Accueil Site Page 2220

L’Holocauste à bout portant

495

fils saul nemes

Voilà qui ne s’était pas produit depuis trente ans : un film hongrois vient de se voir récompensé par le Grand Prix du jury au festival de Cannes. Le fils de Saül de László Nemes obtient ainsi une reconnaissance plus que méritée car il s’agit manifestement d’une œuvre majeure. Inutile d’être un cinéphile averti (ce que je ne suis pas) pour en saisir toute la dimension. Pour celles et ceux qui, comme moi, ont eu le privilège de le voir en avant-première, ce fut un choc

Tout a été dit sur ce film, qui est le premier long métrage du jeune metteur en scène âgé de 38 ans. László Nemes nous y plonge dans le monde des Sonderkommandos du camp d’Auschwitz, ces équipes de prisonniers juifs contraintes d’assister les SS dans le chargement et le nettoyage des chambres à gaz et fours crématoires, eux-même condamnés à être éliminés à leur tour.

Le fils de Saül n’est pas un film sur l’Holocauste. Il ne cherche pas à en décrire et dénoncer directement l’horreur, de face. Non, mieux que cela, il nous place près de deux heures durant dans la peau d’un membre de ces kommandos, le Hongrois Saül, pour nous faire voir à travers son regard, nous faire entendre à travers son oreille strictement ce qu’il voit et ce qu’il entend et rien d’autre. Mais cela est fait dans le moindre détail: bruits sourds d’une porte claquée, hurlements des SS, cris et pleurs.

Affecté aux chambres à gaz et fours crématoires dont il doit assurer la « bonne marche”: nettoyage des salles de douche, enlèvement des cadavres, ramassage des vêtements et effets des gazés, chargement des fours, épandage des cendres dans la rivière voisine jusqu’à ce que Saül croit reconnaître son propre fils parmi les victimes gazées.

C’est là où la fiction vient se mélanger à la réalité, le film que Nemes a mis 5 ans à réaliser étant fondé sur des documents authentiques[1. Les voix sous la cendre ou Rouleaux d’Auschwitz-Birkenau, lettres de prisonniers rassemblées entre 1945 et 1980, et publiées par le Mémorial de la Shoah.].

Totalement déshumanisé, désensibilisé, moralement et littéralement anéanti par sa tâche, Saül va alors avoir un sursaut. Au prix de sacrifices surhumains et de risques fous, il va se fixer pour but de récupérer le corps de l’enfant et lui offrir une sépulture décente, trouver un rabbin qui l’accompagnera en récitant la prière du kaddish.

Ce qui est beau et qui fait, par exemple, la différence avec La liste de Schindler, c’est que Nemes refuse d’utiliser l’Holocauste comme décor, ce que reprochait Lanzmann à Spielberg. Il se propose plutôt de nous montrer la Shoah telle quelle, dans la réalité crue de ses détails quotidiens, à mains nues mais sans tomber non plus dans le voyeurisme. Il nous livre tout bonnement le regard de Saül, dans des images d’ailleurs souvent floues ou embrumées, dans un monde sonore de bruits assourdissants sans jamais nous montrer la mort en face. Autre force du film: cette touche d’espoir qui, dans le combat incroyablement obstiné du père pour honorer la dépouille de son fils, nous fait encore espérer en l’Homme, même au plus profond de l’enfer.

Mieux peut-être que les éloges du jury, Claude Lanzmann, auteur de la Shoah, a lui-même pleinement approuvé le film de Nemes et aurait même déclaré reconnaître en lui « son fils »[2. interview publiée par Télérama (24 mai)].

Manifs: Les smartphones et Twitter au secours de la filiation?

13

(Avec AFP) – Les données générées par l’utilisation des téléphones mobiles et de Twitter permettraient d’établir une estimation très précise de la taille d’une foule, selon une étude publiée mercredi dans le journal Royal Society Open Science.

Manifestations contre le mariage homosexuel et ses conséquences irréversibles sur la filiation, mobilisation pour dénoncer l’austérité, défilé contre le projet de réforme des retraites… En France, les polémiques sur le nombre de manifestants ne manquent pas, les estimations transmises par la police et les organisateurs pouvant aller du simple au double, voire au-delà (lorsque le préfet de Paris Bernard Boucault dénombre une Manif Pour Tous, par exemple).

Attention, gros scoop ! Pour les chercheurs Federico Botta, Helen Susannah Moat et Tobias Preis, de la Warwick Business School (Royaume-Uni), il existe une corrélation entre le nombre de personnes présentes dans une zone restreinte et l’activité enregistrée par les fournisseurs de téléphonie mobile et le réseau social Twitter. Ça alors…

chiffres manifestations

A l’occasion de dix matchs de football au stade de San Siro de Milan (Italie), les chercheurs ont comparé, d’un côté, les données générées par les mobiles et les tweets et de l’autre le nombre de supporters. A l’aide de graphiques retranscrivant les trois variantes (téléphones, Twitter, nombre de spectateurs), ils ont mis en évidence une relation linéaire entre les trois données qui varient simultanément et dans les mêmes proportions.

Les chercheurs ont vérifié leurs calculs à l’aéroport de Linate à Milan. En relevant l’activité de la téléphonie mobile et du réseau social, ils arrivent à retrouver le nombre de voyageurs estimé, heure par heure, et ce, pendant plusieurs jours.

« Les résultats fournissent la preuve que des estimations précises du nombre de personnes dans un lieu donné et à un moment donné peuvent être fournies à partir des données des téléphone mobiles et de Twitter, sans obliger les utilisateurs à installer des applications particulières sur leurs smartphones », précise l’étude.

Outre le fantasme de mettre fin aux sempiternelles polémiques de chiffres qui suivent les manifestations, le fait de pouvoir rapidement et précisément évaluer la taille d’un regroupement de personnes pourrait aider à gérer les mouvements de foule et organiser des évacuations d’urgence. Voire à empêcher qu’une loi sociétale soit votée contre la volonté de plus d’un million de manifestants…

*Photo : © AFP/Archives Pierre Andrieu

Fleurs de lys et croix de Lorraine

resistance royalistes remy

En ce 18 juin 1940, deux hommes qui ne se connaissent pas écoutent fiévreusement la radio et entendent avec stupeur, coup sur coup, deux discours contradictoires : celui du maréchal Pétain, prononcé la veille, qui annonce l’armistice ; puis celui du général de Gaulle, diffusé sur la BBC, qui appelle tous les Français à la résistance. L’un, Marie César Gabriel de Choiseul-Praslin, huitème duc de Praslin, issu de l’une des plus illustres familles de France, est un sexagénaire portant beau, officier de carrière ayant démissionné lors des inventaires, héros de la guerre de 1914-1918. L’autre se nomme Gilbert Renault. Né en Bretagne dans la moyenne bourgeoisie, la trentaine joviale et robuste, « un rien hâbleur », selon certains, il s’est ruiné dans la production cinématographique avant de se refaire… en gagnant à la loterie. À première vue, ils n’ont rien en commun, sinon l’essentiel – leurs convictions royalistes. Et en cet instant crucial, elles vont les réunir : car, pour les deux, rester fidèle à ses convictions suppose de s’engager corps et âme dans la Résistance, fût-ce contre celui qu’ils ont considéré jusqu’alors comme leur maître à penser, Charles Maurras.[access capability= »lire_inedits »]

Le 20 juin, Gilbert Renault, le futur colonel Rémy, embarque sur un chalutier norvégien en partance pour l’Angleterre. « Le réflexe de partir (…) trouvait son origine dans l’enseignement que depuis vingt ans je recevais quotidiennement sous la signature de Charles Maurras. Nourri de l’Action française, il ne m’était pas possible de reconnaître comme définitive la défaite de la France. J’allais tout naturellement là où il m’apparaissait qu’on allait continuer à se battre. » Le duc de Praslin, lui, condamne, dans une lettre à Maurras, « la demande d’armistice et la méconnaissance évidente de ce qu’exigeaient (…) les intérêts primordiaux et l’honneur même de la France » – convaincu que Maurras appuiera cette protestation de toute sa puissance intellectuelle. Comment le théoricien du nationalisme intégral pourrait-il réagir autrement ? Du reste, quoi de plus naturel que résister pour ces royalistes qui, au fond, n’ont rien fait d’autre depuis un siècle et demi ? D’où leur incompréhension lorsqu’ils apprennent le ralliement de Maurras à Pétain, ce maréchal républicain pour lequel le duc de Praslin avouera avoir toujours éprouvé méfiance et « antipathie ».

Cette déception amère ne les conduit pas à renier leurs convictions. Ils ont plutôt le sentiment que c’est Maurras qui les a inexplicablement trahies. Dans une lettre à son vieux maître datée de janvier 1942, le duc de Praslin oppose ainsi « feu Charles Maurras » à « son successeur (du même nom) » et sa « néo-Action française », qu’il accuse d’avoir « peut-être rendu impossible le triomphe de (ses) idées politiques, sans lesquelles il n’est pas de salut pour la France ». Il faut, estime le duc, être maurrassien contre Maurras, comme ses ancêtres ultras furent royalistes malgré le roi. Dès 1941, il contacte le représentant local du comte de Paris, puis accepte, en 1942, à la demande du royaliste Edmond Michelet, de prendre en Dordogne la tête de l’organisation Combat. Ce qui lui vaudra d’être pourchassé par la Gestapo.

Quant au colonel Rémy, devenu « l’agent secret n°1 de la France libre », c’est également ainsi qu’il conçoit son réseau de renseignement, la « Confrérie Notre-Dame », nom improbable choisi en référence à Louis XIII plaçant la France sous la protection spéciale de la Vierge Marie. Sa ligne de conduite est directement empruntée à l’enseignement de Maurras : considérer exclusivement l’intérêt national, indépendamment des attaches partisanes ou des rancœurs personnelles. C’est ainsi qu’en 1943, Rémy, catholique et royaliste, entreprend de mettre en contact le gouvernement de la France libre et le Parti communiste français en amenant à Londres un émissaire des FTP, Fernand Grenier. De Gaulle salue cette manifestation de « l’unité française » qui témoigne de « la volonté de contribuer à la libération et à la grandeur de notre pays ».

La France au-dessus des partis, mais également au-dessus des rancunes : compagnon de la Libération et membre éminent du RPF, le colonel Rémy participera en 1949, aux côtés de Daniel Halévy, à des meetings en faveur de la libération de Charles Maurras. Après s’être à bon droit « dressé pendant un temps contre » lui, il est désormais juste, pense-t-il, de lever la sanction frappant « cet intransigeant serviteur de la France ».[/access]

François-Marin Fleutot, Des royalistes dans la Résistance, Flammarion, 2000.

Guy Perrier, Rémy, l’agent secret n°1 de la France libre, Perrin, 2001.

*Image Pixabay.

Des royalistes dans la Résistance

Price: ---

0 used & new available from

Les «Républicains» font du ski…

146

UMP Les Républicains Sarkozy Hollande

À mesure que notre régime politique dévoile sa vraie nature, ses officiants font tout ce qu’ils peuvent pour conserver un semblant de légitimité et de sérieux. Tous les moyens sont bons pour maintenir l’illusion de leur réel ascendant sur les événements. À cet effet, le moindre artifice est mobilisé. Sémantique notamment. Il y a depuis quelque temps un mot-phare, signe de ralliement pour tous les pieds nickelés de la politique, le mot « république ». Dans un débat houleux, on pourrait presque dire que celui qui s’en saisit le premier en le revendiquant empoche la mise. Un « point Godwin » inversé, en quelque sorte. Or il n’est pas certain que les plus prompts à accaparer tout un héritage soient les mieux disposés à le faire.

En quarante ans, la politique politicienne semble avoir donné tout ce qu’elle pouvait. À présent que la France est aux mains de Bruxelles et que le communautarisme règne sur son sol, l’inanité de nos dirigeants devient patente. Chaque président nous fait regretter le précédent, les gouvernements se font et se défont comme aux chaises musicales, les médias orchestrent la pluie et le beau temps, les électeurs, eux, préfèrent l’école buissonnière. La minorité d’entre eux à justifier encore le salaire du personnel politique se tourne peu à peu vers le Front national, ultime poil à gratter. L’heure est grave, nos VRP ne font plus recette, leurs produits ne répondent plus aux exigences du consommateur. Pour doper le commerce le temps d’une carrière et donner à la marchandise une seconde jeunesse, les plus roublards ont eu une idée digne d’eux : changer les étiquettes.

Toute honte bue, Monsieur Moi-je va certainement nous faire l’amitié de se représenter dans deux ans. Comme un malheur n’arrive jamais seul, Monsieur Casse-toi lui sera sans doute opposé. Ce dernier a initié la nouvelle valse des étiquettes en proposant de renommer l’UMP faisandée « Les Républicains ». En retour, on imagine assez mal les socialistes pousser l’atlantisme au point de devenir à leur tour « Les Démocrates ». On escompte plutôt de leur part quelque chose comme « Les Gentils ». Et ils le sont, assurément. Les méchants, eux, sous la houlette de Florian Philippot, songent à rebaptiser leur parti « Les Patriotes ». Ainsi, au moins, les choses sont-elles claires ; les partis politiques se montrent sous leur vrai jour et se cantonnent à leur rôle inhérent au régime représentatif : transhumer les troupeaux sur des sentiers balisés.

À notre époque, il y aurait toute une nomenclature des différents avatars de l’idée de république à exposer à l’oral. Avec des rires en voix off. Certains l’opposent frontalement à la monarchie en omettant que son principal théoricien moderne – Jean Bodin – lui a offert ses lettres de noblesse sous le règne des petits-fils de François Ier, qu’on était bien loin de 1789 et qu’il n’avait pas cet événement en vue. D’autres en font l’instrument de la valeur égalité déprise de toute référence au mérite, et c’est cette fois Cicéron, aristocrate d’origine plébéienne, homo novus, qui doit s’en tenir les côtes. Enfin viennent renforcer leurs rangs ceux qui, d’une mine grave, voient dans l’antiracisme au sens large la cause « républicaine » par excellence. Nul ne sait s’il deviendra l’illustre républicain que furent Cicéron et Bodin en leur temps, mais Manuel Valls fait clairement partie de ceux-là. Pour dissiper l’esbroufe, il faut éteindre la télé et ouvrir des bouquins.

