Accueil Site Page 2432

Antifas en Bretagne : la stratégie de la tension

antifas jour colere

Voici une nouvelle démonstration, s’il en fallait encore, de la franche dégradation du climat politique en France : le saccage du centre-ville de Rennes samedi soir, à l’occasion d’une manifestation de protestation contre la tenue d’un meeting du Front national dans la Salle de la Cité. Six à sept cents manifestants ont affronté dans les rues de Rennes quelque trois cents policiers qui tentaient de les empêcher de se rendre au local du FN, boulevard de la Liberté, puis sur le lieu même du meeting, salle de la Cité. Les affrontements se sont rapidement transformés en véritables scènes d’émeutes, avec jets de projectiles et barricades improvisées, occasionnant de multiples dégâts, entre autres des vitrines saccagées et des véhicules incendiées.

L’organisation d’un meeting du Front national dans la salle de la Cité revêtait une importance symbolique particulière. Construit en 1925, le bâtiment est profondément associé à l’histoire du mouvement ouvrier dans la région. Cette salle a accueilli nombre de meetings et de réunions syndicales avant de devenir un cinéma en 1960. Redécouverte en 1993, elle a été classée monument historique en 1997, en raison notamment de la présence d’une fresque réalisée par le peintre Camille Godet, reprenant les nombreux croquis des ouvriers réalisés par l’artiste pendant la construction du bâtiment. Partis de gauche, organisations syndicales et associations avaient donc vivement protesté contre l’attribution de la salle de la Cité au Front National pour l’organisation de son meeting de campagne. La municipalité socialiste, par la voix du PS d’Ille-et-Vilaine, s’était cependant défendu en arguant du fait qu’« une autre décision aurait permis au FN de se présenter en victime des règles qui président à la démocratie locale. Nous ne voulons pas leur faire ce cadeau ».

Les violents incidents n’ont pas empêché la tenue du meeting qui a réuni environ cent personnes à partir de 21h mais ils font surtout suite à une série de coups d’éclats qui semblent démontrer la relative impunité de ces milices antifascistes, lesquelles n’hésitent pas à recourir à l’agression physique quand cela leur semble nécessaire. Ce fut le cas deux jours plus tôt quand le conférencier Philippe Perchivin, accusé d’être proche des milieux Identitaires, a été aspergé d’ammoniac par quinze individus masqués et cagoulés ayant fait irruption dans l’amphithéâtre où se tenait la conférence, ou encore lorsque la librairie Dobrée à Nantes, suspectée d’être un lieu de rendez-vous de la droite catholique nantaise, fut mise à sac.

Les dépôts de plainte pour coups et blessures, dégradations ou menaces de mort se sont multipliés à un rythme inquiétant, notamment depuis l’affaire Clément Méric, dont l’origine fut elle-même une rixe entre militants antifascistes et nationalistes. Les accusations de laxisme se multiplient également à l’encontre de Manuel Valls et la mise en cause, parfois par des sources policières, des administrations et des magistratures, accusées de produire de très claires consignes de clémence en cas de troubles impliquant des antifas, fleurit sur la Toile. Ainsi, les violences qui ont secoué le centre-ville de Rennes samedi, entraînant des dégâts importants et faisant cinq blessés, n’ont donné lieu à ce jour qu’à quatre interpellations. Le Front national a d’ailleurs accusé le ministre de l’Intérieur de « protéger les voyous ‘antifas' » qui déploient une « violence inouïe » et demandé la dissolution de ce que le parti de Marine Le Pen nomme des « milices du pouvoir ».

Y-a-t-il une volonté délibérée du ministère de l’Intérieur de garantir à ces groupuscules une relative impunité afin de maintenir avant les élections municipales un climat de tension et profiter de la radicalisation qui s’est affichée lors du « Jour de la colère » et depuis les débuts de l’affaire Dieudonné pour jouer le jeu dangereux de l’affrontement des extrêmes ? Cette stratégie de la tension rappellerait grandement celle qui caractérisa le gouvernement italien dans les années 70 qui, à l’époque, pour écarter un Parti Communiste Italien menaçant, avait largement instrumentalisé les violences urbaines et les mouvements radicaux de gauche et de droite afin d’instiller un climat de crainte favorable au maintien au pouvoir de la mouvance démocrate-chrétienne.

Comme le rappelle un confrère : « Ce serait, en tous les cas, la seule stratégie valable pour écarter le parti qui s’oppose aujourd’hui à l’ordre établi et qui s’apprête à recueillir près d’un tiers des voix des électeurs français, comme autrefois le PC italien… Avant que les révolutionnaires, les antifascistes, les néofascistes, les services secrets, les nazi-maoïstes, les brigadistes, et tutti quanti, n’entrent en scène pour jouer une partition que le chef d’orchestre (étatique) avait écrite pour eux. » Reste à savoir si la partition ne pourrait pas se révéler, pour le chef d’orchestre lui-même, très dangereuse à faire jouer.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00675370_000005.

Français de souche

finkielkraut francais souche

La caractéristique principale du Minable, c’est sa propension à donner des leçons. D’où sa présence massive parmi les profs, les journalistes, le personnel politique. Ce qui bien sûr n’exclut pas qu’il n’y ait de grands profs, de bons journalistes, voire des politiques intelligents. Mais bon…

« Après l’émission Des Paroles et des Actes ce jeudi 6 février, deux membres du Conseil National du PS, Mehdi Ouraoui, ancien directeur de cabinet d’Harlem Désir, et Naïma Charaï, présidente de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (ACSE), ont saisi le CSA. Dans une lettre envoyée à son président, ils qualifient l’intervention d’Alain Finkielkraut «d’inacceptable» et «dangereuse». Ils s’inquiètent précisément de l’usage par le philosophe de l’expression «Français de souche», «directement empruntée au vocabulaire de l’extrême droite». 

Le malheureux Finkielkraut a cru bon de répondre — non pour se justifier, mais parce que c’est son métier de rendre les autres intelligents, treizième des travaux d’Hercule :

«Je suis totalement abasourdi. Hier soir, lors de l’émission Des paroles et des actes, j’ai dit que face à une ultra-droite nationaliste qui voulait réserver la civilisation française aux Français de sang et de vieille souche, la gauche a traditionnellement défendu l’intégration et l’offrande à l’étranger de cette civilisation. La gauche en se détournant de l’intégration abandonne de fait cette offrande. Manuel Valls a expliqué que nous avions tous trois -lui-même, David Pujadas et moi – des origines étrangères et que c’était tout à l’honneur de la France. J’ai acquiescé mais j’ai ajouté qu’il «ne fallait pas oublier les Français de souche». L’idée qu’on ne puisse plus nommer ceux qui sont Français depuis très longtemps me paraît complètement délirante. L’antiracisme devenu fou nous précipite dans une situation où la seule origine qui n’aurait pas de droit de cité en France, c’est l’origine française. Mes parents sont nés en Pologne, j’ai été naturalisé en même temps qu’eux en 1950 à l’âge de un an, ce qui veut dire que je suis aussi Français que le général de Gaulle mais que je ne suis pas tout à fait Français comme lui. Aujourd’hui, on peut dire absolument n’importe quoi! Je suis stupéfait et, je dois le dire, désemparé d’être taxé de racisme au moment où j’entonne un hymne à l’intégration, et où je m’inquiète de voir la gauche choisir une autre voie, celle du refus de toute préséance de la culture française sur les cultures étrangères ou minoritaires. L’hospitalité se définit selon moi par le don de l’héritage et non par sa liquidation.»

Admettons que l’expression « Français de souche » soit aujourd’hui délicate à employer, surtout depuis qu’elle sert d’étiquette à un site dont la mesure ni le bon goût ne sont les qualités dominantes. Admettons qu’un philosophe (je rappelle que Finkielkraut ne l’est pas, de formation) doive utiliser les mots avec circonspection. Oui, admettons…

Mais comment admettre qu’un parti (le PS) décide d’interdire les mots qui le défrisent ? À l’intolérance de ceux que leur étiquette « de gauche » ne préserve pas du malheur d’être des abrutis, répondra tôt ou tard l’intolérance massive d’une foule d’abrutis qui revendiqueront crânement, et dans la rue, une étiquette « de droite ».

D’ailleurs, ils la revendiquent déjà. L’un des exploits les plus remarquables de ce gouvernement de fantoches est d’avoir rassemblé des centaines de milliers de personnes qui n’existaient pas collectivement, et qui désormais s’expriment d’une seule voix. On salue bien bas.

Au passage, et quitte à chicaner sur les mots, comment distinguer les Français nés en France depuis plusieurs générations et ceux de toute fraîche importation, nés à l’étranger — Finkielkraut lui-même ? Parce que la distinction, quoi qu’on en pense, fait sens : on n’est pas français comme le camembert est normand : on l’est parce qu’on le mérite.
On ne naît pas Français — on le devient, même quand on a des parents inscrit au registre national depuis lurette. On le devient en s’affranchissant des coutumes, des relents familiaux, des communautarismes de toutes farines, des habitudes religieuses exotiques, des impératifs gastronomiques exogènes. J’ai parlé ici-même de cet excellent livre paru l’année dernière, La République et le cochon (Pierre Bimbaum), dans lequel l’auteur analyse avec une grande finesse le rôle du porc dans l’intégration à la communauté française, et la façon dont les Juifs (et les Musulmans, mais ce n’est pas son sujet directement) ont accepté (ou non) d’entrer dans les usages alimentaires de la République. On est français parce que l’on maîtrise la langue (ce que Finkielkraut fait à un niveau supérieur — très supérieur aux deux hurluberlus qui veulent le traîner aujourd’hui en justice au nom du politiquement correct, très supérieur aux membres du gouvernement, très supérieur à l’ensemble de la classe journalistique qui le juge), et parce que l’on a accepté les caractéristiques de la civilisation française.

Il ne s’agit pas de nationalisme — encore que « mourir pour la France », expression qui paraît de plus en plus désuète aux jeunes générations, qu’elles soient « de souche » ou non, me paraisse la pierre de touche de la nationalité. Encore moins d’esprit cocardier — même si ce drapeau « plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut » a une histoire que nous pouvons revendiquer autant qu’au temps d’Edmond Rostand, dont les vers de mirliton me font toujours tressaillir.
Il s’agit de terre et de terroir.
Il faut être bête comme peut l’être Claude Askolovitch pour croire que « terroir » est une expression pétainiste, alors que c’est la façon la plus simple de distinguer un bayonne taillé dans la croupe d’un honnête porc pie noir basque d’un jambon issu d’une quelconque carcasse danoise élevée en batterie (ou, pour en rester au cochon, distinguer un prizuttu d’origine, dont le gras adhère à la chair et possède un merveilleux goût de noisette et de châtaigne, des horreurs proposées dans les restaurants insulaires et pour lesquelles il n’y a, justement, pas de nom).

Alors, d’accord, sur nos papiers d’identité, rien ne spécifie l’origine de nos origines, et c’est tant mieux. C’est tout à la gloire de la France, justement, que de refuser l’inscription de la religion, telle qu’elle se pratique dans nombre de pays — y compris en Europe — et telle qu’elle se pratiquait sous Pétain. Mais c’est d’une hypocrisie sans nom que de prétendre que l’on ne peut pas, par exemple, analyser les résultats scolaires en fonction du contexte familial tel qu’il se lit à travers les patronymes (l’étude qui a été faite sur le sujet en région Aquitaine est à la fois exemplaire et en théorie illégale). Nous sommes tous français par principe, et plus ou moins dans les faits.

Parler la langue et la culture, comprendre que ce vieux pays est laïque sur un antique fond chrétien et gréco-romain, admettre qu’il y a des caractéristiques communes (la combinaison paradoxale d’une réelle fierté nationale et d’une tendance à l’auto-dépréciation, par exemple), sourire même à une certaine bêtise française, voilà ce qui caractérise le « Français de souche ». Les détracteurs de Finkielkraut sont loin, très loin, de posséder sa maîtrise de la langue et de la culture françaises. Ni son sens de la dérision.

Tout cela pour dire… Pour dire que la débauche de politiquement correct, en dehors de ses velléités castratrices typiques d’un parti (le PS) qui manque essentiellement de cou… rage, engendrera fatalement, à terme, une réaction bien plus terrible que prévue. Ce qui est prévu de toute évidence, c’est la montée du FN, en prévision d’un 2017 où l’UMP, débordée sur sa droite, serait absente au second tour, et laisserait le PS étaler sa morgue face à une droite bleu-marine réduite à ses appuis traditionnels : stratégie imbécile, parce qu’il n’y aura pas, en faveur d’un président qui est actuellement tombé à 19% d’opinions favorables (mais il peut mieux faire…), de retournement comme on en a vu en faveur de Chirac en 2002. Non, ce que le politiquement correct attise, c’est la montée d’une droite extrême, qui s’exprimera dans la rue avant de s’exprimer par la violence — et qui s’exprimera dans les urnes aux municipales et plus encore aux européennes. Ce qui nous guette, c’est la venue d’un fascisme dur — parce que le PS est fini, fichu, foutu, à force de se caricaturer dans des initiatives qui sont autant de chiffons rouges, faute de drapeaux de la même couleur. Incapable d’affronter les réalités économiques, le gouvernement et ses affidés ont décidé de bouger essentiellement sur le plan « sociétal » — et ça ne leur porte pas bonheur. Les bobos parisiens qui nous gouvernent devraient de temps en temps redescendre dans le pays réel, et mesurer exactement l’exaspération : nous sommes à deux doigts de l’émeute, et ils perpétuent leurs délires.

Ce n’est pas l’UMP qu’ils descendent (avec la politique libérale qu’ils mènent, qui a encore besoin de l’UMP ?), c’est le fascisme qu’ils alimentent. Parce qu’ils fonctionnent déjà comme des fascistes.

