Un ogre, ça sert d’abord à faire manger la soupe

Pour faire avaler son morne brouet à des électeurs démocrates qui, par millions, repiquent au bon vieux tonneau du radicalisme américain, Hillary Clinton a misé sur Donald Trump : en plus d’être le « Bogeyman » presque trop parfait de l’histoire, le milliardaire coiffé au pétard incarne aussi la figure, bien contemporaine, du Troll ; et s’emploie, en tant que tel, à se faire éjecter de la compétition politique.  « Si ça se joue entre elle et cet enculé, je vote pour elle sans hésiter », me dit mon copain Hank. Hank, middle class, la quarantaine bien entamée, n’a jamais voté ; il a découvert la politique en soutenant « Fight for Fifteen » — le mouvement qui, aux quatre coins des États-Unis, impose un salaire minimal de 15 dollars de l’heure, et a voté pour Bernie Sanders.

À ses yeux, Trump est d’abord le seul grand patron américain qui refuse, par principe, de payer les employés plus de $ 10 — « he’s just another fat cat ». La correspondance de la Convention démocrate, publiée par WikiLeaks en amont du grand raout de Philadelphie, a révélé qu’au sommet du parti, de malfaisantes Pénélopes s’étaient appliquées en coulisse à « détisser » l’unité affirmée tout au long des primaires. Hank ne changera pas d’avis ; Sanders, lui, a bu le calice jusqu’à la lie avec un stoïcisme inattendu : Trump lui fout la trouille. Les électeurs ont sans doute l’estomac moins bien accroché ; boiront-ils, en se pinçant le nez, à la coupe désormais pleine de merde que leur tend Hillary ?

Peut-être bien, après tout : Trump, pris dans le tournoiement de son propre marketing, a perdu en une poignée de jours les quelques points d’avance conquis au sortir de la tempétueuse convention républicaine. Esclandre, désastreux aux yeux de l’opinion, avec les parents d’un militaire musulman mort au combat ; invectives contre Paul Ryan, l’influent speaker républicain de la Chambre des Représentants, et contre John McCain, le candidat républicain a finalement, de fort mauvaise grâce, accepté d’investir les deux hommes pour les prochaines élections. Chaque jour ou presque, Trump est à deux doigts de faire exploser son propre parti. Chaque jour ou presque, il le sauve, mais le sauve in extremis, au prix de compromis bien pourris et de mots d’ordre à rallonge qui n’auraient pas déparé le répertoire brejnévien — le dernier en date : « Party Unity Will Make America Great Again ».

« Publiez plus d’e-mails ! »

Du côté d’Hillary, on se dit sans doute que deux précautions — c’est à dire, deux épouvantails — valent mieux qu’une ; et on est allé chercher rien moins que le croquemitaine en chef : Vladimir Poutine. Des tréfonds de son château, c’est lui, via le réseau de Julian Assange, qui aurait empoisonné la Convention démocrate, « afin de favoriser Donald Trump », accuse Robby Mook, directeur de campagne d’Hillary Clinton. Fidèle à sa stratégie — stratégie dépourvue, peut-être, d’intention stratégique — de retournement des stigmates en emblèmes, le tycoon s’est empressé de lancer un appel aux Russes : « publiez plus d’emails ! » ; il fut promptement exaucé.

On se demande bien ce que l’électorat républicain, pour lequel la Russie est un lointain goulag enneigé et coco, et Vladimir Poutine un proche parent de Satan, pense de cette mascarade et de l’entrain avec lequel son champion endosse le costume d’homme du Kremlin, tandis que la candidate démocrate enfile l’uniforme des faucons. Cette division des rôles ne va pas de soi ; et il faut toute la puissance de l’amnésie médiatique pour faire oublier la lune de miel prolongée qui eut lieu entre les époux Clinton et le pouvoir russe. On se rappelle que c’est Hillary Clinton, dont la nomination fut accueillie positivement par Moscou, qui fut à l’initiative de la politique dite de « reset » inaugurée après la crise géorgienne de 2008, destinée à rapprocher les deux grands pouvoirs, notamment sur le plan économique.

