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Jaenada a écrit une belle Petite femelle

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jaenada philippe petite

La petite femelle de Philippe Jaenada (Juillard) est un ouvrage appelé à dominer la rentrée littéraire. Jaenada nous rappelle l’affaire Pauline Dubuisson, qui déchaîna les passions dans la France de l’après-guerre. Âgée de 26 ans, la jeune étudiante en médecine est jugée pour avoir assassiné son ex-fiancé d’une balle dans la tête. Elle est condamnée, dans l’approbation générale: il ne fait aucun doute que Pauline est guidée par l’orgueil, la cruauté, et la perversité. Rien à attendre d’autre de la part d’une traînée qui a couché avec les Allemands, dans Dunkerque occupée, et qui fut tondue en 1945. Les journalistes féminines, en particulier, se déchaînent contre elles. Comme les femmes furent les premières à se jeter sur celles qui avaient fait corps avec l’ennemi, à la Libération. La plume des beaux esprits va plus loin dans la déshumanisation que la tondeuse des FFI: Pauline devient une « femelle ». Un monstre au cœur sec, à la tête froide. Indigne d’être une femme.

Un demi-siècle après le verdict, l’ouvrage de Jaenada délivre une plaidoirie pour la vérité. Il nous fait pénétrer en zone grise. Sur les traces d’une jeune fille qui a le visage grave des enfants précoces. Elevée par une mère dépressive, et un colonel en retraite de père, devenu entrepreneur de travaux publics. Le tout dans ce que le protestantisme a sécrété de pire: une rigueur, un étouffement des sentiments, et un conformisme, déconnectés d’une pratique religieuse jugée annexe.

Une jeune fille dure, lectrice de Nietzsche à l’âge de 11 ans. Alors que les Allemands mettent la main sur Dunkerque, son père l’envoie négocier à sa place des contrats auprès des officiers. Elle devient la maîtresse de plusieurs d’entre eux, à 14 ans. Elle ne quitte pas la ville, fortifiée par l’occupant et pilonnée par les Alliés, qui ne se rend qu’après la capitulation allemande du 8 mai 1945. Elle le paie au prix fort, à la libération du dernier réduit nazi. Comment se reconstruire après tant d’épreuves ? Pauline y parvient. Mais derrière le blindage de la nietzschéenne méprisant la faiblesse, les fissures sont nombreuses. Elles parsèment cette femme complexe et tourmentée. Véritable aimant à hommes, par sa beauté et son indépendance d’esprit. Une femme déchirée entre ses désirs, ses passions, ses aspirations.

Les ouvrages sur Pauline Dubuisson n’ont pas manqué, mais celui de Jaenada les surpasse. Il y a dans cette enquête fouillée une ampleur, une puissance balzacienne. Même travail obsessionnel. Même minutie des détails. Même ironie mordante. L’enquête n’épargne en effet ni les journalistes, ni les pontes de la justice, aveuglés par leurs conventions sociales, leur désir de frapper fort, pour l’exemple. On referme La petite femelle avec un sentiment de révolte, d’amertume et d’espérance. Celle qui affirme que le pardon peut relever, à condition de lui laisser une chance. De le formuler et de l’accueillir.

La petite femelle de Philippe Jaenada (Juillard).

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00683047_000016.

La Isla minima: éloge d’un film étouffant

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isla minima brighelli

Dès le générique, on est pris : la caméra survole les marais du Guadalquivir (et moi, estupido, qui n’y ai pas passé mes vacances !) et on croirait surplomber un gigantesque cerveau, plein de méandres et de retours vers des souvenirs enfouis.

La isla minima est un film étouffant, où la géographie dicte les méfaits et gestes des protagonistes — on se croirait devant une illustration sanglante de la théorie des climats. Les gens qui vivent là-bas — riziculteurs en grève, pêcheurs d’écrevisses, gamines submergées d’ennui, détraqués en tous genres — ne sont pas vernis.
Pas verni non plus le flic madrilène muté là alors que sa femme restée dans la capitale couve sa grossesse. D’autant qu’il est couplé avec un tordu, un ex-membre de la BPS, la Brigada Politico-Social, la police secrète franquiste — et pour faire du social, comme on le voit dans les dernières images, il faisait du social…
En attendant, nous sommes au tout début des années 1980, quand les grands propriétaires croient encore qu’il leur est permis d’avoir des esclaves. Chez les flics aussi, les vieux réflexes sont durs à oublier, et ça tabasse sérieusement, peu importe le sexe. Il faut dire que ce qui est arrivé aux deux gamines prétextes de l’enquête (et, si l’on comprend bien, à deux ou trois autres les années précédentes) ne fut pas beau à voir — agressions sexuelles avec des objets contondants et déchirants, tortures, mutilations, et mort finalement. Deux petites imbéciles, mais ce n’est pas une raison.

La couleur ordinaire des films policiers, c’est le vert — ce que j’appellerais volontiers l’esthétique Derrick : un vert pisseux, qui est effectivement la teinte des commissariats et des hôpitaux, partout où la souffrance et la mort s’essuient les doigts sur les murs. Ici, ce qui domine, c’est la terre, la poussière, la feuille morte, et la poussière de feuilles mortes. Voir la bande-annonce.
On est au début de l’automne. Il fait encore une chaleur macabre, hantée de moustiques. Mais il pleuvra bientôt : il y a dans le film un orage d’anthologie, et une poursuite d’anthologie sous l’orage.

Et l’on retrouve alors le marais, lieu équivoque où la terre et l’eau — et le ciel, sous la pluie — se mêlent indistinctement. C’est bien le problème : les deux enquêteurs se battent contre une nature délétère, où rien n’est à sa place.
Ils vont trouver, bien sûr, et notre Madrilène retournera vers ses terres natales, là où l’eau ne corrompt pas le paysage. À ce propos, le film est aussi un conseil donné aux instances policières. Quand vous avez sur les bras, dans une région tout à fait hostile, un ou plusieurs meurtres particulièrement répugnants, expatriez-y d’autorité un enquêteur qui se sentira vraiment motivé pour trouver — surtout si vous lui avez expliqué, ce qui est le cas ici, que sa mutation de retour dépend de son succès. La prime au résultat !

Le film (et son acteur principal, Javier Guttierez Alvarez) a eu toutes les récompenses possibles et imaginables en Espagne et ailleurs, et laisse très loin derrière tous les blockbusters de l’été. Il vient de sortir à Marseille, avec un peu de chance vous le trouverez dans l’un ou l’autre des petites salles de la France périphérique — la seule qui vaille. Heureux veinards que vous êtes, qui avez encore à le voir, ce qui n’est plus mon cas !

Église : Maréchal… vous voilà!

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fn eglise marion lepen

Je n’ai pas pour habitude de dicter leur conduite aux évêques, ni même de dénoncer – sans examen – telle ou telle de leurs initiatives qui ne me conviendrait pas. Je m’en tiens le plus souvent à tenter d’en mesurer la signification, la portée ou les conséquences… Je ne vois pas aujourd’hui de raison de déroger à cette règle à propos de l’invitation faite à Marion Maréchal-Le Pen de participer, à la Sainte-Baume, à l’université d’été organisée par l’Observatoire socio-politique de l’évêché de Toulon, avec la bénédiction de Mgr Rey, évêque du lieu.

Je comprends l’émotion, voire la colère, de certains de mes amis. Et je souscris sans réserve au principe rappelé par Vincent Soulage sur le blogue des chrétiens de gauche que nous avons initié ensemble : «On ne dialogue pas avec l’extrême droite, on la combat». Mais j’entends aussi d’autres de mes amis dire l’indécision qui est la leur. Après tout, le dialogue ne vaut-il pas mieux que toutes les excommunications ? Et ignorer officiellement le FN peut-il suffire à cacher ce que montrent toutes les enquêtes : nombre de catholiques, notamment parmi les jeunes générations, affichent désormais, sans état d’âme, leur préférence politique pour le parti de Marine le Pen.

La séduction pour les idées d’extrême droite dépasse largement les frontières de l’hexagone. Mais il n’est jamais inutile de s’interroger sur les raisons qui, dans cette dérive européenne, nous sont spécifiques. Sur une période récente, inaugurée par la présidentielle de 2012, il est clair que la gauche a bien servi une radicalisation de la droite catholique, reçue ici et là comme une «divine surprise». Proposer à la société française, sans autre précaution, le mariage pour tous et une forme d’euthanasie était la meilleure manière de nourrir jusqu’à l’hystérie le discours sur le «non-négociable». Comme cela s’est vérifié et comme je l’ai dénoncé à maintes reprises.

Avec pour conséquence de légitimer, chez une frange de l’électorat catholique, l’idée que la doctrine sociale de l’Eglise puisse, un instant, être mise en sourdine, face aux menaces pesant sur l’homme et la famille. Sur cette ligne, l’engagement militant de certains prêtres, couverts par leur hiérarchie et le silence de la plupart des évêques, soucieux de ne pas attiser les divisions, ont fait le reste. Aujourd’hui, l’initiative de Mgr Rey, apporte une caution officielle, même si elle est individuelle, à cette dérive.

Car dérive il y a. Quelle que soit la volonté manifeste de Marine Le Pen de dédiaboliser le FN, le fonds de commerce idéologique reste le même. Cette apparente modération du propos a plus contribué à déculpabiliser une certaine droite catholique qu’à la convaincre vraiment de l’abandon par le FN d’un discours qui, au fond, ne l’a jamais gênée, tant elle se reconnaît dans ce fond maurassien. Celui d’une Eglise catholique dont le message spirituel importe peu dès lors qu’elle contribue au maintien de l’ordre et de la morale.

Et de son côté, l’évêque de Toulon prend donc prétexte de la présence d’un nombre grandissant de catholiques dans la mouvance bleu Marine, pour inviter… celle qui cache derrière une appartenance «décomplexée» à l’Eglise catholique, la tradition la plus dure, la moins dédiabolisée du parti créé par son grand-père.

Engager le débat, au sein de l’Eglise, dans la diversité des sensibilités que représentent les fidèles est une chose. Rencontrer, dans la discrétion, un certain nombre de leaders politiques pour les écouter et leur faire connaître les réserves que peuvent susciter leurs prises de positions ou leur programme, n’est pas inconvenant. Offrir une tribune officielle, même modérée par le contexte d’un «débat» dans l’enceinte d’une instance catholique est d’une autre nature. Ses initiateurs le savent parfaitement et, d’évidence, l’assument.

L’un des pièges récurrents de la communication est que ce que l’on prétend donner à entendre n’est pas forcément ce qui est reçu et compris. Là où Mgr Rey et ses proches plaident le principe de réalité – le vote catholique grandissant pour le FN – il y a fort à parier que l’opinion lira l’affirmation d’une conviction – on peut être bon catholique et faire ce choix-là. Ce qu’il fallait donner à penser ! Là où les responsables de l’université de la Sainte-Baume plaideront une mauvaise compréhension de leur initiative, certains – dont je suis – analyseront qu’elle fut parfaitement anticipée, voulue et orchestrée. À la barbe du corps épiscopal ! Il est pour le moins stupéfiant que cette évidence ait pu échapper aux responsables de la communication de la Conférence des évêques de France.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00714030_000027.

Uber : libéral à Paris, régulateur à Moscou

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uber yandex taxi russie

Connaissez-vous la « salade russe » ? Une salade à base de pommes de terre, maïs, œuf dur, petits pois et mayonnaise. Un mets bien de là-bas direz-vous. Et bien, méfions-nous  des appellations. Car en Russie, la même salade se nomme « salade olivier » ou « salade française ». Le phénomène Uber, c’est un peu même chose. En France, l’« uberisation » des services crée une économie parallèle défiscalisée. En Russie, elle tire les conducteurs du marché noir vers la légalité.

Le géant américain Uber a ouvert la voie au néo-libéralisme, cette économie « qui ne respecte plus rien », même pas les impôts. Du coup, les taxis  crient à la concurrence déloyale. Ils voient leur fin proche, la ruine assurée. Une chose est sûre : les nouveaux services en ligne rompent avec le modèle économique dans lequel nous étions enfermés ; ils balayent les derniers secteurs réglementés pour ouvrir le marché à un système souple, où les particuliers sont réunis par un seul intermédiaire. Une économie qui ne produit pas de recettes fiscales, qui ne protège pas le travailleur, mais qui coûte moins cher au client. Et le client est roi, n’est-ce pas ? Les bénéfices gagnés par un locataire AirBnb ou un chauffeur d’un jour sont rarement déclarés mais personne ne peut les contrôler. Uber provoque, par son ultra-libéralisme, la disparition d’une partie du marché dans un système parallèle et consacre le grand retour, en France, de l’économie grise.