Jünger, modernisme et barbarie

6

ernst junger travailleur

Jünger est né à son destin d’homme et d’écrivain au milieu du carnage monstrueux et inédit du premier conflit mondial, où il s’est illustré par un comportement d’une intrépidité et d’un héroïsme exceptionnels. Cette guerre, comme l’a brillamment démontré l’historien italien Emilio Gentile dans L’Apocalypse de la modernité, a représenté la première grande crise interne de la modernité européenne qui allait devenir globale. Ainsi, l’extraordinaire épopée des progrès scientifiques et  techniques du XIXe siècle allait-elle aboutir à une apocalypse sauvage. Comment donc penser la  modernité après cette épreuve où elle avait révélé son envers démoniaque ? Voilà une question qui a souvent été éludée, mais à laquelle le héros militaire Ernst Jünger, qui n’avait jamais esquivé le danger sur le front, ne se déroba pas non plus en tant qu’écrivain.[access capability= »lire_inedits »]

Il faut bien reconnaître que les Français se sont essentiellement montrés manichéens sur la question du Progrès, toujours pensé dans des termes de guerre civile. L’atrocité de 1914-1918 sera vue chez nous, par les réactionnaires, comme une résultante du progrès technique ; par les progressistes, comme une résurgence de l’archaïsme guerrier. Outre-Rhin, en revanche, où l’unité nationale comme la modernisation se sont constituées en opposition à la suprématie culturelle française, le problème n’a pas été posé dans les mêmes termes. Chez Jünger, notamment, la guerre est admise comme une permanence de l’humanité qu’il serait absurde de vouloir esquiver. Et la forme qu’elle revêt, à l’instar du progrès technique, doit être admise, selon une morale nietzschéenne de l’amor fati : acceptation du destin qui réfute toute nostalgie. On trouve dans cette attitude, déjà, la vision « stéréoscopique » que cultivera l’écrivain : analyse froide du réel et recours au mythe éternel, évaluation clinique doublée d’une perception poétique. La modernité non pas comme une ligne droite mais comme le moment d’un cycle relié à un centre immuable. C’est cette vision que développera Spengler dans Le Déclin de l’Occident, totalement divergente de la  dimension eschatologique ou catastrophique que les Français ont en général conférée à cette notion.   Dans cette perspective, la modernité et la guerre se confondent dans un défi à relever. C’est pourquoi ne se manifestent, dans les premiers livres de Jünger, ni la haine de l’ennemi consubstantielle à la propagande patriotarde, ni la déploration pacifiste d’un Barbusse, ni la nostalgie lancinante de l’ancienne confrontation chevaleresque.

L’esprit de la chevalerie, Jünger le retrouve et l’exalte dans les premiers pilotes de chasse, et même s’il décrit sans fard l’horreur de la guerre de matériel, il lui paraît possible – et il le prouve – de transformer l’épreuve en ascèse, de vivre la guerre comme une « expérience intérieure » pour reprendre le titre d’un de ses livres les plus fascinants sur la question. En somme, la guerre, même moderne, permet le dépassement de soi, une vision qui tranche radicalement avec le leitmotiv du soldat comme simple chair à canon. Jünger l’élargira ensuite à sa vision de la société en général et à tout le processus de la modernité. Dans les années 1930, il lui paraît encore possible de dompter la Technique.

Ses analyses visionnaires sur la question, développées notamment dans Le Travailleur, auront une influence décisive sur les réflexions d’Heidegger. Mais ce volontarisme optimiste va achopper sur les événements qui bouleversent son pays avec l’arrivée des nazis au pouvoir. Dans une certaine mesure, Hitler et ses sbires appliquent une partie du « programme » de Jünger : référence aux chevaliers teutoniques et ultramodernité, performances scientifiques, industrielles, militaires, mobilisation totale, appel au relèvement et au dépassement sacrificiel de tout un peuple dans l’affirmation d’une redoutable volonté de puissance, synthèse de mythes et de technique : svastika plus blitzkrieg.

Aussi est-il assez compréhensible qu’on ait pu reprocher à Jünger, après 1945, d’avoir nourri l’atmosphère idéologique qui a favorisé l’accession d’Hitler au pouvoir, et cela en dépit de son opposition sans ambiguïté au régime et ses liens avec les conjurés lors de l’attentat raté contre Hitler. Jünger, au contraire, estime que le nazisme est responsable de la barbarisation progressive de l’homme par la modernité technicienne. Son optimisme est alors brisé : on ne domptera pas le monstre et c’est le centre éternel de l’homme qui est atteint par cette modernité. Il s’agira pour lui, dès lors, de résister à cette dévastation générale, résistance intérieure car il demeure sans illusion sur le fait de pouvoir renverser le processus à l’œuvre, processus dont le nazisme est l’avatar le plus dément. Cette position peut nous paraître dangereusement relativiste, mais elle s’entend dans la mesure où le nazisme fut bien davantage un futurisme bardé de breloques archaïques qu’une réaction.

Par conséquent, Jünger ne jouera pas une modernité contre une autre, comme il n’appellera jamais à la réaction politique, mais il s’attellera à définir un rapport à la modernité technicienne qui nous préserve de la déshumanisation, poursuivant après la chute du Troisième Reich la voie de l’émigration intérieure qu’il avait adoptée sous celui-ci. Renforcer l’intériorité manquante pour affronter le monde moderne sans s’y dissoudre : telle sera sa ligne de conduite.

Ses préoccupations radicalement écologiques, à la fin de sa longue existence, s’inscriront dans la même cohérence : éviter la destruction de la nature et de l’âme humaine par la modernité technicienne. À ultime défi, ultime héroïsme.[/access]

*Photo : ROTHERMEL/SIPA. 00260222_000001.

Simone Weil, prophète pour notre temps

13

simone weil enracinement

Alain, qui fût son maître, l’appelait la « martienne », ses camarades de Normale « la vierge rouge », la philosophe Marie-Madeleine Davy la qualifie de « prophète ». Quant à Simone de Beauvoir, elle dit d’elle dans ses Mémoires « J’enviais un cœur capable de battre à travers l’univers entier ». Syndicaliste, chrétienne, mystique, pour tous ses contemporains, Simone Weil demeure un être à part, « archangélique » et mystérieux, sorte de cerveau monté directement sur cœur, d’une capacité intellectuelle hors du commun, dénuée de tout cynisme et vouée sans conditions à un seule cause : la vérité.

L’Enracinement, son œuvre la plus achevée, essai politique d’une lucidité vertigineuse, est republié chez Gallimard, dans le cadre d’une parution des œuvres complètes entamée en 1988. Terminé en 1943, quelques semaines avant sa mort, on le considère comme son « testament spirituel ». C’est aussi un des écrits politiques les plus saisissants du XXème siècle, dimension que s’attache à mettre en valeur l’édition admirablement annotée par Patrice Rolland et Robert Chenavier.

Dans cet essai écrit dans une langue lumineuse, illustré par un art de la métaphore limpide, Simone Weil met le doigt dans la plaie de notre époque : le déracinement, cause principale selon elle, de la débâcle de 40. Mais, n’en déplaise aux néo-barrésiens adeptes de théories remplacistes, ici les racines ne sont pas celles de l’arbre de Monsieur Taine, où se mélangent la terre et le sang, mais plutôt des racines spirituelles et culturelles. Et le déracinement est moins dû à des logiques de métissage qu’à la technicisation progressive du monde et la bureaucratisation jacobine du « monstre froid » étatique.

L’histoire pour Simone Weil, loin d’être linéaire, est plutôt un océan de mensonges écrits par les vainqueurs où surnagent de temps à autres des « ilots de vérités », trésors égarés de l’âme humaine qu’il s’agit de retrouver.

Guérie du patriotisme par le Traité de Versailles (« les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu’il peut subir »), Simone Weil y sera ramené par le danger et se rangera de tout son cœur du coté du « pouvoir spirituel » de la France libre.

Dès lors, pas question de jeter le bébé du patriotisme avec l’eau sale du pétainisme. La défaite nous oblige à « changer notre manière d’aimer la patrie ». Il ne s’agira plus d’un amour nationaliste, maurrassien, pour une France éternelle fondée sur une fausse grandeur, mais d’un « sentiment de tendresse pour une chose belle, fragile et périssable ». Il faut aimer la France, non pas avec le goût nostalgique des splendeurs révolues, mais avec la tendre sollicitude qu’on a pour ce qui est en danger.

La patrie, loin d’être un absolu fantasmé, est une chose temporelle et terrestre, un moyen parmi d’autres (le syndicat, la corporation, la région) qui permet d’atteindre ce  « besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine » qu’est l’enracinement.

Chez cette penseuse systémique, la critique politique ne fait qu’un avec la critique sociale. Ainsi, si l’enracinement passe par l’attachement à la patrie, c’est le travail qui sera le lieu fondamental de notre participation au monde.  Dans sa critique d’un cycle travailler-manger, propre aux temps modernes où l’accroissement est la seule finalité reconnue par le libéralisme, Simone Weil veut redonner toute sa valeur au travail et pense que la grande vocation de notre époque, et son unique rédemption, doit être « la constitution d’une civilisation fondée sur la spiritualité du travail ».

Chrétienne refusant l’Eglise, syndicaliste opposée à la révolution, antimoderne sans être réactionnaire, Simone Weil est une véritable funambule de la pensée, qui nous déroute et nous émerveille à chaque ligne. Une pensée intransigeante et fulgurante qui doit transpercer notre modernité comme un glaive plongé dans un cadavre vérifie s’il est bien mort, pour préparer sa résurrection. Camus lui-même écrivait: « Il paraît impossible d’imaginer pour l’Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies ».

Comme le décrit subtilement Robert Chenavier dans l’avant-propos qu’il consacre à l’ouvrage, L’Enracinement est le Timée de notre temps, le « livre du philosophe qui retourne dans la caverne », et vient distribuer le pain de la vérité aux mortels. On connaît le sort qu’il advint au philosophe qui est retourné parler aux hommes dans le mythe de Platon « ceux-ci, incapables d’imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront très mal et refuseront de le croire : ne le tueront-ils pas ? ». Simone Weil, elle, mourra- ou se laissera mourir- de cette indifférence des hommes à la vérité. On peut lire dans son dernier cahier ses derniers mots poignants, pleine d’une amère lucidité dont seul sont capables les authentiques génies : « Silence de la petite fille dans Grimm qui sauve les 7 cygnes ses frères. Silence du juste d’Isaïe « Injurié, maltraité, il n’ouvrait pas la bouche ».  Silence du Christ. Une sorte de convention divine, un pacte de Dieu avec lui-même condamne ici bas la vérité au silence ».

Nul n’est prophète en son pays.

Simone Weil, Oeuvres complètes tome V, vol.2, L’Enracinement, Gallimard, décembre 2013.

À lire aussi : Simone Weil, Chantal Delsol (dir.), Cerf, 2009.

Simone Weil

Price: ---

0 used & new available from

*Photo : wikicommons.

On boit, on cause, on rit ensemble

0

fille 14 juillet

Antonin Peretjatko est un drôle de zigoto. Un cinéaste burlesque, loufoque, profond et balnéaire. Un Benny Hill intello, un Pécas poétique, un Godard primesautier, un Rozier cabot, etc… On pourrait continuer comme ça les comparaisons, les jeux de mots bidons, les références cinéphylis, ce serait trahir l’intention et l’originalité de ce garçon qui frôle la quarantaine. Peretjatko a une patte bien à lui, une légèreté douloureuse, un sens inné du gag visuel, du découpage foutraque et du road-movie à reculons. Un type qui ose dire : « Dans la plupart des premiers films français, on a le sentiment que le réalisateur veut montrer qu’il peut bien faire. Moi, je veux montrer que je peux faire mal » a toutes les chances de séduire un public harassé par cette maudite « qualité française » qui se résume à un assemblage d’images sans fond et de marketing télévisuel.

Le cinéma d’aujourd’hui a la fraîcheur d’un plat surgelé et la virtuosité d’un technocrate. Il déborde de bienséance crasse. Peretjatko incarne une nouvelle vague qui vient balayer toutes ces fadaises romantiques…purulentes. Quand il décrit son premier long métrage  La fille du 14 juillet  de « film de départementales », on applaudit, on sent que ça va nous plaire d’instinct. Dans ses courts-métrages précédents (Changement de trottoir, French Kiss, Paris monopole ou Les Secrets de l’invisible), il avait déjà tracé cette voie buissonnière, cette comédie sur le fil, bancale, ça tangue sévère, mais, en bon équilibriste, ce faux dilettante redresse toujours la barre. Ça sent l’improvisation, ça flirte avec les limites du foutage de gueule, et, miracle, l’ensemble est parfaitement maîtrisé. Contrairement au cinéma inodore, les embruns de Peretjatko sont tenaces, ils vous poursuivent longtemps. Rassurez-vous : La fille du 14 juillet  sortie sur les écrans en juin 2013 dans un relatif anonymat et disponible en DVD depuis quelques jours, n’est pas l’histoire d’une Première Dame exfiltrée des Ors de la République vers les léproseries indiennes. La fille du 14 juillet  est une apparition au cœur de l’été, une muse en maillot de bain suivie d’une bande d’irrésistibles clampins. Portrait touchant et criant de vérité du désarroi français. On se marre devant cette mise en scène picaresque et saccadée. Quant au jeu des acteurs, il est désopilant de dinguerie. Mention spéciale à Serge Trinquecoste qui interprète le Docteur Placenta. Les amateurs de franche poilade risquent cependant d’être déçus. Nous ne sommes ni au Camping, ni chez Les Branchés à St Tropez. Peretjatko insuffle une liberté de mouvement et de narration qui détonne vraiment.

