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Zemmour, Denisot et le suicide de la France chez Ruquier

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J’ai cru comprendre en regardant distraitement « On n’est pas couché » que Laurent Ruquier ne serait en aucune façon gêné s’il y avait trente pour cent de la population française de confession musulmane.

J’ai cru comprendre qu’Eric Zemmour – juif d’origine algérienne, comme le soulignait lourdement Léa Salamé – tenait des propos inacceptables sur les femmes, les Arabes et les gays. Et qu’il prédisait des ruines, des larmes et du sang  pour son pays.

J’ai cru comprendre qu’en critiquant l’historien américain Robert Paxton, il réhabilitait le régime de Vichy. J’ai remarqué que personne ne l’écoutait vraiment et j’ai cru assister en différé au suicide de la France.

J’ai songé qu’il devait être troublant dès lors qu’on a quelques idées à défendre, des idées réactionnaires certes, mais pas nécessairement insensées, d’être aussitôt marqué du sceau de l’Infamie Front national. On applaudit les anecdotes d’une banalité à pleurer de Michel Denisot, mais quand on montre la nudité de l’empereur, chacun détourne le regard. Ou vous accuse de  » jeter de l’huile sur le feu », exercice dans lequel Zemmour excelle.

Quand il décrit les ravages de la  » déconstruction  » je suis loin d’être en accord avec lui, mais il pose de vraies questions. Sans doute au mauvais endroit. Et avec des interlocuteurs dont on ne sait s’il faut plus admirer la mauvaise foi ou l’incompétence. Peu importe d’ailleurs : l’essentiel est qu’ils rassurent les Français sur l’air de « Tout va très bien Madame la Marquise » de Ray Ventura. La chanson date de 1935. Elle est plus d’actualité que jamais.

Et voilà pourquoi votre gauche est muette

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gauche hollande valerie melenchon

« Si tu ne t’occupes pas de la gauche, c’est la droite qui s’occupera de toi. » Frédéric Lordon, économiste officiel des anti-système, ne se donne pas la peine de mentionner l’effroi que doit naturellement inspirer une telle perspective. Dans l’imaginaire du lecteur-type du Monde diplomatique, le mot « droite » doit évoquer soit un banquier cynique, soit un fasciste botté – l’affameur et le tortionnaire. Et à en croire Lordon, il y a péril en la demeure : la droite est partout, surtout à gauche. Qu’on se rassure cependant : « La gauche ne peut pas mourir », proclame-t-il en une du Diplo. La vérité ne meurt jamais. Il serait injuste de réduire Lordon à ces slogans et à l’affligeant manichéisme qui lui interdit de parler à ses adversaires. Reste que cette bonne conscience innée qui rend sourd à toute contradiction est peut-être l’ultime dénominateur commun de l’« être de gauche » : être de gauche, c’est avoir raison.

Pour le reste, on ne sait pas très bien ce signifie un mot dont se réclament Frédéric Lordon et Pierre Moscovici. D’où l’importance d’être le dépositaire de la marque, le garant de l’appellation contrôlée.

Et si la gauche n’était plus que cela, un totem – un signifiant pour lequel on s’empaille, sans voir que le cadavre de son référent est déjà entré en décomposition ? C’est l’une des curiosités du débat politique français : la moitié des responsables politiques (la bonne) passent un temps considérable à montrer patte gauche, à protester qu’ils sont la « vraie gauche », à rappeler leurs états de services de gauche, ou encore à démasquer les imitateurs qui usurpent le mot magique. Si Arnaud Montebourg quitte le gouvernement, c’est parce que celui-ci ne mène pas une politique de gauche, si Aurélie Filipetti le suit, ce n’est nullement à cause de ce que vous avez vu en une de Paris Match, qu’allez-vous penser, c’est parce qu’elle reste de gauche, si les frondeurs contestent Hollande, c’est parce qu’aider les entreprises, c’est aider les patrons, et ça, ça n’est pas de gauche du tout. La preuve, braillent les réseaux sociaux, que le président n’est pas de gauche, c’est qu’il n’aime pas les pauvres – les sans-dents. Deux siècles de révolutions, de luttes sociales, de controverses doctrinales, pour en arriver à expliquer que la gauche aime les pauvres – c’est sans doute la raison pour laquelle les pauvres ne sont pas de gauche (eux non plus n’aiment pas les pauvres). Le plus consternant est que le président se soit senti tenu de démentir.

En l’absence d’un pape reconnu par toutes les chapelles, ou d’un petit livre rouge vénéré par l’ensemble des fidèles, il faut se rendre à l’évidence : la gauche, tout le monde veut en être, mais personne ne sait ce que c’est. Certes, Lordon nous apprend que la gauche, c’est une idée : « Égalité et démocratie vraie, voilà l’idée qu’est la gauche. » On ne voit pas qui, même à droite, s’opposerait à ce bel idéal. La formule est donc soit parfaitement insignifiante, soit un brin effrayante – quelque chose me dit que cette « démocratie vraie » pourrait avoir un air de Comité de salut public. Bref, nous ne sommes guère avancés. Il est vrai que Lordon ne se contente pas de ce viatique : « Être de gauche, dit-il, c’est refuser la souveraineté du capital. » Malgré la méfiance qu’inspirent les solutions proposées pour y arriver, on aurait tort de se contenter d’ironiser sur ce programme qui rejoint les aspirations de millions de citoyens qui sentent que les manettes ont échappé à leurs élus. De plus, Lordon s’en prend à la chimère post-nationale et en appelle à la refondation de gauches nationales, ce qui a au moins le mérite de la cohérence.

De Mélenchon à Hollande, un point fait cependant l’unanimité : la gauche va mal, très mal. Égarée sur le plan doctrinal, politiquement affaiblie, elle voit son hégémonie culturelle menacée – phénomène partiellement masqué par la persistance de puissance médiatique. Et savez-vous pourquoi elle va mal ? Parce qu’elle a perdu le peuple, saperlipopette ! Même Libération consacre sa une à Christophe Guilluy, pourtant coupable de se soucier des « petits blancs ». Et quand Guilluy déplore que l’on ait sacrifié les classes populaires, les journalistes estiment qu’il n’y a là « rien de très nouveau, ni de très polémique ». Que les prolos aient fui la gauche de gouvernement n’étonne plus et semble encore moins inquiéter.

L’ennui, c’est qu’une gauche sans peuple, ce n’est pas très sérieux. Et que les bobos et les immigrés, ça ne fait pas une base électorale. Faute de sociologie, et dépourvue de tout bagage idéologique sérieux, la gauche n’a plus grand-chose d’autre en rayon que ses bons sentiments. La gauche a du cœur. Elle n’a même plus que ça.

Et, pourtant, le monde est plein d’idées de gauche devenues folles. Ou très bêtes. On ne sait plus si la gauche est libérale ou étatiste, européenne ou européiste, républicaine ou multiculti. Résignée – pour son aile gouvernementale – à l’idée qu’il n’y a pas d’autre politique possible que l’Europe sous direction allemande, elle croit se refaire une santé avec ses nouveaux hochets sociétaux ou des amuseries sémantiques. Qu’on se le dise, la gauche est pour le changement, l’égalité et la vertu.

C’est un fait : historiquement, la gauche, c’est le parti du mouvement. Seulement, elle n’a pas vu que le mouvement avait changé de camp en s’acoquinant au capitalisme le plus débridé. Aussi continue-t-elle à psalmodier le mantra du changement. Interrogé par Anne Sinclair sur Europe 1, Matteo Renzi a énoncé l’une de ces tautologies qui plongent la Rue de Solferino dans le ravissement : « La gauche qui ne change pas, ça ne s’appelle pas la gauche, c’est la droite. » Et, a-t-il poursuivi, « si nous ne changeons pas les choses, nous sommes conservateurs ». Imparable.

De même qu’elle n’a pas vu le changement changer, la gauche ne s’est pas aperçue que, l’ordre établi, c’était elle. Ce qui rend particulièrement comique la subversion revendiquée par des amuseurs et pseudo-penseurs bénéfices qui cumulent les bénéfices de la contestation et le confort de la domination. Le quarteron de rebellocrates qui a appelé au boycott de Marcel Gauchet est représentatif de cette gauche pensante fâchée avec le peuple, forcément réac, voire facho.

On ne s’attardera pas sur l’égalité, les innombrables méfaits commis en son nom étant bien connus. Ainsi, on exige que les homosexuels puissent avoir des enfants ensemble, mais on supprime les « bourses au mérite » – coupables d’avantager les bons élèves. Pas une tête ne doit dépasser mais chacun doit voir réalisés tous les désirs de son petit « moi ».

Mais la plus folle de toutes les idées folles de la gauche, c’est la vertu et son corollaire la transparence. Ce n’est pas un hasard si, au mot « morale », sans doute trop marqué par ses origines bourgeoises, Edwy Plenel, autre prophète de la « vraie gauche », préfère le mot « vertu », aux relents robespierristes. En inventant la transparence pour faire plaisir aux journalistes (qui ne vont pas cependant jusqu’à en étendre les exigences à leur corporation) et se sortir du bourbier Cahuzac, François Hollande a envoyé un message clair aux Français : « Vous avez le droit de tout savoir de nous. Nous n’avons rien à cacher. » Pas grand-chose, en effet, à en juger par l’ouvrage de son ex-compagne. Avec Trierweiler, les socialistes ont reçu en pleine figure le boomerang de la transparence. L’indécent déballage auquel nous avons été conviés est bien le revers de la moralisation, nom désormais donné à la délation organisée. On dénonçait hier les fraudeurs, aujourd’hui les mauvais payeurs, demain les menteurs, après-demain les maris trompeurs ? Certes, le président n’a jamais prétendu que la transparence devait être étendue aux affaires intimes, mais il fallait être naïf pour croire que la curiosité citoyenne s’arrêterait à la porte de la chambre à coucher. Après tout, c’est là que les maris violents battent leur femme – ce qui n’a rien à voir avec François Hollande. En attendant, l’ex-compagne du président de la République a un revolver braqué sur sa tempe, donc un peu sur la nôtre (elle a fait savoir qu’elle avait conservé tous ses SMS). Imaginons que ça la démange au moment où les forces françaises sont engagées dans les opérations en Irak, cela égayerait certainement les tueurs de l’EI. Alors, contrairement à la plupart de mes confrères, je ne considère pas qu’un parapluie soit un attribut essentiel de l’homme d’État. Le secret, oui. Dans le fond, l’image de ce président plaintif et exposé aux regards est un raccourci. La gauche est à poil. Dans tous les sens du terme. Et ce n’est pas très beau à voir.

Cet article en accès libre est issu du numéro d’octobre de Causeur. Pour lire tous les autres articles de cette édition, rendez-vous chez votre marchand de journaux ou sur la boutique Causeur.
 

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Pour en finir avec Eddy Rebellegueule

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gauchet louis blois parodie

À la veille des Rendez-vous de l’Histoire (du 9 au 12 octobre, à Blois) il n’est pas inintéressant de revenir sur « La polémique de l’été », comme titrait Le Point du 14 août dernier.

Apparemment saisi d’une bouffée délirante, le jeune écrivain Édouard Louis, né Bellegueule, avait alors cosigné avec un ami philosophe du nom de Lagasnerie, un Appel disant leur « dégoût » de voir ce « réac » de Marcel Gauchet invité à prononcer la conférence inaugurale de ces Journées – surtout ayant pour thème Les rebelles !

L’argumentation valait son pesant de barbe-à-papa : « Accepter la présence d’idéologues réactionnaires comme si de rien n’était (sic) revient à légitimer et neutraliser (re-sic) les opinions les plus violemment conservatrices. » Pas con, hein…

Mais le plus rigolo dans cet « Appel de Sainte-Anne », certains d’entre vous l’ont peut-être manqué ; c’est l’excellente parodie à laquelle il a donné lieu sur internet, sous le titre « La Chute de la Maison Rebelle », et que je vous invite à voir ou à revoir toutes affaires cessantes, ici.