La res publica, nous dit le Gaffiot, est l’administration des affaires communes, la forme du gouvernement, le souci de ce que l’on a en partage, collectivement. Peuvent se draper dans l’idée de république aussi bien la démocratie que l’aristocratie ou la monarchie. Y sont contraires les tyrans et les oligarques. Consubstantiel au concept de république, l’attachement au bien commun, d’après Aristote, est ce qui distingue un régime droit d’un régime dévoyé. Le commun, lui, détermine par définition ce qui ressortit à la communauté et, de manière implicite, ce qui en est exclu et n’a pas vocation à en faire partie. C’est en quelque sorte un médium entre l’individu livré à lui-même et l’universel inabordable. Et pour garantir la permanence du commun, il est une chose à ne jamais perdre de vue, une chose sans laquelle, véritablement, on ne peut être appelé « républicain ». Quelle est-elle ? La souveraineté.

Manuel Valls n’a peut-être pas lu Jean Bodin, et il lui est (malheureusement) loisible de s’en passer. En revanche, il est permis d’espérer de sa part et de tous ses amis les plus en vue (c’est-à-dire pris au sérieux par Jean-Michel Aphatie, autre grand non-lecteur de Bodin) un minimum de cohérence. La souveraineté s’entend aussi bien dans les murs que hors les murs. À l’intérieur, le peuple – puisqu’il est concerné au premier chef – doit pouvoir refuser ce qui se fait en son nom. À l’extérieur, le même doit pouvoir négliger les injonctions supranationales, d’où qu’elles proviennent. Et nous sommes loin du compte. Lorsqu’un homme politique se fait le grand dispensateur des brevets de républicanisme, la moindre des choses est qu’il veille à être lui-même exemplaire quant à la défense de la souveraineté nationale. Celle-là même que rend caduque la centrale d’achat européenne. En d’autres termes, faire le choix de l’Europe, de la CEDH au clonage continental des fruits et légumes, c’est tourner le dos à la république.

Nous commémorerons ces jours-ci le dixième anniversaire du fameux « NON » au référendum portant sur le traité établissant une constitution européenne. Ce grand divorce entre le projet européen et la permanence républicaine devrait être clamé haut et fort, mais voilà peut-être le seul anniversaire que notre cher président n’ornera pas de sa mine contrite. Pour ce qui est de Nicolas Sarkozy, nous ne rappellerons pas ici le rôle par lui tenu dans cette avanie. Mais quand on a le culot de faire d’un mot vidé de sa substance un slogan publicitaire, on peut difficilement être pris au sérieux. Après « Le Gendarme », « La Septième Compagnie », « Les Bronzés » et « Les Sous-doués », voici donc « Les Républicains ». Le thème se déclinera : Les Républicains font du ski, Les Républicains passent leur bac, Les Républicains et les Républicaines, Mais où sont donc passés les Républicains ?, etc.

Que les grands partis européistes et leurs soutiers écolos ou centristes se fassent une raison, la république n’est pas le pré carré de l’antiracisme, ni une nurserie pour tous les choix de vie. D’aucuns veulent savoir où sont, de nos jours, les derniers républicains ? C’est très simple : il faut les chercher parmi les gens attachés par-dessus tout à la souveraineté de la France.

*Photo : Wikipedia.org

Allemagne : Hooligans et cols blancs ensemble contre l’islamisation

27

pegida islam allemagne

Le phénomène des attaques anti-immigrés atteint en Allemagne une ampleur nationale, ayant dépassé le stade d’incidents isolés qui auraient touché quelques villes de l’est en proie au chômage massif et à la pauvreté. Tel est en substance le constat dressé par le gouverneur de Saxe-Anhalt, Reiner Haseloff, après qu’un incendie a ravagé le bâtiment flambant neuf qui devait accueillir ce mois-ci quelque 40 réfugiés dans la ville de Tröglitz. Construite dans les années 1930 pour loger des ouvriers, la tristounette bourgade est tombée dans l’instabilité au moment de la réunification, frappée par la fermeture de la mine et le licenciement de près de 5000 personnes. Un profil urbain « à risques » donc, ce qui n’a pas échappé aux autorités locales. L’annonce de l’ouverture d’un local destiné à loger des étrangers a été précédée d’une réunion publique dont la tenue n’a pas permis de présager de la suite des événements, malgré le mécontentement exprimé tant par les membres du parti néo-nazi NPD que par le voisinage : « Les étrangers reçoivent beaucoup d’aides et nous rien ! ».

Si la précarité et un sentiment d’injustice sociale sauraient expliquer l’incident de Tröglitz, il n’en est pas de même pour Escheburg, situé à trente minutes de route de Hambourg. Là, c’est un duplex en bois qui a été la proie des flammes avant qu’une famille d’Irakiens ait eu le temps de s’y installer. Sa localisation à proximité immédiate d’un terrain de golf a fortement déplu aux habitants. Un d’entre eux -ni un skinhead ni un extrémiste de droite, mais un agent du Trésor public- a avoué être l’auteur de l’incendie. Comme beaucoup de ses voisins, il se disait inquiet pour sa femme et ses enfants à qui il voulait offrir l’opportunité de grandir dans un environnement protégé. Son procès sera accompagné de séances de médiation, autant dire de psychothérapie, organisées à l’intention de tous les villageois à l’initiative du pasteur et avec le soutien d’un groupe d’experts en résolution de conflits. Il reste à craindre qu’il sera plus difficile d’appliquer la même méthode, susceptible de conduire les Allemands à se projeter dans une radieuse diversité aux côtés de leurs nouveaux voisins, à l’échelle d’une ville comme Dresde, sans parler du pays tout entier. Or même le cosmopolitisme berlinois paraît à présent suspect. Si les DJ anglophones ou autres vidéo-concepteurs branchés y sont toujours les bienvenus, les demandeurs d’asile le sont moins à en juger par rapport à la récente explosion d’origine criminelle dans un centre multiculturel du quartier de Kreuzberg.

L’attitude des autorités face au fléau -c’est le cas de le dire- se révèle aussi louable qu’inefficace. Jusqu’à présent les incitations financières à dénoncer les malfaiteurs xénophobes n’ont pas donné les résultats espérés, même dans les communes aussi métissées que Germering, près de Munich, où la population locale a pris l’habitude de cohabiter avec les émigrés venus de plus de 120 pays différents. Bien que la destruction par le feu du refuge de Gremering en 2014 ait ému tout le monde, personne ne s’est pressé pour aider la police à identifier les suspects. Pourtant il serait exagéré de dire que l’Allemagne est en flammes. Comme il serait futile d’affirmer, d’après Christine Lüders de l’Agence fédérale contre la discrimination, que « quand on commence par brûler les maisons on finit par brûler les gens ». Il serait peut-être plus approprié d’évoquer l’atmosphère à la fois glaçante et atrocement drôle de « Dramuscules » de Thomas Bernhard, avec notamment la scène finale où deux personnages féminins pensent avoir vu un corps au bord de la route, puis comprennent leur erreur : « Rien que des affiches à croix gammée et nous on a pensé que c’était un mort ! ». Fort heureusement, pas de morts en Allemagne, du moins pour l’instant. Quant aux croix gammées, comment soutenir sensément que les 10 000 participants aux manifestations organisées à Dresde l’hiver dernier par le mouvement Pegida (l’acronyme allemand de « Européens patriotiques contre l’islamisation de l’Occident ») pour dénoncer l’immigration économique, étaient tous et restent à jamais des nazillons au fond de l’âme ? 34% des Allemands, selon le sondage d’opinion publique réalisé par l’hebdomadaire Der Spiegel, partagent le constat de Pegida sur l’islamisation croissante de leur pays. Seraient-ils forcément les héritiers de l’idéologie du IIIème Reich et des promoteurs de la vague de violence à l’encontre des immigrés ?

Les spécialistes et les hommes politiques allemands sont à ce sujet partagés, sinon contradictoires. Depuis le débordement de la manifestation anti-islam à Cologne en octobre dernier, qui a laissé KO quelques 49 policiers, les services de renseignement et de sécurité prennent l’affaire très au sérieux. Une centaine de membres de divers groupuscules d’extrême-droite auraient été interrogés et placés sous surveillance. Cependant le ministre de l’Intérieur de Saxe, Markus Ulbig, rappelle non sans raison, que qualifier un tiers de la population allemande de sympathisants nazis créerait plus de problèmes qu’il n’apporterait de réponses. Et pour cause. D’une part, les supporteurs de Pegida se recrutent dans les classes moyennes, votent CDU et se reconnaissent dans le logo du mouvement qui représente un bonhomme jetant à la poubelle un swastika, un drapeau communiste et un autre de l’Etat islamique. D’autre part, les références et les alliances qu’on dirait « contre-nature » des différentes mouvances anti-migratoires rendent les tentatives de simplification caduques. À Dresde, un tribun anonyme de Pegida a commencé son speech par le célébrissime « I have a dream » de Martin Luther King pour avancer que puisque son rêve de cohabitation pacifique des gens de toutes les cultures et tous les horizons n’était justement qu’un rêve, il fallait bien se rendre à l’évidence d’une guerre qui ne dit pas son nom. En outre, c’est en scandant le slogan « Nous sommes le peuple ! », repris des manifestations de masse qui ont conduit à la chute du mur en 1989, que défilaient, bras dessus bras dessous, les petits bourgeois exaspérés et les brutes aux crânes rasés. « Les mamies nous adorent ! » a-t-on pu lire ensuite sur le forum des hooligans reconvertis en chasseurs de salafistes.

Le mouvement «Hooligans gegen Salafisten », autrement dit « Les hooligans contre les salafistes », ou simplement Hogesa, est un avatar le plus surprenant de la mobilisation contre la réelle ou fantasmée l’islamisation de l’Allemagne. Formé des éléments les plus violents parmi les supporters d’équipes de foot adverses, lesquels s’emploient habituellement à se bastonner les uns les autres, Hogesa a remporté le pari de rassembler casseurs professionnels et citoyens ordinaires sous une même bannière. Fort de quelques 16 000 membres, le mouvement entretient des relations opaques avec Pegida. Quelques-uns des sympathisants de Pegida, les plus remarqués par la police, appartiendraient en effet également à Hogesa. Non moins évidents s’avèrent les liens entre les hooligans et l’extrême-droite. Certes, certains d’entre-eux arborent des tee-shirts avec des symboles néo-nazis, mais officiellement leurs chefs se distancient de la moindre affinité avec le NPD.

Bref, il y aurait un degré dans l’infamie que mêmes les vandales les plus abrutis ne seraient pas prêts à franchir. Ainsi, tout en refusant catégoriquement l’étiquette d’extrême droite néo-nazie, les hooligans clament leur admiration pour le groupe de rock Kategorie C, dont le couplet le plus connu est : « Aujourd’hui ils coupent la gorge des moutons et des vaches, demain ils peuvent couper la gorge des enfants chrétiens ». Il faut croire qu’il en va de même pour les simples citoyens. Sinon comment expliquer le succès phénoménal du blog anti-islam « Politically Incorrect » avec ses 70 000 visiteurs par jour ? Ou encore l’intérêt suscité par le site web « Nuremberg 2.0 Germany » dont les animateurs voudraient traduire devant un tribunal cent personnalités politiques allemandes, y compris le Président Christian Wulff, pour avoir contribué à l’islamisation du pays ? Enfin, c’est l’ancien journaliste du très respectable quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, Udo Ulfkotte, qui bat tous les records de popularité en publiant sur son site des allégations contre les musulmans qui auraient délibérément contaminé des produits alimentaires européens avec de la matière fécale. À n’en pas douter, s’il était encore parmi les vivants, Thomas Bernhard saurait concocter de tout cela une délicieuse petite pièce intitulée Djihad fécal. Au moins, nous aurions de quoi rire un bon coup.

*Photo : Jens Meyer/AP/SIPA. AP21720225_000007.

PACA: La jeune Marion, otage de son grand-père, a été libérée

1

(Avec AFP) – Début mai, la députée FN du Vaucluse, Marion Maréchal-Le Pen, avait expliqué à propos de l’élection régionale à venir en Provence-Alpes-Côte d’Azur : « Je veux simplement ce qu’il y a de mieux pour cette région et je ne souhaite pas être prise en otage par Jean-Marie Le Pen, en particulier ».

Après avoir été désignée par le Front national, elle avait demandé un « délai de réflexion » au bureau politique de son parti. Le Front national traversait alors une crise grave, née des propos réitérés de Jean-Marie Le Pen sur les chambres à gaz.

Finalement, l’élue du Vaucluse sera « bien candidate » en PACA pour prendre la relève de son grand-père Jean-Marie Le Pen qui avait jeté l’éponge, a-t-elle affirmé à l’hebdomadaire Valeurs Actuelles.

« J’ai pris ma décision. Je serai bien candidate », a déclaré la jeune femme, selon des extraits communiqués mardi à l’AFP.

Marion Maréchal Le Pen Jean-Marie Le Pen FN régionales PACA

Selon ces extraits de l’hebdomadaire à paraître jeudi, Marion Maréchal-Le Pen indique avoir désormais « l’assurance » que le forcené « ne s’immiscera pas dans la campagne ».

Le preneur d’otage, suspendu en tant qu’adhérent du FN et en rupture avec sa fille, la présidente du FN, Marine Le Pen, n’a pas justifié la libération de sa petite-fille, mais a annoncé la création d’une nouvelle entité politique.

La petite Marion commencera sa campagne au mois de « juillet », a-t-elle précisé à Valeurs Actuelles.

