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Du Brexit au Québexit ?

Les souverainistes québécois traversent de bien mauvaises années. Jamais l’indépendance du Québec n’a semblée aussi éloigné. La trudeaumanie gagne même leurs rangs. Ils se laissent séduire par un Premier ministre fédéral qui fait pourtant preuve de la même intransigeance que ses prédécesseurs à l’endroit du Québec, au point même de nier qu’ils sont une nation. Depuis la défaite crève-cœur du référendum de 1995 où ils avaient obtenu 49,4 % des suffrages (dont 61 % du vote francophone, renversés par le vote unanime de la communauté anglophone et des communautés ethniques), les souverainistes ne sont jamais vraiment parvenus à se relever. Ils gèrent péniblement une lente décroissance. La défaite défait et certains ressorts intimes du nationalisme semblent brisés, d’autant que la grande mutation démographique causée par l’immigration massive semble rendre de plus en plus improbable une victoire souverainiste dans les années à venir. Bref, on spécule ouvertement à propos de la mort du mouvement souverainiste.[access capability= »lire_inedits »]

Au cœur de la propagande administrée aux souverainistes québécois, il y a l’idée que l’indépendance ne serait pas une « vraie affaire ». Elle détournerait ceux qui la recherchent de l’administration tranquille des affaires courantes, qu’il s’agisse de la santé, de l’éducation, de l’entretien des routes ou des services de garde d’enfants. Ce serait un fantasme entretenu par des nationalistes revanchards et déphasés. Alors on peut imaginer l’immense surprise d’un grand nombre de Québécois qui se sont réveillés le 24 juin, jour de la fête nationale au Québec, en apprenant que les Britanniques avaient voté la veille en faveur du Brexit. Comment était-ce possible ? On nous avait pourtant dit que les Britanniques choisiraient l’avenir contre le passé, l’ouverture contre la fermeture. Comment un peuple pouvait-il consciemment voter contre le sens de l’histoire ? On a vite trouvé la réponse : il n’a pas voté consciemment. Simple, non ?

Le peuple aurait été manipulé par des démagogues. Et il aurait été manipulé parce qu’il était manipulable : ce sont les catégories de la population les plus fragiles qui auraient donné sa majorité au Brexit. La démocratie révélerait ses limites. Les intelligents auraient voté pour le « Remain » et les idiots pour le « Leave ». Les instruits seraient dans le premier camp, les sous-éduqués, dans le second. De même pour les jeunes et les vieux. Et les urbains et les régionaux. D’un commentateur à l’autre, et, peut-on dire, d’un pays à l’autre, c’est toujours la même salade. On peut y voir une immense entreprise de disqualification médiatique d’un choix populaire. Mais on l’aura compris, le peuple est de trop lorsqu’il vote mal. Il devient une force réactionnaire qu’il vaudrait mieux congédier. On spéculera alors très ouvertement pour savoir comment neutraliser les résultats du référendum. Pourquoi ne pas en tenir un second corrigeant les résultats du premier ?

Il fallait aussi contrer toute tentation britannique au Québec. Le système médiatique a été catégorique : ce vote n’avait rien à voir, absolument rien à voir avec le Québec. La Grande-Bretagne serait déjà un pays cherchant seulement à restaurer sa souveraineté, le Québec ne serait qu’une province tentée par la rupture avec le meilleur pays au monde. C’est le drame des nations provinciales : rien de ce qui se passe dans le monde ne les concerne jamais. On avait aussi tenu le même discours aux Québécois, au moment du référendum sur l’indépendance de l’Écosse, en 2014. Cette fois-là non plus, le destin du monde n’avait rien à voir avec eux. Les Québécois pouvaient continuer à s’occuper de leurs petites affaires : la vie des autres peuples ne les concernerait pas vraiment. Elle est loin, l’époque du Québec libre.

Et pourtant, certains souverainistes québécois parmi les plus éclairés ont trouvé les situations finalement ressemblantes. Dans les deux cas, on parle d’une mobilisation politique en faveur du cadre national. Imaginons que, d’ici une dizaine d’années, les souverainistes reprennent le pouvoir et parviennent à tenir un référendum. Les grandes figures de l’élite politique internationale viendraient faire leur tour en boucle au Québec pour dissuader son peuple de quitter le meilleur pays au monde. Les capitalistes et spécialistes des marchés financiers prophétiseraient une catastrophe économique en cas de sécession. Et les campagnes de culpabilisation idéologique, auxquelles les Québécois sont très sensibles, se multiplieraient à l’approche du vote. En son temps, Pierre Trudeau, le père de l’actuel Premier ministre canadien, avait qualifié à l’avance l’indépendance du Québec de crime contre l’humanité.

Imaginons même que les Québécois votent « oui » à l’indépendance. Qu’ils s’inspirent des Britanniques pour une fois et résistent à la campagne d’intimidation internationale contre leur droit à l’autodétermination. Imaginons qu’ils votent « oui » à 51,3 %. On peut être certain qu’à ce moment, nous assisterons à une réédition de la campagne post-Brexit. On fera tout, absolument tout, pour annuler les résultats. Le gouvernement fédéral proposera peut-être un référendum pancanadien pour annuler les résultats du référendum québécois. Une grande marche d’amour rassemblant des Canadiens de tout le pays sera organisée à Montréal. Les marchés financiers, pendant une semaine, trembleront, même si, plus tôt que tard, ils se rétabliront. On multipliera les sondages et les reportages nous expliquant que les électeurs du « oui » n’ont pas vraiment voulu la souveraineté mais seulement faire peur au Canada.

La gouvernance globale, dont l’Union européenne est un vecteur, est un dogme de notre temps et ceux qui défendent l’État-nation sont classés, qu’ils le veuillent ou non, parmi les réactionnaires. Prendre sa défense, c’est se condamner à rejoindre le camp des proscrits, des mal nommés, des déconsidérés. Imaginons que les Québécois sortent de leur sommeil dogmatique, qu’ils se délivrent de l’enchantement de Justin Trudeau et qu’ils saisissent leur dernière chance d’exister comme nation à part entière. À ce moment précis, alors qu’ils seront diabolisés par les idéologues progressistes de la terre entière, les partisans du Québexit pourront trouver un peu d’inspiration chez ceux du Brexit, qui semblent résister à la tempête, même si, inévitablement, la transition d’un régime à un autre ne se fait jamais seulement dans la douceur. On ne fait pas l’histoire en s’accompagnant uniquement d’une musique d’ascenseur. [/access]

Australie: migrants et îlots enchanteurs

australie manus island migrants
Camp de migrants de Manus island. Wikipedia. DIAC images.

« Mon île au loin ma Désirade… » chantait Guillaume Apollinaire…
Et c’est sûr que ça fait rêver — surtout en des étés passés intégralement à Marseille. Marseille, son hygiène,

ses commerces florissants,

burqa

son ciel bleu — sauf quand un nuage de fumée dû à des incendies curieusement simultanés obscurcit légèrement le ciel au-dessus de la Bonne Mère…

Donc, évadons-nous dans les mers du Sud. À Christmas Island, par exemple…

wikimedia. Jacinta.riley.

Ou à Manus Island… À moins que vous ne préfériez Nauru — a truly unique landscapedit le site touristique de l’île

Ce sont les trois îles où le gouvernement australien entasse les réfugiés, au grand dam des associations de bienfaisance, et dans un silence international que seul Le Point en France a récemment brisé.

On se demande de quoi ces gens-là se plaignent. Plage, cocotiers, surf, oiseaux par milliers, et crabes rouges — hmm…
Bon, d’accord, abus en tous genres, viols, déportations forcées… Sans compter qu’ils ont vu petit — ça commence à déborder, d’après les rares journalistes qui ont eu l’autorisation d’y aller voir. Les Presbytériens, quand ils se mêlent d’humanitaire, savent y faire. Ils nous ont montré ça au siècle dernier avec les Aborigènes.
Mais enfin, les réfugiés ont au moins la possibilité d’apprendre l’anglais ou de faire de la gymnastique…

Imaginons une opération du même genre en France. On expédierait en Corse, par exemple, tous ces gens qui s’entassent je ne sais pourquoi à Calais (Calais, sa jungle, son air vivifiant).
Et on y confierait les apprentis djihadistes au FLNC, qui a expliqué comment il s’y prendra pour confiner ceux qui prétendent se livrer à une lecture littérale du Coran. Même que votre dévoué serviteur a trouvé ça assez bien envoyé, et bien propre à illustrer l’Etat fort qui est actuellement celui de la France.

Notez que la Corse, c’est peut-être grand. On pourrait les regrouper sur l’archipel des Glénans — la Bretagne, ses embruns, ses crêpes…
Ou sur Fort Boyard.
Dedieu, le joli jeu télévisé qu’on y ferait !

Comment disait Molière déjà ? Ah oui : « L’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer aujourd’hui, et la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages. C’est un art de qui l’imposture est toujours respectée, et quoiqu’on la découvre, on n’ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement, mais l’hypocrisie est un vice privilégié, qui de sa main ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d’une impunité souveraine. » (Dom Juan, Acte V, scène 2).

Et regardez comme c’est pratique, en australien, ça se dit hypocrisy — anglais, français, c’est tout un.

PCF: Les dieux sont-ils tombés sur la tête?

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La Cagnotte. Wikipedia.

Je suis tombé par hasard sur un vieux pote, un vieux camarade du PCF, celui d’avant, celui du temps de Georges Séguy, que je n’avais pas vu depuis longtemps. On s’est croisé le matin, sous le soleil provençal, au moment où des familles rentraient dans l’église qui comme chacun sait est au milieu du village. Était-ce parce qu’il y avait pas mal de monde, mais il m’a posé une drôle de question. Point de départ d’un petit dialogue que je rapporte ci-dessous.

« Mais dis donc, on dirait qu’il y a plus de monde que d’habitude. Ah oui, c’est parce qu’on est le 15 août aujourd’hui n’est-ce pas ? J’ai entendu dire que c’était une fête importante pour les chrétien-ne-s. Ils fêtent la naissance de Napoléon, c’est ça ? Ou plutôt l’anniversaire du débarquement de Provence ?

– Non, pas tout à fait. C’est la commémoration de la montée au ciel de Marie, la mère de Jésus. Fête très importante pour les chrétiens. Tu sais, Marie, celle qui a été conçue sans le péché originel, qui a été enceinte de Jésus tout en restant vierge, et qui était au pied de la croix au moment de la crucifixion. Je ne me rappelle plus si elle a revu son fils après la résurrection. L’histoire ne tient pas debout, bien sûr, mais les catholiques y sont attachés. Ils appellent cela l’Assomption. Depuis le XIXe siècle le culte marial est devenu très important, il paraît qu’il y eut même un débat au cours du concile Vatican II pour savoir si Marie ne devait pas être considérée comme «co-rédemptrice ». Et que la majorité qui le refusa fut très courte.

– Houh la la, c’est compliqué ton truc. Je ne sais pas si tu as remarqué mais maintenant, le Parti souhaite les fêtes religieuses aux musulman-e-s. Et on nous reproche de ne pas faire la même chose pour les chrétien-ne-s. Si tu me dis que c’est une fête importante pour eux, il faudrait peut-être dire quelque chose.

– Premièrement, si tu dis quelque chose ce sera seulement pour, les cathos, les autres chrétiens, Marie, ils s’en tapent un peu.

– Parce que tous les chrétien-ne-s ne sont pas cathos ? C’est compliqué ça, avec l’islam c’est plus simple. Avec le bouddhisme c’est facile, il suffit de faire la bise au dalaï-lama, de se mettre une écharpe blanche autour du cou, et de faire l’éloge du fiston de Revel dont je ne me rappelle plus le nom. Ah si, Ricard comme le pastis. Bon alors je vais la jouer comme Hidalgo avec les fêtes musulmanes : « je souhaite à tous mes amis, mes frères, mes sœurs, mes concitoyens parisiens catholiques une bonne fête de la Vierge qu’est montée au ciel », ça va là ? Ou comme Cazeneuve, il suffit d’enlever le mot parisien et ce sera bon. C’est bizarre, j’ai cherché des vieux communiqués de souhaits aux chrétien-ne-s n publiés à l’occasion du 15 août et je n’ai rien trouvé.

– Adapte ceux de l’islam, c’est pas ça qui manque, et ça fera l’affaire. Et puis tu peux peut-être la jouer comme la JC, la Jeunesse Communiste, mais l’officielle hein ? La JCO (JCO Santiaano ! Je sais, c’est stupide mais Hugues Aufray me pardonnera). Ils ont fait un truc super chouette avec les musulmans, ils se sont tapé la cloche à chaque rupture de jeûne pendant le ramadan. Bon, ils n’ont pas picolé bien sûr, mais ils se sont empiffrés, et crois-moi pas dans le genre vegan et gluten free. Il y en a quelques-uns qui ont changé de catégorie de poids. Avec les cathos même s’ils sont radins, vous pourriez avoir droit au vin de messe. Et puis on imagine le tract distribué avec L’Huma dimanche « venez avec nos frères cathos prendre un repas fraternel à la fin de la procession du 15 août ». Bon, pour la rupture du jeûne avec les musulmans, l’invité de marque devait être pour les porter et sont la posées là-haut frais là-haut dans la mise en attente mais j’étais des Tariq Ramadan, là ce sera Philippe de Villiers. Tu me diras, finalement chacun dans sa spécialité, c’est un peu le même genre. Non, j’exagère un peu l’équivalent de Ramadan chez les cathos, ce serait plutôt l’abbé Cottard.

– Mais dis donc, c’est un peu compliqué ton machin. Le Ramadan, l’Aïd El Fitr, le Laylat al-Qadr, l’Aïd al-Kebir, la Jalsa Salana, l’Achoura, le Laylat al miraj, le Laylat ul Bara’ah, maintenant au PCF on maîtrise bien. N’oublie pas, que jusqu’à il n’y a pas longtemps la religion ce n’était pas un sujet. On avait confié à Maxime Gremetz la question des rapports avec les chrétien-ne-ns-nes , c’est dire si on s’en foutait. Avec l’islam, on a été sérieux et ça a demandé un sacré boulot. Alors s’il faut se mettre à la liturgie des chrétien-ne-ns-nes ça va devenir pénible. Déjà qu’à l’école centrale du Parti, avec le livre I du Capital, il faut maintenant aussi se farcir le Coran, s’il faut ajouter le Nouveau Testament ça va faire lourd.

– Ah oui, tu as raison, c’était mieux quand elles nous foutaient la paix, les religions. Il n’y a qu’à revenir à une lecture stricte de la loi de 1905, surtout que les cathos, ils sont malins, il faut se méfier. Quand ils voient que l’on caresse l’islam dans le sens du poil, ils essaient de profiter des bruits de l’orchestre pour nous fourguer des trucs et récupérer un peu de ce qu’ils ont perdu. On ne présente ses vœux à personne et comme ça on sera tranquille.

