Alexandre Gabriac, le premier ayant tenté de s’emparer du micro à la tribune avant d’être lestement rabroué par le service d’ordre. Curieusement ces gens-là, qui défilaient sous la banderole de leur nouveau faux-nez, Les Caryatides, ne sont jamais alpagués. Lorsque Gabriac et ses copains récidivent deux jours plus tard en interrompant la diffusion à Annecy du film de Caroline Fourest sur les Femen, ils sont exfiltrés par les flics et immédiatement relâchés. De là à considérer qu’ils sont les idiots utiles de M. Valls, il n’y a qu’un pas qu’on ne répugne pas à sauter.

Le ministre de l’Intérieur aura de plus en plus de mal à justifier publiquement sa lutte contre le fascisme s’il continue de laisser ces zouaves tendre le bras impunément pendant qu’il coffre des Veilleurs pacifiques. Il serait bon que ses services s’expliquent enfin sur la pusillanimité – ou l’amateurisme ? – dont ils font preuve devant ce groupuscule censément interdit.

Voyage en Soralie

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alain soral dieudonne

alain soral dieudonne

L’affaire Dieudonné a remis au goût du jour, dans les médias classiques, la personne d’Alain Soral, étrange pantin qui s’agite dans le clair-obscur d’Internet depuis plus d’une décennie, mais que les événements récents ont placé sous les projecteurs. Écrivain, agitateur, maître à penser, Soral est un peu tout cela à la fois. Mais s’il faut, aujourd’hui, se pencher sérieusement sur son idéologie souvent teintée d’accents délirants, c’est parce qu’elle est peut-être le cœur d’un projet politique qui pourrait séduire au-delà des marges extrémistes dont toute démocratie doit s’accommoder.[access capability= »lire_inedits »] Ce projet tient de l’oxymore, voire de la bouillie idéologique : bricolant à partir d’éléments disparates, Soral prétend inventer, sans le formuler et peut-être sans le savoir, une République multiculturaliste – et antisémite. On peut le résumer par un slogan : réconcilier la France black-blanc-beur contre qui vous savez.

Intellectuellement autodidacte, quoiqu’il ait suivi des cours aux Beaux-Arts de Paris et à l’EHESS, l’homme, né en 1958, s’illustre d’abord dans les années 1980 avec Les Mouvements de mode expliqués aux parents, coécrit avec Hector Obalk et Alexandre Pasche. La décennie suivante est plutôt faste pour lui : chroniqueur pour diverses émissions de télé, il plaît dans le personnage du communiste -homme à femme (Sociologie du dragueur, en 1996). Mais c’est au tournant du millénaire, avec Jusqu’où va-t-on descendre ? (2002), qu’il prend son envol comme penseur politique mettant le feu à diverses poudres.

Alain Soral a toujours été un auteur compulsif. Sa méthode, inaugurée avec succès dès les années 1980, est celle de l’abécédaire, du texte court et percutant où, à partir d’un détail ou d’un fait divers, il tricote une théorie générale et définitive du monde. Cela a sans doute contribué à faire de ses livres, parfaitement adaptés au mode de lecture contemporain, de grands succès d’édition. Mais si à l’époque de Jusqu’où va-t-on descendre ?, il faisait feu, avec une certaine vis comica, sur tous les signes de malaise et de déréliction du temps, dans le cours des années 2000, son viseur se resserre progressivement pour se focaliser sur une seule cible. Israël, donc le sionisme, donc la « communauté [juive] organisée » devient l’ultima ratio de l’essayiste. Faut-il s’étendre sur le drame psychologique de l’homme qui a cru trouver dans sa solitude intellectuelle le motif unique d’explication du monde ? La littérature abonde en analyses de la paranoïa et nous n’avons pas l’intention de sonder les reins et les cœurs. On peut en revanche ausculter les rouages d’un système « antisystème ».

Batteur d’estrade de la nouvelle extrême droite, Doriot postmoderne, vulgarisateur d’une pensée à contre-courant ou antisémite de modèle courant ? Définir le fondateur du club politique (et site à succès) Égalité et Réconciliation (E&R) reste malaisé. On croise en effet, dans son entourage et parmi ses admirateurs, une foule bigarrée qui va de l’ultragauchiste déçu au catholique traditionaliste en passant par le jeune musulman patriote. Alain Soral est-il le réconciliateur de la communauté nationale qu’il prétend être ou bien le diffamateur fauteur de troubles que l’on soupçonne ?

