POLICE, sur la couverture, s’étale en lettres majuscules, inversées en miroir. C’est de l’intérieur d’une voiture sérigraphiée, de l’intérieur d’un uniforme marqué de ce terme, que nous sommes invités à appréhender ce que nous appelons aussi, d’un vocable ronflant, les forces de l’ordre.

Derrière, ni force, ni ordre, mais des hommes et des femmes. Il y a toujours eu beaucoup à dire de la police. Des « CRS SS », de la fraternité improvisée entre les civils et les agents lors du défilé du 11 janvier 2015, des affrontements, des jets de pierre, des incendies de poubelles, des séries télévisées idéales… Aucun de ces aspects, saisi à part, sur le vif, comme des clichés saccadés pris au cours d’un long combat, ne montre des hommes.

Comment devient-on gardien de la paix ? Qui s’entête à croire aux beaux rêves, à la justice, à la veuve et à l’orphelin. Qui prend une revanche facile sur des petites frappes de cité et des lycéens pleins d’idées encombrantes. Il y a des êtres humains sous les gilets pare-balles, que nous, civils, ne voudrions pas voir, pas entendre. Que ces surhommes n’aient aucune faille, ils ne sont pas là pour ça.

Hugo Boris s’est emparé de cette peur de la faille et nous la renvoie en plein visage. POLICE est un huis-clos étouffant. À bord d’un véhicule siglé, Virginie, Erik et Aristide conduisent à l’aéroport Charles-de-Gaulle un clandestin tadjik : une procédure d’éloignement. Une expulsion. Le romancier aurait pu s’arrêter là, il avait son pesant de « question de société », de « matière à débat ». Hugo Boris ne s’en contente pas. Il aborde tous les sujets qui fâchent, un à un, porté par une écriture calibrée. La place des femmes au travail, l’adultère, l’avortement, l’immigration clandestine, le racisme, le Tiers-Monde, la violence infiltrée partout, le doute qui s’immisce dans l’esprit de celles et ceux qui, payés pour appliquer une loi, la voient tout à coup perdre toute sa légitimité.

Les esprits s’échauffent, les corps se dégagent des uniformes, c’est une tragédie à la mode antique, avec la mort pour tous en bout de piste. Virginie, jeune mère délaissée, doit interrompre une grossesse  non désirée, fruit de sa liaison avec Aristide, un gentil beauf de trente-quatre ans que cette (més)aventure a transformé malgré lui. Tous deux sont tentés d’abuser de leur position pour faire évader le Tadjik.

« – Vous êtes vraiment des trous du cul ! postillonne Érik en punchant le volant pour évacuer le trop-plein de tension. On est pas les soeurs de Bon Secours, merde ! On est la police ! LA POLICE ! »

À chaque chapitre, ou presque, le débat pourrait être ouvert. On imagine une discussion de bistrot ou de salon de coiffure: « moi, à sa place, … »

À chaque chapitre, ou presque, la tentation commune, par les temps qui courent, se fait jour: demander au texte pourquoi, pourquoi ceci plutôt que cela, pourquoi pas ci, pourquoi pas ça. Pourquoi décrire un avortement aussi crûment, pourquoi avoir choisi un clandestin tadjik menacé de mort dans son pays plutôt qu’un « fiché S » maghrébin, pourquoi faire entorse à une loi plutôt qu’à une autre ..?

Faire de la politique avec tout, de l’idéologie avec rien, voilà à quoi nous servent trop souvent les mots. POLICE est un roman si « engagé » qu’il ne l’est finalement pas. La réalité ne porte en elle aucune idée fixe, aucune orientation. La littérature n’est pas faite que pour écrire des harangues. Nous avons le droit, parfois, de ne pas choisir, de ne pas réagir, d’extraire les faits de leur magma d’actualité et de, simplement, les considérer.

Hugo Boris, POLICE – Grasset, 198 pages

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Marie Céhère
étudie la sophistique de Protagoras à Heidegger.Elle a publié début 2015 un récit chez L'Editeur, Une Liaison dangereuse.