*Photo : © AFP/Archives BERTRAND GUAY

Panthéonnade

35

pantheon tillion zay brossolette

Il n’est pas toujours besoin de grands drames pour mesurer la dégradation intellectuelle et morale des acteurs – comme on le dit désormais à juste titre – de la « scène publique ». Parfois de petits événements bien français y suffisent. On apprend ces jours-ci que le gouvernement a décidé le transfert au Panthéon des cendres de quatre résistants, deux hommes et deux femmes. Tous les quatre sont incontestables, si bien qu’on ne peut soupçonner l’État de ce préjugé paritaire qui, voici quelques années, l’avait amené à conférer la croix de la valeur militaire à une dame qui avait fui devant l’ennemi au cours d’une opération extérieure, plutôt que de présenter au ministre en visite un rang de récipiendaires trop exclusivement masculin. Ici le problème est différent. Des quatre cercueils transportés dans ce temple bizarre où voisinent des notaires inconnus, d’authentiques héros, des écrivains aux talents variés, deux seront vides. Les familles de Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle s’étant opposées à l’ouverture des caveaux de famille, leurs deux cercueils seront conduits au Panthéon lestés seulement d’un peu de terre. Il faut s’arrêter sur ce moment de dinguerie républicaine, dont le plus curieux est qu’il n’étonne plus personne.[access capability= »lire_inedits »] Convergent ici plusieurs traits de l’époque.

Le premier est l’occultisme. Ce n’est pas un trait nouveau. Tertullien s’étonnait déjà des objets d’amour que les hommes choisissent quand Dieu s’est absenté. Le cercueil vide remplace l’âme enfuie. La chose seule compte, désormais parée de vertus magiques. Un témoin du transfert des cendres de René Cassin, en proie au plus vif ébahissement, m’a raconté que le cercueil – plein cette fois – avait, avant de gagner le Panthéon, fait un détour par le Palais-Royal, afin que le président Cassin puisse « revoir » les lieux de sa gloire passée ; et qu’on l’avait ainsi promené de salle en salle avant de l’exposer au respect silencieux de ses anciens collègues. Me souvenant de ce récit, je crains d’avoir été victime d’un canular, tant cette histoire de mort-vivant du droit me paraît frappée du sceau de la maboulerie la plus pure.

Le second trait est plus inquiétant, parce qu’il révèle l’impatience de l’État, fût-il démocratique, à tout ce qui s’oppose à son idéologie. Le transfert donc, dans un premier temps, c’est-à-dire la violation de sépulture légale, et qu’importent les volontés du défunt. La mort doit plier devant la communication, la carrière du chef de bureau, l’effet médiatique attendu. « L’important, dans la panthéonisation, c’est le symbole », écrit dans une langue effarante l’administrateur du Panthéon. On ne saurait mieux dire que le reste n’a pas d’importance. Aussi bien ajoute-t-il avec une désarmante franchise cette phrase dont chaque mot doit être pesé : la cérémonie « prend la forme que le pouvoir veut lui donner », et qu’importe si cette forme ressortit aux traditions vaudoues. Il est heureux que Geneviève de Gaulle et Germaine Tillion aient été pourvues de familles solides et de bon sens. Imaginons que ces deux héroïnes aient été seules au monde. Il est sûr que personne ne se serait arrêté à l’expression de leur volonté, eût-elle été explicitement portée dans leur testament, de reposer aux côtés de leurs proches. Le mort n’existe pas après qu’il a disparu, sauf dans l’imagination des vivants qui le fait servir à ses fantasmes, un jour au Palais-Royal, un autre dans la fausse église où le pendule de Foucault grave sur le vide les balbutiements d’une propagande des plus bizarres. « J’ai fondé ma cause sur rien », la phrase de Stirner pourrait servir de devise à la plupart des nihilistes qui nous gouvernent. Alexandre Dumas voulait être enterré auprès de son père, qu’il avait tant admiré. À la mort du père, il avait fallu aller chercher le petit garçon sur le toit de la maison familiale où il tirait des coups de fusil dans la nuit : « Je vais monter au ciel, tuer Dieu et reprendre papa. » Le cœur se serre à cette évocation, sauf naturellement le cœur administratif. Dumas n’ayant pas de descendants, l’État n’a pas hésité à le séparer de son père pour mener ses restes au grand columbarium républicain, après l’avoir promené à travers Paris dans une parade qui renvoyait celles de Disneyland au rang des retraites aux flambeaux de Villard-Reculas (Isère).

Mais lorsque les familles s’opposent, on ne se le tient pas pour dit. Il y avait pourtant le bel exemple de la cathédrale Saint-Paul, où une plaque évoque la mémoire de T. E. Lawrence, sans qu’il soit venu à l’idée de quiconque de violer la petite tombe du pays de Galles où il repose, et dont l’inscription rappelle simplement son titre de professeur à l’université d’Oxford. Mais cette simplicité ne favorise pas le storytelling. Le simulacre s’impose. Le transfert aura donc lieu, en cercueil vide. On croirait le corbillard fou de l’enterrement de Delacroix, avec de pâles hiérarques pour chevaux. Les apparences sont sauves, ces apparences qui sont celles de la prééminence du politique, que l’on doit en effet sauver avec d’autant plus de rigueur que dans le monde réel, moins commode que celui des esprits, le réel précisément résiste, lui, à supposer d’ailleurs que les gouvernements n’aient pas renoncé à le transformer. Voici le cercueil plein de terre qui ne ment pas. Vous vouliez du travail, vous aurez des cercueils vides, et puis un beau discours prononcé par qui n’aurait pas su l’écrire. Les ombres et l’imposture sont partout. Qu’il y ait tromperie sur la marchandise funèbre ne gêne personne. Peut-être les badauds croiront-ils à la vérité de l’étrange spectacle. Personne ne les désabusera. La parade funéraire échappe au droit de la consommation, dans une exception bienvenue à cette frénésie d’informer le chaland qui fait ressembler la vie sociale à une grande leçon de choses, et l’on ne verra pas sur les cercueils l’affichette signée par délégation d’un sous-directeur des douanes et qui aurait pu nous apprendre, à la manière de Magritte, que ce cercueil « ne renferme pas ce que vous croyez ».

Dans ses carnets, Montherlant raconte avoir vu un coiffeur du Sud algérien, qui proposait des coupes « à la garçonne », « à la parisienne », mille fantaisies capillaires, fermé par l’autorité militaire « pour cause de bêtise », comme l’indiquait un panneau cloué sur la porte. Si peu désireux qu’on soit d’augmenter le nombre des organismes publics, on se prend à rêver d’une Cour suprême formée de quelques bons esprits n’ayant rien à espérer du pouvoir et qui en censurerait les errements les plus tartes. Il est vrai que la simple lecture du Journal officiel suffirait à la doter, dès l’origine, par précaution, d’un effectif considérable.

Je me reproche à présent une trop grande sévérité. Il y a dans cette affaire de cercueils vides une forme d’hommage du vice à la vertu. Retenu par une prudence ancienne, l’État doute encore un peu et marche en crabe. Il trafique, il habille, il veut faire croire. Il se rattache par ces quatre planches au monde qui disparaît, celui où ces deux femmes tant admirées ne se sont pas laissé abuser par les mots de la politique – « vichyste », par exemple – et se sont guidées simplement sur l’étoile d’une vérité tangible, incontestable : que les allemands – de vrais allemands, pas de la terre de cercueil, du coton dans l’uniforme – n’avaient rien à faire chez nous, surtout pour y amener, avec la complicité d’autres idéologues, des horreurs qui n’avaient rien non plus de virtuel. On prête au frère de Geneviève de Gaulle cette réponse à une imbécile qui, à un dîner élyséen, expliquait qu’on avait exagéré la dureté des camps : « Vous avez bien raison, Madame, la plupart des Françaises de Ravensbrück s’y trouvaient si bien qu’elles y sont restées. » Tout est dit, et d’abord qu’elles y sont vraiment restées. J’aime à penser que les transporteurs de cercueils vides ne l’ont pas totalement oublié. Je préfère encore, je crois, les cercueils vides dans leur fausseté honteuse, révélatrice, à ce qui nous menace : les hologrammes de Marc Bloch ou de Maurice Genevoix entrant au Panthéon d’une démarche hésitante de ressuscités, parmi des soldats au présentez-armes, pour la plus grande gloire de ministres aussi vaniteux qu’ils sont éphémères.[/access]

*Photo : wikicommons.

Dany Cohn-Bendit, Français pour l’éternité

95

daniel cohn bendit

En ce long week-end de Pentecôte, ordinairement désertique en matière d’actualité, hormis les marronniers de la Croisette et de Roland Garros, l’annonce de l’obtention de la nationalité française par Dany Cohn-Bendit a reçu un écho remarquable. Ce n’était pourtant pas une surprise, car l’intéressé avait déjà fait savoir urbi et orbi, notamment dans un long entretien accordé  au Point en mars, qu’il avait sollicité sa naturalisation auprès des autorités compétentes. Le scoop eût été qu’on la lui refusât, ce qui n’aurait pas été élégant, mais juridiquement justifiable : la résidence principale du demandeur est située à Francfort-sur-le-Main, en Allemagne, son épouse est allemande, et il a refusé, à sa majorité de devenir français au bénéfice du « droit du sol » (il est né en 1945 à Montauban, de parents apatrides), pour ne pas avoir à effectuer son service militaire. L’Allemagne repentante ayant rendu sa nationalité à son juif de père, le fils s’en accommoda fort bien, même si sa mère, restée en France, choisit, elle, de devenir française.

Bienvenue, donc, parmi nous, cher Dany, et félicitations pour avoir eu droit à un appel téléphonique personnel du ministre de l’Intérieur  Bernard Cazeneuve pour annoncer la bonne nouvelle, alors que le naturalisé de base doit se contenter d’un avis de passage du facteur l’invitant à retirer un pli recommandé au bureau de poste. Les préposés à la distribution du courrier n’ont plus le temps de remettre ce genre de documents en mains propres, ni de trinquer avec le récipiendaire à la santé de notre si bonne République.

On nous permettra, cependant, de nous étonner de cette tardive adhésion à la nation française, alors que l’intéressé a passé l’essentiel de sa brillante carrière politique à défendre des positions postnationales, d’abord internationalistes (version anarchiste, sans patrie ni frontières), puis fermement européistes, prônant l’instauration d’une citoyenneté européenne dépassant les vieilles assignations à résidence symbolique dans un Etat-Nation. On pourrait croire que Cohn-Bendit, pas son geste, tire le bilan de l’échec de l’utopie qu’il a tenté, avec constance et panache, d’inscrire dans le réel au cours de sa vie publique, et qu’il procède ainsi à une forme d’autocritique admettant, au soir de sa vie, que l’identité nationale a encore de longs et beau jours devant elle… Or, il n’en est rien : il explique son choix,  en affirmant qu’il se «  sent » tout autant français qu’allemand, et qu’il n’y a pas de raison pour que ce sentiment ne figure pas sur son état-civil, puisque l’état du droit le permet. Pour un homme politique de son calibre, on conviendra que c’est un peu court.

Quand il est en veine de confidences, il ajoute que c’est pour son fils unique, Bela, âgé de 24 ans et étudiant en économie à Berlin (il veut devenir trader !) qu’il a engagé sa démarche de naturalisation. « Bela est très francophile » explique-t-il «  D’ailleurs, pendant la Coupe du monde de foot, il soutient les Bleus plutôt que la Mannschaft. Si je suis naturalisé, il pourra alors obtenir la double nationalité franco-allemande, alors qu’actuellement cela n’est pas possible… » C’est également par des pressions familiales, celles de son épouse Ingrid, qu’il explique son regain d’intérêt pour son rapport au judaïsme, un sujet sur lequel il travaille en vue de la publication d’un livre. « C’est elle qui m’a persuadé de creuser le sujet, car elle pense que c’est une question sérieuse et qu’il n’est pas suffisant de la traiter par des pirouettes rhétoriques, comme je l’ai fait jusqu’à présent… » La famille a bon dos, si l’on ose dire, et notre cher Dany en fait usage comme l’inspecteur Columbo se sert de sa femme – qu’on ne voit jamais – pour paraître naïf, et emberlificoter les criminels dans ses rets policiers.

On peut néanmoins le croire quand il rejette sans appel les interprétations des observateurs patentés qui le soupçonnent d’être devenu français pour jouer sa partition dans le débat politique français, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2017. Certes, il ne pourra pas se retenir de mettre son grain de sel dans la tambouille politicienne à venir – on ne se refait pas -, mais un retour en fanfare de Dany le rouge dans l’arène électorale, du genre du hold up réussi, au profit des Verts, aux européennes de 2009 et aux régionales de 2010 est exclu. Son aversion pour les actuels dirigeants d’EELV est incommensurable, et surtout, il a une chose bien plus importante à faire avant de quitter ce bas monde : assurer sa vie posthume, peaufiner son image historique pour lui donner la place qui lui est due,  très importante à son avis. Ce souci est devenu pour lui une sorte d’obsession. Elle pointe son nez lorsqu’il avoue au Point qu’il songe à enregistrer son propre éloge funèbre destiné à être diffusé lors de ses obsèques ! L’idée lui en est venue lorsqu’il participa, comme acteur, au charmant et narcissique petit film de son ami Romain Goupil, Les jours venus, dans une séquence où le héros-réalisateur met en scène ses propres funérailles en présence de ses vieux amis soixante-huitards, Henri Weber, Alain Krivine, Arnaud Desplechin,  et où Dany Cohn-Bendit s’exclame, hilare :« Trotskiste un jour, tyran toujours ! ». Et c’est là que la nationalité française prend toute son importance.

La France traite mieux ses grands hommes que l’Allemagne. Elle les chouchoute, elle les bichonne, elle leur pardonne leurs péchés, les rassemble par-delà leurs oppositions politiques. Elle  a même désaffecté une église parisienne afin d’en faire un mausolée pour ceux qu’elle entend honorer ad vitam aeternam. À supposer, ce qu’à Dieu ne plaise, que dans un demi-siècle, un écolo accède à l’Elysée, le choix d’une personnalité de cette mouvance apte à entrer au Panthéon sera  forcément réduit : René Dumont, peut-être, et… Dany Cohn-Bendit. Une fois son auto-éloge funèbre mis en boite, il pourra donc se mettre à la rédaction d’un texte dont la première phrase lui trotte déjà dans la tête : « Entre ici, Daniel Cohn-Bendit, avec ton long cortège d’anarchistes, d’écolos, de LGBT, de footballeurs et belles actrices… »

*Photo : BALTEL/SIPA. 00700535_000023.