Son indéniable talent réside justement dans sa capacité à s’adresser à des publics très divers, en mobilisant des éléments de langage d’origines disparates. Une sorte de moteur de recherche humain qui donne aux candides l’impression qu’il sait tout, et donc qu’ils sauront tout grâce à lui. À certains musulmans, il parlera René Guénon, c’est-à-dire tradition primordiale qui rassemble toutes les religions dans une unique origine ; devant certains catholiques, il bavera contre Vatican II, leur fournissant ainsi un discours à la fois traditionaliste et révolutionnaire. Pour les identitaires ou les férus de la nouvelle droite, il brandira les racines païennes de la France ; aux souverainistes, il rappellera Valmy, la République jacobine et centralisatrice. Soral jongle aisément entre la communauté nationale et les communautés de base, ethniques, culturelles et religieuses, sans trop s’embarrasser à expliquer comment tout cela s’articulera. À vrai dire, on le comprend trop bien : pour lui, il existe une communauté – et une seule – qui a pour programme général et immémorial de diviser toutes les autres afin de régner sur elles. Les jours de bonté, il l’appelle la « communauté organisée ». Parfois, la « Banque ». Disons les juifs, pour simplifier.

Selon le vieil et indigent adage qui veut que les ennemis de nos ennemis soient nos amis, Soral a conçu un amour profond de certains régimes tyranniques, comme la Jamahiriya du colonel Kadhafi ou la Syrie de la famille Assad. Le même qui se plaint ici de vivre sous un gouvernement dictatorial ne voit rien à redire à la pratique de la liberté d’expression dans ces pays-là. Ces régimes arabes tyranniques sont-ils, dans sa pensée, des alliés de circonstance, ou les admire-t-il vraiment ? Bien malin qui pourra le dire. Mais tout ce qui est l’ennemi d’Israël est bon à prendre. Il n’est pas anodin, d’ailleurs, que l’on retrouve à ses côtés, à la fondation E&R en 2006, Frédéric Châtillon, figure historique du GUD et grand aficionado de la Syrie. C’est lui qui convoiera Dieudonné et Soral dans le pays. La résistance devient internationale, et Ariel Sharon tremble sans doute. La magie du soralisme se trouve dans ce que Rémi Lélian a brillamment défini comme l’« antiracisme 2.0 » sur le site Idiocratie : de même que le Parti socialiste des années 1980 était parvenu à faire accroire aux libertaires de sa base que l’immigré d’Afrique du Nord ou le sans- papiers étaient les visages du nouveau prolétariat avec lequel il fallait se solidariser, Soral prêche à une certaine extrême droite, païenne, catholique ou même athée, mais dans tous les cas répugnée par la postmodernité, la nécessité de s’allier avec les Français musulmans, eux-mêmes reconscientisés et désireux de s’extraire des banlieues sordides où l’esprit du temps les confine. La France, « patriote » dit-il, dont rêve Alain Soral n’a pas grand-chose à voir avec le discours républicain de Valmy qu’il se targue d’avoir écrit pour Jean-Marie Le Pen en 2007. Par exemple, ces quelques lignes, publiées le 31 décembre 2009, figurent dans l’un des textes fondateurs d’E&R : « [Les Français] devraient regarder plutôt du côté du général Aoun[1. Michel Aoun, maronite, ancien commandant en chef de l’armée libanaise, fondateur du Courant patriotique libre, a passé un accord avec le mouvement chiite Hezbollah en 2005.], qui connaît, lui, la guerre civile, ses dégâts, ses buts et ses causes ; le général Aoun tendant la main, en véritable patriote, à Nasrallah du Hezbollah. » Soral le « républicain » a déjà admis la libanisation de la France.

Il brandit aussi, comme un étendard glorieux, son ancien communisme et sa science de Marx, généralement pompée chez Clouscard[2. Philosophe et sociologue proche du Parti communiste français, mort en 2009, qui a développé dès les années 1970 une critique d’un monde devenu « libéral-libertaire » dans le sillage de Mai-68.]. Mais à l’évidence, sa tentative de créer un axe des extrêmes, de la gauche à la droite, a échoué : on ne trouve pas, dans son public et son lectorat, de cohortes d’anciens marxistes. À moins de compter les négationnistes comme Ginette Skandrani. D’ailleurs, le soralisme fonctionne comme le négationnisme : une idée développée à gauche dont s’entiche une certaine extrême droite, notamment parce qu’elle touche à l’interdit. Tout cela se résout généralement dans la « Banque » avec un grand B, ce produit de la Hollande, de la City et de Wall Street – comprendre les forces protestanto-juives : « Tous les politiques, aujourd’hui, sont l’émanation des financiers », assène-t-il en passant dans une conférence, sans donner le moindre argument à l’appui de cette affirmation. Ce qui est frappant, c’est l’aplomb avec lequel il parle, et l’absence de nuances qu’il met dans son discours. Son ami Pierre Jovanovic, spécialiste des marchés financiers qui lit l’avenir économique dans L’Apocalypse de Jean, est peut- être le meilleur décodeur de cette pensée au marteau. Ainsi écrit-il, à propos de Comprendre l’Empire : « Alain Soral est clair, factuel, concis ; il passe l’histoire des idées au tamis, et il ne reste plus que 0 et 1, à savoir deux mondes, deux systèmes qui se livrent en ce moment même un combat mortel. D’un côté le monde de l’Ancien Testament et de l’autre le monde du Nouveau Testament. Autrement dit, le monde d’Abraham contre celui du Christ, de la Vierge et des Anges. »