Ès-qualités d’observateur du P.I.F. et de président à vie de Jalons, je ne pouvais qu’être ravi d’un pastiche aussi heuristique. J’ai donc tenu à retrouver l’auteur du délire, non seulement pour le complimenter, mais surtout pour en savoir plus sur ce superbe foutage de bellegueule, dont je reste admiratif – voire jaloux…

Jean-Laurent Cassely – car c’était lui – collabore à Slate.fr ; il a publié récemment un bêtisier des mœurs parisiennes, Paris, mode d’emploi. À l’origine, explique-t-il, son intention était de faire un papier sur la tribune de M. Louis. « Mais c’était une illustration tellement caricaturale, tellement pure du rebellocrate de Muray (…) Ajouter du texte au texte aurait été faire trop de cas de cette farce. Je me suis dit alors : faisons une parodie ! »

« La Chute » s’est imposée parce que tout le monde l’utilise sur internet, c’est un « meme »[1. « Meme », selon J.-L Cassely : plaisanterie récurrente utilisant toujours le même motif de base pour le déformer à loisir. On trouve ainsi, sur le net, une bonne centaine de parodies variées du même extrait de La Chute, avec sous-titres détournés ; mais c’est de loin la plus signifiante, c’est-à-dire la plus drôle.], mais aussi parce que c’est une manière d’aller au point Godwin dès le début. »

Au grand bonheur de l’auteur, le succès de son pastiche a dépassé la réacosphère et le Cercle des geeks gauchetophiles : « Pierre Jourde l’a qualifié d’ « hilarant », Joseph Macé-Scaron l’a retweeté en admettant qu’il avait ri, et ça a été repris dans un article de Marianne »… sans parler d’« une tribune de Jean-Paul Brighelli sur Le Point.fr », mais ça c’est moins surprenant.

Outre les pro-Gauchet, « d’autres plus marqués « gauche sociétale, ou libérale » se sont marrés aussi… », se félicite Cassely qui, emporté par son optimisme, conclut : « Sans doute est-ce le signe que ces procès en réaction ne prennent plus ! ». Que Dieu, ou ce qui nous en tient lieu, l’entende !

Bienvenue chez nous

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landfried christian authier

Il suffit de prononcer le nom d’un romancier, Jacques Perret en l’espèce, pour que des liens se créent entre deux inconnus. Pour qu’instantanément, nous partagions le même territoire, le même dessein, les mêmes rêveries, les mêmes outrages, les mêmes éraflures du temps et qu’un compagnonnage se fasse à la tombée de la nuit. La littérature possède de mystérieuses vertus : rapprocher des hommes autour de valeurs communes, le mot a été tellement souillé ces dernières années qu’on peine à l’utiliser. Il s’agit pourtant bien d’une famille d’esprit dont Christian Authier trace les contours dans « De chez nous », essai lyrique, à fleur de peau, de notre patrimoine commun, notre bien le plus sacré. Cette identité nationale que des apprentis-sorciers ont tenté en vain de définir, vibre à chaque page. Cette ode à l’hexagone, sort du cadre, embrase le palais, se prélasse au bord d’une départementale, coule comme l’eau vive et déchire le cœur par tant de justesse désespérée et d’élégance surannée. Authier n’imagine pas notre pays dans un costume étriqué, feu de plancher et visions courtes, sa France a du souffle, du jus, du nerf, de l’emphase et d’indispensables pudeurs. Qu’il est bon enfin de se retrouver chez nous, loin du tumulte marchand, des oukases transfrontaliers, de ces appels indécents à la mondialisation heureuse.

Le poids de la France n’a jamais été aussi léger depuis que nos dirigeants courent vers cet ailleurs standardisé, robotisé, anonyme. Authier exalte notre singularité, ne fait pas la fine bouche, n’est pas de ces petits juges qui réécrivent l’histoire à leur convenance. Pas de mesquineries avec notre beau pays, de calculs de boutiquiers, « de notre histoire, il faut tout prendre, tout assumer, sans sentiment de supériorité ni haine de soi » écrit-il. Authier, preux chevalier avance sans peur et sans reproche. Il dessine une carte du tendre dans une promenade vagabonde, entre lectures et arrêts au zinc, matchs de foot et souvenirs de salles obscures. Son odyssée démarre par l’Appel du 18 juin, il y a bien sûr la figure du Général, la statue du commandeur, mais d’autres visages apparaissent, ceux de Darnand, de l’Armée des ombres, des hommes de La Nueve du capitaine Dronne ou de Marcel Langer, chef de la 35ème brigade des FTP-MOI. De la graine d’insoumission, de l’honneur bafoué, du goût pour l’aventure, du tragique sublimé, c’est ça la France. Les puritains de la ligne claire y perdront leur latin. Mort aux cons ! La France est sinueuse, bravache, superbe et secrète. Comme tous les grands amateurs de sport, Authier s’enflamme pour Séville 82, l’épopée des Verts, la relégation en Deuxième Division de l’OM, il a un faible pour les perdants magnifiques, nos véritables héros.

Son roman national prend les chemins de traverse, les boulevards balisés le mettent mal à l’aise, l’indisposent. La bien-pensance, cette autre forme de l’arrogance, transforme chaque acte de notre quotidien en amertume. La scène où il raconte le difficile envoi de deux bouteilles à La Poste est une expérience vécue par beaucoup d’entre nous. Sentiment d’impuissance et d’écœurement sur ce qu’est devenu le service public. Authier noie alors son chagrin dans des vins qui ne sont pas dénaturés. « Beaucoup boivent pour oublier, je bois pour me souvenir. De la vie d’avant, qui semblait légère et tendre, ouverte à des promesses un peu folâtres » nous confie-t-il. Pour que la vie soit plus douce, il y a les copains, l’amour et les écrivains, ces camarades d’infortune. Des gars de chez nous, qu’ils s’appellent Jacques Perret, Bernard Chapuis, Philippe Lacoche, Stéphane Hoffmann ou l’irremplaçable Blondin, leurs mots sont des oasis de liberté. On vient s’y rafraîchir, s’y enivrer. C’est un joli nom camarade comme le chantait Ferrat, Authier fait assurément partie des nôtres.

De chez nous, Christian Authier, Stock.

Quoi de neuf? L’alexandrin!

michel fau olivier py

Propos recueillis par Élisabeth Lévy et Gil Mihaely

Né à Agen en 1964, Michel Fau est acteur et metteur en scène de théâtre et d’opéra. Depuis 2011, il est directeur artistique du Festival de Figeac. En 2015 il partira en tournée en France avec Le Misanthrope, montera un opéra de Rameau à Bordeaux et une opérette de Reynaldo Hahn à l’Opéra-Comique, puis, en mai 2015, Un amour qui n’en finit pas, d’André Roussin au théâtre de L’Œuvre.

Causeur : Ce qui frappe dans votre dernier spectacle, Le Récital emphatique, est votre capacité à faire du « comique troupier » avec Racine. Et le plus étonnant est que ça marche !

Michel Fau : J’ai été le premier surpris ! À l’origine de ce Récital, il y a mon délire sur les tragédiennes et les chanteuses d’opéra. Je me suis lancé dans un spectacle assez ambitieux qui parle de Rameau, de SaintSaëns et de l’alexandrin… Pour ceux qui ne l’ont pas vu, je donne quatre versions du fameux monologue de Phèdre (« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue »…) dont une déclamation en style baroque en roulant les « r » : cette version fait rire, mais en même temps cela fait partie de notre histoire, c’est comme ça qu’on disait les alexandrins au XVIIe siècle. Je revendique à la fois le choix ambitieux de textes, avec le rapport au passé que cela suppose, et la représentation burlesque.

Croyez-vous que ce détour par le burlesque permet de faire découvrir les grandes œuvres de notre répertoire, textes et grands auteurs, à un public plus large que celui des amateurs du théâtre classique ?

J’avoue que je ne me suis pas posé cette question. De toute façon, il faut faire ce qu’on a envie de faire, cracher ce qu’on a dans le ventre. À condition, évidemment, que cela reste un geste artistique. J’ai toujours surfé sur l’idée de l’art pur et du grotesque. C’est cela qui me plaît. Je n’aime pas les spectacles qui se prennent au sérieux, mais j’aime les choses profondes, ce qui me complique un peu la vie.

Qu’entendez-vous par « choses profondes » ?

Pour moi, au commencement était l’alexandrin, une invention française dont on devrait être fier.[access capability= »lire_inedits »]  J’ai voulu témoigner de cette grande tradition qui, à l’heure actuelle, est malheureusement méprisée. On donne des spectacles de commedia dell’arte ou de kabuki, où l’on met en abîme la tradition. Il est tout de même bizarre qu’on ne le fasse jamais pour la déclamation baroque ! Eh bien, je veux sauver cette tradition, et c’est ce qu’on a essayé de faire avec Le Misanthrope : réinventer la déclamation de l’alexandrin. Avec la prononciation moderne, beaucoup de rimes ne fonctionnent plus. Il ne s’agit pas d’être dans la répétition mécanique de ce qui a été mais de comprendre qu’il ne peut pas y avoir de théâtre aujourd’hui si on répudie l’héritage du passé.

Pour le coup, jouer le rôle d’une femme, en costume, c’est furieusement moderne, et même postmoderne, non ?

Au contraire, on l’oublie souvent, mais au XVIIe siècle des rôles étaient joués par des hommes. Cela fait partie de l’histoire du théâtre, donc ça me plaît, mais j’aimerais aussi jouer un vieillard ou un petit garçon.

Quelle est votre « méthode », d’ailleurs, pour jouer une femme ?

En réalité, je ne cherche pas à jouer une femme, mais un monstre, un cauchemar de femme. Mes références, ce sont des chanteuses d’opéra ou des actrices, donc des femmes qui trichent déjà. Du reste, c’est la même chose quand j’interprète un homme : je ne m’inspire pas des anonymes, du quotidien, je me demande comment tel ou tel acteur ferait.

Seriez-vous coupable d’élitisme ? Aujourd’hui, pour rendre les textes classiques plus accessibles, on a plutôt tendance à les placer dans un contexte contemporain…

C’est peut-être à la mode, mais peu m’importe : banaliser et trivialiser de grands textes, les rabaisser en effaçant toute distance avec notre vie quotidienne est une erreur, voire un crime. Au XVIIe siècle, les héros des tragédies étaient des rois et des reines qui avaient des destins exceptionnels, pas des gens ordinaires ! Dans Le Misanthrope, ce sont des aristocrates, et non pas des bourgeois ou encore moins des bobos… Ce sont des gens à part, qui ne travaillent pas, et c’est pour ça qu’il se passe quelque chose d’exceptionnel.

Mais les travers bourgeois font aussi du très bon théâtre, non ?

En effet, j’aime beaucoup les drames bourgeois mais ça ne se joue pas de la même façon ! Tout est question de style, et je ne vois pas l’intérêt de jouer une tragédie de Corneille comme un drame de Tchekhov et pourtant les deux sont passionnants.

En tout cas, si on ne supporte plus la grandeur, qu’on ne monte plus les œuvres classiques ! Cela amuse certains metteurs en scène et un certain public que Don Juan ou Phèdre se passent dans un bureau ou dans un supermarché, mais cela ne révèle que le snobisme et une forme de  mépris du public. Surtout, je crois qu’on manque de poésie, de délire, l’art est devenu raisonnable, et c’est le problème. L’art devrait être violent, tragique, burlesque. Tout, mais pas raisonnable !

N’empêche, compte tenu de la catastrophe scolaire, ils n’ont peut-être pas tort, les modernisateurs. Ya-t-il encore des amateurs pour des textes exigeants ?

La réponse, c’est le public qui l’a donnée, en plébiscitant Le Misanthrope, que nous avons joué en costumes du XVIIe et en respectant l’alexandrin. C’est bien la preuve qu’il y a des gens qui ont envie de cela, même s’ils ne sont pas la majorité. Il y a un public en demande de lyrisme, de poésie, y compris parmi les jeunes qui adorent les films de Tim Burton ou bien les films épiques en costumes inspirés de vieilles légendes… Il n’est nullement nécessaire de moderniser les classiques pour  toucher ce public !

Franchement, y a-t-il beaucoup de jeunes qui vont au théâtre en dehors des sorties scolaires ?

J’ai quelques fans très jeunes… mais tout cela reste très mystérieux. Même quand j’avais 19 ans, ce n’était pas à la mode d’aimer les grandes tragédies. Il n’y a pas de règle en art.

Sauf qu’aujourd’hui il n’est plus question d’art, mais de « Culture »… 

Jean Gillibert, qui est un grand metteur en scène, ami de Casarès et de Camus, disait : « La culture complote contre l’art. » Il n’avait pas tort… C’est pour cela que j’emploie rarement le mot « culture », auquel je préfère le terme « connaissance ». Il y a une dictature culturelle. On vous dit ce qu’est le bon ou le mauvais goût, mais l’art est plus mystérieux que ça. Ne faisant ni du théâtre commercial ni du théâtre officiel, je suis plutôt à part. Cette singularité est ce qui me fait travailler, mais je la paye régulièrement. Je suis toléré mais je n’ai pas vraiment la carte.