Najat: T’es méraire, mais pas trop!

najat vallaud college

Najat Vallaud-Belkacem sur France 3, Najat Vallaud-Belkacem sur BFM, Najat Vallaud-Belkacem sur i-Télé, Najat Vallaud-Belkacem dans les colonnes du JDD (et dans Gala, jamais ?), Najat Vallaud-Belkacem sur LCP, Najat Vallaud-Belkacem partout — et toujours seule. Enfin, face à des journalistes absolument complaisants (Ruth Elkrief a battu tous les records dans le genre) ou pétrifiés à l’idée qu’une question un peu incisive passerait pour de l’acharnement ethnique. Curieuse idée quand on y pense : que Najat Vallaud-Belkacem soit marocaine m’importe assez peu, j’applaudirais volontiers un ministre zoulou s’il était compétent. Quant au fait qu’elle soit une femme, même remarque : la parité est un dommage collatéral du politiquement correct, je me ficherais pas mal d’avoir un gouvernement exclusivement féminin s’il était plus efficace qu’un gouvernement masculin.
Sur i-télé, elle a enfin eu un opposant — mais Bruno Le Maire, infiniment poli, bien élevé, et pas assez imprégné, malgré ses conseillers, que l’on dit bons, du détail de l’Education nationale pour être un peu plus difficile à manier, n’était pas bien dangereux. De surcroît, un individu qui a tiré de son chapeau et des obsessions de certains syndicats (le SE-UNSA ou le SNUIpp, qui rêve de ressusciter les défunts PEGC) l’idée d’un corps unique de la maternelle à la Troisième n’a aucune crédibilité a priori — ni a posteriori. Peut mieux faire. Faudra revoir sa copie.

Nous avons assisté en un mois de polémiques à un véritable blitz médiatique, dont il n’est rigoureusement rien sorti : Najat Vallaud-Belkacem a asséné le même discours en boucle, avec les mêmes arguments faux et creux, affichant elle aussi une méconnaissance abyssale de son sujet. « Amateurisme souriant et buté », a dit Philippe Bilger. Mais Najat Vallaud-Belkacem n’en a cure : elle affiche le mépris abyssal de ceux qui ne se soucient pas d’avoir des arguments, persuadés qu’ils sont d’avoir raison. Contre vents et marées, contre tout le monde et contre les faits. Taubira est venue à son secours sur le même ton, au gré d’un tweet — les opposants aux réformes ne méritent pas mieux, et pas davantage : « Avec la même superbe nous les regardons de haut. » La parution du décret portant réforme du collège, au soir d’une journée de grève assez suivie, quand on pense que par les temps qui courent et avec les salaires de misère qui sont ceux de toute la fonction publique, une ponction de 60 à 110 euros dans le salaire mensuel n’est pas anodine.
À l’Assemblée même, où Najat Vallaud-Belkacem est bien obligée de répondre aux députés qui l’interpellent, elle a été puissamment secourue par Manuel Valls, qui ne perd pas une occasion de l’épauler. Quand je pense que c’était Chirac que l’on appelait « super-menteur »… Ces deux-là font la paire.
Et les défenseurs des programmes, Laurence de Cock en tête (il est sidérant qu’Aggiornamento, qui ne représente rien dans le monde des profs d’Histoire-Géographie, ait obtenu du Conseil Supérieur des Programmes et des médias un adoubement aussi rapide), se sont alignés sur Najat Vallaud-Belkacem : arguments d’autorité, sourire méprisant, sentiment transparent d’un triomphe momentané, en attendant qu’on les pende. Quand je les vois, Michel Lussault en tête (l’homme pour qui « nation » ou « patrie » sont des concepts creux), plastronner dans les étranges lucarnes, je me rappelle à chaque fois, je ne sais pourquoi, le sourire méprisant de Pierre Blaise jouant le milicien de choc en juin 44 dans Lacombe Lucien. Le sourire de ceux qui ont embrassé une cause véreuse, et qui vont jusqu’au bout parce qu’ils ont vendu leur âme au diable.

J’entends des voix s’élever çà et là pour réclamer un véritable débat avec quelqu’un qui s’y connaîtrait et aurait un peu de mordant — nous en connaissons tous. Mais ce débat n’aura pas lieu, parce que même si une chaîne se laissait tenter par le caractère médiatique de l’événement, ou la capacité de show de l’opposant, Najat Vallaud-Belkacem s’y refuserait. Elle n’a ni la compétence, ni le talent. Lorsqu’elle est coincée, le sourire se fige vite, et elle devient volontiers agressive, une contre-vérité assénée avec aplomb valant pour elle aussi bien, sinon mieux, qu’une vérité plus confuse — et la vérité est souvent confuse, ou complexe, en matière d’éducation.
Je n’ai jamais entendu dans la bouche d’un ministre autant de mensonges en aussi peu de temps — et depuis quarante ans que je fais ce métier, au collège, au lycée, en fac, en prépas, j’ai vu pas mal de politiciens inconsistants et de demi-pointures installés rue de Grenelle. Je n’ai jamais vu non plus de ministre aussi unanimement détesté par ses propres fonctionnaires. Sa performance devant Ruquier il y a deux mois, son éclat de rire en soulignant qu’on ne se fait pas prof pour l’amour de l’argent, ont fait comprendre à tous les enseignants qui se dissimulait derrière cette coiffure soigneusement entretenue — la fable du ministère est qu’elle passe plus de temps chez le coiffeur que dans son bureau.

En attendant la prochaine occasion d’en découdre, j’implore une chaîne quelconque d’imposer enfin à Najat Vallaud-Belkacem un adversaire à la hauteur, capable de la déchirer à belles dents, et qui n’ait pas l’étiquette UMP accrochée à ses basques. Un prof par exemple — un prof qui n’ait pas peur, et qui sache, parfois, ne pas être poli — au sens littéral de ce qui est encore rugueux. Il y en a marre de voir des demi-portions, des syndicalistes animés d’arrière-pensées, débattre face à ce monument de mauvaise foi qu’est Madame Najat Vallaud-Belkacem.

*Photo : APERCU/SIPA. 00713630_000038.

Bénis soient les couples homosexuels

38

protestants catholiques homosexualite

Le vote quasi unanime intervenu le 17 mai, à Sète, a mis un terme à une réflexion engagée depuis longtemps déjà au sein de l’Église protestante unie de France (EPUdF)[1. Née en 2012 de ma fusion de l’‘Église réformée de France et de l’Église évangélique luthérienne de France, l’EPUdf compte environ 250 000 fidèles sur 1,7 millions de protestants estimés pour la France.] «Le Synode ouvre la possibilité, pour ceux et celles qui y voient une juste façon de témoigner de l’Évangile, de pratiquer une bénédiction liturgique des couples mariés de même sexe qui veulent placer leur alliance devant Dieu.» Mais le même texte précise d’entrée : « Le Synode est soucieux à la fois de permettre que les couples de même sexe se sentent accueillis tels qu’ils sont et de respecter les points de vue divers qui traversent l’Église protestante unie.» Sage précaution au regard d’une décision qui est loin de faire l’unanimité au sein de l’EPUdF.

Le 20 mai, le Conseil presbytéral du Marais, à Paris, a pris fermement position contre cette ouverture et confirmé son intention de «ne pas répondre favorablement à des demandes de bénédiction de couples de même sexe» tout en réaffirmant son rejet de toute forme d’homophobie et son intention de continuer à faire de l’accueil des personnes homosexuelles une priorité de son action pastorale. Le fondement de sa positon est très clairement explicité : «La lecture que nous faisons, notamment de Genèse 1-2, nous conduit à penser que la conjugalité, dans le projet de Dieu, implique la différenciation sexuelle homme-femme.»

Voilà qui a l’avantage d’être clair. Si la Conférence des évêques de France s’est abstenue  de tout commentaire, la blogosphère catholique n’a pas tardé à réagir. Sur le site Aleteia, Philippe Oswald rejoint l’analyse de ses frères protestants du Temple du Marais : «L’incohérence principale est dans la rupture avec la Bible. L’Ancien Testament et le Nouveau Testament ne foisonnent pas de références à l’homosexualité, mais quand le sujet est abordé, c’est clairement et sans appel. (…) Il va donc falloir réécrire ou expurger la Bible pour sacrifier à l’air du temps en bénissant au nom de Dieu des unions homosexuelles.» 

Il est possible qu’à l’inverse, au cours des prochaines semaines, d’autres voix se fassent entendre au sein du catholicisme français pour applaudir à l’initiative du synode de Sète. Au nom d’une commune compréhension de l’Evangile. C’est dire que la position protestante, même minoritaire, sera commentée, ici ou là, dans certaines communautés catholiques qu’elle interpelle dans leur appréhension de l’homosexualité, comme le souligne fort justement Isabelle de Gaulmyn dans La Croix. D’autant plus commentée qu’une telle initiative est, à ce jour, totalement impensable au niveau des Églises particulières dans l’Église catholique où l’on considère que la Vérité n’a pas à être mise en débat.

Sur la question homosexuelle, on connaît la position officielle du Magistère : accueil des personnes, condamnation des actes. Ce second aspect est clairement explicité dans le texte du Père Jean-Baptiste Edart[2. Prêtre de l’Emmanuel, directeur au séminaire d’Issy-les-Moulineaux, co-auteur de l’ouvrage Clarification sur l’homosexualité dans la Bible, Cerf 2007.] écrit en conclusion d’une longue étude sur Bible et homosexualité : «Les interprétations récentes (…)  reconnaissent que Paul condamne les relations sexuelles entre personnes de même sexe. Le débat s’est porté sur la question de l’herméneutique de ces versets. Or, leur étude permet d’identifier que Paul s’appuie sur des traditions qui prennent leur enracinement dans la Loi divine (…) Paul ne fait donc que reprendre et souscrire à un enseignement largement admis à son époque. (…) Il ne s’agit pas d’une simple question culturelle propre au 1e siècle ap. J.C. mais d’une structure de pensée fondamentale de la Révélation biblique. Remettre en cause cette condamnation des actes homosexuels, sous prétexte d’un contexte culturel différent conduirait en fait à l’adoption d’une anthropologie différente de l’anthropologie biblique caractérisée par la différenciation sexuelle.»

Or, de fait, c’est bien cette «condamnation des actes homosexuels» qui n’est plus « reçue » ni comprise par nombre de catholiques pratiquants, lorsqu’ils sont le fait de  personnes vivant toutes les exigences du mariage chrétien… hormis, évidemment, l’altérité sexuelle[3. Le referendum Irlandais de ce 22 mai témoigne qu’un peuple qui continue à se dire majoritairement catholique ne voit pas de contradiction à instaurer, y compris pour les croyants, une conjugalité homosexuelle.]. Que cela bouscule ou interroge «l’anthropologie biblique caractérisée par la différenciation sexuelle» est une évidence qui ne les émeut pas outre mesure. Ils pensent volontiers que si les conséquences doctrinales de cette anthropologie viennent à ce point contredire le message d’amour et de compassion de l’Evangile, tel qu’ils le saisissent dans la foi… alors, il appartient à l’Eglise de «revisiter» la lecture qu’elle fait de l’anthropologie biblique. Pour en dépasser les contradictions. Aujourd’hui, refuser de voir la radicalité de cette résistance de la part de catholiques convaincus, souvent formés à la théologie, ou la discréditer au nom d’une prétendue soumission à la «dictature de l’air du temps» sont peine perdue. Que l’on s’en réjouisse, qu’on le déplore ou qu’on se contente, plus simplement, de le constater, le fait est là : chez un certain nombre de croyants, le principe d’autorité ne fonctionne plus.

Sans doute nombre de participants au Synode sur la famille, évêques et cardinaux, en sont-ils conscients. Mais comme il est peu probable qu’ils se risquent à questionner les fondements de la morale sexuelle catholique, de peur de faire s’écrouler  l’édifice ou de risquer un schisme, la seule voie qui leur reste ouverte est celle de la «pastorale» proposée par le pape François. Ouverte ou fermée, d’ailleurs, si l’on écoute les plus récents bulletins de la météo synodale. Comme si l’Eglise pouvait continuer à refuser d’entendre, pour n’avoir pas à répondre.

Avec le risque – concernant la question qui nous occupe – que lorsque la demande se fera jour, des prêtres acceptent de «bénir» discrètement des couples de même sexe, comme ils ferment les yeux sur la situation des divorcés remariés ; ou plus encore que des laïcs engagés se sentent autorisés, au nom de leur baptême, à prononcer des paroles de bénédiction sur des unions homosexuelles, puisque ce geste, non sacramentel,  n’exige pas l’intervention d’un prêtre. Intention qui perce déjà, par exemple, dans la Conférence catholique des baptisés francophones lorsqu’elle se présente, à travers sa charte, comme «Acteur de la mission de l’Église par le ministère de la bénédiction.»

À l’heure où certains se réjouissent d’une seconde session du Synode sur la famille qui réaffirmerait la Tradition du magistère romain et ferait rentrer chacun dans le rang, ce que l’on voit se mettre en place, au travers de communautés plus vivantes qu’il n’y paraît, est en réalité une pluralité vécue sans complexe, du côté des tenants de la doctrine comme de ceux qui se sentent en distance avec elle. Dès lors le défi du pape François est de parvenir à convaincre évêques et cardinaux que l’on ne contiendra pas cette évolution vers la diversité et que l’urgent est de faire en sorte qu’elle puisse être vécue dans l’Unité… autour de l’essentiel de la foi.

*Photo : Andrew Medichini/AP/SIPA. AP21641094_000004.