Coaguler Orwell et Bainville Cette opposition radicale ne peut que flatter certains cathos tradis, orphelins de l’antijudaïsme chrétien. Témoin l’abbé B., grand canoniste et fin connaisseur de la théologie, qui observe avec sympathie dans le soralisme la « “coagulation” d’un certain nombre d’analyses dispersées à travers diverses écoles de pensée, l’incitation à la lecture d’auteurs différents, une exigence de sortie des sentiers battus, à “droite” comme à “gauche” (Lasch, Michéa, Clouscard, Orwell pour les gens de droite, et Bainville, Bloy, etc., pour les gens de gauche…). » Concluant lapidairement : « Faire lire Bainville à des jeunes de banlieue, qui fait mieux ? » Ambroise Barbe-Rouge, jeune catholique militant, confirme : « Soral développe une métapolitique dans la tradition de Gramsci ou Pasolini, en nous invitant à vérifier par nous-mêmes, c’est-à-dire par nos lectures, la réalité d’un système “dominateur et sûr de lui-même”. » Tiens donc. Attention, pour Ambroise, « Soral n’est pas antisémite, mais antijudaïque. […] Si le judaïsme est cette doctrine qui présente, Talmud à la lettre, la Vierge Marie comme une prostituée et Notre Seigneur Jésus-Christ comme un adultérin, il est un devoir de le rejeter avec la plus grande fermeté. » Quand on convoque l’enseignement de Vatican II sur les relations du catholicisme avec les autres religions révélées, l’abbé B. confie, lui, avoir « toujours été mal à l’aise sur la “repentance” catholique et l’abandon du “verus Israël” ».

S’il y a, d’ailleurs, une constante chez les admirateurs d’Alain Soral, c’est que nul ne reconnaît que son système soit fondé sur l’antisémitisme. Ils le ramènent à un antisionisme courant ou à un antijudaïsme censément acceptable par les chrétiens ou encore, comme Maxime, jeune intellectuel belge et sympathisant d’Égalité et Réconciliation, assurent que les diatribes de l’agitateur à propos des « communau- tés » ne les intéressent pas le moins du monde (sans les gêner de façon rédhibitoire pour autant) : « Je ne pense pas, comme d’autres, que derrière chaque divorce, il y ait un sioniste. » Ouf ! Venu de l’ultragauche, Maxime a été séduit par le recyclage soralien de la dialectique marxiste, notamment sur les nouveaux rapports de classe et de production. Si on lui objecte qu’il pourrait aussi faire son miel d’un penseur comme Michéa, il confirme : pour lui, Soral est un agitateur qui, grâce à Internet, fait connaître à des jeunes gens sans culture l’existence du grand intellectuel qu’est Michéa.

Bobos et barbus Chez David, parisien, graphiste, musicien et compositeur à la dégaine bobo, le discours est encore différent : « Soral, rencontré un peu par hasard sur Internet, m’a appris à prendre du champ par rapport à la vulgate des médias traditionnels. » Ancien élève d’école de commerce, il pour- suit : « Très tôt, j’ai accepté les règles du jeu capitaliste pour m’en libérer le plus vite possible. Je ne ressens pas personnellement d’oppression de ce monde. Mais ce qui m’intéresse chez Soral, c’est l’idée d’une contre-pensée : avec lui, j’ai, si l’on adopte un langage marketing, accès à de nouveaux produits. » Sébastien, 30 ans, enseignant-chercheur en informatique à l’université, d’abord fan de Dieudonné, s’accorde pour sa part un droit d’inventaire dans la pensée de Soral : « Je rejette complètement leur délire complotiste qui attribue au lobby sioniste français tous les malheurs de la France, voire du monde, bien que ce lobby ait beaucoup plus d’influence que tout autre lobby communautaire sur les médias et sur les politiques français. »