Comment vous le fait-on payer ?

Eh bien, aujourd’hui, je suis en froid avec Olivier Py, qui n’a jamais voulu que je fasse de spectacle à l’Odéon. Et je suis exclu du Festival d’Avignon, où j’étais invité quand je travaillais avec lui. Avec ça, comme je travaille dans le privé, le journal Le Monde me descend systématiquement. C’est incroyable ! Ils n’ont pas daigné venir voir mon dernier spectacle. Et, pour finir, la nouvelle directrice du Conservatoire national, où j’enseignais, m’a fait comprendre que ce que je faisais n’était pas très important. J’ai démissionné. Personne n’en a parlé. Voilà comment la « culture » étouffe l’art…

Cependant, le conformisme de l’avant-gardisme qui obligeait à se pâmer devant des acteurs se roulant dans la mayonnaise n’a-t-il pas fait long feu ?

Il y a encore des bobos pour s’extasier parce que des comédiens en costumes modernes se foutent sur la gueule, avec une vidéo qui passe en boucle au fond. Ce genre de choses, on le faisait déjà dans les années 1970 ! On donne beaucoup d’argent à des metteurs en scène allemands qui étaient à la mode à Berlin il y a 20 ans. Et c’est ainsi qu’on instaure une nouvelle forme d’académisme ! C’est devenu un système, et cela ne choque plus personne.

Pour aggraver votre cas, vous avez monté une pièce de Montherlant, Demain il fera jour. Or, cet auteur est politiquement « sensible ».

Tout le monde m’a traité de fou : « Il était misogyne, pédophile, et en plus c’est daté… » – la pièce est de 1949… Des théâtres m’ont même dit qu’ils ne pouvaient pas programmer un auteur de droite. Ces gens ne connaissent pas son théâtre, qui est très troublant. Il faut lire Pasiphaé, qui parle de Phèdre qui a couché avec un taureau et accouché du Minotaure. Pour monter Demain il fera jour, j’ai pu avoir le financement grâce au Festival de Figeac, dans le Lot, à Fréderic Franck, du théâtre de l’Œuvre, et à Léa Drucker, qui a accepté de jouer dedans. Et après, les théâtreux et les critiques ont reconnu que c’était un très beau texte.

Qui sont les grands dramaturges d’aujourd’hui ? 

Il n’y en a pas beaucoup et ce n’est guère surprenant : les auteurs de théâtre d’aujourd’hui sont contaminés par le politiquement correct. Ils sont obsédés par ce qu’il ne faut pas dire. Et du coup, ils ne disent rien. Montherlant a une langue et un propos, Claudel et Racine aussi. Cela dit des choses. Je lis beaucoup de pièces qui ne parlent que du vide. Or, le théâtre du non-dit, c’est compliqué. Pinter s’en est sorti formidablement, mais beaucoup d’auteurs ne disent plus rien ou écrivent avec des bons sentiments. C’est écœurant et ça ne dérange personne.

Un artiste engagé, cela vous choque ?

Un artiste doit rester à part, je ne comprends pas qu’il puisse lécher les bottes du pouvoir quel qu’il soit. Il doit rester le bouffon du roi, et pas son courtisan. L’idée de l’artiste de gauche est un peu ringarde aujourd’hui, mais cela existe encore. Quant à moi, je suis plutôt anar… Le monde me fait peur, c’est pour cela que j’ai fait artiste.

Après le premier tour des élections municipales, Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon, a déclaré qu’il quitterait cette ville si le FN remportait la mairie. Que vous a inspiré cette sortie ?

Je l’ai trouvée absurde et plutôt triste, venant d’Olivier Py, qui était un grand poète et qui est devenu un animateur culturel. Il a retourné sa veste. Aristote disait que la démocratie ne marcherait jamais, parce qu’elle se transforme en démagogie. Ces gens-là revendiquent la démocratie, mais quand les gens ne votent pas comme eux le souhaitent, ils censurent ! Ce n’est pas très démocratique, je trouve.

Les villes dirigées par la gauche sont-elles particulièrement sectaires en matière de culture ?

Je parlerais plutôt des scènes nationales et des centres dramatiques : ils ont tous quasiment les mêmes programmations, se passent les mêmes artistes, les mêmes spectacles de danse, les mêmes spectacles de marionnettes ou de théâtre… Au Festival de Figeac, dont je m’occupe avec Olivier Desbordes depuis quatre ans, on essaye de faire des choses un peu différentes, moins prétentieuses qu’à Avignon, et plus ambitieuses qu’à Ramatuelle, Entre Warlikowski et Anne Roumanoff, il y a peut-être une troisième voie ! Cette année, en plus du Misanthrope, que je reprenais, Benjamin Lazar a monté Pantagruel de Rabelais, et un jeune Grenoblois, Benjamin Moreau, a monté une pièce sur Charles Péguy et Jean Jaurès – le plus subversif n’est pas toujours celui qu’on croit…

Avez-vous soutenu le combat des intermittents ?

Non, et moi-même je n’ai pas le statut d’intermittent. Il y a quelques années, je me suis retrouvé plusieurs mois sans travail, je suis donc allé aux Assedic afin de toucher de l’argent, et ça a été l’enfer ! Ce système n’est pas du tout adapté au monde des artistes.

De plus, au lieu de paralyser les festivals, ils auraient mieux fait de s’attaquer à la télé, qui emploie la majorité des intermittents.

Je vous rappelle qu’avant l’invention de ce statut il y avait quand même des artistes. Et que ce ne sont pas les gens qui en ont besoin qui en bénéficient. C’est exactement comme lorsqu’on baisse les subventions de la culture : ce n’est pas Isabelle Huppert qui en souffre mais les petites compagnies. Sans être communiste…

On se rappelle le programme de Vitez : élitisme pour tous ! La grande culture est-elle vraiment à la portée de tous ?

Quand Antoine Vitez dirigeait le Théâtre national de Chaillot, il programmait Claudel, Victor Hugo, des auteurs contemporains… Parfois, il a fait de gros succès comme Lucrèce Borgia, et parfois la salle était à moitié vide ! C’est à cela que doivent servir les théâtres nationaux. Maintenant, on leur demande de remplir les salles. Et le pire, c’est qu’on croit y arriver en rabattant ses ambitions. Quand Py a monté Le Soulier de satin à l’Odéon – auquel j’ai participé –, contre l’avis de tous ses collaborateurs, qui étaient convaincus que cela serait un four, cela a mieux marché que Mademoiselle Julie avec Juliette Binoche… La télévision publique a suivi la même tendance en renonçant à toute ambition. Qui se rappelle qu’en 1980 TF1, chaîne alors publique, diffusait à 20 h 30 Les Bonnes de Jean Genet avec Maria Casarès, Francine Bergé et Dominique Blanchar Adolescent, j’en ai été bouleversé. Édith Scob me racontait que, dans les années 1960, le soir de Noël, elle jouait L’Annonce faite à Marie en direct sur l’unique chaîne qui existait.

Bon, Claudel ou rien, c’est peut-être un peu sévère… Et impensable aujourd’hui. Mais on ne monte pas plus Racine ou Shakespeare. La tragédie peut-elle parler aux adeptes de la grande salle de gym que nous devenons ?

Vous avez raison, le tragique nous fait peur. Raison pour laquelle, dans les théâtres nationaux, on monte la tragédie comme du drame bourgeois ! Seulement, le monde est encore tragique, grotesque et tragique, comme l’avait compris Victor Hugo. Aujourd’hui, le théâtre de boulevard fait dans le naturalisme, l’étude de mœurs, ou le bon goût. Avant, le boulevard était extravagant. C’est la même chose dans le cinéma : les films français ont des prétentions sociales, ils veulent tout expliquer. La vie est bien plus tragique et farceuse que ça ![/access]

 *Photo : Hannah.

Ne pas changer de main…

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onanisme tissot leroy

Il y a quelques semaines, une étude scientifique nous apprenait que la consommation de pornographie était pleine de dangers pour la santé. Avec force scanners sur une population de 21 à 45 ans consommant quatre films pornos par semaine, des chercheurs allemands de la Fondation pour le développement humain Max Planck , dans des conclusions reprises par le Journal of the American medical association, (section « psychiatrie », tiens, tiens…) nous livraient leurs conclusions. « Nous avons constaté un lien négatif significatif entre le fait de regarder de la pornographie pendant plusieurs heures par semaine et le volume de matière grise dans le lobe droit du cerveau » déclaraient ainsi nos honnêtes savants qui continuaient : « Ces effets pourraient indiquer des changements dans la plasticité neuronale résultant d’une intense stimulation du centre du plaisir ».

Pourquoi avons nous eu d’emblée l’impression de relire une vieille partition plutôt que d’assister à une découverte ? C’est que ces scientifiques allemands publiés par des Américains (autant dire que nous sommes ici au cœur du vieux continuum spatiotemporel du puritanisme) renvoient en ligne droite au père fondateur du combat contre la pignole, la branlette, la veuve Poignet : j’ai nommé le docteur Samuel Auguste Tissot, Suisse, homme des Lumières et auteur du best-seller L’onanisme (1760), texte fondateur qui servit longtemps de bible sur la question. Chez nos scientifiques de 2014 qui eux aussi oeuvrent « pour le développement humain », on retrouve ainsi, en moins bien écrit, une reprise troublante des maux décrits par le bon docteur Tissot : « Un coït modéré est utile quand il est sollicité par la nature : quand il est sollicité par l’imagination, il affaiblit toute les facultés de l’âme et notamment la mémoire ». Tissot, sadien malgré lui, multiplie dans une langue très pure les descriptions de cas terribles de « masturbateurs uniquement livrés à leurs méditations ordurières » qui connaissent très vite la dépression et la débilité à force d’éjaculer leur matière cérébrale car le sperme « est une portion du cerveau. »

Tissot et ses modernes descendants, décidément, ne changent jamais de main. Ils veulent faire notre bien sexuel malgré nous, depuis toujours : « J’ai tâché de ne rien omettre de ce qui peut ouvrir les yeux des jeunes gens sur les horreurs de l’abîme qu’ils se préparent. » Loin, très loin du gentil Woody Allen pour qui la masturbation est, in fine, le meilleur moyen de faire l’amour avec quelqu’un qu’on aime.

L’onanisme, Samuel Auguste Tissot (La Différence, 1991)

*Photo : Gladys.

Une bonne pincée de Salter

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okinawa james salter

En anglais, le titre du dernier roman de James Salter, All That Is, suggère la plénitude. La traduction en français, Et rien d’autre, par contraste, évoque le vide et, à la lecture, on peut se demander si ce n’est pas le traducteur français qui aurait le mieux su exprimer le génie de cet auteur.

Comme c’est souvent le cas chez Salter, son roman est baigné par l’ambiance de la guerre, comme si l’existence humaine trouvait son expression la plus aboutie dans les mers agitées par des cuirassés et dans les cieux traversés par des avions de chasse. Pour Salter, le récit d’une bataille, ici ce sera celle d’Okinawa, ne se résume pas à un simple exposé patriotique muni d’explications tactiques. Les pertes de l’ennemi lui importent autant que celles de ses compatriotes. Il voit la guerre comme une continuation de la vie par d’autres moyens. Sur le pont de son navire, Bowman, le héros, pense ainsi aux amours de Kimmel, son compagnon de cabine mais aussi à l’ennemi, à ces Japonais qui viennent de perdre le Yamato sur lequel trois milles marins périrent, dont beaucoup avaient adressé des lettres d’adieux à leurs proches, en écrivant « Trouve le bonheur auprès d’un autre » ou «  Sois fière de ton fils. »

Pourtant, ce récit de la bataille d’Okinawa n’occupe que le premiers des trente-et-un chapitres de Et rien d’autre. Bowman ayant survécu, il rentre chez lui, réintègre la société civile. Après des études à Harvard, il trouve un emploi dans une petite maison d’édition new-yorkaise.  Ce qu’il découvre, c’est qu’en comparaison de la vraie vie, la guerre n’est qu’un jeu d’enfant, où il est facile de distinguer entre ami et ennemi. Peut-on en dire autant lorsque l’on rentre dans un bar, dans un taxi ou dans une fête à Londres ou à New York ? La guerre, pour Salter, n’est en fait qu’une préparation pour le quotidien en temps de paix.