Sous des allures potaches, l’intrigue se résumant à « la rentrée est avancée d’un mois », le jeune réalisateur sélectionné dans la Quinzaine à Cannes exécute une comédie politique sans la grosse artillerie idéologique. Il réussit à nous parler de la Crise, des diplômes, du logement, de la petite délinquance, de la Génération intérim sans lourdeur sociologique. Même si l’effet comique de son cinéma ne repose pas sur le dialogue, il lâche tout de même quelques saillies comme ce dragueur de pacotille déclarant un péremptoire et superbe : « Je travaille dans la com ‘ » ou quand l’un de ses personnages dit : « On va se faire virer de l’Europe ». Le fétichiste de bizarreries automobiles que je suis, aura remarqué la présence de modèles sortis de nulle part : Celica Cabriolet, Opel GT, DeLorean, Coupé BMW Série 6, Merco blanche, etc. En dehors de ce garage improbable, le cinéma de Peretjatko raconte une identité française joyeusement fracassée et une course-poursuite amoureusement décalée. Il filme comme personne les auto-tamponneuses, les filles en short court, la plage déserte, le chassé-croisé entre juilletistes et aoûtiens, le défilé et les fanfares !

 

 

Sotchi : La sottise des russophobes

poutine sotchi russie

Au moment où s’ouvrent les Jeux Olympiques de Sotchi, une revue de presse des articles publiés ces quinze derniers jours permettrait à chacun de constater le déluge de commentaires négatifs sur la Russie. Une tournée des dîners en ville ou des conversations de couloir dans les grandes entreprises achèvera de vous en convaincre : les bourgeois parisiens et le microcosme politico-médiatique sont clairement russophobes.

La Russie de Poutine est accablée de tous les maux :

– Poutine construit en cinq ans une station de sports d’hiver et un site touristique à partir de rien, c’est un scandale, alors qu’en quarante ans, nous en avons nous-mêmes construit plus d’une centaine.
– Poutine dépense 37 milliards d’euros pour ses jeux, c’est une honte. Les Chinois en ont dépensé 38.

– La construction de Sotchi a donné lieu à des prévarications : et c’est pour la presse un vice  typiquement russe ! Dans le même temps, la Commission européenne a révélé que la corruption représentait plus 120 milliards d’euros dans les pays de l’UE

Arrêtons là cette liste. À l’évidence, la démocratie à la russe ne correspond pas à tous nos critères de bienséance. Pour autant, la Russie n’est pas une dictature. Poutine est bien élu et soutenu par plus de 70% des Russes. Certes, il y a quelques prisonniers politiques en Russie, il y en aussi à Guantanamo. Ne confondons pas la Russie de Poutine et celle de Brejnev. Certes, les Russes sont durs avec les Tchétchènes, mais ne l’avons-nous pas été avec les Algériens, les Américains avec les Vietnamiens ou les Irakiens ? Certes, le taux d’incarcération russe est 5 fois supérieur à celui de la France. Mais il est 7 fois supérieur aux Etats-Unis. Faisons-nous pour autant  de l’Amérique la cible de toutes nos attaques ? Certes, la Russie de Poutine n’aime pas les homosexuels, mais la droite républicaine américaine les apprécie-t-elle davantage ? (Rappelons que la sodomie est un crime dans plusieurs Etats américains.)

La cause de la russophobie ambiante ne tient donc pas tant pas aux différences objectives que nous pouvons constater entre le mode de vie russe et le nôtre. Il faut la chercher ailleurs, dans des divergences subjectives. Pour mieux la comprendre, il faut la mettre en perspective avec la chinolâtrie qui agite encore le même microcosme.

Souvenons-nous de Jean-Pierre Raffarin se rendant à Pékin pour signer en 2007 un accord de coopération entre l’UMP et le parti communiste chinois. Imagine-t-on le parti giscardien dont Raffarin est issu, partir à Moscou signer un accord avec le parti communiste de Brejnev ?  Cela met en exergue un fait incontournable : la droite française et la plupart de médias préfèrent cent fois plus un communiste chinois à un capitaliste russe. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder le cursus de toutes les écoles de commerce qui envoient systématiquement leurs étudiants en stage en Chine. Le pèlerinage à Shanghaï a autant de valeur pour les apprentis businessmen que le pèlerinage à La Mecque pour les musulmans.

Alors pourquoi les turbos-bourgeois sont-ils russophobes et chinolâtres ? Il faut chercher l’explication dans la soumission à la puissance qui crée tant de frustrations. Pendant la guerre froide, la Russie communiste a terrorisé les bourgeois qui craignaient à tout instant de voir leurs usines envahies par les bolchéviks ou des fusées SS-20 tomber sur leurs villas. La menace était réelle. Tellement réelle que l’URSS inspirait le respect à tous. Une fois le Mur de Berlin tombé, la Russie a perdu tous les attributs de sa puissance. Il est devenu naturel à tout le monde de s’essuyer les pieds sur le paillasson de Poutine.

À l’inverse, la Chine d’aujourd’hui, qui a des geôles dix fois plus remplies que la Russie, qui fusille les opposants à tour de bras (environ 5000 exécutions en 2009), qui réprime dans le sang plusieurs milliers d’émeutes sociales par an (selon les données du département d’Etat américain), mais qui encense le capitalisme financier le plus débridé et qui fabrique nos iPhones, recueille toute la bienveillance de notre intelligentsia. Pas parce qu’elle serait en quelque sorte le laboratoire à grande échelle de la soumission des individus au pouvoir de l’argent, mais parce que son émergence remet en cause nos modes de vie : chaque fois qu’une méga-usine ouvre en Chine, il s’en ferme dix en France. Chaque fois qu’un Parisien souscrit un abonnement Velib, 10 Chinois achètent une voiture. Chaque fois que la Banque Fédérale américaine émet un bon du Trésor, il est acheté par le gouvernement chinois. Nous sommes donc sortis de la peur du Russe pour nous soumettre à la fascination du Chinois.

Malgré les vicissitudes de l’Histoire, la Russie s’est trouvée aux côtés de la France durant les deux guerres mondiales. N’oublions pas que 26 millions de Russes sont morts pour que nous puissions nous libérer – avec l’aide des Américains –  de la barbarie nazie. Tout l’intérêt de la France est de renouer des liens d’amitié forts avec la Russie. Admettons que le respect d’un Etat et d’un peuple n’implique pas l’adhésion ou l’identification au modèle qu’il incarne. Que le destin de l’Europe est d’être unie de l’Atlantique à l’Oural. Que l’immensité russe alliée au génie européen pourrait produire des choses immenses, dans le domaine agricole, industriel et même culturel. Il faut se souvenir de tout cela au moment où s’ouvrent les jeux de Sotchi. Pour éviter de verser dans une russophobie aussi sotte que stérile.

*Photo : Mark Humphrey/AP/SIPA. AP21520732_000003.

Jünger, cent deux ans de solitude

19

ernst junger

La première fois que je croisai Ernst Jünger (1895-1998), ce fut au détour d’une page jaunie du Questionnaire, l’ouvrage majeur d’Ernst von Salomon. L’auteur y décrivait un officier espiègle, qui pavoisait aux réceptions de l’ambassade soviétique à Berlin en traitant les dignitaires nazis de « vrais visages de sous-hommes ». Piqué par la curiosité, j’achetai et dévorai une bonne vingtaine de ses romans, journaux et chroniques, sans me douter qu’il ferait bientôt son retour sous les feux de l’actualité.

Aujourd’hui, paraissent en effet coup sur coup une biographie monumentale signée Julien Hervier, les Carnets de guerre inédits de 1914-1918 ainsi que ses Journaux de la période 1939-1948. Quinze ans après sa mort, Jünger gagnerait-il enfin ses galons d’écrivain fréquentable malgré la réputation sulfureuse d’Orages d’acier ?[access capability= »lire_inedits »] Comme tous les nationalistes allemands de l’entre-deux-guerres, il fut frappé d’opprobre en 1945, l’image du soldat de la Wehrmacht ayant occulté son hostilité au nazisme, aux yeux de ses détracteurs qui n’avaient sans doute pas pris la peine de lire Sur les falaises de marbre (1939), le grandiose conte philosophique que lui inspira son aversion pour l’hitlérisme.  Disons-le tout net : Orages d’acier, son œuvre la plus célèbre, écrite à 19 ans au cœur des tranchées, n’exprime pas toute l’acuité du regard jungérien sur la guerre. La litanie des descriptions et l’incessant martèlement du feu de l’ennemi en font une longue ronde de nuit un tantinet poussive.

Pourtant, la haine n’a pas droit de cité chez Jünger. Il arrive même à l’engagé volontaire de fraterniser avec l’ennemi devant ce spectacle morbide où l’héroïsme le dispute à la barbarie.  Vingt ans plus tard, le vétéran de 1914-1918 repart combattre pour un drapeau qui n’est plus le sien, poursuivi par le « sentiment que le monde est fait à l’image infâme des équarrissoirs » nazis. Méditant cette sentence de Léon Bloy, le Jünger de 1939-1945 fait le deuil des valeurs chevaleresques, s’indignant avec la même vigueur des bombardements alliés que des exactions allemandes, notamment contre les juifs. Il aura fallu une guerre d’extermination pour que le combattant cède la place au moraliste. À Paris, sous l’Occupation, il relit la Bible et oppose son stoïcisme d’aristocrate à la race des bourreaux : « Plus sacrée encore que la vie de l’homme doit être sa dignité. Le siècle de l’humanité est celui où les hommes sont devenus rares », note-t-il dans son Journal.

À la Libération, Jünger se retire du monde. La boutique obscure de ses pensées, ses longues heures de lecture, ses chasses aux insectes dans des contrées lointaines s’ancrent dans la « plus profonde des réalités, celle du rêve » voisin des Mille et une nuits. Tout le monde a « son » Jünger. De l’ultranationaliste des années 1920 au militant de l’Europe pacifiée aspirant à la spiritualité, la galerie de portraits est large. « Les œuvres […] mettent un bon moment à se dépouiller du temporel. Elles ont aussi leur purgatoire. Puis elles transcendent la critique », écrivait-il dans son Journal. Transcendante et universelle, son œuvre prodigue aux mécontemporains un salutaire antidote au nihilisme. Il s’en sera fallu de peu que Jünger traverse trois siècles ; mais de l’arrière-monde où il nous observe, ce chevalier défunt nous frappe encore de son épée étincelante.[/access]

*Photo : wikicommons.

Jeanne Bordeau inventorie les mots de l’année

1

jeanne bordeau art

La société du XXIème siècle va-t-elle susciter un «grand récit » capable de donner du sens à la réalité ? On imagine mal comment quiconque pourrait écrire l’équivalent de L’Iliade ou L’Odyssée aujourd’hui, mais la linguiste Jeanne Bordeau pense que ce grand récit existe déjà. Selon elle, il s’agit des flux de mots brassés continuellement par les médias et les milieux économiques, qui contribuent à donner une forme et un sens au monde actuel. Pour faire ressortir les mots les plus employés dans les médias chaque année, Jeanne Bordeau crée de grands collages à partir des journaux papier : autour de quelques thèmes emblématiques (énergies renouvelables, crise financière, affaires sociales, femmes…) elle « brode » avec un cutter et de la colle les termes qui ont marqué durablement les esprits. Car ces mots répétés à longueur de journée s’incrustent chez les auditeurs et spectateurs : on pourrait dire que certains mots définissent à eux seuls l’actualité d’une année donnée. Le « Manifeste des 343 salauds » par exemple reste emblématique de la fin de l’année 2013, et il figure d’ailleurs en bonne place dans le tableau 2013 de la série « Femmes »…

Jeanne Bordeau sourit volontiers quand certains commentateurs semblent découvrir l’importance de l’écrit à l’heure d’Internet, alors que les nouvelles technologies ont dès le départ basé leur fonctionnement sur le langage écrit. Elle travaille d’ailleurs depuis plus de vingt ans sur le langage des entreprises au sein de l’Institut de la Qualité de l’Expression qu’elle dirige. De grandes entreprises publiques et privées font régulièrement appel à ses services pour créer un langage cohérent avec leur histoire et leur identité, loin du formatage des cabinets de conseil en communication. Faire émerger un discours « corporate » diversifié et qui ne soit pas uniquement auto-référent, ne serait-ce pas l’embryon du grand récit de l’économie libérale ?

Les tableaux que Jeanne Bordeau présente chaque année en janvier se situent donc dans la continuité de son travail de linguiste. Des courbes, des rubans de mots ou des formes géométriques plus rigides s’étalent sur un fond en général très coloré, sauf quand il s’agit de la crise financière et sociale : là c’est le gris qui domine… A voir ces grands formats on songe que cette œuvre en devenir s’épanouirait pleinement sur des murs ou des façades, pour marquer encore plus l’emprise de ces mots sur la société. Loin du street art et de l’univers des graffitis, l’artiste décrit plutôt ses tableaux comme une grande fresque, « à la manière de la tapisserie de Bayeux » : on renoue ici avec l’idée d’un récit exposé comme témoin de son temps. Par certains aspects, la démarche de Jeanne Bordeau entretient une parenté avec le courant de pensée anglo-saxon illustré par des écrivains comme William Gibson ou Don DeLillo, pour qui le langage engendré par les évolutions technologiques et le monde de la finance façonne le monde. Les mots comme flux de mémoire et structure du monde, voilà qui confère aux médias une immense responsabilité que les journalistes devraient assumer pleinement…

Dans les mois qui viennent, Jeanne Bordeau va extraire les mots de 2014 du flux continu des médias, flux qu’elle visualise sous forme de nuages ou de pluies colorés : parmi les mots qui émergeront on peut déjà parier sur « «détresse », « Genève 2 »et « théorie du genre »…

Scarlett Johansson, langues régionales, le roi de Pakumotu…

paris langues regionales

Paris, un lieu commun

Depuis la publication, le 3 janvier, dans Newsweek, d’un article sur « La chute de la France », le french-bashing bat son plein. En effet, si, chez nous, ce réquisitoire lourdaud truffé de contrevérités a déclenché beaucoup de sarcasmes, d’ailleurs justifiés, partout ailleurs, il a fait des petits.