Fathallah, qui ne se dit pas « soralien » mais fréquente régulièrement le site d’Égalité et Réconciliation, aime le « côté iconoclaste » du bonhomme. D’après lui, nombre de ses coreligionnaires musulmans, généralement intellectuels et éclairés, ne se reconnaissent pas dans le salafisme barbu, mais adhèrent à l’idée de « réconciliation nationale » et au « patriotisme » défendus par Soral, le seul, selon eux, à s’ouvrir aux minorités visibles en mettant l’accent sur les valeurs communes au christianisme et à l’islam. S’ils sont souvent arrivés à lui par antisionisme, c’est plutôt sa critique du libéralisme économique qui les touche aujourd’hui. Dans la ligne d’un Camel Bechikh, président de Fils de France et proche de Soral, ils se veulent entièrement français et entièrement musulmans, séparant «  la culture du culte ».

Qu’ils fassent semblant ou qu’ils en soient vraiment convaincus, les sympathisants d’Alain Soral sont donc unanimes : leur champion n’est nullement antisémite. N’empêche, ils pourraient se demander s’il n’est pas étrange de commencer la réconciliation par l’insulte et les coups. « Il faut se retrouver ensemble contre… », « Eux contre nous », « Il faut bien comprendre qu’on nous manipule » sont sans doute les expressions qui reviennent le plus souvent dans ses discours, ses vidéos et ses livres. Soral galvanise ses disciples, comme un « net-évangéliste » plutôt que comme un leader politique. Après deux ans de flirt poussé avec le FN, il a concentré ses efforts sur Égalité et Réconciliation, son bras armé médiatique où il diffuse ses vidéos et ses publications. Il y a quelques années, son ancien bras droit Marc George, lui aussi transfuge de la gauche, ami de Faurisson, négationniste et converti à l’islam, voulait transformer ER en véritable parti politique, Soral a mis son veto, dénoncé un putsch et mis dehors ou poussé à la démission la plupart de ses cadres…

On est rassuré, finalement, de découvrir que son public rassemble des « cyber-fans » plutôt que des militants. Il n’y a pas d’armée de « soraliens ». Et la plupart de ses sympathisants, en tout cas de ceux qu’on a interrogés, prennent clairement leurs distances à l’égard de sa rhétorique complotiste. Mais, on le sait, le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison. La cohérence factice de Soral, sa vision binaire du monde, sa solution unique pour régler tous les problèmes peuvent faire des ravages dans les esprits simples ou incultes travaillés par le ressentiment. Certes, nous ne sommes pas dans les années 1930. Mais les imbéciles ne manquent pas. Et Soral peut leur fourguer la marchandise avariée d’un socialisme adapté à leur cas – ce qu’en bon français on appelle l’antisémitisme.[/access]

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000036.

Dieudonné : ses premières victimes sont ses fans

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dieudonne simon sellem

dieudonne simon sellem

Gil Mihaely. Vous avez joué un rôle important dans « l’affaire Dieudonné », à travers votre site JSSNews. On vous doit notamment la publication des premières images de quenelles puis les fuites de la correspondance entre l’épouse de Dieudonné et Alain Soral.  Pourquoi l’avez-vous pris comme sujet de votre enquête ?

Jonathan Simon Sellem. Nous avons débuté notre enquête sur Dieudonné en 2009, lorsqu’il se présentait sur la liste antisioniste aux élections européennes. À l’époque, j’avais déjà des informations sur le financement du parti antisioniste par l’Iran, à travers ce que les autorités françaises appellent « la deuxième ambassade d’Iran en France, » à savoir le Centre Zahra France de Yahia Gouasmi (ndlr: celui qui affirme que « derrière chaque divorce, il y a un sionisme »).

Quelques mois plus tard, Dieudonné revenait sur scène avec son spectacle « Mahmoud », en hommage au président iranien à l’époque, Mahmoud  Ahmedijenad. Sur l’affiche, Rire et Chansons n’était plus le sponsor. On  y voyait les logos du Hamas et du Hezbollah, dont il dit être « un combattant ».

Entre 2009 et 2013, j’ai réussi à obtenir assez d’informations et de documents pour montrer que, non seulement l’homme est un escroc, qu’il est raciste, mais en plus que ses premières victimes sont… ses fans ! Certains ont été jusqu’à casser leurs PEL ou prendre des crédits à la consommation, à hauteur de 20.000 €, pour financer Dieudonné !

