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Trump contre les «élites»

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Des unes de journaux américains, le 9 novembre 2016 à New York © AFP Bryan R. Smith.

L’affaire est entendue. La victoire de Donald Trump est écrasante, incontestable et peut-être le pire de tout, pour un démocrate,  c’est une victoire profondément démocratique. Après tout, Hillary Clinton n’a qu’à s’en prendre à elle-même. Plutôt que de constater avec une certaine hauteur de vue qui n’appartient qu’aux grands personnages historiques qu’elle n’était pas la mieux placée pour défendre ses idées et de céder la place, elle s’est obstinée au nom d’un certain amour du pouvoir mêlé à une arrogance qu’elle a  toujours eu du mal à cacher. Et elle a laissé Trump accéder au pouvoir. Trump, c’est-à-dire une manière de créature éminemment post-moderne, spectaculaire comme aurait dit un certain Guy Debord, qui fait croire qu’il a réellement vécu alors qu’il n’a fait que s’éloigner dans une représentation, et la plus cheap qui soit, la téléréalité, bien mal nommée puisqu’elle n’est que la mise en scène d’un vide abyssal, un homme qui est un lointain surgeon des années 80 quand New-York était livré à la spéculation immobilière et que le comble de l’ambition pour les traders que l’on voit rôder dans American Psycho de Brett Easton Ellis était de se faire inviter aux fêtes données par Ivana Trump pendant que les premiers SDF du reaganisme crevaient dans les rues.

Le FN aurait-il félicité Sanders aussi vite?

Mais, encore une fois, Trump a gagné. Certains, dans ces colonnes, s’en réjouissent plus ou moins ouvertement, au nom du peuple, ou plus exactement d’une victoire du peuple contre les élites. On a un peu de mal pour notre part à considérer  que ces petits plaisirs que je pourrais partager sans problème et qui résident dans les mines déconfites ou  catastrophées des marquis des médias, des experts autoproclamés, des instituts de sondages ruineux et incompétents, des universitaires pour qui « ça va de soi » et même des milieux d’affaires du capitalisme libre-échangiste qui expriment leur début de panique sur les sacro-saints marchés, que ces petits plaisirs donc, soient payés au prix exorbitant de la victoire de Donald Trump. C’est un peu cher le ricanement, je trouve.

D’abord, j’aurais pu ricaner le cœur beaucoup plus léger si c’était Sanders qui avait gagné la primaire puis qui aurait défait le candidat républicain. Est-ce qu’en France, Marine Le Pen se serait empressée de féliciter Sanders, qui lui aussi était anti-establishment ? J’ai quelques doutes, mais je dois avoir l’esprit mal tourné…

Ensuite, le discours de la victoire du peuple contre les élites – c’est amusant cette manie de la droite de trouver des qualités au peuple et aux cols bleus des Etats du Nord-Est depuis qu’ils ont eu le bon goût de ne plus avoir de conscience de classe- a quelque chose d’un peu mécanique. On peut légitimement se demander qui sont ces élites. Si c’est pour désigner les catégories nommées plus hauts, on est d’accord.

Tous les populismes ne se valent pas

Mais j’ai l’impression, à lire certaines réactions, que les élites, c’est aussi tout ceux qui ont eu le tort de faire des études, tout ceux qui vivent en ville, tous ceux qui sont gays, mariés et ont adopté, voire toutes les femmes qui ont l’audace de vouloir avorter, divorcer, manger des légumes frais et ne pas forcément apprécier la musique country, tous les Américains qui préfèrent goûter les grands espaces en compagnie de Jim Harrison ou Jack London, écrivains qui savaient que la terre est belle mais qu’elle ment comme une arracheuse de dents. Tous ceux qui pensent que boire du Moonshine de contrebande en écoutant Tammy Winette et en votant Trump ne donne pas une supériorité ontologique sur le prof de littérature d’une highschool marié à une latino dans la banlieue de Miami qui a voté Clinton sans y croire.

Une dernière chose : quand j’étais petit, c’était l’arrivée de la gauche qui paniquait les marchés, pas celle de l’extrême droite. Mais quand j’étais petit, il y avait une gauche. Ça ne veut pas dire pour autant que l’extrême droite, c’est ce qui a remplacé la gauche. Ça, c’est justement ce que voudraient faire croire ceux qui ont tout intérêt, aux USA comme ici, qu’il n’y ait comme alternative à la mondialisation brutale que la brutalité de Trump…

Trump: cochons de votants!

Joie d'un électeur de Donald Trump, novembre 2016. SIPA. AP21973841_000001

Peut-être avez-vous raté cette breaking news : au lendemain de l’élection de Donald Trump, Marine Le Pen et l’éditorialiste du Monde ont eu exactement la même analyse. « Ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde », a déclaré la première (qui peut remercier sa plume pour cette belle formule). « L’élection de Donald Trump est un bouleversement majeur, une date pour les démocraties occidentales. Comme la chute du Mur de Berlin, comme le 11-Septembre 2001, cet événement ouvre sur un nouveau monde », écrivait pour sa part Jérôme Fenoglio, le directeur du Monde qui, pour l’occasion, avait sorti les grands mots.

Bien sûr, la convergence s’arrête là, car le rêve de la patronne du FN est le cauchemar du journaliste (et de 95 % de ses confrères). Or, avec l’élection du « très controversé Donald Trump », comme on l’appelle désormais sur France Inter, ce rêve et ce cauchemar ont effectivement acquis une nouvelle consistance. Dans le nouveau monde dont on nous annonce l’avènement, Marine Le Pen aura probablement beaucoup plus de pouvoir que Jérôme Fenoglio. Et quoi qu’on pense de l’ascension annoncée de la première, on peut trouver quelques vertus à la déconfiture du second et de sa corporation.

Voilà des années que Fenoglio et ses congénères observent le plouc occidental avec mépris et suffisance, qu’ils dénoncent ses manières « déplorables » comme dit Hillary Clinton, l’engueulent pour ses votes lamentables et  lui prodiguent en toute occasion des leçons de maintien destinées à élargir son esprit étroit, à désodoriser ses idées nauséabondes et à aérer ses peurs rances. Et voilà des années que le populo affirme avec constance qu’il ne veut pas du monde mondialisé et ouvert à tous les vents qu’on lui présente comme son avenir inéluctable. Le plouc qu’on appelle également petit blanc bien qu’il ne le soit pas toujours, veut des frontières à l’intérieur desquelles il pourra faire peuple en conservant ses traditions et ses petites manies. Certes, comme on le répète sur France Inter, Trump n’a pas été élu par les seuls ouvriers de l’Amérique périphérique, mais aussi par une Amérique blanche, aisée et conservatrice, bref  c’est un vote réactionnaire a conclu une journaliste soulagée. Il y a sans doute plus de gagnants de la mondialisation parmi les électeurs de Trump que parmi ceux de Marine Le Pen ou du Brexit, peut-être parce que la place dans le processus de production ne dit pas tout d’un homme. Et que, si la demande de réassurance nationale s’accroît à mesure que le revenu baisse, elle n’est pas réductible à un facteur économique.

Le populo est populiste, se lamentent cependant les bonnes âmes qui ont renoncé à sauver le prolétariat ou plutôt en ont élu un nouveau. Alors, pour taper sur la tête des bonnes âmes ou au moins se la payer, le populo utilise, comme le disait Muray, le gourdin qu’il a sous la main, ici Trump, là Brexit et demain, peut-être Marine. Et tant qu’il ne trouvera pas de gourdins plus convenables, il se contentera de ceux-là qui ont au moins l’avantage de faire peur aux bien-pensants, qu’ils soient lecteurs du Monde ou du New York Times où une internaute confessait hier ne rien comprendre au pays où elle vit. Ça c’est sûr et c’est bien le problème. Quelqu’un qui a suivi la campagne à travers ces estimables journaux n’avait aucune chance de comprendre son issue.

« Populiste, au-dessus de 50 %, ça devient populaire. » 

Je ne sais pas si on a raison d’avoir peur de Donald Trump dont certains de mes amis ne retiennent que le programme keynésien à la Roosevelt, comme si la colère anti-establishment dont il est le porte-parole devait nous faire oublier ses farces et attrapes en tout genre. En tout cas, à l’inverse de Barack Obama qui, accueilli tel le messie, ne pouvait que décevoir, Trump ne pourra nous décevoir qu’en bien.

Je sais en revanche que, populiste, au-dessus de 50 %, ça devient populaire. Ah oui, Hitler en 1933 aussi. Mais c’est un curieux syllogisme de déduire de la victoire relative du futur Führer dans une élection formellement démocratique que tout vainqueur qui nous déplairait est un héritier d’Hitler. Il y a quelques jours, Le Monde se désolait de ce qu’une partie des Français (suivez mon regard) n’adhérât plus au système démocratique et demandât de l’autorité, comme si les deux étaient antagonistes. Et les commentateurs qui, de Londres à New York, de Paris à Berlin, dénoncent avec constance les résultats des urnes, ne sont-ils pas  en rupture de démocratie ? Est-il bien démocratique d’afficher son mépris pour le cochon de votant ? « Trump se vautre dans le triomphe », titre aujourd’hui le New York Times sans le moindre égard pour les millions d’Américains qui l’ont choisi. Des populistes vous dit-on. Seulement, dans cette démocratie que les journalistes chérissent tant, un mauvais électeur pèse autant qu’un bon (aux Etats-Unis, un petit correctif fait remonter les ploucs).

