Le vote quasi unanime intervenu le 17 mai, à Sète, a mis un terme à une réflexion engagée depuis longtemps déjà au sein de l’Église protestante unie de France (EPUdF)[1. Née en 2012 de ma fusion de l’‘Église réformée de France et de l’Église évangélique luthérienne de France, l’EPUdf compte environ 250 000 fidèles sur 1,7 millions de protestants estimés pour la France.] «Le Synode ouvre la possibilité, pour ceux et celles qui y voient une juste façon de témoigner de l’Évangile, de pratiquer une bénédiction liturgique des couples mariés de même sexe qui veulent placer leur alliance devant Dieu.» Mais le même texte précise d’entrée : « Le Synode est soucieux à la fois de permettre que les couples de même sexe se sentent accueillis tels qu’ils sont et de respecter les points de vue divers qui traversent l’Église protestante unie.» Sage précaution au regard d’une décision qui est loin de faire l’unanimité au sein de l’EPUdF.

Le 20 mai, le Conseil presbytéral du Marais, à Paris, a pris fermement position contre cette ouverture et confirmé son intention de «ne pas répondre favorablement à des demandes de bénédiction de couples de même sexe» tout en réaffirmant son rejet de toute forme d’homophobie et son intention de continuer à faire de l’accueil des personnes homosexuelles une priorité de son action pastorale. Le fondement de sa positon est très clairement explicité : «La lecture que nous faisons, notamment de Genèse 1-2, nous conduit à penser que la conjugalité, dans le projet de Dieu, implique la différenciation sexuelle homme-femme.»

Voilà qui a l’avantage d’être clair. Si la Conférence des évêques de France s’est abstenue  de tout commentaire, la blogosphère catholique n’a pas tardé à réagir. Sur le site Aleteia, Philippe Oswald rejoint l’analyse de ses frères protestants du Temple du Marais : «L’incohérence principale est dans la rupture avec la Bible. L’Ancien Testament et le Nouveau Testament ne foisonnent pas de références à l’homosexualité, mais quand le sujet est abordé, c’est clairement et sans appel. (…) Il va donc falloir réécrire ou expurger la Bible pour sacrifier à l’air du temps en bénissant au nom de Dieu des unions homosexuelles.» 

Il est possible qu’à l’inverse, au cours des prochaines semaines, d’autres voix se fassent entendre au sein du catholicisme français pour applaudir à l’initiative du synode de Sète. Au nom d’une commune compréhension de l’Evangile. C’est dire que la position protestante, même minoritaire, sera commentée, ici ou là, dans certaines communautés catholiques qu’elle interpelle dans leur appréhension de l’homosexualité, comme le souligne fort justement Isabelle de Gaulmyn dans La Croix. D’autant plus commentée qu’une telle initiative est, à ce jour, totalement impensable au niveau des Églises particulières dans l’Église catholique où l’on considère que la Vérité n’a pas à être mise en débat.

Sur la question homosexuelle, on connaît la position officielle du Magistère : accueil des personnes, condamnation des actes. Ce second aspect est clairement explicité dans le texte du Père Jean-Baptiste Edart[2. Prêtre de l’Emmanuel, directeur au séminaire d’Issy-les-Moulineaux, co-auteur de l’ouvrage Clarification sur l’homosexualité dans la Bible, Cerf 2007.] écrit en conclusion d’une longue étude sur Bible et homosexualité : «Les interprétations récentes (…)  reconnaissent que Paul condamne les relations sexuelles entre personnes de même sexe. Le débat s’est porté sur la question de l’herméneutique de ces versets. Or, leur étude permet d’identifier que Paul s’appuie sur des traditions qui prennent leur enracinement dans la Loi divine (…) Paul ne fait donc que reprendre et souscrire à un enseignement largement admis à son époque. (…) Il ne s’agit pas d’une simple question culturelle propre au 1e siècle ap. J.C. mais d’une structure de pensée fondamentale de la Révélation biblique. Remettre en cause cette condamnation des actes homosexuels, sous prétexte d’un contexte culturel différent conduirait en fait à l’adoption d’une anthropologie différente de l’anthropologie biblique caractérisée par la différenciation sexuelle.»

Or, de fait, c’est bien cette «condamnation des actes homosexuels» qui n’est plus « reçue » ni comprise par nombre de catholiques pratiquants, lorsqu’ils sont le fait de  personnes vivant toutes les exigences du mariage chrétien… hormis, évidemment, l’altérité sexuelle[3. Le referendum Irlandais de ce 22 mai témoigne qu’un peuple qui continue à se dire majoritairement catholique ne voit pas de contradiction à instaurer, y compris pour les croyants, une conjugalité homosexuelle.]. Que cela bouscule ou interroge «l’anthropologie biblique caractérisée par la différenciation sexuelle» est une évidence qui ne les émeut pas outre mesure. Ils pensent volontiers que si les conséquences doctrinales de cette anthropologie viennent à ce point contredire le message d’amour et de compassion de l’Evangile, tel qu’ils le saisissent dans la foi… alors, il appartient à l’Eglise de «revisiter» la lecture qu’elle fait de l’anthropologie biblique. Pour en dépasser les contradictions. Aujourd’hui, refuser de voir la radicalité de cette résistance de la part de catholiques convaincus, souvent formés à la théologie, ou la discréditer au nom d’une prétendue soumission à la «dictature de l’air du temps» sont peine perdue. Que l’on s’en réjouisse, qu’on le déplore ou qu’on se contente, plus simplement, de le constater, le fait est là : chez un certain nombre de croyants, le principe d’autorité ne fonctionne plus.

Sans doute nombre de participants au Synode sur la famille, évêques et cardinaux, en sont-ils conscients. Mais comme il est peu probable qu’ils se risquent à questionner les fondements de la morale sexuelle catholique, de peur de faire s’écrouler  l’édifice ou de risquer un schisme, la seule voie qui leur reste ouverte est celle de la «pastorale» proposée par le pape François. Ouverte ou fermée, d’ailleurs, si l’on écoute les plus récents bulletins de la météo synodale. Comme si l’Eglise pouvait continuer à refuser d’entendre, pour n’avoir pas à répondre.

Avec le risque – concernant la question qui nous occupe – que lorsque la demande se fera jour, des prêtres acceptent de «bénir» discrètement des couples de même sexe, comme ils ferment les yeux sur la situation des divorcés remariés ; ou plus encore que des laïcs engagés se sentent autorisés, au nom de leur baptême, à prononcer des paroles de bénédiction sur des unions homosexuelles, puisque ce geste, non sacramentel,  n’exige pas l’intervention d’un prêtre. Intention qui perce déjà, par exemple, dans la Conférence catholique des baptisés francophones lorsqu’elle se présente, à travers sa charte, comme «Acteur de la mission de l’Église par le ministère de la bénédiction.»

À l’heure où certains se réjouissent d’une seconde session du Synode sur la famille qui réaffirmerait la Tradition du magistère romain et ferait rentrer chacun dans le rang, ce que l’on voit se mettre en place, au travers de communautés plus vivantes qu’il n’y paraît, est en réalité une pluralité vécue sans complexe, du côté des tenants de la doctrine comme de ceux qui se sentent en distance avec elle. Dès lors le défi du pape François est de parvenir à convaincre évêques et cardinaux que l’on ne contiendra pas cette évolution vers la diversité et que l’urgent est de faire en sorte qu’elle puisse être vécue dans l’Unité… autour de l’essentiel de la foi.

*Photo : Andrew Medichini/AP/SIPA. AP21641094_000004.

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Journaliste, ancien directeur de la rédaction de Pèlerin. Il anime le blog Cath'lib.
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