– Non mais, tu es fou ? Ne pas souhaiter les fêtes religieuses musulmanes aux musulman-ne-es-nes c’est du racisme. On ne peut pas arrêter de présenter des vœux aux musulman-ne-es-nes à l’occasion de toutes leurs fêtes. Tu ne serais pas un peu islamophobe toi ?

– Ben, les religions, c’est pas trop mon karma, et en ce moment je trouve que ça tourne carrément pénible. Et puis tiens, j’en profite aussi pour te dire que l’habitude qui consiste à mettre des E et des S avec des tirets partout pour faire féministe, déjà à lire c’est insupportable, mais à parler comme tu le fais, excuse-moi mais on ne comprend rien.

– Eh bien dis donc, toi tu as drôlement mal tourné. Déjà que tu es eurosceptique, que tu es contre l’euro, et que tu n’aimes pas Montebourg le candidat du Parti pour 2017, je constate que tu es en plus islamophobe, et que tu refuses d’écrire et de parler le féministe. On va te convoquer et tu es bon pour les caves de la Loubianka. Nan j’rigole, maintenant au Parti il y a des tendances, des fractions comme disait Lénine quand il les a interdites. Hue les a autorisées. Tout le monde dit ce qu’il veut et fait n’importe quoi. Reviens aux réunions, tu verras c’est sympa.

– Réunions de cellule ? Non c’est vrai ça n’existe plus les cellules. Bon écoute, je vais réfléchir, je vais relire des 21 conditions et je te dirai.

– Les 21 conditions de quoi ? »

Il était sincère, je ne lui ai pas répondu, on s’est fait un bel abrazo à la cubaine, et j’ai promis de passer le voir à son stand à la Fête de l’Huma. Le lendemain matin, j’ai scruté les réseaux, et je n’ai pas vu le moindre souhait des camarades aux cathos pour leur grande fête de Marie. Et c’est mieux comme ça.

Mais je crois que je n’irai pas à la Fête de l’Huma, j’ai un peu peur qu’ils aient supprimé les buffets campagnards.

Rennes: Des mineurs pas si isolés

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Rennes, rue Saint-Michel. Wikipedia. Ayush Bhandari.

Il n’y a pas qu’en Corse ou en région parisienne que les « tensions entre communautés » sévissent. Les heurts à Bastia et l’assassinat d’un couturier chinois à Aubervilliers ont légitimement accaparé l’œil des médias mais l’on n’imaginerait pas forcément que la ville de Rennes puisse elle aussi se distinguer dans la catégorie des “tensions communautaires.” La capitale bretonne, dont le centre-ville était retourné il y a quelques mois par les manifestations hostiles à la loi El Khomri, connaît en effet aujourd’hui un autre problème : celui des « mineurs isolés ».

Le vocable administratif post-moderne recèle quelques trésors de poésie réglementaire. On apprendra ainsi qu’un mineur isolé n’a rien d’un charbonnier solitaire trompant sa mélancolie au comptoir d’un bistrot. D’après la définition donnée par le musée de l’Immigration, un « mineur isolé étranger » (MIE) est un jeune de moins de 18 ans qui se trouve en dehors de son pays d’origine sans être accompagné d’un parent. Depuis le 4 mars 2002, l’article L221-5 impose au procureur de la République de nommer un administrateur pour les mineurs isolés étrangers placés en zones d’attente pour les étrangers, ceci principalement afin de remédier à leur incapacité juridique. Un principe critiqué par nombre d’associations qui réclament un statut différent pour ces “mineurs étrangers”. Le problème est que non seulement l’augmentation drastique du nombre de « mineurs isolés » depuis les années 90 place les pouvoirs publics dans une situation difficile mais que le statut de “MIE” est devenu un label très recherché par nombre d’individus qui s’octroient à la fois la qualité de “réfugiés” et celle de “mineurs” profitant du fait que les impostures sont de plus en plus difficiles à démasquer car de plus en plus répétées.

C’est le cas aujourd’hui à Rennes où la mairie, comme la préfecture ou le conseil général d’Ille-et-Vilaine – et à plus forte raison les forces de l’ordre – ne semblent plus capables de faire face à une situation devenue plus que préoccupante. Comme souvent, le triptyque immigration-impéritie des autorités locales-exigences des associations a débouché sur une impasse et une situation dont les Rennais du centre-ville sont de plus en plus nombreux à se plaindre. D’après le dossier de presse préparé en 2011 par le Conseil départemental, l’Ille-et-Vilaine, représentait cette année-là le troisième département d’accueil des mineurs étrangers isolés en France.

Avec 294 mineurs isolés en 2011, le département se situait loin derrière Paris (1637) et la Seine-Saint-Denis (1000) mais le rapport précisait déjà il y a cinq ans que le dispositif d’accueil mis en place était « au-delà de la saturation » et que « compte tenu du flux continu de primo-arrivants (entre dix et trente tous les mois) (…) il est impossible de faire plus. » Pourquoi l’Ille-et-Vilaine ? Comme le précise le dossier du CG d’Ille-et-Vilaine, « c’est en grande partie parce que la préfecture de Rennes est équipée de la borne EURODAC, outil de contrôle des flux d’immigrants, que le nombre de mineurs étrangers ne cesse de croître en Ille-et-Vilaine ». Derrière cet acronyme, qui conjugue avec tant de bonheur le jargon technocrate et le charme suranné des expressions popularisées par Orange mécanique en 1971, se cache une base de données mise en place dans l’Union européenne en 2003, à laquelle peuvent avoir accès certaines administrations équipées de la fameuse borne EURODAC. Voilà pourquoi l’Ille-et-Vilaine accueillait accueillait, d’après le journal Le Télégramme, jusqu’à 450 “mineurs isolés” en 2013.

La gestion des “mineurs isolés” à Rennes devient aujourd’hui un véritable problème de politique et de sécurité publique tant il se conjugue aujourd’hui avec différentes formes de délinquance et d’abus. Dans le centre-ville, les « mineurs isolés », sont désormais bien connus et ont, semble-t-il, décidé de briser leur isolement en se rassemblant par bandes de quinze à vingt individus en haut de la mythique « rue de la soif » (rue Saint Michel) pour imposer la palpation du portefeuille des badauds, voire importuner les demoiselles, de plus en plus effrayées par les libertés prises par les audacieux « mineurs ». « Les filles qui traversent la place Saint-Michel le soir disent toutes qu’elles ne se sentent plus du tout en sécurité ici.

Depuis plusieurs mois, la presse locale rapporte d’ailleurs les incidents qui se multiplient : vols, agressions, cambriolages, rixes. Tout cela commence à faire partie du décor nocturne de la cité bretonne, jusqu’à déboucher sur des affrontements nettement plus importants. Dans la nuit du jeudi 10 au 11 août, un groupe d’une vingtaine de « mineurs isolés » tombent ainsi sur une bande de jeunes Rennais décidés à en découdre et l’affrontement se termine à coups de chaises…et de tournevis, avec deux blessés légers à la clé. « J’ai vu un de ces types aller fouiller dans le container à verre pour trouver des tessons de bouteilles et s’en servir pour frapper », raconte un témoin de la scène. Une bonne partie des employés ou des clients des bars alentour s’accordent à dire que la situation devient incontrôlable : « La police est débordée par le phénomène. Ils n’ont pas les effectifs pour faire face à ça », explique un habitant du quartier. « Les types se baladent sans papiers et prétendent être mineurs. Du coup, arrêtés, ils sont immédiatement relâchés. Et une bonne partie d’entre eux ne sont certainement pas libyens ou afghans mais algériens ou marocains. Je ne vois pas trop de quoi exactement ils sont réfugiés », renchérit un autre employé d’un commerce de la rue.

Le jour même où la violente rixe éclatait place Saint Michel, deux Algériens comparaissaient devant le tribunal correctionnel de Rennes après avoir été pris en flagrant délit pour tentative de vol sur une personne retirant de l’argent à un distributeur automatique du centre. Les deux prévenus qui prétendaient avoir 15 et 16 ans ont été confondus par le développement de leur dentition et de leur squelette qui a permis de déterminer qu’il s’agissait bien de deux adultes.

La loi prévoit que n’importe quel mineur étranger isolé soit pris en charge par l’aide sociale à l’enfance (ASE), dont les conseils départementaux ont la responsabilité. Depuis novembre 2015 cependant, la pratique des tests osseux afin de déterminer si un mineur est vraiment celui qu’il prétend être est également inscrite dans la loi. Une disposition défendue par la secrétaire d’Etat à la famille, Laurence Rossignol…et toujours largement décriée par de nombreux députés socialistes, Front de Gauche ou écologistes ainsi que par les associations locales, comme le « Collectif de soutien aux personnes sans-papiers de Rennes ».

Le contexte d’état d’urgence a poussé le gouvernement à inscrire la pratique des tests osseux (avec une radio des poignets par exemple) dans la loi, au grand dam des associations jugeant ces tests « inhumains et dégradants ». Pour autant, la généralisation des tests est compliquée par la multiplication du nombre d’individus majeurs arguant de leur minorité pour échapper à une condamnation en cas d’arrestation. Pour nombre d’entre eux, cela se traduit donc par une remise en liberté après quelques heures d’incarcération…au grand dam des habitants qui commencent à sévèrement perdre patience.

Si l’impunité n’est pas juridique, elle n’en est pas moins réelle. Les individus interpellés se retrouvent à nouveau dans la rue quelques jours après avoir été arrêtés et la police rennaise, en désespoir de cause, appelait même la population du centre-ville à respecter quelques consignes de sécurité : « Elle incite les jeunes à circuler la nuit, en ville, si possible en groupes, en empruntant des artères éclairées. Les cibles privilégiées sont les personnes seules, vulnérables et en état d’ébriété », rappelait le journal Ouest-France le 29 février dernier.

Face à cette situation, certains font preuve de fatalisme, à l’instar d’un autre riverain : « de toutes façons, le problème est chez nous pour le moment mais il va forcément se déplacer à un moment. On le retrouvera peut-être à Nantes dans quelques temps, quand ceux qui rackettent ici auront décidé d’aller racketter ailleurs. C’est malheureux mais la seule chose qu’on est réduit à faire, c’est attendre. » A moins que la situation ne parvienne à un point tel que Rennes ne finisse par connaître elle aussi une multiplication des « affrontements intercommunautaires » dont les médias font apparemment un nouvel élément de langage, un euphémisme aussi étrange que dérangeant pour ne pas dire: un échec des politiques publiques dont les élus portent la lourde responsabilité.

Pas d’indignation pour les Asiatiques de France

aubervilliers chinois asiatiques
Matthias M. (wikipedia)

Un couturier de 49 ans, Chaolin Zhang, a été assassiné sauvagement à Aubervilliers il y a quelques jours au cours d’une agression par des « jeunes » selon le terme pudique en vigueur, sans doute de jeunes dépressifs fragilisés. Il a été vraisemblablement agressé en raison de son origine chinoise. Dimanche, 500 personnes ont défilé calmement dans une atmosphère de colère sourde, scandalisés par l’indifférence des gouvernants et de la plupart des observateurs politiques assermentés.

C’est donc un meurtre à caractère raciste. Ce n’est pas la première fois que cela touche des asiatiques. Les Français d’origine chinoise sont réputés tous riches, tous bien dotés, un peu comme les juifs dans certains milieux…

Et pourtant, étonnamment ou pas, l’on chercherait vainement les réactions habituelles des indignés professionnels, leurs commentaires outrés sur le racisme quotidien envers les personnes d’origines asiatiques, une communauté pourtant aussi présente que d’autres. Chaolin Zhang n’aura pas son portrait géant sur la façade de l’Hôtel de ville de Paris, il n’aura pas le droit à une « marche blanche » des associations « citoyennes », et encore moins à un déplacement de François Hollande ou Bernard Cazeneuve ou autres puces ministrables pour affirmer avec gravité : « Plus jamais ça ! »

Cette communauté « issue de la diversité » ne mérite pourtant pas leur sainte colère. La communauté asiatique dans Paris est un modèle d’intégration sociale, de travail constant grâce à la méritocratie républicaine, à l’école publique. Mais dans son cas, cela ne semble pas très important. Ils travaillent d’arrache-pied ? Ils n’entretiennent pas le sentiment d’insécurité bien connu par des « actes inciviques » ? Ils n’ont pas de revendications communautaristes sans cesse répétées ? Et pire encore, ô horreur, ils paient des impôts !

« Et alors ? » paraissent penser très fort les bons apôtres. Cela ne fait pas d’eux une communauté respectable, une communauté éternellement opprimée devant susciter le masochisme mémoriel à répétition des français. Ils ne peuvent avoir le droit à la culture de l’excuse, c’est dans l’ordre des choses qu’ils réussissent, rien d’extraordinaire…

Je ne ferai pas d’eux non plus évidemment un portrait idéal, il existe aussi une délinquance dans les quartiers marqués par l’Extrême-Orient dans Paris comme il y en a partout là où se trouvent des être humains car « là où il y a de l’homme il y a de l’hommerie » pour reprendre la phrase de saint François de Sales.

On me rétorquera également que de nombreux humoristes et comiques douteux de gauche, à l’humour engagé et concerné, le fameux « humour de combat » de Jean-Michel Ribes, n’hésitent jamais devant une bonne blague sur les Vietnamiens, les Chinois, les Japonais. Avec un accent caricatural et une élégance dans le trait à faire rougir de confusion Michel Leeb lui qui « imitait » les africains dans les années 80. Là par contre, dans son cas, les arbitres des élégances politiques poussaient les hauts cris, en appelaient au risque de retour des fameuses heures les plus sombres de notre histoire etc….

Dans les films des comiques de cette obédience, tels ceux d’Eric et Ramzy, on trouve toujours des bonnes blagues racistes d’une manière souvent très primaire : dans La Tour Montparnasse Infernale dans Halal police d’état. Mais ces grasses plaisanteries ne déclenchent jamais aucune manifestation, aucune indignation vertueuse alors que ce racisme est d’une abjection aussi intolérable…
À moins qu’il ne s’agisse de la fameuse dérision citoyenne…

Les Asiatiques de France ont subi et subissent encore un racisme ne paraissant pas choquer grand-monde en France puisqu’il est souvent le fait d’autres « communautés » « issues de la diversité » selon le terme hypocrite.

«Erdogan a raison d’exiger l’extradition de Gülen»

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gulen erdogan turquie
Partisans du président Erdogan, juillet 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21924486_000112.

Gil Mihaely. Quelques jours après le coup d’Etat raté du 15 juillet, vous et d’autres journalistes turcs de renom avez exprimé votre déception devant les réactions occidentales à cet événement dramatique. Que reprochez-vous aux médias et aux gouvernements occidentaux?

Barçin Yinanç. La Turquie venait de sortir d’une tentative de putsch militaire. Dans des circonstances normales, les leaders des alliés occidentaux de la Turquie auraient pris leur téléphone pour exprimer leur soutien et leur solidarité. On aurait pu s’attendre à des déclarations fortes de vos gouvernements soutenant et félicitant le peuple turc pour sa détermination à mettre en échec le coup d’Etat. Or, non seulement nous n’avons pas entendu ce genre de déclarations officielles, mais les médias occidentaux se sont uniquement focalisés sur les conséquences du coup d’Etat pour Erdoğan et son style de gouvernance.