Uranium… et coopération fructueuse

On sait moins que le secteur hautement stratégique de l’uranium fit l’objet d’une coopération particulièrement fructueuse entre le complexe militaro-industriel russe et de grandes entreprises américaines — plus précisément, celles qui abondent la puissante Fondation Clinton, qui fut la troisième grande bénéficiaire du « reset ». Moscou poursuivait une politique de sécurité visant « non seulement à construire des centrales nucléaires dans le monde entier, mais aussi à s’assurer le contrôle d’une large part de la production mondiale d’uranium », écrit Peter Schweizer dans son best-seller « Clinton Cash ». L’entreprise d’Etat russe « ROSATOM », fer de lance de cette stratégie, aura pour partenaires « une série d’investisseurs étrangers qui avaient versé d’énormes sommes à la Fondation Clinton et finançaient les conférences fort lucratives que donnait Bill. Les décisions prises par Hillary au poste de secrétaire d’État leur ont assuré des gains colossaux ». En 2009, sous l’égide de l’énergique Sergeï Kirienko (un éphémère Premier ministre de Boris Eltsine, fort apprécié en son temps par l’administration Clinton), « ROSATOM » achète 17 % d’« Uranium One », une grande entreprise canadienne qui opère sur le marché américain. À la fin de la même année, le directeur de « ROSATOM » fait valider par Vladimir Poutine un plan visant à acquérir des mines d’uranium à l’étranger.

Fondation Clinton, qui sont les donateurs ?

En 2010, la compagnie acquiert 52 % des parts d’« Uranium One ». Alors en plein développement sur le sol américain, l’entreprise « projette de contrôler la moitié de la production d’uranium des États-unis en 2015 », rapporte Peter Schweizer. La Fondation Clinton n’a jamais fourni les documents identifiant les donateurs… La transaction et les plans de « ROSATOM » visant à donner une dimension mondiale à « Uranium One » provoquèrent une certaine émotion dans les rangs du Congrès, plus particulièrement parmi les sénateurs des États d’extraction. Pourtant, la mobilisation d’un groupe bipartisan n’empêcha pas le CFIUS[1. Committee on Foreign Investment in the United States : Comité pour l’investissement étranger aux États-Unis.], institution chargée de vérifier la compatibilité des cessions d’infrastructures américaines « sensibles » à des investisseurs étrangers, d’entériner la prise de contrôle de l’entreprise par le géant russe. Une procédure d’une facilité déconcertante, relève Schweizer, qui rappelle l’attention minutieuse que portait auparavant Hillary Clinton aux décisions du CFIUS.

500 000 $ l’heure de discours de Bill…

En 2005, l’ancienne first lady, alors sénatrice de l’État de New-York, avait ainsi publiquement dénoncé la cession de ports américains à un fonds souverain des Émirats Arabes Unis… L’annonce du « deal » entre les deux entreprises coïncida, écrit Schweizer, avec l’arrivée de Bill Clinton à Moscou, où l’ancien président toucha un demi-million de dollars pour délivrer « quelques remarques au cours d’une conférence » organisée par « RenCap », une entreprise créée à Chypre à l’initiative d’anciens officiers du KGB, elle-même impliquée dans la vente de « ROSATOM ». À cette occasion, Bill Clinton rencontra aussi Vladimir Poutine. Selon Schweizer, « les deux hommes entretenaient une relation de confiance », qui remonte au second mandat de Bill Clinton. En 2013, en pleine crise ukrainienne, celui-ci ne manquait pas de rappeler l’« intelligence » et la qualité « d’homme de parole » du Président russe. La détérioration ultérieure des rapports russo-américains a sans doute eu raison de la relation privilégiée entre les deux hommes. Néanmoins, on retiendra qu’Hillary Clinton a favorisé la prise en main d’un secteur hautement stratégique de l’économie nord-américaine par une entreprise d’État russe, directement contrôlée par le Kremlin.

145 millions de dollars pour la fondation Clinton

Selon Schweizer, les protagonistes de cette transaction auraient ensemble versé environ 145 millions de dollars à la Fondation Clinton, sans compter les sommes considérables reçues par son mari à l’occasion de conférences. Il y a là bien autre chose que les gesticulations de Donald Trump et les encouragements adressés par Vladimir Poutine à ce dernier ; Hillary Clinton, est très, très mal placée pour accuser son adversaire d’intelligence avec l’ennemi…

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Journaliste et intellectuel réunionnais.Journaliste et intellectuel réunionnais.