En Russie, c’est l’inverse. Le développement du marché des VTC, comme Uber, permet de sortir de nombreux chauffeurs du marché noir. Avant le phénomène Uber, c’était le « bombilo » qui prédominait dans les rues. Il suffisait au passant de lever le bras pour qu’une voiture lambda s’arrête : un chauffeur d’un jour qui complétait son petit salaire appelé le « bombilo ». Bien sûr, le chauffeur improvisé ne déclarait pas un kopeck de ses recettes au fisc local. Plus grave, il n’était pas toujours fiable. Tous les Russes âgés de plus de trente ans se rappelleront de cette époque où prendre un « taxi » à la volée  n’était pas toujours reposant. Heureux était celui qui ne tombait pas sur un chauffeur alcoolisé. Les autorités russes avaient beau lancer des politiques « contre les bombilos »  depuis les années 2000, et condamner d’une amende de 2000 roubles les conducteurs non déclarés, rien n’y faisait.  Comment vérifier si le conducteur dépose un ami ou un client ? Nous en serions restés là si le phénomène Uber n’avait pas rejoint le continent russe.

Depuis une dizaine d’années, des plateformes de mises en relation entre le client et le chauffeur, pas toujours professionnel, se sont développées. Plus encore qu’Uber Pop, Yandex Taxi connaît un véritable succès dans le pays.  Par téléphone ou en appli mobile, le client peut trouver très vite une voiture disponible. L’avantage, par rapport au bombilo, c’est que le chauffeur est contrôlé : l’agence de mise en relation promet une « visite médicale régulière » de ses conducteurs et tous ses déplacements sont enregistrés. Le tarif de la course est annoncé à l’avance. Et l’agence prend 15% de commission. Une affaire qui roule donc, d’autant plus que les bénéfices de l’agence sont le plus souvent déclarés.  Les clients sont satisfaits, et les autorités pas mécontentes de récupérer une partie du marché noir.

Les seuls perdants de l’histoire, comme chez nous, sont les taxis professionnels. Et comme chez nous, ils ont manifesté en juillet dernier contre le développement de ces services non règlementés. Rien à voir avec la grogne française mais les revendications sont les mêmes : réguler un service anti-concurrentiel qui fonctionne à plein, sans licences. Les autorités ont promis de réguler la situation mais n’ont encore pris aucune décision.

Si en France, Uber a dérégulé au forceps nos systèmes vieillis de services à la personne, ce que l’Etat ne s’était pas résolu à faire lui-même, en Russie, il a extirpé de l’illégalité une partie du marché des VTC. Si vous n’y comprenez plus rien, c’est normal, Uber à l’Est et Uber à l’Ouest, c’est une sacrée macédoine !

*Photo: wikimedia.

Erdogan prêt à entraîner la Turquie dans sa chute

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erdogan gulen turquie kurdes

Burak Gürbüz est maître de conférences en économie à l’Université Galatasaray d’Istanbul.

Causeur : Il y a un an,  le 28 août 2014, Recep Tayyip Erdoğan a pris ses fonctions de président de la République turque. Contrairement à son prédécesseur, il a été élu au suffrage universel direct, de même que l’Assemblée nationale. Erdogan a qualifié cette situation – un président et un parlement directement élus par le peuple – d’anormale et appelle à un changement de régime. Où va la république fondée il y a 90 ans par Mustapha Kemal ?

Burak Gürbüz : Erdoğan élu par le suffrage universel, dites-vous. Pas si sûr ! Rappelons que  les présidentielles de 10 août 2014 se sont déroulées dans des conditions douteuses ; cela n’est pas uniquement l’avis de l’opposition mais aussi des experts de l’OSCE. En clair, le Premier ministre candidat s’est servi des moyens de l’Etat pour mener sa campagne et tout a été fait pour mettre des bâtons dans les roues de ses adversaires. Mais le problème plus grave est l’organisation même des élections en Turquie. Comme le suggère pudiquement le rapport de l’OSCE, les institutions qui contrôlent le déroulement des élections (le YSK – Haut Comité  des Elections – et la Cours Constitutionnelle) n’ont pas les moyens légaux pour accomplir leur mission. Pire encore, ces institutions sont de plus en plus sous le contrôle du gouvernement et donc de l’AKP. Pour Erdoğan et l’AKP, la justice n’est pas le troisième pouvoir mais une simple branche de l’exécutif. Concrètement, Erdoğan n’accepte pas que son action soit entravée par des décisions de justice et au lieu de se soumettre à ce contrôle il a préféré changer les lois et remplacer les magistrats par des gens sûrs, souvent issus, par le passé, de rangs de la confrérie de Gülen. Ironie de l’histoire, quand il y a deux ans l’AKP et  Gülen sont entrés en conflit, des membres de l’AKP fidèles à Erdoğan ont remplacé les magistrats fidèles à Gülen – une purge en remplace une autre…   Tout cela pour dire que le gouvernement actuel a plus que jamais la main sur les élections. Lors des dernières élections municipales à Ankara, quand, la nuit, on procédait  au dépouillement des voix, le score du candidat du CHP (Parti Républicain du Peuple, dans l’opposition) dépassait d’un point celui du maire AKP sortant. Puis, après une coupure d’électricité, l’ancien maire a été déclaré gagnant avec un demi-point d’avantage sur son adversaire. Le CHP a d’abord saisi le Haut Comité  des Elections pour exiger un nouveau comptage des voix. La demande ayant été refusée sans motif, le candidat malheureux a saisi la cour constitutionnelle qui l’a également débouté.  Force est de constater que la démocratie turque est défaillante.

Pourtant, ces douze dernières années, l’AKP et  ont été étaient les porte-drapeaux de la démocratisation de la Turquie notamment concernant le rôle particulier de l’armée dans la république kémaliste…

Il faut scinder les treize ans de l’AKP au pouvoir en deux périodes distinctes : le temps de l’alliance avec la Confrérie Gülen puis le temps de la rupture et le conflit avec elle. Pendant la grosse décennie de coopération étroite entre l’AKP et la confrérie, on peut effectivement parler du passage de la République autoritaire de Mustafa Kemal à un régime plus démocratique. Les islamistes et les Kurdes ont parlé de « Deuxième république ». Mais cette nouvelle république « démocratique » reposait sur l’arrestation des journalistes, des intellectuels, des hommes politiques, des fonctionnaires, des militaires… tous accusés d’appartenir à l’organisation illégale Ergenekon dont l’unique but aurait été de préparer un putsch contre AKP. Pour mener à bien cette purge, l’AKP s’est appuyé sur les membres de la Confrérie Gülen, très nombreux dans la police et la justice.

La transformation de la première République laïque de Mustafa Kemal en Deuxième République islamo-conservatrrice a été interrompue les 17 et 25 décembre 2013, quand les membres de la Confrérie Gülen ont transmis aux médias les écoutes téléphoniques d’Erdoğan et de ses ministres mettant en évidence leur corruption.

Pourquoi la guerre a-t-elle éclaté entre ces anciens alliés islamistes ?

Après s’est servi de Gülen et de ses réseaux pour conquérir le pouvoir et s’y maintenir, Erdogan a jugé cet allié de plus en plus gênant. Il a donc a décidé de l’éliminer en s’attaquant à la base de son pouvoir : les établissements scolaires de la Confrérie. Pour cette dernière, il s’agissait d’une menace mortelle. C’est pourquoi Gülen a lâché la bombe des écoutes. Mais l’impact du scandale n’a pas été fatal :  malgré le déballage et les histoires sordides de boîtes à chaussures remplies de dollars et des échanges compromettant entre Erdoğan et son fils Bilal,  trois mois plus tard, l’AKP a remporté les élections municipales et dans la foulée, au mois d’aôut 2014, Erdoğan a été élu Président avec 52 % des voix. Ces victoires ont permis la grande purge des fidèles de Gülen. Chaque purge exigeant un nouvel ennemi, l’Etat parallèle composé des islamistes du mouvement Gülen a remplacé l’Ergenekon des kémalistes et des républicains. On a soudainement découvert que les dossiers d’accusation contre les membres de l’Ergenekon – des militaires, des intellectuels et journalistes républicains – étaient montés de toutes pièces. Bref,  la Turquie est plus que jamais divisée car Erdoğan s’est aliéné non seulement les républicains de tradition laïque mais aussi ses anciens alliés kurdes, de gauche et bien évidement les islamistes de Gülen.

Au-delà de ces manipulations, quelles stratégies politiques, ont permis à l’AKP et à son leader de se maintenir au pouvoir depuis 2002 ?

La raison profonde de la montée au pouvoir de l’islamo-conservatisme est la libéralisation de l’économie, politique soutenue par les institutions néolibérales ainsi que les acteurs économiques majeurs qui ont apporté leur soutien à l’AKP. Cette politique a amélioré le sort des pauvres qui ont bénéficié d’un accès sans précédent à la consommation, grâce notamment aux crédits accordés par les banques. La Turquie de l’AKP est un pays où l’endettement des ménages a augmenté considérablement et où des grandes surfaces et des centres commerciaux poussent comme des champignons. La croissance et l’amélioration de niveau de vie a arrangé pratiquement tout le monde et l’AKP, mouvement politique structuré et discipliné avec une armée des militants sur le terrain, a également bénéficié de moyens financiers considérables qui lui ont permis de sillonner le pays, de mobiliser les électeurs et de rester présent entre deux échéances électorales. A aussi joué le feu vert des États-Unis qui considèrent l’AKP comme une force positive de la mondialisation en raison de son idéologie compatible avec le néolibéralisme.  Pour les Etats-Unis, l’AKP était donc un long printemps turc.

En outre, l’AKP a habilement tissé des alliances politiques sur d’autres bases, non économiques. La destruction de la République kémaliste au prétexte de la lutte contre Ergenekon a bénéficié du soutien de la majorité des kurdes et de la gauche libérale. Certains ténors de la gauche libérale n’ont pas hésité à tenir un discours très féroce contre les prétendus conjurés d’Ergenekon, allant jusqu’à dénoncer comme nationales-socialistes des personnalités comme moi-même qui ont émis de doutes sur l’existence de cette organisation.  Cette connivence politique a même donné naissance à des ONG telle Genç Siviller, composée d’intellectuels issus de la gauche libérale comme de l’AKP. Il faut dire qu’après la chute de l’URSS et le 11 septembre, la gauche a abandonné la laïcité au profit de la « démocratie islamiste ». Ses membres ont mis du temps à comprendre que la « démocratie islamiste » n’incluait qu’une seule liberté – soutenue par l’arrivée massive de capitaux étrangers – : consommer et s’endetter (via les cartes de crédits des classes populaires). Quant aux Kurdes, ils espéraient évidemment beaucoup de la destruction du régime avec lequel ils étaient en guerre pendant un quart de siècle. Ils entretenaient aussi des espoirs du côté de l’adhésion à l’UE. Mais l’alliance avec l’AKP a été un marché de dupes…

Justement, quel rôle a joué l’Europe en général et la France en particulier dans le succès de l’AKP et d’Erdoğan ? Quel bilan peut-on dresser de l’interminable processus d’adhésion turque à l’union européenne ? 

L’AKP a utilisé la carte de l’adhésion à l’UE pour séduire les investisseurs étrangers tout en appâtant ses alliés kurdes et de gauche. L’espoir européen a été vu comme une garantie de la stabilité économique pour les uns ; comme la promesse d’une démocratie libérale et d’une autonomie kurdes pour les autres. Aujourd’hui, cette stratégie habile et efficace est dans l’impasse.

Chez Erdoğan,  la dimension personnelle semble prendre une grande importance. On a l’impression qu’il tire toutes les ficelles, empêchant personnellement la formation d’une coalition après les législatives de juin. Il pousse aujourd’hui le pays vers des élections anticipées. Sombre-t-il dans un délire mégalomane et paranoïaque ?