On l’a répété en boucle, sans en tirer la moindre conséquence : médias, analystes, sondeurs, se sont plantés en beauté. Ils n’ont rien vu venir, parce qu’au lieu de chercher à comprendre, ils s’efforcent de nier ce qui leur déplaît et de rééduquer ceux qui leur désobéissent. Le vote Trump est un bras d’honneur à  ceux qui prétendent savoir, à commencer par les journalistes. Ce qui signifie qu’eux et les autres prêchi-prêcheurs sont au moins en partie responsables du désastre qui les désole. Or, depuis hier, au lieu de se livrer à une salutaire autocritique et de se demander pourquoi ils ne comprennent rien aux sociétés dans lesquelles ils vivent, ils trépignent et redoublent de remontrances à l’égard des électeurs trumpistes.

Désolée chers confrères et autres guides d’opinion, mais vous ne guidez plus grand-chose. Et le vent de panique qui souffle sur le quartier général est un spectacle plus réjouissant que celui de votre ancienne superbe, quand vous vous plaisiez à brûler quelques dissidents pour l’exemple. Aujourd’hui, vos bûchers ne brûlent plus et vos piloris n’intéressent plus personne, tant mieux. L’ennui, c’est que nous allons tous payer le prix de l’incroyable suffisance avec laquelle depuis des années, vous ignorez les aspirations de ceux qu’Orwell appelait les gens ordinaires.

Trump, déjà président normal

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Citations de Donald Trump sur le commerce, le climat, les relations avec la Chine, le Mexique ou la Russie © AFP Thomas SAINT-CRICQ, Sabrina BLANCHARD

L’élection de Donald Trump est sans doute un événement de première importance tant la victoire de ce VRP de génie à la tête de la première puissance mondiale représente la dernière cartouche du système politico-économique actuel. Car, contrairement à ce qu’on peut croire, Trump a été élu après avoir joué le jeu. Il a certes joué brutalement et en enchaînant les transgressions mais sans jamais se faire disqualifier ou en rejeter les règles. Plus encore, il ne propose rien de vraiment original. Sur l’économie, l’immigration ou la géopolitique, ses positions, souvent contradictoires, ne sont pas révolutionnaires : tout a déjà été proposé et testé avec plus ou moins de succès. Quant à une supposée rupture avec les élites, après son discours de victoire hier matin, les illusions ne sont plus permises.

Trump a non seulement rendu hommage à Hilary Clinton, la femme qu’il proposait, pas plus tard qu’avant-hier, de mettre en prison, mais il a enchaîné les banalités et les politesses, gommant en quinze minutes presque dix-huit mois de discours et de prises des positions en tous genres. Certes brutal, Trump reste un gentleman à la fin des fins. Que je sache, Lénine n’a pas serré la main de Nicolas II, pas plus que Robespierre n’avait rendu hommage à Louis-XVI pour ses services à la nation.

Trump est allé jusqu’à remercier nommément de nombreux membres de son équipe en les invitant à se faire reconnaître : il avait à coeur de se montrer bien entouré, de rassurer en envoyant un message de continuité et en affichant son sens des responsabilités. Il a donc montré que, désormais, ce qu’il y avait de fou et d’original chez lui, autrement dit ce qui a fait rêver presque 60 millions d’Américains, n’est plus d’actualité.

Bref, le premier message du président élu est le suivant : « La seule chose qui compte est la victoire. J’ai donc tout fait pour gagner, y compris vous faire croire ce que vous aviez envie de croire. Mais maintenant soyons adultes et sérieux, rentrez chez vous car j’ai le monde à gérer. »  Aujourd’hui élu, il n’assume plus la radicalité et le potentiel transgressif de sa campagne…

Si cela vous rassure, détrompez-vous. Si Trump déçoit, si d’ici un an les emplois ne sont pas de retour et la réalité reste peu ou prou ce qu’elle est aujourd’hui, vers qui les Américains abusés par le système vont se tourner ? Les électeurs déçus de Trump en viendront-ils à croire le candidat qui s’engagerait à tenir les engagements trahis du nouveau président ?  Ou bien laisseront-ils tomber le système, pensant que rien de bon ne peut venir de la démocratie libérale ? Avec Trump dans l’arène, le dernier recours de Washington est mis à l’épreuve car,  comme le démontre son discours de victoire, il reste malgré tout le « plan B » du système actuel. Le plan C risque d’être un jeu totalement différent. C’est pourquoi la nuit du 8-9 novembre 2016 est si importante dans l’histoire américaine. Trump aura été le châtiment infligé à Obama, sa punition pour avoir suscité un fol espoir qu’il ne pouvait que décevoir. Qui, dans quatre ans, punira Trump pour le même péché ?

Trump: la révolte du peuple américain

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Donald Trump s'adresse à ses supporteurs au Hilton New York, le 9 novembre 2016, après l'annonce de sa victoire © AFP JIM WATSON

Les visages défaits, désolés, dévastés, du QG de campagne d’Hillary Clinton me rappellent terriblement les têtes déplorables des supporters de Jospin en 2002. Comment ! Le peuple a voté contre nous ? Comment est-ce possible ?
Mais le peuple t’emmerde, connard ! Le peuple souffre. Le peuple, qui tendait vers la classe moyenne, tu t’es débrouillé pour qu’il repasse dans le lumpen prolétariat. Ah oui, Obama a créé 10 millions d’emplois ? Payés combien, à l’heure ? L’écart de l’âge de décès être les plus pauvres et les plus riches, qui était de 5 ans en 2008, est aujourd’hui de 15 ans — et j’aimerais bien savoir ce qu’il en est en France. Les plus riches ont tout fait pour que les pauvres meurent — mais les pauvres ne meurent pas assez vite, et même, ils votent, avant de défuncter !

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Du coup, c’est comme pour le Brexit : quand ces salauds votent contre nous, élites auto-proclamées que nous sommes, c’est que la démocratie est le pire régime — retour à l’oligarchie ! Vive Washington ! Vive Bruxelles ! Les villes-monde doivent l’emporter contre la périphérie !

Mais le peuple — ce peuple auquel Jospin en 2002 ne s’est jamais adressé, le peuple que Hollande a trahi, ce peuple des sans-dents auquel les socialistes d’aujourd’hui ne disent mot — souffre horriblement. Parce qu’il n’espère même plus être moyen : il est invinciblement ramené vers le bas.

Lisez la suite sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Snowden: Ego en bandoulière

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Joseph Gordon-Levitt dans le rôle d'Edward Snowden (photo : pathefilms.com)

Ego en bandoulière

Vorace, intarissable, mégalo comme tous les grands réalisateurs hollywoodiens, Oliver Stone devait tôt ou tard s’emparer de l’affaire Snowden – un sujet à la mesure de cette « grande conscience de gauche ». C’est chose faite avec ce long film (2 h 14) dont la sobriété se limite au titre : Snowden.

S’il se laisse volontiers regarder, comme toutes ces productions américaines à la qualité technique irréprochable, on ne peut que sourire en observant la manière dont Oliver Stone a tordu la biographie du jeune informaticien, afin d’en faire un héros à l’image de ce qu’il prétend avoir lui-même été : un jeune patriote idéaliste, tombé à gauche par révolte face au cynisme de la droite (et surtout pas un geek sorti de l’anonymat sur un regrettable coup de sang). Pareil travestissement serait anecdotique (après tout, Snowden, quoi qu’on en dise, n’est qu’un divertissement) si le film, hanté de bout en bout par l’ego de Stone, ne passait pas à côté, juste à côté, de ce qu’il aurait pu être : un récit palpitant sur le journalisme d’investigation et l’un des plus grands scoops de l’histoire. Les courtes scènes pendant lesquelles on voit Edward Snowden se confier aux deux journalistes, Glenn Greenwald (interprété par l’épatant Zachary Quinto) et Laura Poitras (l’impayable Melissa Leo) sont incontestablement les meilleures. Mais elles sont noyées dans une sorte de récit d’initiation, narcissique, interminable, où Edward Snowden découvre, stupéfait, l’univers impitoyable de l’espionnage. Dommage !

Snowden, d’Oliver Stone, en salles à partir du 1er novembre.

À cœur et sans cri

À sa sortie, le roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, a rencontré plus que le succès. Autour de cette histoire – de vie, de mort, de peine et d’espoir –, autour de ce cœur encore palpitant, transplanté du corps du Simon Limbres, jeune surfeur en état de mort cérébrale, à celui de Claire, quinquagénaire souffrant d’une grave insuffisance cardiaque, il s’était passé quelque chose. On s’offrait le livre, avec un « Lis ça, c’est formidable ! », chuchoté, encore ému. Oui, ce roman fit événement.

Il fallait donc être taraudé par un sacré désir de cinéma pour oser le porter à l’écran. Non que Réparer les vivants soit difficile à transposer en tant que tel : le roman est factuel ; lieux, personnages et situations s’y enchaînent, comme au cinéma, ou presque – c’est d’ailleurs l’une des forces du livre. À deux ou trois pièges près, bien repérés par la cinéaste Katell Quillévéré (à qui l’on devait déjà l’excellent Suzanne), l’adaptation pouvait être à la fois fidèle et cinématographiquement juste. Mais il y avait d’autres écueils : confronter le langage du cinéma à la puissance littéraire de Maylis de Kerangal, au risque du KO ; proposer des images, un souffle, un univers mental à des spectateurs qui, à la lecture du livre, avaient déjà construit leur propre film.

La réalisatrice a compris que, dans cette entreprise, les acteurs ne devraient pas se contenter d’interpréter un rôle, avec ce rien de décalage qui fait partie du jeu. Ils devraient l’incarner, totalement – c’est-à-dire être tellement investis par leurs personnages, de l’intérieur, qu’ils en deviendraient, extérieurement, parfois méconnaissables. Parmi la pléiade de comédiens présents dans le film, citons Tahar Rahim (Thomas) et Anne Dorval (Claire), stupéfiants de retenue et dont l’intériorité affleure si délicatement à la surface de leurs visages qu’elle se transforme, à l’écran, en émotion pure.[access capability= »lire_inedits »]

Les décors jouent également un grand rôle dans cette capacité d’entraînement du film : si l’hôpital et « la réa » sont un peu décevants, l’univers discrètement étrange de Claire, de la véranda de sa maison de Rambouillet à l’appartement prêté, en face de l’hôpital, donnent à son personnage une profondeur toute particulière. Comme un arrière-pays.

