Rencontre Poutine-Erdogan, août 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21934241_000013.

Si l’on peut difficilement séparer l’histoire des hommes qui la font, reconnaissons que certains arrivent mieux d’autres à peser sur le cours des événements. C’est le cas du Président turc Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier n’a certainement pas accouché tout seul de la nouvelle Turquie postkémaliste qu’il dirige, mais sa personnalité, sa façon particulière de vivre une ambition dévorante (laquelle n’est pas une exception en soi mais plutôt la règle parmi les grands de ce monde), son leadership et sa longévité au pouvoir (quatorze années ininterrompues) permettent de dire sans exagération aucune que la Turquie d’aujourd’hui, c’est lui.

Ce fait saute encore plus aux yeux à l’examen de sa politique intérieure et extérieure : il s’agit d’une montagne russe de crises dont la plupart sont provoquées – ou exacerbées – par les emportements et les improvisations du chef. La crise récente avec la Russie en est un parfait exemple.

Erdogan/Poutine: bis repetita…

Les commentaires médiatiques de la rencontre mettant en scène la réconciliation du « Tsar » et du « Sultan » rappellent ceux qu’on lisait déjà lors de la visite d’Etat de Poutine à Ankara en décembre 2014 lorsque le dirigeant russe venait défendre en Turquie un projet pharaonique de gazoduc contournant l’Ukraine. Toutes les spéculations de l’époque sur un éventuel partenariat russo-turc n’ont pas empêché Erdogan de s’obstiner dans l’affaire de l’avion russe abattu en Syrie. Selon le journal turc Huriyyet, ces derniers mois, tandis que le chômage a battu des records dans une Anatolie abandonnée par les touristes russes, les émissaires d’Erdogan ont feuilleté leurs dictionnaires à la recherche d’un mot plus fort que regrets mais plus faibles qu’« excuses ».

Pour rappel, quand le vice-président américain Joe Biden avait laissé entendre que la Turquie finançait des groupes djihadistes en Syrie, Erdogan avait exigé et obtenu très rapidement des excuses.

Or, le « style » particulier du leader de la deuxième armée de l’OTAN a de quoi inquiéter : si aujourd’hui il échange des accolades avec Poutine, il y a encore quelques mois la possibilité d’un conflit ouvert entre Ankara et Moscou représentait une hypothèse sérieuse. Et cela n’est pas sans rappeler ses relations tumultueuses avec Bachar Al-Assad : à peine plus de deux ans séparent les manœuvres militaires syro-turques conjointes en 2009 et l’intimité affichée entre les Erdogan et les Assad, et  l’inimitié que l’on connait depuis 2011. Pour Erdogan, entre l’amour et la haine, n’existe qu’une impatience difficilement maîtrisée qui fait penser à un volcan au bord de l’irruption.  Or, depuis que le coup d’Etat raté du 15 juillet l’a transformé en sauveur de la République – lui conférant au passage un statut unique – son empreinte personnel sur le destin de la Turquie, déjà exceptionnelle, n’a plus d’autre limite que son ambition et sa santé physique et mentale. Il est donc plus que jamais intéressant de revenir sur sa vie, notamment sur les éléments constitutifs de sa vision du monde.

Contre le pays des Soviets

Le premier est l’origine de sa famille paternelle. Dans leur excellente biographie du président turc, Nicolas Cheviron et Jean-François Pérouse consacrent quelques paragraphes à cette question, révélant que les aïeux d’Erdogan sont originaires du  Caucase, les « marches » des Empires ottomans et russes. Son grand-père paternel Bakatali Tayyip – c’est de lui qu’Erdogan a hérité son deuxième prénom – serait originaire du hameau de Bagata (d’où son  prénom Bakatali, « qui vient de Bagata ») en Ossétie du Sud. Il se serait probablement installé – comme des nombreux autres Caucasiens musulmans – en Anatolie pour échapper à la progression des Russes. Les femmes de ce côté-ci sont elles aussi originaires de Géorgie, leurs familles ayant également fui la progression russe dans cette région. Plus tard, à la fin des années 1960 puis dans les années 1970, l’engagement politique du jeune Erdogan a été largement façonné par la Guerre froide et l’hostilité à toutes les formes de marxisme.