Contrairement aux apparences, Erdoğan n’est pas l’homme fort de la Turquie. Au contraire, il se sent très faible, et c’est par d’ailleurs pour cela que son discours se fait de plus en plus violent. Il se sent de plus en plus marginalisé. D’abord, parce que son discours très dangereux et anti-démocratique est mal accueilli par nombre de membres de son parti, non pas par excès d’esprit démocratique mais tout simplement parce qu’ils ont peur que cela dégénère et que l’AKP perde le pouvoir. Le soutien dont il bénéficie au sein même de l’AKP ne cesse donc de s’éroder et les affaires de corruption n’arrangent rien. Certains dirigeants de l’AKP, notamment l’ancien Président Gül, savent que cette situation ne peut pas continuer indéfiniment et cela finira par une déroute électorale. Or, paniqué par un tel scenario, Erdoğan pousse ses camarades à commettre des folies comme refaire le 1er novembre les élections de juin où l’AKP avait perdu la majorité.  J’imagine que les députés nouvellement élus même dans son parti ne sont pas contents car ils risquent gros. Les élections de novembre seront cruciales pour le sort de l’AKP et d’Erdoğan. D’après les sondages, les gens voteront comme en juin, ce qui signifie que l’AKP n’aura toujours pas de majorité absolue au Parlement et devra former une coalition. Dans cette éventualité, Erdoğan va-t-il appeler de nouveau à des élections anticipées ?

Entre-temps, Erdoğan  fait tout pour gagner en novembre en s’attirant les voix des nationalistes. Ainsi, comme par hasard, le conflit avec les Kurdes a repris de plus belle et Erdoğan envoie des jeunes soldats mourir pour la patrie. Il joue sa dernière carte. S’il gagne – c’est-à-dire si l’AKP obtient la majorité nécessaire dans le Parlement pour changer la Constitution – il sera dictateur pour quatre ans. S’il perd, il sera jugé pour violation de la constitution et corruption et risquera la prison. Ceci dit, même s’il gagne en novembre, il trouvera sur son chemin une opposition composée des différentes courants politiques (gauche-droite) qui ne se contentera pas de rester les bras croisés. Et, en tentant de se débarrasser de cette opposition, Erdoğan risque de casser la Turquie.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21773011_000022.

Amiel, un Don Juan en terre vaudoise

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henri frederic amiel

1. UNE CURE DE MÉLANCOLIE

Je ne dirai pas que se plonger dans le Journal de mon cher Henri-Frédéric Amiel est un bain de jouvence, mais j’y reviens toujours avec une certaine délectation, surtout durant mes étés lausannois. Lui-même n’est pas bien loin. Il villégiature durant une dizaine de jours à Chernex, au-dessus de Montreux. Lui aussi, donc, tient son journal. Lui aussi a pour principaux soucis les femmes et sa santé. Dans un mois, il aura 50 ans. Il est toujours célibataire – et il le restera jusqu’à sa mort dix ans plus tard. Il n’a connu, au sens biblique du terme, qu’une femme – Marie Favre, qu’il surnomme « Philine ». C’est d’ailleurs un des plaisirs de cet éternel maniaque que d’affubler les femmes qu’il observe ou qu’il convoite de surnoms étranges ou ridicules. À Chernex, par exemple, il passe une large part de son temps avec Seriosa – Fanny Mercier –, une institutrice dont la laideur et l’insignifiance exercent sur lui une étrange fascination. Il aime l’amour qu’elle lui porte et lui lèguera son Journal.[access capability= »lire_inedits »] Elle veillera sur lui jusqu’à sa mort et éditera – avec l’aide d’Edmond Schérer – des fragments, fragments qui miraculeusement vaudront à l’obscur professeur genevois une notoriété internationale. Il inaugure la rencontre jusqu’alors clandestine d’un homme et d’un genre : le journal intime. Près de vingt mille pages, tantôt geignardes, tantôt philosophiques, assureront sa gloire posthume.

2. UN EXEMPLE DE FATUITÉ MASCULINE

Mais revenons à Chernex où Henri-Frédéric joue les jolis cœurs. Don Juan en terre vaudoise, il n’est pas loin de se voir en Jupiter sur l’Olympe en butte aux désirs de créatures qui n’aspirent qu’à le séduire. Daniel Maggetti, qui a suivi de près le professeur Amiel durant une dizaine de jours à Chernex1, se moque affectueusement de lui, comme il pourrait le faire aujourd’hui avec Gabriel Matzneff, qui, lui aussi, en dépit de ses dénégations, a fini par s’identifier au Christ.

Il serait dommage de ne pas citer ici comme exemple de fatuité masculine ces quelques lignes en date du 3 septembre 1871 : « Quelle situation extraordinaire que la mienne. Ici, à une demi-heure de distance, sont deux personnes que je puis faire fondre en larmes par un regard indifférent. Et, à l’autre bout du lac, il en est deux autres qu’un mot froid de ma part peut empêcher de dormir. Sans le vouloir, sans l’avoir cherché, je suis un peu l’arbitre de leur bonheur, le maître de leur repos, l’objet de leurs pensées. Je comprends pourquoi l’on fait de moi un homme dangereux. »

Mais son corps est là pour rappeler à Henri-Frédéric qu’on ne joue pas impunément avec les cœurs. La nuit, il dort peu ou mal. Sa toux le tourmente. C’est un vampire qui suce sa vitalité. Il ne cesse de se débattre contre l’inévitable délabrement de sa carcasse. La guérison n’est qu’un espoir chimérique, le silence des organes un vœu pieux, la grande santé un idéal inaccessible. Il n’est, se plaint-il, et il ne sera jamais qu’un souffreteux, un valétudinaire, un être dont la voix, au fil des années, devient inaudible tant elle est terne et éraillée. D’ailleurs, et il y revient sans cesse dans son Journal, il n’a jamais trouvé ni sa voix, ni sa voie. Sans doute est-ce la condition indispensable pour devenir un écrivain de l’envergure de Kafka, de Pessoa ou de Proust. On n’écrit jamais mieux que lorsqu’on étouffe.

3. LA HAINE DE SOI COMME MOTIF LITTÉRAIRE

Dans l’excellente Histoire de la littérature suisse-romande, publiée sous la direction de Roger Francillon aux éditions Zoé, je lis cette réflexion sur Amiel, si pertinente : « Amiel éclaire le dix-neuvième siècle de ses noirceurs circonspectes. » Il pique notre curiosité par la haine qu’il se porte et par un pessimisme qui oscille toujours entre une paresse insurmontable et un orgueil qui ne l’est pas moins. Par ailleurs, contrairement à l’image que l’on se fait de l’austère professeur genevois, nul n’était plus enjoué, plus farceur, plus espiègle que lui dans la vie sociale. Il y a bien un cas Amiel qu’il faudra bien un jour que j’approfondisse, puisqu’avec Rousseau et Benjamin Constant il incarne cette littérature suisse romande qui constitue une part de mon être, l’autre étant située à Vienne.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, je vois dans le salon familial mon père lisant Amiel et ma mère, viennoise d’origine, passant de Schnitzler à Thomas Bernhard avec délectation. Elle mourra d’ailleurs le jour où elle venait d’achever la lecture d’Extinction.

4. SUIS-JE BIEN SÛR D’ÊTRE UN HOMME ?

À ceux qui doutent du génie déployé dans cet effort constant d’Amiel pour parvenir à atteindre le noyau de son être, je lis volontiers ces quelques lignes introspectives tirées de son Journal. Elles donnent l’image la plus fidèle d’un homme à la recherche de son Moi et de sa déroute finale. Si j’étais professeur de morale – et, Dieu merci, je ne le suis pas –, la conclusion à laquelle il aboutit serait le socle de mon enseignement. Voici donc le portrait qu’Amiel trace de lui-même, portrait qui n’aurait pas déplu à Montaigne, ni à Pascal, et qui, pour la qualité du style et la profondeur de la pensée, ne démérite en rien.

« Je suis un nouveau-né perpétuel qui ne parvient pas à s’ossifier dans un moule définitif. Je suis un esprit qui n’a pas épousé un corps, une patrie, un préjugé, une vocation, un sexe, un genre. Suis-je seulement bien sûr d’être un homme ? Il me semble si aisé d’être autre chose que ce choix me paraît arbitraire. Je ne saurais prendre au sérieux une structure toute fortuite dont la valeur est purement relative. »[/access]

*Image : wikicommons.

Mort du djihadiste en « une » de Causeur

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Il se meurt tous les jours des milliers de personnes en Syrie et il serait bien impossible d’écrire une nécrologie de chacun. Mais, aujourd’hui, nous avons le devoir d’annoncer la mort à 21 ans d’un jeune djihadiste britannique : Junaid Hussain. Malgré son choix de carrière peu compatible avec nos idées, ce jeune homme avait eu l’honneur de figurer en « une » de notre numéro de septembre 2014.

 

Junaid Hussain avait quitté sa ville natale de Birmingham en 2013 pour se rendre en Syrie. Là-bas, il a connu une ascension des plus rapides, le plaçant en troisième position sur « liste des cibles » du Pentagone, rapporte l’International Business Times.

Des sources américaines et européennes ont en effet expliqué à Reuters que Junaid était suspecté de diriger le « CyberCalifat », un groupe de pirates informatiques qui a notamment attaqué le compte Twitter du Pentagone en janvier.

Hussain était d’ailleurs connu pour ses activités de desperado virtuel, avant même de rejoindre l’Etat Islamique. Il avait fait ses armes au sein d’un groupe de hackers, la « Team Poison », notamment remarquée pour avoir accédé au carnet d’adresse de Tony Blair en 2012. Pour ce forfait, Hussain avait purgé six mois de prison dans son pays d’origine. Une belle ligne sur le CV d’un apprenti djihadiste.

Mais la carrière prometteuse de ce jeune surdoué du djihad vient d’être stoppée net par une attaque de drone. Les pilotes ont volé mardi au-dessus de la ville de Raqqa et ont visé le véhicule du cyberdjihadiste.

Si les autorités américaines n’ont pas encore confirmé la mort de Hussain, un officiel de l’armée étasunienne a confié mardi à CNN que l’opération avait été un grand « succès de l’intelligence militaire ».

S’il est permis de se réjouir de voir les Américains se retrousser les manches pour affronter l’Etat Islamique, nous ne ricanerons pas trop fort. Il ne faudrait tout de même pas que Causeur porte la poisse, même à ses pires ennemis.

Etat islamique : un califat Twitter?

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etat islamique twitter daech

Les communicants de Daech se servent notoirement de YouTube et Twitter pour diffuser leur propagande afin de répandre la terreur. On a déjà beaucoup glosé sur l’imagerie sauvage que contiennent beaucoup de productions de l’Etat Islamique. Les vidéos de décapitations ou de lapidations ont fortement marqué l’opinion publique et sont devenus symboliques de la communication de l’Etat terroriste.

Pourtant, la violence n’est pas forcément le message visuel le plus puissant de Daech. En effet, selon le magazine Vocativ, 45% de la production médiatique de l’Etat Islamique délivre des messages « positifs » pour obtenir le soutien des populations et attirer vers lui de potentiels combattants. Au point qu’Abou Bakr al-Baghdadi s’est fait surnommer le « calife Twitter » par ses détracteurs.

Charlie Winter de la Fondation Quilliam, un think-tank de lutte contre l’extrémisme, a livré à The Economist une analyse détaillée du discours djihadiste en ligne. Il y identifie une série de thèmes tels que la résistance à l’agresseur, la victimisation mais aussi l’utopie islamiste et la construction d’un Etat. Plutôt que les décapitations, les propagandistes préfèrent mettre en avant le rêve de la fraternité sunnite et le retour en grâce de l’Islam. Pour décrire cette stratégie de communication, M. Winter parle de « propagande du gagnant ». Là où les récits fournis par les précédents groupes djihadistes se fondaient sur une rhétorique de la « résistance » aux ennemis extérieurs, l’Etat Islamique construit son discours sur la destruction des frontières néo-coloniales et la renaissance du Califat. Les propagandistes vont encore plus loin dans ce sens puisque l’amélioration du quotidien des populations est, elle aussi, au cœur de la stratégie de communication des islamistes. On peut par exemple trouver sur Internet,un court film promouvant un parc d’attraction à Mossoul, deuxième ville d’Irak entre les mains de Daech depuis juin 2014.

Interrogé par The Economist, Charles Lister, membre du think tank Brookings, soutient que de telles images positives expliquent la puissance de Daech: «En Syrie et en Irak, il se présente à la fois comme une armée et une alternative « étatique » pour détruire et remplacer des systèmes politiques perçus comme oppressif par les musulmans sunnites. « Cette approche a permis de mettre en place des fondations qui pourraient l’aider à survivre sur une longue période », analyse-t-il.

Dans ces conditions, la guerre de propagande est d’autant plus importante que les rangs de l’armée islamique ne cessent de s’élargir. Alors que depuis septembre 2014, 15 000 combattants de Daech ont perdu la vie, les estimations des forces du groupe sont passées de 20 000 à 30 000 soldats au nombre de 70 000, incluant 15.000 à 20.000 étrangers. Si les recrutements ne se font pas seulement par le biais d’Internet, le monde virtuel est une plateforme de communication providentielle pour l’Etat Islamique.