L’une des dernières francophobes déclarées est Scarlett Johansson. Invitée au « Late Show » de David Letterman, l’actrice, qui vit sur la rive gauche (de la Seine, of course, quel autre fleuve a une rive gauche ?) depuis quelques mois, s’est plainte avec virulence de la grossièreté et de l’agressivité des Parisiens.

On peut hausser les épaules devant tant de lieux communs (qui a jamais rencontré un Parisien agressif ou grossier ?). Ce serait une grave erreur. Les stéréotypes, les préjugés, les clichés qui jaillissent, d’un bout à l’autre de la planète, quand le mot « France » est prononcé, contribuent à la richesse nationale. Ce sont des points de PIB.[access capability= »lire_inedits »] Encore faut-il qu’ils soient flatteurs – donc mensongers, le réel ne se vend pas très bien ces temps-ci. Si des centaines de millions d’êtres humains croient que Paris est romantique, qu’une fête sans champagne n’est pas une fête et que la France est la terre des droits de l’homme, on le doit à l’invisible propagande assurée par l’industrie du divertissement et des médias qui ont pris le relais des arts et de la littérature. Certes, Voltaire se promenant dans toutes les cours d’Europe, ça avait une autre allure, mais, qu’on me pardonne d’être aussi prosaïque, Amélie Poulain et Chanel, ça se vend encore pas mal. D’innombrables romans, pièces, films ont construit une France imaginaire et un Paris en carton-pâte. Le mythe est peut-être de plus en plus kitsch, mais il crée des emplois.

Or, aujourd’hui, ces images d’Épinal, représentations mentales qui embellissent le réel aux yeux des étrangers s’effacent. Combien de temps le charme de Midnight in

Paris résistera-t-il aux déclarations fracassantes de Scarlett Johansson, aux imprécations de Maurice Taylor, le PDG américain qui s’en prend régulièrement aux syndicats français ou aux saillies du maire de Londres qui ne rate jamais une occasion de moquer la France ? En Europe et en Amérique, l’image de la France a de beaux restes : on n’efface pas des siècles d’art et de littérature en un tournemain. Mais les représentations de notre pays que se font les Chinois et les Indiens – soit presque un tiers des habitants de la planète – doivent bien moins à Molière et Truffaut qu’aux accès de fièvre numérique causés par les aventures de DSK, les amours de nos gouvernants… ou les pickpockets du Louvre. Soudainement patriotes pour dénoncer l’arrogance des french-bashers britanniques ou américains, les journalistes français devraient se demander si les clichés, parfois, ne recèlent pas un peu de vérité. À moins, bien sûr, que les récits de touristes chinois qui se font dépouiller dans les musées ou le métro parisiens relèvent de la pure calomnie.

Ces attardés n’ont jamais dû entendre parler du « sentiment d’insécurité ». L’ennui, c’est que ce fantasme finira par nous coûter cher.

 Gil Mihaely

 

Pas ça, patois !

Notre Premier ministre vient de rappeler son souhait de voir la France ratifier la Charte européenne des langues régionales. Si la chose se faisait, on doterait les communautés linguistiques de droits spécifiques, tandis que les langues vernaculaires de notre pays deviendraient des langues de justice et d’administration locales.

Seulement, pour l’instant, la Constitution ne connaît que le peuple français. Et la seule langue commune à tous les Français est naturellement la seule langue officielle de la République, de son administration et de ses services publics. La justice en France n’est rendue qu’au nom du peuple français,  donc dans sa langue. Les choses sont bien faites…

Mais non, il nous faut la Charte. Halte à l’oppression jacobine ! L’itinérance en France ressemblera, demain, à un voyage initiatique où le dépaysement sera linguistique, du guichet de la gare à la salle du tribunal. On s’amusera bien quand chacun pourra exiger que le fisc lui réclame son dû dans le dialecte de son choix ou crier à l’injustice si un policier lui réclame ses papiers en français. D’aucuns s’interrogeront sur les difficultés de communication qui ne manqueront pas de naître entre les sociétés locales ressuscitées. Esprits chagrins ! Il suffira d’être polyglotte, ou de recourir à un nouveau service public de traduction, qui se chargera de traduire l’occitan en alsacien, le picard en créole, ou le breton en corse. Le même traitement pourra être étendu aux divers idiomes parlés couramment au-delà du périphérique et aussi au franglish qui a cours dans certains cercles de la capitale.

Certes, il est bon de préserver le patrimoine linguistique de nos régions, par l’enseignement notamment – et d’ailleurs on le fait –, mais il n’est pas moins indispensable de défendre l’unité de la République, en évitant de réactiver les « ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même », comme disait le Général.

Il est piquant de constater que la diversité linguistique de notre pays préoccupe tant le Conseil de l’Europe quand l’Union européenne, de son côté, marche à grands pas vers l’unilinguisme anglophone. Décidément, quelque chose ne tourne pas rond sur ce continent.

Reste à comprendre pourquoi Jean-Marc Ayrault a cru bon d’ouvrir ce dossier miné, nul n’ignorant que cette réforme absurde n’aura pas lieu. On voit mal François Hollande lancer une révision constitutionnelle qui aurait toutes les chances d’échouer. Après tout, si nos gouvernants disent des bêtises plutôt que d’en faire, on ne va pas se plaindre.

Alexis Jouhannet

  

Autofiction à Las Vegas

Chaque mois de janvier, le Consumer Electronic Show de Las Vegas, le plus grand salon d’électronique grand public du monde, présente des nouveautés toujours plus « révolutionnaires ». Sauf qu’en marketing, la prise de la Bastille ou la chute du Mur ne surviennent pas tous les quatre matins, quoi qu’en disent les bataillons de technico- commerciaux mobilisés pour expliquer que notre vie va changer grâce aux cyber-brosses à dents connectées aux toilettes intelligentes.

Si le CES a fait découvrir le magnétoscope en 1970 et le CD quatre ans plus tard, qui se souvient des fabuleuses disquettes Zip, de l’ordinateur de poche Apple Newton et autres babioles high-tech qui devaient toutes bouleverser notre vie quotidienne – pour le meilleur bien sûr. On est donc bien obligé de se poser la question à 1000 bitcoins : quel sera le destin du produit vedette de cette édition 2014, et d’ailleurs des cinq ou six précédentes, à savoir la voiture sans chauffeur ? En route pour la gloire ou pour la casse ?

Les technoptimistes y voient, bien sûr, le signe annonciateur d’une nouvelle ère. Finis les millions de milliards d’heures de travail, voire de plaisir perdues sur la route.

Libérés du stupide esclavage du volant et de la pédale de frein, le ci-devant conducteur pourra surfer, twitter, s’ennuyer ou se livrer à d’autres activités que la morale réprouve en toute sécurité et pas seulement dans les bouchons ; d’ailleurs, grâce aux voitures connectées, il n’y aura même plus de bouchons. What A Wonderful World, comme l’ont chanté Louis Armstrong puis les Ramones. Les technosceptiques remarqueront, pour leur part,

que cela fait des décennies que les inventeurs fous nous promettent la voiture sans chauffeur pour l’an prochain.

Que l’annonce soit cette fois-ci faite par Toyota – premier constructeur mondial – et pas par un quelconque savant Cosinus ne change rien à l’affaire : tout ça n’est que de la promo pour gogos, ces autos du futur n’ont pas vocation à nous véhiculer, mais à nous rouler.

Le pessimiste pur et dur, lui, croira mordicus à l’avenir de cette nouveauté. Pour mieux pointer les dégâts qu’elle causera. En Europe, aux États-Unis, dans le tiers-monde, conduire des autos, des camions ou des bus donne du travail à des dizaines de millions de bonshommes. Est-il si urgent que ça de les envoyer rejoindre la grande armée des sans-emploi ? De plus, une fois privés de revenus, où trouveront-ils l’argent pour s’offrir la dernière nouveauté de Toyota ?

Bref, plus il y aura de voitures sans chauffeur, plus il y aura de chômeurs sans voiture.

Marc Cohen

 

Le sexe rend plus intelligent

Oubliez la méditation, les études laborieuses, la maîtrise de l’informatique ou l’apprentissage d’un instrument de musique : parce qu’il favorise la croissance des cellules du cerveau, l’acte sexuel rendrait plus intelligent ! Enfin une bonne nouvelle !

Des chercheurs de l’université du Maryland ont montré que des rats d’âge moyen augmentent leur fabrication de neurones dans l’hippocampe, zone du cerveau dédiée à la mémorisation, si leurs rapports sexuels sont plus fréquents. Malheureusement, l’effet s’arrête si l’activité sexuelle est stoppée, d’où l’intérêt des cours du soir, de la formation continue et autres séances de rattrapage.

Il en est de même pour les personnes âgées : une étude récente montre que celles qui souffrent de déclin cognitif léger, porte d’entrée potentielle dans la maladie d’Alzheimer, ont deux fois moins de rapports sexuels que les autres (32,5% contre 62,5 %).

Le mythe selon lequel la testostérone rendrait les hommes stupides s’effondre donc.

On a certes montré que le taux de cette hormone mâle est inférieur à la moyenne dans la salive des adolescents les plus doués, et qu’ils perdent en général leur virginité plus tardivement, mais il en est de même pour les plus stupides et le lien est surtout établi avec la réussite scolaire et non avec le quotient intellectuel.

En revanche, l’addiction à la pornographie serait nocive pour le cerveau, selon des scientifiques du Texas – État réputé le plus gros consommateur –, immédiatement contredits par une équipe de Los Angeles qui a, elle aussi, planché sur le « X », dont Hollywood est le principal fournisseur. Des chercheurs allemands de l’université de Duisburg-Essen montrent néanmoins la moins bonne mémoire de travail lorsqu’il s’agit de se souvenir d’images pornographiques. Les liens entre émotion et mémoire en matière de désir amoureux avaient déjà été constatés par Dante dans La Divine Comédie. « Car en s’approchant de son désir notre intellect va si profond que la mémoire ne peut l’y suivre », ou dans une traduction moins littérale : « J’ai perdu la tête, depuis que j’ai vu Suzette. » Le poète perd la tête lorsqu’il aperçoit enfin sa Béatrice dans la lumière du Paradis.

Mais il est vrai qu’ils n’avaient pas encore consommé ! Seul l’acte sexuel véritable peut donc être pris en compte !

Bill Clinton, déjà bien renseigné, avait-il pressenti ces futures données de la science lorsqu’il tenta avec héroïsme d’améliorer ses performances intellectuelles avec une accorte stagiaire de la Maison Blanche, Monica L. , avant un entretien avec Yasser Arafat ?

Notre Président a-t-il voulu, lui aussi, porter son cerveau à incandescence, le rendre turgescent en redoublant d’activité pour sauver avec abnégation la Patrie de la crise ? Les effets semblent déjà perceptibles et les commentateurs de sa dernière conférence de presse ont unanimement constaté une évolution de sa pensée. Certains le disent plus à droite, ce qui sera diversement apprécié sur le plan qualitatif selon les sensibilités. Dans un film de Woody Allen, un farouche républicain guérit d’un caillot de sang qui lui obstruait le cerveau et devient… démocrate. Le titre ? Tout le monde dit I love you.

Ainsi va la science !

Pierre Lemarquis

 

Le roi de Pakumotu

On parle souvent d’« État dans l’État », mais on ne le voit jamais. Pourtant, en cherchant bien – et en voyageant loin –, on en trouve, y compris chez nous. La Polynésie est une collectivité d’outre-mer, de qualité française, où les peintres de Pont-Aven et les poètes belges viennent trouver la paix. Papeete, Tuamotu, Marquises… La végétation luxuriante, la beauté des femmes, le soleil qui a été forgé par les Polynésiens à leur propre usage…

Dans ce joyau pacifique, un homme de tempérament s’est récemment autoproclamé « roi de la République de Pakumotu ». Son altesse sérénissime Athanase Teiri, 59 ans, retraité de l’Éducation nationale, a également émis une monnaie à son image – le « patu » –, à destination des sujets résidant dans son royaume. Dans l’indifférence totale des médias métropolitains, s’est ainsi rejouée l’histoire d’Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad ou, si vous préférez, d’Apocalypse Now, mais sans éléphants ni GI : on est en Polynésie, rappelons-le.

N’empêche, l’ordre établi veille : le tribunal correctionnel de Papeete vient de condamner le roi pour « mise en circulation de fausse monnaie ». Le souverain – cultivant un royal mépris – n’est pas venu à l’audience. Il était représenté par quelques-uns de ses ministres et par son porte-parole, qui a estimé « caduc » ce jugement, en soulignant que sur les terres d’Athanase Teiri, la France n’avait plus autorité.

La chaîne de télévision Polynésie Première nous apprend que les « Pakumotu » sèment le trouble depuis des mois, occupent illégalement des terrains publics et diffusent, en plus de leur monnaie, toutes sortes de pièces administratives, y compris des permis de conduire. Mieux encore, le souverain a émis à l’encontre de certains de ces personnages officiels des « mandats d’arrêt »… Jusqu’où tout cela ira-t-il trop loin, comme dirait le poète ? Le ministre de la Défense du royaume de Pakumotu a prévenu sans rire qu’une armée était en train de se constituer…

Dieu seul sait où le roi conduira ses ouailles… Mais, sous le soleil polynésien, ce sera forcément au paradis.

