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Vivre et mourir à Marseille?

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Poncif : les Marseillais ont avec leur ville une relation passionnelle. Amour et haine. Ils se savent différents. Issus — et ce n’est pas une formule — de la « diversité » : Provençaux, Catalans (un quartier porte leur nom), Corses (près de 130 000), Italiens divers et d’été, Arméniens réfugiés ici dans les années 1920, Pieds-Noirs de toutes origines, en particulier des Juifs séfarades, Arabes de tout le Maghreb, et depuis quelques années Comoriens (plus de 100 000) et Asiatiques — les Chinois occupent lentement le quartier de Belsunce comme ils ont, à Paris, occupé Belleville, au détriment des Maghrébins qui y prospéraient.
Bien. Vision idyllique d’une ville-mosaïque, où tous communient — si je puis dire — dans l’amour du foot et du soleil…
Mais ça, dit José d’Arrigo dans son dernier livre, ça, c’était avant.

Dans Faut-il quitter Marseille ? (L’Artilleur, 2015), l’ex-journaliste de l’ex-Méridional, où il s’occupait des faits divers en général et du banditisme en particulier, est volontiers alarmiste. Marseille n’est plus ce qu’elle fut : les quartiers nord (qui ont débordé depuis lulure sur le centre — « en ville », comme on dit ici) regardent les quartiers sud en chiens de faïence. Et les quartiers sud (où se sont installés les Maghrébins qui ont réussi, comme la sénatrice Samia Ghali) se débarrasseraient volontiers des quartiers nord, et du centre, et de la porte d’Aix, et des 300 000 clandestins qui s’ajoutent aux 350 000 musulmans officiels de la ville. Comme dit D’Arrigo, le grand remplacement, ici, c’est de l’histoire ancienne. Marseille est devenu le laboratoire de ce qui risque de se passer dans bon nombre de villes. Rappelez-vous Boumédiène, suggère D’Arrigo : « Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère Sud pour aller dans l’hémisphère Nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire. » « Les fanatiques, dit D’Arrigo, ont gagné la guerre des landaus ». Le fait est que partout, on rencontre des femmes voilées propulsant fièrement leurs poussettes avec leurs ventres à nouveau ronds. Si ce n’est pas une stratégie, ça y ressemble diablement. D’autant que c’est surtout l’Islam salafiste qui sévit ici. Et à l’expansion du fondamentalisme, observable à vue d’œil dans les gandouras, les barbes, les boucheries hallal, le « sabir arabo-français aux intonations éruptives issues du rap », les voiles, les burqas qui quadrillent la ville, répond un raidissement de la population autochtone — y compris des autochtones musulmans, ces Maghrébins de première ou seconde génération, qui, voyant la dérive des jeunes qui les rackettent et les menacent, en arrivent très consciemment à inscrire leurs enfants dans les écoles catholiques et à voter FN : « Ce sont les Arabes qui ont porté le FN au pouvoir dans les quartiers nord, pas les Européens ».

Marseille est effectivement devenue terre d’Islam, Alger évoque sans rire la « wilaya de Marsylia », et, dit l’auteur en plaisantant (mais le rire est quelque peu crispé), ce sera bientôt « Notre-Dame-d’Allah-Garde » qui dominera la ville. Je l’ai raconté moi-même ici-même à maintes reprises. La burqa, ici, c’est tous les jours, partout. Au nez et à la barbe de policiers impuissants : il y a si peu d’agents de la force publique que c’en devient une plaisanterie.
Et l’image que j’évoquais plus haut d’une ville cosmopolite est désormais clairement un mythe : Marseille est une ville où les diverses « communautés » s’ignorent (version rose) ou se haïssent — version réaliste. Marseille, ville pauvre où 50% des habitants sont en dessous du seuil d’imposition (contre 13% à Lyon, si l’on veut comparer), « n’en peut plus de ces arrivées incessantes de gens venus d’ailleurs, et venant ici rajouter de la misère à la misère ». Ici on ne se mélange plus. On s’observe, et parfois on tire. « Marseille est devenue une redoutable machine à désintégrer après avoir été durant un siècle une ville d’immigration et d’assimilation à nulle autre pareille. »
Qu’il n’y ait pas de malentendu sur le propos de l’auteur. Il n’est pas dans la nostalgie d’une Canebière provençale et d’un Quai de Rive-Neuve où César et Escartefigue jouaient à la pétanque (un mythe, ça aussi). Il regrette la ville de son enfance (et de la mienne), où tous les gosses allaient en classe et à la cantine sans se soucier du hallal ou du casher, et draguaient les cagoles de toutes origines sans penser qu’elles étaient « impures ».
Responsabilité écrasante des politiques, qui durant trois décennies ont systématiquement favorisé ceux qu’ils considéraient comme les plus faibles. Marseille a été le laboratoire de la discrimination positive, et aujourd’hui encore, les réflexes des politiciens qui financent des associations siphonneuses de subventions sont les mêmes. « On a substitué à la laïcité et à l’assimilation volontaire, qui naguère faisait autorité, le communautarisme et le droit à la différence ». « Cacophonie identitaire » et « défrancisation », « désassimilation ».

Comment en est-on arrivé là ? L’auteur dénonce avec force la substitution, à des savoirs patiemment instillés, du « péril de cette époque insignifiante gavée de distractions massives : le vide, le vertige du vide ». Je faisais il y a peu la même analyse, à partir du livre de Lipovetsky.
D’où la fuite de tous ceux qui, « dès qu’ils ont quatre sous, désertent la ville et s’installent à la campagne ». Vers Saint-Maximin, Cassis, ou autour d’Aix — ou plus loin : des milliers de Juifs par exemple ont fait leur Alya et sont partis en Israël, et les Corses se réinstallent dans les villages de leurs parents. Mais « dans ces conditions, des quartiers entiers de Marseille risquent de se ghettoïser. » Ma foi, c’est déjà fait.
Et si la ville n’a pas explosé, c’est qu’il y règne un « ordre narcotique » auquel veillent les trafiquants, peu soucieux de voir s’instaurer un désordre peu propice au petit commerce du shit — une activité parallèle qui génère chaque année des dizaines de millions d’euros. L’Etat en tout cas n’existe plus déjà dans 7 arrondissements sur 16, où les gangs, narco-trafiquants infiltrés de djihadistes potentiels, font régner l’ordre — c’est-à-dire le désordre des institutions. Quant à l’école, « elle a sombré ». Effectivement, les truands ne voient pas d’un bon œil que certains leur échappent en tentant de s’instruire. D’ailleurs, ceux qui y parviennent sont les premiers à « quitter Marseille ».
Les solutions existent — à commencer par un coup de balai sur cette classe politique phocéenne corrompue jusqu’aux os, qui entretient un système mafieux en attendant qu’il explose. La candidature d’Arnaud Montebourg en Mr Propre, évoquée par D’Arrigo, me paraît improbable : il n’y a ici que des coups à prendre. L’arrivée aux commandes de Musulmans modérés est plus probable : le Soumission de Houellebecq commencera ici.
Et pour que les bonnes âmes qui croient que ce blog est islamophobe cessent de douter, je recopie, pour finir, une anecdote significative — mais le livre en est bourré, et Marseille en fournit tous les jours.

« À la Castellane, la cité de Zinedine Zidane, les policiers sont appelés de nuit par une mère affolée. Sa fillette de 10 ans est tombée par mégarde du deuxième étage et elle a les deux jambes brisées. Il faut la soigner de toute urgence et la conduire à l’hôpital. L’ambulance des marins-pompiers et la voiture de police qui l’escorte sont arrêtées par le chouf [le guetteur, pour les caves qui ne connaissent pas l’argot des cités] douanier à l’entrée de la cité. Lui, il s’en moque que la gamine meure ou pas. Il va parlementer une demi-heure avec les policiers et les pompiers et les obliger à abandonner leurs véhicules pour se rendre à pied au chevet de la blessée. « Je rongeais mon frein, raconte un jeune flic qui participait au sauvetage, je me disais dans mon for intérieur, ce n’est pas possible, ces salauds, il faut les mater une fois pour toutes, j’enrageais de voir un petit caïd de banlieue jouir avec arrogance de son pouvoir en nous maintenant à la porte. Ce qu’il voulait signifier, ce petit con, c’était très clair : les patrons, ici, c’est nous. Et vous, les keufs, vous n’avez rien à faire ici… » »

À bon entendeur…

Faut-il quitter Marseille ?

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*Sipa. Numéro de reportage:AP21760771_000006

Maroc vs. journalistes français: vive les droits de non-auteur!

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maroc eric laurent

Quel beau scénario de polar ! Deux journalistes en mal de fonds montent une arnaque pour faire cracher au bassinet un puissant de ce monde, le roi Mohamed VI du Maroc. Déjà connus pour avoir publié en 2012 un essai-pamphlet contre le souverain chérifien, Eric Laurent et Catherine Graciet ont eu l’idée digne des Pieds Nickelés de se faire rémunérer grassement par la cible de leurs écrits, contre la promesse de ne rien révéler au public de leurs nouvelles découvertes sur les supposées turpitudes du successeur d’Hassan II.

Comme le raconte Laurent Valdiguié, dans le JDD du 30 août, Eric Laurent a pris contact fin juillet avec le cabinet du roi pour enclencher la mécanique du chantage. Il est pris au sérieux, car on connait, à Rabat, le pouvoir de nuisance du personnage, dont les relations avec la famille royale marocaine datent de vingt ans, de l’époque où il publia, chez Plon, un entretien «autorisé», entendez hagiographique, avec Hassan II. Comme il semble que Mohamed VI n’était pas disposé à poursuivre ce compagnonnage littéraire – dont le volet financier est un secret d’Etat marocain –, Eric Laurent change alors de méthode. S’il ne peut plus émarger au Makhzen, le système de pouvoir politique et financier de la monarchie, il fera jouer son influence dans le système éditorial et médiatique français pour menacer le roi de révélations sulfureuses, pensant récupérer ainsi les revenus dont il était désormais privé. Il s’adjoint pour cela les services d’une jeune journaliste, de l’espèce idéaliste, dont l’expérience de travail au Maroc, dans les rares organes de presse indépendants du Palais, lui donnera la matière « explosive ». Le chef de cabinet de Mohamed VI fait mine d’entrer en négociations sérieuses avec Laurent, et dépêche, début août un avocat marocain proche du Palais pour rencontrer le maître chanteur. Les deux premières rencontres, dans les salons d’un grand hôtel parisien, réunissent l’avocat marocain et Eric Laurent pour définir le cadre du deal. Le montant et les modalités de la transaction sont âprement discutés, comme c’est l’usage dans ce genre de commerce, et l’on se met d’accord sur un « dédommagement » de deux millions d’euros versé par le Palais aux auteurs, contre la promesse de ne plus rien écrire sur le royaume du Maroc. Rendez-vous est pris pour le jeudi 27 août, en présence cette fois-ci de Catherine Graciet, où l’avocat remettra aux auteurs une avance de 40 000 euros (en coupures de 100 euros) à chacun des co-auteurs du pamphlet, et recevra de ces derniers une attestation manuscrite de renonciation à toute publication, si le reste du contrat est honoré. Les enveloppes changent de mains, et notre compère et sa commère s’apprêtent à se fondre dans la foule parisienne, une fois sortis du palace où a eu lieu la transaction. Ils sont alors interpellés par des policiers qui les conduisent illico Quai des orfèvres, où ils sont placés en garde à vue. C’est là qu’ils découvriront que l’avocat marocain avait enregistré les premières rencontres avec Eric Laurent, porté plainte auprès du Procureur de la République de Paris, et mis en place avec la police le stratagème et la souricière permettant de coincer les maîtres chanteurs en flagrant délit.

Je ne connais pas Catherine Graciet, journaliste « indépendante » ayant longtemps travaillé au Maroc pour des organes de presse en délicatesse avec le Palais de Rabat. En conséquence, j’aurais tendance à lui faire crédit, jusqu’à ce que la police et la justice ait démêlé cet écheveau, de s’être laissée entraîner dans cette aventure par un vieux routier de la jungle littéraire parisienne.

En revanche, il m’est arrivé de croiser Eric Laurent au cours de ma vie de journaliste et d’essayiste, notamment lorsqu’il était éditeur chez Plon. C’est une de ces figures du « pouvoir éditorial », déjeunant tous les midis dans une mangeoire de luxe du 6ème arrondissement de Paris, montant des « coups » éditoriaux toujours fumant. Il disposait, avec son ami Thierry Garçin, d’une chronique géopolitique matinale sur France Culture. De son propre aveu, attiré par le « côté sombre » de la haute politique, il cultive un antiaméricanisme viscéral et systématique, allant jusqu’à rejoindre l’interprétation complotiste d’une organisation conjointe des attentats du 11 septembre 2001 par les services secrets des Etats-Unis et le pouvoir saoudien… Ses obsessions idéologiques, mises en film documentaire par William Karel, avaient reçu les acclamations de la critique parisienne de gauche, et ses écrits étaient désormais accueillis par les prestigieuses éditions du Seuil, dont l’aura morale perdure (bien à tort !) en raison de leur naissance près du bénitier catho de gauche. Eric Laurent est même parvenu à faire publier, au Seuil, un opus Al-Qaïda en France de son fils Samuel Laurent, « consultant international » autoproclamé sur le terrorisme international, dont l’indigence et la fumisterie ont été mises en lumière récemment dans Libération.
Eric Laurent n’est donc pas un escroc à la petite semaine essayant de survivre avec des arnaques minables, mais une figure installée de la vie littéraire parisienne, niché au cœur des maisons les plus prestigieuses, qui ont parfois besoin de ce genre de personnage pour aller chercher de la matière à publier qui rapporte sans risques (biographies « autorisées » de personnages riches et/ou puissants, œuvres littéraires ou historiographiques d’hommes politiques en vue confiées à des « nègres » et autres publications alimentaires dont même de grands éditeurs ne peuvent se passer en temps de vaches maigres).