Vous avez essayé d’ouvrir les yeux de fans de Dieudonné, mais vous entendent-ils vraiment ?

Absolument ! Avant même que le scandale n’éclate en décembre 2013, beaucoup de dieudonnistes, y compris du premier cercle de fidèles, ont changé d’avis et nous ont transmis des révélations. S’ils l’ont lâché, c’est qu’ils n’acceptent ni l’antisionisme, ni l’antisémitisme de Dieudonné.

Vous auriez d’ailleurs récemment rencontré Ahmed Moualek, ancien proche de Dieudonné, dans un esprit de dialogue. Pensez-vous la réconciliation possible ?

Ahmed Moualek reste un antisioniste convaincu et continue à penser que des organisations comme le CRIF exercent une mainmise sur la France ce qui, quand on connaît la réalité, est plutôt drôle. Mais il a accepté de me rencontrer pour plusieurs raisons. “Il faut éviter que Dieudonné se serve d’une minorité pour taper sur l’autre” m’a-t-il dit. Après notre rencontre, franche mais sincère  et très enrichissante pour nous deux, il a publié une vidéo où il appelle ses spectateurs au calme. J’en ai fait autant dans un de mes articles.

Rétrospectivement, pensez-vous avoir choisi la bonne stratégie ? Ne fallait-il pas mieux ignorer Dieudonné au lieu de lui faire de la publicité ?

C’est un faux débat. Personne n’a parlé de Dieudonné pendant des années. Résultat, c’est « l’artiste » qui vend le plus de DVD en France, il ne paye ni ses impôts ni ses amendes, et ses saluts nazis déguisés se sont propagés à travers le monde. Sans parler des soutiens qu’il a reçus, de la part de personnalité « au cœur du système », comme Yannick Noah, Tony Parker ou Boris Diaw. Il était temps de faire de la pédagogie et d’interpeller la sphère politique.

Quitte à traquer les auteurs de « quenelles » en révélant leur identité ?

Je l’assume totalement ! Début décembre 2013, nous avons commencé, à débusquer ceux qui, en uniforme ou pendant leurs heures de travail, faisaient des saluts nazis déguisés. A ce jour, au moins 32 « quenelliers » ont été licenciés et plusieurs dizaines été mis à pied, en France, en Suisse et en Belgique.

Etaient-ils tous antisémites ?

Il y a de tout. Il y a dans le lot des conspirationnistes, des antisionistes, des antisémites. Il y a aussi des gens qui se disent “anti-système” sans vraiment comprendre de quel “système” parle Dieudonné. Il faut savoir que pour lui, le système ce sont les banques (qui appartiennent aux juifs), les médias (sous contrôle juif) et les politiciens, eux aussi manipulés par les juifs… Quand un livreur de champagne fait une quenelle devant une caisse de “Champagne Rothschild”, il y a forcément une arrière-pensée. Idem quand un type fait un salut nazi déguisé en uniforme de la RATP sur la place David Ben Gourion à Paris.

Il faut comprendre que les gens qui envoient leurs photos à Dieudonné s’adressent à quelqu’un dont on connaît la haine du juif, pour participer à un concours où il n’y a strictement rien à gagner, sinon la joie d’être publié sur le site Internet d’un antisémite…

C’est pourquoi notre chasse aux nazillons se contente de n’identifier que les quenelliers qui ont envoyé des photos à Dieudonné, à l’exclusion des autres… Et pourtant, il y en a des milliers, et l’identification de ces personnes serait ultra-rapide !

Après l’interdiction du spectacle « Le Mur », qui semble avoir clos l’affaire Dieudonné, que se passe-t-il dans la Dieudosphère ?   

On assiste à un double mouvement. Il y a les « irréductibles » qui, de toutes façons, seront toujours de son côté. Et puis il y a les autres qui, grâce au gouvernement et aux médias, se disent aujourd’hui que leur ancienne idole est en fait un réel danger pour la fraternité de notre société.

Quant à Dieudonné, il revient à ses premières amours de 2003/2005, jouant à plein la concurrence mémorielle, comme si il devait combattre la Shoah pour que la société parle davantage de la traite négrière. Côté affaires, il n’est pas au mieux. Son site internet est hors service depuis plusieurs semaines, ce qui l’empêche de vendre des produits dérivés. Mais je serai très étonné d’apprendre le « remboursement » de tous ceux qui ont souscrit à des abonnements payants à son site (à raison de 60 euros par an). Grâce au hacker qui a publié la liste de tous ses clients, je pense que beaucoup d’internautes n’oseront plus faire leurs courses en ligne.

 

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00672169_000005.