François-Xavier Ajavon

[/access]

Antifas en Bretagne : la stratégie de la tension

154
antifas jour colere

antifas jour colere

Voici une nouvelle démonstration, s’il en fallait encore, de la franche dégradation du climat politique en France : le saccage du centre-ville de Rennes samedi soir, à l’occasion d’une manifestation de protestation contre la tenue d’un meeting du Front national dans la Salle de la Cité. Six à sept cents manifestants ont affronté dans les rues de Rennes quelque trois cents policiers qui tentaient de les empêcher de se rendre au local du FN, boulevard de la Liberté, puis sur le lieu même du meeting, salle de la Cité. Les affrontements se sont rapidement transformés en véritables scènes d’émeutes, avec jets de projectiles et barricades improvisées, occasionnant de multiples dégâts, entre autres des vitrines saccagées et des véhicules incendiées.

L’organisation d’un meeting du Front national dans la salle de la Cité revêtait une importance symbolique particulière. Construit en 1925, le bâtiment est profondément associé à l’histoire du mouvement ouvrier dans la région. Cette salle a accueilli nombre de meetings et de réunions syndicales avant de devenir un cinéma en 1960. Redécouverte en 1993, elle a été classée monument historique en 1997, en raison notamment de la présence d’une fresque réalisée par le peintre Camille Godet, reprenant les nombreux croquis des ouvriers réalisés par l’artiste pendant la construction du bâtiment. Partis de gauche, organisations syndicales et associations avaient donc vivement protesté contre l’attribution de la salle de la Cité au Front National pour l’organisation de son meeting de campagne. La municipalité socialiste, par la voix du PS d’Ille-et-Vilaine, s’était cependant défendu en arguant du fait qu’« une autre décision aurait permis au FN de se présenter en victime des règles qui président à la démocratie locale. Nous ne voulons pas leur faire ce cadeau ».

Les violents incidents n’ont pas empêché la tenue du meeting qui a réuni environ cent personnes à partir de 21h mais ils font surtout suite à une série de coups d’éclats qui semblent démontrer la relative impunité de ces milices antifascistes, lesquelles n’hésitent pas à recourir à l’agression physique quand cela leur semble nécessaire. Ce fut le cas deux jours plus tôt quand le conférencier Philippe Perchivin, accusé d’être proche des milieux Identitaires, a été aspergé d’ammoniac par quinze individus masqués et cagoulés ayant fait irruption dans l’amphithéâtre où se tenait la conférence, ou encore lorsque la librairie Dobrée à Nantes, suspectée d’être un lieu de rendez-vous de la droite catholique nantaise, fut mise à sac.

Les dépôts de plainte pour coups et blessures, dégradations ou menaces de mort se sont multipliés à un rythme inquiétant, notamment depuis l’affaire Clément Méric, dont l’origine fut elle-même une rixe entre militants antifascistes et nationalistes. Les accusations de laxisme se multiplient également à l’encontre de Manuel Valls et la mise en cause, parfois par des sources policières, des administrations et des magistratures, accusées de produire de très claires consignes de clémence en cas de troubles impliquant des antifas, fleurit sur la Toile. Ainsi, les violences qui ont secoué le centre-ville de Rennes samedi, entraînant des dégâts importants et faisant cinq blessés, n’ont donné lieu à ce jour qu’à quatre interpellations. Le Front national a d’ailleurs accusé le ministre de l’Intérieur de « protéger les voyous ‘antifas' » qui déploient une « violence inouïe » et demandé la dissolution de ce que le parti de Marine Le Pen nomme des « milices du pouvoir ».

Y-a-t-il une volonté délibérée du ministère de l’Intérieur de garantir à ces groupuscules une relative impunité afin de maintenir avant les élections municipales un climat de tension et profiter de la radicalisation qui s’est affichée lors du « Jour de la colère » et depuis les débuts de l’affaire Dieudonné pour jouer le jeu dangereux de l’affrontement des extrêmes ? Cette stratégie de la tension rappellerait grandement celle qui caractérisa le gouvernement italien dans les années 70 qui, à l’époque, pour écarter un Parti Communiste Italien menaçant, avait largement instrumentalisé les violences urbaines et les mouvements radicaux de gauche et de droite afin d’instiller un climat de crainte favorable au maintien au pouvoir de la mouvance démocrate-chrétienne.

Comme le rappelle un confrère : « Ce serait, en tous les cas, la seule stratégie valable pour écarter le parti qui s’oppose aujourd’hui à l’ordre établi et qui s’apprête à recueillir près d’un tiers des voix des électeurs français, comme autrefois le PC italien… Avant que les révolutionnaires, les antifascistes, les néofascistes, les services secrets, les nazi-maoïstes, les brigadistes, et tutti quanti, n’entrent en scène pour jouer une partition que le chef d’orchestre (étatique) avait écrite pour eux. » Reste à savoir si la partition ne pourrait pas se révéler, pour le chef d’orchestre lui-même, très dangereuse à faire jouer.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00675370_000005.

Français de souche

909
finkielkraut francais souche

finkielkraut francais souche

La caractéristique principale du Minable, c’est sa propension à donner des leçons. D’où sa présence massive parmi les profs, les journalistes, le personnel politique. Ce qui bien sûr n’exclut pas qu’il n’y ait de grands profs, de bons journalistes, voire des politiques intelligents. Mais bon…

« Après l’émission Des Paroles et des Actes ce jeudi 6 février, deux membres du Conseil National du PS, Mehdi Ouraoui, ancien directeur de cabinet d’Harlem Désir, et Naïma Charaï, présidente de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (ACSE), ont saisi le CSA. Dans une lettre envoyée à son président, ils qualifient l’intervention d’Alain Finkielkraut «d’inacceptable» et «dangereuse». Ils s’inquiètent précisément de l’usage par le philosophe de l’expression «Français de souche», «directement empruntée au vocabulaire de l’extrême droite». 

Le malheureux Finkielkraut a cru bon de répondre — non pour se justifier, mais parce que c’est son métier de rendre les autres intelligents, treizième des travaux d’Hercule :

«Je suis totalement abasourdi. Hier soir, lors de l’émission Des paroles et des actes, j’ai dit que face à une ultra-droite nationaliste qui voulait réserver la civilisation française aux Français de sang et de vieille souche, la gauche a traditionnellement défendu l’intégration et l’offrande à l’étranger de cette civilisation. La gauche en se détournant de l’intégration abandonne de fait cette offrande. Manuel Valls a expliqué que nous avions tous trois -lui-même, David Pujadas et moi – des origines étrangères et que c’était tout à l’honneur de la France. J’ai acquiescé mais j’ai ajouté qu’il «ne fallait pas oublier les Français de souche». L’idée qu’on ne puisse plus nommer ceux qui sont Français depuis très longtemps me paraît complètement délirante. L’antiracisme devenu fou nous précipite dans une situation où la seule origine qui n’aurait pas de droit de cité en France, c’est l’origine française. Mes parents sont nés en Pologne, j’ai été naturalisé en même temps qu’eux en 1950 à l’âge de un an, ce qui veut dire que je suis aussi Français que le général de Gaulle mais que je ne suis pas tout à fait Français comme lui. Aujourd’hui, on peut dire absolument n’importe quoi! Je suis stupéfait et, je dois le dire, désemparé d’être taxé de racisme au moment où j’entonne un hymne à l’intégration, et où je m’inquiète de voir la gauche choisir une autre voie, celle du refus de toute préséance de la culture française sur les cultures étrangères ou minoritaires. L’hospitalité se définit selon moi par le don de l’héritage et non par sa liquidation.»

Admettons que l’expression « Français de souche » soit aujourd’hui délicate à employer, surtout depuis qu’elle sert d’étiquette à un site dont la mesure ni le bon goût ne sont les qualités dominantes. Admettons qu’un philosophe (je rappelle que Finkielkraut ne l’est pas, de formation) doive utiliser les mots avec circonspection. Oui, admettons…

Mais comment admettre qu’un parti (le PS) décide d’interdire les mots qui le défrisent ? À l’intolérance de ceux que leur étiquette « de gauche » ne préserve pas du malheur d’être des abrutis, répondra tôt ou tard l’intolérance massive d’une foule d’abrutis qui revendiqueront crânement, et dans la rue, une étiquette « de droite ».

D’ailleurs, ils la revendiquent déjà. L’un des exploits les plus remarquables de ce gouvernement de fantoches est d’avoir rassemblé des centaines de milliers de personnes qui n’existaient pas collectivement, et qui désormais s’expriment d’une seule voix. On salue bien bas.

Au passage, et quitte à chicaner sur les mots, comment distinguer les Français nés en France depuis plusieurs générations et ceux de toute fraîche importation, nés à l’étranger — Finkielkraut lui-même ? Parce que la distinction, quoi qu’on en pense, fait sens : on n’est pas français comme le camembert est normand : on l’est parce qu’on le mérite.
On ne naît pas Français — on le devient, même quand on a des parents inscrit au registre national depuis lurette. On le devient en s’affranchissant des coutumes, des relents familiaux, des communautarismes de toutes farines, des habitudes religieuses exotiques, des impératifs gastronomiques exogènes. J’ai parlé ici-même de cet excellent livre paru l’année dernière, La République et le cochon (Pierre Bimbaum), dans lequel l’auteur analyse avec une grande finesse le rôle du porc dans l’intégration à la communauté française, et la façon dont les Juifs (et les Musulmans, mais ce n’est pas son sujet directement) ont accepté (ou non) d’entrer dans les usages alimentaires de la République. On est français parce que l’on maîtrise la langue (ce que Finkielkraut fait à un niveau supérieur — très supérieur aux deux hurluberlus qui veulent le traîner aujourd’hui en justice au nom du politiquement correct, très supérieur aux membres du gouvernement, très supérieur à l’ensemble de la classe journalistique qui le juge), et parce que l’on a accepté les caractéristiques de la civilisation française.

Il ne s’agit pas de nationalisme — encore que « mourir pour la France », expression qui paraît de plus en plus désuète aux jeunes générations, qu’elles soient « de souche » ou non, me paraisse la pierre de touche de la nationalité. Encore moins d’esprit cocardier — même si ce drapeau « plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut » a une histoire que nous pouvons revendiquer autant qu’au temps d’Edmond Rostand, dont les vers de mirliton me font toujours tressaillir.
Il s’agit de terre et de terroir.
Il faut être bête comme peut l’être Claude Askolovitch pour croire que « terroir » est une expression pétainiste, alors que c’est la façon la plus simple de distinguer un bayonne taillé dans la croupe d’un honnête porc pie noir basque d’un jambon issu d’une quelconque carcasse danoise élevée en batterie (ou, pour en rester au cochon, distinguer un prizuttu d’origine, dont le gras adhère à la chair et possède un merveilleux goût de noisette et de châtaigne, des horreurs proposées dans les restaurants insulaires et pour lesquelles il n’y a, justement, pas de nom).

Alors, d’accord, sur nos papiers d’identité, rien ne spécifie l’origine de nos origines, et c’est tant mieux. C’est tout à la gloire de la France, justement, que de refuser l’inscription de la religion, telle qu’elle se pratique dans nombre de pays — y compris en Europe — et telle qu’elle se pratiquait sous Pétain. Mais c’est d’une hypocrisie sans nom que de prétendre que l’on ne peut pas, par exemple, analyser les résultats scolaires en fonction du contexte familial tel qu’il se lit à travers les patronymes (l’étude qui a été faite sur le sujet en région Aquitaine est à la fois exemplaire et en théorie illégale). Nous sommes tous français par principe, et plus ou moins dans les faits.

Parler la langue et la culture, comprendre que ce vieux pays est laïque sur un antique fond chrétien et gréco-romain, admettre qu’il y a des caractéristiques communes (la combinaison paradoxale d’une réelle fierté nationale et d’une tendance à l’auto-dépréciation, par exemple), sourire même à une certaine bêtise française, voilà ce qui caractérise le « Français de souche ». Les détracteurs de Finkielkraut sont loin, très loin, de posséder sa maîtrise de la langue et de la culture françaises. Ni son sens de la dérision.

Tout cela pour dire… Pour dire que la débauche de politiquement correct, en dehors de ses velléités castratrices typiques d’un parti (le PS) qui manque essentiellement de cou… rage, engendrera fatalement, à terme, une réaction bien plus terrible que prévue. Ce qui est prévu de toute évidence, c’est la montée du FN, en prévision d’un 2017 où l’UMP, débordée sur sa droite, serait absente au second tour, et laisserait le PS étaler sa morgue face à une droite bleu-marine réduite à ses appuis traditionnels : stratégie imbécile, parce qu’il n’y aura pas, en faveur d’un président qui est actuellement tombé à 19% d’opinions favorables (mais il peut mieux faire…), de retournement comme on en a vu en faveur de Chirac en 2002. Non, ce que le politiquement correct attise, c’est la montée d’une droite extrême, qui s’exprimera dans la rue avant de s’exprimer par la violence — et qui s’exprimera dans les urnes aux municipales et plus encore aux européennes. Ce qui nous guette, c’est la venue d’un fascisme dur — parce que le PS est fini, fichu, foutu, à force de se caricaturer dans des initiatives qui sont autant de chiffons rouges, faute de drapeaux de la même couleur. Incapable d’affronter les réalités économiques, le gouvernement et ses affidés ont décidé de bouger essentiellement sur le plan « sociétal » — et ça ne leur porte pas bonheur. Les bobos parisiens qui nous gouvernent devraient de temps en temps redescendre dans le pays réel, et mesurer exactement l’exaspération : nous sommes à deux doigts de l’émeute, et ils perpétuent leurs délires.

Ce n’est pas l’UMP qu’ils descendent (avec la politique libérale qu’ils mènent, qui a encore besoin de l’UMP ?), c’est le fascisme qu’ils alimentent. Parce qu’ils fonctionnent déjà comme des fascistes.

