À mesure que notre régime politique dévoile sa vraie nature, ses officiants font tout ce qu’ils peuvent pour conserver un semblant de légitimité et de sérieux. Tous les moyens sont bons pour maintenir l’illusion de leur réel ascendant sur les événements. À cet effet, le moindre artifice est mobilisé. Sémantique notamment. Il y a depuis quelque temps un mot-phare, signe de ralliement pour tous les pieds nickelés de la politique, le mot « république ». Dans un débat houleux, on pourrait presque dire que celui qui s’en saisit le premier en le revendiquant empoche la mise. Un « point Godwin » inversé, en quelque sorte. Or il n’est pas certain que les plus prompts à accaparer tout un héritage soient les mieux disposés à le faire.

En quarante ans, la politique politicienne semble avoir donné tout ce qu’elle pouvait. À présent que la France est aux mains de Bruxelles et que le communautarisme règne sur son sol, l’inanité de nos dirigeants devient patente. Chaque président nous fait regretter le précédent, les gouvernements se font et se défont comme aux chaises musicales, les médias orchestrent la pluie et le beau temps, les électeurs, eux, préfèrent l’école buissonnière. La minorité d’entre eux à justifier encore le salaire du personnel politique se tourne peu à peu vers le Front national, ultime poil à gratter. L’heure est grave, nos VRP ne font plus recette, leurs produits ne répondent plus aux exigences du consommateur. Pour doper le commerce le temps d’une carrière et donner à la marchandise une seconde jeunesse, les plus roublards ont eu une idée digne d’eux : changer les étiquettes.

Toute honte bue, Monsieur Moi-je va certainement nous faire l’amitié de se représenter dans deux ans. Comme un malheur n’arrive jamais seul, Monsieur Casse-toi lui sera sans doute opposé. Ce dernier a initié la nouvelle valse des étiquettes en proposant de renommer l’UMP faisandée « Les Républicains ». En retour, on imagine assez mal les socialistes pousser l’atlantisme au point de devenir à leur tour « Les Démocrates ». On escompte plutôt de leur part quelque chose comme « Les Gentils ». Et ils le sont, assurément. Les méchants, eux, sous la houlette de Florian Philippot, songent à rebaptiser leur parti « Les Patriotes ». Ainsi, au moins, les choses sont-elles claires ; les partis politiques se montrent sous leur vrai jour et se cantonnent à leur rôle inhérent au régime représentatif : transhumer les troupeaux sur des sentiers balisés.

À notre époque, il y aurait toute une nomenclature des différents avatars de l’idée de république à exposer à l’oral. Avec des rires en voix off. Certains l’opposent frontalement à la monarchie en omettant que son principal théoricien moderne – Jean Bodin – lui a offert ses lettres de noblesse sous le règne des petits-fils de François Ier, qu’on était bien loin de 1789 et qu’il n’avait pas cet événement en vue. D’autres en font l’instrument de la valeur égalité déprise de toute référence au mérite, et c’est cette fois Cicéron, aristocrate d’origine plébéienne, homo novus, qui doit s’en tenir les côtes. Enfin viennent renforcer leurs rangs ceux qui, d’une mine grave, voient dans l’antiracisme au sens large la cause « républicaine » par excellence. Nul ne sait s’il deviendra l’illustre républicain que furent Cicéron et Bodin en leur temps, mais Manuel Valls fait clairement partie de ceux-là. Pour dissiper l’esbroufe, il faut éteindre la télé et ouvrir des bouquins.

La res publica, nous dit le Gaffiot, est l’administration des affaires communes, la forme du gouvernement, le souci de ce que l’on a en partage, collectivement. Peuvent se draper dans l’idée de république aussi bien la démocratie que l’aristocratie ou la monarchie. Y sont contraires les tyrans et les oligarques. Consubstantiel au concept de république, l’attachement au bien commun, d’après Aristote, est ce qui distingue un régime droit d’un régime dévoyé. Le commun, lui, détermine par définition ce qui ressortit à la communauté et, de manière implicite, ce qui en est exclu et n’a pas vocation à en faire partie. C’est en quelque sorte un médium entre l’individu livré à lui-même et l’universel inabordable. Et pour garantir la permanence du commun, il est une chose à ne jamais perdre de vue, une chose sans laquelle, véritablement, on ne peut être appelé « républicain ». Quelle est-elle ? La souveraineté.

Manuel Valls n’a peut-être pas lu Jean Bodin, et il lui est (malheureusement) loisible de s’en passer. En revanche, il est permis d’espérer de sa part et de tous ses amis les plus en vue (c’est-à-dire pris au sérieux par Jean-Michel Aphatie, autre grand non-lecteur de Bodin) un minimum de cohérence. La souveraineté s’entend aussi bien dans les murs que hors les murs. À l’intérieur, le peuple – puisqu’il est concerné au premier chef – doit pouvoir refuser ce qui se fait en son nom. À l’extérieur, le même doit pouvoir négliger les injonctions supranationales, d’où qu’elles proviennent. Et nous sommes loin du compte. Lorsqu’un homme politique se fait le grand dispensateur des brevets de républicanisme, la moindre des choses est qu’il veille à être lui-même exemplaire quant à la défense de la souveraineté nationale. Celle-là même que rend caduque la centrale d’achat européenne. En d’autres termes, faire le choix de l’Europe, de la CEDH au clonage continental des fruits et légumes, c’est tourner le dos à la république.

Nous commémorerons ces jours-ci le dixième anniversaire du fameux « NON » au référendum portant sur le traité établissant une constitution européenne. Ce grand divorce entre le projet européen et la permanence républicaine devrait être clamé haut et fort, mais voilà peut-être le seul anniversaire que notre cher président n’ornera pas de sa mine contrite. Pour ce qui est de Nicolas Sarkozy, nous ne rappellerons pas ici le rôle par lui tenu dans cette avanie. Mais quand on a le culot de faire d’un mot vidé de sa substance un slogan publicitaire, on peut difficilement être pris au sérieux. Après « Le Gendarme », « La Septième Compagnie », « Les Bronzés » et « Les Sous-doués », voici donc « Les Républicains ». Le thème se déclinera : Les Républicains font du ski, Les Républicains passent leur bac, Les Républicains et les Républicaines, Mais où sont donc passés les Républicains ?, etc.

Que les grands partis européistes et leurs soutiers écolos ou centristes se fassent une raison, la république n’est pas le pré carré de l’antiracisme, ni une nurserie pour tous les choix de vie. D’aucuns veulent savoir où sont, de nos jours, les derniers républicains ? C’est très simple : il faut les chercher parmi les gens attachés par-dessus tout à la souveraineté de la France.

*Photo : Wikipedia.org

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Eric Guéguen
est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).
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