Clarifications sur l'homosexualité dans la Bible

Price: ---

0 used & new available from

L’Holocauste à bout portant

495
fils saul nemes

fils saul nemes

Voilà qui ne s’était pas produit depuis trente ans : un film hongrois vient de se voir récompensé par le Grand Prix du jury au festival de Cannes. Le fils de Saül de László Nemes obtient ainsi une reconnaissance plus que méritée car il s’agit manifestement d’une œuvre majeure. Inutile d’être un cinéphile averti (ce que je ne suis pas) pour en saisir toute la dimension. Pour celles et ceux qui, comme moi, ont eu le privilège de le voir en avant-première, ce fut un choc

Tout a été dit sur ce film, qui est le premier long métrage du jeune metteur en scène âgé de 38 ans. László Nemes nous y plonge dans le monde des Sonderkommandos du camp d’Auschwitz, ces équipes de prisonniers juifs contraintes d’assister les SS dans le chargement et le nettoyage des chambres à gaz et fours crématoires, eux-même condamnés à être éliminés à leur tour.

Le fils de Saül n’est pas un film sur l’Holocauste. Il ne cherche pas à en décrire et dénoncer directement l’horreur, de face. Non, mieux que cela, il nous place près de deux heures durant dans la peau d’un membre de ces kommandos, le Hongrois Saül, pour nous faire voir à travers son regard, nous faire entendre à travers son oreille strictement ce qu’il voit et ce qu’il entend et rien d’autre. Mais cela est fait dans le moindre détail: bruits sourds d’une porte claquée, hurlements des SS, cris et pleurs.

Affecté aux chambres à gaz et fours crématoires dont il doit assurer la « bonne marche”: nettoyage des salles de douche, enlèvement des cadavres, ramassage des vêtements et effets des gazés, chargement des fours, épandage des cendres dans la rivière voisine jusqu’à ce que Saül croit reconnaître son propre fils parmi les victimes gazées.

C’est là où la fiction vient se mélanger à la réalité, le film que Nemes a mis 5 ans à réaliser étant fondé sur des documents authentiques[1. Les voix sous la cendre ou Rouleaux d’Auschwitz-Birkenau, lettres de prisonniers rassemblées entre 1945 et 1980, et publiées par le Mémorial de la Shoah.].

Totalement déshumanisé, désensibilisé, moralement et littéralement anéanti par sa tâche, Saül va alors avoir un sursaut. Au prix de sacrifices surhumains et de risques fous, il va se fixer pour but de récupérer le corps de l’enfant et lui offrir une sépulture décente, trouver un rabbin qui l’accompagnera en récitant la prière du kaddish.

Ce qui est beau et qui fait, par exemple, la différence avec La liste de Schindler, c’est que Nemes refuse d’utiliser l’Holocauste comme décor, ce que reprochait Lanzmann à Spielberg. Il se propose plutôt de nous montrer la Shoah telle quelle, dans la réalité crue de ses détails quotidiens, à mains nues mais sans tomber non plus dans le voyeurisme. Il nous livre tout bonnement le regard de Saül, dans des images d’ailleurs souvent floues ou embrumées, dans un monde sonore de bruits assourdissants sans jamais nous montrer la mort en face. Autre force du film: cette touche d’espoir qui, dans le combat incroyablement obstiné du père pour honorer la dépouille de son fils, nous fait encore espérer en l’Homme, même au plus profond de l’enfer.

Mieux peut-être que les éloges du jury, Claude Lanzmann, auteur de la Shoah, a lui-même pleinement approuvé le film de Nemes et aurait même déclaré reconnaître en lui « son fils »[2. interview publiée par Télérama (24 mai)].

Manifs: Les smartphones et Twitter au secours de la filiation?

13

(Avec AFP) – Les données générées par l’utilisation des téléphones mobiles et de Twitter permettraient d’établir une estimation très précise de la taille d’une foule, selon une étude publiée mercredi dans le journal Royal Society Open Science.

Manifestations contre le mariage homosexuel et ses conséquences irréversibles sur la filiation, mobilisation pour dénoncer l’austérité, défilé contre le projet de réforme des retraites… En France, les polémiques sur le nombre de manifestants ne manquent pas, les estimations transmises par la police et les organisateurs pouvant aller du simple au double, voire au-delà (lorsque le préfet de Paris Bernard Boucault dénombre une Manif Pour Tous, par exemple).

Attention, gros scoop ! Pour les chercheurs Federico Botta, Helen Susannah Moat et Tobias Preis, de la Warwick Business School (Royaume-Uni), il existe une corrélation entre le nombre de personnes présentes dans une zone restreinte et l’activité enregistrée par les fournisseurs de téléphonie mobile et le réseau social Twitter. Ça alors…

chiffres manifestations

A l’occasion de dix matchs de football au stade de San Siro de Milan (Italie), les chercheurs ont comparé, d’un côté, les données générées par les mobiles et les tweets et de l’autre le nombre de supporters. A l’aide de graphiques retranscrivant les trois variantes (téléphones, Twitter, nombre de spectateurs), ils ont mis en évidence une relation linéaire entre les trois données qui varient simultanément et dans les mêmes proportions.

Les chercheurs ont vérifié leurs calculs à l’aéroport de Linate à Milan. En relevant l’activité de la téléphonie mobile et du réseau social, ils arrivent à retrouver le nombre de voyageurs estimé, heure par heure, et ce, pendant plusieurs jours.

« Les résultats fournissent la preuve que des estimations précises du nombre de personnes dans un lieu donné et à un moment donné peuvent être fournies à partir des données des téléphone mobiles et de Twitter, sans obliger les utilisateurs à installer des applications particulières sur leurs smartphones », précise l’étude.

Outre le fantasme de mettre fin aux sempiternelles polémiques de chiffres qui suivent les manifestations, le fait de pouvoir rapidement et précisément évaluer la taille d’un regroupement de personnes pourrait aider à gérer les mouvements de foule et organiser des évacuations d’urgence. Voire à empêcher qu’une loi sociétale soit votée contre la volonté de plus d’un million de manifestants…

*Photo : © AFP/Archives Pierre Andrieu

Fleurs de lys et croix de Lorraine

10
resistance royalistes remy

resistance royalistes remy

En ce 18 juin 1940, deux hommes qui ne se connaissent pas écoutent fiévreusement la radio et entendent avec stupeur, coup sur coup, deux discours contradictoires : celui du maréchal Pétain, prononcé la veille, qui annonce l’armistice ; puis celui du général de Gaulle, diffusé sur la BBC, qui appelle tous les Français à la résistance. L’un, Marie César Gabriel de Choiseul-Praslin, huitème duc de Praslin, issu de l’une des plus illustres familles de France, est un sexagénaire portant beau, officier de carrière ayant démissionné lors des inventaires, héros de la guerre de 1914-1918. L’autre se nomme Gilbert Renault. Né en Bretagne dans la moyenne bourgeoisie, la trentaine joviale et robuste, « un rien hâbleur », selon certains, il s’est ruiné dans la production cinématographique avant de se refaire… en gagnant à la loterie. À première vue, ils n’ont rien en commun, sinon l’essentiel – leurs convictions royalistes. Et en cet instant crucial, elles vont les réunir : car, pour les deux, rester fidèle à ses convictions suppose de s’engager corps et âme dans la Résistance, fût-ce contre celui qu’ils ont considéré jusqu’alors comme leur maître à penser, Charles Maurras.[access capability= »lire_inedits »]

Le 20 juin, Gilbert Renault, le futur colonel Rémy, embarque sur un chalutier norvégien en partance pour l’Angleterre. « Le réflexe de partir (…) trouvait son origine dans l’enseignement que depuis vingt ans je recevais quotidiennement sous la signature de Charles Maurras. Nourri de l’Action française, il ne m’était pas possible de reconnaître comme définitive la défaite de la France. J’allais tout naturellement là où il m’apparaissait qu’on allait continuer à se battre. » Le duc de Praslin, lui, condamne, dans une lettre à Maurras, « la demande d’armistice et la méconnaissance évidente de ce qu’exigeaient (…) les intérêts primordiaux et l’honneur même de la France » – convaincu que Maurras appuiera cette protestation de toute sa puissance intellectuelle. Comment le théoricien du nationalisme intégral pourrait-il réagir autrement ? Du reste, quoi de plus naturel que résister pour ces royalistes qui, au fond, n’ont rien fait d’autre depuis un siècle et demi ? D’où leur incompréhension lorsqu’ils apprennent le ralliement de Maurras à Pétain, ce maréchal républicain pour lequel le duc de Praslin avouera avoir toujours éprouvé méfiance et « antipathie ».

Cette déception amère ne les conduit pas à renier leurs convictions. Ils ont plutôt le sentiment que c’est Maurras qui les a inexplicablement trahies. Dans une lettre à son vieux maître datée de janvier 1942, le duc de Praslin oppose ainsi « feu Charles Maurras » à « son successeur (du même nom) » et sa « néo-Action française », qu’il accuse d’avoir « peut-être rendu impossible le triomphe de (ses) idées politiques, sans lesquelles il n’est pas de salut pour la France ». Il faut, estime le duc, être maurrassien contre Maurras, comme ses ancêtres ultras furent royalistes malgré le roi. Dès 1941, il contacte le représentant local du comte de Paris, puis accepte, en 1942, à la demande du royaliste Edmond Michelet, de prendre en Dordogne la tête de l’organisation Combat. Ce qui lui vaudra d’être pourchassé par la Gestapo.

Quant au colonel Rémy, devenu « l’agent secret n°1 de la France libre », c’est également ainsi qu’il conçoit son réseau de renseignement, la « Confrérie Notre-Dame », nom improbable choisi en référence à Louis XIII plaçant la France sous la protection spéciale de la Vierge Marie. Sa ligne de conduite est directement empruntée à l’enseignement de Maurras : considérer exclusivement l’intérêt national, indépendamment des attaches partisanes ou des rancœurs personnelles. C’est ainsi qu’en 1943, Rémy, catholique et royaliste, entreprend de mettre en contact le gouvernement de la France libre et le Parti communiste français en amenant à Londres un émissaire des FTP, Fernand Grenier. De Gaulle salue cette manifestation de « l’unité française » qui témoigne de « la volonté de contribuer à la libération et à la grandeur de notre pays ».

La France au-dessus des partis, mais également au-dessus des rancunes : compagnon de la Libération et membre éminent du RPF, le colonel Rémy participera en 1949, aux côtés de Daniel Halévy, à des meetings en faveur de la libération de Charles Maurras. Après s’être à bon droit « dressé pendant un temps contre » lui, il est désormais juste, pense-t-il, de lever la sanction frappant « cet intransigeant serviteur de la France ».[/access]

François-Marin Fleutot, Des royalistes dans la Résistance, Flammarion, 2000.

Guy Perrier, Rémy, l’agent secret n°1 de la France libre, Perrin, 2001.

*Image Pixabay.

Des royalistes dans la Résistance

Price: ---

0 used & new available from

Les «Républicains» font du ski…

146
UMP Les Républicains Sarkozy Hollande

UMP Les Républicains Sarkozy Hollande

À mesure que notre régime politique dévoile sa vraie nature, ses officiants font tout ce qu’ils peuvent pour conserver un semblant de légitimité et de sérieux. Tous les moyens sont bons pour maintenir l’illusion de leur réel ascendant sur les événements. À cet effet, le moindre artifice est mobilisé. Sémantique notamment. Il y a depuis quelque temps un mot-phare, signe de ralliement pour tous les pieds nickelés de la politique, le mot « république ». Dans un débat houleux, on pourrait presque dire que celui qui s’en saisit le premier en le revendiquant empoche la mise. Un « point Godwin » inversé, en quelque sorte. Or il n’est pas certain que les plus prompts à accaparer tout un héritage soient les mieux disposés à le faire.

En quarante ans, la politique politicienne semble avoir donné tout ce qu’elle pouvait. À présent que la France est aux mains de Bruxelles et que le communautarisme règne sur son sol, l’inanité de nos dirigeants devient patente. Chaque président nous fait regretter le précédent, les gouvernements se font et se défont comme aux chaises musicales, les médias orchestrent la pluie et le beau temps, les électeurs, eux, préfèrent l’école buissonnière. La minorité d’entre eux à justifier encore le salaire du personnel politique se tourne peu à peu vers le Front national, ultime poil à gratter. L’heure est grave, nos VRP ne font plus recette, leurs produits ne répondent plus aux exigences du consommateur. Pour doper le commerce le temps d’une carrière et donner à la marchandise une seconde jeunesse, les plus roublards ont eu une idée digne d’eux : changer les étiquettes.

Toute honte bue, Monsieur Moi-je va certainement nous faire l’amitié de se représenter dans deux ans. Comme un malheur n’arrive jamais seul, Monsieur Casse-toi lui sera sans doute opposé. Ce dernier a initié la nouvelle valse des étiquettes en proposant de renommer l’UMP faisandée « Les Républicains ». En retour, on imagine assez mal les socialistes pousser l’atlantisme au point de devenir à leur tour « Les Démocrates ». On escompte plutôt de leur part quelque chose comme « Les Gentils ». Et ils le sont, assurément. Les méchants, eux, sous la houlette de Florian Philippot, songent à rebaptiser leur parti « Les Patriotes ». Ainsi, au moins, les choses sont-elles claires ; les partis politiques se montrent sous leur vrai jour et se cantonnent à leur rôle inhérent au régime représentatif : transhumer les troupeaux sur des sentiers balisés.

À notre époque, il y aurait toute une nomenclature des différents avatars de l’idée de république à exposer à l’oral. Avec des rires en voix off. Certains l’opposent frontalement à la monarchie en omettant que son principal théoricien moderne – Jean Bodin – lui a offert ses lettres de noblesse sous le règne des petits-fils de François Ier, qu’on était bien loin de 1789 et qu’il n’avait pas cet événement en vue. D’autres en font l’instrument de la valeur égalité déprise de toute référence au mérite, et c’est cette fois Cicéron, aristocrate d’origine plébéienne, homo novus, qui doit s’en tenir les côtes. Enfin viennent renforcer leurs rangs ceux qui, d’une mine grave, voient dans l’antiracisme au sens large la cause « républicaine » par excellence. Nul ne sait s’il deviendra l’illustre républicain que furent Cicéron et Bodin en leur temps, mais Manuel Valls fait clairement partie de ceux-là. Pour dissiper l’esbroufe, il faut éteindre la télé et ouvrir des bouquins.