En première ligne de cette guerre dans la guerre, on retrouve les Américains puisque leur pays héberge les réseaux sociaux plébiscités par les propagandistes islamistes. Une offensive a ainsi été lancée sur le réseau Twitter pour réduire au plus possible, faute de les éradiquer, les différentes productions de la propagande islamiste. Cette politique a consisté à bloquer les comptes Twitter se revendiquant de l’Etat Islamique. Parallèlement à cette décision politique, les chercheurs de Brookings ont étudié de près les mécanismes de la propagande terroriste sur le réseau social.

Sans surprise, l’étude montre qu’une grande partie de la propagande se développe au Moyen-Orient et en langue Arabe. L’Arabie Saoudite est le premier hôte de comptes Twitter prêtant allégeance à Daech. Par ailleurs, les trois quarts des comptes publient des messages en arabe. Comme on pouvait s’y attendre, les habitants des pays les plus proches géographiquement de l’Etat Islamique sont les plus susceptibles de soutenir son action.

Mais une bonne partie de la propagande djihadiste se fait en anglais (18% des comptes sont paramétrés dans cette langue) et en français (6%). Il faut noter qu’ailleurs sur Twitter, le pourcentage de compte en langue française est de 2,44% en 2013. Autrement dit, nos concitoyens djihadistes, et certains de nos camarades belges qui ne sont souvent pas en reste, refont du français une langue qui pèse sur la scène internationale !

Et quid de l’efficacité des blocage de comptes ? Alors que 40 000 tweets contenant le hashtag Etat Islamique sous ses différentes variantes étaient répertoriés quotidiennement en septembre 2014, ce nombre est passé à 5 000 en février 2015. Les partisans de l’Etat Islamique notent d’ailleurs eux-mêmes « l’effet dévastateur » des suspensions. En réaction, ils recommandent cependant de créer de nouveaux comptes.

La guerre de propagande est donc loin d’être gagnée. À long terme, reste à savoir si la censure aura raison de l’ingéniosité des communicants islamistes.

Je suis Charlie, le film

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Huis mois après les attentats de janvier, le documentariste Daniel Leconte, auteur du documentaire C’est dur d’être aimé par des cons sur la publication des caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo, sort L’Humour à mort, un film en hommage à toutes les victimes de ces attaques terroristes.

Selon Daniel Leconte qui a réalisé ce film avec son fils Emmanuel, leur parti pris dans cette œuvre est de nous faire voir et aimer tout ce que nous avons perdu – le courage, les convictions,  les talents – lors de ces événements. Autrement dit, il s’agit de mettre l’accent sur le vide laissé par les disparus plutôt que de nous faire haïr les terroristes.

Ce nouveau film, produit par Doc en Stock, sera projeté en avant-première mondiale lors du Festival de Toronto en septembre prochain. Il sera présenté au jury international et au public américain sous le titre Je suis Charlie, choisi pour la version diffusée à l’étranger.

En attendant sa projection en France vous pouvez lire, dans notre numéro de février 2015 consacré à l’après-Charlie,notre entretien avec Daniel Leconte et Philippe Val.

 

Famille: ce que dit le bon sens catholique

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pape francois synode famille

Même dans l’Église catholique on respecte les trêves estivales. La question est alors de savoir qui la rompra, quand et pourquoi ! Nous avons la réponse. À quelques semaines de l’ouverture de la seconde phase du Synode romain sur la famille, on nous fait savoir que 500 000 signatures auraient été recueillis par la «filiale supplique» au pape François, lui enjoignant de ne «jamais dissocier la pratique pastorale de l’enseignement légué par Jésus-Christ et (ses) prédécesseurs…» Ailleurs nous est annoncée la parution prochaine d’un ouvrage collectif, signé de onze éminences, sur «Le mariage et la famille dans l’Église catholique». La littérature sur le sujet étant on ne peut plus abondante, on s’autorise à y voir une nouvelle tentative de pression exercée sur le pape François et les Pères du Synode pour ne rien toucher à la pastorale de l’Église catholique sur les sujets aussi brûlants que l’accueil aux sacrements des divorcés remariés ou la prise en compte de la conjugalité homosexuelle.

Et il y a fort à parier que cette pieuse mobilisation ira en s’amplifiant au cours des prochaines semaines, même si certains contre-feux sont attendus, ici ou là. Depuis des mois, quelques vaticanistes s’efforcent de lire dans le marc de café que constituent les listes des délégués au Synode, ce que pourrait être le rapport de force entre partisans et adversaires de «l’ouverture» pastorale souhaitée par le pape François. Et l’on ne sait trop s’il faut s‘apitoyer, se scandaliser, se gausser ou se désespérer d’entendre tant de belles âmes dire leur désarroi à l’idée que le pape puisse, à la faveur d’un Synode redouté, jeter la doctrine avec l’eau du bain. Est-il exagéré d’affirmer qu’une majorité du peuple croyant, qui a dit en temps et heure ses espérances, se range désormais au côté d’une majorité du corps épiscopal pour «faire confiance» à l’Esprit Saint et au pape François. Même si, ici et là, certains évêques commencent à exprimer, en privé, leur crainte que l’immobilisme ne finisse par l’emporter.

Qu’écrire sur le sujet qui n’ait déjà été martelé en tous sens ? Peut-être que le cœur du débat repose sur ce que la théologie catholique la plus classique appelle le sensus fidei, ce «bon sens de la foi» que possède tout baptisé, du fait même de son appartenance au Christ et de la présence, en lui, de l’Esprit Saint. Un bon sens de la foi qui, depuis longtemps déjà, conduit un nombre grandissant de fidèles, et parmi les plus pratiquants, à ne plus comprendre le lien existant entre l’Evangile et telle ou telle prescription du magistère. Pour prendre ce seul exemple, souvent évoqué à propos du Synode en cours, comment comprendre l’insistance du Christ sur le pardon et le refus obstiné de l’Église à admettre les divorcés remariés au sacrement du même nom ?

«Avertis par leur sensus fidei, les individus croyants peuvent aller jusqu’à refuser leur assentiment à un enseignement de leurs pasteurs légitimes s’ils ne reconnaissent pas dans cet enseignement la voix du Christ, le Bon Pasteur». Nous y sommes ! Or ce texte ne provient pas de quelque officine séditieuse dans l’Eglise mais de la très officielle Commission théologique internationale qui vient de consacrer au sensus fidei une étude tout à fait stimulante à défaut d’être toujours convaincante.  La publication de l’ouvrage tombe à propos comme le soulignent d’ailleurs ses auteurs, en introduction, lorsqu’ils écrivent que son objet est de «…trouver une réponse à certaines questions, en particulier celles qui ont trait à l’identification du sensus fidei authentique dans des situations de controverse, lorsque par exemple il existe des tensions entre l’enseignement du magistère et des points de vue qui prétendent exprimer le sensus fidei

Or, toute l’argumentation déployée par la Commission théologique internationale, conduit à vider l’idée de sa substance. Le texte prend soin de différencier le sensus fidei fidelis (le bon sens de la foi individuel à chaque baptisé) du sensus fidei fidelium (celui qui est commun à tous les baptisés, depuis les évêques jusqu’aux prêtres et aux simples laïcs) le seul, finalement authentique. Il insiste sur la nécessité de ne pas confondre sensus fidei et opinion publique dans l’Église, si légitime soit-elle. Et s’il admet, par principe, qu’un désaccord entre les fidèles et le magistère puisse aussi avoir pour origine une prise en compte insuffisante du sensus fidei des fidèles… c’est pour se dépêcher de préciser que : «le jugement concernant l’authenticité du sensus fidelium appartient, en dernière analyse, non aux fidèles eux-mêmes ni à la théologie, mais au magistère.» CQFD ?

On savait que l’Église n’est pas une démocratie mais c’est le sensus fidei lui-même qui conduit les baptisés, en ce début de millénaire, à s’interroger sur la légitimité – et le degré de fidélité à l’Évangile – d’une disposition contraire à toutes les pratiques des sociétés modernes et qui fait du magistère l’arbitre suprême des critiques formulées à son égard. Si le sensus fidei est légitimé à influer sur le magistère dans une perspective de «développement de la doctrine», comment articuler cette affirmation avec l’idée que «il appartient au magistère de nourrir et d’éduquer le sensus fidelium»… jusqu’à se confondre avec lui ? (4) Comment ne pas y voir une contradiction avec l’idée que : «La division entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas perd de sa pertinence lorsque l’Esprit Saint est donné à tous.» comme le souligne Mgr Eric de Moulins-Beaufort dans sa préface de l’ouvrage ?

Pardon pour cette longue digression mais ce questionnements est au cœur des débats sur le Synode romain. La Conférence Catholique des Baptisés Francophones l’a bien compris et organise un débat sur ce thème, au Centre Sèvres, le 26 septembre prochain avec deux intervenants de renom. Voilà des années que l’on nous oppose l’idée que les adaptations souhaitées par nombre de fidèles sur la contraception ou l’accueil aux sacrements des divorcés remariés, pour s’en tenir à ces deux points, ne reposeraient pas sur un sensus fidei authentique mais sur la simple expression d’une opinion publique catholique influencée par l’idéologie dominante… Alors même que ces demandes se retrouvent, en conclusion, dans la quasi totalité des synodes diocésains et sont appuyées par nombre d’évêques, cardinaux et théologiens ! Tous des irresponsables dévoyés par l’air du temps  ? On nous objectera qu’il existe également un autre sensus fidei, dont se réclament d’autres fidèles, évêques, cardinaux et théologiens et qui demande, lui, le maintien du statu quo.

Si la demande de changements formulée par certains fidèles venait uniquement, comme certains le prétendent, d’une mauvaise compréhension de la «vérité» enseignée par le magistère, comment expliquer alors que cette «vérité» ait pu varier, au cours des siècles, sur des questions aussi diverses que le prêt à intérêt, la question sociale ou la liberté religieuse ? Et si l’opinion des laïcs et des théologiens fut pertinente hier, pour justifier de telles évolutions, désormais validées par le magistère, pourquoi ne le serait-elle plus aujourd’hui à propos de la famille ?

Comment sortir de l’impasse ? S’agissant de la famille, j’observe qu’il existe un vrai consensus, dans l’Église catholique, sur la sacramentalité du mariage et son indissolubilité, sur l’altérité, la fécondité, la fidélité… Mais aussi des questionnements sur la manière de comprendre cet enseignement et de le traduire dans «l’agir chrétien» contemporain en tenant compte des réalités du monde, des découvertes de la science et des différentes cultures. Consensus et questionnements sont constitutifs du sensus fidei sur lequel veut s’appuyer le pape François. Dans son entretien de 2013 aux revues jésuites, il déclarait à ce propos : «L’ensemble des fidèles est infaillible dans le croire, et il manifeste son infaillibilitas in credendo à travers le sens surnaturel de la foi de tout le peuple en marche (…) Quand le dialogue entre les personnes, les évêques et le pape va dans cette direction et est loyal, alors il est assisté par l’Esprit Saint.» Est-ce manquer au devoir de «charité chrétienne» de constater que certains lui refusent aujourd’hui cette confiance et cette loyauté ?

J’ignore à ce jour, et veux ignorer, ce qui pourra sortir du Synode romain. Paradoxalement, l’ouvrage de la Commission théologique internationale nous fournit une issue possible à travers un texte d’accompagnement rédigé par le Frère dominicain Serge-Thomas Bonino, par ailleurs Secrétaire général de ladite commission. Revenant sur l’encyclique Humanae Vitae, il écrit : «La réception très difficile de l’encyclique Humanae Vitae (1968) par un grand nombre de catholiques est souvent interprétée comme le signe d’une «erreur» du Magistère que la réaction négative du sensus fidei du peuple chrétien aurait permis de mettre en évidence. Le Magistère postconciliaire a plusieurs fois mis en garde contre cet usage déplacé du sensus fidei

On retrouve là toute l’ambiguïté de cette réflexion théologique qui semble tourner en rond. Mais cette ambiguïté même cache une issue possible : qu’in fine, le pape François décide souverainement dans le sens de sa seule conscience – comme le fit en son temps le pape Paul VI contre l’avis de ses conseils. Une manière de voir le magistère Pontifical avoir le dernier mot, pour juger de l’authenticité du sensus fidei qui, depuis son élection, soutient ses désirs d’ouverture. Dans une totale conformité au propos de la Commission théologique internationale.

*Photo : wikicommons.