N’importe où ailleurs, des gens faisant face à des chars au cours d’affrontements ayant provoqué plus de 250 morts seraient devenus des héros médiatiques. Dans la presse occidentale en revanche, l’histoire s’est résumée à Erdoğan et uniquement à Erdoğan.

Si les peuples du Moyen-Orient sont connus pour leur tendance au complotisme, ironie du sort, cette fois-ci, ce sont les médias occidentaux qui ont très vite avancé l’hypothèse d’un coup d’Etat orchestré par Erdoğan en personne sous prétexte qu’il en sortirait renforcé ! Ainsi, le 18 juillet (148 heures après l’échec du coup d’Etat), le commissaire européen Johannes Hahn a déclaré que la rapidité des arrestations massives appuyait la thèse d’une purge préparée à l’avance.  Or, s’il avait pris la peine de poser la question à Ankara, Hahn aurait appris que le gouvernement turc avait les gulénistes dans le collimateur dès 2013 mais qu’il ne pouvait agir faute d’actes criminels tangibles pour les incriminer. Le coup d’Etat a été l’événement qui a permis au gouvernement de sévir contre les membres de cette odieuse organisation. Sans s’informer, le commissaire a carrément proposé de couper toutes les aides à la Turquie, une mesure qu’ont heureusement refusée les autres membres de la Commission européenne.

Selon une information rendue publique par les médias, pendant la première réunion des ministres européens après le coup d’Etat manqué, certains pays membres de l’UE ont rejeté l’idée d’inviter un ministre turc. Personne ne voulait écouter et encore moins entendre ce que les Turcs avaient à dire. Pour comprendre comment nous nous sentons, imaginez-vous attaqué et battu par un agresseur dans la rue. Une amie vient alors vers vous, mais sans à aucun moment vous aider à vous relever ni vous exprimer sa sympathie, ou vous proposer de vous amener à l’hôpital, elle vous demande si vous êtes bien sûr d’avoir été agressé, si vous ne vous êtes pas auto-infligés vos blessures. Puis, sans la moindre empathie pour ce que vous venez de subir, elle se met à disserter sur les droits de votre agresseur.

D’autres voix  comprennent-elles mieux la réalité et l’état d’esprit dominant en Turquie?

Je n’ai pas fait une enquête exhaustive mais le président russe Vladimir Poutine a été parmi les premiers à exprimer son soutien aux autorités. Un autre exemple est le Royaume-Uni qui a dépêché son vice-ministre des affaires étrangères à Turquie 48 heures après le coup d’Etat et dont, une semaine plus tard, l’ambassadeur à Ankara a exprimé dans une interview une bien meilleure compréhension de la situation.

Dans l’un de vos derniers articles publié par Huriyyet, vous évoquez une vision occidentale biaisée par l’orientalisme. Que voulez-vous dire ?  

Dans un article récent, l’économiste et universitaire Güven Sak a écrit : « après une demi décennie d’articles de presse autour du thème ‘Erdoğan dictateur’ nos amis occidentaux sont incapables de voir quoi que ce soit au-delà du « grand homme ». Au point que les lecteurs sont conditionnés pour lier tout ce qui touche à la Turquie à son président. Tous ce qu’ils peuvent voir c’est « qu’Erdoğan devient plus puissant ». Ce n’est pas faux mais la fixation sur ce point, loin de contribuer à résoudre le problème, l’aggrave encore. » Autrement dit, l’antipathie suscitée par Erdoğan entrave toute tentative d’analyse objective de ce qui s’est passé en Turquie.

En parlant d’ « orientalisme » je voulais dire que les Européens ne sont tout simplement pas capables de saisir l’acquis démocratique et laïque turc. Une part non négligeable de la société lutte contre les tentatives d’Erdoğan pour le faire reculer. Aux yeux de nombreux Occidentaux, la Turquie se résume Erdoğan et ceux qui ont voté contre lui (la moitié de la Turquie quand même !) comptent pour quantité négligeable. Dans cet esprit, la Turquie est un pays majoritairement musulman incompatible avec la démocratie. Ainsi, gouvernements et leaders d’opinion ne se soucient guère des démocrates turcs… tout simplement parce qu’ils nient leur existence !  Par sa politique étrangère et sa rhétorique anti-européenne véhémente, Erdoğan les répugne. Il est devenu un casse-tête et beaucoup souhaitaient son départ sans comprendre que si le coup militaire avait réussi, cela aurait signalé la fin de la démocratie en Turquie.

Une partie des difficultés à comprendre la Turquie vient du rôle particulier qu’y joue “l’Etat profond”. Depuis une petite décennie, nous entendons parler de l’affaire Ergenekon – Etat dans Etat composé essentiellement de militaires – avant d’apprendre avec stupéfaction que ce scandale a été un coup monté par un autre pouvoir de l’ombre, la confrérie Gülen… 

Pour un étranger, il est difficile de mesurer l’étendue du réseau que les gulénistes ont tissé à l’intérieur de l’Etat. Nous-mêmes, Turcs, avons été surpris de découvrir la profondeur de leur infiltration de l’Etat.  Or, d’ici à croire qu’Erdoğan est capable de mettre en scène une opération de telles dimensions, il y a plus qu’un pas à franchir car ce fantasme relève de la pure ignorance. Cela revient à traiter un membre de l’OTAN, un membre du Conseil de l’Europe, et un candidat à l’Union européenne de république bananière du Tiers monde.

Qui sont ces gulénistes et quels sont leurs objectifs ? Erdoğan a-t-il raison d’exiger l’extradition de Fethullah Gülen ?

La confrérie Gülen est une organisation religieuse opposée à la démocratie laïque. Elle est dangereuse car cela fait quarante ans qu’elle œuvre, patiemment et clandestinement, à instaurer un régime islamiste. Erdoğan a parfaitement raison d’exiger des Etats-Unis l’extradition de son chef Fethullah Gülen.

La Turquie d’après le 15 juillet a affiché une large unité nationale autour du rejet du coup d’Etat, s’enorgueillissant du fait que ce genre de choses ne soit plus possible. Porté par l’esprit du 15 juillet, Erdoğan jouit d’une forte légitimité. Jusqu’où pourra-t-il aller ? Les démocrates turcs qui l’ont soutenu contre les putschistes seraient-ils capables de défendre la démocratie si son sauveur venait à la menacer ?

En s’opposant au coup d’Etat, les gens ont manifesté ont réflexe démocratique. Aussi, il existe aujourd’hui un consensus en Turquie : plus jamais ça ! Cependant, ce consensus ne donne en aucun cas à Erdoğan la légitimité pour faire avancer ses idées et pratiques anti-démocratiques. La purge en cours en ce moment vise les gulénistes mais le risque qu’Erdoğan cible ses adversaires politiques et fasse avancer ses propres projets est réel. Ce pourquoi, ceux qui aimeraient que la démocratie turque se consolide devraient faire entendre leurs voix critiques pendant et après l’état d’urgence. L’unité de la nation face au coup d’Etat ne donne pas carte blanche à Erdoğan. Reste à voir quelle sera l’efficacité de l’opposition.

Le corps troublant du Roi Boris

Richard Goldschmidt

Je ne me souviens pas de l’histoire de l’Angleterre. Et, comme je ne parle pas anglais et ne sais rien de Boris Johnson, quand Élisabeth Lévy m’a proposé d’écrire un portrait de lui, en bon journaliste, je lui ai dit que ce travail était à ma portée. Après tout, l’on voit des archéologues déduire, des morceaux d’un antique fémur retrouvés dans le fond du métro napolitain, la date et l’heure de naissance de leur propriétaire, la couleur – rose et violet – des murs de sa villa, son goût pour la pêche aux anguilles et les blonds raffinements de la coiffure de Titia Flaminia, sa bonne amie.

De Boris Johnson, je puis au moins dire qu’il est beaucoup plus qu’un morceau de fémur ramassé dans le dernier sous-sol du métro napolitain. C’est le genre d’Anglais dont, à condition qu’il ne défende pas le Brexit, nos journaux disent qu’il est beaucoup plus « cool » qu’un Français. Et en effet : Boris Johnson promène avec lui un parfum de fish and chips, de bar à bière et de cigare anglais d’après minuit. Vêtu de costumes haut de gamme habilement débraillés, il traîne, sur les bords de la Tamise, son ombre chic de phacochère glam et roublard. Mieux encore, il fait le pitre. Et les Français aiment qu’un homme politique fasse le pitre. Pourvu qu’il ne soit pas français.[access capability= »lire_inedits »]

Amuser est, nous le savons tous, une vieille tradition anglaise. Les Anglais ne craignent pas le ridicule. Ils savent que, comme tout un chacun, ils le sont. Là est leur charme. Là aussi, leur travers. Qui sait trop que tout est ridicule finit par croire que tout n’est que ridicule. Comme le mépris pour les Français, la cruelle ironie est pour les Anglais, ces blagueurs frigides, le refuge de leur quant-à-soi. C’est dans ce refuge que leur âme, parfois, se rétrécit. Mais Boris Johnson est plus qu’un blagueur frigide, c’est un pitre. La preuve, il ne se contente pas d’avoir un corps, il sait qu’il en a un, rouge, mastoc, lourd, maladroit, et s’en sert pour faire son numéro.

Pour des raisons qu’Ernst Kantorowicz expliqua dans Les Deux Corps du roi, il est rare que les hommes politiques se servent de leur corps avec excès, sinon pour prendre des airs de couvent rébarbatif. Le moins que l’on puisse dire est que Boris Johnson, contrairement à ses collègues, nous impose son corps en toute circonstance. Tout à l’heure, je disais que Boris Johnson était un phacochère. Ce n’est pas cela. Boris Johnson est une otarie géante échouée dans un magasin de porcelaine anglaise. Il dit : « Je suis passé du stade binoclard timide et bûcheur à celui d’excité qui se trémoussait » en entendant les Rolling Stones chanter Start me up. En fait, il n’est pas passé de l’un à l’autre, il est devenu l’un et l’autre à la fois. Un adolescent de cinquante ans plein de complexes, exilé dans un corps disproportionné, trop massif pour lui, et dont il ne sait que faire.

Pour tromper ses doutes, il s’agite, gesticule, tournoie à l’intérieur jusqu’au burlesque dans l’espoir de se faire remarquer et, si possible, aimer. Lui n’aime pas ce corps. Mais, au lieu de le cacher, il l’exhibe. Un saut à l’élastique, une musique un peu bruyante, une partie de football, tout lui est un prétexte pour le ridiculiser. J’ai eu un camarade comme lui à l’adolescence. Il me fatiguait. Sa présence épaisse et ses gesticulations me mettaient mal à l’aise. Cette façon de kidnapper chaque seconde de l’attention d’une personne en la noyant sous un déluge de facéties pèse sur l’humeur de la malheureuse comme le cafard d’un jour férié.

Oh, je sais bien que l’obstination de Boris Johnson à humilier son propre corps est à certains égards tout anglaise. Les Anglais, comme les Belges, éprouvent une fascination pour la laideur, qui leur commande dès qu’ils la repèrent de l’aggraver. Ils ne jubilent jamais autant qu’en abaissant ce qui est bas. L’esthétique de l’inesthétique leur tient lieu d’art de vivre. Pour surprendre, et puis aussi pour choquer. Il est vrai que, malgré leur drôlerie, les Anglais, comme les Belges, sont parfois lourds.

Rien n’oblige à rire des pitreries forcées de Boris Johnson, après tout. Ce qui nous émeut chez lui est ce qui lui échappe. Et, d’abord, derrière toute sa comédie, une irréprochable absence de foi en lui-même. Dans son regard, après qu’il a fait une grosse blague, jamais une trace de la fierté un peu bête et pointue que l’on croise si souvent dans les yeux des Français. C’est pourquoi, même quand ses élucubrations ne font pas rire, on éprouve pour lui un sentiment d’amitié et l’on se laisse charmer par son enthousiasme. Je suis persuadé que les Londoniens l’ont moins aimé pour ses clowneries que pour ce qui émane de sa personne, malgré lui.

Boris Johnson est un bel animal déréglé. Il y a chez lui une nuit secrète qui s’écoule on ne sait où, mais que l’on entend bruire. Il est pourtant né dans une famille de la haute bourgeoisie, possède du sang noble en abondance, a vécu ses années d’enfance et d’adolescence entre les États-Unis, le Canada, la Belgique et l’Angleterre, et, comme si tout ça n’était pas suffisant, il a suivi des études de lettres classiques et de philosophie à l’université d’Oxford. Avec un pedigree comme le sien, n’importe quel Français digne de son drapeau tricolore aurait atteint depuis longtemps à la platitude la plus inaltérable. Il faut être en Angleterre pour croiser un membre de l’upper class mondialisée, maire d’une capitale de dimension internationale, capable de parler au peuple et qui porte sans afféterie la haute conscience de l’absurdité du monde sur son visage.

Ses déambulations dans Londres sur son vélo « Boris », le faux débraillement de sa mise, son exubérance de rabelaisien english, le simulacre de certains aspects de sa désinvolture peuvent agacer. Comme sa volonté de ressembler au peuple. L’écouter, essayer de le comprendre, de lui parler, très bien, et bravo M. Johnson, mais vouloir lui ressembler, là, je ne vois rien de plus esthétiquement déraisonnable. « Oui, le peuple. Mais il ne faudrait pas voir sa gueule… »

Il y a deux semaines, après que Boris Johnson eut annoncé qu’il renonçait à la succession de David Cameron, les journaux français s’empressèrent de lui reprocher de « ne pas assumer la conséquence de ses actes ». Nous donnant une raison de plus de l’aimer, bien qu’il nous épuise. Sérieusement, que pourrait-on bien avoir à faire d’un imbécile qui « assumerait la conséquence de ses actes » ? [/access]

Latin-grec: Les Immortels en forme olympique!

calendrier immortels latin

La réforme du collège qui doit entrer en vigueur à la rentrée de septembre 2016 entend faire la chasse à l’ennui des élèves. Le fer de lance en sera les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI), qui doivent combiner plusieurs matières pour « donner du sens aux apprentissages » afin d’aboutir à une réalisation concrète (maquette, exposé, vidéo, prestation, etc.).

Faire des cours attractifs pour que les élèves apprennent mieux, tous les enseignants sont d’accord. Le problème, c’est que ces EPI ne se feront pas en plus des heures de cours, mais en même temps – entendez « à la place ». Bienvenue dans l’ère de l’école qui divertit, adieu l’école de l’exigence qui dispense des savoirs. Oh pardon ! J’ai écrit un mot tabou pour les « pédagogistes » qui sont à l’origine de cette réforme rejetée par la majorité des enseignants et leurs deux principaux syndicats (SNALC et SNES). Oui, vous lisez bien : ces « spécialistes » qui ne sont plus au contact des élèves ont décrété que transmettre des savoirs, c’était dépassé, qu’il fallait se mettre à la portée des « jeunes », en leur faisant créer, par exemple, le profil Facebook de Copernic ou en étudiant l’évolution des espèces à travers Pokémon Go.