La res publica, nous dit le Gaffiot, est l’administration des affaires communes, la forme du gouvernement, le souci de ce que l’on a en partage, collectivement. Peuvent se draper dans l’idée de république aussi bien la démocratie que l’aristocratie ou la monarchie. Y sont contraires les tyrans et les oligarques. Consubstantiel au concept de république, l’attachement au bien commun, d’après Aristote, est ce qui distingue un régime droit d’un régime dévoyé. Le commun, lui, détermine par définition ce qui ressortit à la communauté et, de manière implicite, ce qui en est exclu et n’a pas vocation à en faire partie. C’est en quelque sorte un médium entre l’individu livré à lui-même et l’universel inabordable. Et pour garantir la permanence du commun, il est une chose à ne jamais perdre de vue, une chose sans laquelle, véritablement, on ne peut être appelé « républicain ». Quelle est-elle ? La souveraineté.

Manuel Valls n’a peut-être pas lu Jean Bodin, et il lui est (malheureusement) loisible de s’en passer. En revanche, il est permis d’espérer de sa part et de tous ses amis les plus en vue (c’est-à-dire pris au sérieux par Jean-Michel Aphatie, autre grand non-lecteur de Bodin) un minimum de cohérence. La souveraineté s’entend aussi bien dans les murs que hors les murs. À l’intérieur, le peuple – puisqu’il est concerné au premier chef – doit pouvoir refuser ce qui se fait en son nom. À l’extérieur, le même doit pouvoir négliger les injonctions supranationales, d’où qu’elles proviennent. Et nous sommes loin du compte. Lorsqu’un homme politique se fait le grand dispensateur des brevets de républicanisme, la moindre des choses est qu’il veille à être lui-même exemplaire quant à la défense de la souveraineté nationale. Celle-là même que rend caduque la centrale d’achat européenne. En d’autres termes, faire le choix de l’Europe, de la CEDH au clonage continental des fruits et légumes, c’est tourner le dos à la république.

Nous commémorerons ces jours-ci le dixième anniversaire du fameux « NON » au référendum portant sur le traité établissant une constitution européenne. Ce grand divorce entre le projet européen et la permanence républicaine devrait être clamé haut et fort, mais voilà peut-être le seul anniversaire que notre cher président n’ornera pas de sa mine contrite. Pour ce qui est de Nicolas Sarkozy, nous ne rappellerons pas ici le rôle par lui tenu dans cette avanie. Mais quand on a le culot de faire d’un mot vidé de sa substance un slogan publicitaire, on peut difficilement être pris au sérieux. Après « Le Gendarme », « La Septième Compagnie », « Les Bronzés » et « Les Sous-doués », voici donc « Les Républicains ». Le thème se déclinera : Les Républicains font du ski, Les Républicains passent leur bac, Les Républicains et les Républicaines, Mais où sont donc passés les Républicains ?, etc.

Que les grands partis européistes et leurs soutiers écolos ou centristes se fassent une raison, la république n’est pas le pré carré de l’antiracisme, ni une nurserie pour tous les choix de vie. D’aucuns veulent savoir où sont, de nos jours, les derniers républicains ? C’est très simple : il faut les chercher parmi les gens attachés par-dessus tout à la souveraineté de la France.

*Photo : Wikipedia.org

Allemagne : Hooligans et cols blancs ensemble contre l’islamisation

27
pegida islam allemagne

pegida islam allemagne

Le phénomène des attaques anti-immigrés atteint en Allemagne une ampleur nationale, ayant dépassé le stade d’incidents isolés qui auraient touché quelques villes de l’est en proie au chômage massif et à la pauvreté. Tel est en substance le constat dressé par le gouverneur de Saxe-Anhalt, Reiner Haseloff, après qu’un incendie a ravagé le bâtiment flambant neuf qui devait accueillir ce mois-ci quelque 40 réfugiés dans la ville de Tröglitz. Construite dans les années 1930 pour loger des ouvriers, la tristounette bourgade est tombée dans l’instabilité au moment de la réunification, frappée par la fermeture de la mine et le licenciement de près de 5000 personnes. Un profil urbain « à risques » donc, ce qui n’a pas échappé aux autorités locales. L’annonce de l’ouverture d’un local destiné à loger des étrangers a été précédée d’une réunion publique dont la tenue n’a pas permis de présager de la suite des événements, malgré le mécontentement exprimé tant par les membres du parti néo-nazi NPD que par le voisinage : « Les étrangers reçoivent beaucoup d’aides et nous rien ! ».

Si la précarité et un sentiment d’injustice sociale sauraient expliquer l’incident de Tröglitz, il n’en est pas de même pour Escheburg, situé à trente minutes de route de Hambourg. Là, c’est un duplex en bois qui a été la proie des flammes avant qu’une famille d’Irakiens ait eu le temps de s’y installer. Sa localisation à proximité immédiate d’un terrain de golf a fortement déplu aux habitants. Un d’entre eux -ni un skinhead ni un extrémiste de droite, mais un agent du Trésor public- a avoué être l’auteur de l’incendie. Comme beaucoup de ses voisins, il se disait inquiet pour sa femme et ses enfants à qui il voulait offrir l’opportunité de grandir dans un environnement protégé. Son procès sera accompagné de séances de médiation, autant dire de psychothérapie, organisées à l’intention de tous les villageois à l’initiative du pasteur et avec le soutien d’un groupe d’experts en résolution de conflits. Il reste à craindre qu’il sera plus difficile d’appliquer la même méthode, susceptible de conduire les Allemands à se projeter dans une radieuse diversité aux côtés de leurs nouveaux voisins, à l’échelle d’une ville comme Dresde, sans parler du pays tout entier. Or même le cosmopolitisme berlinois paraît à présent suspect. Si les DJ anglophones ou autres vidéo-concepteurs branchés y sont toujours les bienvenus, les demandeurs d’asile le sont moins à en juger par rapport à la récente explosion d’origine criminelle dans un centre multiculturel du quartier de Kreuzberg.

L’attitude des autorités face au fléau -c’est le cas de le dire- se révèle aussi louable qu’inefficace. Jusqu’à présent les incitations financières à dénoncer les malfaiteurs xénophobes n’ont pas donné les résultats espérés, même dans les communes aussi métissées que Germering, près de Munich, où la population locale a pris l’habitude de cohabiter avec les émigrés venus de plus de 120 pays différents. Bien que la destruction par le feu du refuge de Gremering en 2014 ait ému tout le monde, personne ne s’est pressé pour aider la police à identifier les suspects. Pourtant il serait exagéré de dire que l’Allemagne est en flammes. Comme il serait futile d’affirmer, d’après Christine Lüders de l’Agence fédérale contre la discrimination, que « quand on commence par brûler les maisons on finit par brûler les gens ». Il serait peut-être plus approprié d’évoquer l’atmosphère à la fois glaçante et atrocement drôle de « Dramuscules » de Thomas Bernhard, avec notamment la scène finale où deux personnages féminins pensent avoir vu un corps au bord de la route, puis comprennent leur erreur : « Rien que des affiches à croix gammée et nous on a pensé que c’était un mort ! ». Fort heureusement, pas de morts en Allemagne, du moins pour l’instant. Quant aux croix gammées, comment soutenir sensément que les 10 000 participants aux manifestations organisées à Dresde l’hiver dernier par le mouvement Pegida (l’acronyme allemand de « Européens patriotiques contre l’islamisation de l’Occident ») pour dénoncer l’immigration économique, étaient tous et restent à jamais des nazillons au fond de l’âme ? 34% des Allemands, selon le sondage d’opinion publique réalisé par l’hebdomadaire Der Spiegel, partagent le constat de Pegida sur l’islamisation croissante de leur pays. Seraient-ils forcément les héritiers de l’idéologie du IIIème Reich et des promoteurs de la vague de violence à l’encontre des immigrés ?

Les spécialistes et les hommes politiques allemands sont à ce sujet partagés, sinon contradictoires. Depuis le débordement de la manifestation anti-islam à Cologne en octobre dernier, qui a laissé KO quelques 49 policiers, les services de renseignement et de sécurité prennent l’affaire très au sérieux. Une centaine de membres de divers groupuscules d’extrême-droite auraient été interrogés et placés sous surveillance. Cependant le ministre de l’Intérieur de Saxe, Markus Ulbig, rappelle non sans raison, que qualifier un tiers de la population allemande de sympathisants nazis créerait plus de problèmes qu’il n’apporterait de réponses. Et pour cause. D’une part, les supporteurs de Pegida se recrutent dans les classes moyennes, votent CDU et se reconnaissent dans le logo du mouvement qui représente un bonhomme jetant à la poubelle un swastika, un drapeau communiste et un autre de l’Etat islamique. D’autre part, les références et les alliances qu’on dirait « contre-nature » des différentes mouvances anti-migratoires rendent les tentatives de simplification caduques. À Dresde, un tribun anonyme de Pegida a commencé son speech par le célébrissime « I have a dream » de Martin Luther King pour avancer que puisque son rêve de cohabitation pacifique des gens de toutes les cultures et tous les horizons n’était justement qu’un rêve, il fallait bien se rendre à l’évidence d’une guerre qui ne dit pas son nom. En outre, c’est en scandant le slogan « Nous sommes le peuple ! », repris des manifestations de masse qui ont conduit à la chute du mur en 1989, que défilaient, bras dessus bras dessous, les petits bourgeois exaspérés et les brutes aux crânes rasés. « Les mamies nous adorent ! » a-t-on pu lire ensuite sur le forum des hooligans reconvertis en chasseurs de salafistes.

Le mouvement «Hooligans gegen Salafisten », autrement dit « Les hooligans contre les salafistes », ou simplement Hogesa, est un avatar le plus surprenant de la mobilisation contre la réelle ou fantasmée l’islamisation de l’Allemagne. Formé des éléments les plus violents parmi les supporters d’équipes de foot adverses, lesquels s’emploient habituellement à se bastonner les uns les autres, Hogesa a remporté le pari de rassembler casseurs professionnels et citoyens ordinaires sous une même bannière. Fort de quelques 16 000 membres, le mouvement entretient des relations opaques avec Pegida. Quelques-uns des sympathisants de Pegida, les plus remarqués par la police, appartiendraient en effet également à Hogesa. Non moins évidents s’avèrent les liens entre les hooligans et l’extrême-droite. Certes, certains d’entre-eux arborent des tee-shirts avec des symboles néo-nazis, mais officiellement leurs chefs se distancient de la moindre affinité avec le NPD.

Bref, il y aurait un degré dans l’infamie que mêmes les vandales les plus abrutis ne seraient pas prêts à franchir. Ainsi, tout en refusant catégoriquement l’étiquette d’extrême droite néo-nazie, les hooligans clament leur admiration pour le groupe de rock Kategorie C, dont le couplet le plus connu est : « Aujourd’hui ils coupent la gorge des moutons et des vaches, demain ils peuvent couper la gorge des enfants chrétiens ». Il faut croire qu’il en va de même pour les simples citoyens. Sinon comment expliquer le succès phénoménal du blog anti-islam « Politically Incorrect » avec ses 70 000 visiteurs par jour ? Ou encore l’intérêt suscité par le site web « Nuremberg 2.0 Germany » dont les animateurs voudraient traduire devant un tribunal cent personnalités politiques allemandes, y compris le Président Christian Wulff, pour avoir contribué à l’islamisation du pays ? Enfin, c’est l’ancien journaliste du très respectable quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, Udo Ulfkotte, qui bat tous les records de popularité en publiant sur son site des allégations contre les musulmans qui auraient délibérément contaminé des produits alimentaires européens avec de la matière fécale. À n’en pas douter, s’il était encore parmi les vivants, Thomas Bernhard saurait concocter de tout cela une délicieuse petite pièce intitulée Djihad fécal. Au moins, nous aurions de quoi rire un bon coup.

*Photo : Jens Meyer/AP/SIPA. AP21720225_000007.

PACA: La jeune Marion, otage de son grand-père, a été libérée

1

(Avec AFP) – Début mai, la députée FN du Vaucluse, Marion Maréchal-Le Pen, avait expliqué à propos de l’élection régionale à venir en Provence-Alpes-Côte d’Azur : « Je veux simplement ce qu’il y a de mieux pour cette région et je ne souhaite pas être prise en otage par Jean-Marie Le Pen, en particulier ».

Après avoir été désignée par le Front national, elle avait demandé un « délai de réflexion » au bureau politique de son parti. Le Front national traversait alors une crise grave, née des propos réitérés de Jean-Marie Le Pen sur les chambres à gaz.

Finalement, l’élue du Vaucluse sera « bien candidate » en PACA pour prendre la relève de son grand-père Jean-Marie Le Pen qui avait jeté l’éponge, a-t-elle affirmé à l’hebdomadaire Valeurs Actuelles.

« J’ai pris ma décision. Je serai bien candidate », a déclaré la jeune femme, selon des extraits communiqués mardi à l’AFP.

Marion Maréchal Le Pen Jean-Marie Le Pen FN régionales PACA

Selon ces extraits de l’hebdomadaire à paraître jeudi, Marion Maréchal-Le Pen indique avoir désormais « l’assurance » que le forcené « ne s’immiscera pas dans la campagne ».

Le preneur d’otage, suspendu en tant qu’adhérent du FN et en rupture avec sa fille, la présidente du FN, Marine Le Pen, n’a pas justifié la libération de sa petite-fille, mais a annoncé la création d’une nouvelle entité politique.

La petite Marion commencera sa campagne au mois de « juillet », a-t-elle précisé à Valeurs Actuelles.