Jünger, modernisme et barbarie

6
ernst junger travailleur

ernst junger travailleur

Jünger est né à son destin d’homme et d’écrivain au milieu du carnage monstrueux et inédit du premier conflit mondial, où il s’est illustré par un comportement d’une intrépidité et d’un héroïsme exceptionnels. Cette guerre, comme l’a brillamment démontré l’historien italien Emilio Gentile dans L’Apocalypse de la modernité, a représenté la première grande crise interne de la modernité européenne qui allait devenir globale. Ainsi, l’extraordinaire épopée des progrès scientifiques et  techniques du XIXe siècle allait-elle aboutir à une apocalypse sauvage. Comment donc penser la  modernité après cette épreuve où elle avait révélé son envers démoniaque ? Voilà une question qui a souvent été éludée, mais à laquelle le héros militaire Ernst Jünger, qui n’avait jamais esquivé le danger sur le front, ne se déroba pas non plus en tant qu’écrivain.[access capability= »lire_inedits »]

Il faut bien reconnaître que les Français se sont essentiellement montrés manichéens sur la question du Progrès, toujours pensé dans des termes de guerre civile. L’atrocité de 1914-1918 sera vue chez nous, par les réactionnaires, comme une résultante du progrès technique ; par les progressistes, comme une résurgence de l’archaïsme guerrier. Outre-Rhin, en revanche, où l’unité nationale comme la modernisation se sont constituées en opposition à la suprématie culturelle française, le problème n’a pas été posé dans les mêmes termes. Chez Jünger, notamment, la guerre est admise comme une permanence de l’humanité qu’il serait absurde de vouloir esquiver. Et la forme qu’elle revêt, à l’instar du progrès technique, doit être admise, selon une morale nietzschéenne de l’amor fati : acceptation du destin qui réfute toute nostalgie. On trouve dans cette attitude, déjà, la vision « stéréoscopique » que cultivera l’écrivain : analyse froide du réel et recours au mythe éternel, évaluation clinique doublée d’une perception poétique. La modernité non pas comme une ligne droite mais comme le moment d’un cycle relié à un centre immuable. C’est cette vision que développera Spengler dans Le Déclin de l’Occident, totalement divergente de la  dimension eschatologique ou catastrophique que les Français ont en général conférée à cette notion.   Dans cette perspective, la modernité et la guerre se confondent dans un défi à relever. C’est pourquoi ne se manifestent, dans les premiers livres de Jünger, ni la haine de l’ennemi consubstantielle à la propagande patriotarde, ni la déploration pacifiste d’un Barbusse, ni la nostalgie lancinante de l’ancienne confrontation chevaleresque.

L’esprit de la chevalerie, Jünger le retrouve et l’exalte dans les premiers pilotes de chasse, et même s’il décrit sans fard l’horreur de la guerre de matériel, il lui paraît possible – et il le prouve – de transformer l’épreuve en ascèse, de vivre la guerre comme une « expérience intérieure » pour reprendre le titre d’un de ses livres les plus fascinants sur la question. En somme, la guerre, même moderne, permet le dépassement de soi, une vision qui tranche radicalement avec le leitmotiv du soldat comme simple chair à canon. Jünger l’élargira ensuite à sa vision de la société en général et à tout le processus de la modernité. Dans les années 1930, il lui paraît encore possible de dompter la Technique.

Ses analyses visionnaires sur la question, développées notamment dans Le Travailleur, auront une influence décisive sur les réflexions d’Heidegger. Mais ce volontarisme optimiste va achopper sur les événements qui bouleversent son pays avec l’arrivée des nazis au pouvoir. Dans une certaine mesure, Hitler et ses sbires appliquent une partie du « programme » de Jünger : référence aux chevaliers teutoniques et ultramodernité, performances scientifiques, industrielles, militaires, mobilisation totale, appel au relèvement et au dépassement sacrificiel de tout un peuple dans l’affirmation d’une redoutable volonté de puissance, synthèse de mythes et de technique : svastika plus blitzkrieg.

Aussi est-il assez compréhensible qu’on ait pu reprocher à Jünger, après 1945, d’avoir nourri l’atmosphère idéologique qui a favorisé l’accession d’Hitler au pouvoir, et cela en dépit de son opposition sans ambiguïté au régime et ses liens avec les conjurés lors de l’attentat raté contre Hitler. Jünger, au contraire, estime que le nazisme est responsable de la barbarisation progressive de l’homme par la modernité technicienne. Son optimisme est alors brisé : on ne domptera pas le monstre et c’est le centre éternel de l’homme qui est atteint par cette modernité. Il s’agira pour lui, dès lors, de résister à cette dévastation générale, résistance intérieure car il demeure sans illusion sur le fait de pouvoir renverser le processus à l’œuvre, processus dont le nazisme est l’avatar le plus dément. Cette position peut nous paraître dangereusement relativiste, mais elle s’entend dans la mesure où le nazisme fut bien davantage un futurisme bardé de breloques archaïques qu’une réaction.

Par conséquent, Jünger ne jouera pas une modernité contre une autre, comme il n’appellera jamais à la réaction politique, mais il s’attellera à définir un rapport à la modernité technicienne qui nous préserve de la déshumanisation, poursuivant après la chute du Troisième Reich la voie de l’émigration intérieure qu’il avait adoptée sous celui-ci. Renforcer l’intériorité manquante pour affronter le monde moderne sans s’y dissoudre : telle sera sa ligne de conduite.

Ses préoccupations radicalement écologiques, à la fin de sa longue existence, s’inscriront dans la même cohérence : éviter la destruction de la nature et de l’âme humaine par la modernité technicienne. À ultime défi, ultime héroïsme.[/access]

*Photo : ROTHERMEL/SIPA. 00260222_000001.

Simone Weil, prophète pour notre temps

13
simone weil enracinement
Simone Weil

simone weil enracinement

Alain, qui fût son maître, l’appelait la « martienne », ses camarades de Normale « la vierge rouge », la philosophe Marie-Madeleine Davy la qualifie de « prophète ». Quant à Simone de Beauvoir, elle dit d’elle dans ses Mémoires « J’enviais un cœur capable de battre à travers l’univers entier ». Syndicaliste, chrétienne, mystique, pour tous ses contemporains, Simone Weil demeure un être à part, « archangélique » et mystérieux, sorte de cerveau monté directement sur cœur, d’une capacité intellectuelle hors du commun, dénuée de tout cynisme et vouée sans conditions à un seule cause : la vérité.

L’Enracinement, son œuvre la plus achevée, essai politique d’une lucidité vertigineuse, est republié chez Gallimard, dans le cadre d’une parution des œuvres complètes entamée en 1988. Terminé en 1943, quelques semaines avant sa mort, on le considère comme son « testament spirituel ». C’est aussi un des écrits politiques les plus saisissants du XXème siècle, dimension que s’attache à mettre en valeur l’édition admirablement annotée par Patrice Rolland et Robert Chenavier.

Dans cet essai écrit dans une langue lumineuse, illustré par un art de la métaphore limpide, Simone Weil met le doigt dans la plaie de notre époque : le déracinement, cause principale selon elle, de la débâcle de 40. Mais, n’en déplaise aux néo-barrésiens adeptes de théories remplacistes, ici les racines ne sont pas celles de l’arbre de Monsieur Taine, où se mélangent la terre et le sang, mais plutôt des racines spirituelles et culturelles. Et le déracinement est moins dû à des logiques de métissage qu’à la technicisation progressive du monde et la bureaucratisation jacobine du « monstre froid » étatique.

L’histoire pour Simone Weil, loin d’être linéaire, est plutôt un océan de mensonges écrits par les vainqueurs où surnagent de temps à autres des « ilots de vérités », trésors égarés de l’âme humaine qu’il s’agit de retrouver.

Guérie du patriotisme par le Traité de Versailles (« les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu’il peut subir »), Simone Weil y sera ramené par le danger et se rangera de tout son cœur du coté du « pouvoir spirituel » de la France libre.

Dès lors, pas question de jeter le bébé du patriotisme avec l’eau sale du pétainisme. La défaite nous oblige à « changer notre manière d’aimer la patrie ». Il ne s’agira plus d’un amour nationaliste, maurrassien, pour une France éternelle fondée sur une fausse grandeur, mais d’un « sentiment de tendresse pour une chose belle, fragile et périssable ». Il faut aimer la France, non pas avec le goût nostalgique des splendeurs révolues, mais avec la tendre sollicitude qu’on a pour ce qui est en danger.

La patrie, loin d’être un absolu fantasmé, est une chose temporelle et terrestre, un moyen parmi d’autres (le syndicat, la corporation, la région) qui permet d’atteindre ce  « besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine » qu’est l’enracinement.

Chez cette penseuse systémique, la critique politique ne fait qu’un avec la critique sociale. Ainsi, si l’enracinement passe par l’attachement à la patrie, c’est le travail qui sera le lieu fondamental de notre participation au monde.  Dans sa critique d’un cycle travailler-manger, propre aux temps modernes où l’accroissement est la seule finalité reconnue par le libéralisme, Simone Weil veut redonner toute sa valeur au travail et pense que la grande vocation de notre époque, et son unique rédemption, doit être « la constitution d’une civilisation fondée sur la spiritualité du travail ».

Chrétienne refusant l’Eglise, syndicaliste opposée à la révolution, antimoderne sans être réactionnaire, Simone Weil est une véritable funambule de la pensée, qui nous déroute et nous émerveille à chaque ligne. Une pensée intransigeante et fulgurante qui doit transpercer notre modernité comme un glaive plongé dans un cadavre vérifie s’il est bien mort, pour préparer sa résurrection. Camus lui-même écrivait: « Il paraît impossible d’imaginer pour l’Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies ».

Comme le décrit subtilement Robert Chenavier dans l’avant-propos qu’il consacre à l’ouvrage, L’Enracinement est le Timée de notre temps, le « livre du philosophe qui retourne dans la caverne », et vient distribuer le pain de la vérité aux mortels. On connaît le sort qu’il advint au philosophe qui est retourné parler aux hommes dans le mythe de Platon « ceux-ci, incapables d’imaginer ce qui lui est arrivé, le recevront très mal et refuseront de le croire : ne le tueront-ils pas ? ». Simone Weil, elle, mourra- ou se laissera mourir- de cette indifférence des hommes à la vérité. On peut lire dans son dernier cahier ses derniers mots poignants, pleine d’une amère lucidité dont seul sont capables les authentiques génies : « Silence de la petite fille dans Grimm qui sauve les 7 cygnes ses frères. Silence du juste d’Isaïe « Injurié, maltraité, il n’ouvrait pas la bouche ».  Silence du Christ. Une sorte de convention divine, un pacte de Dieu avec lui-même condamne ici bas la vérité au silence ».

Nul n’est prophète en son pays.

Simone Weil, Oeuvres complètes tome V, vol.2, L’Enracinement, Gallimard, décembre 2013.

À lire aussi : Simone Weil, Chantal Delsol (dir.), Cerf, 2009.

Simone Weil

Price: ---

0 used & new available from

*Photo : wikicommons.

On boit, on cause, on rit ensemble

0
fille 14 juillet

fille 14 juillet

Antonin Peretjatko est un drôle de zigoto. Un cinéaste burlesque, loufoque, profond et balnéaire. Un Benny Hill intello, un Pécas poétique, un Godard primesautier, un Rozier cabot, etc… On pourrait continuer comme ça les comparaisons, les jeux de mots bidons, les références cinéphylis, ce serait trahir l’intention et l’originalité de ce garçon qui frôle la quarantaine. Peretjatko a une patte bien à lui, une légèreté douloureuse, un sens inné du gag visuel, du découpage foutraque et du road-movie à reculons. Un type qui ose dire : « Dans la plupart des premiers films français, on a le sentiment que le réalisateur veut montrer qu’il peut bien faire. Moi, je veux montrer que je peux faire mal » a toutes les chances de séduire un public harassé par cette maudite « qualité française » qui se résume à un assemblage d’images sans fond et de marketing télévisuel.

Le cinéma d’aujourd’hui a la fraîcheur d’un plat surgelé et la virtuosité d’un technocrate. Il déborde de bienséance crasse. Peretjatko incarne une nouvelle vague qui vient balayer toutes ces fadaises romantiques…purulentes. Quand il décrit son premier long métrage  La fille du 14 juillet  de « film de départementales », on applaudit, on sent que ça va nous plaire d’instinct. Dans ses courts-métrages précédents (Changement de trottoir, French Kiss, Paris monopole ou Les Secrets de l’invisible), il avait déjà tracé cette voie buissonnière, cette comédie sur le fil, bancale, ça tangue sévère, mais, en bon équilibriste, ce faux dilettante redresse toujours la barre. Ça sent l’improvisation, ça flirte avec les limites du foutage de gueule, et, miracle, l’ensemble est parfaitement maîtrisé. Contrairement au cinéma inodore, les embruns de Peretjatko sont tenaces, ils vous poursuivent longtemps. Rassurez-vous : La fille du 14 juillet  sortie sur les écrans en juin 2013 dans un relatif anonymat et disponible en DVD depuis quelques jours, n’est pas l’histoire d’une Première Dame exfiltrée des Ors de la République vers les léproseries indiennes. La fille du 14 juillet  est une apparition au cœur de l’été, une muse en maillot de bain suivie d’une bande d’irrésistibles clampins. Portrait touchant et criant de vérité du désarroi français. On se marre devant cette mise en scène picaresque et saccadée. Quant au jeu des acteurs, il est désopilant de dinguerie. Mention spéciale à Serge Trinquecoste qui interprète le Docteur Placenta. Les amateurs de franche poilade risquent cependant d’être déçus. Nous ne sommes ni au Camping, ni chez Les Branchés à St Tropez. Peretjatko insuffle une liberté de mouvement et de narration qui détonne vraiment.