Selon eux, apporter aux enfants les outils pour comprendre le monde, ce n’est pas utile, il faut qu’ils acquièrent dès le plus jeune âge les compétences nécessaires pour devenir une main d’œuvre « adaptée » au marché du travail – entendez : « qui fait ce qu’on lui demande sans se poser de questions ». Voici la philosophie, à peine cachée, de cette réforme.

Or, parmi les savoirs à jeter aux oubliettes, on trouve en première place la culture antique et les langues qui la transmettent : le latin et le grec.

Si l’on en croit la communication officielle du Ministère de l’Education nationale, tous les profs de latin sont de vieux schnocks qui barbent leurs élèves en leur faisant uniquement réciter les déclinaisons pendant les heures de cours : ainsi apparaissent-ils dans une BD caricaturale diffusée au printemps sur le modèle « avant, c’était nul ; avec la réforme du collège, ce sera merveilleux ! » Tellement merveilleux, que la réforme diminue jusqu’à 50% les horaires de latin…

Pourtant, l’association Les Immortels avait déjà nettement dépoussiéré cette image à la rentrée 2015 avec son premier calendrier, qui n’avait pas du tout plu en haut lieu…

Née de la création du premier calendrier 2015-2016, « Les Immortels » est une association humoristico-militante de défense et de promotion de la culture antique et des langues latine et grecque.

Le premier calendrier des Immortels fut une réponse humoristique à la réforme #collège2016, qui entend étouffer pour l’enterrer, à terme, l’enseignement du latin et du grec : une poignée d’amoureux des langues anciennes (pas que des profs de latin-grec), s’étant rencontrés sur les réseaux sociaux, avaient décidé d’incarner les dieux de l’Olympe en colère contre cette attaque des fondements de la langue française et de la civilisation européenne.

Devant le succès inattendu de ce premier opus qui s’est vendu à plus de 2600 exemplaires (pour un objectif de vente initial de 40 calendriers !), les dieux immortels ont décidé de ne pas abandonner les mortels à leur sort.

Ils sont d’autant plus motivés que, malgré la volonté des autorités humaines d’enterrer les langues anciennes dans le tombeau de l’oubli, les jeunes générations sont toujours plus nombreuses à vouloir étudier le latin et le grec.

Le calendrier de cette année scolaire 2016-2017 sèmera donc encore un vent de révolte, soufflant la culture et l’humour, pour vous accompagner pendant douze mois.

Les Immortels ne sont pas morts ! Ils sèment encore, ils s’aiment encore !

L’optimisme chevillé au corps (pas toujours très vêtu…), ils vous proposent une relecture et une redécouverte des amours divines…

Comme dit la chanson, les histoires d’amour finissent mal…en général!

Mais avec les dieux de l’Olympe, les histoires d’amour finissent… à l’autel…!

Eh oui ! Avec eux, tout est bon pour mettre l’objet de son désir dans son lit : séduction, coup de théâtre, tromperies en tous genres, déguisement, enlèvement, métamorphose, adultère… entre dieux, avec des mortels… tout est permis!

Le calendrier 2016-2017 des Immortels vous présente ainsi cette année, avec farces et honneur, ces amours divines et coquines, tout en fustigeant l’indigne réforme 2016 pour le collège.

Vous découvrirez ainsi une Aphrodite, déesse de l’amour, en très grande forme puisqu’elle ose en exclusivité mondiale, voire intersidérale, vous dévoiler certains de ses amants : Hermès, le beau mortel Anchise, Dionysos, le fêtard, et enfin Arès, le guerrier musclé.

Zeus, le tombeur de l’Olympe, vous confiera pour sa part toutes sortes de combines personnelles : prendre la forme d’un taureau pour enlever une jeune fille, devenir le sosie d’un mari absent pour coucher avec une épouse fidèle… Rien ne l’arrête : ni les précautions d’un père pour sa fille, ni la jalousie de sa femme Héra !

N’oublions pas la coquette Uranie, qui tombera sous le charme… et dans le lit de l’inégalable Apollon.

Mais l’honneur restera sauf pour nos deux vierges préférées : Athéna parviendra à repousser les assauts d’un Héphaïstos frustré, tandis qu’Artémis, rouge de colère, punira le voyeurisme d’un chasseur indélicat.

Douze œuvres d’art célèbres et revisitées, dans lesquelles les membres de l’association se sont glissés avec farces et humour, vous feront pénétrer, en exclusivité, dans l’intimité des dieux et découvrir des couples mythiques et mythologiques.

Ces images sont accompagnées de textes rédigés par les soins des Immortels : ils vous racontent les palpitantes aventures amoureuses de vos divinités préférées.

Cette année, le prix du calendrier est de 8,50 euros.

Chaque mois, vous profiterez en effet d’une double page, donc deux fois plus de contenu, une partie calendrier plus grande pour noter vos rendez-vous professionnels… ou galants.

Il est disponible à la commande jusqu’au 4 septembre 2016.

Bonne lecture, amusez-vous bien !

Migrants: Manœuvres politiques estivales en Allemagne

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merkel maiziere migrants daech
Thomas de Maiziere et Angela Merkel. Sipa. Numéro de reportage : AP21800639_000003 .

On a fait grand cas, dans les médias français, des récentes déclarations « musclées » de Thomas de Maizière (CDU), relatives à la lutte contre le terrorisme islamiste outre-Rhin. Dans le creux de l’été, période propice au lancement de petites manœuvres politiciennes, dont les journaux font leurs choux gras faute d’actualité plus substantielle, les propos de De Maizière n’ont rencontré, dans la presse allemande, qu’un médiocre succès d’estime. A Paris, certains observateurs ont cru percevoir dans ce discours un écho des polémiques françaises de l’an passé : le ministre de l’Intérieur d’Angela Merkel n’évoquait-il pas la déchéance de nationalité pour les bi-nationaux allemands partis faire le djihad en Syrie, et l’interdiction du port du voile intégral sur le territoire de la République fédérale ? Certes, mais c’est méconnaître profondément le fonctionnement du système politique de nos voisins, que de croire qu’une déclaration d’un membre du gouvernement, fût-il éminent, puisse enclencher une procédure législative destinée à la  mettre en œuvre toutes affaires cessantes. De plus, de Maizière établissait seulement une liste de mesures destinées à être soumises au débat au sein de son parti, première étape d’une discussion générale sur le sujet.

Depuis 2013, le gouvernement d’Angela Merkel est soutenu par une «  grande coalition » rassemblant le bloc chrétien (CDU et CSU bavaroise) et les sociaux-démocrates du SPD. Ne peuvent donc être considérés comme projets gouvernementaux sérieux que les mesures ayant fait l’objet, après négociations, d’un accord au sein de la coalition. Ce  n’est pas le cas des propositions exposées par de Maizière, dont ses collègues SPD ont pris connaissance par la presse.

La pré-campagne électorale pour les élections législatives de l’automne 2017 est déjà  partie, et ce qui devait être une chevauchée triomphale pour Angela Merkel se révèle plus compliqué pour la chancelière. Son coup de force de l’été dernier, ouvrant toute grandes les portes de son pays aux réfugiés du Moyen-Orient –près d’un million de personnes accueillies – provoque, un an plus tard, une crise intérieure et européenne. Cela a commencé dès le 1er janvier 2016, avec les violences sexuelles de la Saint-Sylvestre à Cologne et dans d’autres villes allemandes commises par des bandes de voyous maghrébins, qui ont été suivies d’agressions mortelles à l’arme blanche perpétrées par des djihadistes infiltrés dans le flot de réfugiés, et enfin la tuerie de Munich du 22 juillet 2016 (9 morts, 21 blessés), œuvre d’un germano-iranien de 18 ans, qui s’est donné la mort après ses crimes. Ces événements ont porté un coup dur à la «  Willkommenskultur » (culture de l’accueil bienveillant) dont Merkel s’était fait la championne, et provoqué une contestation de cette ligne en Allemagne, qui se traduisait par des succès impressionnants du parti anti-UE et anti-immigré AfD (Alternative für Deutschland) lors d’élections régionales au printemps 2016. Dans un premier temps, le gouvernement tente de minimiser les actes terroristes en arguant de la fragilité psychologique de leurs auteurs,  présentés comme des tueurs isolés  avec des antécédents psychiatriques. Cette édulcoration des faits a eu l’inverse de l’effet rassurant escompté, et s’est révélé peu convaincante dans une opinion  qui se croyait jusque-là à l’abri d’une vague terroriste en raison de la retenue allemande dans les conflits armés du Levant et d’Afrique.

Le coup de menton de de Maizière, qui endosse, pour l’occasion, l’habit du «  méchant flic » rectifiant par ses mâles propos l’image d’un CDU au grand cœur, mais quelque peu naïve incarnée par Angela Merkel, est donc une manœuvre destinée à  repositionner la CDU comme parti de l’ordre, alors que la révolte gronde chez les Bavarois de la CSU : la Bavière a reçu le principal choc de l’immigration massive en raison de sa position géographique au sud du pays, et a subi la quasi-totalité des actes terroristes récents. Un ancien candidat à la chancellerie ,Edmund Stoiber, encore très écouté dans le pays, évoque même l’idée d’un candidat autonome CSU à la succession d’Angela Merkel en 2017, estimant que l’opinion publique du pays dans son ensemble est plus favorable aux positions « dures » de la CSU sur l’immigration qu’à celles de l’ancienne chancelière et de ses amis. Par ailleurs, les Bavarois reprochent à Angela Merkel d’avoir brutalisé les pays d’Europe centrale, avec lesquels le Land de Bavière entretient d’étroits rapports économiques et culturels en tentant de leur imposer, contre leur  gré, un quota de réfugiés fixé à Bruxelles.

L’autre bénéfice attendu des propos de de Maizière est de provoquer la zizanie au sein du SPD, parti où, à l’image du PS français, s’affrontent les partisans du compromis à tout prix avec l’islamisme et ceux défendant d’une attitude plus soucieuse d’empêcher l’emprise des « barbus » sur les musulmans (et surtout les musulmanes) installés dans le pays.

On peut donc  raisonnablement prédire que l’affaire va se conclure, sauf nouvel et sanglant attentat terroriste, par un durcissement apparent du contrôle des migrants et des procédures d’expulsion plus expéditives pour ceux qui auraient enfreint la loi, pour calmer la CSU, mais que ni la déchéance de la nationalité, ni l’interdiction du port du voile intégral ne seront adoptés, ces mesures  n’ayant été avancées par de Maizière que pour être sacrifiées dans le cadre d’un compromis avec le SPD.

Xavier Forneret: jouer du violon dans son cercueil

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xavier forneret corti
Xavier Forneret. Wikipedia.

En naissant en Bourgogne au début du XIXème siècle, Xavier Forneret aurait dû se méfier. Ce terroir donne des vins délicieux qui fatiguent les reins, cernent les yeux et veloutent l’imaginaire.  À la longue, surtout quand on ne bouge pratiquement pas de son province, on finit par confondre le rêve, la réalité et les villes : Dijon, Beaune et Paris. On croit jouer du violon dans son cercueil et on s’habille en noir comme un dandy de la new-wave. A l’occasion, sans trop de succès, on écrit. Des contes, des pièces de théâtre, des aphorismes.  Les bourgeois se moquent de vous (rien ne change décidément), vous devenez franchement excentrique, vous avez des enfants naturels et, pour finir, vous mourrez en 1884, complètement ruiné, déjà définitivement oublié ou presque. Bref, vous êtes posthume de votre vivant, ce qui est un rare privilège.

Ressuscité par les surréalistes

Pourtant, Xavier Forneret connaît une résurrection à la fin des années 20, lorsque les surréalistes, ces inlassables chercheurs des métaux rares et de substances littéraires radioactives, redécouvrent l’écrivain. Ils laissent de côté son théâtre (désastreux, il est vrai), mais ils republient dans leurs revues ces pépites incandescentes que sont les maximes de Forneret. Des exemples ? « J’ai vu une boite aux lettres sur un cimetière », « Le sapin dont on fait les cercueils est un arbre toujours vert » ou encore « Oh, que c’est malheureux que la femme mange, même des fraises dans du lait. » Et c’est André Breton lui-même qui apportera la touche finale en donnant à Forneret une place de choix dans son Anthologie de l’humour noir, ce bréviaire des écrivains fantomatiques où se côtoient Charles Cros, Raymond Roussel, Jacques Rigaut, -l’homme du suicide à la boutonnière- et tant d’autres météores improbables.

À vrai dire, votre serviteur ne le connaissait que par ce biais, Forneret, et il nous avait échappé qu’il avait été édité au début des années 90 dans l’extraordinaire « Collection romantique » des éditions José Corti, collection qui nous a tant de fois prouvé que des petits maîtres étaient des en fait des génies mal pesés au trébuchet de l’histoire littéraire. On peut penser que Forneret en fait partie. Le texte des Contes et récits publiés dans cette édition l’ont été entre 1836 et 1860 chez des libraires de Dijon à des tirages infinitésimaux. A l’époque, le romantisme était à la mode et Forneret, impressionnable comme une plaque photographique, utilisait la panoplie règlementaire alors en vigueur : clairs de lune, amoureux sanglotants, poètes affamés et jeunes filles toujours agonisantes. Mais Forneret échappe à chaque instant, pour qui sait lire, à la simple imitation. Au contraire, il joue avec les codes de son temps de la manière la plus subversive qui soit comme aujourd’hui, par exemple, un Jean Echenoz joue avec les codes du roman d’espionnage.

Présence obsédante du rêve

Ce qui fascinera le lecteur curieux, avec Forneret, c’est l’espèce d’énergie électrique qui irradie son écriture, cette présence obsédante du rêve qui lui permet de transformer la vignette d’un roman pour faire pleurer Margot en un tableau inquiétant et déviant, digne d’Odilon Redon ou de Gustave Moreau. De même, ses fantaisies typographiques et ses paragraphes hachés inventent une nouvelle occupation de la page et créent ainsi un envoutement à la fois visuel et incantatoire.

Il est plaisant de voir comment Forneret, ce gentleman de la Côte d’Or, qui se serait rêvé notable, laisse constamment son inconscient tuer le monsieur Prud’homme en lui pour laisser place aux fantasmes qui sont aussi ceux, à la même époque, d’un Lautréamont. Et c’est pourquoi, Xavier Forneret, voyant et mage malgré lui, est de notre temps : il a compris, en s’effrayant lui-même, que la bonne littérature était un interminable dérapage contrôlé.

Contes et Récits de Xavier Forneret (José Corti,  5 euros, non massicoté, marché de Niort).

Du Brexit au Québexit ?