*Photo : © AFP/Archives BERTRAND GUAY

Panthéonnade

35
pantheon tillion zay brossolette

pantheon tillion zay brossolette

Il n’est pas toujours besoin de grands drames pour mesurer la dégradation intellectuelle et morale des acteurs – comme on le dit désormais à juste titre – de la « scène publique ». Parfois de petits événements bien français y suffisent. On apprend ces jours-ci que le gouvernement a décidé le transfert au Panthéon des cendres de quatre résistants, deux hommes et deux femmes. Tous les quatre sont incontestables, si bien qu’on ne peut soupçonner l’État de ce préjugé paritaire qui, voici quelques années, l’avait amené à conférer la croix de la valeur militaire à une dame qui avait fui devant l’ennemi au cours d’une opération extérieure, plutôt que de présenter au ministre en visite un rang de récipiendaires trop exclusivement masculin. Ici le problème est différent. Des quatre cercueils transportés dans ce temple bizarre où voisinent des notaires inconnus, d’authentiques héros, des écrivains aux talents variés, deux seront vides. Les familles de Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle s’étant opposées à l’ouverture des caveaux de famille, leurs deux cercueils seront conduits au Panthéon lestés seulement d’un peu de terre. Il faut s’arrêter sur ce moment de dinguerie républicaine, dont le plus curieux est qu’il n’étonne plus personne.[access capability= »lire_inedits »] Convergent ici plusieurs traits de l’époque.

Le premier est l’occultisme. Ce n’est pas un trait nouveau. Tertullien s’étonnait déjà des objets d’amour que les hommes choisissent quand Dieu s’est absenté. Le cercueil vide remplace l’âme enfuie. La chose seule compte, désormais parée de vertus magiques. Un témoin du transfert des cendres de René Cassin, en proie au plus vif ébahissement, m’a raconté que le cercueil – plein cette fois – avait, avant de gagner le Panthéon, fait un détour par le Palais-Royal, afin que le président Cassin puisse « revoir » les lieux de sa gloire passée ; et qu’on l’avait ainsi promené de salle en salle avant de l’exposer au respect silencieux de ses anciens collègues. Me souvenant de ce récit, je crains d’avoir été victime d’un canular, tant cette histoire de mort-vivant du droit me paraît frappée du sceau de la maboulerie la plus pure.

Le second trait est plus inquiétant, parce qu’il révèle l’impatience de l’État, fût-il démocratique, à tout ce qui s’oppose à son idéologie. Le transfert donc, dans un premier temps, c’est-à-dire la violation de sépulture légale, et qu’importent les volontés du défunt. La mort doit plier devant la communication, la carrière du chef de bureau, l’effet médiatique attendu. « L’important, dans la panthéonisation, c’est le symbole », écrit dans une langue effarante l’administrateur du Panthéon. On ne saurait mieux dire que le reste n’a pas d’importance. Aussi bien ajoute-t-il avec une désarmante franchise cette phrase dont chaque mot doit être pesé : la cérémonie « prend la forme que le pouvoir veut lui donner », et qu’importe si cette forme ressortit aux traditions vaudoues. Il est heureux que Geneviève de Gaulle et Germaine Tillion aient été pourvues de familles solides et de bon sens. Imaginons que ces deux héroïnes aient été seules au monde. Il est sûr que personne ne se serait arrêté à l’expression de leur volonté, eût-elle été explicitement portée dans leur testament, de reposer aux côtés de leurs proches. Le mort n’existe pas après qu’il a disparu, sauf dans l’imagination des vivants qui le fait servir à ses fantasmes, un jour au Palais-Royal, un autre dans la fausse église où le pendule de Foucault grave sur le vide les balbutiements d’une propagande des plus bizarres. « J’ai fondé ma cause sur rien », la phrase de Stirner pourrait servir de devise à la plupart des nihilistes qui nous gouvernent. Alexandre Dumas voulait être enterré auprès de son père, qu’il avait tant admiré. À la mort du père, il avait fallu aller chercher le petit garçon sur le toit de la maison familiale où il tirait des coups de fusil dans la nuit : « Je vais monter au ciel, tuer Dieu et reprendre papa. » Le cœur se serre à cette évocation, sauf naturellement le cœur administratif. Dumas n’ayant pas de descendants, l’État n’a pas hésité à le séparer de son père pour mener ses restes au grand columbarium républicain, après l’avoir promené à travers Paris dans une parade qui renvoyait celles de Disneyland au rang des retraites aux flambeaux de Villard-Reculas (Isère).

Mais lorsque les familles s’opposent, on ne se le tient pas pour dit. Il y avait pourtant le bel exemple de la cathédrale Saint-Paul, où une plaque évoque la mémoire de T. E. Lawrence, sans qu’il soit venu à l’idée de quiconque de violer la petite tombe du pays de Galles où il repose, et dont l’inscription rappelle simplement son titre de professeur à l’université d’Oxford. Mais cette simplicité ne favorise pas le storytelling. Le simulacre s’impose. Le transfert aura donc lieu, en cercueil vide. On croirait le corbillard fou de l’enterrement de Delacroix, avec de pâles hiérarques pour chevaux. Les apparences sont sauves, ces apparences qui sont celles de la prééminence du politique, que l’on doit en effet sauver avec d’autant plus de rigueur que dans le monde réel, moins commode que celui des esprits, le réel précisément résiste, lui, à supposer d’ailleurs que les gouvernements n’aient pas renoncé à le transformer. Voici le cercueil plein de terre qui ne ment pas. Vous vouliez du travail, vous aurez des cercueils vides, et puis un beau discours prononcé par qui n’aurait pas su l’écrire. Les ombres et l’imposture sont partout. Qu’il y ait tromperie sur la marchandise funèbre ne gêne personne. Peut-être les badauds croiront-ils à la vérité de l’étrange spectacle. Personne ne les désabusera. La parade funéraire échappe au droit de la consommation, dans une exception bienvenue à cette frénésie d’informer le chaland qui fait ressembler la vie sociale à une grande leçon de choses, et l’on ne verra pas sur les cercueils l’affichette signée par délégation d’un sous-directeur des douanes et qui aurait pu nous apprendre, à la manière de Magritte, que ce cercueil « ne renferme pas ce que vous croyez ».

Dans ses carnets, Montherlant raconte avoir vu un coiffeur du Sud algérien, qui proposait des coupes « à la garçonne », « à la parisienne », mille fantaisies capillaires, fermé par l’autorité militaire « pour cause de bêtise », comme l’indiquait un panneau cloué sur la porte. Si peu désireux qu’on soit d’augmenter le nombre des organismes publics, on se prend à rêver d’une Cour suprême formée de quelques bons esprits n’ayant rien à espérer du pouvoir et qui en censurerait les errements les plus tartes. Il est vrai que la simple lecture du Journal officiel suffirait à la doter, dès l’origine, par précaution, d’un effectif considérable.

Je me reproche à présent une trop grande sévérité. Il y a dans cette affaire de cercueils vides une forme d’hommage du vice à la vertu. Retenu par une prudence ancienne, l’État doute encore un peu et marche en crabe. Il trafique, il habille, il veut faire croire. Il se rattache par ces quatre planches au monde qui disparaît, celui où ces deux femmes tant admirées ne se sont pas laissé abuser par les mots de la politique – « vichyste », par exemple – et se sont guidées simplement sur l’étoile d’une vérité tangible, incontestable : que les allemands – de vrais allemands, pas de la terre de cercueil, du coton dans l’uniforme – n’avaient rien à faire chez nous, surtout pour y amener, avec la complicité d’autres idéologues, des horreurs qui n’avaient rien non plus de virtuel. On prête au frère de Geneviève de Gaulle cette réponse à une imbécile qui, à un dîner élyséen, expliquait qu’on avait exagéré la dureté des camps : « Vous avez bien raison, Madame, la plupart des Françaises de Ravensbrück s’y trouvaient si bien qu’elles y sont restées. » Tout est dit, et d’abord qu’elles y sont vraiment restées. J’aime à penser que les transporteurs de cercueils vides ne l’ont pas totalement oublié. Je préfère encore, je crois, les cercueils vides dans leur fausseté honteuse, révélatrice, à ce qui nous menace : les hologrammes de Marc Bloch ou de Maurice Genevoix entrant au Panthéon d’une démarche hésitante de ressuscités, parmi des soldats au présentez-armes, pour la plus grande gloire de ministres aussi vaniteux qu’ils sont éphémères.[/access]

*Photo : wikicommons.

Dany Cohn-Bendit, Français pour l’éternité

95
daniel cohn bendit

daniel cohn bendit

En ce long week-end de Pentecôte, ordinairement désertique en matière d’actualité, hormis les marronniers de la Croisette et de Roland Garros, l’annonce de l’obtention de la nationalité française par Dany Cohn-Bendit a reçu un écho remarquable. Ce n’était pourtant pas une surprise, car l’intéressé avait déjà fait savoir urbi et orbi, notamment dans un long entretien accordé  au Point en mars, qu’il avait sollicité sa naturalisation auprès des autorités compétentes. Le scoop eût été qu’on la lui refusât, ce qui n’aurait pas été élégant, mais juridiquement justifiable : la résidence principale du demandeur est située à Francfort-sur-le-Main, en Allemagne, son épouse est allemande, et il a refusé, à sa majorité de devenir français au bénéfice du « droit du sol » (il est né en 1945 à Montauban, de parents apatrides), pour ne pas avoir à effectuer son service militaire. L’Allemagne repentante ayant rendu sa nationalité à son juif de père, le fils s’en accommoda fort bien, même si sa mère, restée en France, choisit, elle, de devenir française.

Bienvenue, donc, parmi nous, cher Dany, et félicitations pour avoir eu droit à un appel téléphonique personnel du ministre de l’Intérieur  Bernard Cazeneuve pour annoncer la bonne nouvelle, alors que le naturalisé de base doit se contenter d’un avis de passage du facteur l’invitant à retirer un pli recommandé au bureau de poste. Les préposés à la distribution du courrier n’ont plus le temps de remettre ce genre de documents en mains propres, ni de trinquer avec le récipiendaire à la santé de notre si bonne République.

On nous permettra, cependant, de nous étonner de cette tardive adhésion à la nation française, alors que l’intéressé a passé l’essentiel de sa brillante carrière politique à défendre des positions postnationales, d’abord internationalistes (version anarchiste, sans patrie ni frontières), puis fermement européistes, prônant l’instauration d’une citoyenneté européenne dépassant les vieilles assignations à résidence symbolique dans un Etat-Nation. On pourrait croire que Cohn-Bendit, pas son geste, tire le bilan de l’échec de l’utopie qu’il a tenté, avec constance et panache, d’inscrire dans le réel au cours de sa vie publique, et qu’il procède ainsi à une forme d’autocritique admettant, au soir de sa vie, que l’identité nationale a encore de longs et beau jours devant elle… Or, il n’en est rien : il explique son choix,  en affirmant qu’il se «  sent » tout autant français qu’allemand, et qu’il n’y a pas de raison pour que ce sentiment ne figure pas sur son état-civil, puisque l’état du droit le permet. Pour un homme politique de son calibre, on conviendra que c’est un peu court.

Quand il est en veine de confidences, il ajoute que c’est pour son fils unique, Bela, âgé de 24 ans et étudiant en économie à Berlin (il veut devenir trader !) qu’il a engagé sa démarche de naturalisation. « Bela est très francophile » explique-t-il «  D’ailleurs, pendant la Coupe du monde de foot, il soutient les Bleus plutôt que la Mannschaft. Si je suis naturalisé, il pourra alors obtenir la double nationalité franco-allemande, alors qu’actuellement cela n’est pas possible… » C’est également par des pressions familiales, celles de son épouse Ingrid, qu’il explique son regain d’intérêt pour son rapport au judaïsme, un sujet sur lequel il travaille en vue de la publication d’un livre. « C’est elle qui m’a persuadé de creuser le sujet, car elle pense que c’est une question sérieuse et qu’il n’est pas suffisant de la traiter par des pirouettes rhétoriques, comme je l’ai fait jusqu’à présent… » La famille a bon dos, si l’on ose dire, et notre cher Dany en fait usage comme l’inspecteur Columbo se sert de sa femme – qu’on ne voit jamais – pour paraître naïf, et emberlificoter les criminels dans ses rets policiers.

On peut néanmoins le croire quand il rejette sans appel les interprétations des observateurs patentés qui le soupçonnent d’être devenu français pour jouer sa partition dans le débat politique français, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2017. Certes, il ne pourra pas se retenir de mettre son grain de sel dans la tambouille politicienne à venir – on ne se refait pas -, mais un retour en fanfare de Dany le rouge dans l’arène électorale, du genre du hold up réussi, au profit des Verts, aux européennes de 2009 et aux régionales de 2010 est exclu. Son aversion pour les actuels dirigeants d’EELV est incommensurable, et surtout, il a une chose bien plus importante à faire avant de quitter ce bas monde : assurer sa vie posthume, peaufiner son image historique pour lui donner la place qui lui est due,  très importante à son avis. Ce souci est devenu pour lui une sorte d’obsession. Elle pointe son nez lorsqu’il avoue au Point qu’il songe à enregistrer son propre éloge funèbre destiné à être diffusé lors de ses obsèques ! L’idée lui en est venue lorsqu’il participa, comme acteur, au charmant et narcissique petit film de son ami Romain Goupil, Les jours venus, dans une séquence où le héros-réalisateur met en scène ses propres funérailles en présence de ses vieux amis soixante-huitards, Henri Weber, Alain Krivine, Arnaud Desplechin,  et où Dany Cohn-Bendit s’exclame, hilare :« Trotskiste un jour, tyran toujours ! ». Et c’est là que la nationalité française prend toute son importance.

La France traite mieux ses grands hommes que l’Allemagne. Elle les chouchoute, elle les bichonne, elle leur pardonne leurs péchés, les rassemble par-delà leurs oppositions politiques. Elle  a même désaffecté une église parisienne afin d’en faire un mausolée pour ceux qu’elle entend honorer ad vitam aeternam. À supposer, ce qu’à Dieu ne plaise, que dans un demi-siècle, un écolo accède à l’Elysée, le choix d’une personnalité de cette mouvance apte à entrer au Panthéon sera  forcément réduit : René Dumont, peut-être, et… Dany Cohn-Bendit. Une fois son auto-éloge funèbre mis en boite, il pourra donc se mettre à la rédaction d’un texte dont la première phrase lui trotte déjà dans la tête : « Entre ici, Daniel Cohn-Bendit, avec ton long cortège d’anarchistes, d’écolos, de LGBT, de footballeurs et belles actrices… »

*Photo : BALTEL/SIPA. 00700535_000023.