En lisant son roman, on sent presque physiquement la rapidité d’une existence, qu’elle soit abrégée ou non par les tirs de l’ennemi et on pense irrésistiblement à Hobbes qui décrivait la vie humaine comme « solitaire, misérable, cruelle, animale et brève. » Dans l’univers hobbesien de Salter, les hommes fonctionnent en tribus solidaires qui forment des bataillons redoutables servant à protéger les fantassins dans la lutte acharnée de l’existence. Si on n’est pas né dans l’une d’entre elles, il est impossible de l’intégrer. Même l’amour ne permet pas de s’affranchir de ces appartenances. Pourtant Bowman aura essayé. Un soir, dans un bar à New York, il aperçoit Vivian Amussen, sa future femme, blonde et ravissante, membre d’une ancienne famille, fille du propriétaire d’un grand domaine en Virginie, passionnée par les chevaux. Bowman tombe amoureux d’un visage, d’une façade. Il sera pris encore dans le piège de l’exotisme des années plus tard lorsqu’il rencontrera Enid Armour dans une fête à Londres.  Avec elle, « Il avait l’impression d’être confronté à une autre langue, totalement étrangère à la sienne. » Enfin, il y aura Christine Vassilaros, séparée d’un businessman grec, qui partage son taxi de l’aéroport JFK jusqu’à Manhattan. « C’était toujours au premier mot, au premier regard, au premier baiser, à la première danse fatale. »

Mais au bout du compte, que de défaites ! La devise de Bowman pourrait être celle de Saul Bellow ou du père du celui-ci. Salter raconte en effet que l’un des deux est censé avoir prononcé les paroles suivantes sur son lit de mort : « Je ne suis jamais arrivé à  comprendre. » C’est ce qui fait d’Et rien d’autre  un grand livre stoïque et mélancolique.

Et rien d’autre, James Salter, Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Amfreville (L’Olivier).

*Photo : USMC Archives.

Manif pour tous : les savoureux boniments de Samuel Laurent

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Pour y voir plus clair dans les nombreux débats que suscite l’actualité, c’est bien connu, rien ne vaut des faits avérés, vérifiables et vérifiés. Exemple : les arguments de la Manif Pour Tous sont mauvais. Voilà une information pure, indiscutable, apte à nourrir la réflexion de chacun, quelle que soit par ailleurs sa position sur des questions comme, au hasard, la PMA, la GPA ou la théorie du genre. A l’heure où les opinions qui s’expriment à tort et à travers rendent difficile toute tentative d’objectivité, c’est bon à savoir.

A ceux qui croiraient pouvoir contester ce fait, s’ils existent, précisons qu’il n’a pas été établi par n’importe qui, mais par Le Monde, que l’on considère encore aujourd’hui comme un quotidien de référence. Plus précisément, par le responsable d’un pool de journalistes baptisés « Les décodeurs », puisque leur rôle consiste justement à vérifier et à publier des faits, rien que des faits, toujours des faits. Venu d’Amérique, le « fact-checking », qui s’appuie sur le « data-journalisme », n’est pas seulement une mode, c’est un métier.

Samuel Laurent, le responsable en question, a donc pris le clavier lui-même pour rédiger un article sobrement intitulé « Les mauvais arguments de la Manif pour Tous », sans prendre parti. La charte des « Décodeurs », disponible sur le site, indique en effet noir sur blanc, dès son premier article : « Nous ne faisons pas de journalisme spéculatif. Nous ne donnons pas notre avis. » Ouf. Parfois, avouons-le, il nous est arrivé de nous demander si pareille chose était humainement possible. Notre preux chevalier de l’information le prouve, béni soit son nom.

Tout à son travail de correction des erreurs des autres, Samuel Laurent fait bêtement la première faute de conjugaison que l’on apprend à éviter en école de journalisme (« S’en est suivie », au lieu de « s’est ensuivie »), mais il serait malvenu de lui en tenir rigueur. On n’a pas toujours le temps de vérifier chaque tournure de phrase dans son Bescherelle. L’important, c’est qu’un professionnel encarté de sa trempe soit irréprochable en termes de neutralité. Que jamais le commentaire ne prenne le pas sur le fait, rigoureusement et exclusivement rapporté, dans sa nudité la plus crue. Exemple : les arguments de la Manif pour Tous sont mauvais.

Ses arguments ne sont pas faux, discutables ou imprécis. Non, ils sont mauvais. Samuel Laurent sait ce qui est bon et ce qui est mauvais. C’est comme ça. C’est un fait.

Mes nuits avec Valérie, Nicolas, François et les autres

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hollande trierweiler royal

Ils ont voulu déballer ? Tant pis pour eux, déballons. Déballons tout. Étaler le sanctuaire de son intimité sur tous les murs de la ville, rien de plus nauséeux. À quel degré de déchéance ne faut-il pas dégénérer pour s’avilir à ce point ? Mon grand-père, qu’Allah ait son âme, m’avait inculqué un précepte : notre nom ne doit apparaître dans les gazettes que trois fois, à la naissance, au mariage, au décès. J’ai retenu, je m’y suis tenu. Mais là, plus possible. Ils l’auront voulu, ils s’en repentiront. Je ne citerai aucun nom, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

J’ai fait connaissance de Valérie T. en reportage au Darfour. Elle travaillait pour Paris M. Son 4 × 4 était en panne au bord de la piste sablonneuse. Le mien, fonçant tel un bolide, s’arrêta pour la dépanner. Elle m’a supplié : je suis seule et j’ai peur, prenez-moi, par pitié. N’écoutant que mon cœur, je l’ai accueillie à bras ouverts. Sans moi, que serait-elle devenue ? Prise en otage. En chemise orange, égorgée sous les caméras. Pleurée sous tous les cieux. Des épreuves pareilles, on a beau dire, ça crée des liens. Pour nous remettre des nos émotions, nous avons fait un crochet sur une plage du Darfour célèbre pour son vin rosé et ses paillotes de passe.

Engagée avec cette ferveur, l’aventure a tourné à l’idylle dès notre retour à Paris. J’étais marié, elle aussi.[access capability= »lire_inedits »] Pour tout dire, je n’avais nullement l’intention de sacrifier mon train-train familial pour une amourette qui passait par là. Elle, elle était raide dingue de moi. J’avais beau lui faire valoir que son époux, plus beau, plus riche, plus intelligent que moi, avait les dents plus longues que les miennes, elle ne voulait rien entendre. Elle préférait les dents courtes et même les « sans-dents ». (C’est elle qui a inventé cette formule idiote, pas moi.) J’étais l’homme de sa vie, nous devions refaire notre vie. Elle a gagné, les femmes gagnent toujours. Nous avons emménagé dans un petit mais bel appartement rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Ne voilà-t-il pas qu’un soir, à la terrasse d’un café du Marais, nous rencontrons un homme d’âge mûr qui justement avait ses bureaux dans la même rue où il travaillait président de je ne savais quoi. Président d’un business jadis florissant mais ces temps-ci en capilotade. L’affaire était si pourrie que François H., comme on l’appelait, était tombé dans un état de dépression avancée. Lui et moi, nous nous sommes retrouvés dans le backroom. (J’avais promis que je lâcherais tout, je tiens parole.) Les backrooms, les garçons, c’est pas mon genre. Mais ce coup-là, son visage désespéré m’a fait fondre.

Nous avons retrouvé Valérie sur la terrasse, l’air de rien. Elle s’est tout de suite doutée de quelque chose. L’instinct féminin ! Retour à la maison, elle me fait une scène. Je suis sûre que… Mais non, ma chérie, qu’est-ce que tu vas imaginer ? Moi ? Ça ? Jamais ! J’ai rien contre, mais je déteste. Tu mens, je vois que tu mens. Me tromper avec un homme, c’est pire qu’une femme. Comment veux-tu que je m’aligne devant un truc pareil. Je vois bien comment faire mieux qu’une gonzesse, mais mieux qu’un mec, c’est pas possible. J’aurais beau essayer, j’y arriverais jamais.

Elle sanglota dans mes bras toute la nuit. Je finis par admettre que j’avais un peu flirté avec le président, rien de plus. Je te jure mon amour, rien que par pitié, il était si malheureux. Elle m’a pardonné en se persuadant qu’un garçon, finalement, c’était moins grave qu’une fille.

J’ai revu François, revu encore et encore. Jamais je n’avais éprouvé telle passion. Il était fou de moi. Je l’avais dans la peau. Il était très accaparé, tout le temps en voyage d’où il me bombardait de SMS. Valérie nous espionnait sans répit et volait mon téléphone pour recopier les 728 SMS. On se retrouvait dans un studio rue du C. où il arrivait sur le siège arrière de son garde du corps, dont j’étais un peu jaloux. Un jour, un photographe, dépêché par elle, a pris un cliché qu’elle m’a brandi en éructant. C’en était trop. Le soir même, d’un texto en 325 signes, je lui ai signifié la rupture. C’est là que le drame commence.

La notoriété de François H. s’étendait assez largement. Il comptait même parmi les peoples favoris du moment. Valérie entreprit de communiquer à la presse toute notre histoire à doses progressives. Chaque jour nous étions à la une des journaux, à l’ouverture des JT. Quand ils apprirent que j’étais un homo, comme ils disent, mes enfants bondirent de joie. Mes parents se sentirent déshonorés. Tu n’es plus notre fils. Au boulot, mes ex ricanaient, les autres m’approchaient.

 

Tous se demandaient pourquoi Valérie mettait tant de rage à se venger. L’explication par le fric ne leur convenait pas. Pourquoi ? Le doyen du bureau, un vieux monsieur qu’on aurait dû envoyer à la retraite depuis longtemps, fit entendre sa voix tonitruante : « Vous ne comprenez donc pas qu’elle souffre à en mourir. Le seul remède à sa douleur c’est de faire souffrir l’autre, qu’il en bave autant qu’elle. Que le mal vienne d’elle ou d’ailleurs, elle s’en contrefout. Pourvu qu’il déguste. Qu’il meure de préférence. Si elle était sûre de ne pas finir en prison, elle le tuerait, c’est sûr. Il faut que sa présidence tombe en ruine, que ses amours se déchirent, qu’il se retrouve dans le ruisseau sans un sou, qu’il implore les passants. Là, elle ira le secourir, elle lui pardonnera et elle le laissera tomber pour qu’il gémisse encore et encore. Autant qu’elle aujourd’hui, plus qu’elle. Tant qu’il ne sera pas supplicié, elle crèvera de douleur. N’y voyez aucune vengeance, seul l’habite le besoin d’apaiser son propre mal. »

Pour François, ce fut terrible. J’appris finalement qu’il était vraiment président, président de la présidence. Ça ne m’a pas ému, je pensais bien qu’il me cachait un détail. Les journalistes se déchaînèrent. Pas tant pour les mœurs que, disaient-ils, pour les faiblesses de caractère que sa vie privée révélaient. Un homme incapable de décider. Les actions de Nicolas S. grimpèrent au plus haut. Mais François avait plus d’un tour dans son sac.

Un reporter de Mediapart fut invité à l’Élysée où un attaché de cabinet lui confia qu’en 2008 le président avait eu une affaire avec Nicolas S., lequel avait brutalement mis un terme à la liaison. Ce fut pour se venger que François se lança dans la présidence. Un incident dans un hôtel new-yorkais lui fut propice. Alors là, le boucan que ça fit, je vous dis pas. Redoublement de scandale lorsqu’on apprit, photos à l’appui, que François H. et Nicolas S. s’étaient un jour aimés. Denis Maniouchan, inconnu au bataillon, fut élu.

Le vieillard, au fond de la salle de rédaction, éleva de nouveau la voix : Churchill et Hitler, même chose. Comme souvent, les choses ont mal tourné. Staline et Trotski. Mme Thatcher et de Gaulle. Golda Meir et Nasser. Kennedy et Marilyn. César et Cléopâtre. Ne savez-vous donc pas que tout le monde couche avec tout le monde ? C’est notre condition humaine. La vie a besoin de toucher la vie. Si on en parle tant c’est que personne n’a encore trouvé le moyen de bien le faire.[/access]

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21505858_000001.