Jaenada a écrit une belle Petite femelle

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jaenada philippe petite

jaenada philippe petite

La petite femelle de Philippe Jaenada (Juillard) est un ouvrage appelé à dominer la rentrée littéraire. Jaenada nous rappelle l’affaire Pauline Dubuisson, qui déchaîna les passions dans la France de l’après-guerre. Âgée de 26 ans, la jeune étudiante en médecine est jugée pour avoir assassiné son ex-fiancé d’une balle dans la tête. Elle est condamnée, dans l’approbation générale: il ne fait aucun doute que Pauline est guidée par l’orgueil, la cruauté, et la perversité. Rien à attendre d’autre de la part d’une traînée qui a couché avec les Allemands, dans Dunkerque occupée, et qui fut tondue en 1945. Les journalistes féminines, en particulier, se déchaînent contre elles. Comme les femmes furent les premières à se jeter sur celles qui avaient fait corps avec l’ennemi, à la Libération. La plume des beaux esprits va plus loin dans la déshumanisation que la tondeuse des FFI: Pauline devient une « femelle ». Un monstre au cœur sec, à la tête froide. Indigne d’être une femme.

Un demi-siècle après le verdict, l’ouvrage de Jaenada délivre une plaidoirie pour la vérité. Il nous fait pénétrer en zone grise. Sur les traces d’une jeune fille qui a le visage grave des enfants précoces. Elevée par une mère dépressive, et un colonel en retraite de père, devenu entrepreneur de travaux publics. Le tout dans ce que le protestantisme a sécrété de pire: une rigueur, un étouffement des sentiments, et un conformisme, déconnectés d’une pratique religieuse jugée annexe.

Une jeune fille dure, lectrice de Nietzsche à l’âge de 11 ans. Alors que les Allemands mettent la main sur Dunkerque, son père l’envoie négocier à sa place des contrats auprès des officiers. Elle devient la maîtresse de plusieurs d’entre eux, à 14 ans. Elle ne quitte pas la ville, fortifiée par l’occupant et pilonnée par les Alliés, qui ne se rend qu’après la capitulation allemande du 8 mai 1945. Elle le paie au prix fort, à la libération du dernier réduit nazi. Comment se reconstruire après tant d’épreuves ? Pauline y parvient. Mais derrière le blindage de la nietzschéenne méprisant la faiblesse, les fissures sont nombreuses. Elles parsèment cette femme complexe et tourmentée. Véritable aimant à hommes, par sa beauté et son indépendance d’esprit. Une femme déchirée entre ses désirs, ses passions, ses aspirations.

Les ouvrages sur Pauline Dubuisson n’ont pas manqué, mais celui de Jaenada les surpasse. Il y a dans cette enquête fouillée une ampleur, une puissance balzacienne. Même travail obsessionnel. Même minutie des détails. Même ironie mordante. L’enquête n’épargne en effet ni les journalistes, ni les pontes de la justice, aveuglés par leurs conventions sociales, leur désir de frapper fort, pour l’exemple. On referme La petite femelle avec un sentiment de révolte, d’amertume et d’espérance. Celle qui affirme que le pardon peut relever, à condition de lui laisser une chance. De le formuler et de l’accueillir.

La petite femelle de Philippe Jaenada (Juillard).

*Photo: Sipa. Numéro de reportage :00683047_000016.

La Isla minima: éloge d’un film étouffant

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isla minima brighelli

isla minima brighelli

Dès le générique, on est pris : la caméra survole les marais du Guadalquivir (et moi, estupido, qui n’y ai pas passé mes vacances !) et on croirait surplomber un gigantesque cerveau, plein de méandres et de retours vers des souvenirs enfouis.

La isla minima est un film étouffant, où la géographie dicte les méfaits et gestes des protagonistes — on se croirait devant une illustration sanglante de la théorie des climats. Les gens qui vivent là-bas — riziculteurs en grève, pêcheurs d’écrevisses, gamines submergées d’ennui, détraqués en tous genres — ne sont pas vernis.
Pas verni non plus le flic madrilène muté là alors que sa femme restée dans la capitale couve sa grossesse. D’autant qu’il est couplé avec un tordu, un ex-membre de la BPS, la Brigada Politico-Social, la police secrète franquiste — et pour faire du social, comme on le voit dans les dernières images, il faisait du social…
En attendant, nous sommes au tout début des années 1980, quand les grands propriétaires croient encore qu’il leur est permis d’avoir des esclaves. Chez les flics aussi, les vieux réflexes sont durs à oublier, et ça tabasse sérieusement, peu importe le sexe. Il faut dire que ce qui est arrivé aux deux gamines prétextes de l’enquête (et, si l’on comprend bien, à deux ou trois autres les années précédentes) ne fut pas beau à voir — agressions sexuelles avec des objets contondants et déchirants, tortures, mutilations, et mort finalement. Deux petites imbéciles, mais ce n’est pas une raison.

La couleur ordinaire des films policiers, c’est le vert — ce que j’appellerais volontiers l’esthétique Derrick : un vert pisseux, qui est effectivement la teinte des commissariats et des hôpitaux, partout où la souffrance et la mort s’essuient les doigts sur les murs. Ici, ce qui domine, c’est la terre, la poussière, la feuille morte, et la poussière de feuilles mortes. Voir la bande-annonce.
On est au début de l’automne. Il fait encore une chaleur macabre, hantée de moustiques. Mais il pleuvra bientôt : il y a dans le film un orage d’anthologie, et une poursuite d’anthologie sous l’orage.

Et l’on retrouve alors le marais, lieu équivoque où la terre et l’eau — et le ciel, sous la pluie — se mêlent indistinctement. C’est bien le problème : les deux enquêteurs se battent contre une nature délétère, où rien n’est à sa place.
Ils vont trouver, bien sûr, et notre Madrilène retournera vers ses terres natales, là où l’eau ne corrompt pas le paysage. À ce propos, le film est aussi un conseil donné aux instances policières. Quand vous avez sur les bras, dans une région tout à fait hostile, un ou plusieurs meurtres particulièrement répugnants, expatriez-y d’autorité un enquêteur qui se sentira vraiment motivé pour trouver — surtout si vous lui avez expliqué, ce qui est le cas ici, que sa mutation de retour dépend de son succès. La prime au résultat !

Le film (et son acteur principal, Javier Guttierez Alvarez) a eu toutes les récompenses possibles et imaginables en Espagne et ailleurs, et laisse très loin derrière tous les blockbusters de l’été. Il vient de sortir à Marseille, avec un peu de chance vous le trouverez dans l’un ou l’autre des petites salles de la France périphérique — la seule qui vaille. Heureux veinards que vous êtes, qui avez encore à le voir, ce qui n’est plus mon cas !

Église : Maréchal… vous voilà!

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fn eglise marion lepen

fn eglise marion lepen

Je n’ai pas pour habitude de dicter leur conduite aux évêques, ni même de dénoncer – sans examen – telle ou telle de leurs initiatives qui ne me conviendrait pas. Je m’en tiens le plus souvent à tenter d’en mesurer la signification, la portée ou les conséquences… Je ne vois pas aujourd’hui de raison de déroger à cette règle à propos de l’invitation faite à Marion Maréchal-Le Pen de participer, à la Sainte-Baume, à l’université d’été organisée par l’Observatoire socio-politique de l’évêché de Toulon, avec la bénédiction de Mgr Rey, évêque du lieu.

Je comprends l’émotion, voire la colère, de certains de mes amis. Et je souscris sans réserve au principe rappelé par Vincent Soulage sur le blogue des chrétiens de gauche que nous avons initié ensemble : «On ne dialogue pas avec l’extrême droite, on la combat». Mais j’entends aussi d’autres de mes amis dire l’indécision qui est la leur. Après tout, le dialogue ne vaut-il pas mieux que toutes les excommunications ? Et ignorer officiellement le FN peut-il suffire à cacher ce que montrent toutes les enquêtes : nombre de catholiques, notamment parmi les jeunes générations, affichent désormais, sans état d’âme, leur préférence politique pour le parti de Marine le Pen.

La séduction pour les idées d’extrême droite dépasse largement les frontières de l’hexagone. Mais il n’est jamais inutile de s’interroger sur les raisons qui, dans cette dérive européenne, nous sont spécifiques. Sur une période récente, inaugurée par la présidentielle de 2012, il est clair que la gauche a bien servi une radicalisation de la droite catholique, reçue ici et là comme une «divine surprise». Proposer à la société française, sans autre précaution, le mariage pour tous et une forme d’euthanasie était la meilleure manière de nourrir jusqu’à l’hystérie le discours sur le «non-négociable». Comme cela s’est vérifié et comme je l’ai dénoncé à maintes reprises.

Avec pour conséquence de légitimer, chez une frange de l’électorat catholique, l’idée que la doctrine sociale de l’Eglise puisse, un instant, être mise en sourdine, face aux menaces pesant sur l’homme et la famille. Sur cette ligne, l’engagement militant de certains prêtres, couverts par leur hiérarchie et le silence de la plupart des évêques, soucieux de ne pas attiser les divisions, ont fait le reste. Aujourd’hui, l’initiative de Mgr Rey, apporte une caution officielle, même si elle est individuelle, à cette dérive.

Car dérive il y a. Quelle que soit la volonté manifeste de Marine Le Pen de dédiaboliser le FN, le fonds de commerce idéologique reste le même. Cette apparente modération du propos a plus contribué à déculpabiliser une certaine droite catholique qu’à la convaincre vraiment de l’abandon par le FN d’un discours qui, au fond, ne l’a jamais gênée, tant elle se reconnaît dans ce fond maurassien. Celui d’une Eglise catholique dont le message spirituel importe peu dès lors qu’elle contribue au maintien de l’ordre et de la morale.

Et de son côté, l’évêque de Toulon prend donc prétexte de la présence d’un nombre grandissant de catholiques dans la mouvance bleu Marine, pour inviter… celle qui cache derrière une appartenance «décomplexée» à l’Eglise catholique, la tradition la plus dure, la moins dédiabolisée du parti créé par son grand-père.

Engager le débat, au sein de l’Eglise, dans la diversité des sensibilités que représentent les fidèles est une chose. Rencontrer, dans la discrétion, un certain nombre de leaders politiques pour les écouter et leur faire connaître les réserves que peuvent susciter leurs prises de positions ou leur programme, n’est pas inconvenant. Offrir une tribune officielle, même modérée par le contexte d’un «débat» dans l’enceinte d’une instance catholique est d’une autre nature. Ses initiateurs le savent parfaitement et, d’évidence, l’assument.

L’un des pièges récurrents de la communication est que ce que l’on prétend donner à entendre n’est pas forcément ce qui est reçu et compris. Là où Mgr Rey et ses proches plaident le principe de réalité – le vote catholique grandissant pour le FN – il y a fort à parier que l’opinion lira l’affirmation d’une conviction – on peut être bon catholique et faire ce choix-là. Ce qu’il fallait donner à penser ! Là où les responsables de l’université de la Sainte-Baume plaideront une mauvaise compréhension de leur initiative, certains – dont je suis – analyseront qu’elle fut parfaitement anticipée, voulue et orchestrée. À la barbe du corps épiscopal ! Il est pour le moins stupéfiant que cette évidence ait pu échapper aux responsables de la communication de la Conférence des évêques de France.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00714030_000027.

Uber : libéral à Paris, régulateur à Moscou

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uber yandex taxi russie

uber yandex taxi russie

Connaissez-vous la « salade russe » ? Une salade à base de pommes de terre, maïs, œuf dur, petits pois et mayonnaise. Un mets bien de là-bas direz-vous. Et bien, méfions-nous  des appellations. Car en Russie, la même salade se nomme « salade olivier » ou « salade française ». Le phénomène Uber, c’est un peu même chose. En France, l’« uberisation » des services crée une économie parallèle défiscalisée. En Russie, elle tire les conducteurs du marché noir vers la légalité.

Le géant américain Uber a ouvert la voie au néo-libéralisme, cette économie « qui ne respecte plus rien », même pas les impôts. Du coup, les taxis  crient à la concurrence déloyale. Ils voient leur fin proche, la ruine assurée. Une chose est sûre : les nouveaux services en ligne rompent avec le modèle économique dans lequel nous étions enfermés ; ils balayent les derniers secteurs réglementés pour ouvrir le marché à un système souple, où les particuliers sont réunis par un seul intermédiaire. Une économie qui ne produit pas de recettes fiscales, qui ne protège pas le travailleur, mais qui coûte moins cher au client. Et le client est roi, n’est-ce pas ? Les bénéfices gagnés par un locataire AirBnb ou un chauffeur d’un jour sont rarement déclarés mais personne ne peut les contrôler. Uber provoque, par son ultra-libéralisme, la disparition d’une partie du marché dans un système parallèle et consacre le grand retour, en France, de l’économie grise.