Dans l’affaire Mohamed VI, il a voulu jouer perso, et se retrouve aujourd’hui sous le coup d’une mise en examen pour chantage et tentative d’extorsion de fonds qui ne le conduira peut-être pas en prison, car il n’est pas en situation de récidive, mais à coup sûr à la ruine financière et à la déchéance morale tant les preuves rassemblées contre lui et sa complice sont accablantes. J’avoue être dans l’incapacité de mettre en mouvement mes neurones compassionnels en sa faveur, même si je n’éprouve pour la monarchie chérifienne qu’un respect modéré, pour rester poli.

Le chantage à la publication de textes pouvant ruiner la fortune ou la réputation de personnages en vue est loin d’être une nouveauté dans notre beau pays. C’était même un usage très courant dans les premières décennies de la IIIème République, où un bon chantage sauvait les journaux de la faillite. Ainsi le Casino de Monaco payait annuellement une somme à tous les journaux, variable en fonction de leur tirage et de leur influence, pour qu’ils ne publient pas d’indiscrétions sur les événements survenus dans ses murs. Dans la presse parisienne on trouvait régulièrement des petits entrefilets du style « Est-il vrai que… » suivi de «  à demain les détails… ». Le lendemain, « les détails » ne paraissent pas, un arrangement financier étant intervenu entre la cible et la publication…

Cela est-il encore possible de nos jours ? Les mœurs ont bien changé et les révélations de turpitudes sexuelles ou d’aventures extraconjugales, dont le Gil Blas[1. Les journalistes du Gil Blas se faisaient même payer en nature par les demi-mondaines le fait de ne pas publier le nom des bourgeois qui les entretenaient…], le Closer de la Belle Epoque, s’était fait une spécialité ne font plus trembler personne, même pas le président de la République. En revanche, le monnayage d’informations économiques susceptibles de causer du tourment à des multinationales se pratique discrètement, en France comme ailleurs. Il existe des cabinets d’avocats et de détectives spécialisés dans ce genre de transactions.

Les temps changent : naguère la monarchie marocaine aurait réglé cette affaire sans passer par la case justice, à la manière dont elle a scellé le sort de Mehdi Ben Barka en 1965 (et par la suite celui de nombreux opposants moins célèbres). M. Laurent et Mme Graciet devraient donc remercier chaudement la police française de leur collaboration, maintenant très étroite, avec les autorités du Royaume, car l’affaire aurait pu très mal tourner si cela n’avait pas été le cas…

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00685415_000001.

Egypte : La colère de Sissi

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29 juin – C’est vers midi que Facebook et Twitter s’affolent. L’explosion a été entendue dans tout le quartier résidentiel d’Héliopolis. La cible est vite identifiée par tous : le convoi du procureur de la République. Une vidéo publiée sur Internet montre des images impressionnantes. Les communiqués officiels tombent et affirment que le magistrat n’est que blessé. Cela n’est guère crédible. Un peu plus tard, on annonce son décès et la revendication de l’attentat par la « Résistance populaire », un des bras armés des Frères musulmans. Cette escalade dans la violence ne surprend pas. Sur Facebook, chaque camp prend position : la joie des Frères est patente, le persiflage des jeunes révolutionnaires hostiles au nouveau régime rappelle que la victime du jour a fait condamner beaucoup d’« innocents ». Les partisans du régime, très majoritaires sur Facebook, tirent dans tous les sens : non contents d’éradiquer les Frères, les pro-Sissi polémiquent en ligne avec les défenseurs des droits de l’homme auxquels ils opposent la raison d’Etat : en « temps de guerre », pas question de tolérer le moindre bémol. Sur Al-Jazira, les Frères sortent leur rengaine habituelle : les services de sécurité ont fait exploser leur homme, afin de trouver un prétexte pour pendre le président Morsi.

J’éprouve un sentiment d’impuissance et de lassitude – cette bombe était lointaine, mais d’autres ont explosé bien plus près de mon domicile, ou du lieu de travail de mes amis.

30 juin- A la télévision, je vois que Sissi a promis d’accélérer les procès et d’exécuter les verdicts de peine capitale prononcés contre de nombreux islamistes. L’homme est énervé. Il oscille toujours entre une bonhomie rassurante et des crises de colère brèves et violentes. Celle-ci est-elle sincère ou feinte? Quoi qu’il en soit, les recours en cassation n’étant pas épuisés, les exécutions attendront.

1er juillet, midi- Sur Facebook, je découvre l’attaque de grande envergure lancée quelques heures plus tôt par les djihadistes contre l’armée égyptienne dans le Sinaï. Les premiers échos font état de très lourdes pertes – mais je ne vois pas quelle sont les sources des journalistes ou des blogueurs. Je lis donc la page d’un blogueur habitant Shaykh Zuwayd, la bourgade qui passe pour le fief des djihadistes. Il  parle de combats violents – bon, au moins il ne s’agit pas d’un enième massacre éclair de conscrits par des djihadistes, l’armée se bat. Il se plaint des explosions, de l’absence de courant, du sentiment d’être piégé. La prière du muezzin le rassure. Je passe sur la page d’un général à la retraite fiable et bien informé. Surprise, cet ancien officier assure – et il a des contacts – que les choses se passent très bien, que les troupes ont encerclé les djihadistes, que l’aviation les bombarde, que des forces aéroportées viennent d’être parachutées dans Shaykh Zuwayd. Je le crois et suis rassuré – il n’a jamais raconté de bêtises. Le lendemain, il affirme que les F16 ont permis à l’armée d’emporter ce round et d’écraser les djihadistes – reste à compter le nombre de les victimes collatérales, à organiser la vie sans hôpital, sans électricité et sans eau, même salée. En ce lendemain d’attentat, les pleurs des enfants supplantent le vacarme des explosions. Le général, après avoir salué la réaction de l’armée, souligne les défaillances du renseignement et de la surveillance du territoire. On n’a rien vu venir – même si la réaction a posteriori a été excellente. Sur Facebook, la majorité des Egyptiens salue la mort « des chiens », Frères et grincheux (le sobriquet des ni-ni) oscillent entre la minimisation de la performance de l’armée et la dénonciation de la joie de voir des morts. Beaucoup de jeunes révolutionnaires affirment penser au pays et aux conscrits morts pour nous. Polémiques sur les pertes de l’armée.

2-10 juillet- Dans les jours qui suivent, l’armée remporte de nouveaux succès dans le Sinaï. Dans la vallée du Nil, la police a depuis longtemps remporté la bataille, mais perd presque tous les jours un ou deux hommes. Introspection. L’assassinat du procureur avait renforcé la détermination de la population, son rejet viscéral des Frères. L’attaque djihadiste dans le Sinaï, qui a pourtant lamentablement échoué, inquiète. Cela n’en finit pas. Pis, à chaque fois l’attaque barbue est plus sophistiquée, mobilise davantage de troupes : l’hydre a des milliers de têtes. Et si l’armée finissait par plier ? Dans mes cauchemars, je vois mes amis et moi décapités. Réveillé, je retrouve un ami, fin connaisseur des questions sécuritaires. Il est optimiste. Oui, cela prendra du temps. Oui, les djihadistes ont des appuis régionaux, le Qatar et la Turquie. Oui, ils essaient de se « mettre aux normes » de l’État islamique, tant du point de vue de l’idéologie que de ce qui a a trait aux techniques de combat et de terreur. Non, les terroristes n’ont aucune chance de gagner et l’armée se bat de mieux en mieux.

Le gouvernement annonce qu’il va promulguer une nouvelle loi antiterroriste, qui comporte de nouvelles restrictions aux libertés et une nouvelle clause, prévoyant de lourdes amendes et des peines de prison pour les journalistes qui diffuseront une version autre que celle des communiqués officiels de l’armée. Cette nouvelle inquiète la presse. L’émoi, dans ce milieu, est grand, mais j’avoue être à la fois indifférent et blasé. Je vois déjà la suite : les journalistes vont se mobiliser, le pouvoir va reculer sur plusieurs points et tout le monde criera victoire. La loi fera peur mais ne sera probablement appliquée qu’aux dépens de ceux qui prennent fait et cause pour les islamistes, plus quelques jeunes révolutionnaires. C’est du Moubarak tout cru : tout interdire, puis beaucoup tolérer. La notion de droit est la grande perdante à ce jeu. Un mois plus tard, le texte passe – avec les fortes amendes, sans les peines de prison.

Sur Facebook, je m’énerve : ce gouvernement a décidé d’étouffer (mortellement ?) la vie politique, au nom de la lutte contre la pauvreté. Pain et électricité contre renonciation aux libertés caricaturées en terrorisme, désordres, troubles et palabres puérils. Les principaux ennemis de Sissi, islamistes et une fraction importante de la jeunesse révolutionnaire, nient avec obstination tout succès de la formule. Au lieu de poser le problème de l’autoritarisme avec force, ils nient l’évidence et l’existence de résultats : l’élargissement du Canal de Suez est une réussite, les chaînes de distributions des denrées de première nécessité (pain, huile, thé, entre autres) ont été restructurées et pour la première fois depuis longtemps « cela marche bien ». Les terribles pénuries d’électricité sont en effet en voie d’être surmontées, des réseaux de routes facilitent un peu les choses pour les classes moyennes cairotes et provinciales même si le trafic reste une plaie, la reprise économique est là. En niant l’incontestable, les opposants se décrédibilisent et surtout décrédibilisent la notion de vie politique : des jérémiades de gens de mauvaise foi qui font, pense le peuple, le jeu des Frères, lesquels veulent à tout prix l’échec de Sissi.

 

La suite ici.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21626268_000005.

NDA-Chevènement : pour un flirt avec toi…

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Samedi, à l’université d’été de Debout la France, l’air fleurait bon la nostalgie. Dans le fief de Nicolas Dupont-Aignan, les militants souverainistes reniflaient en effet les lointains remugles de la campagne présidentielle de Jean-Pierre Chevènement, en 2001-2002, période durant laquelle l’ancien jeune turc du PS appelait au rassemblement des « républicains des deux rives ». Le Che et Dupont-Aignan unis à la tribune, l’image semble singer dix ou quinze ans trop tard l’alliance transversale que le Belfortain ne parvint jamais véritablement à nouer avec les Séguin, Pasqua, Villiers et autres ténors eurosceptiques. Et ce, malgré le soutien de quelques brillants seconds couteaux – sans jeu de mots- de la droite gaulliste dans la campagne présidentielle d’alors (Pinton, Kuntz, Abitbol, etc.).

Mieux vaut tard que jamais. Chevènement ayant préféré ses idées à son micro-parti, le voilà désormais libre de batifoler avec son alter ego gaulliste Dupont-Aignan. S’il s’en était tenu au programme fixé, l’ancien ministre de Mitterrand et Jospin aurait dû se contenter de conclure la table ronde sur l’école qu’organisait DLF. Mais au lieu d’un simple laïus, le Che a prononcé un discours entier développant ses grands thèmes d’accord avec son hôte du jour : l’Europe, la géopolitique (notamment, des relations étroites avec la Russie), et l’école – au prix d’un sérieux réquisitoire contre les réformes de Najat Vallaud-Belkacem. Hommage à l’appui, Chevènement a adressé plusieurs clins d’œil à Dupont-Aignan, qu’il rêve de voir figurer sur le flanc droit d’un axe Mélenchon-JPC-NDA. Le 26 septembre, ces trois trublions participeront d’ailleurs au colloque que le Che organise à l’Assemblée nationale, sans que la carte politique n’en sorte bouleversée, le porte-voix du Front de gauche rechignant à faire tribune commune avec le président de Debout la France. Sans doute pense-t-il que l’inclination droitière est une maladie tactilement transmissible …

Aux œillades de Chevènement, Dupont-Aignan a répondu par un étrange pas de deux. Tout en rendant la politesse à son invité, avec lequel il se dit en quasi-communion idéologique, le député-maire de Yerres a prononcé un discours très droitier que ne renierait pas l’aile droite du Front national. Brouillant un peu plus le message du meeting gaulliste, la présence du libéral-conservateur Charles Beigbeder a quelque peu estomaqué les fidèles chevènementistes disséminés dans la salle. Et certains de plaindre « ce pauvre Jean-Pierre » en porte-à-faux avec l’allocution du président.Car Nicolas Dupont-Aignan a déroulé tout un argumentaire autour de son nouveau sujet favori : la colonisation de la France. Notre pays serait « colonisé économiquement, démographiquement, culturellement », a-t-il soutenu avec gravité. Économiquement, on identifie sans peine les colons, la Commission, la BCE, éventuellement Berlin. Mais « démographiquement et culturellement » ? L’expression sonne comme une resucée du concept de « Grand remplacement » (Renaud Camus) que Marine Le Pen et Florian Philippot refusent de reprendre à leur compte. Ce n’est pas minimiser l’importance cruciale de l’immigration en général, et du récent afflux de migrants en particulier, que de s’interroger sur la pertinence politique d’une telle phraséologie.