Zemmour, Denisot et le suicide de la France chez Ruquier

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J’ai cru comprendre en regardant distraitement « On n’est pas couché » que Laurent Ruquier ne serait en aucune façon gêné s’il y avait trente pour cent de la population française de confession musulmane.

J’ai cru comprendre qu’Eric Zemmour – juif d’origine algérienne, comme le soulignait lourdement Léa Salamé – tenait des propos inacceptables sur les femmes, les Arabes et les gays. Et qu’il prédisait des ruines, des larmes et du sang  pour son pays.

J’ai cru comprendre qu’en critiquant l’historien américain Robert Paxton, il réhabilitait le régime de Vichy. J’ai remarqué que personne ne l’écoutait vraiment et j’ai cru assister en différé au suicide de la France.

J’ai songé qu’il devait être troublant dès lors qu’on a quelques idées à défendre, des idées réactionnaires certes, mais pas nécessairement insensées, d’être aussitôt marqué du sceau de l’Infamie Front national. On applaudit les anecdotes d’une banalité à pleurer de Michel Denisot, mais quand on montre la nudité de l’empereur, chacun détourne le regard. Ou vous accuse de  » jeter de l’huile sur le feu », exercice dans lequel Zemmour excelle.

Quand il décrit les ravages de la  » déconstruction  » je suis loin d’être en accord avec lui, mais il pose de vraies questions. Sans doute au mauvais endroit. Et avec des interlocuteurs dont on ne sait s’il faut plus admirer la mauvaise foi ou l’incompétence. Peu importe d’ailleurs : l’essentiel est qu’ils rassurent les Français sur l’air de « Tout va très bien Madame la Marquise » de Ray Ventura. La chanson date de 1935. Elle est plus d’actualité que jamais.

Et voilà pourquoi votre gauche est muette

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gauche hollande valerie melenchon

gauche hollande valerie melenchon

« Si tu ne t’occupes pas de la gauche, c’est la droite qui s’occupera de toi. » Frédéric Lordon, économiste officiel des anti-système, ne se donne pas la peine de mentionner l’effroi que doit naturellement inspirer une telle perspective. Dans l’imaginaire du lecteur-type du Monde diplomatique, le mot « droite » doit évoquer soit un banquier cynique, soit un fasciste botté – l’affameur et le tortionnaire. Et à en croire Lordon, il y a péril en la demeure : la droite est partout, surtout à gauche. Qu’on se rassure cependant : « La gauche ne peut pas mourir », proclame-t-il en une du Diplo. La vérité ne meurt jamais. Il serait injuste de réduire Lordon à ces slogans et à l’affligeant manichéisme qui lui interdit de parler à ses adversaires. Reste que cette bonne conscience innée qui rend sourd à toute contradiction est peut-être l’ultime dénominateur commun de l’« être de gauche » : être de gauche, c’est avoir raison.

Pour le reste, on ne sait pas très bien ce signifie un mot dont se réclament Frédéric Lordon et Pierre Moscovici. D’où l’importance d’être le dépositaire de la marque, le garant de l’appellation contrôlée.

Et si la gauche n’était plus que cela, un totem – un signifiant pour lequel on s’empaille, sans voir que le cadavre de son référent est déjà entré en décomposition ? C’est l’une des curiosités du débat politique français : la moitié des responsables politiques (la bonne) passent un temps considérable à montrer patte gauche, à protester qu’ils sont la « vraie gauche », à rappeler leurs états de services de gauche, ou encore à démasquer les imitateurs qui usurpent le mot magique. Si Arnaud Montebourg quitte le gouvernement, c’est parce que celui-ci ne mène pas une politique de gauche, si Aurélie Filipetti le suit, ce n’est nullement à cause de ce que vous avez vu en une de Paris Match, qu’allez-vous penser, c’est parce qu’elle reste de gauche, si les frondeurs contestent Hollande, c’est parce qu’aider les entreprises, c’est aider les patrons, et ça, ça n’est pas de gauche du tout. La preuve, braillent les réseaux sociaux, que le président n’est pas de gauche, c’est qu’il n’aime pas les pauvres – les sans-dents. Deux siècles de révolutions, de luttes sociales, de controverses doctrinales, pour en arriver à expliquer que la gauche aime les pauvres – c’est sans doute la raison pour laquelle les pauvres ne sont pas de gauche (eux non plus n’aiment pas les pauvres). Le plus consternant est que le président se soit senti tenu de démentir.

En l’absence d’un pape reconnu par toutes les chapelles, ou d’un petit livre rouge vénéré par l’ensemble des fidèles, il faut se rendre à l’évidence : la gauche, tout le monde veut en être, mais personne ne sait ce que c’est. Certes, Lordon nous apprend que la gauche, c’est une idée : « Égalité et démocratie vraie, voilà l’idée qu’est la gauche. » On ne voit pas qui, même à droite, s’opposerait à ce bel idéal. La formule est donc soit parfaitement insignifiante, soit un brin effrayante – quelque chose me dit que cette « démocratie vraie » pourrait avoir un air de Comité de salut public. Bref, nous ne sommes guère avancés. Il est vrai que Lordon ne se contente pas de ce viatique : « Être de gauche, dit-il, c’est refuser la souveraineté du capital. » Malgré la méfiance qu’inspirent les solutions proposées pour y arriver, on aurait tort de se contenter d’ironiser sur ce programme qui rejoint les aspirations de millions de citoyens qui sentent que les manettes ont échappé à leurs élus. De plus, Lordon s’en prend à la chimère post-nationale et en appelle à la refondation de gauches nationales, ce qui a au moins le mérite de la cohérence.

De Mélenchon à Hollande, un point fait cependant l’unanimité : la gauche va mal, très mal. Égarée sur le plan doctrinal, politiquement affaiblie, elle voit son hégémonie culturelle menacée – phénomène partiellement masqué par la persistance de puissance médiatique. Et savez-vous pourquoi elle va mal ? Parce qu’elle a perdu le peuple, saperlipopette ! Même Libération consacre sa une à Christophe Guilluy, pourtant coupable de se soucier des « petits blancs ». Et quand Guilluy déplore que l’on ait sacrifié les classes populaires, les journalistes estiment qu’il n’y a là « rien de très nouveau, ni de très polémique ». Que les prolos aient fui la gauche de gouvernement n’étonne plus et semble encore moins inquiéter.

L’ennui, c’est qu’une gauche sans peuple, ce n’est pas très sérieux. Et que les bobos et les immigrés, ça ne fait pas une base électorale. Faute de sociologie, et dépourvue de tout bagage idéologique sérieux, la gauche n’a plus grand-chose d’autre en rayon que ses bons sentiments. La gauche a du cœur. Elle n’a même plus que ça.

Et, pourtant, le monde est plein d’idées de gauche devenues folles. Ou très bêtes. On ne sait plus si la gauche est libérale ou étatiste, européenne ou européiste, républicaine ou multiculti. Résignée – pour son aile gouvernementale – à l’idée qu’il n’y a pas d’autre politique possible que l’Europe sous direction allemande, elle croit se refaire une santé avec ses nouveaux hochets sociétaux ou des amuseries sémantiques. Qu’on se le dise, la gauche est pour le changement, l’égalité et la vertu.

C’est un fait : historiquement, la gauche, c’est le parti du mouvement. Seulement, elle n’a pas vu que le mouvement avait changé de camp en s’acoquinant au capitalisme le plus débridé. Aussi continue-t-elle à psalmodier le mantra du changement. Interrogé par Anne Sinclair sur Europe 1, Matteo Renzi a énoncé l’une de ces tautologies qui plongent la Rue de Solferino dans le ravissement : « La gauche qui ne change pas, ça ne s’appelle pas la gauche, c’est la droite. » Et, a-t-il poursuivi, « si nous ne changeons pas les choses, nous sommes conservateurs ». Imparable.

De même qu’elle n’a pas vu le changement changer, la gauche ne s’est pas aperçue que, l’ordre établi, c’était elle. Ce qui rend particulièrement comique la subversion revendiquée par des amuseurs et pseudo-penseurs bénéfices qui cumulent les bénéfices de la contestation et le confort de la domination. Le quarteron de rebellocrates qui a appelé au boycott de Marcel Gauchet est représentatif de cette gauche pensante fâchée avec le peuple, forcément réac, voire facho.

On ne s’attardera pas sur l’égalité, les innombrables méfaits commis en son nom étant bien connus. Ainsi, on exige que les homosexuels puissent avoir des enfants ensemble, mais on supprime les « bourses au mérite » – coupables d’avantager les bons élèves. Pas une tête ne doit dépasser mais chacun doit voir réalisés tous les désirs de son petit « moi ».

Mais la plus folle de toutes les idées folles de la gauche, c’est la vertu et son corollaire la transparence. Ce n’est pas un hasard si, au mot « morale », sans doute trop marqué par ses origines bourgeoises, Edwy Plenel, autre prophète de la « vraie gauche », préfère le mot « vertu », aux relents robespierristes. En inventant la transparence pour faire plaisir aux journalistes (qui ne vont pas cependant jusqu’à en étendre les exigences à leur corporation) et se sortir du bourbier Cahuzac, François Hollande a envoyé un message clair aux Français : « Vous avez le droit de tout savoir de nous. Nous n’avons rien à cacher. » Pas grand-chose, en effet, à en juger par l’ouvrage de son ex-compagne. Avec Trierweiler, les socialistes ont reçu en pleine figure le boomerang de la transparence. L’indécent déballage auquel nous avons été conviés est bien le revers de la moralisation, nom désormais donné à la délation organisée. On dénonçait hier les fraudeurs, aujourd’hui les mauvais payeurs, demain les menteurs, après-demain les maris trompeurs ? Certes, le président n’a jamais prétendu que la transparence devait être étendue aux affaires intimes, mais il fallait être naïf pour croire que la curiosité citoyenne s’arrêterait à la porte de la chambre à coucher. Après tout, c’est là que les maris violents battent leur femme – ce qui n’a rien à voir avec François Hollande. En attendant, l’ex-compagne du président de la République a un revolver braqué sur sa tempe, donc un peu sur la nôtre (elle a fait savoir qu’elle avait conservé tous ses SMS). Imaginons que ça la démange au moment où les forces françaises sont engagées dans les opérations en Irak, cela égayerait certainement les tueurs de l’EI. Alors, contrairement à la plupart de mes confrères, je ne considère pas qu’un parapluie soit un attribut essentiel de l’homme d’État. Le secret, oui. Dans le fond, l’image de ce président plaintif et exposé aux regards est un raccourci. La gauche est à poil. Dans tous les sens du terme. Et ce n’est pas très beau à voir.

Cet article en accès libre est issu du numéro d’octobre de Causeur. Pour lire tous les autres articles de cette édition, rendez-vous chez votre marchand de journaux ou sur la boutique Causeur.
 

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Pour en finir avec Eddy Rebellegueule

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gauchet louis blois parodie

gauchet louis blois parodie

À la veille des Rendez-vous de l’Histoire (du 9 au 12 octobre, à Blois) il n’est pas inintéressant de revenir sur « La polémique de l’été », comme titrait Le Point du 14 août dernier.

Apparemment saisi d’une bouffée délirante, le jeune écrivain Édouard Louis, né Bellegueule, avait alors cosigné avec un ami philosophe du nom de Lagasnerie, un Appel disant leur « dégoût » de voir ce « réac » de Marcel Gauchet invité à prononcer la conférence inaugurale de ces Journées – surtout ayant pour thème Les rebelles !

L’argumentation valait son pesant de barbe-à-papa : « Accepter la présence d’idéologues réactionnaires comme si de rien n’était (sic) revient à légitimer et neutraliser (re-sic) les opinions les plus violemment conservatrices. » Pas con, hein…

Mais le plus rigolo dans cet « Appel de Sainte-Anne », certains d’entre vous l’ont peut-être manqué ; c’est l’excellente parodie à laquelle il a donné lieu sur internet, sous le titre « La Chute de la Maison Rebelle », et que je vous invite à voir ou à revoir toutes affaires cessantes, ici.