En Russie, c’est l’inverse. Le développement du marché des VTC, comme Uber, permet de sortir de nombreux chauffeurs du marché noir. Avant le phénomène Uber, c’était le « bombilo » qui prédominait dans les rues. Il suffisait au passant de lever le bras pour qu’une voiture lambda s’arrête : un chauffeur d’un jour qui complétait son petit salaire appelé le « bombilo ». Bien sûr, le chauffeur improvisé ne déclarait pas un kopeck de ses recettes au fisc local. Plus grave, il n’était pas toujours fiable. Tous les Russes âgés de plus de trente ans se rappelleront de cette époque où prendre un « taxi » à la volée  n’était pas toujours reposant. Heureux était celui qui ne tombait pas sur un chauffeur alcoolisé. Les autorités russes avaient beau lancer des politiques « contre les bombilos »  depuis les années 2000, et condamner d’une amende de 2000 roubles les conducteurs non déclarés, rien n’y faisait.  Comment vérifier si le conducteur dépose un ami ou un client ? Nous en serions restés là si le phénomène Uber n’avait pas rejoint le continent russe.

Depuis une dizaine d’années, des plateformes de mises en relation entre le client et le chauffeur, pas toujours professionnel, se sont développées. Plus encore qu’Uber Pop, Yandex Taxi connaît un véritable succès dans le pays.  Par téléphone ou en appli mobile, le client peut trouver très vite une voiture disponible. L’avantage, par rapport au bombilo, c’est que le chauffeur est contrôlé : l’agence de mise en relation promet une « visite médicale régulière » de ses conducteurs et tous ses déplacements sont enregistrés. Le tarif de la course est annoncé à l’avance. Et l’agence prend 15% de commission. Une affaire qui roule donc, d’autant plus que les bénéfices de l’agence sont le plus souvent déclarés.  Les clients sont satisfaits, et les autorités pas mécontentes de récupérer une partie du marché noir.

Les seuls perdants de l’histoire, comme chez nous, sont les taxis professionnels. Et comme chez nous, ils ont manifesté en juillet dernier contre le développement de ces services non règlementés. Rien à voir avec la grogne française mais les revendications sont les mêmes : réguler un service anti-concurrentiel qui fonctionne à plein, sans licences. Les autorités ont promis de réguler la situation mais n’ont encore pris aucune décision.

Si en France, Uber a dérégulé au forceps nos systèmes vieillis de services à la personne, ce que l’Etat ne s’était pas résolu à faire lui-même, en Russie, il a extirpé de l’illégalité une partie du marché des VTC. Si vous n’y comprenez plus rien, c’est normal, Uber à l’Est et Uber à l’Ouest, c’est une sacrée macédoine !

*Photo: wikimedia.

Erdogan prêt à entraîner la Turquie dans sa chute

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erdogan gulen turquie kurdes

erdogan gulen turquie kurdes

Burak Gürbüz est maître de conférences en économie à l’Université Galatasaray d’Istanbul.

Causeur : Il y a un an,  le 28 août 2014, Recep Tayyip Erdoğan a pris ses fonctions de président de la République turque. Contrairement à son prédécesseur, il a été élu au suffrage universel direct, de même que l’Assemblée nationale. Erdogan a qualifié cette situation – un président et un parlement directement élus par le peuple – d’anormale et appelle à un changement de régime. Où va la république fondée il y a 90 ans par Mustapha Kemal ?

Burak Gürbüz : Erdoğan élu par le suffrage universel, dites-vous. Pas si sûr ! Rappelons que  les présidentielles de 10 août 2014 se sont déroulées dans des conditions douteuses ; cela n’est pas uniquement l’avis de l’opposition mais aussi des experts de l’OSCE. En clair, le Premier ministre candidat s’est servi des moyens de l’Etat pour mener sa campagne et tout a été fait pour mettre des bâtons dans les roues de ses adversaires. Mais le problème plus grave est l’organisation même des élections en Turquie. Comme le suggère pudiquement le rapport de l’OSCE, les institutions qui contrôlent le déroulement des élections (le YSK – Haut Comité  des Elections – et la Cours Constitutionnelle) n’ont pas les moyens légaux pour accomplir leur mission. Pire encore, ces institutions sont de plus en plus sous le contrôle du gouvernement et donc de l’AKP. Pour Erdoğan et l’AKP, la justice n’est pas le troisième pouvoir mais une simple branche de l’exécutif. Concrètement, Erdoğan n’accepte pas que son action soit entravée par des décisions de justice et au lieu de se soumettre à ce contrôle il a préféré changer les lois et remplacer les magistrats par des gens sûrs, souvent issus, par le passé, de rangs de la confrérie de Gülen. Ironie de l’histoire, quand il y a deux ans l’AKP et  Gülen sont entrés en conflit, des membres de l’AKP fidèles à Erdoğan ont remplacé les magistrats fidèles à Gülen – une purge en remplace une autre…   Tout cela pour dire que le gouvernement actuel a plus que jamais la main sur les élections. Lors des dernières élections municipales à Ankara, quand, la nuit, on procédait  au dépouillement des voix, le score du candidat du CHP (Parti Républicain du Peuple, dans l’opposition) dépassait d’un point celui du maire AKP sortant. Puis, après une coupure d’électricité, l’ancien maire a été déclaré gagnant avec un demi-point d’avantage sur son adversaire. Le CHP a d’abord saisi le Haut Comité  des Elections pour exiger un nouveau comptage des voix. La demande ayant été refusée sans motif, le candidat malheureux a saisi la cour constitutionnelle qui l’a également débouté.  Force est de constater que la démocratie turque est défaillante.

Pourtant, ces douze dernières années, l’AKP et  ont été étaient les porte-drapeaux de la démocratisation de la Turquie notamment concernant le rôle particulier de l’armée dans la république kémaliste…

Il faut scinder les treize ans de l’AKP au pouvoir en deux périodes distinctes : le temps de l’alliance avec la Confrérie Gülen puis le temps de la rupture et le conflit avec elle. Pendant la grosse décennie de coopération étroite entre l’AKP et la confrérie, on peut effectivement parler du passage de la République autoritaire de Mustafa Kemal à un régime plus démocratique. Les islamistes et les Kurdes ont parlé de « Deuxième république ». Mais cette nouvelle république « démocratique » reposait sur l’arrestation des journalistes, des intellectuels, des hommes politiques, des fonctionnaires, des militaires… tous accusés d’appartenir à l’organisation illégale Ergenekon dont l’unique but aurait été de préparer un putsch contre AKP. Pour mener à bien cette purge, l’AKP s’est appuyé sur les membres de la Confrérie Gülen, très nombreux dans la police et la justice.

La transformation de la première République laïque de Mustafa Kemal en Deuxième République islamo-conservatrrice a été interrompue les 17 et 25 décembre 2013, quand les membres de la Confrérie Gülen ont transmis aux médias les écoutes téléphoniques d’Erdoğan et de ses ministres mettant en évidence leur corruption.

Pourquoi la guerre a-t-elle éclaté entre ces anciens alliés islamistes ?

Après s’est servi de Gülen et de ses réseaux pour conquérir le pouvoir et s’y maintenir, Erdogan a jugé cet allié de plus en plus gênant. Il a donc a décidé de l’éliminer en s’attaquant à la base de son pouvoir : les établissements scolaires de la Confrérie. Pour cette dernière, il s’agissait d’une menace mortelle. C’est pourquoi Gülen a lâché la bombe des écoutes. Mais l’impact du scandale n’a pas été fatal :  malgré le déballage et les histoires sordides de boîtes à chaussures remplies de dollars et des échanges compromettant entre Erdoğan et son fils Bilal,  trois mois plus tard, l’AKP a remporté les élections municipales et dans la foulée, au mois d’aôut 2014, Erdoğan a été élu Président avec 52 % des voix. Ces victoires ont permis la grande purge des fidèles de Gülen. Chaque purge exigeant un nouvel ennemi, l’Etat parallèle composé des islamistes du mouvement Gülen a remplacé l’Ergenekon des kémalistes et des républicains. On a soudainement découvert que les dossiers d’accusation contre les membres de l’Ergenekon – des militaires, des intellectuels et journalistes républicains – étaient montés de toutes pièces. Bref,  la Turquie est plus que jamais divisée car Erdoğan s’est aliéné non seulement les républicains de tradition laïque mais aussi ses anciens alliés kurdes, de gauche et bien évidement les islamistes de Gülen.

Au-delà de ces manipulations, quelles stratégies politiques, ont permis à l’AKP et à son leader de se maintenir au pouvoir depuis 2002 ?

La raison profonde de la montée au pouvoir de l’islamo-conservatisme est la libéralisation de l’économie, politique soutenue par les institutions néolibérales ainsi que les acteurs économiques majeurs qui ont apporté leur soutien à l’AKP. Cette politique a amélioré le sort des pauvres qui ont bénéficié d’un accès sans précédent à la consommation, grâce notamment aux crédits accordés par les banques. La Turquie de l’AKP est un pays où l’endettement des ménages a augmenté considérablement et où des grandes surfaces et des centres commerciaux poussent comme des champignons. La croissance et l’amélioration de niveau de vie a arrangé pratiquement tout le monde et l’AKP, mouvement politique structuré et discipliné avec une armée des militants sur le terrain, a également bénéficié de moyens financiers considérables qui lui ont permis de sillonner le pays, de mobiliser les électeurs et de rester présent entre deux échéances électorales. A aussi joué le feu vert des États-Unis qui considèrent l’AKP comme une force positive de la mondialisation en raison de son idéologie compatible avec le néolibéralisme.  Pour les Etats-Unis, l’AKP était donc un long printemps turc.

En outre, l’AKP a habilement tissé des alliances politiques sur d’autres bases, non économiques. La destruction de la République kémaliste au prétexte de la lutte contre Ergenekon a bénéficié du soutien de la majorité des kurdes et de la gauche libérale. Certains ténors de la gauche libérale n’ont pas hésité à tenir un discours très féroce contre les prétendus conjurés d’Ergenekon, allant jusqu’à dénoncer comme nationales-socialistes des personnalités comme moi-même qui ont émis de doutes sur l’existence de cette organisation.  Cette connivence politique a même donné naissance à des ONG telle Genç Siviller, composée d’intellectuels issus de la gauche libérale comme de l’AKP. Il faut dire qu’après la chute de l’URSS et le 11 septembre, la gauche a abandonné la laïcité au profit de la « démocratie islamiste ». Ses membres ont mis du temps à comprendre que la « démocratie islamiste » n’incluait qu’une seule liberté – soutenue par l’arrivée massive de capitaux étrangers – : consommer et s’endetter (via les cartes de crédits des classes populaires). Quant aux Kurdes, ils espéraient évidemment beaucoup de la destruction du régime avec lequel ils étaient en guerre pendant un quart de siècle. Ils entretenaient aussi des espoirs du côté de l’adhésion à l’UE. Mais l’alliance avec l’AKP a été un marché de dupes…

Justement, quel rôle a joué l’Europe en général et la France en particulier dans le succès de l’AKP et d’Erdoğan ? Quel bilan peut-on dresser de l’interminable processus d’adhésion turque à l’union européenne ? 

L’AKP a utilisé la carte de l’adhésion à l’UE pour séduire les investisseurs étrangers tout en appâtant ses alliés kurdes et de gauche. L’espoir européen a été vu comme une garantie de la stabilité économique pour les uns ; comme la promesse d’une démocratie libérale et d’une autonomie kurdes pour les autres. Aujourd’hui, cette stratégie habile et efficace est dans l’impasse.

Chez Erdoğan,  la dimension personnelle semble prendre une grande importance. On a l’impression qu’il tire toutes les ficelles, empêchant personnellement la formation d’une coalition après les législatives de juin. Il pousse aujourd’hui le pays vers des élections anticipées. Sombre-t-il dans un délire mégalomane et paranoïaque ?