Sous des allures potaches, l’intrigue se résumant à « la rentrée est avancée d’un mois », le jeune réalisateur sélectionné dans la Quinzaine à Cannes exécute une comédie politique sans la grosse artillerie idéologique. Il réussit à nous parler de la Crise, des diplômes, du logement, de la petite délinquance, de la Génération intérim sans lourdeur sociologique. Même si l’effet comique de son cinéma ne repose pas sur le dialogue, il lâche tout de même quelques saillies comme ce dragueur de pacotille déclarant un péremptoire et superbe : « Je travaille dans la com ‘ » ou quand l’un de ses personnages dit : « On va se faire virer de l’Europe ». Le fétichiste de bizarreries automobiles que je suis, aura remarqué la présence de modèles sortis de nulle part : Celica Cabriolet, Opel GT, DeLorean, Coupé BMW Série 6, Merco blanche, etc. En dehors de ce garage improbable, le cinéma de Peretjatko raconte une identité française joyeusement fracassée et une course-poursuite amoureusement décalée. Il filme comme personne les auto-tamponneuses, les filles en short court, la plage déserte, le chassé-croisé entre juilletistes et aoûtiens, le défilé et les fanfares !

 

 

Sotchi : La sottise des russophobes

118
poutine sotchi russie

poutine sotchi russie

Au moment où s’ouvrent les Jeux Olympiques de Sotchi, une revue de presse des articles publiés ces quinze derniers jours permettrait à chacun de constater le déluge de commentaires négatifs sur la Russie. Une tournée des dîners en ville ou des conversations de couloir dans les grandes entreprises achèvera de vous en convaincre : les bourgeois parisiens et le microcosme politico-médiatique sont clairement russophobes.

La Russie de Poutine est accablée de tous les maux :

– Poutine construit en cinq ans une station de sports d’hiver et un site touristique à partir de rien, c’est un scandale, alors qu’en quarante ans, nous en avons nous-mêmes construit plus d’une centaine.
– Poutine dépense 37 milliards d’euros pour ses jeux, c’est une honte. Les Chinois en ont dépensé 38.

– La construction de Sotchi a donné lieu à des prévarications : et c’est pour la presse un vice  typiquement russe ! Dans le même temps, la Commission européenne a révélé que la corruption représentait plus 120 milliards d’euros dans les pays de l’UE

Arrêtons là cette liste. À l’évidence, la démocratie à la russe ne correspond pas à tous nos critères de bienséance. Pour autant, la Russie n’est pas une dictature. Poutine est bien élu et soutenu par plus de 70% des Russes. Certes, il y a quelques prisonniers politiques en Russie, il y en aussi à Guantanamo. Ne confondons pas la Russie de Poutine et celle de Brejnev. Certes, les Russes sont durs avec les Tchétchènes, mais ne l’avons-nous pas été avec les Algériens, les Américains avec les Vietnamiens ou les Irakiens ? Certes, le taux d’incarcération russe est 5 fois supérieur à celui de la France. Mais il est 7 fois supérieur aux Etats-Unis. Faisons-nous pour autant  de l’Amérique la cible de toutes nos attaques ? Certes, la Russie de Poutine n’aime pas les homosexuels, mais la droite républicaine américaine les apprécie-t-elle davantage ? (Rappelons que la sodomie est un crime dans plusieurs Etats américains.)

La cause de la russophobie ambiante ne tient donc pas tant pas aux différences objectives que nous pouvons constater entre le mode de vie russe et le nôtre. Il faut la chercher ailleurs, dans des divergences subjectives. Pour mieux la comprendre, il faut la mettre en perspective avec la chinolâtrie qui agite encore le même microcosme.

Souvenons-nous de Jean-Pierre Raffarin se rendant à Pékin pour signer en 2007 un accord de coopération entre l’UMP et le parti communiste chinois. Imagine-t-on le parti giscardien dont Raffarin est issu, partir à Moscou signer un accord avec le parti communiste de Brejnev ?  Cela met en exergue un fait incontournable : la droite française et la plupart de médias préfèrent cent fois plus un communiste chinois à un capitaliste russe. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder le cursus de toutes les écoles de commerce qui envoient systématiquement leurs étudiants en stage en Chine. Le pèlerinage à Shanghaï a autant de valeur pour les apprentis businessmen que le pèlerinage à La Mecque pour les musulmans.

Alors pourquoi les turbos-bourgeois sont-ils russophobes et chinolâtres ? Il faut chercher l’explication dans la soumission à la puissance qui crée tant de frustrations. Pendant la guerre froide, la Russie communiste a terrorisé les bourgeois qui craignaient à tout instant de voir leurs usines envahies par les bolchéviks ou des fusées SS-20 tomber sur leurs villas. La menace était réelle. Tellement réelle que l’URSS inspirait le respect à tous. Une fois le Mur de Berlin tombé, la Russie a perdu tous les attributs de sa puissance. Il est devenu naturel à tout le monde de s’essuyer les pieds sur le paillasson de Poutine.

À l’inverse, la Chine d’aujourd’hui, qui a des geôles dix fois plus remplies que la Russie, qui fusille les opposants à tour de bras (environ 5000 exécutions en 2009), qui réprime dans le sang plusieurs milliers d’émeutes sociales par an (selon les données du département d’Etat américain), mais qui encense le capitalisme financier le plus débridé et qui fabrique nos iPhones, recueille toute la bienveillance de notre intelligentsia. Pas parce qu’elle serait en quelque sorte le laboratoire à grande échelle de la soumission des individus au pouvoir de l’argent, mais parce que son émergence remet en cause nos modes de vie : chaque fois qu’une méga-usine ouvre en Chine, il s’en ferme dix en France. Chaque fois qu’un Parisien souscrit un abonnement Velib, 10 Chinois achètent une voiture. Chaque fois que la Banque Fédérale américaine émet un bon du Trésor, il est acheté par le gouvernement chinois. Nous sommes donc sortis de la peur du Russe pour nous soumettre à la fascination du Chinois.

Malgré les vicissitudes de l’Histoire, la Russie s’est trouvée aux côtés de la France durant les deux guerres mondiales. N’oublions pas que 26 millions de Russes sont morts pour que nous puissions nous libérer – avec l’aide des Américains –  de la barbarie nazie. Tout l’intérêt de la France est de renouer des liens d’amitié forts avec la Russie. Admettons que le respect d’un Etat et d’un peuple n’implique pas l’adhésion ou l’identification au modèle qu’il incarne. Que le destin de l’Europe est d’être unie de l’Atlantique à l’Oural. Que l’immensité russe alliée au génie européen pourrait produire des choses immenses, dans le domaine agricole, industriel et même culturel. Il faut se souvenir de tout cela au moment où s’ouvrent les jeux de Sotchi. Pour éviter de verser dans une russophobie aussi sotte que stérile.

*Photo : Mark Humphrey/AP/SIPA. AP21520732_000003.

Jünger, cent deux ans de solitude

19
ernst junger

ernst junger

La première fois que je croisai Ernst Jünger (1895-1998), ce fut au détour d’une page jaunie du Questionnaire, l’ouvrage majeur d’Ernst von Salomon. L’auteur y décrivait un officier espiègle, qui pavoisait aux réceptions de l’ambassade soviétique à Berlin en traitant les dignitaires nazis de « vrais visages de sous-hommes ». Piqué par la curiosité, j’achetai et dévorai une bonne vingtaine de ses romans, journaux et chroniques, sans me douter qu’il ferait bientôt son retour sous les feux de l’actualité.

Aujourd’hui, paraissent en effet coup sur coup une biographie monumentale signée Julien Hervier, les Carnets de guerre inédits de 1914-1918 ainsi que ses Journaux de la période 1939-1948. Quinze ans après sa mort, Jünger gagnerait-il enfin ses galons d’écrivain fréquentable malgré la réputation sulfureuse d’Orages d’acier ?[access capability= »lire_inedits »] Comme tous les nationalistes allemands de l’entre-deux-guerres, il fut frappé d’opprobre en 1945, l’image du soldat de la Wehrmacht ayant occulté son hostilité au nazisme, aux yeux de ses détracteurs qui n’avaient sans doute pas pris la peine de lire Sur les falaises de marbre (1939), le grandiose conte philosophique que lui inspira son aversion pour l’hitlérisme.  Disons-le tout net : Orages d’acier, son œuvre la plus célèbre, écrite à 19 ans au cœur des tranchées, n’exprime pas toute l’acuité du regard jungérien sur la guerre. La litanie des descriptions et l’incessant martèlement du feu de l’ennemi en font une longue ronde de nuit un tantinet poussive.

Pourtant, la haine n’a pas droit de cité chez Jünger. Il arrive même à l’engagé volontaire de fraterniser avec l’ennemi devant ce spectacle morbide où l’héroïsme le dispute à la barbarie.  Vingt ans plus tard, le vétéran de 1914-1918 repart combattre pour un drapeau qui n’est plus le sien, poursuivi par le « sentiment que le monde est fait à l’image infâme des équarrissoirs » nazis. Méditant cette sentence de Léon Bloy, le Jünger de 1939-1945 fait le deuil des valeurs chevaleresques, s’indignant avec la même vigueur des bombardements alliés que des exactions allemandes, notamment contre les juifs. Il aura fallu une guerre d’extermination pour que le combattant cède la place au moraliste. À Paris, sous l’Occupation, il relit la Bible et oppose son stoïcisme d’aristocrate à la race des bourreaux : « Plus sacrée encore que la vie de l’homme doit être sa dignité. Le siècle de l’humanité est celui où les hommes sont devenus rares », note-t-il dans son Journal.

À la Libération, Jünger se retire du monde. La boutique obscure de ses pensées, ses longues heures de lecture, ses chasses aux insectes dans des contrées lointaines s’ancrent dans la « plus profonde des réalités, celle du rêve » voisin des Mille et une nuits. Tout le monde a « son » Jünger. De l’ultranationaliste des années 1920 au militant de l’Europe pacifiée aspirant à la spiritualité, la galerie de portraits est large. « Les œuvres […] mettent un bon moment à se dépouiller du temporel. Elles ont aussi leur purgatoire. Puis elles transcendent la critique », écrivait-il dans son Journal. Transcendante et universelle, son œuvre prodigue aux mécontemporains un salutaire antidote au nihilisme. Il s’en sera fallu de peu que Jünger traverse trois siècles ; mais de l’arrière-monde où il nous observe, ce chevalier défunt nous frappe encore de son épée étincelante.[/access]

*Photo : wikicommons.

Jeanne Bordeau inventorie les mots de l’année

1
jeanne bordeau art

jeanne bordeau art

La société du XXIème siècle va-t-elle susciter un «grand récit » capable de donner du sens à la réalité ? On imagine mal comment quiconque pourrait écrire l’équivalent de L’Iliade ou L’Odyssée aujourd’hui, mais la linguiste Jeanne Bordeau pense que ce grand récit existe déjà. Selon elle, il s’agit des flux de mots brassés continuellement par les médias et les milieux économiques, qui contribuent à donner une forme et un sens au monde actuel. Pour faire ressortir les mots les plus employés dans les médias chaque année, Jeanne Bordeau crée de grands collages à partir des journaux papier : autour de quelques thèmes emblématiques (énergies renouvelables, crise financière, affaires sociales, femmes…) elle « brode » avec un cutter et de la colle les termes qui ont marqué durablement les esprits. Car ces mots répétés à longueur de journée s’incrustent chez les auditeurs et spectateurs : on pourrait dire que certains mots définissent à eux seuls l’actualité d’une année donnée. Le « Manifeste des 343 salauds » par exemple reste emblématique de la fin de l’année 2013, et il figure d’ailleurs en bonne place dans le tableau 2013 de la série « Femmes »…

Jeanne Bordeau sourit volontiers quand certains commentateurs semblent découvrir l’importance de l’écrit à l’heure d’Internet, alors que les nouvelles technologies ont dès le départ basé leur fonctionnement sur le langage écrit. Elle travaille d’ailleurs depuis plus de vingt ans sur le langage des entreprises au sein de l’Institut de la Qualité de l’Expression qu’elle dirige. De grandes entreprises publiques et privées font régulièrement appel à ses services pour créer un langage cohérent avec leur histoire et leur identité, loin du formatage des cabinets de conseil en communication. Faire émerger un discours « corporate » diversifié et qui ne soit pas uniquement auto-référent, ne serait-ce pas l’embryon du grand récit de l’économie libérale ?

Les tableaux que Jeanne Bordeau présente chaque année en janvier se situent donc dans la continuité de son travail de linguiste. Des courbes, des rubans de mots ou des formes géométriques plus rigides s’étalent sur un fond en général très coloré, sauf quand il s’agit de la crise financière et sociale : là c’est le gris qui domine… A voir ces grands formats on songe que cette œuvre en devenir s’épanouirait pleinement sur des murs ou des façades, pour marquer encore plus l’emprise de ces mots sur la société. Loin du street art et de l’univers des graffitis, l’artiste décrit plutôt ses tableaux comme une grande fresque, « à la manière de la tapisserie de Bayeux » : on renoue ici avec l’idée d’un récit exposé comme témoin de son temps. Par certains aspects, la démarche de Jeanne Bordeau entretient une parenté avec le courant de pensée anglo-saxon illustré par des écrivains comme William Gibson ou Don DeLillo, pour qui le langage engendré par les évolutions technologiques et le monde de la finance façonne le monde. Les mots comme flux de mémoire et structure du monde, voilà qui confère aux médias une immense responsabilité que les journalistes devraient assumer pleinement…

Dans les mois qui viennent, Jeanne Bordeau va extraire les mots de 2014 du flux continu des médias, flux qu’elle visualise sous forme de nuages ou de pluies colorés : parmi les mots qui émergeront on peut déjà parier sur « «détresse », « Genève 2 »et « théorie du genre »…

Scarlett Johansson, langues régionales, le roi de Pakumotu…

25
paris langues regionales

paris langues regionales

Paris, un lieu commun

Depuis la publication, le 3 janvier, dans Newsweek, d’un article sur « La chute de la France », le french-bashing bat son plein. En effet, si, chez nous, ce réquisitoire lourdaud truffé de contrevérités a déclenché beaucoup de sarcasmes, d’ailleurs justifiés, partout ailleurs, il a fait des petits.

