Connaissez-vous la « salade russe » ? Une salade à base de pommes de terre, maïs, œuf dur, petits pois et mayonnaise. Un mets bien de là-bas direz-vous. Et bien, méfions-nous  des appellations. Car en Russie, la même salade se nomme « salade olivier » ou « salade française ». Le phénomène Uber, c’est un peu même chose. En France, l’« uberisation » des services crée une économie parallèle défiscalisée. En Russie, elle tire les conducteurs du marché noir vers la légalité.

Le géant américain Uber a ouvert la voie au néo-libéralisme, cette économie « qui ne respecte plus rien », même pas les impôts. Du coup, les taxis  crient à la concurrence déloyale. Ils voient leur fin proche, la ruine assurée. Une chose est sûre : les nouveaux services en ligne rompent avec le modèle économique dans lequel nous étions enfermés ; ils balayent les derniers secteurs réglementés pour ouvrir le marché à un système souple, où les particuliers sont réunis par un seul intermédiaire. Une économie qui ne produit pas de recettes fiscales, qui ne protège pas le travailleur, mais qui coûte moins cher au client. Et le client est roi, n’est-ce pas ? Les bénéfices gagnés par un locataire AirBnb ou un chauffeur d’un jour sont rarement déclarés mais personne ne peut les contrôler. Uber provoque, par son ultra-libéralisme, la disparition d’une partie du marché dans un système parallèle et consacre le grand retour, en France, de l’économie grise.

En Russie, c’est l’inverse. Le développement du marché des VTC, comme Uber, permet de sortir de nombreux chauffeurs du marché noir. Avant le phénomène Uber, c’était le « bombilo » qui prédominait dans les rues. Il suffisait au passant de lever le bras pour qu’une voiture lambda s’arrête : un chauffeur d’un jour qui complétait son petit salaire appelé le « bombilo ». Bien sûr, le chauffeur improvisé ne déclarait pas un kopeck de ses recettes au fisc local. Plus grave, il n’était pas toujours fiable. Tous les Russes âgés de plus de trente ans se rappelleront de cette époque où prendre un « taxi » à la volée  n’était pas toujours reposant. Heureux était celui qui ne tombait pas sur un chauffeur alcoolisé. Les autorités russes avaient beau lancer des politiques « contre les bombilos »  depuis les années 2000, et condamner d’une amende de 2000 roubles les conducteurs non déclarés, rien n’y faisait.  Comment vérifier si le conducteur dépose un ami ou un client ? Nous en serions restés là si le phénomène Uber n’avait pas rejoint le continent russe.

Depuis une dizaine d’années, des plateformes de mises en relation entre le client et le chauffeur, pas toujours professionnel, se sont développées. Plus encore qu’Uber Pop, Yandex Taxi connaît un véritable succès dans le pays.  Par téléphone ou en appli mobile, le client peut trouver très vite une voiture disponible. L’avantage, par rapport au bombilo, c’est que le chauffeur est contrôlé : l’agence de mise en relation promet une « visite médicale régulière » de ses conducteurs et tous ses déplacements sont enregistrés. Le tarif de la course est annoncé à l’avance. Et l’agence prend 15% de commission. Une affaire qui roule donc, d’autant plus que les bénéfices de l’agence sont le plus souvent déclarés.  Les clients sont satisfaits, et les autorités pas mécontentes de récupérer une partie du marché noir.

Les seuls perdants de l’histoire, comme chez nous, sont les taxis professionnels. Et comme chez nous, ils ont manifesté en juillet dernier contre le développement de ces services non règlementés. Rien à voir avec la grogne française mais les revendications sont les mêmes : réguler un service anti-concurrentiel qui fonctionne à plein, sans licences. Les autorités ont promis de réguler la situation mais n’ont encore pris aucune décision.

Si en France, Uber a dérégulé au forceps nos systèmes vieillis de services à la personne, ce que l’Etat ne s’était pas résolu à faire lui-même, en Russie, il a extirpé de l’illégalité une partie du marché des VTC. Si vous n’y comprenez plus rien, c’est normal, Uber à l’Est et Uber à l’Ouest, c’est une sacrée macédoine !

*Photo: wikimedia.

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Nastia Houdiakova
est journaliste à Causeurest journaliste  à Causeur