Najat: T’es méraire, mais pas trop!

82
najat vallaud college

najat vallaud college

Najat Vallaud-Belkacem sur France 3, Najat Vallaud-Belkacem sur BFM, Najat Vallaud-Belkacem sur i-Télé, Najat Vallaud-Belkacem dans les colonnes du JDD (et dans Gala, jamais ?), Najat Vallaud-Belkacem sur LCP, Najat Vallaud-Belkacem partout — et toujours seule. Enfin, face à des journalistes absolument complaisants (Ruth Elkrief a battu tous les records dans le genre) ou pétrifiés à l’idée qu’une question un peu incisive passerait pour de l’acharnement ethnique. Curieuse idée quand on y pense : que Najat Vallaud-Belkacem soit marocaine m’importe assez peu, j’applaudirais volontiers un ministre zoulou s’il était compétent. Quant au fait qu’elle soit une femme, même remarque : la parité est un dommage collatéral du politiquement correct, je me ficherais pas mal d’avoir un gouvernement exclusivement féminin s’il était plus efficace qu’un gouvernement masculin.
Sur i-télé, elle a enfin eu un opposant — mais Bruno Le Maire, infiniment poli, bien élevé, et pas assez imprégné, malgré ses conseillers, que l’on dit bons, du détail de l’Education nationale pour être un peu plus difficile à manier, n’était pas bien dangereux. De surcroît, un individu qui a tiré de son chapeau et des obsessions de certains syndicats (le SE-UNSA ou le SNUIpp, qui rêve de ressusciter les défunts PEGC) l’idée d’un corps unique de la maternelle à la Troisième n’a aucune crédibilité a priori — ni a posteriori. Peut mieux faire. Faudra revoir sa copie.

Nous avons assisté en un mois de polémiques à un véritable blitz médiatique, dont il n’est rigoureusement rien sorti : Najat Vallaud-Belkacem a asséné le même discours en boucle, avec les mêmes arguments faux et creux, affichant elle aussi une méconnaissance abyssale de son sujet. « Amateurisme souriant et buté », a dit Philippe Bilger. Mais Najat Vallaud-Belkacem n’en a cure : elle affiche le mépris abyssal de ceux qui ne se soucient pas d’avoir des arguments, persuadés qu’ils sont d’avoir raison. Contre vents et marées, contre tout le monde et contre les faits. Taubira est venue à son secours sur le même ton, au gré d’un tweet — les opposants aux réformes ne méritent pas mieux, et pas davantage : « Avec la même superbe nous les regardons de haut. » La parution du décret portant réforme du collège, au soir d’une journée de grève assez suivie, quand on pense que par les temps qui courent et avec les salaires de misère qui sont ceux de toute la fonction publique, une ponction de 60 à 110 euros dans le salaire mensuel n’est pas anodine.
À l’Assemblée même, où Najat Vallaud-Belkacem est bien obligée de répondre aux députés qui l’interpellent, elle a été puissamment secourue par Manuel Valls, qui ne perd pas une occasion de l’épauler. Quand je pense que c’était Chirac que l’on appelait « super-menteur »… Ces deux-là font la paire.
Et les défenseurs des programmes, Laurence de Cock en tête (il est sidérant qu’Aggiornamento, qui ne représente rien dans le monde des profs d’Histoire-Géographie, ait obtenu du Conseil Supérieur des Programmes et des médias un adoubement aussi rapide), se sont alignés sur Najat Vallaud-Belkacem : arguments d’autorité, sourire méprisant, sentiment transparent d’un triomphe momentané, en attendant qu’on les pende. Quand je les vois, Michel Lussault en tête (l’homme pour qui « nation » ou « patrie » sont des concepts creux), plastronner dans les étranges lucarnes, je me rappelle à chaque fois, je ne sais pourquoi, le sourire méprisant de Pierre Blaise jouant le milicien de choc en juin 44 dans Lacombe Lucien. Le sourire de ceux qui ont embrassé une cause véreuse, et qui vont jusqu’au bout parce qu’ils ont vendu leur âme au diable.

J’entends des voix s’élever çà et là pour réclamer un véritable débat avec quelqu’un qui s’y connaîtrait et aurait un peu de mordant — nous en connaissons tous. Mais ce débat n’aura pas lieu, parce que même si une chaîne se laissait tenter par le caractère médiatique de l’événement, ou la capacité de show de l’opposant, Najat Vallaud-Belkacem s’y refuserait. Elle n’a ni la compétence, ni le talent. Lorsqu’elle est coincée, le sourire se fige vite, et elle devient volontiers agressive, une contre-vérité assénée avec aplomb valant pour elle aussi bien, sinon mieux, qu’une vérité plus confuse — et la vérité est souvent confuse, ou complexe, en matière d’éducation.
Je n’ai jamais entendu dans la bouche d’un ministre autant de mensonges en aussi peu de temps — et depuis quarante ans que je fais ce métier, au collège, au lycée, en fac, en prépas, j’ai vu pas mal de politiciens inconsistants et de demi-pointures installés rue de Grenelle. Je n’ai jamais vu non plus de ministre aussi unanimement détesté par ses propres fonctionnaires. Sa performance devant Ruquier il y a deux mois, son éclat de rire en soulignant qu’on ne se fait pas prof pour l’amour de l’argent, ont fait comprendre à tous les enseignants qui se dissimulait derrière cette coiffure soigneusement entretenue — la fable du ministère est qu’elle passe plus de temps chez le coiffeur que dans son bureau.

En attendant la prochaine occasion d’en découdre, j’implore une chaîne quelconque d’imposer enfin à Najat Vallaud-Belkacem un adversaire à la hauteur, capable de la déchirer à belles dents, et qui n’ait pas l’étiquette UMP accrochée à ses basques. Un prof par exemple — un prof qui n’ait pas peur, et qui sache, parfois, ne pas être poli — au sens littéral de ce qui est encore rugueux. Il y en a marre de voir des demi-portions, des syndicalistes animés d’arrière-pensées, débattre face à ce monument de mauvaise foi qu’est Madame Najat Vallaud-Belkacem.

*Photo : APERCU/SIPA. 00713630_000038.

Bénis soient les couples homosexuels

38
protestants catholiques homosexualite

protestants catholiques homosexualite

Le vote quasi unanime intervenu le 17 mai, à Sète, a mis un terme à une réflexion engagée depuis longtemps déjà au sein de l’Église protestante unie de France (EPUdF)[1. Née en 2012 de ma fusion de l’‘Église réformée de France et de l’Église évangélique luthérienne de France, l’EPUdf compte environ 250 000 fidèles sur 1,7 millions de protestants estimés pour la France.] «Le Synode ouvre la possibilité, pour ceux et celles qui y voient une juste façon de témoigner de l’Évangile, de pratiquer une bénédiction liturgique des couples mariés de même sexe qui veulent placer leur alliance devant Dieu.» Mais le même texte précise d’entrée : « Le Synode est soucieux à la fois de permettre que les couples de même sexe se sentent accueillis tels qu’ils sont et de respecter les points de vue divers qui traversent l’Église protestante unie.» Sage précaution au regard d’une décision qui est loin de faire l’unanimité au sein de l’EPUdF.

Le 20 mai, le Conseil presbytéral du Marais, à Paris, a pris fermement position contre cette ouverture et confirmé son intention de «ne pas répondre favorablement à des demandes de bénédiction de couples de même sexe» tout en réaffirmant son rejet de toute forme d’homophobie et son intention de continuer à faire de l’accueil des personnes homosexuelles une priorité de son action pastorale. Le fondement de sa positon est très clairement explicité : «La lecture que nous faisons, notamment de Genèse 1-2, nous conduit à penser que la conjugalité, dans le projet de Dieu, implique la différenciation sexuelle homme-femme.»

Voilà qui a l’avantage d’être clair. Si la Conférence des évêques de France s’est abstenue  de tout commentaire, la blogosphère catholique n’a pas tardé à réagir. Sur le site Aleteia, Philippe Oswald rejoint l’analyse de ses frères protestants du Temple du Marais : «L’incohérence principale est dans la rupture avec la Bible. L’Ancien Testament et le Nouveau Testament ne foisonnent pas de références à l’homosexualité, mais quand le sujet est abordé, c’est clairement et sans appel. (…) Il va donc falloir réécrire ou expurger la Bible pour sacrifier à l’air du temps en bénissant au nom de Dieu des unions homosexuelles.» 

Il est possible qu’à l’inverse, au cours des prochaines semaines, d’autres voix se fassent entendre au sein du catholicisme français pour applaudir à l’initiative du synode de Sète. Au nom d’une commune compréhension de l’Evangile. C’est dire que la position protestante, même minoritaire, sera commentée, ici ou là, dans certaines communautés catholiques qu’elle interpelle dans leur appréhension de l’homosexualité, comme le souligne fort justement Isabelle de Gaulmyn dans La Croix. D’autant plus commentée qu’une telle initiative est, à ce jour, totalement impensable au niveau des Églises particulières dans l’Église catholique où l’on considère que la Vérité n’a pas à être mise en débat.

Sur la question homosexuelle, on connaît la position officielle du Magistère : accueil des personnes, condamnation des actes. Ce second aspect est clairement explicité dans le texte du Père Jean-Baptiste Edart[2. Prêtre de l’Emmanuel, directeur au séminaire d’Issy-les-Moulineaux, co-auteur de l’ouvrage Clarification sur l’homosexualité dans la Bible, Cerf 2007.] écrit en conclusion d’une longue étude sur Bible et homosexualité : «Les interprétations récentes (…)  reconnaissent que Paul condamne les relations sexuelles entre personnes de même sexe. Le débat s’est porté sur la question de l’herméneutique de ces versets. Or, leur étude permet d’identifier que Paul s’appuie sur des traditions qui prennent leur enracinement dans la Loi divine (…) Paul ne fait donc que reprendre et souscrire à un enseignement largement admis à son époque. (…) Il ne s’agit pas d’une simple question culturelle propre au 1e siècle ap. J.C. mais d’une structure de pensée fondamentale de la Révélation biblique. Remettre en cause cette condamnation des actes homosexuels, sous prétexte d’un contexte culturel différent conduirait en fait à l’adoption d’une anthropologie différente de l’anthropologie biblique caractérisée par la différenciation sexuelle.»

Or, de fait, c’est bien cette «condamnation des actes homosexuels» qui n’est plus « reçue » ni comprise par nombre de catholiques pratiquants, lorsqu’ils sont le fait de  personnes vivant toutes les exigences du mariage chrétien… hormis, évidemment, l’altérité sexuelle[3. Le referendum Irlandais de ce 22 mai témoigne qu’un peuple qui continue à se dire majoritairement catholique ne voit pas de contradiction à instaurer, y compris pour les croyants, une conjugalité homosexuelle.]. Que cela bouscule ou interroge «l’anthropologie biblique caractérisée par la différenciation sexuelle» est une évidence qui ne les émeut pas outre mesure. Ils pensent volontiers que si les conséquences doctrinales de cette anthropologie viennent à ce point contredire le message d’amour et de compassion de l’Evangile, tel qu’ils le saisissent dans la foi… alors, il appartient à l’Eglise de «revisiter» la lecture qu’elle fait de l’anthropologie biblique. Pour en dépasser les contradictions. Aujourd’hui, refuser de voir la radicalité de cette résistance de la part de catholiques convaincus, souvent formés à la théologie, ou la discréditer au nom d’une prétendue soumission à la «dictature de l’air du temps» sont peine perdue. Que l’on s’en réjouisse, qu’on le déplore ou qu’on se contente, plus simplement, de le constater, le fait est là : chez un certain nombre de croyants, le principe d’autorité ne fonctionne plus.

Sans doute nombre de participants au Synode sur la famille, évêques et cardinaux, en sont-ils conscients. Mais comme il est peu probable qu’ils se risquent à questionner les fondements de la morale sexuelle catholique, de peur de faire s’écrouler  l’édifice ou de risquer un schisme, la seule voie qui leur reste ouverte est celle de la «pastorale» proposée par le pape François. Ouverte ou fermée, d’ailleurs, si l’on écoute les plus récents bulletins de la météo synodale. Comme si l’Eglise pouvait continuer à refuser d’entendre, pour n’avoir pas à répondre.

Avec le risque – concernant la question qui nous occupe – que lorsque la demande se fera jour, des prêtres acceptent de «bénir» discrètement des couples de même sexe, comme ils ferment les yeux sur la situation des divorcés remariés ; ou plus encore que des laïcs engagés se sentent autorisés, au nom de leur baptême, à prononcer des paroles de bénédiction sur des unions homosexuelles, puisque ce geste, non sacramentel,  n’exige pas l’intervention d’un prêtre. Intention qui perce déjà, par exemple, dans la Conférence catholique des baptisés francophones lorsqu’elle se présente, à travers sa charte, comme «Acteur de la mission de l’Église par le ministère de la bénédiction.»

À l’heure où certains se réjouissent d’une seconde session du Synode sur la famille qui réaffirmerait la Tradition du magistère romain et ferait rentrer chacun dans le rang, ce que l’on voit se mettre en place, au travers de communautés plus vivantes qu’il n’y paraît, est en réalité une pluralité vécue sans complexe, du côté des tenants de la doctrine comme de ceux qui se sentent en distance avec elle. Dès lors le défi du pape François est de parvenir à convaincre évêques et cardinaux que l’on ne contiendra pas cette évolution vers la diversité et que l’urgent est de faire en sorte qu’elle puisse être vécue dans l’Unité… autour de l’essentiel de la foi.

*Photo : Andrew Medichini/AP/SIPA. AP21641094_000004.

Clarifications sur l'homosexualité dans la Bible

Price: ---

0 used & new available from