Bien que Chevènement ne lui en ait pas tenu rigueur, on peut se demander ce qu’il a pensé des paroles de son nouvel acolyte. Appliquant une stratégie chère à Paul-Marie Couteaux, revenu dans son giron avec armes et bagages après avoir vécu une passion déçue avec Marine Le Pen, NDA aspire à fédérer les droites autour de sa bannière. Sur les ondes de Radio Courtoisie, il n’a de cesse de vitupérer le programme dirigiste de Marine Le Pen, accusée de copier les « vieilles recettes de 1981 », afin de récupérer l’électorat de droite. Non sans chercher la sympathie, voire davantage, du patriarche Chevènement. Cherchez la cohérence. S’il ne veut pas stagner à un niveau électoral proche des audiences de la radio d’Henry de Lesquen, NDA devra clarifier son positionnement. À force de faire le grand écart, on risque quelques courbatures…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00695266_000001.

Laurent Binet, retour au langage

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laurent binet barthes langage

J’avais pourtant été prévenue. Au moment de récupérer un exemplaire presse du deuxième roman de Laurent Binet (après le très remarqué HHhH,) à la veille d’un départ pour Venise, certains ont jugé bon de le préciser « C’est un truc pour snobinards germanopratins et étudiants en philo attardés, ça va beaucoup te plaire ! »

Avec toute l’honnêteté dont je suis capable, je dois bien avouer que La septième fonction du langage est effectivement un roman pour happy few, very, very few: de ceux qui en connaissent un rayon sur la querelle des Analytiques et des Continentaux, qui savent distinguer un exorde d’une péroraison, qui ont déjà fait des Mythologies leur livre de chevet et peuvent sans peine reconnaître au milieu d’une foule Sollers et Kristeva, Jakobson, Judith Butler ou Foucault. C’est une gigantesque private joke parisienne, c’est auto référent, c’est snob, c’est de l’humour intello, oui, mais pas que.

En fait, c’est un roman d’espionnage, en fait ! » Simon Herzog, l’un des personnages principaux, un thésard de Vincennes spécialiste de sémiologie en vient à se demander, au fil des événements qui lui arrivent, s’il n’est pas le jouet d’une vaste machination romanesque. A son image, le lecteur doute. Mon voisin de gauche, dans l’avion, est-il un touriste français désireux de visiter la Sérénissime ou un agent à la solde des Bulgares ou des éditions Grasset envoyé pour s’assurer que je ne lève pas les yeux de La Septième fonction du langage ? Suis-je bien sûre que Mitterrand ait remporté à la loyale le débat d’entre deux tours face à Giscard en 81 ? Suis-je bien sûre que la jolie jeune fille à queue de cheval qui me suivait dans la salle d’attente ne lisait pas par-dessus mon épaule ? Roland Barthes est-il mort accidentellement ou a-t-il été renversé volontairement par une camionnette de blanchisserie un certain 25 février 1980 ?

Laurent Binet présuppose qu’il s’agit d’un assassinat, point de bascule entre le fait divers et la fiction paranoïaque, car qui dit assassinat dit mobile, suspects et coupable(s). Il ose une révision de toute l’histoire intellectuelle et politique du début des années 80, déguise Umberto Eco en grand manitou d’une organisation secrète millénaire et internationale, Jack Lang, Debray et Derrida en hommes de l’ombre machiavéliques prêts à tuer pour forcer le succès du candidat Mitterrand et Giscard en challenger qui engage un flic de droite, bourru et vétéran de l’Algérie pour enquêter dans ce microcosme dont il ne comprend pas un traitre mot.

Les certitudes vacillent. Des Japonais en gondole coursent un vaporetto détourné vers Murano par les hommes de la Camorra, Sollers se recueille dans toutes les églises avant de relever le défi de sa vie, San Giorgio Maggiore apparaît et disparaît à mesure que l’on s’enfonce dans des ruelles, que l’on enjambe les eaux sombres où se reflète en tremblotant la façade du Danieli. Venise est-elle baroque ou classique, menaçante ou accueillante, hostile ou rassurante ? Il n’est plus temps de réfléchir. Un soir, à la Fenice, il faut trancher. Les stratégies se découvrent, les intentions se révèlent, l’ambition se paie au prix du sang.

La clé de l’enquête, la clé du roman, si l’on ose en désigner une, gît dans le pouvoir qu’il convient de conférer aux mots. Le langage, la maîtrise la plus raffinée du discours sont les vrais héros de l’histoire et de l’Histoire, à la fois mobile, arme du crime et trésor à découvrir, coupable idéal du crime parfait.

Laurent Binet, La Septième fonction du langage – Grasset.

La septième fonction du langage - Prix Interallié 2015

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00642221_000001.

Bernard Benoit, nouvel album bretonnant

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bernard benoit mer

S’il y a bien une chose que le monde entier nous envie, ce n’est – contrairement à ce que prétend la légende urbaine de nos grands médias – ni notre gastronomie, ni notre presse, ni notre chemin de fer, ni notre « exemple-de-démocratie », ni notre « école-de-la-république », ni nos première, deuxième et troisième dames du président, ni notre septième art, ni notre industrie, ni notre police… (j’arrête là, la liste est trop longue).

Non, la seule richesse de notre identité française qui laisse encore admiratifs les étrangers, c’est notre littoral, et plus particulièrement notre façade atlantique et ses côtes bretonnes. Mais même ce bout de patrimoine français est menacé de risibilité puisqu’aujourd’hui, la musique bretonne se résume à… Nolwenn Leroy. Pourtant, l’un des plus fervents défenseurs et représentants du genre, vulgarisateur de la guitare celtique dans les années 70, continue de tracer son sillon avec une constance et une qualité admirables.

Son nom, Bernard Benoit, ne vous évoque sans doute pas grand-chose. Sa musique contient toute la Bretagne, de ses Fest-Noz à ses vers luisants, en passant par ses contes et mythologies celtiques, sources d’inspiration inépuisable pour les auteurs d’heroic fantasy (la série de bande dessinée Thorgal en est un exemple). Dans ses livrets d’albums, Bernard Benoit nous parle ainsi – entre autres légendes druidiques – de Regina, ville voisine de Dinard et Saint-Malo engloutie en 732, et à propos de laquelle une rumeur court toujours aujourd’hui dans la région : « Les filles de Regina avaient la peau si blanche et transparente que, lorsqu’elles buvaient du vin, on pouvait le voir couler à travers leur gorge ». Cette Bretagne sauvage et folklorique, glorifiée par Pierre-Jakez Hélias, foulée par des chevaux et des hommes bouffis d’orgueil (beaucoup de bretons seniors sont restés indépendantistes de cœur), berceau de Chateaubriand et refuge de Jean-Edern Hallier, Bernard Benoit la sublime dans ses chants instrumentaux, entre motifs de cordes tissés allegro presto à la façon d’un Django Reinhardt bigouden et nappes synthétiques aux embruns chauds. Parfois, un saxo vient polir ces galets sonores avec son blues de Cornouaille.

Tout comme le cinéaste Andreï Tarkovski, Bernard Benoit emprunte la route de la nostalgie, propice à un état de contemplation mystique, loin des voies de garage du matérialisme. « On parle partout de faire des réformes, de modifier le cours de choses, de respecter l’environnement. Et pendant ce temps-là, la mer monte », observait le musicien dans les pages de Ouest-France l’an dernier.

La pochette de son nouvel album montre un village et son église (probablement vide, heureusement) submergés par les flots. Pochette non progressiste s’il en est : difficile de ne pas y voir une métaphore de notre déclin civilisationnel.

Depuis les années 70, âge d’or de l’industrie de la musique traditionnelle (Tri Yann et consorts), Bernard Benoit a fait son chemin, dans la lumière des projecteurs au départ – contrat discographique avec Polydor, concerts en France et à l’étranger –, puis dans la discrétion de l’autoproduction aujourd’hui. Certes Alan Stivell, Dan Ar Braz et Gilles Servat restent les emblèmes de la musique bretonne traditionnelle, mais Bernard Benoit a osé transcender la lourde matrice originelle par un mélange des genres (musique classique, celte, new age, ambient, etc.) personnel – meilleur moyen de toucher le cœur universel – et clair comme de l’eau de roche.

Au début des années 80, il tenait un cabaret à Dinan, Le Prélude. Sans doute en a-t-il entendu, des envolées lyriques, des brèves de comptoir régionales du genre : « Allez, une petite dernière bolée pour la route… du rhum ! ». Aujourd’hui, le multi-instrumentiste prend son envol avec une musique qui porte loin, dans une ascension toujours plus atmosphérique. Une œuvre quadragénaire au pouvoir de triskèle forgé aux sources de l’âme bretonne.

Alors, entre d’un côté la cacophonie de Paris-Plages, ses verts luisants (les écolos en maillot de bain fluo), ses Fest-Noz (DJ Hidalgo met le feu) et ses mythologies (ses mythos surtout), et de l’autre, les marées musicales de Saint-Jacut-de-la-mer, Lancieux et autres rivages contemplatifs, préférez toujours l’original, l’or Regina.

 

Et pendant ce temps-là, la mer… de Bernard Benoit (autoproduction, CD distribué par Coop Breizh et disponible sur les sites de vente en ligne).

Marion Le Pen excommuniée?

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marion lepen eglise fn toulon

Décidément, la présence de Marion Maréchal-Le Pen à l’université d’été catholique du diocèse de Toulon n’est pas du goût de tous les catholiques. De nombreux membres du corps épiscopal sont déjà montés au créneau pour fustiger ce qu’ils considèrent comme une dérive quand éditorialistes et commentateurs avertis se succèdent pour s’élever publiquement contre cette invitation à rebours des positions de l’Eglise de France. Avec eux et pour eux, une litanie d’arguments censés sceller définitivement ce que d’aucuns avaient voulu voir comme un rapprochement du Front national avec l’électorat catholique. Rejet de l’étranger, refus de l’accueil de l’autre, conception de la société renfermée sur la peur sur fond de programme peccamineux qui se heurterait à la vision que l’Évangile entend défendre. Il n’en fallait pas plus aux exégètes de tout bord pour s’accorder, bien que dépourvus de toute prérogative en la matière, sur l’excommunication latae sententiae de la jeune députée. Et l’étrillage ne semble plus vouloir s’arrêter. Une quinzaine de la haine pour celle qui, faut-il le rappeler, n’a pas été appeler à prêcher en chaire mais à confronter ses idées à la doctrine sociale de l’Eglise.

D’une bataille picrocholine, Rabelais n’aurait peut-être pas fait mieux. Car de quoi s’indigne-t-on au juste, sinon du constat pour le moins basique qu’un parti politique de premier plan n’a pas choisi l’Evangile comme matrice de son programme. Et il faudrait dès lors cesser le dialogue alors même que celui-ci s’inscrit dans la mission de l’Eglise, à plus forte raison et avec encore plus de sens lorsque ce dialogue nous est difficile. À l’instar d’un Saint-Just refusant la liberté pour les ennemis de la liberté, l’Eglise de France semble vouloir exclure ceux qu’elle accuse d’exclure. Sans jamais, d’ailleurs, appliquer la même indignation aux autres représentants du personnel politique, peu suspects de grenouiller dans les bénitiers. On voudrait rire de cette parfaite comédie antifasciste dans laquelle l’Eglise de France, d’habitude bien silencieuse, semble tant s’aimer d’aimer les autres, sauf – bien entendu- celle par qui le scandale arrive.

Dans un discours prononcé devant le Parti populaire européen le 30 mars 2006, le pape Benoît XVI rappelait trois points non négociables par l’Église et les catholiques dans leurs rapports avec les responsables politiques : la protection de la vie à toutes ses étapes ; la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille comme union entre un homme et une femme fondée sur le mariage ; la protection du droit des parents d’éduquer leurs enfants. Quel parti politique, aujourd’hui en France, peut-il prétendre à cela ? L’Eglise de France s’est-elle pour autant refusée au dialogue ?

Il faut comprendre l’émotion voire la colère de certains fidèles nous explique donc René Poujol, tout en constatant que les récents débats sociétaux ont accentué la radicalisation de la droite catholique. Et notre confrère de rappeler jusqu’à la caricature les positions traditionnalistes de la députée du Vaucluse, n’hésitant pas à titrer sur le nom de celle-ci, comme s’il s’agissait d’un ultime clin d’œil d’une vivante à un mort que la mémoire nationale voue aux gémonies. Mais il y a plus grave pour René Poujol. L’initiative de Monseigneur Rey apporterait une caution officielle au Front national. Comme si l’on pouvait amalgamer l’homme d’Eglise et ceux avec qui il s’entretient. Comme si l’on ne pouvait distinguer le confesseur et le confessé.  Comme si l’on pouvait confondre l’initiative d’un évêque de Rome qui ouvre le dialogue sur des sujets délicats et un satisfecit en bonne et due forme de ces pratiques controversées. Comme si, finalement, l’on pouvait dire : « Je suis quelqu’un pour juger ».

L’Eglise de France ne doit pas battre sa coulpe. Sa vocation n’est pas d’entériner une quelconque morale politique mais de dire sa vérité à ceux qui nous gouvernent ou sont appelés à le faire. Car c’est ainsi que Zachée descend de son arbre. Car c’est ainsi que Marie-Madeleine prend la suite du Christ. Car « Il accueille des pécheurs et mange avec eux ! ». Sous les cris d’orfraie des pharisiens, des grands prêtres et des scribes. Sous la hargne de « républicains » qui s’honoreraient à reconnaître qu’ils ne sont que d’humbles publicains.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00721890_000016.

Affouage : de quel bois la campagne se chauffe?