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Les souverainistes québécois traversent de bien mauvaises années. Jamais l’indépendance du Québec n’a semblée aussi éloigné. La trudeaumanie gagne même leurs rangs. Ils se laissent séduire par un Premier ministre fédéral qui fait pourtant preuve de la même intransigeance que ses prédécesseurs à l’endroit du Québec, au point même de nier qu’ils sont une nation. Depuis la défaite crève-cœur du référendum de 1995 où ils avaient obtenu 49,4 % des suffrages (dont 61 % du vote francophone, renversés par le vote unanime de la communauté anglophone et des communautés ethniques), les souverainistes ne sont jamais vraiment parvenus à se relever. Ils gèrent péniblement une lente décroissance. La défaite défait et certains ressorts intimes du nationalisme semblent brisés, d’autant que la grande mutation démographique causée par l’immigration massive semble rendre de plus en plus improbable une victoire souverainiste dans les années à venir. Bref, on spécule ouvertement à propos de la mort du mouvement souverainiste.[access capability= »lire_inedits »]

Au cœur de la propagande administrée aux souverainistes québécois, il y a l’idée que l’indépendance ne serait pas une « vraie affaire ». Elle détournerait ceux qui la recherchent de l’administration tranquille des affaires courantes, qu’il s’agisse de la santé, de l’éducation, de l’entretien des routes ou des services de garde d’enfants. Ce serait un fantasme entretenu par des nationalistes revanchards et déphasés. Alors on peut imaginer l’immense surprise d’un grand nombre de Québécois qui se sont réveillés le 24 juin, jour de la fête nationale au Québec, en apprenant que les Britanniques avaient voté la veille en faveur du Brexit. Comment était-ce possible ? On nous avait pourtant dit que les Britanniques choisiraient l’avenir contre le passé, l’ouverture contre la fermeture. Comment un peuple pouvait-il consciemment voter contre le sens de l’histoire ? On a vite trouvé la réponse : il n’a pas voté consciemment. Simple, non ?

Le peuple aurait été manipulé par des démagogues. Et il aurait été manipulé parce qu’il était manipulable : ce sont les catégories de la population les plus fragiles qui auraient donné sa majorité au Brexit. La démocratie révélerait ses limites. Les intelligents auraient voté pour le « Remain » et les idiots pour le « Leave ». Les instruits seraient dans le premier camp, les sous-éduqués, dans le second. De même pour les jeunes et les vieux. Et les urbains et les régionaux. D’un commentateur à l’autre, et, peut-on dire, d’un pays à l’autre, c’est toujours la même salade. On peut y voir une immense entreprise de disqualification médiatique d’un choix populaire. Mais on l’aura compris, le peuple est de trop lorsqu’il vote mal. Il devient une force réactionnaire qu’il vaudrait mieux congédier. On spéculera alors très ouvertement pour savoir comment neutraliser les résultats du référendum. Pourquoi ne pas en tenir un second corrigeant les résultats du premier ?

Il fallait aussi contrer toute tentation britannique au Québec. Le système médiatique a été catégorique : ce vote n’avait rien à voir, absolument rien à voir avec le Québec. La Grande-Bretagne serait déjà un pays cherchant seulement à restaurer sa souveraineté, le Québec ne serait qu’une province tentée par la rupture avec le meilleur pays au monde. C’est le drame des nations provinciales : rien de ce qui se passe dans le monde ne les concerne jamais. On avait aussi tenu le même discours aux Québécois, au moment du référendum sur l’indépendance de l’Écosse, en 2014. Cette fois-là non plus, le destin du monde n’avait rien à voir avec eux. Les Québécois pouvaient continuer à s’occuper de leurs petites affaires : la vie des autres peuples ne les concernerait pas vraiment. Elle est loin, l’époque du Québec libre.

Et pourtant, certains souverainistes québécois parmi les plus éclairés ont trouvé les situations finalement ressemblantes. Dans les deux cas, on parle d’une mobilisation politique en faveur du cadre national. Imaginons que, d’ici une dizaine d’années, les souverainistes reprennent le pouvoir et parviennent à tenir un référendum. Les grandes figures de l’élite politique internationale viendraient faire leur tour en boucle au Québec pour dissuader son peuple de quitter le meilleur pays au monde. Les capitalistes et spécialistes des marchés financiers prophétiseraient une catastrophe économique en cas de sécession. Et les campagnes de culpabilisation idéologique, auxquelles les Québécois sont très sensibles, se multiplieraient à l’approche du vote. En son temps, Pierre Trudeau, le père de l’actuel Premier ministre canadien, avait qualifié à l’avance l’indépendance du Québec de crime contre l’humanité.

Imaginons même que les Québécois votent « oui » à l’indépendance. Qu’ils s’inspirent des Britanniques pour une fois et résistent à la campagne d’intimidation internationale contre leur droit à l’autodétermination. Imaginons qu’ils votent « oui » à 51,3 %. On peut être certain qu’à ce moment, nous assisterons à une réédition de la campagne post-Brexit. On fera tout, absolument tout, pour annuler les résultats. Le gouvernement fédéral proposera peut-être un référendum pancanadien pour annuler les résultats du référendum québécois. Une grande marche d’amour rassemblant des Canadiens de tout le pays sera organisée à Montréal. Les marchés financiers, pendant une semaine, trembleront, même si, plus tôt que tard, ils se rétabliront. On multipliera les sondages et les reportages nous expliquant que les électeurs du « oui » n’ont pas vraiment voulu la souveraineté mais seulement faire peur au Canada.

La gouvernance globale, dont l’Union européenne est un vecteur, est un dogme de notre temps et ceux qui défendent l’État-nation sont classés, qu’ils le veuillent ou non, parmi les réactionnaires. Prendre sa défense, c’est se condamner à rejoindre le camp des proscrits, des mal nommés, des déconsidérés. Imaginons que les Québécois sortent de leur sommeil dogmatique, qu’ils se délivrent de l’enchantement de Justin Trudeau et qu’ils saisissent leur dernière chance d’exister comme nation à part entière. À ce moment précis, alors qu’ils seront diabolisés par les idéologues progressistes de la terre entière, les partisans du Québexit pourront trouver un peu d’inspiration chez ceux du Brexit, qui semblent résister à la tempête, même si, inévitablement, la transition d’un régime à un autre ne se fait jamais seulement dans la douceur. On ne fait pas l’histoire en s’accompagnant uniquement d’une musique d’ascenseur. [/access]

Australie: migrants et îlots enchanteurs

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australie manus island migrants
Camp de migrants de Manus island. Wikipedia. DIAC images.
australie manus island migrants
Camp de migrants de Manus island. Wikipedia. DIAC images.

« Mon île au loin ma Désirade… » chantait Guillaume Apollinaire…
Et c’est sûr que ça fait rêver — surtout en des étés passés intégralement à Marseille. Marseille, son hygiène,

ses commerces florissants,

burqa

son ciel bleu — sauf quand un nuage de fumée dû à des incendies curieusement simultanés obscurcit légèrement le ciel au-dessus de la Bonne Mère…

Donc, évadons-nous dans les mers du Sud. À Christmas Island, par exemple…

wikimedia. Jacinta.riley.

Ou à Manus Island… À moins que vous ne préfériez Nauru — a truly unique landscapedit le site touristique de l’île

Ce sont les trois îles où le gouvernement australien entasse les réfugiés, au grand dam des associations de bienfaisance, et dans un silence international que seul Le Point en France a récemment brisé.

On se demande de quoi ces gens-là se plaignent. Plage, cocotiers, surf, oiseaux par milliers, et crabes rouges — hmm…
Bon, d’accord, abus en tous genres, viols, déportations forcées… Sans compter qu’ils ont vu petit — ça commence à déborder, d’après les rares journalistes qui ont eu l’autorisation d’y aller voir. Les Presbytériens, quand ils se mêlent d’humanitaire, savent y faire. Ils nous ont montré ça au siècle dernier avec les Aborigènes.
Mais enfin, les réfugiés ont au moins la possibilité d’apprendre l’anglais ou de faire de la gymnastique…

Imaginons une opération du même genre en France. On expédierait en Corse, par exemple, tous ces gens qui s’entassent je ne sais pourquoi à Calais (Calais, sa jungle, son air vivifiant).
Et on y confierait les apprentis djihadistes au FLNC, qui a expliqué comment il s’y prendra pour confiner ceux qui prétendent se livrer à une lecture littérale du Coran. Même que votre dévoué serviteur a trouvé ça assez bien envoyé, et bien propre à illustrer l’Etat fort qui est actuellement celui de la France.

Notez que la Corse, c’est peut-être grand. On pourrait les regrouper sur l’archipel des Glénans — la Bretagne, ses embruns, ses crêpes…
Ou sur Fort Boyard.
Dedieu, le joli jeu télévisé qu’on y ferait !

Comment disait Molière déjà ? Ah oui : « L’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer aujourd’hui, et la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages. C’est un art de qui l’imposture est toujours respectée, et quoiqu’on la découvre, on n’ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement, mais l’hypocrisie est un vice privilégié, qui de sa main ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d’une impunité souveraine. » (Dom Juan, Acte V, scène 2).

Et regardez comme c’est pratique, en australien, ça se dit hypocrisy — anglais, français, c’est tout un.

PCF: Les dieux sont-ils tombés sur la tête?

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parti communiste islam laicite christianisme
La Cagnotte. Wikipedia.
parti communiste islam laicite christianisme
La Cagnotte. Wikipedia.

Je suis tombé par hasard sur un vieux pote, un vieux camarade du PCF, celui d’avant, celui du temps de Georges Séguy, que je n’avais pas vu depuis longtemps. On s’est croisé le matin, sous le soleil provençal, au moment où des familles rentraient dans l’église qui comme chacun sait est au milieu du village. Était-ce parce qu’il y avait pas mal de monde, mais il m’a posé une drôle de question. Point de départ d’un petit dialogue que je rapporte ci-dessous.

« Mais dis donc, on dirait qu’il y a plus de monde que d’habitude. Ah oui, c’est parce qu’on est le 15 août aujourd’hui n’est-ce pas ? J’ai entendu dire que c’était une fête importante pour les chrétien-ne-s. Ils fêtent la naissance de Napoléon, c’est ça ? Ou plutôt l’anniversaire du débarquement de Provence ?

– Non, pas tout à fait. C’est la commémoration de la montée au ciel de Marie, la mère de Jésus. Fête très importante pour les chrétiens. Tu sais, Marie, celle qui a été conçue sans le péché originel, qui a été enceinte de Jésus tout en restant vierge, et qui était au pied de la croix au moment de la crucifixion. Je ne me rappelle plus si elle a revu son fils après la résurrection. L’histoire ne tient pas debout, bien sûr, mais les catholiques y sont attachés. Ils appellent cela l’Assomption. Depuis le XIXe siècle le culte marial est devenu très important, il paraît qu’il y eut même un débat au cours du concile Vatican II pour savoir si Marie ne devait pas être considérée comme «co-rédemptrice ». Et que la majorité qui le refusa fut très courte.

– Houh la la, c’est compliqué ton truc. Je ne sais pas si tu as remarqué mais maintenant, le Parti souhaite les fêtes religieuses aux musulman-e-s. Et on nous reproche de ne pas faire la même chose pour les chrétien-ne-s. Si tu me dis que c’est une fête importante pour eux, il faudrait peut-être dire quelque chose.

– Premièrement, si tu dis quelque chose ce sera seulement pour, les cathos, les autres chrétiens, Marie, ils s’en tapent un peu.

– Parce que tous les chrétien-ne-s ne sont pas cathos ? C’est compliqué ça, avec l’islam c’est plus simple. Avec le bouddhisme c’est facile, il suffit de faire la bise au dalaï-lama, de se mettre une écharpe blanche autour du cou, et de faire l’éloge du fiston de Revel dont je ne me rappelle plus le nom. Ah si, Ricard comme le pastis. Bon alors je vais la jouer comme Hidalgo avec les fêtes musulmanes : « je souhaite à tous mes amis, mes frères, mes sœurs, mes concitoyens parisiens catholiques une bonne fête de la Vierge qu’est montée au ciel », ça va là ? Ou comme Cazeneuve, il suffit d’enlever le mot parisien et ce sera bon. C’est bizarre, j’ai cherché des vieux communiqués de souhaits aux chrétien-ne-s n publiés à l’occasion du 15 août et je n’ai rien trouvé.

– Adapte ceux de l’islam, c’est pas ça qui manque, et ça fera l’affaire. Et puis tu peux peut-être la jouer comme la JC, la Jeunesse Communiste, mais l’officielle hein ? La JCO (JCO Santiaano ! Je sais, c’est stupide mais Hugues Aufray me pardonnera). Ils ont fait un truc super chouette avec les musulmans, ils se sont tapé la cloche à chaque rupture de jeûne pendant le ramadan. Bon, ils n’ont pas picolé bien sûr, mais ils se sont empiffrés, et crois-moi pas dans le genre vegan et gluten free. Il y en a quelques-uns qui ont changé de catégorie de poids. Avec les cathos même s’ils sont radins, vous pourriez avoir droit au vin de messe. Et puis on imagine le tract distribué avec L’Huma dimanche « venez avec nos frères cathos prendre un repas fraternel à la fin de la procession du 15 août ». Bon, pour la rupture du jeûne avec les musulmans, l’invité de marque devait être pour les porter et sont la posées là-haut frais là-haut dans la mise en attente mais j’étais des Tariq Ramadan, là ce sera Philippe de Villiers. Tu me diras, finalement chacun dans sa spécialité, c’est un peu le même genre. Non, j’exagère un peu l’équivalent de Ramadan chez les cathos, ce serait plutôt l’abbé Cottard.

– Mais dis donc, c’est un peu compliqué ton machin. Le Ramadan, l’Aïd El Fitr, le Laylat al-Qadr, l’Aïd al-Kebir, la Jalsa Salana, l’Achoura, le Laylat al miraj, le Laylat ul Bara’ah, maintenant au PCF on maîtrise bien. N’oublie pas, que jusqu’à il n’y a pas longtemps la religion ce n’était pas un sujet. On avait confié à Maxime Gremetz la question des rapports avec les chrétien-ne-ns-nes , c’est dire si on s’en foutait. Avec l’islam, on a été sérieux et ça a demandé un sacré boulot. Alors s’il faut se mettre à la liturgie des chrétien-ne-ns-nes ça va devenir pénible. Déjà qu’à l’école centrale du Parti, avec le livre I du Capital, il faut maintenant aussi se farcir le Coran, s’il faut ajouter le Nouveau Testament ça va faire lourd.

– Ah oui, tu as raison, c’était mieux quand elles nous foutaient la paix, les religions. Il n’y a qu’à revenir à une lecture stricte de la loi de 1905, surtout que les cathos, ils sont malins, il faut se méfier. Quand ils voient que l’on caresse l’islam dans le sens du poil, ils essaient de profiter des bruits de l’orchestre pour nous fourguer des trucs et récupérer un peu de ce qu’ils ont perdu. On ne présente ses vœux à personne et comme ça on sera tranquille.

– Non mais, tu es fou ? Ne pas souhaiter les fêtes religieuses musulmanes aux musulman-ne-es-nes c’est du racisme. On ne peut pas arrêter de présenter des vœux aux musulman-ne-es-nes à l’occasion de toutes leurs fêtes. Tu ne serais pas un peu islamophobe toi ?