C’est d’ailleurs ici que se révèlent le plus le talent, l’intuition cinématographique de Katell Quillévéré. En donnant à Claire, receveuse du cœur de Simon, une si grande importance, en introduisant une rupture si totale dans son récit, la cinéaste fait entrer en « collision » (c’est son propre terme) l’histoire de cette quinquagénaire qui va vers la vie avec la pente naturelle du film, mélodramatique. Ce big bang narratif donne à l’histoire singulière de ce cœur transplanté sa dimension universelle, pleine, entre vie et mort. Notre émotion n’est plus convoquée mais ressentie, dans l’étendue lyrique de ce que Freud appelait, dans une formule étrange, « un sentiment océanique ». Cet océan sur lequel surfait – si belles images du début – le jeune Simon Limbres.

Réparer les vivants, de Katell Quillévéré, en salles.

De l’art, sûrement, le septième, peut-être

Sans doute doit-on d’emblée prévenir le spectateur : les deux films dont il est question ici s’adressent davantage à un public contemplatif qu’aux amateurs de courses-poursuites. À cette réserve près, reconnaissons-le : Les Beaux Jours d’Aranjuez et La Mort de Louis XIV sont tous deux d’une incroyable beauté.

Le premier, réalisé par Wim Wenders qui adapte la pièce éponyme de Peter Handke, met en scène le dialogue d’un homme et d’une femme évoquant souvenirs et désirs au cours d’une belle journée d’été, à la campagne. Reda Kateb et Sophie Semin se parlent, s’écoutent, se regardent, se sourient. C’est tout. Mais ils ont, l’un et l’autre, une élégance, une qualité d’être qui donnent à leur dialogue, au-delà des mots eux-mêmes,

une intensité peu commune. Reda Kateb offre à ce film son visage psycho-sensible et son jeu économe qui rappelle,
dans son expressive retenue, celui d’Isabelle Huppert. La mise en scène de Wim Wenders, ses très beaux mouvements de caméra, d’une sûreté, d’une rigueur rares, nous évoquent enfin le geste des plus grands maîtres de la peinture.

Les amateurs de sensations inédites iront aussi découvrir Jean-Pierre Léaud, Roi-Soleil à son crépuscule, vieillard agacé, trépignant presque de devoir mourir, dans le film d’Albert Serra, La Mort de Louis XIV. À la limite du cinéma expérimental, mais d’une totale rigueur historique, le film, statique, captive de bout en bout grâce à l’interprétation magistrale de celui qui fut et restera toujours notre jeune Antoine Doinel. Ainsi va la vie.
Les Beaux Jours d’Aranjuez, de Wim Wenders, et La Mort de Louis XIV, d’Albert Serra, en salles.[/access]

Une mise au point sur Aubervilliers

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Les Femmes sans voile d'Aubervilliers, Hannah Assouline.

A la suite de l’article de Daoud Boughezala sur Aubervilliers paru dans le numéro de Causeur d’octobre 2016 et publié ici et  sur le site internet du magazine, nous demandons un droit de réponse car son auteur nous a attribué des propos que nous n’avons jamais tenus tels que :

– « Beaucoup d’Albertivillariennes musulmanes couvrent le visage de leur petite fille à l’extérieur de l’école lorsqu’elles n’adoptent pas la burqa ».

– Dans son collège, toutes les mères d’élèves se voilent.

Comme vous avez délibérément détourné notre propos concernant Madame la Maire d’Aubervilliers :  « craint de fâcher sa base électorale… ».

Nous dénonçons cette contre-vérité.

Nous, collectif « Femmes sans voile d’Aubervilliers », considérons que le vivre-ensemble à Aubervilliers n’est pas menacé par les différentes ethnies qui cohabitent. Cela fait partie de sa propre genèse et son dynamisme. Au sujet des femmes voilées, nous estimons qu’elles sont libres de choisir la façon de pratiquer leur religion dès lors qu’elles sont majeures, même si cela les met dans un rapport d’inégalité. Toutes les religions sont sexistes. Nous sommes féministes et nous refusons tous les symboles sexistes dont le port du voile sous toutes ses formes (du foulard à la burqa). Nous réfutons l’obligation religieuse et considérons le voile comme le résultat d’un investissement idéologique.

Au sujet de notre Maire, Mériem Derkaoui, sachez que nous l’estimons pour son long combat courageux anti-intégriste et pour l’égalité des sexes. Aujourd’hui elle est Maire de tous les habitants d’Aubervilliers quelle que soit leur obédience idéologique ou politique.

 Le collectif Femmes sans voile d’Aubervilliers

L’élection de Trump est pain bénit pour Moscou

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Sipa. Numéro de reportage : AP21973239_000002.

Ana Pouvreau et Mark Porter. Dans votre roman, la Russie de Poutine, devenue l’adversaire stratégique de l’Occident, se prépare à une collision frontale avec l’OTAN. Pour passer de la fiction à la réalité, comment évaluez-vous les intentions géopolitiques de Vladimir Poutine ? Est-il décidé à rétablir les frontières de l’ex-URSS ?

Sir Richard Shirreff.[1. Général à la retraite, sir Richard Shirreff a passé toute sa carrière dans les troupes blindées au sein desquelles il a pris part aux guerres du Golfe et d’ex-Yougoslavie. Ex-commandant suprême adjoint des forces alliées en Europe (2011-2014), il vient de publier 2017 War with Russia: An Urgent Warning from Senior Military Command (Houder and Stoughton, Londres, 2016).] Je ne pense pas que cela soit son objectif, bien qu’il ait déclaré, à plusieurs reprises, qu’il considérait que l’effondrement de l’Union soviétique constituait pour lui la plus grande catastrophe géopolitique du xxe siècle. Son but principal est de redonner à la Russie son statut de grande puissance, comme le montre de manière flagrante la politique russe menée au Moyen-Orient. Dans les anciennes républiques soviétiques qui constituent leur « étranger proche », les Russes souhaitent rétablir leur domination sur cet espace, ce qui n’est pas la même chose que de rétablir les frontières de l’ex-URSS.

Poutine est-il un personnage aussi dangereux que le président russe que vous décrivez dans votre livre ?

Oui, le danger me paraît réel car Poutine est un opportuniste sans scrupules. En Crimée et en Syrie, il a saisi l’occasion quand elle s’est présentée. Cela ne veut pas dire qu’il ne réfléchit pas en véritable stratège. Les Russes sont enclins à penser de manière stratégique et à établir des listes de priorités. C’est dans leur ADN, car ils doivent englober, dans leur analyse, à la fois l’Europe occidentale, la mer Noire, l’Asie centrale et l’Extrême-Orient.

De plus, Poutine n’est nullement soumis aux contraintes habituelles qu’impose la démocratie. Il dirige entouré d’une clique de conseillers qui n’osent pas le contredire. Il se serait, dit-on, complètement investi dans la spiritualité orthodoxe et se serait même doté d’un conseiller spirituel. Enfin, il sait être extrêmement persuasif. Porté par sa voix onctueuse, on peut l’écouter pendant des heures. Il est donc en mesure de tirer des ficelles émotionnelles, ce qui fait de lui un sérieux danger.[access capability= »lire_inedits »]

Notamment pour ses voisins. Vous étiez commandant suprême adjoint des forces alliées en Europe lorsque Moscou a annexé la Crimée. Comment avez-vous réagi ?

Nous n’étions au courant de rien. Cette opération surprise en Crimée nous a montré que les Russes avaient parfaitement su tirer les leçons de la guerre de Géorgie en 2008, et qu’ils avaient planifié et répété leur scénario « criméen » qui nous a complètement pris de court !

Était-ce un événement décisif ?

Absolument. L’annexion de la Crimée constitue un véritable tournant. Avant, l’Otan considérait la Russie comme un partenaire stratégique important car nous avions en commun un certain nombre d’intérêts et de défis sécuritaires. En mars 2014, la vitesse et l’efficacité avec lesquelles Poutine a réagi à l’effondrement de sa politique en Ukraine – comme en a témoigné l’éviction de Ianoukovitch – en envahissant la Crimée, puis la partie orientale de l’Ukraine, m’a montré que la Russie était effectivement devenue un adversaire stratégique.

Un fait semble révélateur de cette montée aux extrêmes : la Russie mène régulièrement des exercices militaires à grande échelle, simulant notamment une invasion des États baltes. Les Russes pourraient-ils occuper ces pays et la partie orientale de la Pologne puis menacer l’Otan de représailles nucléaires ?

Les Russes s’entraînent régulièrement à de tels scénarios – c’est un fait. C’est aussi un fait que la phase finale de ces exercices est toujours effroyable : c’est ce qu’ils appellent « l’escalade pour la désescalade nucléaire »[1. Elbridge Colby, « Russia’s Evolving Nuclear Doctrine and its Implications », note de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), 12 janvier 2016.] Ce qui revient à dire : « Nous prenons les territoires qui nous intéressent et si vous protestez, nous vous menacerons avec l’emploi de l’arme nucléaire. » N’oublions pas que l’emploi en premier du nucléaire fait partie intégrante de la pensée stratégique russe » !

Dans un tel cas de figure, comment réagirait l’Otan ?