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foret affouage ecologie

Propos recueillis par Patrick Mandon

André[1. Le nom a été changé par souci de discrétion.] a pris sa retraite de chef d’équipe dans l’industrie automobile, il y a deux ans. Sa fidélité à ses racines, son goût précoce mais contrarié pour la nature ne l’ont pas abandonné. Il nous parle de l’affouage et de la forêt.

Causeur. Pourquoi, arrivé à l’âge adulte, avez-vous quitté l’exploitation familiale ?

André. Mes parents exploitaient 45 hectares près de Bourges. Ils élevaient une vingtaine de vaches et leurs veaux, des poules, des lapins, quelques moutons. Malheureusement, faute de moyens, il nous a paru impossible à mon frère et à moi de reprendre l’activité. L’exploitation était trop petite, nous n’étions pas mécanisés, et les fermages coûtaient très cher. J’ai donc fait un métier sans aucun rapport avec l’agriculture. Depuis une vingtaine d’années, j’exerce une activité d’affouagiste.

Pardon, mais c’est quoi l’affouage ?

L’affouage, hérité du droit féodal, est un avantage accordé aux habitants d’une commune : ils sont autorisés à prélever, dans les forêts de leur commune, du bois de chauffage à des fins exclusivement domestiques. À l’origine, l’affouagiste récoltait lui-même ses bûches, entre 10 et 15 stères (1 stère correspond à 1 m3), mais s’il ne peut pas le faire lui-même, il se fait remplacer par quelqu’un contre rémunération.

Qu’est-ce qui vous plaît dans l’affouage et dans la forêt ?

J’ai toujours aimé la forêt, la solitude. Je me sens un peu comme le rouge-gorge : il s’approche de l’homme en conservant quelque distance.[access capability= »lire_inedits »] Même par grand froid, quand la nourriture est rare, il ne touche pas aux graines que vous lui apportez. Il subvient par lui-même à ses besoins. Face à un arbre, c’est la même chose : on est son propre maître. Je n’aime pas le travail en équipe, qui vous fait dépendre de l’un ou de l’autre.

Bizarre, pour un ancien chef d’équipe… Au-delà de l’agrément d’un feu de cheminée, le bois est-il encore utilisé pour le chauffage ?

Oui ! Nombre de personnes aux revenus faibles sont bien heureuses de bénéficier de cette contribution à leur mode de chauffage ! Cela peut sembler archaïque aux gens de la ville, mais, croyez-moi, l’exploitation réglementée des forêts, de leur bois et de tout ce qu’on y trouve n’est ni de l’histoire ancienne ni du folklore.

La forêt n’est donc pas seulement un lieu de ressourcement mais aussi le lieu d’une activité sociale bien réglementée…

Absolument ! Le monde de la forêt est très réglementé, l’administration y fait respecter sa loi depuis des siècles. C’est L’ONF qui désigne les arbres à abattre pour l’affouage, autorisé entre le 15 novembre et le 31 mars. Le garde se présente devant chaque arbre et le marque traditionnellement du sceau AF (pour Administration forestière) à l’aide d’un outil spécial, le marteau forestier.

Comment procédez-vous ?

Je me rends avec mon tracteur sur le site qui m’a été attribué par tirage au sort, et je commence l’éclaircissage, c’est-à-dire que je coupe, dans une parcelle, certains arbres sans toucher aux autres. L’opération est rendue délicate par la nature du terrain, parfois en pente, et par les arbres voisins, qu’il faut absolument épargner. Je me place au pied de l’arbre, et je l’observe pour connaître son point de chute naturel. Mais je dois bien souvent diriger cette chute. Il faut être à l’écoute de l’arbre, car un arbre qu’on abat gémit à sa façon.

Combien y a-t-il d’affouagistes dans votre commune ?

Pour une commune qui compte 270 hectares de forêt communale, nous sommes une bonne trentaine, certains employés, ouvriers en activité. L’affouage, c’est beaucoup d’efforts, de fatigue, de risques aussi. Et, vous savez, quand on a débité 3 ou 4 stères en un jour, on a bien travaillé.

On reproche parfois aux affouagistes de concurrencer les bûcherons professionnels et de ne pas déclarer les revenus de leur activité…

En réalité, les professionnels ne veulent pas s’embarrasser avec les contraintes de l’affouage, ils préfèrent les coupes à blanc sur de grandes superficies. L’affouagiste est soumis à un très strict règlement. Par exemple, comme l’abattage est sélectif dans un espace réduit, il nous est impossible, la plupart du temps, de faire tomber les arbres de toute leur hauteur, car cela pourrait endommager les voisins. Il faut réduire cette hauteur en débitant l’arbre sur pied. C’est ça qui est très compliqué. Et puis, le bûcheron, à cause de ses charges, veut un roulement de trésorerie rapide. Or, entre le début et la fin officiels de l’affouage proprement dit et la livraison, il s’écoule plusieurs mois. De toute façon les sommes échangées sont dérisoires. Reste que si on venait à nous interdire d’affouager pour d’autres, pour des raisons administratives ou fiscales, ce serait la fin de l’affouage, c’est à dire la fin d’un très ancien droit. Le service que nous rendons, personne d’autre ne le rendra.

Qu’est-ce qui a changé dans l’exploitation des forêts ?

Autrefois, on exploitait près de cent pour cent des arbres, depuis le tronc jusqu’aux brindilles, à présent, on en abandonne par obligation, pour aider à la régénération du sol, au moins quarante pour cent, tout ce qui présente un diamètre inférieur à 8 centimètres. Et puis, tout s’est professionnalisé. Songez que, pendant les mois d’hiver, quand les bêtes restaient à l’étable, mon grand-père, mon oncle et d’autres petits paysans des alentours devenaient bûcherons déclarés pour le compte de l’ONF et de quelques propriétaires privés.

L’économie forestière a-t-elle un avenir ?

La forêt ne connaît que son rythme : un chêne met cent cinquante ans pour atteindre sa maturité, un douglas, entre cinquante et soixante ans. On a multiplié par dix les rendements de l’agriculture, mais, jusqu’à présent, on ne peut guère développer ceux de la forêt, où le sol et la nature commandent. Il faut se rappeler que, dans une forêt, on marche sur les traces de nos lointains prédécesseurs. Je connais des sentiers, à peine visibles dans le sol, qui témoignent de la perspicacité de nos ancêtres : ils ont tracé ces raccourcis car ils portaient leur fardeau de bois sur le dos. La forêt, si l’on sait s’y prendre, nous sera toujours favorable.

En même temps, vous étiez favorable au projet Erscia (Énergies renouvelables et sciages), qui semble éloigné de votre vision plutôt traditionnelle de la forêt ?

Tout d’abord, précisons qu’Erscia était le nom d’un projet de scierie industrielle qui devait s’installer dans la Nièvre. Annoncé en 2010, ce pôle industriel comprenait un site de découpe de résineux d’une capacité de 500 000 m3, une usine de production de granulats, mais aussi – et c’est le plus intéressant – une centrale thermique de 12 mégawatts utilisant le résidu du bois pour son fonctionnement. Le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, y était favorable, mais malheureusement Delphine Batho, ministre de l’Environnement, s’y est opposée. Et le Conseil d’État a arrêté le projet en 2013, expliquant qu’Erscia ne répondait pas à des « raisons impératives d’intérêt majeur ». C’est dommage, car nous avions besoin d’une scierie de taille industrielle. Si nous voulons traiter de grandes quantités de bois, il faut passer par le modèle d’Erscia, en prenant toutes les précautions environnementales qui s’imposent. Sinon, nous continuerons à déplorer que notre bois parte à l’étranger pour y être scié, débité en planches, et y gagner une belle valeur ajoutée ! En même temps, cela ne m’empêche nullement d’apprécier les méthodes « à l’ancienne » pour mon propre usage et de déplorer les excès du monde moderne.[/access]

*Photo: wikicommons.

Georges Darien l’intempestif

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bas coeurs georges darien

Le nom de Georges Darien (1862-1921) est un peu oublié aujourd’hui. Il a pourtant été redécouvert dans les années 1950 grâce à l’éditeur Jean-Jacques Pauvert, grand sadien devant l’éternel et ennemi juré de la censure. Il était normal que Pauvert s’intéressât à Darien. Darien était un anarchiste à l’ancienne, anticlérical et antimilitariste à l’époque où cela pouvait vous coûter cher. Insoumis, il connut 33 mois de bataillon disciplinaire en Afrique du Nord. Cela lui inspira son premier roman qui ne put paraitre qu’en 1890, faute d’éditeur assez courageux pur défier l’armée.

Son titre, Biribi, popularisa cette expression militaire pour désigner les camps destinés aux fortes têtes où régnait l’arbitraire le plus complet. C’est sans doute le plus grand roman antimilitariste du XIXème avec Les sous-offs de Lucien Descaves qui devait par la suite au jury Goncourt, et sans succès, devenir avec Léon Daudet le plus fervent soutien d’un autre pacifiste radical, le Céline  du Voyage au bout de la nuit en 1932. À cette époque, Darien était déjà mort et oublié. On a pourtant, ces trente dernières années, su exhumer un certain nombre de ces écrivains « fin de siècle » qui dans des genres très différents et sur des modes parfois opposés vomirent avec talent sur une époque qu’on qualifia un peu facilement de « Belle. » Mais, rien à faire, la postérité qui est une fille volage, lui a fermé obstinément sa porte. Même l’adaptation du Voleur par Louis Malle avec Belmondo dans le rôle principal, n’a rien changé.

C’est pour cela que nous avons été très heureux de trouver, au milieu d’une caisse vendant pour l’essentiel des volume de la Sélection du Reader’s Digest, Bas les Coeurs! dans une édition assez élégante du Club Français du livre datant de 1968 et reprenant en fac-similé, semble-t-il, l’édition Pauvert. Bas les Cœurs !, publié à l’origine en 1889, raconte la guerre de 70. Il y a finalement assez peu de romans qui nous parlent de cette guerre, sans doute parce qu’elle s’apparente, comme 1940 et contrairement à 1914, à une débâcle honteuse. Perdre une guerre est une chose, la perdre en s’effondrant littéralement en est une autre. Si l’on y réfléchit, à part La débâcle de Zola qui aimait les sujets qui fâchent, les nouvelles trop méconnues de Sueur de sang de Léon Bloy et quelques contes de Daudet et de Maupassant dont Boule de Suif, les écrivains de l’époque ont prudemment évité la question honteuse de la trahison des maréchaux comme Bazaine, ivres de lâcheté et de bêtise, à l’image d’une bourgeoisie qui croyait le Second Empire installé pour l’éternité. Tout l’intérêt de Bas les cœurs ! est dans son narrateur. Il a douze ans et c’est le fils d’un entrepreneur en menuiserie et charpentes. Il n’a plus de mère mais il lui reste une sœur, Louise qui fait irrésistiblement penser à la phrase de Baudelaire sur les jeunes filles : Une petite sotte et une petite salope ; la plus grande imbécile unie à la plus grande dépravation. Il y a dans la jeune fille toute l’abjection du voyou et du collégien.”

Versailles fut un point de vue privilégié sur la déliquescence française à ce moment-là puisque la ville servit d’avant-poste pour le siège de Paris avant de devenir la capitale d’un gouvernement provisoire sous occupation étrangère qui écrasa la Commune. On reconnait là une vieille tradition de la bourgeoisie française qui préfère encore une botte bien cirée d’officier prussien à la mine ombrageuse d’un partageux qui voudrait que l’effondrement d’une société et les souffrances d’un peuple soient au moins l’occasion de bâtir une société plus juste. Le petit garçon, lui, écoute puisqu’on lui interdit de lire les journaux. Dans l’ombre des jardins dominicaux, entre les Legros, les Pion, les Arnal et le professeur de latin-grec Beaudrain qui a toujours la citation qu’il faut quand il faut, on va assister au retournement d’opinion. Tout le monde est fanatiquement patriote et voit en Napoléon III le grand homme. Tout le monde croit les bouteillons de la propagande et surenchérit jusqu’à l’absurde, donnant des pages proprement surréalistes qui nous explique mieux pourquoi Jarry, puis Breton admirèrent Darien: « L’ennemi paraît vouloir tenter quelque chose sur notre territoire, ce qui nous donnerait de grands avantages stratégiques. ». Avant, évidemment, le grand retournement de veste d’autant plus spectaculaire que l’enfant qui ne juge pas se contente d’essayer de comprendre la raison d’un tel changement.

Il écoute, il enregistre même les scènes les plus cruelles comme celle où son père et ses amis détruisent leurs armes et leurs uniformes de la Garde nationale tout en proclamant leur fidélité à la jeune  république alors que les Prussiens viennent d’entrer en Seine-et-Oise. Ce qui séduit aussi, dans Bas les cœurs !, c’est une certaine qualité de naturel dans le style qui est à l’opposé des deux tendances de l’époque: les tartines naturalistes façon Zola ou les circonvolutions de ce qu’on appelait à l’époque « l’écriture artiste » façon frères Goncourt ou Huysmans deuxième période. Bas les Cœurs ! rappellerait plutôt la spontanéité rapide de Vallès et l’ironie cinglante d’un Mirbeau qui donne l’impression d’avoir été écrit hier matin. Ne serait-ce que pour cela, Georges Darien mériterait d’être remis au goût du jour.

 

Bas les cœurs ! de Georges Darien ( Club Français du livre, 1968), vide-grenier de Saint-Valery-en-Caux, un euro.

Vivre et mourir à Marseille?