– Ben, les religions, c’est pas trop mon karma, et en ce moment je trouve que ça tourne carrément pénible. Et puis tiens, j’en profite aussi pour te dire que l’habitude qui consiste à mettre des E et des S avec des tirets partout pour faire féministe, déjà à lire c’est insupportable, mais à parler comme tu le fais, excuse-moi mais on ne comprend rien.

– Eh bien dis donc, toi tu as drôlement mal tourné. Déjà que tu es eurosceptique, que tu es contre l’euro, et que tu n’aimes pas Montebourg le candidat du Parti pour 2017, je constate que tu es en plus islamophobe, et que tu refuses d’écrire et de parler le féministe. On va te convoquer et tu es bon pour les caves de la Loubianka. Nan j’rigole, maintenant au Parti il y a des tendances, des fractions comme disait Lénine quand il les a interdites. Hue les a autorisées. Tout le monde dit ce qu’il veut et fait n’importe quoi. Reviens aux réunions, tu verras c’est sympa.

– Réunions de cellule ? Non c’est vrai ça n’existe plus les cellules. Bon écoute, je vais réfléchir, je vais relire des 21 conditions et je te dirai.

– Les 21 conditions de quoi ? »

Il était sincère, je ne lui ai pas répondu, on s’est fait un bel abrazo à la cubaine, et j’ai promis de passer le voir à son stand à la Fête de l’Huma. Le lendemain matin, j’ai scruté les réseaux, et je n’ai pas vu le moindre souhait des camarades aux cathos pour leur grande fête de Marie. Et c’est mieux comme ça.

Mais je crois que je n’irai pas à la Fête de l’Huma, j’ai un peu peur qu’ils aient supprimé les buffets campagnards.

Rennes: Des mineurs pas si isolés

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rennes saint michel mineurs isoles
Rennes, rue Saint-Michel. Wikipedia. Ayush Bhandari.
rennes saint michel mineurs isoles
Rennes, rue Saint-Michel. Wikipedia. Ayush Bhandari.

Il n’y a pas qu’en Corse ou en région parisienne que les « tensions entre communautés » sévissent. Les heurts à Bastia et l’assassinat d’un couturier chinois à Aubervilliers ont légitimement accaparé l’œil des médias mais l’on n’imaginerait pas forcément que la ville de Rennes puisse elle aussi se distinguer dans la catégorie des “tensions communautaires.” La capitale bretonne, dont le centre-ville était retourné il y a quelques mois par les manifestations hostiles à la loi El Khomri, connaît en effet aujourd’hui un autre problème : celui des « mineurs isolés ».

Le vocable administratif post-moderne recèle quelques trésors de poésie réglementaire. On apprendra ainsi qu’un mineur isolé n’a rien d’un charbonnier solitaire trompant sa mélancolie au comptoir d’un bistrot. D’après la définition donnée par le musée de l’Immigration, un « mineur isolé étranger » (MIE) est un jeune de moins de 18 ans qui se trouve en dehors de son pays d’origine sans être accompagné d’un parent. Depuis le 4 mars 2002, l’article L221-5 impose au procureur de la République de nommer un administrateur pour les mineurs isolés étrangers placés en zones d’attente pour les étrangers, ceci principalement afin de remédier à leur incapacité juridique. Un principe critiqué par nombre d’associations qui réclament un statut différent pour ces “mineurs étrangers”. Le problème est que non seulement l’augmentation drastique du nombre de « mineurs isolés » depuis les années 90 place les pouvoirs publics dans une situation difficile mais que le statut de “MIE” est devenu un label très recherché par nombre d’individus qui s’octroient à la fois la qualité de “réfugiés” et celle de “mineurs” profitant du fait que les impostures sont de plus en plus difficiles à démasquer car de plus en plus répétées.

C’est le cas aujourd’hui à Rennes où la mairie, comme la préfecture ou le conseil général d’Ille-et-Vilaine – et à plus forte raison les forces de l’ordre – ne semblent plus capables de faire face à une situation devenue plus que préoccupante. Comme souvent, le triptyque immigration-impéritie des autorités locales-exigences des associations a débouché sur une impasse et une situation dont les Rennais du centre-ville sont de plus en plus nombreux à se plaindre. D’après le dossier de presse préparé en 2011 par le Conseil départemental, l’Ille-et-Vilaine, représentait cette année-là le troisième département d’accueil des mineurs étrangers isolés en France.

Avec 294 mineurs isolés en 2011, le département se situait loin derrière Paris (1637) et la Seine-Saint-Denis (1000) mais le rapport précisait déjà il y a cinq ans que le dispositif d’accueil mis en place était « au-delà de la saturation » et que « compte tenu du flux continu de primo-arrivants (entre dix et trente tous les mois) (…) il est impossible de faire plus. » Pourquoi l’Ille-et-Vilaine ? Comme le précise le dossier du CG d’Ille-et-Vilaine, « c’est en grande partie parce que la préfecture de Rennes est équipée de la borne EURODAC, outil de contrôle des flux d’immigrants, que le nombre de mineurs étrangers ne cesse de croître en Ille-et-Vilaine ». Derrière cet acronyme, qui conjugue avec tant de bonheur le jargon technocrate et le charme suranné des expressions popularisées par Orange mécanique en 1971, se cache une base de données mise en place dans l’Union européenne en 2003, à laquelle peuvent avoir accès certaines administrations équipées de la fameuse borne EURODAC. Voilà pourquoi l’Ille-et-Vilaine accueillait accueillait, d’après le journal Le Télégramme, jusqu’à 450 “mineurs isolés” en 2013.

La gestion des “mineurs isolés” à Rennes devient aujourd’hui un véritable problème de politique et de sécurité publique tant il se conjugue aujourd’hui avec différentes formes de délinquance et d’abus. Dans le centre-ville, les « mineurs isolés », sont désormais bien connus et ont, semble-t-il, décidé de briser leur isolement en se rassemblant par bandes de quinze à vingt individus en haut de la mythique « rue de la soif » (rue Saint Michel) pour imposer la palpation du portefeuille des badauds, voire importuner les demoiselles, de plus en plus effrayées par les libertés prises par les audacieux « mineurs ». « Les filles qui traversent la place Saint-Michel le soir disent toutes qu’elles ne se sentent plus du tout en sécurité ici.

Depuis plusieurs mois, la presse locale rapporte d’ailleurs les incidents qui se multiplient : vols, agressions, cambriolages, rixes. Tout cela commence à faire partie du décor nocturne de la cité bretonne, jusqu’à déboucher sur des affrontements nettement plus importants. Dans la nuit du jeudi 10 au 11 août, un groupe d’une vingtaine de « mineurs isolés » tombent ainsi sur une bande de jeunes Rennais décidés à en découdre et l’affrontement se termine à coups de chaises…et de tournevis, avec deux blessés légers à la clé. « J’ai vu un de ces types aller fouiller dans le container à verre pour trouver des tessons de bouteilles et s’en servir pour frapper », raconte un témoin de la scène. Une bonne partie des employés ou des clients des bars alentour s’accordent à dire que la situation devient incontrôlable : « La police est débordée par le phénomène. Ils n’ont pas les effectifs pour faire face à ça », explique un habitant du quartier. « Les types se baladent sans papiers et prétendent être mineurs. Du coup, arrêtés, ils sont immédiatement relâchés. Et une bonne partie d’entre eux ne sont certainement pas libyens ou afghans mais algériens ou marocains. Je ne vois pas trop de quoi exactement ils sont réfugiés », renchérit un autre employé d’un commerce de la rue.

Le jour même où la violente rixe éclatait place Saint Michel, deux Algériens comparaissaient devant le tribunal correctionnel de Rennes après avoir été pris en flagrant délit pour tentative de vol sur une personne retirant de l’argent à un distributeur automatique du centre. Les deux prévenus qui prétendaient avoir 15 et 16 ans ont été confondus par le développement de leur dentition et de leur squelette qui a permis de déterminer qu’il s’agissait bien de deux adultes.

La loi prévoit que n’importe quel mineur étranger isolé soit pris en charge par l’aide sociale à l’enfance (ASE), dont les conseils départementaux ont la responsabilité. Depuis novembre 2015 cependant, la pratique des tests osseux afin de déterminer si un mineur est vraiment celui qu’il prétend être est également inscrite dans la loi. Une disposition défendue par la secrétaire d’Etat à la famille, Laurence Rossignol…et toujours largement décriée par de nombreux députés socialistes, Front de Gauche ou écologistes ainsi que par les associations locales, comme le « Collectif de soutien aux personnes sans-papiers de Rennes ».

Le contexte d’état d’urgence a poussé le gouvernement à inscrire la pratique des tests osseux (avec une radio des poignets par exemple) dans la loi, au grand dam des associations jugeant ces tests « inhumains et dégradants ». Pour autant, la généralisation des tests est compliquée par la multiplication du nombre d’individus majeurs arguant de leur minorité pour échapper à une condamnation en cas d’arrestation. Pour nombre d’entre eux, cela se traduit donc par une remise en liberté après quelques heures d’incarcération…au grand dam des habitants qui commencent à sévèrement perdre patience.

Si l’impunité n’est pas juridique, elle n’en est pas moins réelle. Les individus interpellés se retrouvent à nouveau dans la rue quelques jours après avoir été arrêtés et la police rennaise, en désespoir de cause, appelait même la population du centre-ville à respecter quelques consignes de sécurité : « Elle incite les jeunes à circuler la nuit, en ville, si possible en groupes, en empruntant des artères éclairées. Les cibles privilégiées sont les personnes seules, vulnérables et en état d’ébriété », rappelait le journal Ouest-France le 29 février dernier.

Face à cette situation, certains font preuve de fatalisme, à l’instar d’un autre riverain : « de toutes façons, le problème est chez nous pour le moment mais il va forcément se déplacer à un moment. On le retrouvera peut-être à Nantes dans quelques temps, quand ceux qui rackettent ici auront décidé d’aller racketter ailleurs. C’est malheureux mais la seule chose qu’on est réduit à faire, c’est attendre. » A moins que la situation ne parvienne à un point tel que Rennes ne finisse par connaître elle aussi une multiplication des « affrontements intercommunautaires » dont les médias font apparemment un nouvel élément de langage, un euphémisme aussi étrange que dérangeant pour ne pas dire: un échec des politiques publiques dont les élus portent la lourde responsabilité.

Pas d’indignation pour les Asiatiques de France

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aubervilliers chinois asiatiques
Matthias M. (wikipedia)
aubervilliers chinois asiatiques
Matthias M. (wikipedia)

Un couturier de 49 ans, Chaolin Zhang, a été assassiné sauvagement à Aubervilliers il y a quelques jours au cours d’une agression par des « jeunes » selon le terme pudique en vigueur, sans doute de jeunes dépressifs fragilisés. Il a été vraisemblablement agressé en raison de son origine chinoise. Dimanche, 500 personnes ont défilé calmement dans une atmosphère de colère sourde, scandalisés par l’indifférence des gouvernants et de la plupart des observateurs politiques assermentés.

C’est donc un meurtre à caractère raciste. Ce n’est pas la première fois que cela touche des asiatiques. Les Français d’origine chinoise sont réputés tous riches, tous bien dotés, un peu comme les juifs dans certains milieux…

Et pourtant, étonnamment ou pas, l’on chercherait vainement les réactions habituelles des indignés professionnels, leurs commentaires outrés sur le racisme quotidien envers les personnes d’origines asiatiques, une communauté pourtant aussi présente que d’autres. Chaolin Zhang n’aura pas son portrait géant sur la façade de l’Hôtel de ville de Paris, il n’aura pas le droit à une « marche blanche » des associations « citoyennes », et encore moins à un déplacement de François Hollande ou Bernard Cazeneuve ou autres puces ministrables pour affirmer avec gravité : « Plus jamais ça ! »

Cette communauté « issue de la diversité » ne mérite pourtant pas leur sainte colère. La communauté asiatique dans Paris est un modèle d’intégration sociale, de travail constant grâce à la méritocratie républicaine, à l’école publique. Mais dans son cas, cela ne semble pas très important. Ils travaillent d’arrache-pied ? Ils n’entretiennent pas le sentiment d’insécurité bien connu par des « actes inciviques » ? Ils n’ont pas de revendications communautaristes sans cesse répétées ? Et pire encore, ô horreur, ils paient des impôts !

« Et alors ? » paraissent penser très fort les bons apôtres. Cela ne fait pas d’eux une communauté respectable, une communauté éternellement opprimée devant susciter le masochisme mémoriel à répétition des français. Ils ne peuvent avoir le droit à la culture de l’excuse, c’est dans l’ordre des choses qu’ils réussissent, rien d’extraordinaire…

Je ne ferai pas d’eux non plus évidemment un portrait idéal, il existe aussi une délinquance dans les quartiers marqués par l’Extrême-Orient dans Paris comme il y en a partout là où se trouvent des être humains car « là où il y a de l’homme il y a de l’hommerie » pour reprendre la phrase de saint François de Sales.

On me rétorquera également que de nombreux humoristes et comiques douteux de gauche, à l’humour engagé et concerné, le fameux « humour de combat » de Jean-Michel Ribes, n’hésitent jamais devant une bonne blague sur les Vietnamiens, les Chinois, les Japonais. Avec un accent caricatural et une élégance dans le trait à faire rougir de confusion Michel Leeb lui qui « imitait » les africains dans les années 80. Là par contre, dans son cas, les arbitres des élégances politiques poussaient les hauts cris, en appelaient au risque de retour des fameuses heures les plus sombres de notre histoire etc….

Dans les films des comiques de cette obédience, tels ceux d’Eric et Ramzy, on trouve toujours des bonnes blagues racistes d’une manière souvent très primaire : dans La Tour Montparnasse Infernale dans Halal police d’état. Mais ces grasses plaisanteries ne déclenchent jamais aucune manifestation, aucune indignation vertueuse alors que ce racisme est d’une abjection aussi intolérable…
À moins qu’il ne s’agisse de la fameuse dérision citoyenne…

Les Asiatiques de France ont subi et subissent encore un racisme ne paraissant pas choquer grand-monde en France puisqu’il est souvent le fait d’autres « communautés » « issues de la diversité » selon le terme hypocrite.

«Erdogan a raison d’exiger l’extradition de Gülen»

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gulen erdogan turquie
Partisans du président Erdogan, juillet 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21924486_000112.
gulen erdogan turquie
Partisans du président Erdogan, juillet 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21924486_000112.

Gil Mihaely. Quelques jours après le coup d’Etat raté du 15 juillet, vous et d’autres journalistes turcs de renom avez exprimé votre déception devant les réactions occidentales à cet événement dramatique. Que reprochez-vous aux médias et aux gouvernements occidentaux?

Barçin Yinanç. La Turquie venait de sortir d’une tentative de putsch militaire. Dans des circonstances normales, les leaders des alliés occidentaux de la Turquie auraient pris leur téléphone pour exprimer leur soutien et leur solidarité. On aurait pu s’attendre à des déclarations fortes de vos gouvernements soutenant et félicitant le peuple turc pour sa détermination à mettre en échec le coup d’Etat. Or, non seulement nous n’avons pas entendu ce genre de déclarations officielles, mais les médias occidentaux se sont uniquement focalisés sur les conséquences du coup d’Etat pour Erdoğan et son style de gouvernance.