Même si Erdogan et ses camarades rejetaient également l’impérialisme des Etats-Unis dont ils considéraient les valeurs et la culture incompatibles avec celles de l’Islam, l’athéisme soviétique – notamment dans les républiques soviétiques du Caucase turcophone et musulman – et son refus de l’économie du marché ont fait que dans la hiérarchie des inimitiés, l’URSS constituait l’ennemi principal. En fin de compte, le rejet de l’URSS – comme la peur de Staline qui a poussé la Turquie à rejoindre les Alliés en 1945 et à prendre parti dans la guerre de Corée en 1950 – avait des racines plus profondes que de simples différends idéologiques conjecturels. La Turquie a hérité de la rivalité entre les sultans et les tsars tout simplement parce que sa géographie n’a pas changé et le souvenir des treize guerres entre les deux puissances n’a pas été effacé. Or, cette grande et longue histoire est aussi la petite et l’intime histoire d’Erdogan et de sa famille. Ainsi, Erdogan et Poutine peuvent bien trouver un terrain d’entente et faire avancer des intérêts économiques communs –  même pendant la Guerre froide, l’URSS a massivement investi dans l’industrie lourde turque, notamment dans la fabrication d’acier -, mais il est difficile d’imaginer un bouleversement radical des alliances comme certains medias laissent croire. Une petite semaine avant le coup d’Etat du 15 juillet, au moment où, selon la presse turque, les négociations entre Ankara et Moscou sur une future réconciliation étaient sur le point d’aboutir, la Turquie a demandé à l’OTAN de renforcer sa présence navale dans une Mer noire qu’Erdogan qualifie de « lac russe » depuis l’annexion de la Crimée.

Venger Menderes

La vision du monde d’Erdogan a été aussi profondément marquée par sa confrontation très précoce avec la politique nationale. En septembre 1961,  Recep Tayyip Erdogan n’a que sept ans et demi quand un évènement plonge sa famille dans un deuil profond : l’exécution du Premier ministre Adnan Menderes destitué en 1960 par un coup d’Etat militaire, le premier d’une longue série. « Mon père, raconte Erdogan  quarante ans plus tard, une fois devenu à son tour Premier ministre, avait apporté à la maison la revue Hayat […] avec les photos du procès inique [..] Cet homme qui allait ainsi à la potence, ces instants d’extrême émotion de mon père et de ma mère, je vivais tout cela à la maison. Un homme qui a tant servi était conduit à la mort ».   L’image de l’homme en chemise de condamné à mort, les mains liées dans le dos, le souvenir du chagrin de ses parents, accompagneront Erdogan tout au long de sa carrière. À ses yeux, les années Menderes avaient levé un grand espoir sur la Turquie en démantelant le projet kémaliste afin de redonner une identité islamique au pays. Menderes incarnait à la fois l’homme du peuple – représentant les couches populaires, les commerçants et paysans, et les exilés ruraux d’Istanbul – contre les élites urbaines occidentalisées. Il défendait la liberté religieuse (c’est-à-dire la restauration de l’Islam) contre une laïcité athée, le libre marché contre l’interventionnisme d’un Etat bureaucratique.

Cinq ans après avoir confié à un journaliste le traumatisme qu’il a vécu lors de l’exécution de Menderes, à son élection à la présidence de la République turque en août 2014, saluant la victoire de la « nouvelle Turquie », Erdogan a déclaré : « nous refermons la parenthèse ouverte le 27 mai 1960 (date du coup d’Etat militaire qui a renversé Adnan Menderes et son gouvernement) ». Depuis le 15 juillet dernier, Erdogan y pense sans doute encore plus intensément, ayant conscience qu’à 62 ans son destin suit désormais le chemin inverse de celui de cet homme de 62 ans également, dont l’exécution il y a 55 ans l’avait si profondément marqué. On peut avancer avec quasi-certitude que ses propos réitérés sur la peine de mort promise aux conjurés (il ne cesse d’évoquer « le prix à payer » pour la trahison et « la volonté du peuple de réintroduire la peine de mort ») ont quelque chose à voir avec les images qui l’avaient marqué en septembre 1961.

En vengeant Adnan Menderes, Erdogan cherche à fermer deux parenthèses. Celle, vieille de 55 ans, du coup d’Etat militaire contre son lointain prédécesseur mais aussi une autre, plus ancienne encore, ouverte par Atatürk il y 93 ans. Et rien ne semble aujourd’hui pouvoir l’arrêter.

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Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.Né en Israël en 1965, Gil Mihaely a fait des études d’histoire et de Philosophie à l’Université de Tel-Aviv. Docteur de l’EHESS où il a soutenu en 2004 une thèse d’histoire, il vit en France depuis 1999. En 2007 il a créé, avec Élisabeth Lévy ...