En cas d’attaque sur les pays Baltes, en l’absence de forces conventionnelles suffisantes pour arrêter les Russes, l’Otan ne prendrait pas le risque d’une destruction totale de villes européennes au cours d’une guerre nucléaire. Les Russes l’ont bien compris. À leurs yeux, ce serait l’occasion rêvée de détruire l’Alliance atlantique, de remettre la main sur les États baltes et de nous dire : « Et maintenant, qu’est-ce que vous allez faire ? » Autrement dit, sans aller jusqu’à envoyer ses chars à Paris, l’armée russe attaquerait l’Europe de l’Est pour briser l’Otan en découplant l’alliance entre les États-Unis et la sécurité européenne. Ce n’est pas un hasard si, en 2015, à la tribune de l’ONU, Poutine a fait l’éloge du système international issu des accords de Yalta (1945), le décrivant comme un modèle de stabilité pour l’humanité. De quoi donner des sueurs froides aux Tchèques ou aux Polonais…

Si la menace russe est aussi importante, on se demande pourquoi l’Otan paraît si faible…

N’exagérons rien. L’Otan est l’alliance la plus prospère que le monde ait connue. Bien que certains aient prédit sa disparition, en 2019 elle aura 70 ans… Mais alors que les défis auxquels elle doit faire face sont immenses, les membres européens de l’Alliance s’acharnent à la sous-financer. Et ce, alors que les Européens restent dépendants des États-Unis pour assurer leur défense. Qui plus est, l’Otan ne dispose pas des bonnes forces au bon endroit. Les pays-membres de l’Alliance disposent de 3,5 millions d’hommes et de femmes sous les armes mais leur force de réaction rapide n’en compte actuellement que 13 000 !

Pourtant, en termes de moyens, la puissance de l’Alliance atlantique est sans commune mesure avec celle de la Russie. Le budget de la Défense américain atteint les 596 milliards de dollars, contre seulement 66,4 milliards pour Moscou…

En termes de capacités de défense, l’Otan surpasse la Russie, de même que les Etats-Unis à eux seuls. Néanmoins, les Russes peuvent concentrer leurs forces sur une zone géographique limitée, comme les pays Baltes. Et malgré ses moyens, si elle ne dispose pas d’effectifs militaires dans cette zone, l’Otan ne pourra rien faire !

Ce scénario est-il vraiment plausible ?

Oui, et les pays Baltes ont de bonnes raisons d’y croire : ces dernières années, on a observé un niveau sans précédent d’activité militaire russe dans leur espace aérien et à leurs frontières, avec notamment des vols d’intimidation. Juste après l’annexion de la Crimée, on a assisté à la création de trois divisions russes d’infanterie motorisées dans l’ouest de la Russie. Pour la Russie, les États baltes représentent plus que jamais une zone tampon.

L’Otan en a-t-elle tiré les conséquences ?

Lors du sommet de l’Otan à Varsovie en juillet 2016, il a été annoncé que quatre bataillons (allemande, britannique, canadienne et américaine) seraient envoyés dans l’Est de la Pologne ainsi que dans les trois pays Baltes. Ces initiatives vont dans le bon sens mais ne constituent pas une défense crédible. Mais ce n’est pas uniquement une question de quantité. La réflexion stratégique, la doctrine, la planification, l’entraînement et la puissance de feu sont également importants.

À ce propos, tous les membres de l’Alliance ne partagent pas forcément vos analyses. Par exemple, la France sous-estime-t-elle la menace russe?

Selon un récent article du Times, il existe trois groupes de nations au sein de l’Otan. Le premier compte les pays Baltes, la Pologne, et j’y inclurais aussi le Royaume-Uni, la Norvège, le Danemark, le Canada, les États-Unis et l’Allemagne. Ces pays-là ont correctement évalué la menace, cherchent à y répondre et se préparent à le faire. Un deuxième groupe, celui des nations du Sud, se soucie avant tout de la crise des réfugiés.

Enfin, un dernier groupe de nations espère que le problème russe disparaîtra de lui-même. J’y mettrais la France. Paris a bien envoyé des avions dans les pays Baltes mais son armée est accaparée par la menace djihadiste qui peut durer indéfiniment.

Nous sommes à la veille des élections américaines. L’éventuelle victoire de Donald Trump, qui semble proche du Kremlin, bouleverserait-elle la donne atlantique ?

Quoi qu’il arrive, l’armée américaine sera au service de celui ou de celle qui sera élu président et sera donc commandant en chef des forces armées. Mais Trump pose un problème, à cause de ses déclarations qui affaiblissent l’engagement des États-Unis à venir à l’aide d’un allié attaqué. De telles sorties sapent la crédibilité de l’Otan, ce qui est dangereux. Son élection serait donc pain bénit pour Moscou.[/access]

« Toute une génération d’Iraniens résiste »

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Asghar Farhadi Iran
Asghar Farhadi, Paris, octobre 2016.

Propos recueillis à Paris, le 10 octobre 2016, par Olivier Prévôt.

Causeur. Emad et Rana, les deux personnages de votre nouveau film, Le Client, sont des intellectuels. Ils répètent à Téhéran une pièce d’Arthur Miller, Mort d’un commis voyageur. Emad et Rana sont-ils des marginaux dans la société iranienne ?

Asghar Farhadi. Non, la réalité que je représente ici est extrêmement banale, du moins dans les grandes villes. Cette classe moyenne qui a un rapport très intime à la culture est nombreuse. Tout au long de son histoire, l’activité culturelle a constitué une sorte de réconfort pour le peuple iranien. C’est d’ailleurs cette vitalité culturelle qui attire l’attention de l’étranger.

Et joue-t-on, à Téhéran, des pièces américaines ?

Oui. Elles sont très appréciées. La littérature occidentale a été très largement traduite en farsi. C’est l’héritage du siècle précédent.

Emad, votre personnage, doit néanmoins composer avec la censure. Et c’est pendant qu’il est à une réunion avec celle-ci qu’à l’autre bout de la ville Rana se fait agresser.

La censure à laquelle je fais allusion est celle qui porte sur les questions de moralité, de sexualité. Peut-on voir telle mèche de cheveux ? Peut-on prononcer tel mot durant la représentation ? Comme si, par la répression, on venait à bout de la complexité de la question sexuelle ! De ce point de vue, la censure a été confrontée à un échec. Dans mon film, c’est la concomitance entre l’agression dont Rana est victime et la réunion d’Emad avec le comité de censure qui fait sens. Pendant qu’on discute à l’infini sur la moralité d’une perruque, Rana de son côté est confrontée de manière beaucoup plus brutale, douloureuse, sérieuse, aux mêmes questions – mais dans la sphère intime.

Rana de son côté, « le client » de l’autre… mais aussi un élève d’Emad, un adolescent, surpris avec des photos qu’on devine licencieuses… Tous ont une même demande : que « ces choses-là » ne s’ébruitent pas.

Si la question de la pudeur est universelle, celle de la réputation est plus spécifiquement orientale. Renvoyer une bonne image de soi, même si elle est peu conforme à la réalité, est un gage de sérénité en Iran.[access capability= »lire_inedits »]

À tel point que Rana refuse l’intervention de la justice après l’agression.

Rana a le sentiment que la loi ne peut la protéger. La justice est trop lente ; elle exige trop d’énergie de la part du plaignant. Si vous êtes blessé, vous n’irez pas voir un médecin qui mettrait des mois avant de panser votre plaie.

Dans tous vos films, les personnages essaient de trouver un arrangement entre eux. Cette recherche de la transaction, est-elle une caractéristique de la société iranienne ?

Les Iraniens ont une grande faculté d’adaptation. Une souplesse particulière. À l’étranger par exemple, ils s’intègrent facilement dans leurs sociétés d’accueil. Mais, en une heure trente ou deux heures, mes films ne sauraient montrer l’ensemble de la société ! Disons… Oui, disons que mes personnages ont, du point de vue de leur adaptabilité, des caractéristiques que, globalement, on peut observer dans la société iranienne.

Vos personnages sont très préoccupés par leurs responsabilités.

C’est une de leurs caractéristiques. Ce n’est pas volontaire, mais c’est vrai, et j’en suis heureux. Quand ils agissent mal, ils vivent très douloureusement cette mauvaise action. Et ces petites mauvaises actions ont souvent des conséquences très importantes. Si ça pouvait tempérer le public, je n’en serais pas mécontent. Dans certains films aujourd’hui, on peut voir – dans un seul plan – une centaine de personnes mourir. Alors, que d’autres films fassent au contraire réfléchir aux conséquences de nos actions, c’est plutôt bien.

J’avais une quinzaine d’années lors de la révolution iranienne. Et comme bon nombre d’Occidentaux de cette génération, j’associe votre pays à une véhémence, voire à une menace. Or votre cinéma est très éloigné de cette image… Entendez-vous, par une certaine douceur, battre en brèche ces représentations ?

Au départ, ce n’est jamais la question que je me pose. J’essaie de raconter une histoire, le mieux possible. Avant tout, je veux qu’elle soit passionnante, tous mes efforts tendent vers ce but. Mais vous avez en partie raison. Mon adolescence a été marquée par huit années de guerre contre l’Irak. Nous avons tous été touchés par cette violence. Toute une génération d’Iraniens résiste, s’oppose à celle-ci. Dans mon cinéma, il est impensable qu’un personnage tue. Il n’y a pas de violence physique. Mais, vous le savez bien, cette douceur, on la retrouve dans l’ensemble du cinéma iranien. Prenez les films d’Abbas Kiarostami… En fait, nous avons une grande chance : notre peuple est très émotif. C’est très « cinégénique ». Ça rend tout de suite un film plus chaleureux.

Dans vos films, les gens, la société ont l’air plus miséricordieux que la loi elle-même.

La société, pas forcément. Mais mes films, en eux-mêmes, oui. Tout est fait pour que le spectateur essaie de comprendre le fautif, de se mettre à sa place. Il tend au spectateur cette question : qu’aurais-je fait dans des circonstances comparables ?