N’importe où ailleurs, des gens faisant face à des chars au cours d’affrontements ayant provoqué plus de 250 morts seraient devenus des héros médiatiques. Dans la presse occidentale en revanche, l’histoire s’est résumée à Erdoğan et uniquement à Erdoğan.

Si les peuples du Moyen-Orient sont connus pour leur tendance au complotisme, ironie du sort, cette fois-ci, ce sont les médias occidentaux qui ont très vite avancé l’hypothèse d’un coup d’Etat orchestré par Erdoğan en personne sous prétexte qu’il en sortirait renforcé ! Ainsi, le 18 juillet (148 heures après l’échec du coup d’Etat), le commissaire européen Johannes Hahn a déclaré que la rapidité des arrestations massives appuyait la thèse d’une purge préparée à l’avance.  Or, s’il avait pris la peine de poser la question à Ankara, Hahn aurait appris que le gouvernement turc avait les gulénistes dans le collimateur dès 2013 mais qu’il ne pouvait agir faute d’actes criminels tangibles pour les incriminer. Le coup d’Etat a été l’événement qui a permis au gouvernement de sévir contre les membres de cette odieuse organisation. Sans s’informer, le commissaire a carrément proposé de couper toutes les aides à la Turquie, une mesure qu’ont heureusement refusée les autres membres de la Commission européenne.

Selon une information rendue publique par les médias, pendant la première réunion des ministres européens après le coup d’Etat manqué, certains pays membres de l’UE ont rejeté l’idée d’inviter un ministre turc. Personne ne voulait écouter et encore moins entendre ce que les Turcs avaient à dire. Pour comprendre comment nous nous sentons, imaginez-vous attaqué et battu par un agresseur dans la rue. Une amie vient alors vers vous, mais sans à aucun moment vous aider à vous relever ni vous exprimer sa sympathie, ou vous proposer de vous amener à l’hôpital, elle vous demande si vous êtes bien sûr d’avoir été agressé, si vous ne vous êtes pas auto-infligés vos blessures. Puis, sans la moindre empathie pour ce que vous venez de subir, elle se met à disserter sur les droits de votre agresseur.

D’autres voix  comprennent-elles mieux la réalité et l’état d’esprit dominant en Turquie?

Je n’ai pas fait une enquête exhaustive mais le président russe Vladimir Poutine a été parmi les premiers à exprimer son soutien aux autorités. Un autre exemple est le Royaume-Uni qui a dépêché son vice-ministre des affaires étrangères à Turquie 48 heures après le coup d’Etat et dont, une semaine plus tard, l’ambassadeur à Ankara a exprimé dans une interview une bien meilleure compréhension de la situation.

Dans l’un de vos derniers articles publié par Huriyyet, vous évoquez une vision occidentale biaisée par l’orientalisme. Que voulez-vous dire ?  

Dans un article récent, l’économiste et universitaire Güven Sak a écrit : « après une demi décennie d’articles de presse autour du thème ‘Erdoğan dictateur’ nos amis occidentaux sont incapables de voir quoi que ce soit au-delà du « grand homme ». Au point que les lecteurs sont conditionnés pour lier tout ce qui touche à la Turquie à son président. Tous ce qu’ils peuvent voir c’est « qu’Erdoğan devient plus puissant ». Ce n’est pas faux mais la fixation sur ce point, loin de contribuer à résoudre le problème, l’aggrave encore. » Autrement dit, l’antipathie suscitée par Erdoğan entrave toute tentative d’analyse objective de ce qui s’est passé en Turquie.

En parlant d’ « orientalisme » je voulais dire que les Européens ne sont tout simplement pas capables de saisir l’acquis démocratique et laïque turc. Une part non négligeable de la société lutte contre les tentatives d’Erdoğan pour le faire reculer. Aux yeux de nombreux Occidentaux, la Turquie se résume Erdoğan et ceux qui ont voté contre lui (la moitié de la Turquie quand même !) comptent pour quantité négligeable. Dans cet esprit, la Turquie est un pays majoritairement musulman incompatible avec la démocratie. Ainsi, gouvernements et leaders d’opinion ne se soucient guère des démocrates turcs… tout simplement parce qu’ils nient leur existence !  Par sa politique étrangère et sa rhétorique anti-européenne véhémente, Erdoğan les répugne. Il est devenu un casse-tête et beaucoup souhaitaient son départ sans comprendre que si le coup militaire avait réussi, cela aurait signalé la fin de la démocratie en Turquie.

Une partie des difficultés à comprendre la Turquie vient du rôle particulier qu’y joue “l’Etat profond”. Depuis une petite décennie, nous entendons parler de l’affaire Ergenekon – Etat dans Etat composé essentiellement de militaires – avant d’apprendre avec stupéfaction que ce scandale a été un coup monté par un autre pouvoir de l’ombre, la confrérie Gülen… 

Pour un étranger, il est difficile de mesurer l’étendue du réseau que les gulénistes ont tissé à l’intérieur de l’Etat. Nous-mêmes, Turcs, avons été surpris de découvrir la profondeur de leur infiltration de l’Etat.  Or, d’ici à croire qu’Erdoğan est capable de mettre en scène une opération de telles dimensions, il y a plus qu’un pas à franchir car ce fantasme relève de la pure ignorance. Cela revient à traiter un membre de l’OTAN, un membre du Conseil de l’Europe, et un candidat à l’Union européenne de république bananière du Tiers monde.

Qui sont ces gulénistes et quels sont leurs objectifs ? Erdoğan a-t-il raison d’exiger l’extradition de Fethullah Gülen ?

La confrérie Gülen est une organisation religieuse opposée à la démocratie laïque. Elle est dangereuse car cela fait quarante ans qu’elle œuvre, patiemment et clandestinement, à instaurer un régime islamiste. Erdoğan a parfaitement raison d’exiger des Etats-Unis l’extradition de son chef Fethullah Gülen.

La Turquie d’après le 15 juillet a affiché une large unité nationale autour du rejet du coup d’Etat, s’enorgueillissant du fait que ce genre de choses ne soit plus possible. Porté par l’esprit du 15 juillet, Erdoğan jouit d’une forte légitimité. Jusqu’où pourra-t-il aller ? Les démocrates turcs qui l’ont soutenu contre les putschistes seraient-ils capables de défendre la démocratie si son sauveur venait à la menacer ?

En s’opposant au coup d’Etat, les gens ont manifesté ont réflexe démocratique. Aussi, il existe aujourd’hui un consensus en Turquie : plus jamais ça ! Cependant, ce consensus ne donne en aucun cas à Erdoğan la légitimité pour faire avancer ses idées et pratiques anti-démocratiques. La purge en cours en ce moment vise les gulénistes mais le risque qu’Erdoğan cible ses adversaires politiques et fasse avancer ses propres projets est réel. Ce pourquoi, ceux qui aimeraient que la démocratie turque se consolide devraient faire entendre leurs voix critiques pendant et après l’état d’urgence. L’unité de la nation face au coup d’Etat ne donne pas carte blanche à Erdoğan. Reste à voir quelle sera l’efficacité de l’opposition.

Le corps troublant du Roi Boris

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Richard Goldschmidt
Richard Goldschmidt

Je ne me souviens pas de l’histoire de l’Angleterre. Et, comme je ne parle pas anglais et ne sais rien de Boris Johnson, quand Élisabeth Lévy m’a proposé d’écrire un portrait de lui, en bon journaliste, je lui ai dit que ce travail était à ma portée. Après tout, l’on voit des archéologues déduire, des morceaux d’un antique fémur retrouvés dans le fond du métro napolitain, la date et l’heure de naissance de leur propriétaire, la couleur – rose et violet – des murs de sa villa, son goût pour la pêche aux anguilles et les blonds raffinements de la coiffure de Titia Flaminia, sa bonne amie.

De Boris Johnson, je puis au moins dire qu’il est beaucoup plus qu’un morceau de fémur ramassé dans le dernier sous-sol du métro napolitain. C’est le genre d’Anglais dont, à condition qu’il ne défende pas le Brexit, nos journaux disent qu’il est beaucoup plus « cool » qu’un Français. Et en effet : Boris Johnson promène avec lui un parfum de fish and chips, de bar à bière et de cigare anglais d’après minuit. Vêtu de costumes haut de gamme habilement débraillés, il traîne, sur les bords de la Tamise, son ombre chic de phacochère glam et roublard. Mieux encore, il fait le pitre. Et les Français aiment qu’un homme politique fasse le pitre. Pourvu qu’il ne soit pas français.[access capability= »lire_inedits »]

Amuser est, nous le savons tous, une vieille tradition anglaise. Les Anglais ne craignent pas le ridicule. Ils savent que, comme tout un chacun, ils le sont. Là est leur charme. Là aussi, leur travers. Qui sait trop que tout est ridicule finit par croire que tout n’est que ridicule. Comme le mépris pour les Français, la cruelle ironie est pour les Anglais, ces blagueurs frigides, le refuge de leur quant-à-soi. C’est dans ce refuge que leur âme, parfois, se rétrécit. Mais Boris Johnson est plus qu’un blagueur frigide, c’est un pitre. La preuve, il ne se contente pas d’avoir un corps, il sait qu’il en a un, rouge, mastoc, lourd, maladroit, et s’en sert pour faire son numéro.

Pour des raisons qu’Ernst Kantorowicz expliqua dans Les Deux Corps du roi, il est rare que les hommes politiques se servent de leur corps avec excès, sinon pour prendre des airs de couvent rébarbatif. Le moins que l’on puisse dire est que Boris Johnson, contrairement à ses collègues, nous impose son corps en toute circonstance. Tout à l’heure, je disais que Boris Johnson était un phacochère. Ce n’est pas cela. Boris Johnson est une otarie géante échouée dans un magasin de porcelaine anglaise. Il dit : « Je suis passé du stade binoclard timide et bûcheur à celui d’excité qui se trémoussait » en entendant les Rolling Stones chanter Start me up. En fait, il n’est pas passé de l’un à l’autre, il est devenu l’un et l’autre à la fois. Un adolescent de cinquante ans plein de complexes, exilé dans un corps disproportionné, trop massif pour lui, et dont il ne sait que faire.

Pour tromper ses doutes, il s’agite, gesticule, tournoie à l’intérieur jusqu’au burlesque dans l’espoir de se faire remarquer et, si possible, aimer. Lui n’aime pas ce corps. Mais, au lieu de le cacher, il l’exhibe. Un saut à l’élastique, une musique un peu bruyante, une partie de football, tout lui est un prétexte pour le ridiculiser. J’ai eu un camarade comme lui à l’adolescence. Il me fatiguait. Sa présence épaisse et ses gesticulations me mettaient mal à l’aise. Cette façon de kidnapper chaque seconde de l’attention d’une personne en la noyant sous un déluge de facéties pèse sur l’humeur de la malheureuse comme le cafard d’un jour férié.

Oh, je sais bien que l’obstination de Boris Johnson à humilier son propre corps est à certains égards tout anglaise. Les Anglais, comme les Belges, éprouvent une fascination pour la laideur, qui leur commande dès qu’ils la repèrent de l’aggraver. Ils ne jubilent jamais autant qu’en abaissant ce qui est bas. L’esthétique de l’inesthétique leur tient lieu d’art de vivre. Pour surprendre, et puis aussi pour choquer. Il est vrai que, malgré leur drôlerie, les Anglais, comme les Belges, sont parfois lourds.

Rien n’oblige à rire des pitreries forcées de Boris Johnson, après tout. Ce qui nous émeut chez lui est ce qui lui échappe. Et, d’abord, derrière toute sa comédie, une irréprochable absence de foi en lui-même. Dans son regard, après qu’il a fait une grosse blague, jamais une trace de la fierté un peu bête et pointue que l’on croise si souvent dans les yeux des Français. C’est pourquoi, même quand ses élucubrations ne font pas rire, on éprouve pour lui un sentiment d’amitié et l’on se laisse charmer par son enthousiasme. Je suis persuadé que les Londoniens l’ont moins aimé pour ses clowneries que pour ce qui émane de sa personne, malgré lui.

Boris Johnson est un bel animal déréglé. Il y a chez lui une nuit secrète qui s’écoule on ne sait où, mais que l’on entend bruire. Il est pourtant né dans une famille de la haute bourgeoisie, possède du sang noble en abondance, a vécu ses années d’enfance et d’adolescence entre les États-Unis, le Canada, la Belgique et l’Angleterre, et, comme si tout ça n’était pas suffisant, il a suivi des études de lettres classiques et de philosophie à l’université d’Oxford. Avec un pedigree comme le sien, n’importe quel Français digne de son drapeau tricolore aurait atteint depuis longtemps à la platitude la plus inaltérable. Il faut être en Angleterre pour croiser un membre de l’upper class mondialisée, maire d’une capitale de dimension internationale, capable de parler au peuple et qui porte sans afféterie la haute conscience de l’absurdité du monde sur son visage.

Ses déambulations dans Londres sur son vélo « Boris », le faux débraillement de sa mise, son exubérance de rabelaisien english, le simulacre de certains aspects de sa désinvolture peuvent agacer. Comme sa volonté de ressembler au peuple. L’écouter, essayer de le comprendre, de lui parler, très bien, et bravo M. Johnson, mais vouloir lui ressembler, là, je ne vois rien de plus esthétiquement déraisonnable. « Oui, le peuple. Mais il ne faudrait pas voir sa gueule… »

Il y a deux semaines, après que Boris Johnson eut annoncé qu’il renonçait à la succession de David Cameron, les journaux français s’empressèrent de lui reprocher de « ne pas assumer la conséquence de ses actes ». Nous donnant une raison de plus de l’aimer, bien qu’il nous épuise. Sérieusement, que pourrait-on bien avoir à faire d’un imbécile qui « assumerait la conséquence de ses actes » ? [/access]

Latin-grec: Les Immortels en forme olympique!

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calendrier immortels latin

calendrier immortels latin

La réforme du collège qui doit entrer en vigueur à la rentrée de septembre 2016 entend faire la chasse à l’ennui des élèves. Le fer de lance en sera les Enseignements Pratiques Interdisciplinaires (EPI), qui doivent combiner plusieurs matières pour « donner du sens aux apprentissages » afin d’aboutir à une réalisation concrète (maquette, exposé, vidéo, prestation, etc.).

Faire des cours attractifs pour que les élèves apprennent mieux, tous les enseignants sont d’accord. Le problème, c’est que ces EPI ne se feront pas en plus des heures de cours, mais en même temps – entendez « à la place ». Bienvenue dans l’ère de l’école qui divertit, adieu l’école de l’exigence qui dispense des savoirs. Oh pardon ! J’ai écrit un mot tabou pour les « pédagogistes » qui sont à l’origine de cette réforme rejetée par la majorité des enseignants et leurs deux principaux syndicats (SNALC et SNES). Oui, vous lisez bien : ces « spécialistes » qui ne sont plus au contact des élèves ont décrété que transmettre des savoirs, c’était dépassé, qu’il fallait se mettre à la portée des « jeunes », en leur faisant créer, par exemple, le profil Facebook de Copernic ou en étudiant l’évolution des espèces à travers Pokémon Go.