Ès-qualités d’observateur du P.I.F. et de président à vie de Jalons, je ne pouvais qu’être ravi d’un pastiche aussi heuristique. J’ai donc tenu à retrouver l’auteur du délire, non seulement pour le complimenter, mais surtout pour en savoir plus sur ce superbe foutage de bellegueule, dont je reste admiratif – voire jaloux…

Jean-Laurent Cassely – car c’était lui – collabore à Slate.fr ; il a publié récemment un bêtisier des mœurs parisiennes, Paris, mode d’emploi. À l’origine, explique-t-il, son intention était de faire un papier sur la tribune de M. Louis. « Mais c’était une illustration tellement caricaturale, tellement pure du rebellocrate de Muray (…) Ajouter du texte au texte aurait été faire trop de cas de cette farce. Je me suis dit alors : faisons une parodie ! »

« La Chute » s’est imposée parce que tout le monde l’utilise sur internet, c’est un « meme »[1. « Meme », selon J.-L Cassely : plaisanterie récurrente utilisant toujours le même motif de base pour le déformer à loisir. On trouve ainsi, sur le net, une bonne centaine de parodies variées du même extrait de La Chute, avec sous-titres détournés ; mais c’est de loin la plus signifiante, c’est-à-dire la plus drôle.], mais aussi parce que c’est une manière d’aller au point Godwin dès le début. »

Au grand bonheur de l’auteur, le succès de son pastiche a dépassé la réacosphère et le Cercle des geeks gauchetophiles : « Pierre Jourde l’a qualifié d’ « hilarant », Joseph Macé-Scaron l’a retweeté en admettant qu’il avait ri, et ça a été repris dans un article de Marianne »… sans parler d’« une tribune de Jean-Paul Brighelli sur Le Point.fr », mais ça c’est moins surprenant.

Outre les pro-Gauchet, « d’autres plus marqués « gauche sociétale, ou libérale » se sont marrés aussi… », se félicite Cassely qui, emporté par son optimisme, conclut : « Sans doute est-ce le signe que ces procès en réaction ne prennent plus ! ». Que Dieu, ou ce qui nous en tient lieu, l’entende !

Bienvenue chez nous

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landfried christian authier

landfried christian authier

Il suffit de prononcer le nom d’un romancier, Jacques Perret en l’espèce, pour que des liens se créent entre deux inconnus. Pour qu’instantanément, nous partagions le même territoire, le même dessein, les mêmes rêveries, les mêmes outrages, les mêmes éraflures du temps et qu’un compagnonnage se fasse à la tombée de la nuit. La littérature possède de mystérieuses vertus : rapprocher des hommes autour de valeurs communes, le mot a été tellement souillé ces dernières années qu’on peine à l’utiliser. Il s’agit pourtant bien d’une famille d’esprit dont Christian Authier trace les contours dans « De chez nous », essai lyrique, à fleur de peau, de notre patrimoine commun, notre bien le plus sacré. Cette identité nationale que des apprentis-sorciers ont tenté en vain de définir, vibre à chaque page. Cette ode à l’hexagone, sort du cadre, embrase le palais, se prélasse au bord d’une départementale, coule comme l’eau vive et déchire le cœur par tant de justesse désespérée et d’élégance surannée. Authier n’imagine pas notre pays dans un costume étriqué, feu de plancher et visions courtes, sa France a du souffle, du jus, du nerf, de l’emphase et d’indispensables pudeurs. Qu’il est bon enfin de se retrouver chez nous, loin du tumulte marchand, des oukases transfrontaliers, de ces appels indécents à la mondialisation heureuse.

Le poids de la France n’a jamais été aussi léger depuis que nos dirigeants courent vers cet ailleurs standardisé, robotisé, anonyme. Authier exalte notre singularité, ne fait pas la fine bouche, n’est pas de ces petits juges qui réécrivent l’histoire à leur convenance. Pas de mesquineries avec notre beau pays, de calculs de boutiquiers, « de notre histoire, il faut tout prendre, tout assumer, sans sentiment de supériorité ni haine de soi » écrit-il. Authier, preux chevalier avance sans peur et sans reproche. Il dessine une carte du tendre dans une promenade vagabonde, entre lectures et arrêts au zinc, matchs de foot et souvenirs de salles obscures. Son odyssée démarre par l’Appel du 18 juin, il y a bien sûr la figure du Général, la statue du commandeur, mais d’autres visages apparaissent, ceux de Darnand, de l’Armée des ombres, des hommes de La Nueve du capitaine Dronne ou de Marcel Langer, chef de la 35ème brigade des FTP-MOI. De la graine d’insoumission, de l’honneur bafoué, du goût pour l’aventure, du tragique sublimé, c’est ça la France. Les puritains de la ligne claire y perdront leur latin. Mort aux cons ! La France est sinueuse, bravache, superbe et secrète. Comme tous les grands amateurs de sport, Authier s’enflamme pour Séville 82, l’épopée des Verts, la relégation en Deuxième Division de l’OM, il a un faible pour les perdants magnifiques, nos véritables héros.

Son roman national prend les chemins de traverse, les boulevards balisés le mettent mal à l’aise, l’indisposent. La bien-pensance, cette autre forme de l’arrogance, transforme chaque acte de notre quotidien en amertume. La scène où il raconte le difficile envoi de deux bouteilles à La Poste est une expérience vécue par beaucoup d’entre nous. Sentiment d’impuissance et d’écœurement sur ce qu’est devenu le service public. Authier noie alors son chagrin dans des vins qui ne sont pas dénaturés. « Beaucoup boivent pour oublier, je bois pour me souvenir. De la vie d’avant, qui semblait légère et tendre, ouverte à des promesses un peu folâtres » nous confie-t-il. Pour que la vie soit plus douce, il y a les copains, l’amour et les écrivains, ces camarades d’infortune. Des gars de chez nous, qu’ils s’appellent Jacques Perret, Bernard Chapuis, Philippe Lacoche, Stéphane Hoffmann ou l’irremplaçable Blondin, leurs mots sont des oasis de liberté. On vient s’y rafraîchir, s’y enivrer. C’est un joli nom camarade comme le chantait Ferrat, Authier fait assurément partie des nôtres.

De chez nous, Christian Authier, Stock.

Quoi de neuf? L’alexandrin!

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michel fau olivier py

michel fau olivier py

Propos recueillis par Élisabeth Lévy et Gil Mihaely

Né à Agen en 1964, Michel Fau est acteur et metteur en scène de théâtre et d’opéra. Depuis 2011, il est directeur artistique du Festival de Figeac. En 2015 il partira en tournée en France avec Le Misanthrope, montera un opéra de Rameau à Bordeaux et une opérette de Reynaldo Hahn à l’Opéra-Comique, puis, en mai 2015, Un amour qui n’en finit pas, d’André Roussin au théâtre de L’Œuvre.

Causeur : Ce qui frappe dans votre dernier spectacle, Le Récital emphatique, est votre capacité à faire du « comique troupier » avec Racine. Et le plus étonnant est que ça marche !

Michel Fau : J’ai été le premier surpris ! À l’origine de ce Récital, il y a mon délire sur les tragédiennes et les chanteuses d’opéra. Je me suis lancé dans un spectacle assez ambitieux qui parle de Rameau, de SaintSaëns et de l’alexandrin… Pour ceux qui ne l’ont pas vu, je donne quatre versions du fameux monologue de Phèdre (« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue »…) dont une déclamation en style baroque en roulant les « r » : cette version fait rire, mais en même temps cela fait partie de notre histoire, c’est comme ça qu’on disait les alexandrins au XVIIe siècle. Je revendique à la fois le choix ambitieux de textes, avec le rapport au passé que cela suppose, et la représentation burlesque.

Croyez-vous que ce détour par le burlesque permet de faire découvrir les grandes œuvres de notre répertoire, textes et grands auteurs, à un public plus large que celui des amateurs du théâtre classique ?

J’avoue que je ne me suis pas posé cette question. De toute façon, il faut faire ce qu’on a envie de faire, cracher ce qu’on a dans le ventre. À condition, évidemment, que cela reste un geste artistique. J’ai toujours surfé sur l’idée de l’art pur et du grotesque. C’est cela qui me plaît. Je n’aime pas les spectacles qui se prennent au sérieux, mais j’aime les choses profondes, ce qui me complique un peu la vie.

Qu’entendez-vous par « choses profondes » ?

Pour moi, au commencement était l’alexandrin, une invention française dont on devrait être fier.[access capability= »lire_inedits »]  J’ai voulu témoigner de cette grande tradition qui, à l’heure actuelle, est malheureusement méprisée. On donne des spectacles de commedia dell’arte ou de kabuki, où l’on met en abîme la tradition. Il est tout de même bizarre qu’on ne le fasse jamais pour la déclamation baroque ! Eh bien, je veux sauver cette tradition, et c’est ce qu’on a essayé de faire avec Le Misanthrope : réinventer la déclamation de l’alexandrin. Avec la prononciation moderne, beaucoup de rimes ne fonctionnent plus. Il ne s’agit pas d’être dans la répétition mécanique de ce qui a été mais de comprendre qu’il ne peut pas y avoir de théâtre aujourd’hui si on répudie l’héritage du passé.

Pour le coup, jouer le rôle d’une femme, en costume, c’est furieusement moderne, et même postmoderne, non ?

Au contraire, on l’oublie souvent, mais au XVIIe siècle des rôles étaient joués par des hommes. Cela fait partie de l’histoire du théâtre, donc ça me plaît, mais j’aimerais aussi jouer un vieillard ou un petit garçon.

Quelle est votre « méthode », d’ailleurs, pour jouer une femme ?

En réalité, je ne cherche pas à jouer une femme, mais un monstre, un cauchemar de femme. Mes références, ce sont des chanteuses d’opéra ou des actrices, donc des femmes qui trichent déjà. Du reste, c’est la même chose quand j’interprète un homme : je ne m’inspire pas des anonymes, du quotidien, je me demande comment tel ou tel acteur ferait.

Seriez-vous coupable d’élitisme ? Aujourd’hui, pour rendre les textes classiques plus accessibles, on a plutôt tendance à les placer dans un contexte contemporain…

C’est peut-être à la mode, mais peu m’importe : banaliser et trivialiser de grands textes, les rabaisser en effaçant toute distance avec notre vie quotidienne est une erreur, voire un crime. Au XVIIe siècle, les héros des tragédies étaient des rois et des reines qui avaient des destins exceptionnels, pas des gens ordinaires ! Dans Le Misanthrope, ce sont des aristocrates, et non pas des bourgeois ou encore moins des bobos… Ce sont des gens à part, qui ne travaillent pas, et c’est pour ça qu’il se passe quelque chose d’exceptionnel.

Mais les travers bourgeois font aussi du très bon théâtre, non ?

En effet, j’aime beaucoup les drames bourgeois mais ça ne se joue pas de la même façon ! Tout est question de style, et je ne vois pas l’intérêt de jouer une tragédie de Corneille comme un drame de Tchekhov et pourtant les deux sont passionnants.

En tout cas, si on ne supporte plus la grandeur, qu’on ne monte plus les œuvres classiques ! Cela amuse certains metteurs en scène et un certain public que Don Juan ou Phèdre se passent dans un bureau ou dans un supermarché, mais cela ne révèle que le snobisme et une forme de  mépris du public. Surtout, je crois qu’on manque de poésie, de délire, l’art est devenu raisonnable, et c’est le problème. L’art devrait être violent, tragique, burlesque. Tout, mais pas raisonnable !

N’empêche, compte tenu de la catastrophe scolaire, ils n’ont peut-être pas tort, les modernisateurs. Ya-t-il encore des amateurs pour des textes exigeants ?

La réponse, c’est le public qui l’a donnée, en plébiscitant Le Misanthrope, que nous avons joué en costumes du XVIIe et en respectant l’alexandrin. C’est bien la preuve qu’il y a des gens qui ont envie de cela, même s’ils ne sont pas la majorité. Il y a un public en demande de lyrisme, de poésie, y compris parmi les jeunes qui adorent les films de Tim Burton ou bien les films épiques en costumes inspirés de vieilles légendes… Il n’est nullement nécessaire de moderniser les classiques pour  toucher ce public !

Franchement, y a-t-il beaucoup de jeunes qui vont au théâtre en dehors des sorties scolaires ?

J’ai quelques fans très jeunes… mais tout cela reste très mystérieux. Même quand j’avais 19 ans, ce n’était pas à la mode d’aimer les grandes tragédies. Il n’y a pas de règle en art.

Sauf qu’aujourd’hui il n’est plus question d’art, mais de « Culture »… 

Jean Gillibert, qui est un grand metteur en scène, ami de Casarès et de Camus, disait : « La culture complote contre l’art. » Il n’avait pas tort… C’est pour cela que j’emploie rarement le mot « culture », auquel je préfère le terme « connaissance ». Il y a une dictature culturelle. On vous dit ce qu’est le bon ou le mauvais goût, mais l’art est plus mystérieux que ça. Ne faisant ni du théâtre commercial ni du théâtre officiel, je suis plutôt à part. Cette singularité est ce qui me fait travailler, mais je la paye régulièrement. Je suis toléré mais je n’ai pas vraiment la carte.