Contrairement aux apparences, Erdoğan n’est pas l’homme fort de la Turquie. Au contraire, il se sent très faible, et c’est par d’ailleurs pour cela que son discours se fait de plus en plus violent. Il se sent de plus en plus marginalisé. D’abord, parce que son discours très dangereux et anti-démocratique est mal accueilli par nombre de membres de son parti, non pas par excès d’esprit démocratique mais tout simplement parce qu’ils ont peur que cela dégénère et que l’AKP perde le pouvoir. Le soutien dont il bénéficie au sein même de l’AKP ne cesse donc de s’éroder et les affaires de corruption n’arrangent rien. Certains dirigeants de l’AKP, notamment l’ancien Président Gül, savent que cette situation ne peut pas continuer indéfiniment et cela finira par une déroute électorale. Or, paniqué par un tel scenario, Erdoğan pousse ses camarades à commettre des folies comme refaire le 1er novembre les élections de juin où l’AKP avait perdu la majorité.  J’imagine que les députés nouvellement élus même dans son parti ne sont pas contents car ils risquent gros. Les élections de novembre seront cruciales pour le sort de l’AKP et d’Erdoğan. D’après les sondages, les gens voteront comme en juin, ce qui signifie que l’AKP n’aura toujours pas de majorité absolue au Parlement et devra former une coalition. Dans cette éventualité, Erdoğan va-t-il appeler de nouveau à des élections anticipées ?

Entre-temps, Erdoğan  fait tout pour gagner en novembre en s’attirant les voix des nationalistes. Ainsi, comme par hasard, le conflit avec les Kurdes a repris de plus belle et Erdoğan envoie des jeunes soldats mourir pour la patrie. Il joue sa dernière carte. S’il gagne – c’est-à-dire si l’AKP obtient la majorité nécessaire dans le Parlement pour changer la Constitution – il sera dictateur pour quatre ans. S’il perd, il sera jugé pour violation de la constitution et corruption et risquera la prison. Ceci dit, même s’il gagne en novembre, il trouvera sur son chemin une opposition composée des différentes courants politiques (gauche-droite) qui ne se contentera pas de rester les bras croisés. Et, en tentant de se débarrasser de cette opposition, Erdoğan risque de casser la Turquie.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21773011_000022.

Amiel, un Don Juan en terre vaudoise

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henri frederic amiel

henri frederic amiel

1. UNE CURE DE MÉLANCOLIE

Je ne dirai pas que se plonger dans le Journal de mon cher Henri-Frédéric Amiel est un bain de jouvence, mais j’y reviens toujours avec une certaine délectation, surtout durant mes étés lausannois. Lui-même n’est pas bien loin. Il villégiature durant une dizaine de jours à Chernex, au-dessus de Montreux. Lui aussi, donc, tient son journal. Lui aussi a pour principaux soucis les femmes et sa santé. Dans un mois, il aura 50 ans. Il est toujours célibataire – et il le restera jusqu’à sa mort dix ans plus tard. Il n’a connu, au sens biblique du terme, qu’une femme – Marie Favre, qu’il surnomme « Philine ». C’est d’ailleurs un des plaisirs de cet éternel maniaque que d’affubler les femmes qu’il observe ou qu’il convoite de surnoms étranges ou ridicules. À Chernex, par exemple, il passe une large part de son temps avec Seriosa – Fanny Mercier –, une institutrice dont la laideur et l’insignifiance exercent sur lui une étrange fascination. Il aime l’amour qu’elle lui porte et lui lèguera son Journal.[access capability= »lire_inedits »] Elle veillera sur lui jusqu’à sa mort et éditera – avec l’aide d’Edmond Schérer – des fragments, fragments qui miraculeusement vaudront à l’obscur professeur genevois une notoriété internationale. Il inaugure la rencontre jusqu’alors clandestine d’un homme et d’un genre : le journal intime. Près de vingt mille pages, tantôt geignardes, tantôt philosophiques, assureront sa gloire posthume.

2. UN EXEMPLE DE FATUITÉ MASCULINE

Mais revenons à Chernex où Henri-Frédéric joue les jolis cœurs. Don Juan en terre vaudoise, il n’est pas loin de se voir en Jupiter sur l’Olympe en butte aux désirs de créatures qui n’aspirent qu’à le séduire. Daniel Maggetti, qui a suivi de près le professeur Amiel durant une dizaine de jours à Chernex1, se moque affectueusement de lui, comme il pourrait le faire aujourd’hui avec Gabriel Matzneff, qui, lui aussi, en dépit de ses dénégations, a fini par s’identifier au Christ.

Il serait dommage de ne pas citer ici comme exemple de fatuité masculine ces quelques lignes en date du 3 septembre 1871 : « Quelle situation extraordinaire que la mienne. Ici, à une demi-heure de distance, sont deux personnes que je puis faire fondre en larmes par un regard indifférent. Et, à l’autre bout du lac, il en est deux autres qu’un mot froid de ma part peut empêcher de dormir. Sans le vouloir, sans l’avoir cherché, je suis un peu l’arbitre de leur bonheur, le maître de leur repos, l’objet de leurs pensées. Je comprends pourquoi l’on fait de moi un homme dangereux. »

Mais son corps est là pour rappeler à Henri-Frédéric qu’on ne joue pas impunément avec les cœurs. La nuit, il dort peu ou mal. Sa toux le tourmente. C’est un vampire qui suce sa vitalité. Il ne cesse de se débattre contre l’inévitable délabrement de sa carcasse. La guérison n’est qu’un espoir chimérique, le silence des organes un vœu pieux, la grande santé un idéal inaccessible. Il n’est, se plaint-il, et il ne sera jamais qu’un souffreteux, un valétudinaire, un être dont la voix, au fil des années, devient inaudible tant elle est terne et éraillée. D’ailleurs, et il y revient sans cesse dans son Journal, il n’a jamais trouvé ni sa voix, ni sa voie. Sans doute est-ce la condition indispensable pour devenir un écrivain de l’envergure de Kafka, de Pessoa ou de Proust. On n’écrit jamais mieux que lorsqu’on étouffe.

3. LA HAINE DE SOI COMME MOTIF LITTÉRAIRE

Dans l’excellente Histoire de la littérature suisse-romande, publiée sous la direction de Roger Francillon aux éditions Zoé, je lis cette réflexion sur Amiel, si pertinente : « Amiel éclaire le dix-neuvième siècle de ses noirceurs circonspectes. » Il pique notre curiosité par la haine qu’il se porte et par un pessimisme qui oscille toujours entre une paresse insurmontable et un orgueil qui ne l’est pas moins. Par ailleurs, contrairement à l’image que l’on se fait de l’austère professeur genevois, nul n’était plus enjoué, plus farceur, plus espiègle que lui dans la vie sociale. Il y a bien un cas Amiel qu’il faudra bien un jour que j’approfondisse, puisqu’avec Rousseau et Benjamin Constant il incarne cette littérature suisse romande qui constitue une part de mon être, l’autre étant située à Vienne.

Aussi loin que remontent mes souvenirs, je vois dans le salon familial mon père lisant Amiel et ma mère, viennoise d’origine, passant de Schnitzler à Thomas Bernhard avec délectation. Elle mourra d’ailleurs le jour où elle venait d’achever la lecture d’Extinction.

4. SUIS-JE BIEN SÛR D’ÊTRE UN HOMME ?

À ceux qui doutent du génie déployé dans cet effort constant d’Amiel pour parvenir à atteindre le noyau de son être, je lis volontiers ces quelques lignes introspectives tirées de son Journal. Elles donnent l’image la plus fidèle d’un homme à la recherche de son Moi et de sa déroute finale. Si j’étais professeur de morale – et, Dieu merci, je ne le suis pas –, la conclusion à laquelle il aboutit serait le socle de mon enseignement. Voici donc le portrait qu’Amiel trace de lui-même, portrait qui n’aurait pas déplu à Montaigne, ni à Pascal, et qui, pour la qualité du style et la profondeur de la pensée, ne démérite en rien.

« Je suis un nouveau-né perpétuel qui ne parvient pas à s’ossifier dans un moule définitif. Je suis un esprit qui n’a pas épousé un corps, une patrie, un préjugé, une vocation, un sexe, un genre. Suis-je seulement bien sûr d’être un homme ? Il me semble si aisé d’être autre chose que ce choix me paraît arbitraire. Je ne saurais prendre au sérieux une structure toute fortuite dont la valeur est purement relative. »[/access]

*Image : wikicommons.

Mort du djihadiste en « une » de Causeur

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Il se meurt tous les jours des milliers de personnes en Syrie et il serait bien impossible d’écrire une nécrologie de chacun. Mais, aujourd’hui, nous avons le devoir d’annoncer la mort à 21 ans d’un jeune djihadiste britannique : Junaid Hussain. Malgré son choix de carrière peu compatible avec nos idées, ce jeune homme avait eu l’honneur de figurer en « une » de notre numéro de septembre 2014.

 

Junaid Hussain avait quitté sa ville natale de Birmingham en 2013 pour se rendre en Syrie. Là-bas, il a connu une ascension des plus rapides, le plaçant en troisième position sur « liste des cibles » du Pentagone, rapporte l’International Business Times.

Des sources américaines et européennes ont en effet expliqué à Reuters que Junaid était suspecté de diriger le « CyberCalifat », un groupe de pirates informatiques qui a notamment attaqué le compte Twitter du Pentagone en janvier.

Hussain était d’ailleurs connu pour ses activités de desperado virtuel, avant même de rejoindre l’Etat Islamique. Il avait fait ses armes au sein d’un groupe de hackers, la « Team Poison », notamment remarquée pour avoir accédé au carnet d’adresse de Tony Blair en 2012. Pour ce forfait, Hussain avait purgé six mois de prison dans son pays d’origine. Une belle ligne sur le CV d’un apprenti djihadiste.

Mais la carrière prometteuse de ce jeune surdoué du djihad vient d’être stoppée net par une attaque de drone. Les pilotes ont volé mardi au-dessus de la ville de Raqqa et ont visé le véhicule du cyberdjihadiste.

Si les autorités américaines n’ont pas encore confirmé la mort de Hussain, un officiel de l’armée étasunienne a confié mardi à CNN que l’opération avait été un grand « succès de l’intelligence militaire ».

S’il est permis de se réjouir de voir les Américains se retrousser les manches pour affronter l’Etat Islamique, nous ne ricanerons pas trop fort. Il ne faudrait tout de même pas que Causeur porte la poisse, même à ses pires ennemis.

Etat islamique : un califat Twitter?

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etat islamique twitter daech

etat islamique twitter daech

Les communicants de Daech se servent notoirement de YouTube et Twitter pour diffuser leur propagande afin de répandre la terreur. On a déjà beaucoup glosé sur l’imagerie sauvage que contiennent beaucoup de productions de l’Etat Islamique. Les vidéos de décapitations ou de lapidations ont fortement marqué l’opinion publique et sont devenus symboliques de la communication de l’Etat terroriste.

Pourtant, la violence n’est pas forcément le message visuel le plus puissant de Daech. En effet, selon le magazine Vocativ, 45% de la production médiatique de l’Etat Islamique délivre des messages « positifs » pour obtenir le soutien des populations et attirer vers lui de potentiels combattants. Au point qu’Abou Bakr al-Baghdadi s’est fait surnommer le « calife Twitter » par ses détracteurs.

Charlie Winter de la Fondation Quilliam, un think-tank de lutte contre l’extrémisme, a livré à The Economist une analyse détaillée du discours djihadiste en ligne. Il y identifie une série de thèmes tels que la résistance à l’agresseur, la victimisation mais aussi l’utopie islamiste et la construction d’un Etat. Plutôt que les décapitations, les propagandistes préfèrent mettre en avant le rêve de la fraternité sunnite et le retour en grâce de l’Islam. Pour décrire cette stratégie de communication, M. Winter parle de « propagande du gagnant ». Là où les récits fournis par les précédents groupes djihadistes se fondaient sur une rhétorique de la « résistance » aux ennemis extérieurs, l’Etat Islamique construit son discours sur la destruction des frontières néo-coloniales et la renaissance du Califat. Les propagandistes vont encore plus loin dans ce sens puisque l’amélioration du quotidien des populations est, elle aussi, au cœur de la stratégie de communication des islamistes. On peut par exemple trouver sur Internet,un court film promouvant un parc d’attraction à Mossoul, deuxième ville d’Irak entre les mains de Daech depuis juin 2014.

Interrogé par The Economist, Charles Lister, membre du think tank Brookings, soutient que de telles images positives expliquent la puissance de Daech: «En Syrie et en Irak, il se présente à la fois comme une armée et une alternative « étatique » pour détruire et remplacer des systèmes politiques perçus comme oppressif par les musulmans sunnites. « Cette approche a permis de mettre en place des fondations qui pourraient l’aider à survivre sur une longue période », analyse-t-il.

Dans ces conditions, la guerre de propagande est d’autant plus importante que les rangs de l’armée islamique ne cessent de s’élargir. Alors que depuis septembre 2014, 15 000 combattants de Daech ont perdu la vie, les estimations des forces du groupe sont passées de 20 000 à 30 000 soldats au nombre de 70 000, incluant 15.000 à 20.000 étrangers. Si les recrutements ne se font pas seulement par le biais d’Internet, le monde virtuel est une plateforme de communication providentielle pour l’Etat Islamique.