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marseille immigration population

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Poncif : les Marseillais ont avec leur ville une relation passionnelle. Amour et haine. Ils se savent différents. Issus — et ce n’est pas une formule — de la « diversité » : Provençaux, Catalans (un quartier porte leur nom), Corses (près de 130 000), Italiens divers et d’été, Arméniens réfugiés ici dans les années 1920, Pieds-Noirs de toutes origines, en particulier des Juifs séfarades, Arabes de tout le Maghreb, et depuis quelques années Comoriens (plus de 100 000) et Asiatiques — les Chinois occupent lentement le quartier de Belsunce comme ils ont, à Paris, occupé Belleville, au détriment des Maghrébins qui y prospéraient.
Bien. Vision idyllique d’une ville-mosaïque, où tous communient — si je puis dire — dans l’amour du foot et du soleil…
Mais ça, dit José d’Arrigo dans son dernier livre, ça, c’était avant.

Dans Faut-il quitter Marseille ? (L’Artilleur, 2015), l’ex-journaliste de l’ex-Méridional, où il s’occupait des faits divers en général et du banditisme en particulier, est volontiers alarmiste. Marseille n’est plus ce qu’elle fut : les quartiers nord (qui ont débordé depuis lulure sur le centre — « en ville », comme on dit ici) regardent les quartiers sud en chiens de faïence. Et les quartiers sud (où se sont installés les Maghrébins qui ont réussi, comme la sénatrice Samia Ghali) se débarrasseraient volontiers des quartiers nord, et du centre, et de la porte d’Aix, et des 300 000 clandestins qui s’ajoutent aux 350 000 musulmans officiels de la ville. Comme dit D’Arrigo, le grand remplacement, ici, c’est de l’histoire ancienne. Marseille est devenu le laboratoire de ce qui risque de se passer dans bon nombre de villes. Rappelez-vous Boumédiène, suggère D’Arrigo : « Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère Sud pour aller dans l’hémisphère Nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire. » « Les fanatiques, dit D’Arrigo, ont gagné la guerre des landaus ». Le fait est que partout, on rencontre des femmes voilées propulsant fièrement leurs poussettes avec leurs ventres à nouveau ronds. Si ce n’est pas une stratégie, ça y ressemble diablement. D’autant que c’est surtout l’Islam salafiste qui sévit ici. Et à l’expansion du fondamentalisme, observable à vue d’œil dans les gandouras, les barbes, les boucheries hallal, le « sabir arabo-français aux intonations éruptives issues du rap », les voiles, les burqas qui quadrillent la ville, répond un raidissement de la population autochtone — y compris des autochtones musulmans, ces Maghrébins de première ou seconde génération, qui, voyant la dérive des jeunes qui les rackettent et les menacent, en arrivent très consciemment à inscrire leurs enfants dans les écoles catholiques et à voter FN : « Ce sont les Arabes qui ont porté le FN au pouvoir dans les quartiers nord, pas les Européens ».

Marseille est effectivement devenue terre d’Islam, Alger évoque sans rire la « wilaya de Marsylia », et, dit l’auteur en plaisantant (mais le rire est quelque peu crispé), ce sera bientôt « Notre-Dame-d’Allah-Garde » qui dominera la ville. Je l’ai raconté moi-même ici-même à maintes reprises. La burqa, ici, c’est tous les jours, partout. Au nez et à la barbe de policiers impuissants : il y a si peu d’agents de la force publique que c’en devient une plaisanterie.
Et l’image que j’évoquais plus haut d’une ville cosmopolite est désormais clairement un mythe : Marseille est une ville où les diverses « communautés » s’ignorent (version rose) ou se haïssent — version réaliste. Marseille, ville pauvre où 50% des habitants sont en dessous du seuil d’imposition (contre 13% à Lyon, si l’on veut comparer), « n’en peut plus de ces arrivées incessantes de gens venus d’ailleurs, et venant ici rajouter de la misère à la misère ». Ici on ne se mélange plus. On s’observe, et parfois on tire. « Marseille est devenue une redoutable machine à désintégrer après avoir été durant un siècle une ville d’immigration et d’assimilation à nulle autre pareille. »
Qu’il n’y ait pas de malentendu sur le propos de l’auteur. Il n’est pas dans la nostalgie d’une Canebière provençale et d’un Quai de Rive-Neuve où César et Escartefigue jouaient à la pétanque (un mythe, ça aussi). Il regrette la ville de son enfance (et de la mienne), où tous les gosses allaient en classe et à la cantine sans se soucier du hallal ou du casher, et draguaient les cagoles de toutes origines sans penser qu’elles étaient « impures ».
Responsabilité écrasante des politiques, qui durant trois décennies ont systématiquement favorisé ceux qu’ils considéraient comme les plus faibles. Marseille a été le laboratoire de la discrimination positive, et aujourd’hui encore, les réflexes des politiciens qui financent des associations siphonneuses de subventions sont les mêmes. « On a substitué à la laïcité et à l’assimilation volontaire, qui naguère faisait autorité, le communautarisme et le droit à la différence ». « Cacophonie identitaire » et « défrancisation », « désassimilation ».

Comment en est-on arrivé là ? L’auteur dénonce avec force la substitution, à des savoirs patiemment instillés, du « péril de cette époque insignifiante gavée de distractions massives : le vide, le vertige du vide ». Je faisais il y a peu la même analyse, à partir du livre de Lipovetsky.
D’où la fuite de tous ceux qui, « dès qu’ils ont quatre sous, désertent la ville et s’installent à la campagne ». Vers Saint-Maximin, Cassis, ou autour d’Aix — ou plus loin : des milliers de Juifs par exemple ont fait leur Alya et sont partis en Israël, et les Corses se réinstallent dans les villages de leurs parents. Mais « dans ces conditions, des quartiers entiers de Marseille risquent de se ghettoïser. » Ma foi, c’est déjà fait.
Et si la ville n’a pas explosé, c’est qu’il y règne un « ordre narcotique » auquel veillent les trafiquants, peu soucieux de voir s’instaurer un désordre peu propice au petit commerce du shit — une activité parallèle qui génère chaque année des dizaines de millions d’euros. L’Etat en tout cas n’existe plus déjà dans 7 arrondissements sur 16, où les gangs, narco-trafiquants infiltrés de djihadistes potentiels, font régner l’ordre — c’est-à-dire le désordre des institutions. Quant à l’école, « elle a sombré ». Effectivement, les truands ne voient pas d’un bon œil que certains leur échappent en tentant de s’instruire. D’ailleurs, ceux qui y parviennent sont les premiers à « quitter Marseille ».
Les solutions existent — à commencer par un coup de balai sur cette classe politique phocéenne corrompue jusqu’aux os, qui entretient un système mafieux en attendant qu’il explose. La candidature d’Arnaud Montebourg en Mr Propre, évoquée par D’Arrigo, me paraît improbable : il n’y a ici que des coups à prendre. L’arrivée aux commandes de Musulmans modérés est plus probable : le Soumission de Houellebecq commencera ici.
Et pour que les bonnes âmes qui croient que ce blog est islamophobe cessent de douter, je recopie, pour finir, une anecdote significative — mais le livre en est bourré, et Marseille en fournit tous les jours.

« À la Castellane, la cité de Zinedine Zidane, les policiers sont appelés de nuit par une mère affolée. Sa fillette de 10 ans est tombée par mégarde du deuxième étage et elle a les deux jambes brisées. Il faut la soigner de toute urgence et la conduire à l’hôpital. L’ambulance des marins-pompiers et la voiture de police qui l’escorte sont arrêtées par le chouf [le guetteur, pour les caves qui ne connaissent pas l’argot des cités] douanier à l’entrée de la cité. Lui, il s’en moque que la gamine meure ou pas. Il va parlementer une demi-heure avec les policiers et les pompiers et les obliger à abandonner leurs véhicules pour se rendre à pied au chevet de la blessée. « Je rongeais mon frein, raconte un jeune flic qui participait au sauvetage, je me disais dans mon for intérieur, ce n’est pas possible, ces salauds, il faut les mater une fois pour toutes, j’enrageais de voir un petit caïd de banlieue jouir avec arrogance de son pouvoir en nous maintenant à la porte. Ce qu’il voulait signifier, ce petit con, c’était très clair : les patrons, ici, c’est nous. Et vous, les keufs, vous n’avez rien à faire ici… » »

À bon entendeur…

Faut-il quitter Marseille ?

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Maroc vs. journalistes français: vive les droits de non-auteur!

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maroc eric laurent

maroc eric laurent

Quel beau scénario de polar ! Deux journalistes en mal de fonds montent une arnaque pour faire cracher au bassinet un puissant de ce monde, le roi Mohamed VI du Maroc. Déjà connus pour avoir publié en 2012 un essai-pamphlet contre le souverain chérifien, Eric Laurent et Catherine Graciet ont eu l’idée digne des Pieds Nickelés de se faire rémunérer grassement par la cible de leurs écrits, contre la promesse de ne rien révéler au public de leurs nouvelles découvertes sur les supposées turpitudes du successeur d’Hassan II.

Comme le raconte Laurent Valdiguié, dans le JDD du 30 août, Eric Laurent a pris contact fin juillet avec le cabinet du roi pour enclencher la mécanique du chantage. Il est pris au sérieux, car on connait, à Rabat, le pouvoir de nuisance du personnage, dont les relations avec la famille royale marocaine datent de vingt ans, de l’époque où il publia, chez Plon, un entretien «autorisé», entendez hagiographique, avec Hassan II. Comme il semble que Mohamed VI n’était pas disposé à poursuivre ce compagnonnage littéraire – dont le volet financier est un secret d’Etat marocain –, Eric Laurent change alors de méthode. S’il ne peut plus émarger au Makhzen, le système de pouvoir politique et financier de la monarchie, il fera jouer son influence dans le système éditorial et médiatique français pour menacer le roi de révélations sulfureuses, pensant récupérer ainsi les revenus dont il était désormais privé. Il s’adjoint pour cela les services d’une jeune journaliste, de l’espèce idéaliste, dont l’expérience de travail au Maroc, dans les rares organes de presse indépendants du Palais, lui donnera la matière « explosive ». Le chef de cabinet de Mohamed VI fait mine d’entrer en négociations sérieuses avec Laurent, et dépêche, début août un avocat marocain proche du Palais pour rencontrer le maître chanteur. Les deux premières rencontres, dans les salons d’un grand hôtel parisien, réunissent l’avocat marocain et Eric Laurent pour définir le cadre du deal. Le montant et les modalités de la transaction sont âprement discutés, comme c’est l’usage dans ce genre de commerce, et l’on se met d’accord sur un « dédommagement » de deux millions d’euros versé par le Palais aux auteurs, contre la promesse de ne plus rien écrire sur le royaume du Maroc. Rendez-vous est pris pour le jeudi 27 août, en présence cette fois-ci de Catherine Graciet, où l’avocat remettra aux auteurs une avance de 40 000 euros (en coupures de 100 euros) à chacun des co-auteurs du pamphlet, et recevra de ces derniers une attestation manuscrite de renonciation à toute publication, si le reste du contrat est honoré. Les enveloppes changent de mains, et notre compère et sa commère s’apprêtent à se fondre dans la foule parisienne, une fois sortis du palace où a eu lieu la transaction. Ils sont alors interpellés par des policiers qui les conduisent illico Quai des orfèvres, où ils sont placés en garde à vue. C’est là qu’ils découvriront que l’avocat marocain avait enregistré les premières rencontres avec Eric Laurent, porté plainte auprès du Procureur de la République de Paris, et mis en place avec la police le stratagème et la souricière permettant de coincer les maîtres chanteurs en flagrant délit.

Je ne connais pas Catherine Graciet, journaliste « indépendante » ayant longtemps travaillé au Maroc pour des organes de presse en délicatesse avec le Palais de Rabat. En conséquence, j’aurais tendance à lui faire crédit, jusqu’à ce que la police et la justice ait démêlé cet écheveau, de s’être laissée entraîner dans cette aventure par un vieux routier de la jungle littéraire parisienne.

En revanche, il m’est arrivé de croiser Eric Laurent au cours de ma vie de journaliste et d’essayiste, notamment lorsqu’il était éditeur chez Plon. C’est une de ces figures du « pouvoir éditorial », déjeunant tous les midis dans une mangeoire de luxe du 6ème arrondissement de Paris, montant des « coups » éditoriaux toujours fumant. Il disposait, avec son ami Thierry Garçin, d’une chronique géopolitique matinale sur France Culture. De son propre aveu, attiré par le « côté sombre » de la haute politique, il cultive un antiaméricanisme viscéral et systématique, allant jusqu’à rejoindre l’interprétation complotiste d’une organisation conjointe des attentats du 11 septembre 2001 par les services secrets des Etats-Unis et le pouvoir saoudien… Ses obsessions idéologiques, mises en film documentaire par William Karel, avaient reçu les acclamations de la critique parisienne de gauche, et ses écrits étaient désormais accueillis par les prestigieuses éditions du Seuil, dont l’aura morale perdure (bien à tort !) en raison de leur naissance près du bénitier catho de gauche. Eric Laurent est même parvenu à faire publier, au Seuil, un opus Al-Qaïda en France de son fils Samuel Laurent, « consultant international » autoproclamé sur le terrorisme international, dont l’indigence et la fumisterie ont été mises en lumière récemment dans Libération.
Eric Laurent n’est donc pas un escroc à la petite semaine essayant de survivre avec des arnaques minables, mais une figure installée de la vie littéraire parisienne, niché au cœur des maisons les plus prestigieuses, qui ont parfois besoin de ce genre de personnage pour aller chercher de la matière à publier qui rapporte sans risques (biographies « autorisées » de personnages riches et/ou puissants, œuvres littéraires ou historiographiques d’hommes politiques en vue confiées à des « nègres » et autres publications alimentaires dont même de grands éditeurs ne peuvent se passer en temps de vaches maigres).

