Voilà qui ne s’était pas produit depuis trente ans : un film hongrois vient de se voir récompensé par le Grand Prix du jury au festival de Cannes. Le fils de Saül de László Nemes obtient ainsi une reconnaissance plus que méritée car il s’agit manifestement d’une œuvre majeure. Inutile d’être un cinéphile averti (ce que je ne suis pas) pour en saisir toute la dimension. Pour celles et ceux qui, comme moi, ont eu le privilège de le voir en avant-première, ce fut un choc

Tout a été dit sur ce film, qui est le premier long métrage du jeune metteur en scène âgé de 38 ans. László Nemes nous y plonge dans le monde des Sonderkommandos du camp d’Auschwitz, ces équipes de prisonniers juifs contraintes d’assister les SS dans le chargement et le nettoyage des chambres à gaz et fours crématoires, eux-même condamnés à être éliminés à leur tour.

Le fils de Saül n’est pas un film sur l’Holocauste. Il ne cherche pas à en décrire et dénoncer directement l’horreur, de face. Non, mieux que cela, il nous place près de deux heures durant dans la peau d’un membre de ces kommandos, le Hongrois Saül, pour nous faire voir à travers son regard, nous faire entendre à travers son oreille strictement ce qu’il voit et ce qu’il entend et rien d’autre. Mais cela est fait dans le moindre détail: bruits sourds d’une porte claquée, hurlements des SS, cris et pleurs.

Affecté aux chambres à gaz et fours crématoires dont il doit assurer la « bonne marche”: nettoyage des salles de douche, enlèvement des cadavres, ramassage des vêtements et effets des gazés, chargement des fours, épandage des cendres dans la rivière voisine jusqu’à ce que Saül croit reconnaître son propre fils parmi les victimes gazées.

C’est là où la fiction vient se mélanger à la réalité, le film que Nemes a mis 5 ans à réaliser étant fondé sur des documents authentiques[1. Les voix sous la cendre ou Rouleaux d’Auschwitz-Birkenau, lettres de prisonniers rassemblées entre 1945 et 1980, et publiées par le Mémorial de la Shoah.].

Totalement déshumanisé, désensibilisé, moralement et littéralement anéanti par sa tâche, Saül va alors avoir un sursaut. Au prix de sacrifices surhumains et de risques fous, il va se fixer pour but de récupérer le corps de l’enfant et lui offrir une sépulture décente, trouver un rabbin qui l’accompagnera en récitant la prière du kaddish.

Ce qui est beau et qui fait, par exemple, la différence avec La liste de Schindler, c’est que Nemes refuse d’utiliser l’Holocauste comme décor, ce que reprochait Lanzmann à Spielberg. Il se propose plutôt de nous montrer la Shoah telle quelle, dans la réalité crue de ses détails quotidiens, à mains nues mais sans tomber non plus dans le voyeurisme. Il nous livre tout bonnement le regard de Saül, dans des images d’ailleurs souvent floues ou embrumées, dans un monde sonore de bruits assourdissants sans jamais nous montrer la mort en face. Autre force du film: cette touche d’espoir qui, dans le combat incroyablement obstiné du père pour honorer la dépouille de son fils, nous fait encore espérer en l’Homme, même au plus profond de l’enfer.

Mieux peut-être que les éloges du jury, Claude Lanzmann, auteur de la Shoah, a lui-même pleinement approuvé le film de Nemes et aurait même déclaré reconnaître en lui « son fils »[2. interview publiée par Télérama (24 mai)].

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Pierre Waline
Diplômé des Langues'O (russe, hongrois, polonais). Il vit a spécialiste de l'Europe centrale et orientale.
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