L’une des dernières francophobes déclarées est Scarlett Johansson. Invitée au « Late Show » de David Letterman, l’actrice, qui vit sur la rive gauche (de la Seine, of course, quel autre fleuve a une rive gauche ?) depuis quelques mois, s’est plainte avec virulence de la grossièreté et de l’agressivité des Parisiens.

On peut hausser les épaules devant tant de lieux communs (qui a jamais rencontré un Parisien agressif ou grossier ?). Ce serait une grave erreur. Les stéréotypes, les préjugés, les clichés qui jaillissent, d’un bout à l’autre de la planète, quand le mot « France » est prononcé, contribuent à la richesse nationale. Ce sont des points de PIB.[access capability= »lire_inedits »] Encore faut-il qu’ils soient flatteurs – donc mensongers, le réel ne se vend pas très bien ces temps-ci. Si des centaines de millions d’êtres humains croient que Paris est romantique, qu’une fête sans champagne n’est pas une fête et que la France est la terre des droits de l’homme, on le doit à l’invisible propagande assurée par l’industrie du divertissement et des médias qui ont pris le relais des arts et de la littérature. Certes, Voltaire se promenant dans toutes les cours d’Europe, ça avait une autre allure, mais, qu’on me pardonne d’être aussi prosaïque, Amélie Poulain et Chanel, ça se vend encore pas mal. D’innombrables romans, pièces, films ont construit une France imaginaire et un Paris en carton-pâte. Le mythe est peut-être de plus en plus kitsch, mais il crée des emplois.

Or, aujourd’hui, ces images d’Épinal, représentations mentales qui embellissent le réel aux yeux des étrangers s’effacent. Combien de temps le charme de Midnight in

Paris résistera-t-il aux déclarations fracassantes de Scarlett Johansson, aux imprécations de Maurice Taylor, le PDG américain qui s’en prend régulièrement aux syndicats français ou aux saillies du maire de Londres qui ne rate jamais une occasion de moquer la France ? En Europe et en Amérique, l’image de la France a de beaux restes : on n’efface pas des siècles d’art et de littérature en un tournemain. Mais les représentations de notre pays que se font les Chinois et les Indiens – soit presque un tiers des habitants de la planète – doivent bien moins à Molière et Truffaut qu’aux accès de fièvre numérique causés par les aventures de DSK, les amours de nos gouvernants… ou les pickpockets du Louvre. Soudainement patriotes pour dénoncer l’arrogance des french-bashers britanniques ou américains, les journalistes français devraient se demander si les clichés, parfois, ne recèlent pas un peu de vérité. À moins, bien sûr, que les récits de touristes chinois qui se font dépouiller dans les musées ou le métro parisiens relèvent de la pure calomnie.

Ces attardés n’ont jamais dû entendre parler du « sentiment d’insécurité ». L’ennui, c’est que ce fantasme finira par nous coûter cher.

 Gil Mihaely

 

Pas ça, patois !

Notre Premier ministre vient de rappeler son souhait de voir la France ratifier la Charte européenne des langues régionales. Si la chose se faisait, on doterait les communautés linguistiques de droits spécifiques, tandis que les langues vernaculaires de notre pays deviendraient des langues de justice et d’administration locales.

Seulement, pour l’instant, la Constitution ne connaît que le peuple français. Et la seule langue commune à tous les Français est naturellement la seule langue officielle de la République, de son administration et de ses services publics. La justice en France n’est rendue qu’au nom du peuple français,  donc dans sa langue. Les choses sont bien faites…

Mais non, il nous faut la Charte. Halte à l’oppression jacobine ! L’itinérance en France ressemblera, demain, à un voyage initiatique où le dépaysement sera linguistique, du guichet de la gare à la salle du tribunal. On s’amusera bien quand chacun pourra exiger que le fisc lui réclame son dû dans le dialecte de son choix ou crier à l’injustice si un policier lui réclame ses papiers en français. D’aucuns s’interrogeront sur les difficultés de communication qui ne manqueront pas de naître entre les sociétés locales ressuscitées. Esprits chagrins ! Il suffira d’être polyglotte, ou de recourir à un nouveau service public de traduction, qui se chargera de traduire l’occitan en alsacien, le picard en créole, ou le breton en corse. Le même traitement pourra être étendu aux divers idiomes parlés couramment au-delà du périphérique et aussi au franglish qui a cours dans certains cercles de la capitale.

Certes, il est bon de préserver le patrimoine linguistique de nos régions, par l’enseignement notamment – et d’ailleurs on le fait –, mais il n’est pas moins indispensable de défendre l’unité de la République, en évitant de réactiver les « ferments de dispersion que son peuple porte en lui-même », comme disait le Général.

Il est piquant de constater que la diversité linguistique de notre pays préoccupe tant le Conseil de l’Europe quand l’Union européenne, de son côté, marche à grands pas vers l’unilinguisme anglophone. Décidément, quelque chose ne tourne pas rond sur ce continent.

Reste à comprendre pourquoi Jean-Marc Ayrault a cru bon d’ouvrir ce dossier miné, nul n’ignorant que cette réforme absurde n’aura pas lieu. On voit mal François Hollande lancer une révision constitutionnelle qui aurait toutes les chances d’échouer. Après tout, si nos gouvernants disent des bêtises plutôt que d’en faire, on ne va pas se plaindre.

Alexis Jouhannet

  

Autofiction à Las Vegas

Chaque mois de janvier, le Consumer Electronic Show de Las Vegas, le plus grand salon d’électronique grand public du monde, présente des nouveautés toujours plus « révolutionnaires ». Sauf qu’en marketing, la prise de la Bastille ou la chute du Mur ne surviennent pas tous les quatre matins, quoi qu’en disent les bataillons de technico- commerciaux mobilisés pour expliquer que notre vie va changer grâce aux cyber-brosses à dents connectées aux toilettes intelligentes.

Si le CES a fait découvrir le magnétoscope en 1970 et le CD quatre ans plus tard, qui se souvient des fabuleuses disquettes Zip, de l’ordinateur de poche Apple Newton et autres babioles high-tech qui devaient toutes bouleverser notre vie quotidienne – pour le meilleur bien sûr. On est donc bien obligé de se poser la question à 1000 bitcoins : quel sera le destin du produit vedette de cette édition 2014, et d’ailleurs des cinq ou six précédentes, à savoir la voiture sans chauffeur ? En route pour la gloire ou pour la casse ?

Les technoptimistes y voient, bien sûr, le signe annonciateur d’une nouvelle ère. Finis les millions de milliards d’heures de travail, voire de plaisir perdues sur la route.

Libérés du stupide esclavage du volant et de la pédale de frein, le ci-devant conducteur pourra surfer, twitter, s’ennuyer ou se livrer à d’autres activités que la morale réprouve en toute sécurité et pas seulement dans les bouchons ; d’ailleurs, grâce aux voitures connectées, il n’y aura même plus de bouchons. What A Wonderful World, comme l’ont chanté Louis Armstrong puis les Ramones. Les technosceptiques remarqueront, pour leur part,

que cela fait des décennies que les inventeurs fous nous promettent la voiture sans chauffeur pour l’an prochain.

Que l’annonce soit cette fois-ci faite par Toyota – premier constructeur mondial – et pas par un quelconque savant Cosinus ne change rien à l’affaire : tout ça n’est que de la promo pour gogos, ces autos du futur n’ont pas vocation à nous véhiculer, mais à nous rouler.

Le pessimiste pur et dur, lui, croira mordicus à l’avenir de cette nouveauté. Pour mieux pointer les dégâts qu’elle causera. En Europe, aux États-Unis, dans le tiers-monde, conduire des autos, des camions ou des bus donne du travail à des dizaines de millions de bonshommes. Est-il si urgent que ça de les envoyer rejoindre la grande armée des sans-emploi ? De plus, une fois privés de revenus, où trouveront-ils l’argent pour s’offrir la dernière nouveauté de Toyota ?

Bref, plus il y aura de voitures sans chauffeur, plus il y aura de chômeurs sans voiture.

Marc Cohen

 

Le sexe rend plus intelligent

Oubliez la méditation, les études laborieuses, la maîtrise de l’informatique ou l’apprentissage d’un instrument de musique : parce qu’il favorise la croissance des cellules du cerveau, l’acte sexuel rendrait plus intelligent ! Enfin une bonne nouvelle !

Des chercheurs de l’université du Maryland ont montré que des rats d’âge moyen augmentent leur fabrication de neurones dans l’hippocampe, zone du cerveau dédiée à la mémorisation, si leurs rapports sexuels sont plus fréquents. Malheureusement, l’effet s’arrête si l’activité sexuelle est stoppée, d’où l’intérêt des cours du soir, de la formation continue et autres séances de rattrapage.

Il en est de même pour les personnes âgées : une étude récente montre que celles qui souffrent de déclin cognitif léger, porte d’entrée potentielle dans la maladie d’Alzheimer, ont deux fois moins de rapports sexuels que les autres (32,5% contre 62,5 %).

Le mythe selon lequel la testostérone rendrait les hommes stupides s’effondre donc.

On a certes montré que le taux de cette hormone mâle est inférieur à la moyenne dans la salive des adolescents les plus doués, et qu’ils perdent en général leur virginité plus tardivement, mais il en est de même pour les plus stupides et le lien est surtout établi avec la réussite scolaire et non avec le quotient intellectuel.

En revanche, l’addiction à la pornographie serait nocive pour le cerveau, selon des scientifiques du Texas – État réputé le plus gros consommateur –, immédiatement contredits par une équipe de Los Angeles qui a, elle aussi, planché sur le « X », dont Hollywood est le principal fournisseur. Des chercheurs allemands de l’université de Duisburg-Essen montrent néanmoins la moins bonne mémoire de travail lorsqu’il s’agit de se souvenir d’images pornographiques. Les liens entre émotion et mémoire en matière de désir amoureux avaient déjà été constatés par Dante dans La Divine Comédie. « Car en s’approchant de son désir notre intellect va si profond que la mémoire ne peut l’y suivre », ou dans une traduction moins littérale : « J’ai perdu la tête, depuis que j’ai vu Suzette. » Le poète perd la tête lorsqu’il aperçoit enfin sa Béatrice dans la lumière du Paradis.

Mais il est vrai qu’ils n’avaient pas encore consommé ! Seul l’acte sexuel véritable peut donc être pris en compte !

Bill Clinton, déjà bien renseigné, avait-il pressenti ces futures données de la science lorsqu’il tenta avec héroïsme d’améliorer ses performances intellectuelles avec une accorte stagiaire de la Maison Blanche, Monica L. , avant un entretien avec Yasser Arafat ?

Notre Président a-t-il voulu, lui aussi, porter son cerveau à incandescence, le rendre turgescent en redoublant d’activité pour sauver avec abnégation la Patrie de la crise ? Les effets semblent déjà perceptibles et les commentateurs de sa dernière conférence de presse ont unanimement constaté une évolution de sa pensée. Certains le disent plus à droite, ce qui sera diversement apprécié sur le plan qualitatif selon les sensibilités. Dans un film de Woody Allen, un farouche républicain guérit d’un caillot de sang qui lui obstruait le cerveau et devient… démocrate. Le titre ? Tout le monde dit I love you.

Ainsi va la science !

Pierre Lemarquis

 

Le roi de Pakumotu

On parle souvent d’« État dans l’État », mais on ne le voit jamais. Pourtant, en cherchant bien – et en voyageant loin –, on en trouve, y compris chez nous. La Polynésie est une collectivité d’outre-mer, de qualité française, où les peintres de Pont-Aven et les poètes belges viennent trouver la paix. Papeete, Tuamotu, Marquises… La végétation luxuriante, la beauté des femmes, le soleil qui a été forgé par les Polynésiens à leur propre usage…

Dans ce joyau pacifique, un homme de tempérament s’est récemment autoproclamé « roi de la République de Pakumotu ». Son altesse sérénissime Athanase Teiri, 59 ans, retraité de l’Éducation nationale, a également émis une monnaie à son image – le « patu » –, à destination des sujets résidant dans son royaume. Dans l’indifférence totale des médias métropolitains, s’est ainsi rejouée l’histoire d’Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad ou, si vous préférez, d’Apocalypse Now, mais sans éléphants ni GI : on est en Polynésie, rappelons-le.

N’empêche, l’ordre établi veille : le tribunal correctionnel de Papeete vient de condamner le roi pour « mise en circulation de fausse monnaie ». Le souverain – cultivant un royal mépris – n’est pas venu à l’audience. Il était représenté par quelques-uns de ses ministres et par son porte-parole, qui a estimé « caduc » ce jugement, en soulignant que sur les terres d’Athanase Teiri, la France n’avait plus autorité.

La chaîne de télévision Polynésie Première nous apprend que les « Pakumotu » sèment le trouble depuis des mois, occupent illégalement des terrains publics et diffusent, en plus de leur monnaie, toutes sortes de pièces administratives, y compris des permis de conduire. Mieux encore, le souverain a émis à l’encontre de certains de ces personnages officiels des « mandats d’arrêt »… Jusqu’où tout cela ira-t-il trop loin, comme dirait le poète ? Le ministre de la Défense du royaume de Pakumotu a prévenu sans rire qu’une armée était en train de se constituer…

Dieu seul sait où le roi conduira ses ouailles… Mais, sous le soleil polynésien, ce sera forcément au paradis.

François-Xavier Ajavon

[/access]