Comment vous le fait-on payer ?

Eh bien, aujourd’hui, je suis en froid avec Olivier Py, qui n’a jamais voulu que je fasse de spectacle à l’Odéon. Et je suis exclu du Festival d’Avignon, où j’étais invité quand je travaillais avec lui. Avec ça, comme je travaille dans le privé, le journal Le Monde me descend systématiquement. C’est incroyable ! Ils n’ont pas daigné venir voir mon dernier spectacle. Et, pour finir, la nouvelle directrice du Conservatoire national, où j’enseignais, m’a fait comprendre que ce que je faisais n’était pas très important. J’ai démissionné. Personne n’en a parlé. Voilà comment la « culture » étouffe l’art…

Cependant, le conformisme de l’avant-gardisme qui obligeait à se pâmer devant des acteurs se roulant dans la mayonnaise n’a-t-il pas fait long feu ?

Il y a encore des bobos pour s’extasier parce que des comédiens en costumes modernes se foutent sur la gueule, avec une vidéo qui passe en boucle au fond. Ce genre de choses, on le faisait déjà dans les années 1970 ! On donne beaucoup d’argent à des metteurs en scène allemands qui étaient à la mode à Berlin il y a 20 ans. Et c’est ainsi qu’on instaure une nouvelle forme d’académisme ! C’est devenu un système, et cela ne choque plus personne.

Pour aggraver votre cas, vous avez monté une pièce de Montherlant, Demain il fera jour. Or, cet auteur est politiquement « sensible ».

Tout le monde m’a traité de fou : « Il était misogyne, pédophile, et en plus c’est daté… » – la pièce est de 1949… Des théâtres m’ont même dit qu’ils ne pouvaient pas programmer un auteur de droite. Ces gens ne connaissent pas son théâtre, qui est très troublant. Il faut lire Pasiphaé, qui parle de Phèdre qui a couché avec un taureau et accouché du Minotaure. Pour monter Demain il fera jour, j’ai pu avoir le financement grâce au Festival de Figeac, dans le Lot, à Fréderic Franck, du théâtre de l’Œuvre, et à Léa Drucker, qui a accepté de jouer dedans. Et après, les théâtreux et les critiques ont reconnu que c’était un très beau texte.

Qui sont les grands dramaturges d’aujourd’hui ? 

Il n’y en a pas beaucoup et ce n’est guère surprenant : les auteurs de théâtre d’aujourd’hui sont contaminés par le politiquement correct. Ils sont obsédés par ce qu’il ne faut pas dire. Et du coup, ils ne disent rien. Montherlant a une langue et un propos, Claudel et Racine aussi. Cela dit des choses. Je lis beaucoup de pièces qui ne parlent que du vide. Or, le théâtre du non-dit, c’est compliqué. Pinter s’en est sorti formidablement, mais beaucoup d’auteurs ne disent plus rien ou écrivent avec des bons sentiments. C’est écœurant et ça ne dérange personne.

Un artiste engagé, cela vous choque ?

Un artiste doit rester à part, je ne comprends pas qu’il puisse lécher les bottes du pouvoir quel qu’il soit. Il doit rester le bouffon du roi, et pas son courtisan. L’idée de l’artiste de gauche est un peu ringarde aujourd’hui, mais cela existe encore. Quant à moi, je suis plutôt anar… Le monde me fait peur, c’est pour cela que j’ai fait artiste.

Après le premier tour des élections municipales, Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon, a déclaré qu’il quitterait cette ville si le FN remportait la mairie. Que vous a inspiré cette sortie ?

Je l’ai trouvée absurde et plutôt triste, venant d’Olivier Py, qui était un grand poète et qui est devenu un animateur culturel. Il a retourné sa veste. Aristote disait que la démocratie ne marcherait jamais, parce qu’elle se transforme en démagogie. Ces gens-là revendiquent la démocratie, mais quand les gens ne votent pas comme eux le souhaitent, ils censurent ! Ce n’est pas très démocratique, je trouve.

Les villes dirigées par la gauche sont-elles particulièrement sectaires en matière de culture ?

Je parlerais plutôt des scènes nationales et des centres dramatiques : ils ont tous quasiment les mêmes programmations, se passent les mêmes artistes, les mêmes spectacles de danse, les mêmes spectacles de marionnettes ou de théâtre… Au Festival de Figeac, dont je m’occupe avec Olivier Desbordes depuis quatre ans, on essaye de faire des choses un peu différentes, moins prétentieuses qu’à Avignon, et plus ambitieuses qu’à Ramatuelle, Entre Warlikowski et Anne Roumanoff, il y a peut-être une troisième voie ! Cette année, en plus du Misanthrope, que je reprenais, Benjamin Lazar a monté Pantagruel de Rabelais, et un jeune Grenoblois, Benjamin Moreau, a monté une pièce sur Charles Péguy et Jean Jaurès – le plus subversif n’est pas toujours celui qu’on croit…

Avez-vous soutenu le combat des intermittents ?

Non, et moi-même je n’ai pas le statut d’intermittent. Il y a quelques années, je me suis retrouvé plusieurs mois sans travail, je suis donc allé aux Assedic afin de toucher de l’argent, et ça a été l’enfer ! Ce système n’est pas du tout adapté au monde des artistes.

De plus, au lieu de paralyser les festivals, ils auraient mieux fait de s’attaquer à la télé, qui emploie la majorité des intermittents.

Je vous rappelle qu’avant l’invention de ce statut il y avait quand même des artistes. Et que ce ne sont pas les gens qui en ont besoin qui en bénéficient. C’est exactement comme lorsqu’on baisse les subventions de la culture : ce n’est pas Isabelle Huppert qui en souffre mais les petites compagnies. Sans être communiste…

On se rappelle le programme de Vitez : élitisme pour tous ! La grande culture est-elle vraiment à la portée de tous ?

Quand Antoine Vitez dirigeait le Théâtre national de Chaillot, il programmait Claudel, Victor Hugo, des auteurs contemporains… Parfois, il a fait de gros succès comme Lucrèce Borgia, et parfois la salle était à moitié vide ! C’est à cela que doivent servir les théâtres nationaux. Maintenant, on leur demande de remplir les salles. Et le pire, c’est qu’on croit y arriver en rabattant ses ambitions. Quand Py a monté Le Soulier de satin à l’Odéon – auquel j’ai participé –, contre l’avis de tous ses collaborateurs, qui étaient convaincus que cela serait un four, cela a mieux marché que Mademoiselle Julie avec Juliette Binoche… La télévision publique a suivi la même tendance en renonçant à toute ambition. Qui se rappelle qu’en 1980 TF1, chaîne alors publique, diffusait à 20 h 30 Les Bonnes de Jean Genet avec Maria Casarès, Francine Bergé et Dominique Blanchar Adolescent, j’en ai été bouleversé. Édith Scob me racontait que, dans les années 1960, le soir de Noël, elle jouait L’Annonce faite à Marie en direct sur l’unique chaîne qui existait.

Bon, Claudel ou rien, c’est peut-être un peu sévère… Et impensable aujourd’hui. Mais on ne monte pas plus Racine ou Shakespeare. La tragédie peut-elle parler aux adeptes de la grande salle de gym que nous devenons ?

Vous avez raison, le tragique nous fait peur. Raison pour laquelle, dans les théâtres nationaux, on monte la tragédie comme du drame bourgeois ! Seulement, le monde est encore tragique, grotesque et tragique, comme l’avait compris Victor Hugo. Aujourd’hui, le théâtre de boulevard fait dans le naturalisme, l’étude de mœurs, ou le bon goût. Avant, le boulevard était extravagant. C’est la même chose dans le cinéma : les films français ont des prétentions sociales, ils veulent tout expliquer. La vie est bien plus tragique et farceuse que ça ![/access]

 *Photo : Hannah.

Ne pas changer de main…

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onanisme tissot leroy

onanisme tissot leroy

Il y a quelques semaines, une étude scientifique nous apprenait que la consommation de pornographie était pleine de dangers pour la santé. Avec force scanners sur une population de 21 à 45 ans consommant quatre films pornos par semaine, des chercheurs allemands de la Fondation pour le développement humain Max Planck , dans des conclusions reprises par le Journal of the American medical association, (section « psychiatrie », tiens, tiens…) nous livraient leurs conclusions. « Nous avons constaté un lien négatif significatif entre le fait de regarder de la pornographie pendant plusieurs heures par semaine et le volume de matière grise dans le lobe droit du cerveau » déclaraient ainsi nos honnêtes savants qui continuaient : « Ces effets pourraient indiquer des changements dans la plasticité neuronale résultant d’une intense stimulation du centre du plaisir ».

Pourquoi avons nous eu d’emblée l’impression de relire une vieille partition plutôt que d’assister à une découverte ? C’est que ces scientifiques allemands publiés par des Américains (autant dire que nous sommes ici au cœur du vieux continuum spatiotemporel du puritanisme) renvoient en ligne droite au père fondateur du combat contre la pignole, la branlette, la veuve Poignet : j’ai nommé le docteur Samuel Auguste Tissot, Suisse, homme des Lumières et auteur du best-seller L’onanisme (1760), texte fondateur qui servit longtemps de bible sur la question. Chez nos scientifiques de 2014 qui eux aussi oeuvrent « pour le développement humain », on retrouve ainsi, en moins bien écrit, une reprise troublante des maux décrits par le bon docteur Tissot : « Un coït modéré est utile quand il est sollicité par la nature : quand il est sollicité par l’imagination, il affaiblit toute les facultés de l’âme et notamment la mémoire ». Tissot, sadien malgré lui, multiplie dans une langue très pure les descriptions de cas terribles de « masturbateurs uniquement livrés à leurs méditations ordurières » qui connaissent très vite la dépression et la débilité à force d’éjaculer leur matière cérébrale car le sperme « est une portion du cerveau. »

Tissot et ses modernes descendants, décidément, ne changent jamais de main. Ils veulent faire notre bien sexuel malgré nous, depuis toujours : « J’ai tâché de ne rien omettre de ce qui peut ouvrir les yeux des jeunes gens sur les horreurs de l’abîme qu’ils se préparent. » Loin, très loin du gentil Woody Allen pour qui la masturbation est, in fine, le meilleur moyen de faire l’amour avec quelqu’un qu’on aime.

L’onanisme, Samuel Auguste Tissot (La Différence, 1991)

*Photo : Gladys.

Une bonne pincée de Salter

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okinawa james salter

okinawa james salter

En anglais, le titre du dernier roman de James Salter, All That Is, suggère la plénitude. La traduction en français, Et rien d’autre, par contraste, évoque le vide et, à la lecture, on peut se demander si ce n’est pas le traducteur français qui aurait le mieux su exprimer le génie de cet auteur.

Comme c’est souvent le cas chez Salter, son roman est baigné par l’ambiance de la guerre, comme si l’existence humaine trouvait son expression la plus aboutie dans les mers agitées par des cuirassés et dans les cieux traversés par des avions de chasse. Pour Salter, le récit d’une bataille, ici ce sera celle d’Okinawa, ne se résume pas à un simple exposé patriotique muni d’explications tactiques. Les pertes de l’ennemi lui importent autant que celles de ses compatriotes. Il voit la guerre comme une continuation de la vie par d’autres moyens. Sur le pont de son navire, Bowman, le héros, pense ainsi aux amours de Kimmel, son compagnon de cabine mais aussi à l’ennemi, à ces Japonais qui viennent de perdre le Yamato sur lequel trois milles marins périrent, dont beaucoup avaient adressé des lettres d’adieux à leurs proches, en écrivant « Trouve le bonheur auprès d’un autre » ou «  Sois fière de ton fils. »

Pourtant, ce récit de la bataille d’Okinawa n’occupe que le premiers des trente-et-un chapitres de Et rien d’autre. Bowman ayant survécu, il rentre chez lui, réintègre la société civile. Après des études à Harvard, il trouve un emploi dans une petite maison d’édition new-yorkaise.  Ce qu’il découvre, c’est qu’en comparaison de la vraie vie, la guerre n’est qu’un jeu d’enfant, où il est facile de distinguer entre ami et ennemi. Peut-on en dire autant lorsque l’on rentre dans un bar, dans un taxi ou dans une fête à Londres ou à New York ? La guerre, pour Salter, n’est en fait qu’une préparation pour le quotidien en temps de paix.

