Je n’ai pas pour habitude de dicter leur conduite aux évêques, ni même de dénoncer – sans examen – telle ou telle de leurs initiatives qui ne me conviendrait pas. Je m’en tiens le plus souvent à tenter d’en mesurer la signification, la portée ou les conséquences… Je ne vois pas aujourd’hui de raison de déroger à cette règle à propos de l’invitation faite à Marion Maréchal-Le Pen de participer, à la Sainte-Baume, à l’université d’été organisée par l’Observatoire socio-politique de l’évêché de Toulon, avec la bénédiction de Mgr Rey, évêque du lieu.

Je comprends l’émotion, voire la colère, de certains de mes amis. Et je souscris sans réserve au principe rappelé par Vincent Soulage sur le blogue des chrétiens de gauche que nous avons initié ensemble : «On ne dialogue pas avec l’extrême droite, on la combat». Mais j’entends aussi d’autres de mes amis dire l’indécision qui est la leur. Après tout, le dialogue ne vaut-il pas mieux que toutes les excommunications ? Et ignorer officiellement le FN peut-il suffire à cacher ce que montrent toutes les enquêtes : nombre de catholiques, notamment parmi les jeunes générations, affichent désormais, sans état d’âme, leur préférence politique pour le parti de Marine le Pen.

La séduction pour les idées d’extrême droite dépasse largement les frontières de l’hexagone. Mais il n’est jamais inutile de s’interroger sur les raisons qui, dans cette dérive européenne, nous sont spécifiques. Sur une période récente, inaugurée par la présidentielle de 2012, il est clair que la gauche a bien servi une radicalisation de la droite catholique, reçue ici et là comme une «divine surprise». Proposer à la société française, sans autre précaution, le mariage pour tous et une forme d’euthanasie était la meilleure manière de nourrir jusqu’à l’hystérie le discours sur le «non-négociable». Comme cela s’est vérifié et comme je l’ai dénoncé à maintes reprises.

Avec pour conséquence de légitimer, chez une frange de l’électorat catholique, l’idée que la doctrine sociale de l’Eglise puisse, un instant, être mise en sourdine, face aux menaces pesant sur l’homme et la famille. Sur cette ligne, l’engagement militant de certains prêtres, couverts par leur hiérarchie et le silence de la plupart des évêques, soucieux de ne pas attiser les divisions, ont fait le reste. Aujourd’hui, l’initiative de Mgr Rey, apporte une caution officielle, même si elle est individuelle, à cette dérive.

Car dérive il y a. Quelle que soit la volonté manifeste de Marine Le Pen de dédiaboliser le FN, le fonds de commerce idéologique reste le même. Cette apparente modération du propos a plus contribué à déculpabiliser une certaine droite catholique qu’à la convaincre vraiment de l’abandon par le FN d’un discours qui, au fond, ne l’a jamais gênée, tant elle se reconnaît dans ce fond maurassien. Celui d’une Eglise catholique dont le message spirituel importe peu dès lors qu’elle contribue au maintien de l’ordre et de la morale.

Et de son côté, l’évêque de Toulon prend donc prétexte de la présence d’un nombre grandissant de catholiques dans la mouvance bleu Marine, pour inviter… celle qui cache derrière une appartenance «décomplexée» à l’Eglise catholique, la tradition la plus dure, la moins dédiabolisée du parti créé par son grand-père.

Engager le débat, au sein de l’Eglise, dans la diversité des sensibilités que représentent les fidèles est une chose. Rencontrer, dans la discrétion, un certain nombre de leaders politiques pour les écouter et leur faire connaître les réserves que peuvent susciter leurs prises de positions ou leur programme, n’est pas inconvenant. Offrir une tribune officielle, même modérée par le contexte d’un «débat» dans l’enceinte d’une instance catholique est d’une autre nature. Ses initiateurs le savent parfaitement et, d’évidence, l’assument.

L’un des pièges récurrents de la communication est que ce que l’on prétend donner à entendre n’est pas forcément ce qui est reçu et compris. Là où Mgr Rey et ses proches plaident le principe de réalité – le vote catholique grandissant pour le FN – il y a fort à parier que l’opinion lira l’affirmation d’une conviction – on peut être bon catholique et faire ce choix-là. Ce qu’il fallait donner à penser ! Là où les responsables de l’université de la Sainte-Baume plaideront une mauvaise compréhension de leur initiative, certains – dont je suis – analyseront qu’elle fut parfaitement anticipée, voulue et orchestrée. À la barbe du corps épiscopal ! Il est pour le moins stupéfiant que cette évidence ait pu échapper aux responsables de la communication de la Conférence des évêques de France.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00714030_000027.

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Journaliste, ancien directeur de la rédaction de Pèlerin. Il anime le blog Cath'lib.