Les événements nous ont éloignés de l’Iran. Du coup, nous recevons vos films avec une avidité particulière. Nous scrutons chaque détail… Avez-vous conscience de ce regard particulier ?
L’éloignement, l’absence, la perte provoquent en général cette curiosité. En France, on observe ainsi le moindre détail de mes films… au risque parfois de perdre le fil de l’histoire [Rires]. Mais c’est bien. Il faut être attentif aux détails. Même en dehors du cinéma, comme les enfants qui sont curieux de tout. On est très conscients, en Iran, de ce regard porté sur mes films. Cela réjouit toute une frange de la population. Mais parfois, une certaine presse me reproche mon réalisme. Elle sur-interprète un plan, un décor. Le Client commence par l’effondrement d’un immeuble et on me demande : « À qui allez-vous faire croire que l’Iran s’effondre ? »

[Rires] J’allais justement vous poser cette question ! Est-ce un symbole ?

Mais non ! Ce n’est ni un message ni un symbole. C’est seulement l’élément déclencheur de l’histoire : Rana et Emad doivent trouver un autre logement. Cet effondrement de l’immeuble est juste un signe, un signe qui ne prend sens qu’en se juxtaposant à d’autres signes. Comme sur la route. Le film nous emmène vers une destination, et cette destination, c’est la sphère privée. [/access]

Le Client, d’Asghar Farhadi, en salles le 9 novembre

Valls, Juppé: la gifle Trump

Donald Trump élu président des Etats-Unis, novembre 2016. SIPA. AP21974039_000061

Entre la Russie et les Etats-Unis, Manuel Valls et Alain Juppé, les deux champions des médias français, ont choisi leur maître depuis longtemps. Fervents atlantistes, ils s’apprêtaient à célébrer la victoire tranquille d’Hillary Clinton, candidate du mondialisme, de la soumission européenne et de l’anti-poutinisme.

« Trump entretient la haine et les amalgames. » avait twitté Manuel Valls en décembre.  « C’est un petit homme. Et probablement un mauvais homme » avait-il ajouté au mois de mai, joignant son hostilité pour le candidat républicain à celle de François Hollande, ouvertement anti-Trump. Plus récemment, le premier ministre a donné dans le néologisme moqueur et le diagnostic médical : « Des deux côtés de l’Atlantique, le populisme, ce que j’appelle la trumpisation des esprits, contamine notre vie politique. Ce malaise dans la démocratie n’est pas nouveau, c’est une maladie ancienne dopée par la culture de l’instantané. Il y a cet appel constant à l’émotion plutôt qu’à la raison. »raison des élites qui allait soumettre facilement la déraison de l’électorat américain « sous-diplômé », formule que les médias français martèlent depuis l’aurore.

 

Alain Juppé avait quant à lui fustigé « l’ignorance de l’état du monde » de Donald Trump. « Sa méconnaissance de l’Europe, son mépris vis-à-vis de la France, ses positions isolationnistes et protectionnistes, son simplisme outrancier, ses revirements incessants sont très préoccupants » avait-il ajouté après avoir admis qu’il ne « le connaissait pas personnellement ». Il avait appelé de ses vœux l’élection de la candidate démocrate – qu’il ne connait que trop bien. En 2011, alors qu’elle était secrétaire d’état, Hillary Clinton avait gratifié Alain Juppé d’un « Monsieur le Président », devant les médias, dans un lapsus que le candidat aux primaires espère prophétique et révélateur.


Le peuple américain, pourtant, en a décidé autrement.

Valls et Juppé sont aujourd’hui affaiblis par leurs déclarations anti-Trump. Ils ne se sont pas seulement trompés de pronostic. Ils ont commis une faute politique en mettant en difficulté la diplomatie française présente et future, par des propos hâtifs et insultants.

Un premier ministre en fonction  – probable candidat socialiste – et son homologue de droite favori des sondages engagent et fragilisent la nation par leurs déclarations contraires aux fondamentaux de la politique et de la diplomatie. Soumis à l’oncle d’Amérique en tout, la seule ingérence qu’ils se sont permise à son endroit se retourne aujourd’hui contre eux.

Alain Juppé, qui n’hésite pas à se réclamer du gaullisme, a fait strictement le contraire de ce que l’intelligence politique du Général aurait dû lui inspirer: prêter allégeance à un maître qu’il insulte.

Et qui risque de se venger.

La France s’apprête à élire cet homme. A moins qu’ici aussi les sondages ne se « trumpent ».

Trump a les pétromonarchies et l’Iran dans le viseur

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trump syrie iran liban
Donald Trump, élu président des Etats-Unis, arrive pour faire une déclaration, le 9 novembre 2016 à New York © AFP SAUL LOEB

Daoud Boughezala. Vous qui officiez désormais à Washington D.C., quelles conséquences sur la politique américaine au Moyen-Orient voyez-vous dans la victoire surprise de Donald Trump à la présidentielle américaine ?

Fabrice Balanche[1. Agrégé et docteur en Géographie, Fabrice Balanche est maître de conférences à l’Université Lyon-2 et chercheur invité au Washington Institute.]. La victoire de Donald Trump va provoquer une inflexion majeure de la politique américaine. Le nouveau président est isolationniste sur le plan international, sa principale préoccupation est l’économie du pays et ses cibles sont par conséquent le Mexique et la Chine. L’auteur de  Art of the deal est un pragmatique sensible aux dynamiques de terrain plus qu’aux idéologies. Avec lui plus de « regime change », mais du réalisme en fonction des intérêts américains.

Vis-à-vis de la Russie, on peut s’attendre à un rapprochement contre le terrorisme islamique, qui est la seconde priorité de Donald Trump. Les pétromonarchies du Golfe sont dans son viseur car considérées comme les promoteurs de l’Islam radical. Mais paradoxalement, l’Iran aussi est ciblé par le nouveau Président américain qui le considère également comme un acteur du terrorisme international. Il condamne d’ailleurs fermement l’accord sur le nucléaire iranien conclu par Barack Obama. Ce qui peut rassurer à la fois l’Arabie Saoudite et Israël sur l’avenir de la politique américaine au Moyen-Orient.

Autre élection, celle de Michel Aoun à la Présidence de la République libanaise la semaine dernière. Est-ce une victoire de Damas et de l’axe iranien ?

C’est clairement une victoire de l’Iran, parce que l’Arabie saoudite avait mis son véto à l’élection d’un président pro-Hezbollah. Aoun étant l’allié du Hezbollah depuis 2006, il n’était pas question pour les Saoudiens qu’il arrive au pouvoir au Liban. Son élection a été permise parce que le camp pro-Assad est en train de l’emporter en Syrie. Ce rapport de force influence les politiques libanais, en particulier Walid Joumblatt, l’inamovible chef druze du Parti socialiste progressiste, que beaucoup qualifient de girouette, car c’est quelqu’un qui sent les événements et dont les revirements sont très révélateurs.

Mais Saad Hariri, lié à l’Arabie Saoudite, a été de nouveau nommé Premier ministre. Signe que Ryad n’a pas renoncé au Liban…

Il est normal que Saad Hariri soit Premier ministre, car le chef du gouvernement doit obligatoirement appartenir à la communauté sunnite. Il n’y avait pas d’autre candidat sérieux à la fonction. Même Achraf Rifi, pourtant vainqueur d’une élection municipale à Tripoli, ne pouvait réellement concourir car il n’est pas issu des anciennes familles qui contrôlent le Liban et ne possède pas une fortune et un réseau politique comparable à ceux d’Hariri, même si ce dernier est déclinant.

Mais la désignation de Saad Hariri ne change rien à la lassitude qu’éprouvent les Saoudiens à l’égard du Liban. Ce pays leur coûte cher, d’autant qu’ils n’ont plus assez de levier pour peser sur la politique libanaise. Et ce rapport qualité-prix négatif a incité l’Arabie à abdiquer au Liban au profit de l’Iran.

A quelques kilomètres de la frontière libanaise, la guerre civile syrienne fait rage. Là-bas également, l’Arabie saoudite a-t-elle plié face aux pro-Assad ?

Le régime Assad est clairement sauvé en Syrie, alors qu’il était fort mis à mal à l’été 2015.  Sans l’intervention russe, qui a eu une influence décisive, le territoire contrôlé par Damas se serait considérablement restreint et peut-être limité aux zones alaouites. Le régime aurait perdu Alep, Hama, etc. Les Russes ont mis en place une dynamique de reconquête, a fortiori depuis leur arrangement avec la Turquie. Auparavant, l’essentiel des armes et du matériel des rebelles passaient par la Turquie, ce qui posait un grand problème à Damas. Or, en contrepartie de l’autorisation accordée à la Turquie d’intervenir en Syrie contre les Kurdes, la Russie a obtenu d’Ankara qu’elle restreigne son soutien à l’opposition syrienne.

Malgré l’hostilité turque, les Kurdes syriens ont annoncé leur participation à la bataille de Raqqa…

Les Kurdes ont fait cette déclaration pour obtenir la protection américaine contre la Turquie. En réalité, ils n’ont aucune envie ni aucun intérêt d’aller à Raqqa, une ville arabe dans un territoire arabe. Ce que veulent les Kurdes de Syrie, c’est faire la jonction entre leurs territoires d’Arfin et de Kobané, projet qu’a contrecarré l’intervention de l’armée turque en Syrie. Mais les Kurdes savent que la prise de Raqqa tient à cœur aux Occidentaux, puisque c’est de là que sont partis les attentats européens. Ils jouent donc une partie de poker menteur, s’engageant à marcher sur Raqqa de façon à ce que la Turquie ne les gêne pas car ils craignent une offensive militaire turque. Au printemps, les Kurdes syriens ont perdu mille combattants à Manbij, localité dans laquelle ils avaient accepté de combattre parce que les Américains leur avaient promis l’unification de leur territoire en Syrie. Cette promesse est restée vaine. Aussi les Kurdes ne prendront-ils plus un tel risque. Pourquoi conquérir Raqqa, si bien défendue par l’Etat islamique, et perdre des milliers d’hommes pour ensuite être abandonnés par les Américains et poignardés par les Turcs ? Le plus probable est que les Kurdes se contentent de donner quelques gages aux Américains, lançant des offensives pour la forme, prenant quelques villages au nord de Raqqa, sans s’attaquer frontalement à la capitale de Daech.