Dans l’affaire Mohamed VI, il a voulu jouer perso, et se retrouve aujourd’hui sous le coup d’une mise en examen pour chantage et tentative d’extorsion de fonds qui ne le conduira peut-être pas en prison, car il n’est pas en situation de récidive, mais à coup sûr à la ruine financière et à la déchéance morale tant les preuves rassemblées contre lui et sa complice sont accablantes. J’avoue être dans l’incapacité de mettre en mouvement mes neurones compassionnels en sa faveur, même si je n’éprouve pour la monarchie chérifienne qu’un respect modéré, pour rester poli.

Le chantage à la publication de textes pouvant ruiner la fortune ou la réputation de personnages en vue est loin d’être une nouveauté dans notre beau pays. C’était même un usage très courant dans les premières décennies de la IIIème République, où un bon chantage sauvait les journaux de la faillite. Ainsi le Casino de Monaco payait annuellement une somme à tous les journaux, variable en fonction de leur tirage et de leur influence, pour qu’ils ne publient pas d’indiscrétions sur les événements survenus dans ses murs. Dans la presse parisienne on trouvait régulièrement des petits entrefilets du style « Est-il vrai que… » suivi de «  à demain les détails… ». Le lendemain, « les détails » ne paraissent pas, un arrangement financier étant intervenu entre la cible et la publication…

Cela est-il encore possible de nos jours ? Les mœurs ont bien changé et les révélations de turpitudes sexuelles ou d’aventures extraconjugales, dont le Gil Blas[1. Les journalistes du Gil Blas se faisaient même payer en nature par les demi-mondaines le fait de ne pas publier le nom des bourgeois qui les entretenaient…], le Closer de la Belle Epoque, s’était fait une spécialité ne font plus trembler personne, même pas le président de la République. En revanche, le monnayage d’informations économiques susceptibles de causer du tourment à des multinationales se pratique discrètement, en France comme ailleurs. Il existe des cabinets d’avocats et de détectives spécialisés dans ce genre de transactions.

Les temps changent : naguère la monarchie marocaine aurait réglé cette affaire sans passer par la case justice, à la manière dont elle a scellé le sort de Mehdi Ben Barka en 1965 (et par la suite celui de nombreux opposants moins célèbres). M. Laurent et Mme Graciet devraient donc remercier chaudement la police française de leur collaboration, maintenant très étroite, avec les autorités du Royaume, car l’affaire aurait pu très mal tourner si cela n’avait pas été le cas…

*Photo : Sipa. Numéro de reportage : 00685415_000001.

Egypte : La colère de Sissi

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sissi egypte freres musulmans

sissi egypte freres musulmans

29 juin – C’est vers midi que Facebook et Twitter s’affolent. L’explosion a été entendue dans tout le quartier résidentiel d’Héliopolis. La cible est vite identifiée par tous : le convoi du procureur de la République. Une vidéo publiée sur Internet montre des images impressionnantes. Les communiqués officiels tombent et affirment que le magistrat n’est que blessé. Cela n’est guère crédible. Un peu plus tard, on annonce son décès et la revendication de l’attentat par la « Résistance populaire », un des bras armés des Frères musulmans. Cette escalade dans la violence ne surprend pas. Sur Facebook, chaque camp prend position : la joie des Frères est patente, le persiflage des jeunes révolutionnaires hostiles au nouveau régime rappelle que la victime du jour a fait condamner beaucoup d’« innocents ». Les partisans du régime, très majoritaires sur Facebook, tirent dans tous les sens : non contents d’éradiquer les Frères, les pro-Sissi polémiquent en ligne avec les défenseurs des droits de l’homme auxquels ils opposent la raison d’Etat : en « temps de guerre », pas question de tolérer le moindre bémol. Sur Al-Jazira, les Frères sortent leur rengaine habituelle : les services de sécurité ont fait exploser leur homme, afin de trouver un prétexte pour pendre le président Morsi.

J’éprouve un sentiment d’impuissance et de lassitude – cette bombe était lointaine, mais d’autres ont explosé bien plus près de mon domicile, ou du lieu de travail de mes amis.

30 juin- A la télévision, je vois que Sissi a promis d’accélérer les procès et d’exécuter les verdicts de peine capitale prononcés contre de nombreux islamistes. L’homme est énervé. Il oscille toujours entre une bonhomie rassurante et des crises de colère brèves et violentes. Celle-ci est-elle sincère ou feinte? Quoi qu’il en soit, les recours en cassation n’étant pas épuisés, les exécutions attendront.

1er juillet, midi- Sur Facebook, je découvre l’attaque de grande envergure lancée quelques heures plus tôt par les djihadistes contre l’armée égyptienne dans le Sinaï. Les premiers échos font état de très lourdes pertes – mais je ne vois pas quelle sont les sources des journalistes ou des blogueurs. Je lis donc la page d’un blogueur habitant Shaykh Zuwayd, la bourgade qui passe pour le fief des djihadistes. Il  parle de combats violents – bon, au moins il ne s’agit pas d’un enième massacre éclair de conscrits par des djihadistes, l’armée se bat. Il se plaint des explosions, de l’absence de courant, du sentiment d’être piégé. La prière du muezzin le rassure. Je passe sur la page d’un général à la retraite fiable et bien informé. Surprise, cet ancien officier assure – et il a des contacts – que les choses se passent très bien, que les troupes ont encerclé les djihadistes, que l’aviation les bombarde, que des forces aéroportées viennent d’être parachutées dans Shaykh Zuwayd. Je le crois et suis rassuré – il n’a jamais raconté de bêtises. Le lendemain, il affirme que les F16 ont permis à l’armée d’emporter ce round et d’écraser les djihadistes – reste à compter le nombre de les victimes collatérales, à organiser la vie sans hôpital, sans électricité et sans eau, même salée. En ce lendemain d’attentat, les pleurs des enfants supplantent le vacarme des explosions. Le général, après avoir salué la réaction de l’armée, souligne les défaillances du renseignement et de la surveillance du territoire. On n’a rien vu venir – même si la réaction a posteriori a été excellente. Sur Facebook, la majorité des Egyptiens salue la mort « des chiens », Frères et grincheux (le sobriquet des ni-ni) oscillent entre la minimisation de la performance de l’armée et la dénonciation de la joie de voir des morts. Beaucoup de jeunes révolutionnaires affirment penser au pays et aux conscrits morts pour nous. Polémiques sur les pertes de l’armée.

2-10 juillet- Dans les jours qui suivent, l’armée remporte de nouveaux succès dans le Sinaï. Dans la vallée du Nil, la police a depuis longtemps remporté la bataille, mais perd presque tous les jours un ou deux hommes. Introspection. L’assassinat du procureur avait renforcé la détermination de la population, son rejet viscéral des Frères. L’attaque djihadiste dans le Sinaï, qui a pourtant lamentablement échoué, inquiète. Cela n’en finit pas. Pis, à chaque fois l’attaque barbue est plus sophistiquée, mobilise davantage de troupes : l’hydre a des milliers de têtes. Et si l’armée finissait par plier ? Dans mes cauchemars, je vois mes amis et moi décapités. Réveillé, je retrouve un ami, fin connaisseur des questions sécuritaires. Il est optimiste. Oui, cela prendra du temps. Oui, les djihadistes ont des appuis régionaux, le Qatar et la Turquie. Oui, ils essaient de se « mettre aux normes » de l’État islamique, tant du point de vue de l’idéologie que de ce qui a a trait aux techniques de combat et de terreur. Non, les terroristes n’ont aucune chance de gagner et l’armée se bat de mieux en mieux.

Le gouvernement annonce qu’il va promulguer une nouvelle loi antiterroriste, qui comporte de nouvelles restrictions aux libertés et une nouvelle clause, prévoyant de lourdes amendes et des peines de prison pour les journalistes qui diffuseront une version autre que celle des communiqués officiels de l’armée. Cette nouvelle inquiète la presse. L’émoi, dans ce milieu, est grand, mais j’avoue être à la fois indifférent et blasé. Je vois déjà la suite : les journalistes vont se mobiliser, le pouvoir va reculer sur plusieurs points et tout le monde criera victoire. La loi fera peur mais ne sera probablement appliquée qu’aux dépens de ceux qui prennent fait et cause pour les islamistes, plus quelques jeunes révolutionnaires. C’est du Moubarak tout cru : tout interdire, puis beaucoup tolérer. La notion de droit est la grande perdante à ce jeu. Un mois plus tard, le texte passe – avec les fortes amendes, sans les peines de prison.

Sur Facebook, je m’énerve : ce gouvernement a décidé d’étouffer (mortellement ?) la vie politique, au nom de la lutte contre la pauvreté. Pain et électricité contre renonciation aux libertés caricaturées en terrorisme, désordres, troubles et palabres puérils. Les principaux ennemis de Sissi, islamistes et une fraction importante de la jeunesse révolutionnaire, nient avec obstination tout succès de la formule. Au lieu de poser le problème de l’autoritarisme avec force, ils nient l’évidence et l’existence de résultats : l’élargissement du Canal de Suez est une réussite, les chaînes de distributions des denrées de première nécessité (pain, huile, thé, entre autres) ont été restructurées et pour la première fois depuis longtemps « cela marche bien ». Les terribles pénuries d’électricité sont en effet en voie d’être surmontées, des réseaux de routes facilitent un peu les choses pour les classes moyennes cairotes et provinciales même si le trafic reste une plaie, la reprise économique est là. En niant l’incontestable, les opposants se décrédibilisent et surtout décrédibilisent la notion de vie politique : des jérémiades de gens de mauvaise foi qui font, pense le peuple, le jeu des Frères, lesquels veulent à tout prix l’échec de Sissi.

 

La suite ici.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21626268_000005.

NDA-Chevènement : pour un flirt avec toi…

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dupont aignan chevenement immigration

dupont aignan chevenement immigration

Samedi, à l’université d’été de Debout la France, l’air fleurait bon la nostalgie. Dans le fief de Nicolas Dupont-Aignan, les militants souverainistes reniflaient en effet les lointains remugles de la campagne présidentielle de Jean-Pierre Chevènement, en 2001-2002, période durant laquelle l’ancien jeune turc du PS appelait au rassemblement des « républicains des deux rives ». Le Che et Dupont-Aignan unis à la tribune, l’image semble singer dix ou quinze ans trop tard l’alliance transversale que le Belfortain ne parvint jamais véritablement à nouer avec les Séguin, Pasqua, Villiers et autres ténors eurosceptiques. Et ce, malgré le soutien de quelques brillants seconds couteaux – sans jeu de mots- de la droite gaulliste dans la campagne présidentielle d’alors (Pinton, Kuntz, Abitbol, etc.).

Mieux vaut tard que jamais. Chevènement ayant préféré ses idées à son micro-parti, le voilà désormais libre de batifoler avec son alter ego gaulliste Dupont-Aignan. S’il s’en était tenu au programme fixé, l’ancien ministre de Mitterrand et Jospin aurait dû se contenter de conclure la table ronde sur l’école qu’organisait DLF. Mais au lieu d’un simple laïus, le Che a prononcé un discours entier développant ses grands thèmes d’accord avec son hôte du jour : l’Europe, la géopolitique (notamment, des relations étroites avec la Russie), et l’école – au prix d’un sérieux réquisitoire contre les réformes de Najat Vallaud-Belkacem. Hommage à l’appui, Chevènement a adressé plusieurs clins d’œil à Dupont-Aignan, qu’il rêve de voir figurer sur le flanc droit d’un axe Mélenchon-JPC-NDA. Le 26 septembre, ces trois trublions participeront d’ailleurs au colloque que le Che organise à l’Assemblée nationale, sans que la carte politique n’en sorte bouleversée, le porte-voix du Front de gauche rechignant à faire tribune commune avec le président de Debout la France. Sans doute pense-t-il que l’inclination droitière est une maladie tactilement transmissible …

Aux œillades de Chevènement, Dupont-Aignan a répondu par un étrange pas de deux. Tout en rendant la politesse à son invité, avec lequel il se dit en quasi-communion idéologique, le député-maire de Yerres a prononcé un discours très droitier que ne renierait pas l’aile droite du Front national. Brouillant un peu plus le message du meeting gaulliste, la présence du libéral-conservateur Charles Beigbeder a quelque peu estomaqué les fidèles chevènementistes disséminés dans la salle. Et certains de plaindre « ce pauvre Jean-Pierre » en porte-à-faux avec l’allocution du président.Car Nicolas Dupont-Aignan a déroulé tout un argumentaire autour de son nouveau sujet favori : la colonisation de la France. Notre pays serait « colonisé économiquement, démographiquement, culturellement », a-t-il soutenu avec gravité. Économiquement, on identifie sans peine les colons, la Commission, la BCE, éventuellement Berlin. Mais « démographiquement et culturellement » ? L’expression sonne comme une resucée du concept de « Grand remplacement » (Renaud Camus) que Marine Le Pen et Florian Philippot refusent de reprendre à leur compte. Ce n’est pas minimiser l’importance cruciale de l’immigration en général, et du récent afflux de migrants en particulier, que de s’interroger sur la pertinence politique d’une telle phraséologie.

