Un policier devant la carcasse d'un véhicule de police incendié à Viry-Chatillon le 8 octobre 2016 © AFP/Archives Thomas SAMSON.

Le malaise qui s’exprime aujourd’hui dans la police révèle davantage qu’un problème de moyens ou d’effectifs. Il démontre un manque de perspectives, le sentiment d’être abandonné par les institutions. Il manifeste encore plus profondément la colère et le désarroi d’une nation (car les policiers parlent aussi en ce moment pour les citoyens) qui ne tolère plus les hésitations de l’Etat et de l’ensemble des élites qui nous dirigent actuellement face à la montée des multiples formes de contestation de l’autorité.

Un millefeuille de priorités

Voilà presque trente ans que nous sommes dans une posture de réaction par rapport aux questions de sécurité. Nous n’anticipons pas, nous subissons. Or, les menaces du XXIe siècle sont bien différentes de celles du XXe. Il importe donc de faire un gigantesque travail de réflexion pour comprendre la nature des dangers contemporains. Qu’il s’agisse des incivilités quotidiennes, de la moyenne criminalité , de la grande criminalité organisée ou encore du djihadisme salafiste, nous devons plus que jamais  mobiliser nos expertises, y compris en dehors des milieux traditionnels de la sécurité (policiers, gendarmes, renseignement). Psychiatres, sociologues, théologiens, économistes, géographes : autant de spécialités dont les grilles de lecture s’avèrent désormais incontournables pour ne pas sombrer dans le traitement de court terme. Exigence de compréhension d’autant moins facile à satisfaire que nos forces de sécurité sont soumises à une intense pression opérationnelle, que le commandement intermédiaire jongle avec de multiples priorités qui ne cessent de s’accumuler en mille-feuille, et que nos élites administratives et politiques qui prétendent aujourd’hui gérer l’Etat peinent à comprendre que nous approchons de la ligne rouge…

Inexcusable culture de l’excuse

Toutefois, il n’est plus possible de postuler que la situation pourra être maîtrisée grâce à de modestes ajustements circonstanciels allant de quelques gilets pare-balles à des voitures renforcées en passant par des vêtements ignifugés. Et il ne s’agit pas ici d’accabler facilement le gouvernement du moment et son ministre de l’Intérieur : c’est un cadre mental général qui se trouve à l’origine de nos actuelles fragilités. Lequel s’enracine dans la culture dite de l’excuse (portée par une gauche irénique, hors-sol) qui minimise en permanence la responsabilité des auteurs d’infractions.

La violence quotidienne sur certains territoires de la République est le symbole du recul de la « société de confiance ». Et surtout de l’acceptation de ce recul… Car notre véritable difficulté réside dans notre aptitude à consentir à l’application aléatoire de la loi.

La peur a changé de camp

Pourquoi nous retrouvons-nous dans cette situation ? Pour deux raisons. La première, c’est que nous ne disposons pas de la volonté (ni de la résolution pour nous en tenir à nos choix) pas plus que  des moyens (organisationnels et humains, non pas financiers) pour prendre du recul sur les événements, les « lire », examiner en profondeur les dynamiques (sociales, économiques, culturelles, etc.) de l’insécurité, et proposer une authentique stratégie d’anticipation, de prévention et de sanction des actes illégaux. Notons par exemple que dans les services de l’Etat, l’analyse criminologique reste un gadget. Il conviendrait de se rappeler que la connaissance pointue des menaces au niveau des décideurs faciliterait des processus d’arbitrage apaisés et pertinents (si toutefois l’idéologie cesse de s’en mêler). Les services de sécurité remplissent en effet quatre missions : le renseignement (qui vise à recueillir et interpréter les informations, afin de diagnostiquer correctement et de guider l’action) ; la prévention (c’est-à-dire les mesures non coercitives limitant la survenance des faits délictueux et criminels : vols, agressions, destructions, crises, attentats) ; la répression (dont les enquêtes, les investigations font partie, et qui désigne l’usage de la force et de la sanction dans le but d’empêcher les malfaiteurs de nuire et ainsi de contribuer à la dissuasion) ; et enfin la gestion de crise (l’intervention lorsque des événements dégénèrent, notamment le maintien de l’ordre). Il faut par conséquent penser ce continuum et en orchestrer la cohérence, alors qu’aujourd’hui il ne fait que résister miraculeusement et admirablement alors que les tensions qui le traversent auraient déjà dû en ruiner radicalement l’efficacité et la solidité.

La deuxième raison, c’est effectivement (ce n’est pas un slogan facile ou une récupération politique) que « la peur a changé de camp ». Les professionnels de la sécurité sont unanimes sur ce point. Ceux qui violent la loi se montrent convaincus qu’elle ne sait plus s’imposer, qu’ils trouveront toujours l’astuce pour lui échapper, que notre société s’emploiera au bout du compte « à faire fondre » la sanction et à mettre en cause la responsabilité de la société plutôt que celle du délinquant. Nous convenons cependant qu’il convient de ne pas sombrer dans l’excès d’un système pénal automatisé et inhumain : ce serait trahir la démocratie et l’esprit de la République. Mais ne plus avoir la force de combattre pour un idéal, c’est l’avoir déjà perdu, et consentir finalement à la loi du plus brutal…