Selon eux, apporter aux enfants les outils pour comprendre le monde, ce n’est pas utile, il faut qu’ils acquièrent dès le plus jeune âge les compétences nécessaires pour devenir une main d’œuvre « adaptée » au marché du travail – entendez : « qui fait ce qu’on lui demande sans se poser de questions ». Voici la philosophie, à peine cachée, de cette réforme.

Or, parmi les savoirs à jeter aux oubliettes, on trouve en première place la culture antique et les langues qui la transmettent : le latin et le grec.

Si l’on en croit la communication officielle du Ministère de l’Education nationale, tous les profs de latin sont de vieux schnocks qui barbent leurs élèves en leur faisant uniquement réciter les déclinaisons pendant les heures de cours : ainsi apparaissent-ils dans une BD caricaturale diffusée au printemps sur le modèle « avant, c’était nul ; avec la réforme du collège, ce sera merveilleux ! » Tellement merveilleux, que la réforme diminue jusqu’à 50% les horaires de latin…

Pourtant, l’association Les Immortels avait déjà nettement dépoussiéré cette image à la rentrée 2015 avec son premier calendrier, qui n’avait pas du tout plu en haut lieu…

Née de la création du premier calendrier 2015-2016, « Les Immortels » est une association humoristico-militante de défense et de promotion de la culture antique et des langues latine et grecque.

Le premier calendrier des Immortels fut une réponse humoristique à la réforme #collège2016, qui entend étouffer pour l’enterrer, à terme, l’enseignement du latin et du grec : une poignée d’amoureux des langues anciennes (pas que des profs de latin-grec), s’étant rencontrés sur les réseaux sociaux, avaient décidé d’incarner les dieux de l’Olympe en colère contre cette attaque des fondements de la langue française et de la civilisation européenne.

Devant le succès inattendu de ce premier opus qui s’est vendu à plus de 2600 exemplaires (pour un objectif de vente initial de 40 calendriers !), les dieux immortels ont décidé de ne pas abandonner les mortels à leur sort.

Ils sont d’autant plus motivés que, malgré la volonté des autorités humaines d’enterrer les langues anciennes dans le tombeau de l’oubli, les jeunes générations sont toujours plus nombreuses à vouloir étudier le latin et le grec.

Le calendrier de cette année scolaire 2016-2017 sèmera donc encore un vent de révolte, soufflant la culture et l’humour, pour vous accompagner pendant douze mois.

Les Immortels ne sont pas morts ! Ils sèment encore, ils s’aiment encore !

L’optimisme chevillé au corps (pas toujours très vêtu…), ils vous proposent une relecture et une redécouverte des amours divines…

Comme dit la chanson, les histoires d’amour finissent mal…en général!

Mais avec les dieux de l’Olympe, les histoires d’amour finissent… à l’autel…!

Eh oui ! Avec eux, tout est bon pour mettre l’objet de son désir dans son lit : séduction, coup de théâtre, tromperies en tous genres, déguisement, enlèvement, métamorphose, adultère… entre dieux, avec des mortels… tout est permis!

Le calendrier 2016-2017 des Immortels vous présente ainsi cette année, avec farces et honneur, ces amours divines et coquines, tout en fustigeant l’indigne réforme 2016 pour le collège.

Vous découvrirez ainsi une Aphrodite, déesse de l’amour, en très grande forme puisqu’elle ose en exclusivité mondiale, voire intersidérale, vous dévoiler certains de ses amants : Hermès, le beau mortel Anchise, Dionysos, le fêtard, et enfin Arès, le guerrier musclé.

Zeus, le tombeur de l’Olympe, vous confiera pour sa part toutes sortes de combines personnelles : prendre la forme d’un taureau pour enlever une jeune fille, devenir le sosie d’un mari absent pour coucher avec une épouse fidèle… Rien ne l’arrête : ni les précautions d’un père pour sa fille, ni la jalousie de sa femme Héra !

N’oublions pas la coquette Uranie, qui tombera sous le charme… et dans le lit de l’inégalable Apollon.

Mais l’honneur restera sauf pour nos deux vierges préférées : Athéna parviendra à repousser les assauts d’un Héphaïstos frustré, tandis qu’Artémis, rouge de colère, punira le voyeurisme d’un chasseur indélicat.

Douze œuvres d’art célèbres et revisitées, dans lesquelles les membres de l’association se sont glissés avec farces et humour, vous feront pénétrer, en exclusivité, dans l’intimité des dieux et découvrir des couples mythiques et mythologiques.

Ces images sont accompagnées de textes rédigés par les soins des Immortels : ils vous racontent les palpitantes aventures amoureuses de vos divinités préférées.

Cette année, le prix du calendrier est de 8,50 euros.

Chaque mois, vous profiterez en effet d’une double page, donc deux fois plus de contenu, une partie calendrier plus grande pour noter vos rendez-vous professionnels… ou galants.

Il est disponible à la commande jusqu’au 4 septembre 2016.

Bonne lecture, amusez-vous bien !

Migrants: Manœuvres politiques estivales en Allemagne

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merkel maiziere migrants daech
Thomas de Maiziere et Angela Merkel. Sipa. Numéro de reportage : AP21800639_000003 .
merkel maiziere migrants daech
Thomas de Maiziere et Angela Merkel. Sipa. Numéro de reportage : AP21800639_000003 .

On a fait grand cas, dans les médias français, des récentes déclarations « musclées » de Thomas de Maizière (CDU), relatives à la lutte contre le terrorisme islamiste outre-Rhin. Dans le creux de l’été, période propice au lancement de petites manœuvres politiciennes, dont les journaux font leurs choux gras faute d’actualité plus substantielle, les propos de De Maizière n’ont rencontré, dans la presse allemande, qu’un médiocre succès d’estime. A Paris, certains observateurs ont cru percevoir dans ce discours un écho des polémiques françaises de l’an passé : le ministre de l’Intérieur d’Angela Merkel n’évoquait-il pas la déchéance de nationalité pour les bi-nationaux allemands partis faire le djihad en Syrie, et l’interdiction du port du voile intégral sur le territoire de la République fédérale ? Certes, mais c’est méconnaître profondément le fonctionnement du système politique de nos voisins, que de croire qu’une déclaration d’un membre du gouvernement, fût-il éminent, puisse enclencher une procédure législative destinée à la  mettre en œuvre toutes affaires cessantes. De plus, de Maizière établissait seulement une liste de mesures destinées à être soumises au débat au sein de son parti, première étape d’une discussion générale sur le sujet.

Depuis 2013, le gouvernement d’Angela Merkel est soutenu par une «  grande coalition » rassemblant le bloc chrétien (CDU et CSU bavaroise) et les sociaux-démocrates du SPD. Ne peuvent donc être considérés comme projets gouvernementaux sérieux que les mesures ayant fait l’objet, après négociations, d’un accord au sein de la coalition. Ce  n’est pas le cas des propositions exposées par de Maizière, dont ses collègues SPD ont pris connaissance par la presse.

La pré-campagne électorale pour les élections législatives de l’automne 2017 est déjà  partie, et ce qui devait être une chevauchée triomphale pour Angela Merkel se révèle plus compliqué pour la chancelière. Son coup de force de l’été dernier, ouvrant toute grandes les portes de son pays aux réfugiés du Moyen-Orient –près d’un million de personnes accueillies – provoque, un an plus tard, une crise intérieure et européenne. Cela a commencé dès le 1er janvier 2016, avec les violences sexuelles de la Saint-Sylvestre à Cologne et dans d’autres villes allemandes commises par des bandes de voyous maghrébins, qui ont été suivies d’agressions mortelles à l’arme blanche perpétrées par des djihadistes infiltrés dans le flot de réfugiés, et enfin la tuerie de Munich du 22 juillet 2016 (9 morts, 21 blessés), œuvre d’un germano-iranien de 18 ans, qui s’est donné la mort après ses crimes. Ces événements ont porté un coup dur à la «  Willkommenskultur » (culture de l’accueil bienveillant) dont Merkel s’était fait la championne, et provoqué une contestation de cette ligne en Allemagne, qui se traduisait par des succès impressionnants du parti anti-UE et anti-immigré AfD (Alternative für Deutschland) lors d’élections régionales au printemps 2016. Dans un premier temps, le gouvernement tente de minimiser les actes terroristes en arguant de la fragilité psychologique de leurs auteurs,  présentés comme des tueurs isolés  avec des antécédents psychiatriques. Cette édulcoration des faits a eu l’inverse de l’effet rassurant escompté, et s’est révélé peu convaincante dans une opinion  qui se croyait jusque-là à l’abri d’une vague terroriste en raison de la retenue allemande dans les conflits armés du Levant et d’Afrique.

Le coup de menton de de Maizière, qui endosse, pour l’occasion, l’habit du «  méchant flic » rectifiant par ses mâles propos l’image d’un CDU au grand cœur, mais quelque peu naïve incarnée par Angela Merkel, est donc une manœuvre destinée à  repositionner la CDU comme parti de l’ordre, alors que la révolte gronde chez les Bavarois de la CSU : la Bavière a reçu le principal choc de l’immigration massive en raison de sa position géographique au sud du pays, et a subi la quasi-totalité des actes terroristes récents. Un ancien candidat à la chancellerie ,Edmund Stoiber, encore très écouté dans le pays, évoque même l’idée d’un candidat autonome CSU à la succession d’Angela Merkel en 2017, estimant que l’opinion publique du pays dans son ensemble est plus favorable aux positions « dures » de la CSU sur l’immigration qu’à celles de l’ancienne chancelière et de ses amis. Par ailleurs, les Bavarois reprochent à Angela Merkel d’avoir brutalisé les pays d’Europe centrale, avec lesquels le Land de Bavière entretient d’étroits rapports économiques et culturels en tentant de leur imposer, contre leur  gré, un quota de réfugiés fixé à Bruxelles.

L’autre bénéfice attendu des propos de de Maizière est de provoquer la zizanie au sein du SPD, parti où, à l’image du PS français, s’affrontent les partisans du compromis à tout prix avec l’islamisme et ceux défendant d’une attitude plus soucieuse d’empêcher l’emprise des « barbus » sur les musulmans (et surtout les musulmanes) installés dans le pays.

On peut donc  raisonnablement prédire que l’affaire va se conclure, sauf nouvel et sanglant attentat terroriste, par un durcissement apparent du contrôle des migrants et des procédures d’expulsion plus expéditives pour ceux qui auraient enfreint la loi, pour calmer la CSU, mais que ni la déchéance de la nationalité, ni l’interdiction du port du voile intégral ne seront adoptés, ces mesures  n’ayant été avancées par de Maizière que pour être sacrifiées dans le cadre d’un compromis avec le SPD.

Xavier Forneret: jouer du violon dans son cercueil

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xavier forneret corti
Xavier Forneret. Wikipedia.
xavier forneret corti
Xavier Forneret. Wikipedia.

En naissant en Bourgogne au début du XIXème siècle, Xavier Forneret aurait dû se méfier. Ce terroir donne des vins délicieux qui fatiguent les reins, cernent les yeux et veloutent l’imaginaire.  À la longue, surtout quand on ne bouge pratiquement pas de son province, on finit par confondre le rêve, la réalité et les villes : Dijon, Beaune et Paris. On croit jouer du violon dans son cercueil et on s’habille en noir comme un dandy de la new-wave. A l’occasion, sans trop de succès, on écrit. Des contes, des pièces de théâtre, des aphorismes.  Les bourgeois se moquent de vous (rien ne change décidément), vous devenez franchement excentrique, vous avez des enfants naturels et, pour finir, vous mourrez en 1884, complètement ruiné, déjà définitivement oublié ou presque. Bref, vous êtes posthume de votre vivant, ce qui est un rare privilège.

Ressuscité par les surréalistes

Pourtant, Xavier Forneret connaît une résurrection à la fin des années 20, lorsque les surréalistes, ces inlassables chercheurs des métaux rares et de substances littéraires radioactives, redécouvrent l’écrivain. Ils laissent de côté son théâtre (désastreux, il est vrai), mais ils republient dans leurs revues ces pépites incandescentes que sont les maximes de Forneret. Des exemples ? « J’ai vu une boite aux lettres sur un cimetière », « Le sapin dont on fait les cercueils est un arbre toujours vert » ou encore « Oh, que c’est malheureux que la femme mange, même des fraises dans du lait. » Et c’est André Breton lui-même qui apportera la touche finale en donnant à Forneret une place de choix dans son Anthologie de l’humour noir, ce bréviaire des écrivains fantomatiques où se côtoient Charles Cros, Raymond Roussel, Jacques Rigaut, -l’homme du suicide à la boutonnière- et tant d’autres météores improbables.

À vrai dire, votre serviteur ne le connaissait que par ce biais, Forneret, et il nous avait échappé qu’il avait été édité au début des années 90 dans l’extraordinaire « Collection romantique » des éditions José Corti, collection qui nous a tant de fois prouvé que des petits maîtres étaient des en fait des génies mal pesés au trébuchet de l’histoire littéraire. On peut penser que Forneret en fait partie. Le texte des Contes et récits publiés dans cette édition l’ont été entre 1836 et 1860 chez des libraires de Dijon à des tirages infinitésimaux. A l’époque, le romantisme était à la mode et Forneret, impressionnable comme une plaque photographique, utilisait la panoplie règlementaire alors en vigueur : clairs de lune, amoureux sanglotants, poètes affamés et jeunes filles toujours agonisantes. Mais Forneret échappe à chaque instant, pour qui sait lire, à la simple imitation. Au contraire, il joue avec les codes de son temps de la manière la plus subversive qui soit comme aujourd’hui, par exemple, un Jean Echenoz joue avec les codes du roman d’espionnage.

Présence obsédante du rêve

Ce qui fascinera le lecteur curieux, avec Forneret, c’est l’espèce d’énergie électrique qui irradie son écriture, cette présence obsédante du rêve qui lui permet de transformer la vignette d’un roman pour faire pleurer Margot en un tableau inquiétant et déviant, digne d’Odilon Redon ou de Gustave Moreau. De même, ses fantaisies typographiques et ses paragraphes hachés inventent une nouvelle occupation de la page et créent ainsi un envoutement à la fois visuel et incantatoire.

Il est plaisant de voir comment Forneret, ce gentleman de la Côte d’Or, qui se serait rêvé notable, laisse constamment son inconscient tuer le monsieur Prud’homme en lui pour laisser place aux fantasmes qui sont aussi ceux, à la même époque, d’un Lautréamont. Et c’est pourquoi, Xavier Forneret, voyant et mage malgré lui, est de notre temps : il a compris, en s’effrayant lui-même, que la bonne littérature était un interminable dérapage contrôlé.

Contes et Récits de Xavier Forneret (José Corti,  5 euros, non massicoté, marché de Niort).

Contes et récits

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