Plus à l’Ouest, Bachar Al-Assad paraît bien parti pour remporter la mise face à la rébellion. Pour autant, même en cas de règlement négocié du conflit, en sera-t-il fini des Etats-nations syrien et irakien ?

Les nations syriennes et irakiennes n’ont jamais existé ! L’Irak et la Syrie étaient des Etats-territoires, cadres d’une illusion de nation donnée par le régime. Mais les Irakiens et les Syriens se sentaient avant toute chose des membres de communautés (alaouite, chrétien, druze, sunnite, etc.). Toute la question est aujourd’hui de savoir si les frontières vont changer. Ce n’est pas le scénario le plus probable car la communauté internationale va tout faire pour éviter de crée un nouveau Soudan (la partition du Sud a été une catastrophe !). La Turquie et l’Iran multi-ethniques n’ont aucune envie de toucher aux frontières. En revanche, on risque de voir se constituer au milieu d’Etat officiels des territoires autonomes comme le Kurdistan d’Irak.

Dans cette hypothèse, Bachar Al-Assad gouvernerait à Damas pendant que des pouvoirs locaux tenus par des seigneurs de la guerre règneraient dans certaines provinces en sauvant les apparences, comme Poutine le fit en Tchetchénie. Assad cherche-t-il ses Kadyrov ?

C’est en effet le scénario que les officiels de Damas m’ont expliqué. Ils savent très bien qu’il sera impossible de réinstaurer une puissance centralisatrice comme auparavant. Et c’est donc tout naturellement qu’ils vont se tourner vers des potentats locaux, en particulier des chefs rebelles qui sont parmi les plus facilement corruptibles. Ceux-ci ont envie de profiter paisiblement de l’argent amassé pendant le conflit, quitte à faire allégeance à Assad pour tenir leur territoire. Ce schéma était prévu pour Zahran Allouche, le chef de Jaych-al-Islam, un puissant groupe rebelle de la banlieue de Damas, mais il est allé prêter allégeance aux Saoudiens en décembre 2015. S’agissait d’une absence de vision d’avenir ou d’un moyen de faire monter les enchères entre Ryad et Damas. Résultat : lorsqu’il est rentré dans son fief, il s’est pris un missile dans les dents ! De même, en attendant la libération de Raqqa, beaucoup de chefs tribaux résident à Damas depuis la chute de la ville en 2013. Ils espèrent bien récupérer le pouvoir une fois l’Etat islamique vaincu.

Trump contre les «élites»

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Des unes de journaux américains, le 9 novembre 2016 à New York © AFP Bryan R. Smith.
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Des unes de journaux américains, le 9 novembre 2016 à New York © AFP Bryan R. Smith.

L’affaire est entendue. La victoire de Donald Trump est écrasante, incontestable et peut-être le pire de tout, pour un démocrate,  c’est une victoire profondément démocratique. Après tout, Hillary Clinton n’a qu’à s’en prendre à elle-même. Plutôt que de constater avec une certaine hauteur de vue qui n’appartient qu’aux grands personnages historiques qu’elle n’était pas la mieux placée pour défendre ses idées et de céder la place, elle s’est obstinée au nom d’un certain amour du pouvoir mêlé à une arrogance qu’elle a  toujours eu du mal à cacher. Et elle a laissé Trump accéder au pouvoir. Trump, c’est-à-dire une manière de créature éminemment post-moderne, spectaculaire comme aurait dit un certain Guy Debord, qui fait croire qu’il a réellement vécu alors qu’il n’a fait que s’éloigner dans une représentation, et la plus cheap qui soit, la téléréalité, bien mal nommée puisqu’elle n’est que la mise en scène d’un vide abyssal, un homme qui est un lointain surgeon des années 80 quand New-York était livré à la spéculation immobilière et que le comble de l’ambition pour les traders que l’on voit rôder dans American Psycho de Brett Easton Ellis était de se faire inviter aux fêtes données par Ivana Trump pendant que les premiers SDF du reaganisme crevaient dans les rues.

Le FN aurait-il félicité Sanders aussi vite?

Mais, encore une fois, Trump a gagné. Certains, dans ces colonnes, s’en réjouissent plus ou moins ouvertement, au nom du peuple, ou plus exactement d’une victoire du peuple contre les élites. On a un peu de mal pour notre part à considérer  que ces petits plaisirs que je pourrais partager sans problème et qui résident dans les mines déconfites ou  catastrophées des marquis des médias, des experts autoproclamés, des instituts de sondages ruineux et incompétents, des universitaires pour qui « ça va de soi » et même des milieux d’affaires du capitalisme libre-échangiste qui expriment leur début de panique sur les sacro-saints marchés, que ces petits plaisirs donc, soient payés au prix exorbitant de la victoire de Donald Trump. C’est un peu cher le ricanement, je trouve.

D’abord, j’aurais pu ricaner le cœur beaucoup plus léger si c’était Sanders qui avait gagné la primaire puis qui aurait défait le candidat républicain. Est-ce qu’en France, Marine Le Pen se serait empressée de féliciter Sanders, qui lui aussi était anti-establishment ? J’ai quelques doutes, mais je dois avoir l’esprit mal tourné…

Ensuite, le discours de la victoire du peuple contre les élites – c’est amusant cette manie de la droite de trouver des qualités au peuple et aux cols bleus des Etats du Nord-Est depuis qu’ils ont eu le bon goût de ne plus avoir de conscience de classe- a quelque chose d’un peu mécanique. On peut légitimement se demander qui sont ces élites. Si c’est pour désigner les catégories nommées plus hauts, on est d’accord.

Tous les populismes ne se valent pas

Mais j’ai l’impression, à lire certaines réactions, que les élites, c’est aussi tout ceux qui ont eu le tort de faire des études, tout ceux qui vivent en ville, tous ceux qui sont gays, mariés et ont adopté, voire toutes les femmes qui ont l’audace de vouloir avorter, divorcer, manger des légumes frais et ne pas forcément apprécier la musique country, tous les Américains qui préfèrent goûter les grands espaces en compagnie de Jim Harrison ou Jack London, écrivains qui savaient que la terre est belle mais qu’elle ment comme une arracheuse de dents. Tous ceux qui pensent que boire du Moonshine de contrebande en écoutant Tammy Winette et en votant Trump ne donne pas une supériorité ontologique sur le prof de littérature d’une highschool marié à une latino dans la banlieue de Miami qui a voté Clinton sans y croire.

Une dernière chose : quand j’étais petit, c’était l’arrivée de la gauche qui paniquait les marchés, pas celle de l’extrême droite. Mais quand j’étais petit, il y avait une gauche. Ça ne veut pas dire pour autant que l’extrême droite, c’est ce qui a remplacé la gauche. Ça, c’est justement ce que voudraient faire croire ceux qui ont tout intérêt, aux USA comme ici, qu’il n’y ait comme alternative à la mondialisation brutale que la brutalité de Trump…

Trump: cochons de votants!

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Joie d'un électeur de Donald Trump, novembre 2016. SIPA. AP21973841_000001
Joie d'un électeur de Donald Trump, novembre 2016. SIPA. AP21973841_000001

Peut-être avez-vous raté cette breaking news : au lendemain de l’élection de Donald Trump, Marine Le Pen et l’éditorialiste du Monde ont eu exactement la même analyse. « Ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde », a déclaré la première (qui peut remercier sa plume pour cette belle formule). « L’élection de Donald Trump est un bouleversement majeur, une date pour les démocraties occidentales. Comme la chute du Mur de Berlin, comme le 11-Septembre 2001, cet événement ouvre sur un nouveau monde », écrivait pour sa part Jérôme Fenoglio, le directeur du Monde qui, pour l’occasion, avait sorti les grands mots.

Bien sûr, la convergence s’arrête là, car le rêve de la patronne du FN est le cauchemar du journaliste (et de 95 % de ses confrères). Or, avec l’élection du « très controversé Donald Trump », comme on l’appelle désormais sur France Inter, ce rêve et ce cauchemar ont effectivement acquis une nouvelle consistance. Dans le nouveau monde dont on nous annonce l’avènement, Marine Le Pen aura probablement beaucoup plus de pouvoir que Jérôme Fenoglio. Et quoi qu’on pense de l’ascension annoncée de la première, on peut trouver quelques vertus à la déconfiture du second et de sa corporation.

Voilà des années que Fenoglio et ses congénères observent le plouc occidental avec mépris et suffisance, qu’ils dénoncent ses manières « déplorables » comme dit Hillary Clinton, l’engueulent pour ses votes lamentables et  lui prodiguent en toute occasion des leçons de maintien destinées à élargir son esprit étroit, à désodoriser ses idées nauséabondes et à aérer ses peurs rances. Et voilà des années que le populo affirme avec constance qu’il ne veut pas du monde mondialisé et ouvert à tous les vents qu’on lui présente comme son avenir inéluctable. Le plouc qu’on appelle également petit blanc bien qu’il ne le soit pas toujours, veut des frontières à l’intérieur desquelles il pourra faire peuple en conservant ses traditions et ses petites manies. Certes, comme on le répète sur France Inter, Trump n’a pas été élu par les seuls ouvriers de l’Amérique périphérique, mais aussi par une Amérique blanche, aisée et conservatrice, bref  c’est un vote réactionnaire a conclu une journaliste soulagée. Il y a sans doute plus de gagnants de la mondialisation parmi les électeurs de Trump que parmi ceux de Marine Le Pen ou du Brexit, peut-être parce que la place dans le processus de production ne dit pas tout d’un homme. Et que, si la demande de réassurance nationale s’accroît à mesure que le revenu baisse, elle n’est pas réductible à un facteur économique.