En lisant son roman, on sent presque physiquement la rapidité d’une existence, qu’elle soit abrégée ou non par les tirs de l’ennemi et on pense irrésistiblement à Hobbes qui décrivait la vie humaine comme « solitaire, misérable, cruelle, animale et brève. » Dans l’univers hobbesien de Salter, les hommes fonctionnent en tribus solidaires qui forment des bataillons redoutables servant à protéger les fantassins dans la lutte acharnée de l’existence. Si on n’est pas né dans l’une d’entre elles, il est impossible de l’intégrer. Même l’amour ne permet pas de s’affranchir de ces appartenances. Pourtant Bowman aura essayé. Un soir, dans un bar à New York, il aperçoit Vivian Amussen, sa future femme, blonde et ravissante, membre d’une ancienne famille, fille du propriétaire d’un grand domaine en Virginie, passionnée par les chevaux. Bowman tombe amoureux d’un visage, d’une façade. Il sera pris encore dans le piège de l’exotisme des années plus tard lorsqu’il rencontrera Enid Armour dans une fête à Londres.  Avec elle, « Il avait l’impression d’être confronté à une autre langue, totalement étrangère à la sienne. » Enfin, il y aura Christine Vassilaros, séparée d’un businessman grec, qui partage son taxi de l’aéroport JFK jusqu’à Manhattan. « C’était toujours au premier mot, au premier regard, au premier baiser, à la première danse fatale. »

Mais au bout du compte, que de défaites ! La devise de Bowman pourrait être celle de Saul Bellow ou du père du celui-ci. Salter raconte en effet que l’un des deux est censé avoir prononcé les paroles suivantes sur son lit de mort : « Je ne suis jamais arrivé à  comprendre. » C’est ce qui fait d’Et rien d’autre  un grand livre stoïque et mélancolique.

Et rien d’autre, James Salter, Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Amfreville (L’Olivier).

*Photo : USMC Archives.

Manif pour tous : les savoureux boniments de Samuel Laurent

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Pour y voir plus clair dans les nombreux débats que suscite l’actualité, c’est bien connu, rien ne vaut des faits avérés, vérifiables et vérifiés. Exemple : les arguments de la Manif Pour Tous sont mauvais. Voilà une information pure, indiscutable, apte à nourrir la réflexion de chacun, quelle que soit par ailleurs sa position sur des questions comme, au hasard, la PMA, la GPA ou la théorie du genre. A l’heure où les opinions qui s’expriment à tort et à travers rendent difficile toute tentative d’objectivité, c’est bon à savoir.

A ceux qui croiraient pouvoir contester ce fait, s’ils existent, précisons qu’il n’a pas été établi par n’importe qui, mais par Le Monde, que l’on considère encore aujourd’hui comme un quotidien de référence. Plus précisément, par le responsable d’un pool de journalistes baptisés « Les décodeurs », puisque leur rôle consiste justement à vérifier et à publier des faits, rien que des faits, toujours des faits. Venu d’Amérique, le « fact-checking », qui s’appuie sur le « data-journalisme », n’est pas seulement une mode, c’est un métier.

Samuel Laurent, le responsable en question, a donc pris le clavier lui-même pour rédiger un article sobrement intitulé « Les mauvais arguments de la Manif pour Tous », sans prendre parti. La charte des « Décodeurs », disponible sur le site, indique en effet noir sur blanc, dès son premier article : « Nous ne faisons pas de journalisme spéculatif. Nous ne donnons pas notre avis. » Ouf. Parfois, avouons-le, il nous est arrivé de nous demander si pareille chose était humainement possible. Notre preux chevalier de l’information le prouve, béni soit son nom.

Tout à son travail de correction des erreurs des autres, Samuel Laurent fait bêtement la première faute de conjugaison que l’on apprend à éviter en école de journalisme (« S’en est suivie », au lieu de « s’est ensuivie »), mais il serait malvenu de lui en tenir rigueur. On n’a pas toujours le temps de vérifier chaque tournure de phrase dans son Bescherelle. L’important, c’est qu’un professionnel encarté de sa trempe soit irréprochable en termes de neutralité. Que jamais le commentaire ne prenne le pas sur le fait, rigoureusement et exclusivement rapporté, dans sa nudité la plus crue. Exemple : les arguments de la Manif pour Tous sont mauvais.

Ses arguments ne sont pas faux, discutables ou imprécis. Non, ils sont mauvais. Samuel Laurent sait ce qui est bon et ce qui est mauvais. C’est comme ça. C’est un fait.

Mes nuits avec Valérie, Nicolas, François et les autres

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hollande trierweiler royal

hollande trierweiler royal

Ils ont voulu déballer ? Tant pis pour eux, déballons. Déballons tout. Étaler le sanctuaire de son intimité sur tous les murs de la ville, rien de plus nauséeux. À quel degré de déchéance ne faut-il pas dégénérer pour s’avilir à ce point ? Mon grand-père, qu’Allah ait son âme, m’avait inculqué un précepte : notre nom ne doit apparaître dans les gazettes que trois fois, à la naissance, au mariage, au décès. J’ai retenu, je m’y suis tenu. Mais là, plus possible. Ils l’auront voulu, ils s’en repentiront. Je ne citerai aucun nom, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

J’ai fait connaissance de Valérie T. en reportage au Darfour. Elle travaillait pour Paris M. Son 4 × 4 était en panne au bord de la piste sablonneuse. Le mien, fonçant tel un bolide, s’arrêta pour la dépanner. Elle m’a supplié : je suis seule et j’ai peur, prenez-moi, par pitié. N’écoutant que mon cœur, je l’ai accueillie à bras ouverts. Sans moi, que serait-elle devenue ? Prise en otage. En chemise orange, égorgée sous les caméras. Pleurée sous tous les cieux. Des épreuves pareilles, on a beau dire, ça crée des liens. Pour nous remettre des nos émotions, nous avons fait un crochet sur une plage du Darfour célèbre pour son vin rosé et ses paillotes de passe.

Engagée avec cette ferveur, l’aventure a tourné à l’idylle dès notre retour à Paris. J’étais marié, elle aussi.[access capability= »lire_inedits »] Pour tout dire, je n’avais nullement l’intention de sacrifier mon train-train familial pour une amourette qui passait par là. Elle, elle était raide dingue de moi. J’avais beau lui faire valoir que son époux, plus beau, plus riche, plus intelligent que moi, avait les dents plus longues que les miennes, elle ne voulait rien entendre. Elle préférait les dents courtes et même les « sans-dents ». (C’est elle qui a inventé cette formule idiote, pas moi.) J’étais l’homme de sa vie, nous devions refaire notre vie. Elle a gagné, les femmes gagnent toujours. Nous avons emménagé dans un petit mais bel appartement rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Ne voilà-t-il pas qu’un soir, à la terrasse d’un café du Marais, nous rencontrons un homme d’âge mûr qui justement avait ses bureaux dans la même rue où il travaillait président de je ne savais quoi. Président d’un business jadis florissant mais ces temps-ci en capilotade. L’affaire était si pourrie que François H., comme on l’appelait, était tombé dans un état de dépression avancée. Lui et moi, nous nous sommes retrouvés dans le backroom. (J’avais promis que je lâcherais tout, je tiens parole.) Les backrooms, les garçons, c’est pas mon genre. Mais ce coup-là, son visage désespéré m’a fait fondre.

Nous avons retrouvé Valérie sur la terrasse, l’air de rien. Elle s’est tout de suite doutée de quelque chose. L’instinct féminin ! Retour à la maison, elle me fait une scène. Je suis sûre que… Mais non, ma chérie, qu’est-ce que tu vas imaginer ? Moi ? Ça ? Jamais ! J’ai rien contre, mais je déteste. Tu mens, je vois que tu mens. Me tromper avec un homme, c’est pire qu’une femme. Comment veux-tu que je m’aligne devant un truc pareil. Je vois bien comment faire mieux qu’une gonzesse, mais mieux qu’un mec, c’est pas possible. J’aurais beau essayer, j’y arriverais jamais.

Elle sanglota dans mes bras toute la nuit. Je finis par admettre que j’avais un peu flirté avec le président, rien de plus. Je te jure mon amour, rien que par pitié, il était si malheureux. Elle m’a pardonné en se persuadant qu’un garçon, finalement, c’était moins grave qu’une fille.

J’ai revu François, revu encore et encore. Jamais je n’avais éprouvé telle passion. Il était fou de moi. Je l’avais dans la peau. Il était très accaparé, tout le temps en voyage d’où il me bombardait de SMS. Valérie nous espionnait sans répit et volait mon téléphone pour recopier les 728 SMS. On se retrouvait dans un studio rue du C. où il arrivait sur le siège arrière de son garde du corps, dont j’étais un peu jaloux. Un jour, un photographe, dépêché par elle, a pris un cliché qu’elle m’a brandi en éructant. C’en était trop. Le soir même, d’un texto en 325 signes, je lui ai signifié la rupture. C’est là que le drame commence.

La notoriété de François H. s’étendait assez largement. Il comptait même parmi les peoples favoris du moment. Valérie entreprit de communiquer à la presse toute notre histoire à doses progressives. Chaque jour nous étions à la une des journaux, à l’ouverture des JT. Quand ils apprirent que j’étais un homo, comme ils disent, mes enfants bondirent de joie. Mes parents se sentirent déshonorés. Tu n’es plus notre fils. Au boulot, mes ex ricanaient, les autres m’approchaient.

 

Tous se demandaient pourquoi Valérie mettait tant de rage à se venger. L’explication par le fric ne leur convenait pas. Pourquoi ? Le doyen du bureau, un vieux monsieur qu’on aurait dû envoyer à la retraite depuis longtemps, fit entendre sa voix tonitruante : « Vous ne comprenez donc pas qu’elle souffre à en mourir. Le seul remède à sa douleur c’est de faire souffrir l’autre, qu’il en bave autant qu’elle. Que le mal vienne d’elle ou d’ailleurs, elle s’en contrefout. Pourvu qu’il déguste. Qu’il meure de préférence. Si elle était sûre de ne pas finir en prison, elle le tuerait, c’est sûr. Il faut que sa présidence tombe en ruine, que ses amours se déchirent, qu’il se retrouve dans le ruisseau sans un sou, qu’il implore les passants. Là, elle ira le secourir, elle lui pardonnera et elle le laissera tomber pour qu’il gémisse encore et encore. Autant qu’elle aujourd’hui, plus qu’elle. Tant qu’il ne sera pas supplicié, elle crèvera de douleur. N’y voyez aucune vengeance, seul l’habite le besoin d’apaiser son propre mal. »

Pour François, ce fut terrible. J’appris finalement qu’il était vraiment président, président de la présidence. Ça ne m’a pas ému, je pensais bien qu’il me cachait un détail. Les journalistes se déchaînèrent. Pas tant pour les mœurs que, disaient-ils, pour les faiblesses de caractère que sa vie privée révélaient. Un homme incapable de décider. Les actions de Nicolas S. grimpèrent au plus haut. Mais François avait plus d’un tour dans son sac.

Un reporter de Mediapart fut invité à l’Élysée où un attaché de cabinet lui confia qu’en 2008 le président avait eu une affaire avec Nicolas S., lequel avait brutalement mis un terme à la liaison. Ce fut pour se venger que François se lança dans la présidence. Un incident dans un hôtel new-yorkais lui fut propice. Alors là, le boucan que ça fit, je vous dis pas. Redoublement de scandale lorsqu’on apprit, photos à l’appui, que François H. et Nicolas S. s’étaient un jour aimés. Denis Maniouchan, inconnu au bataillon, fut élu.

Le vieillard, au fond de la salle de rédaction, éleva de nouveau la voix : Churchill et Hitler, même chose. Comme souvent, les choses ont mal tourné. Staline et Trotski. Mme Thatcher et de Gaulle. Golda Meir et Nasser. Kennedy et Marilyn. César et Cléopâtre. Ne savez-vous donc pas que tout le monde couche avec tout le monde ? C’est notre condition humaine. La vie a besoin de toucher la vie. Si on en parle tant c’est que personne n’a encore trouvé le moyen de bien le faire.[/access]

*Photo : Francois Mori/AP/SIPA. AP21505858_000001.