Bien que Chevènement ne lui en ait pas tenu rigueur, on peut se demander ce qu’il a pensé des paroles de son nouvel acolyte. Appliquant une stratégie chère à Paul-Marie Couteaux, revenu dans son giron avec armes et bagages après avoir vécu une passion déçue avec Marine Le Pen, NDA aspire à fédérer les droites autour de sa bannière. Sur les ondes de Radio Courtoisie, il n’a de cesse de vitupérer le programme dirigiste de Marine Le Pen, accusée de copier les « vieilles recettes de 1981 », afin de récupérer l’électorat de droite. Non sans chercher la sympathie, voire davantage, du patriarche Chevènement. Cherchez la cohérence. S’il ne veut pas stagner à un niveau électoral proche des audiences de la radio d’Henry de Lesquen, NDA devra clarifier son positionnement. À force de faire le grand écart, on risque quelques courbatures…

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00695266_000001.

Laurent Binet, retour au langage

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laurent binet barthes langage

laurent binet barthes langage

J’avais pourtant été prévenue. Au moment de récupérer un exemplaire presse du deuxième roman de Laurent Binet (après le très remarqué HHhH,) à la veille d’un départ pour Venise, certains ont jugé bon de le préciser « C’est un truc pour snobinards germanopratins et étudiants en philo attardés, ça va beaucoup te plaire ! »

Avec toute l’honnêteté dont je suis capable, je dois bien avouer que La septième fonction du langage est effectivement un roman pour happy few, very, very few: de ceux qui en connaissent un rayon sur la querelle des Analytiques et des Continentaux, qui savent distinguer un exorde d’une péroraison, qui ont déjà fait des Mythologies leur livre de chevet et peuvent sans peine reconnaître au milieu d’une foule Sollers et Kristeva, Jakobson, Judith Butler ou Foucault. C’est une gigantesque private joke parisienne, c’est auto référent, c’est snob, c’est de l’humour intello, oui, mais pas que.

En fait, c’est un roman d’espionnage, en fait ! » Simon Herzog, l’un des personnages principaux, un thésard de Vincennes spécialiste de sémiologie en vient à se demander, au fil des événements qui lui arrivent, s’il n’est pas le jouet d’une vaste machination romanesque. A son image, le lecteur doute. Mon voisin de gauche, dans l’avion, est-il un touriste français désireux de visiter la Sérénissime ou un agent à la solde des Bulgares ou des éditions Grasset envoyé pour s’assurer que je ne lève pas les yeux de La Septième fonction du langage ? Suis-je bien sûre que Mitterrand ait remporté à la loyale le débat d’entre deux tours face à Giscard en 81 ? Suis-je bien sûre que la jolie jeune fille à queue de cheval qui me suivait dans la salle d’attente ne lisait pas par-dessus mon épaule ? Roland Barthes est-il mort accidentellement ou a-t-il été renversé volontairement par une camionnette de blanchisserie un certain 25 février 1980 ?

Laurent Binet présuppose qu’il s’agit d’un assassinat, point de bascule entre le fait divers et la fiction paranoïaque, car qui dit assassinat dit mobile, suspects et coupable(s). Il ose une révision de toute l’histoire intellectuelle et politique du début des années 80, déguise Umberto Eco en grand manitou d’une organisation secrète millénaire et internationale, Jack Lang, Debray et Derrida en hommes de l’ombre machiavéliques prêts à tuer pour forcer le succès du candidat Mitterrand et Giscard en challenger qui engage un flic de droite, bourru et vétéran de l’Algérie pour enquêter dans ce microcosme dont il ne comprend pas un traitre mot.

Les certitudes vacillent. Des Japonais en gondole coursent un vaporetto détourné vers Murano par les hommes de la Camorra, Sollers se recueille dans toutes les églises avant de relever le défi de sa vie, San Giorgio Maggiore apparaît et disparaît à mesure que l’on s’enfonce dans des ruelles, que l’on enjambe les eaux sombres où se reflète en tremblotant la façade du Danieli. Venise est-elle baroque ou classique, menaçante ou accueillante, hostile ou rassurante ? Il n’est plus temps de réfléchir. Un soir, à la Fenice, il faut trancher. Les stratégies se découvrent, les intentions se révèlent, l’ambition se paie au prix du sang.

La clé de l’enquête, la clé du roman, si l’on ose en désigner une, gît dans le pouvoir qu’il convient de conférer aux mots. Le langage, la maîtrise la plus raffinée du discours sont les vrais héros de l’histoire et de l’Histoire, à la fois mobile, arme du crime et trésor à découvrir, coupable idéal du crime parfait.

Laurent Binet, La Septième fonction du langage – Grasset.

La septième fonction du langage - Prix Interallié 2015

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*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00642221_000001.

Bernard Benoit, nouvel album bretonnant

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bernard benoit mer

bernard benoit mer

S’il y a bien une chose que le monde entier nous envie, ce n’est – contrairement à ce que prétend la légende urbaine de nos grands médias – ni notre gastronomie, ni notre presse, ni notre chemin de fer, ni notre « exemple-de-démocratie », ni notre « école-de-la-république », ni nos première, deuxième et troisième dames du président, ni notre septième art, ni notre industrie, ni notre police… (j’arrête là, la liste est trop longue).

Non, la seule richesse de notre identité française qui laisse encore admiratifs les étrangers, c’est notre littoral, et plus particulièrement notre façade atlantique et ses côtes bretonnes. Mais même ce bout de patrimoine français est menacé de risibilité puisqu’aujourd’hui, la musique bretonne se résume à… Nolwenn Leroy. Pourtant, l’un des plus fervents défenseurs et représentants du genre, vulgarisateur de la guitare celtique dans les années 70, continue de tracer son sillon avec une constance et une qualité admirables.

Son nom, Bernard Benoit, ne vous évoque sans doute pas grand-chose. Sa musique contient toute la Bretagne, de ses Fest-Noz à ses vers luisants, en passant par ses contes et mythologies celtiques, sources d’inspiration inépuisable pour les auteurs d’heroic fantasy (la série de bande dessinée Thorgal en est un exemple). Dans ses livrets d’albums, Bernard Benoit nous parle ainsi – entre autres légendes druidiques – de Regina, ville voisine de Dinard et Saint-Malo engloutie en 732, et à propos de laquelle une rumeur court toujours aujourd’hui dans la région : « Les filles de Regina avaient la peau si blanche et transparente que, lorsqu’elles buvaient du vin, on pouvait le voir couler à travers leur gorge ». Cette Bretagne sauvage et folklorique, glorifiée par Pierre-Jakez Hélias, foulée par des chevaux et des hommes bouffis d’orgueil (beaucoup de bretons seniors sont restés indépendantistes de cœur), berceau de Chateaubriand et refuge de Jean-Edern Hallier, Bernard Benoit la sublime dans ses chants instrumentaux, entre motifs de cordes tissés allegro presto à la façon d’un Django Reinhardt bigouden et nappes synthétiques aux embruns chauds. Parfois, un saxo vient polir ces galets sonores avec son blues de Cornouaille.

Tout comme le cinéaste Andreï Tarkovski, Bernard Benoit emprunte la route de la nostalgie, propice à un état de contemplation mystique, loin des voies de garage du matérialisme. « On parle partout de faire des réformes, de modifier le cours de choses, de respecter l’environnement. Et pendant ce temps-là, la mer monte », observait le musicien dans les pages de Ouest-France l’an dernier.

La pochette de son nouvel album montre un village et son église (probablement vide, heureusement) submergés par les flots. Pochette non progressiste s’il en est : difficile de ne pas y voir une métaphore de notre déclin civilisationnel.

Depuis les années 70, âge d’or de l’industrie de la musique traditionnelle (Tri Yann et consorts), Bernard Benoit a fait son chemin, dans la lumière des projecteurs au départ – contrat discographique avec Polydor, concerts en France et à l’étranger –, puis dans la discrétion de l’autoproduction aujourd’hui. Certes Alan Stivell, Dan Ar Braz et Gilles Servat restent les emblèmes de la musique bretonne traditionnelle, mais Bernard Benoit a osé transcender la lourde matrice originelle par un mélange des genres (musique classique, celte, new age, ambient, etc.) personnel – meilleur moyen de toucher le cœur universel – et clair comme de l’eau de roche.

Au début des années 80, il tenait un cabaret à Dinan, Le Prélude. Sans doute en a-t-il entendu, des envolées lyriques, des brèves de comptoir régionales du genre : « Allez, une petite dernière bolée pour la route… du rhum ! ». Aujourd’hui, le multi-instrumentiste prend son envol avec une musique qui porte loin, dans une ascension toujours plus atmosphérique. Une œuvre quadragénaire au pouvoir de triskèle forgé aux sources de l’âme bretonne.

Alors, entre d’un côté la cacophonie de Paris-Plages, ses verts luisants (les écolos en maillot de bain fluo), ses Fest-Noz (DJ Hidalgo met le feu) et ses mythologies (ses mythos surtout), et de l’autre, les marées musicales de Saint-Jacut-de-la-mer, Lancieux et autres rivages contemplatifs, préférez toujours l’original, l’or Regina.

 

Et pendant ce temps-là, la mer… de Bernard Benoit (autoproduction, CD distribué par Coop Breizh et disponible sur les sites de vente en ligne).

Marion Le Pen excommuniée?

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marion lepen eglise fn toulon

marion lepen eglise fn toulon

Décidément, la présence de Marion Maréchal-Le Pen à l’université d’été catholique du diocèse de Toulon n’est pas du goût de tous les catholiques. De nombreux membres du corps épiscopal sont déjà montés au créneau pour fustiger ce qu’ils considèrent comme une dérive quand éditorialistes et commentateurs avertis se succèdent pour s’élever publiquement contre cette invitation à rebours des positions de l’Eglise de France. Avec eux et pour eux, une litanie d’arguments censés sceller définitivement ce que d’aucuns avaient voulu voir comme un rapprochement du Front national avec l’électorat catholique. Rejet de l’étranger, refus de l’accueil de l’autre, conception de la société renfermée sur la peur sur fond de programme peccamineux qui se heurterait à la vision que l’Évangile entend défendre. Il n’en fallait pas plus aux exégètes de tout bord pour s’accorder, bien que dépourvus de toute prérogative en la matière, sur l’excommunication latae sententiae de la jeune députée. Et l’étrillage ne semble plus vouloir s’arrêter. Une quinzaine de la haine pour celle qui, faut-il le rappeler, n’a pas été appeler à prêcher en chaire mais à confronter ses idées à la doctrine sociale de l’Eglise.

D’une bataille picrocholine, Rabelais n’aurait peut-être pas fait mieux. Car de quoi s’indigne-t-on au juste, sinon du constat pour le moins basique qu’un parti politique de premier plan n’a pas choisi l’Evangile comme matrice de son programme. Et il faudrait dès lors cesser le dialogue alors même que celui-ci s’inscrit dans la mission de l’Eglise, à plus forte raison et avec encore plus de sens lorsque ce dialogue nous est difficile. À l’instar d’un Saint-Just refusant la liberté pour les ennemis de la liberté, l’Eglise de France semble vouloir exclure ceux qu’elle accuse d’exclure. Sans jamais, d’ailleurs, appliquer la même indignation aux autres représentants du personnel politique, peu suspects de grenouiller dans les bénitiers. On voudrait rire de cette parfaite comédie antifasciste dans laquelle l’Eglise de France, d’habitude bien silencieuse, semble tant s’aimer d’aimer les autres, sauf – bien entendu- celle par qui le scandale arrive.

Dans un discours prononcé devant le Parti populaire européen le 30 mars 2006, le pape Benoît XVI rappelait trois points non négociables par l’Église et les catholiques dans leurs rapports avec les responsables politiques : la protection de la vie à toutes ses étapes ; la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille comme union entre un homme et une femme fondée sur le mariage ; la protection du droit des parents d’éduquer leurs enfants. Quel parti politique, aujourd’hui en France, peut-il prétendre à cela ? L’Eglise de France s’est-elle pour autant refusée au dialogue ?

Il faut comprendre l’émotion voire la colère de certains fidèles nous explique donc René Poujol, tout en constatant que les récents débats sociétaux ont accentué la radicalisation de la droite catholique. Et notre confrère de rappeler jusqu’à la caricature les positions traditionnalistes de la députée du Vaucluse, n’hésitant pas à titrer sur le nom de celle-ci, comme s’il s’agissait d’un ultime clin d’œil d’une vivante à un mort que la mémoire nationale voue aux gémonies. Mais il y a plus grave pour René Poujol. L’initiative de Monseigneur Rey apporterait une caution officielle au Front national. Comme si l’on pouvait amalgamer l’homme d’Eglise et ceux avec qui il s’entretient. Comme si l’on ne pouvait distinguer le confesseur et le confessé.  Comme si l’on pouvait confondre l’initiative d’un évêque de Rome qui ouvre le dialogue sur des sujets délicats et un satisfecit en bonne et due forme de ces pratiques controversées. Comme si, finalement, l’on pouvait dire : « Je suis quelqu’un pour juger ».

L’Eglise de France ne doit pas battre sa coulpe. Sa vocation n’est pas d’entériner une quelconque morale politique mais de dire sa vérité à ceux qui nous gouvernent ou sont appelés à le faire. Car c’est ainsi que Zachée descend de son arbre. Car c’est ainsi que Marie-Madeleine prend la suite du Christ. Car « Il accueille des pécheurs et mange avec eux ! ». Sous les cris d’orfraie des pharisiens, des grands prêtres et des scribes. Sous la hargne de « républicains » qui s’honoreraient à reconnaître qu’ils ne sont que d’humbles publicains.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00721890_000016.