Le populo est populiste, se lamentent cependant les bonnes âmes qui ont renoncé à sauver le prolétariat ou plutôt en ont élu un nouveau. Alors, pour taper sur la tête des bonnes âmes ou au moins se la payer, le populo utilise, comme le disait Muray, le gourdin qu’il a sous la main, ici Trump, là Brexit et demain, peut-être Marine. Et tant qu’il ne trouvera pas de gourdins plus convenables, il se contentera de ceux-là qui ont au moins l’avantage de faire peur aux bien-pensants, qu’ils soient lecteurs du Monde ou du New York Times où une internaute confessait hier ne rien comprendre au pays où elle vit. Ça c’est sûr et c’est bien le problème. Quelqu’un qui a suivi la campagne à travers ces estimables journaux n’avait aucune chance de comprendre son issue.

« Populiste, au-dessus de 50 %, ça devient populaire. » 

Je ne sais pas si on a raison d’avoir peur de Donald Trump dont certains de mes amis ne retiennent que le programme keynésien à la Roosevelt, comme si la colère anti-establishment dont il est le porte-parole devait nous faire oublier ses farces et attrapes en tout genre. En tout cas, à l’inverse de Barack Obama qui, accueilli tel le messie, ne pouvait que décevoir, Trump ne pourra nous décevoir qu’en bien.

Je sais en revanche que, populiste, au-dessus de 50 %, ça devient populaire. Ah oui, Hitler en 1933 aussi. Mais c’est un curieux syllogisme de déduire de la victoire relative du futur Führer dans une élection formellement démocratique que tout vainqueur qui nous déplairait est un héritier d’Hitler. Il y a quelques jours, Le Monde se désolait de ce qu’une partie des Français (suivez mon regard) n’adhérât plus au système démocratique et demandât de l’autorité, comme si les deux étaient antagonistes. Et les commentateurs qui, de Londres à New York, de Paris à Berlin, dénoncent avec constance les résultats des urnes, ne sont-ils pas  en rupture de démocratie ? Est-il bien démocratique d’afficher son mépris pour le cochon de votant ? « Trump se vautre dans le triomphe », titre aujourd’hui le New York Times sans le moindre égard pour les millions d’Américains qui l’ont choisi. Des populistes vous dit-on. Seulement, dans cette démocratie que les journalistes chérissent tant, un mauvais électeur pèse autant qu’un bon (aux Etats-Unis, un petit correctif fait remonter les ploucs).

On l’a répété en boucle, sans en tirer la moindre conséquence : médias, analystes, sondeurs, se sont plantés en beauté. Ils n’ont rien vu venir, parce qu’au lieu de chercher à comprendre, ils s’efforcent de nier ce qui leur déplaît et de rééduquer ceux qui leur désobéissent. Le vote Trump est un bras d’honneur à  ceux qui prétendent savoir, à commencer par les journalistes. Ce qui signifie qu’eux et les autres prêchi-prêcheurs sont au moins en partie responsables du désastre qui les désole. Or, depuis hier, au lieu de se livrer à une salutaire autocritique et de se demander pourquoi ils ne comprennent rien aux sociétés dans lesquelles ils vivent, ils trépignent et redoublent de remontrances à l’égard des électeurs trumpistes.

Désolée chers confrères et autres guides d’opinion, mais vous ne guidez plus grand-chose. Et le vent de panique qui souffle sur le quartier général est un spectacle plus réjouissant que celui de votre ancienne superbe, quand vous vous plaisiez à brûler quelques dissidents pour l’exemple. Aujourd’hui, vos bûchers ne brûlent plus et vos piloris n’intéressent plus personne, tant mieux. L’ennui, c’est que nous allons tous payer le prix de l’incroyable suffisance avec laquelle depuis des années, vous ignorez les aspirations de ceux qu’Orwell appelait les gens ordinaires.

Trump, déjà président normal

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donald trump obama populisme
Citations de Donald Trump sur le commerce, le climat, les relations avec la Chine, le Mexique ou la Russie © AFP Thomas SAINT-CRICQ, Sabrina BLANCHARD
donald trump obama populisme
Citations de Donald Trump sur le commerce, le climat, les relations avec la Chine, le Mexique ou la Russie © AFP Thomas SAINT-CRICQ, Sabrina BLANCHARD

L’élection de Donald Trump est sans doute un événement de première importance tant la victoire de ce VRP de génie à la tête de la première puissance mondiale représente la dernière cartouche du système politico-économique actuel. Car, contrairement à ce qu’on peut croire, Trump a été élu après avoir joué le jeu. Il a certes joué brutalement et en enchaînant les transgressions mais sans jamais se faire disqualifier ou en rejeter les règles. Plus encore, il ne propose rien de vraiment original. Sur l’économie, l’immigration ou la géopolitique, ses positions, souvent contradictoires, ne sont pas révolutionnaires : tout a déjà été proposé et testé avec plus ou moins de succès. Quant à une supposée rupture avec les élites, après son discours de victoire hier matin, les illusions ne sont plus permises.

Trump a non seulement rendu hommage à Hilary Clinton, la femme qu’il proposait, pas plus tard qu’avant-hier, de mettre en prison, mais il a enchaîné les banalités et les politesses, gommant en quinze minutes presque dix-huit mois de discours et de prises des positions en tous genres. Certes brutal, Trump reste un gentleman à la fin des fins. Que je sache, Lénine n’a pas serré la main de Nicolas II, pas plus que Robespierre n’avait rendu hommage à Louis-XVI pour ses services à la nation.

Trump est allé jusqu’à remercier nommément de nombreux membres de son équipe en les invitant à se faire reconnaître : il avait à coeur de se montrer bien entouré, de rassurer en envoyant un message de continuité et en affichant son sens des responsabilités. Il a donc montré que, désormais, ce qu’il y avait de fou et d’original chez lui, autrement dit ce qui a fait rêver presque 60 millions d’Américains, n’est plus d’actualité.

Bref, le premier message du président élu est le suivant : « La seule chose qui compte est la victoire. J’ai donc tout fait pour gagner, y compris vous faire croire ce que vous aviez envie de croire. Mais maintenant soyons adultes et sérieux, rentrez chez vous car j’ai le monde à gérer. »  Aujourd’hui élu, il n’assume plus la radicalité et le potentiel transgressif de sa campagne…

Si cela vous rassure, détrompez-vous. Si Trump déçoit, si d’ici un an les emplois ne sont pas de retour et la réalité reste peu ou prou ce qu’elle est aujourd’hui, vers qui les Américains abusés par le système vont se tourner ? Les électeurs déçus de Trump en viendront-ils à croire le candidat qui s’engagerait à tenir les engagements trahis du nouveau président ?  Ou bien laisseront-ils tomber le système, pensant que rien de bon ne peut venir de la démocratie libérale ? Avec Trump dans l’arène, le dernier recours de Washington est mis à l’épreuve car,  comme le démontre son discours de victoire, il reste malgré tout le « plan B » du système actuel. Le plan C risque d’être un jeu totalement différent. C’est pourquoi la nuit du 8-9 novembre 2016 est si importante dans l’histoire américaine. Trump aura été le châtiment infligé à Obama, sa punition pour avoir suscité un fol espoir qu’il ne pouvait que décevoir. Qui, dans quatre ans, punira Trump pour le même péché ?

Trump: la révolte du peuple américain

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Donald Trump s'adresse à ses supporteurs au Hilton New York, le 9 novembre 2016, après l'annonce de sa victoire © AFP JIM WATSON
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Donald Trump s'adresse à ses supporteurs au Hilton New York, le 9 novembre 2016, après l'annonce de sa victoire © AFP JIM WATSON

Les visages défaits, désolés, dévastés, du QG de campagne d’Hillary Clinton me rappellent terriblement les têtes déplorables des supporters de Jospin en 2002. Comment ! Le peuple a voté contre nous ? Comment est-ce possible ?
Mais le peuple t’emmerde, connard ! Le peuple souffre. Le peuple, qui tendait vers la classe moyenne, tu t’es débrouillé pour qu’il repasse dans le lumpen prolétariat. Ah oui, Obama a créé 10 millions d’emplois ? Payés combien, à l’heure ? L’écart de l’âge de décès être les plus pauvres et les plus riches, qui était de 5 ans en 2008, est aujourd’hui de 15 ans — et j’aimerais bien savoir ce qu’il en est en France. Les plus riches ont tout fait pour que les pauvres meurent — mais les pauvres ne meurent pas assez vite, et même, ils votent, avant de défuncter !

lepoint bhl trump

Du coup, c’est comme pour le Brexit : quand ces salauds votent contre nous, élites auto-proclamées que nous sommes, c’est que la démocratie est le pire régime — retour à l’oligarchie ! Vive Washington ! Vive Bruxelles ! Les villes-monde doivent l’emporter contre la périphérie !

Mais le peuple — ce peuple auquel Jospin en 2002 ne s’est jamais adressé, le peuple que Hollande a trahi, ce peuple des sans-dents auquel les socialistes d’aujourd’hui ne disent mot — souffre horriblement. Parce qu’il n’espère même plus être moyen : il est invinciblement ramené vers le bas.