En première ligne de cette guerre dans la guerre, on retrouve les Américains puisque leur pays héberge les réseaux sociaux plébiscités par les propagandistes islamistes. Une offensive a ainsi été lancée sur le réseau Twitter pour réduire au plus possible, faute de les éradiquer, les différentes productions de la propagande islamiste. Cette politique a consisté à bloquer les comptes Twitter se revendiquant de l’Etat Islamique. Parallèlement à cette décision politique, les chercheurs de Brookings ont étudié de près les mécanismes de la propagande terroriste sur le réseau social.

Sans surprise, l’étude montre qu’une grande partie de la propagande se développe au Moyen-Orient et en langue Arabe. L’Arabie Saoudite est le premier hôte de comptes Twitter prêtant allégeance à Daech. Par ailleurs, les trois quarts des comptes publient des messages en arabe. Comme on pouvait s’y attendre, les habitants des pays les plus proches géographiquement de l’Etat Islamique sont les plus susceptibles de soutenir son action.

Mais une bonne partie de la propagande djihadiste se fait en anglais (18% des comptes sont paramétrés dans cette langue) et en français (6%). Il faut noter qu’ailleurs sur Twitter, le pourcentage de compte en langue française est de 2,44% en 2013. Autrement dit, nos concitoyens djihadistes, et certains de nos camarades belges qui ne sont souvent pas en reste, refont du français une langue qui pèse sur la scène internationale !

Et quid de l’efficacité des blocage de comptes ? Alors que 40 000 tweets contenant le hashtag Etat Islamique sous ses différentes variantes étaient répertoriés quotidiennement en septembre 2014, ce nombre est passé à 5 000 en février 2015. Les partisans de l’Etat Islamique notent d’ailleurs eux-mêmes « l’effet dévastateur » des suspensions. En réaction, ils recommandent cependant de créer de nouveaux comptes.

La guerre de propagande est donc loin d’être gagnée. À long terme, reste à savoir si la censure aura raison de l’ingéniosité des communicants islamistes.

Je suis Charlie, le film

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Huis mois après les attentats de janvier, le documentariste Daniel Leconte, auteur du documentaire C’est dur d’être aimé par des cons sur la publication des caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo, sort L’Humour à mort, un film en hommage à toutes les victimes de ces attaques terroristes.

Selon Daniel Leconte qui a réalisé ce film avec son fils Emmanuel, leur parti pris dans cette œuvre est de nous faire voir et aimer tout ce que nous avons perdu – le courage, les convictions,  les talents – lors de ces événements. Autrement dit, il s’agit de mettre l’accent sur le vide laissé par les disparus plutôt que de nous faire haïr les terroristes.

Ce nouveau film, produit par Doc en Stock, sera projeté en avant-première mondiale lors du Festival de Toronto en septembre prochain. Il sera présenté au jury international et au public américain sous le titre Je suis Charlie, choisi pour la version diffusée à l’étranger.

En attendant sa projection en France vous pouvez lire, dans notre numéro de février 2015 consacré à l’après-Charlie,notre entretien avec Daniel Leconte et Philippe Val.

 

Famille: ce que dit le bon sens catholique

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pape francois synode famille

pape francois synode famille

Même dans l’Église catholique on respecte les trêves estivales. La question est alors de savoir qui la rompra, quand et pourquoi ! Nous avons la réponse. À quelques semaines de l’ouverture de la seconde phase du Synode romain sur la famille, on nous fait savoir que 500 000 signatures auraient été recueillis par la «filiale supplique» au pape François, lui enjoignant de ne «jamais dissocier la pratique pastorale de l’enseignement légué par Jésus-Christ et (ses) prédécesseurs…» Ailleurs nous est annoncée la parution prochaine d’un ouvrage collectif, signé de onze éminences, sur «Le mariage et la famille dans l’Église catholique». La littérature sur le sujet étant on ne peut plus abondante, on s’autorise à y voir une nouvelle tentative de pression exercée sur le pape François et les Pères du Synode pour ne rien toucher à la pastorale de l’Église catholique sur les sujets aussi brûlants que l’accueil aux sacrements des divorcés remariés ou la prise en compte de la conjugalité homosexuelle.

Et il y a fort à parier que cette pieuse mobilisation ira en s’amplifiant au cours des prochaines semaines, même si certains contre-feux sont attendus, ici ou là. Depuis des mois, quelques vaticanistes s’efforcent de lire dans le marc de café que constituent les listes des délégués au Synode, ce que pourrait être le rapport de force entre partisans et adversaires de «l’ouverture» pastorale souhaitée par le pape François. Et l’on ne sait trop s’il faut s‘apitoyer, se scandaliser, se gausser ou se désespérer d’entendre tant de belles âmes dire leur désarroi à l’idée que le pape puisse, à la faveur d’un Synode redouté, jeter la doctrine avec l’eau du bain. Est-il exagéré d’affirmer qu’une majorité du peuple croyant, qui a dit en temps et heure ses espérances, se range désormais au côté d’une majorité du corps épiscopal pour «faire confiance» à l’Esprit Saint et au pape François. Même si, ici et là, certains évêques commencent à exprimer, en privé, leur crainte que l’immobilisme ne finisse par l’emporter.

Qu’écrire sur le sujet qui n’ait déjà été martelé en tous sens ? Peut-être que le cœur du débat repose sur ce que la théologie catholique la plus classique appelle le sensus fidei, ce «bon sens de la foi» que possède tout baptisé, du fait même de son appartenance au Christ et de la présence, en lui, de l’Esprit Saint. Un bon sens de la foi qui, depuis longtemps déjà, conduit un nombre grandissant de fidèles, et parmi les plus pratiquants, à ne plus comprendre le lien existant entre l’Evangile et telle ou telle prescription du magistère. Pour prendre ce seul exemple, souvent évoqué à propos du Synode en cours, comment comprendre l’insistance du Christ sur le pardon et le refus obstiné de l’Église à admettre les divorcés remariés au sacrement du même nom ?

«Avertis par leur sensus fidei, les individus croyants peuvent aller jusqu’à refuser leur assentiment à un enseignement de leurs pasteurs légitimes s’ils ne reconnaissent pas dans cet enseignement la voix du Christ, le Bon Pasteur». Nous y sommes ! Or ce texte ne provient pas de quelque officine séditieuse dans l’Eglise mais de la très officielle Commission théologique internationale qui vient de consacrer au sensus fidei une étude tout à fait stimulante à défaut d’être toujours convaincante.  La publication de l’ouvrage tombe à propos comme le soulignent d’ailleurs ses auteurs, en introduction, lorsqu’ils écrivent que son objet est de «…trouver une réponse à certaines questions, en particulier celles qui ont trait à l’identification du sensus fidei authentique dans des situations de controverse, lorsque par exemple il existe des tensions entre l’enseignement du magistère et des points de vue qui prétendent exprimer le sensus fidei

Or, toute l’argumentation déployée par la Commission théologique internationale, conduit à vider l’idée de sa substance. Le texte prend soin de différencier le sensus fidei fidelis (le bon sens de la foi individuel à chaque baptisé) du sensus fidei fidelium (celui qui est commun à tous les baptisés, depuis les évêques jusqu’aux prêtres et aux simples laïcs) le seul, finalement authentique. Il insiste sur la nécessité de ne pas confondre sensus fidei et opinion publique dans l’Église, si légitime soit-elle. Et s’il admet, par principe, qu’un désaccord entre les fidèles et le magistère puisse aussi avoir pour origine une prise en compte insuffisante du sensus fidei des fidèles… c’est pour se dépêcher de préciser que : «le jugement concernant l’authenticité du sensus fidelium appartient, en dernière analyse, non aux fidèles eux-mêmes ni à la théologie, mais au magistère.» CQFD ?

On savait que l’Église n’est pas une démocratie mais c’est le sensus fidei lui-même qui conduit les baptisés, en ce début de millénaire, à s’interroger sur la légitimité – et le degré de fidélité à l’Évangile – d’une disposition contraire à toutes les pratiques des sociétés modernes et qui fait du magistère l’arbitre suprême des critiques formulées à son égard. Si le sensus fidei est légitimé à influer sur le magistère dans une perspective de «développement de la doctrine», comment articuler cette affirmation avec l’idée que «il appartient au magistère de nourrir et d’éduquer le sensus fidelium»… jusqu’à se confondre avec lui ? (4) Comment ne pas y voir une contradiction avec l’idée que : «La division entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas perd de sa pertinence lorsque l’Esprit Saint est donné à tous.» comme le souligne Mgr Eric de Moulins-Beaufort dans sa préface de l’ouvrage ?

Pardon pour cette longue digression mais ce questionnements est au cœur des débats sur le Synode romain. La Conférence Catholique des Baptisés Francophones l’a bien compris et organise un débat sur ce thème, au Centre Sèvres, le 26 septembre prochain avec deux intervenants de renom. Voilà des années que l’on nous oppose l’idée que les adaptations souhaitées par nombre de fidèles sur la contraception ou l’accueil aux sacrements des divorcés remariés, pour s’en tenir à ces deux points, ne reposeraient pas sur un sensus fidei authentique mais sur la simple expression d’une opinion publique catholique influencée par l’idéologie dominante… Alors même que ces demandes se retrouvent, en conclusion, dans la quasi totalité des synodes diocésains et sont appuyées par nombre d’évêques, cardinaux et théologiens ! Tous des irresponsables dévoyés par l’air du temps  ? On nous objectera qu’il existe également un autre sensus fidei, dont se réclament d’autres fidèles, évêques, cardinaux et théologiens et qui demande, lui, le maintien du statu quo.

Si la demande de changements formulée par certains fidèles venait uniquement, comme certains le prétendent, d’une mauvaise compréhension de la «vérité» enseignée par le magistère, comment expliquer alors que cette «vérité» ait pu varier, au cours des siècles, sur des questions aussi diverses que le prêt à intérêt, la question sociale ou la liberté religieuse ? Et si l’opinion des laïcs et des théologiens fut pertinente hier, pour justifier de telles évolutions, désormais validées par le magistère, pourquoi ne le serait-elle plus aujourd’hui à propos de la famille ?

Comment sortir de l’impasse ? S’agissant de la famille, j’observe qu’il existe un vrai consensus, dans l’Église catholique, sur la sacramentalité du mariage et son indissolubilité, sur l’altérité, la fécondité, la fidélité… Mais aussi des questionnements sur la manière de comprendre cet enseignement et de le traduire dans «l’agir chrétien» contemporain en tenant compte des réalités du monde, des découvertes de la science et des différentes cultures. Consensus et questionnements sont constitutifs du sensus fidei sur lequel veut s’appuyer le pape François. Dans son entretien de 2013 aux revues jésuites, il déclarait à ce propos : «L’ensemble des fidèles est infaillible dans le croire, et il manifeste son infaillibilitas in credendo à travers le sens surnaturel de la foi de tout le peuple en marche (…) Quand le dialogue entre les personnes, les évêques et le pape va dans cette direction et est loyal, alors il est assisté par l’Esprit Saint.» Est-ce manquer au devoir de «charité chrétienne» de constater que certains lui refusent aujourd’hui cette confiance et cette loyauté ?

J’ignore à ce jour, et veux ignorer, ce qui pourra sortir du Synode romain. Paradoxalement, l’ouvrage de la Commission théologique internationale nous fournit une issue possible à travers un texte d’accompagnement rédigé par le Frère dominicain Serge-Thomas Bonino, par ailleurs Secrétaire général de ladite commission. Revenant sur l’encyclique Humanae Vitae, il écrit : «La réception très difficile de l’encyclique Humanae Vitae (1968) par un grand nombre de catholiques est souvent interprétée comme le signe d’une «erreur» du Magistère que la réaction négative du sensus fidei du peuple chrétien aurait permis de mettre en évidence. Le Magistère postconciliaire a plusieurs fois mis en garde contre cet usage déplacé du sensus fidei

On retrouve là toute l’ambiguïté de cette réflexion théologique qui semble tourner en rond. Mais cette ambiguïté même cache une issue possible : qu’in fine, le pape François décide souverainement dans le sens de sa seule conscience – comme le fit en son temps le pape Paul VI contre l’avis de ses conseils. Une manière de voir le magistère Pontifical avoir le dernier mot, pour juger de l’authenticité du sensus fidei qui, depuis son élection, soutient ses désirs d’ouverture. Dans une totale conformité au propos de la Commission théologique internationale.

*Photo : wikicommons.