Affouage : de quel bois la campagne se chauffe?

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foret affouage ecologie

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Propos recueillis par Patrick Mandon

André[1. Le nom a été changé par souci de discrétion.] a pris sa retraite de chef d’équipe dans l’industrie automobile, il y a deux ans. Sa fidélité à ses racines, son goût précoce mais contrarié pour la nature ne l’ont pas abandonné. Il nous parle de l’affouage et de la forêt.

Causeur. Pourquoi, arrivé à l’âge adulte, avez-vous quitté l’exploitation familiale ?

André. Mes parents exploitaient 45 hectares près de Bourges. Ils élevaient une vingtaine de vaches et leurs veaux, des poules, des lapins, quelques moutons. Malheureusement, faute de moyens, il nous a paru impossible à mon frère et à moi de reprendre l’activité. L’exploitation était trop petite, nous n’étions pas mécanisés, et les fermages coûtaient très cher. J’ai donc fait un métier sans aucun rapport avec l’agriculture. Depuis une vingtaine d’années, j’exerce une activité d’affouagiste.

Pardon, mais c’est quoi l’affouage ?

L’affouage, hérité du droit féodal, est un avantage accordé aux habitants d’une commune : ils sont autorisés à prélever, dans les forêts de leur commune, du bois de chauffage à des fins exclusivement domestiques. À l’origine, l’affouagiste récoltait lui-même ses bûches, entre 10 et 15 stères (1 stère correspond à 1 m3), mais s’il ne peut pas le faire lui-même, il se fait remplacer par quelqu’un contre rémunération.

Qu’est-ce qui vous plaît dans l’affouage et dans la forêt ?

J’ai toujours aimé la forêt, la solitude. Je me sens un peu comme le rouge-gorge : il s’approche de l’homme en conservant quelque distance.[access capability= »lire_inedits »] Même par grand froid, quand la nourriture est rare, il ne touche pas aux graines que vous lui apportez. Il subvient par lui-même à ses besoins. Face à un arbre, c’est la même chose : on est son propre maître. Je n’aime pas le travail en équipe, qui vous fait dépendre de l’un ou de l’autre.

Bizarre, pour un ancien chef d’équipe… Au-delà de l’agrément d’un feu de cheminée, le bois est-il encore utilisé pour le chauffage ?

Oui ! Nombre de personnes aux revenus faibles sont bien heureuses de bénéficier de cette contribution à leur mode de chauffage ! Cela peut sembler archaïque aux gens de la ville, mais, croyez-moi, l’exploitation réglementée des forêts, de leur bois et de tout ce qu’on y trouve n’est ni de l’histoire ancienne ni du folklore.

La forêt n’est donc pas seulement un lieu de ressourcement mais aussi le lieu d’une activité sociale bien réglementée…

Absolument ! Le monde de la forêt est très réglementé, l’administration y fait respecter sa loi depuis des siècles. C’est L’ONF qui désigne les arbres à abattre pour l’affouage, autorisé entre le 15 novembre et le 31 mars. Le garde se présente devant chaque arbre et le marque traditionnellement du sceau AF (pour Administration forestière) à l’aide d’un outil spécial, le marteau forestier.

Comment procédez-vous ?

Je me rends avec mon tracteur sur le site qui m’a été attribué par tirage au sort, et je commence l’éclaircissage, c’est-à-dire que je coupe, dans une parcelle, certains arbres sans toucher aux autres. L’opération est rendue délicate par la nature du terrain, parfois en pente, et par les arbres voisins, qu’il faut absolument épargner. Je me place au pied de l’arbre, et je l’observe pour connaître son point de chute naturel. Mais je dois bien souvent diriger cette chute. Il faut être à l’écoute de l’arbre, car un arbre qu’on abat gémit à sa façon.

Combien y a-t-il d’affouagistes dans votre commune ?

Pour une commune qui compte 270 hectares de forêt communale, nous sommes une bonne trentaine, certains employés, ouvriers en activité. L’affouage, c’est beaucoup d’efforts, de fatigue, de risques aussi. Et, vous savez, quand on a débité 3 ou 4 stères en un jour, on a bien travaillé.

On reproche parfois aux affouagistes de concurrencer les bûcherons professionnels et de ne pas déclarer les revenus de leur activité…

En réalité, les professionnels ne veulent pas s’embarrasser avec les contraintes de l’affouage, ils préfèrent les coupes à blanc sur de grandes superficies. L’affouagiste est soumis à un très strict règlement. Par exemple, comme l’abattage est sélectif dans un espace réduit, il nous est impossible, la plupart du temps, de faire tomber les arbres de toute leur hauteur, car cela pourrait endommager les voisins. Il faut réduire cette hauteur en débitant l’arbre sur pied. C’est ça qui est très compliqué. Et puis, le bûcheron, à cause de ses charges, veut un roulement de trésorerie rapide. Or, entre le début et la fin officiels de l’affouage proprement dit et la livraison, il s’écoule plusieurs mois. De toute façon les sommes échangées sont dérisoires. Reste que si on venait à nous interdire d’affouager pour d’autres, pour des raisons administratives ou fiscales, ce serait la fin de l’affouage, c’est à dire la fin d’un très ancien droit. Le service que nous rendons, personne d’autre ne le rendra.

Qu’est-ce qui a changé dans l’exploitation des forêts ?

Autrefois, on exploitait près de cent pour cent des arbres, depuis le tronc jusqu’aux brindilles, à présent, on en abandonne par obligation, pour aider à la régénération du sol, au moins quarante pour cent, tout ce qui présente un diamètre inférieur à 8 centimètres. Et puis, tout s’est professionnalisé. Songez que, pendant les mois d’hiver, quand les bêtes restaient à l’étable, mon grand-père, mon oncle et d’autres petits paysans des alentours devenaient bûcherons déclarés pour le compte de l’ONF et de quelques propriétaires privés.

L’économie forestière a-t-elle un avenir ?

La forêt ne connaît que son rythme : un chêne met cent cinquante ans pour atteindre sa maturité, un douglas, entre cinquante et soixante ans. On a multiplié par dix les rendements de l’agriculture, mais, jusqu’à présent, on ne peut guère développer ceux de la forêt, où le sol et la nature commandent. Il faut se rappeler que, dans une forêt, on marche sur les traces de nos lointains prédécesseurs. Je connais des sentiers, à peine visibles dans le sol, qui témoignent de la perspicacité de nos ancêtres : ils ont tracé ces raccourcis car ils portaient leur fardeau de bois sur le dos. La forêt, si l’on sait s’y prendre, nous sera toujours favorable.

En même temps, vous étiez favorable au projet Erscia (Énergies renouvelables et sciages), qui semble éloigné de votre vision plutôt traditionnelle de la forêt ?

Tout d’abord, précisons qu’Erscia était le nom d’un projet de scierie industrielle qui devait s’installer dans la Nièvre. Annoncé en 2010, ce pôle industriel comprenait un site de découpe de résineux d’une capacité de 500 000 m3, une usine de production de granulats, mais aussi – et c’est le plus intéressant – une centrale thermique de 12 mégawatts utilisant le résidu du bois pour son fonctionnement. Le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, y était favorable, mais malheureusement Delphine Batho, ministre de l’Environnement, s’y est opposée. Et le Conseil d’État a arrêté le projet en 2013, expliquant qu’Erscia ne répondait pas à des « raisons impératives d’intérêt majeur ». C’est dommage, car nous avions besoin d’une scierie de taille industrielle. Si nous voulons traiter de grandes quantités de bois, il faut passer par le modèle d’Erscia, en prenant toutes les précautions environnementales qui s’imposent. Sinon, nous continuerons à déplorer que notre bois parte à l’étranger pour y être scié, débité en planches, et y gagner une belle valeur ajoutée ! En même temps, cela ne m’empêche nullement d’apprécier les méthodes « à l’ancienne » pour mon propre usage et de déplorer les excès du monde moderne.[/access]

*Photo: wikicommons.

Georges Darien l’intempestif

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bas coeurs georges darien

Le nom de Georges Darien (1862-1921) est un peu oublié aujourd’hui. Il a pourtant été redécouvert dans les années 1950 grâce à l’éditeur Jean-Jacques Pauvert, grand sadien devant l’éternel et ennemi juré de la censure. Il était normal que Pauvert s’intéressât à Darien. Darien était un anarchiste à l’ancienne, anticlérical et antimilitariste à l’époque où cela pouvait vous coûter cher. Insoumis, il connut 33 mois de bataillon disciplinaire en Afrique du Nord. Cela lui inspira son premier roman qui ne put paraitre qu’en 1890, faute d’éditeur assez courageux pur défier l’armée.

Son titre, Biribi, popularisa cette expression militaire pour désigner les camps destinés aux fortes têtes où régnait l’arbitraire le plus complet. C’est sans doute le plus grand roman antimilitariste du XIXème avec Les sous-offs de Lucien Descaves qui devait par la suite au jury Goncourt, et sans succès, devenir avec Léon Daudet le plus fervent soutien d’un autre pacifiste radical, le Céline  du Voyage au bout de la nuit en 1932. À cette époque, Darien était déjà mort et oublié. On a pourtant, ces trente dernières années, su exhumer un certain nombre de ces écrivains « fin de siècle » qui dans des genres très différents et sur des modes parfois opposés vomirent avec talent sur une époque qu’on qualifia un peu facilement de « Belle. » Mais, rien à faire, la postérité qui est une fille volage, lui a fermé obstinément sa porte. Même l’adaptation du Voleur par Louis Malle avec Belmondo dans le rôle principal, n’a rien changé.

C’est pour cela que nous avons été très heureux de trouver, au milieu d’une caisse vendant pour l’essentiel des volume de la Sélection du Reader’s Digest, Bas les Coeurs! dans une édition assez élégante du Club Français du livre datant de 1968 et reprenant en fac-similé, semble-t-il, l’édition Pauvert. Bas les Cœurs !, publié à l’origine en 1889, raconte la guerre de 70. Il y a finalement assez peu de romans qui nous parlent de cette guerre, sans doute parce qu’elle s’apparente, comme 1940 et contrairement à 1914, à une débâcle honteuse. Perdre une guerre est une chose, la perdre en s’effondrant littéralement en est une autre. Si l’on y réfléchit, à part La débâcle de Zola qui aimait les sujets qui fâchent, les nouvelles trop méconnues de Sueur de sang de Léon Bloy et quelques contes de Daudet et de Maupassant dont Boule de Suif, les écrivains de l’époque ont prudemment évité la question honteuse de la trahison des maréchaux comme Bazaine, ivres de lâcheté et de bêtise, à l’image d’une bourgeoisie qui croyait le Second Empire installé pour l’éternité. Tout l’intérêt de Bas les cœurs ! est dans son narrateur. Il a douze ans et c’est le fils d’un entrepreneur en menuiserie et charpentes. Il n’a plus de mère mais il lui reste une sœur, Louise qui fait irrésistiblement penser à la phrase de Baudelaire sur les jeunes filles : Une petite sotte et une petite salope ; la plus grande imbécile unie à la plus grande dépravation. Il y a dans la jeune fille toute l’abjection du voyou et du collégien.”

Versailles fut un point de vue privilégié sur la déliquescence française à ce moment-là puisque la ville servit d’avant-poste pour le siège de Paris avant de devenir la capitale d’un gouvernement provisoire sous occupation étrangère qui écrasa la Commune. On reconnait là une vieille tradition de la bourgeoisie française qui préfère encore une botte bien cirée d’officier prussien à la mine ombrageuse d’un partageux qui voudrait que l’effondrement d’une société et les souffrances d’un peuple soient au moins l’occasion de bâtir une société plus juste. Le petit garçon, lui, écoute puisqu’on lui interdit de lire les journaux. Dans l’ombre des jardins dominicaux, entre les Legros, les Pion, les Arnal et le professeur de latin-grec Beaudrain qui a toujours la citation qu’il faut quand il faut, on va assister au retournement d’opinion. Tout le monde est fanatiquement patriote et voit en Napoléon III le grand homme. Tout le monde croit les bouteillons de la propagande et surenchérit jusqu’à l’absurde, donnant des pages proprement surréalistes qui nous explique mieux pourquoi Jarry, puis Breton admirèrent Darien: « L’ennemi paraît vouloir tenter quelque chose sur notre territoire, ce qui nous donnerait de grands avantages stratégiques. ». Avant, évidemment, le grand retournement de veste d’autant plus spectaculaire que l’enfant qui ne juge pas se contente d’essayer de comprendre la raison d’un tel changement.

Il écoute, il enregistre même les scènes les plus cruelles comme celle où son père et ses amis détruisent leurs armes et leurs uniformes de la Garde nationale tout en proclamant leur fidélité à la jeune  république alors que les Prussiens viennent d’entrer en Seine-et-Oise. Ce qui séduit aussi, dans Bas les cœurs !, c’est une certaine qualité de naturel dans le style qui est à l’opposé des deux tendances de l’époque: les tartines naturalistes façon Zola ou les circonvolutions de ce qu’on appelait à l’époque « l’écriture artiste » façon frères Goncourt ou Huysmans deuxième période. Bas les Cœurs ! rappellerait plutôt la spontanéité rapide de Vallès et l’ironie cinglante d’un Mirbeau qui donne l’impression d’avoir été écrit hier matin. Ne serait-ce que pour cela, Georges Darien mériterait d’être remis au goût du jour.

 

Bas les cœurs ! de Georges Darien ( Club Français du livre, 1968), vide-grenier de Saint-Valery-en-Caux, un euro.