Lisez la suite sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Snowden: Ego en bandoulière

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Snowden Oliver Stone
Joseph Gordon-Levitt dans le rôle d'Edward Snowden (photo : pathefilms.com)
Snowden Oliver Stone
Joseph Gordon-Levitt dans le rôle d'Edward Snowden (photo : pathefilms.com)

Ego en bandoulière

Vorace, intarissable, mégalo comme tous les grands réalisateurs hollywoodiens, Oliver Stone devait tôt ou tard s’emparer de l’affaire Snowden – un sujet à la mesure de cette « grande conscience de gauche ». C’est chose faite avec ce long film (2 h 14) dont la sobriété se limite au titre : Snowden.

S’il se laisse volontiers regarder, comme toutes ces productions américaines à la qualité technique irréprochable, on ne peut que sourire en observant la manière dont Oliver Stone a tordu la biographie du jeune informaticien, afin d’en faire un héros à l’image de ce qu’il prétend avoir lui-même été : un jeune patriote idéaliste, tombé à gauche par révolte face au cynisme de la droite (et surtout pas un geek sorti de l’anonymat sur un regrettable coup de sang). Pareil travestissement serait anecdotique (après tout, Snowden, quoi qu’on en dise, n’est qu’un divertissement) si le film, hanté de bout en bout par l’ego de Stone, ne passait pas à côté, juste à côté, de ce qu’il aurait pu être : un récit palpitant sur le journalisme d’investigation et l’un des plus grands scoops de l’histoire. Les courtes scènes pendant lesquelles on voit Edward Snowden se confier aux deux journalistes, Glenn Greenwald (interprété par l’épatant Zachary Quinto) et Laura Poitras (l’impayable Melissa Leo) sont incontestablement les meilleures. Mais elles sont noyées dans une sorte de récit d’initiation, narcissique, interminable, où Edward Snowden découvre, stupéfait, l’univers impitoyable de l’espionnage. Dommage !

Snowden, d’Oliver Stone, en salles à partir du 1er novembre.

À cœur et sans cri

À sa sortie, le roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, a rencontré plus que le succès. Autour de cette histoire – de vie, de mort, de peine et d’espoir –, autour de ce cœur encore palpitant, transplanté du corps du Simon Limbres, jeune surfeur en état de mort cérébrale, à celui de Claire, quinquagénaire souffrant d’une grave insuffisance cardiaque, il s’était passé quelque chose. On s’offrait le livre, avec un « Lis ça, c’est formidable ! », chuchoté, encore ému. Oui, ce roman fit événement.

Il fallait donc être taraudé par un sacré désir de cinéma pour oser le porter à l’écran. Non que Réparer les vivants soit difficile à transposer en tant que tel : le roman est factuel ; lieux, personnages et situations s’y enchaînent, comme au cinéma, ou presque – c’est d’ailleurs l’une des forces du livre. À deux ou trois pièges près, bien repérés par la cinéaste Katell Quillévéré (à qui l’on devait déjà l’excellent Suzanne), l’adaptation pouvait être à la fois fidèle et cinématographiquement juste. Mais il y avait d’autres écueils : confronter le langage du cinéma à la puissance littéraire de Maylis de Kerangal, au risque du KO ; proposer des images, un souffle, un univers mental à des spectateurs qui, à la lecture du livre, avaient déjà construit leur propre film.

La réalisatrice a compris que, dans cette entreprise, les acteurs ne devraient pas se contenter d’interpréter un rôle, avec ce rien de décalage qui fait partie du jeu. Ils devraient l’incarner, totalement – c’est-à-dire être tellement investis par leurs personnages, de l’intérieur, qu’ils en deviendraient, extérieurement, parfois méconnaissables. Parmi la pléiade de comédiens présents dans le film, citons Tahar Rahim (Thomas) et Anne Dorval (Claire), stupéfiants de retenue et dont l’intériorité affleure si délicatement à la surface de leurs visages qu’elle se transforme, à l’écran, en émotion pure.[access capability= »lire_inedits »]

Les décors jouent également un grand rôle dans cette capacité d’entraînement du film : si l’hôpital et « la réa » sont un peu décevants, l’univers discrètement étrange de Claire, de la véranda de sa maison de Rambouillet à l’appartement prêté, en face de l’hôpital, donnent à son personnage une profondeur toute particulière. Comme un arrière-pays.

C’est d’ailleurs ici que se révèlent le plus le talent, l’intuition cinématographique de Katell Quillévéré. En donnant à Claire, receveuse du cœur de Simon, une si grande importance, en introduisant une rupture si totale dans son récit, la cinéaste fait entrer en « collision » (c’est son propre terme) l’histoire de cette quinquagénaire qui va vers la vie avec la pente naturelle du film, mélodramatique. Ce big bang narratif donne à l’histoire singulière de ce cœur transplanté sa dimension universelle, pleine, entre vie et mort. Notre émotion n’est plus convoquée mais ressentie, dans l’étendue lyrique de ce que Freud appelait, dans une formule étrange, « un sentiment océanique ». Cet océan sur lequel surfait – si belles images du début – le jeune Simon Limbres.

Réparer les vivants, de Katell Quillévéré, en salles.

De l’art, sûrement, le septième, peut-être

Sans doute doit-on d’emblée prévenir le spectateur : les deux films dont il est question ici s’adressent davantage à un public contemplatif qu’aux amateurs de courses-poursuites. À cette réserve près, reconnaissons-le : Les Beaux Jours d’Aranjuez et La Mort de Louis XIV sont tous deux d’une incroyable beauté.

Le premier, réalisé par Wim Wenders qui adapte la pièce éponyme de Peter Handke, met en scène le dialogue d’un homme et d’une femme évoquant souvenirs et désirs au cours d’une belle journée d’été, à la campagne. Reda Kateb et Sophie Semin se parlent, s’écoutent, se regardent, se sourient. C’est tout. Mais ils ont, l’un et l’autre, une élégance, une qualité d’être qui donnent à leur dialogue, au-delà des mots eux-mêmes,

une intensité peu commune. Reda Kateb offre à ce film son visage psycho-sensible et son jeu économe qui rappelle,
dans son expressive retenue, celui d’Isabelle Huppert. La mise en scène de Wim Wenders, ses très beaux mouvements de caméra, d’une sûreté, d’une rigueur rares, nous évoquent enfin le geste des plus grands maîtres de la peinture.

Les amateurs de sensations inédites iront aussi découvrir Jean-Pierre Léaud, Roi-Soleil à son crépuscule, vieillard agacé, trépignant presque de devoir mourir, dans le film d’Albert Serra, La Mort de Louis XIV. À la limite du cinéma expérimental, mais d’une totale rigueur historique, le film, statique, captive de bout en bout grâce à l’interprétation magistrale de celui qui fut et restera toujours notre jeune Antoine Doinel. Ainsi va la vie.
Les Beaux Jours d’Aranjuez, de Wim Wenders, et La Mort de Louis XIV, d’Albert Serra, en salles.[/access]

Une mise au point sur Aubervilliers

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aubervilliers femmes sans voile
aubervilliers femmes sans voile
Les Femmes sans voile d'Aubervilliers, Hannah Assouline.

A la suite de l’article de Daoud Boughezala sur Aubervilliers paru dans le numéro de Causeur d’octobre 2016 et publié ici et  sur le site internet du magazine, nous demandons un droit de réponse car son auteur nous a attribué des propos que nous n’avons jamais tenus tels que :

– « Beaucoup d’Albertivillariennes musulmanes couvrent le visage de leur petite fille à l’extérieur de l’école lorsqu’elles n’adoptent pas la burqa ».

– Dans son collège, toutes les mères d’élèves se voilent.

Comme vous avez délibérément détourné notre propos concernant Madame la Maire d’Aubervilliers :  « craint de fâcher sa base électorale… ».

Nous dénonçons cette contre-vérité.

Nous, collectif « Femmes sans voile d’Aubervilliers », considérons que le vivre-ensemble à Aubervilliers n’est pas menacé par les différentes ethnies qui cohabitent. Cela fait partie de sa propre genèse et son dynamisme. Au sujet des femmes voilées, nous estimons qu’elles sont libres de choisir la façon de pratiquer leur religion dès lors qu’elles sont majeures, même si cela les met dans un rapport d’inégalité. Toutes les religions sont sexistes. Nous sommes féministes et nous refusons tous les symboles sexistes dont le port du voile sous toutes ses formes (du foulard à la burqa). Nous réfutons l’obligation religieuse et considérons le voile comme le résultat d’un investissement idéologique.

Au sujet de notre Maire, Mériem Derkaoui, sachez que nous l’estimons pour son long combat courageux anti-intégriste et pour l’égalité des sexes. Aujourd’hui elle est Maire de tous les habitants d’Aubervilliers quelle que soit leur obédience idéologique ou politique.

 Le collectif Femmes sans voile d’Aubervilliers

L’élection de Trump est pain bénit pour Moscou

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trump russie otan schireff
Sipa. Numéro de reportage : AP21973239_000002.
trump russie otan schireff
Sipa. Numéro de reportage : AP21973239_000002.

Ana Pouvreau et Mark Porter. Dans votre roman, la Russie de Poutine, devenue l’adversaire stratégique de l’Occident, se prépare à une collision frontale avec l’OTAN. Pour passer de la fiction à la réalité, comment évaluez-vous les intentions géopolitiques de Vladimir Poutine ? Est-il décidé à rétablir les frontières de l’ex-URSS ?

Sir Richard Shirreff.[1. Général à la retraite, sir Richard Shirreff a passé toute sa carrière dans les troupes blindées au sein desquelles il a pris part aux guerres du Golfe et d’ex-Yougoslavie. Ex-commandant suprême adjoint des forces alliées en Europe (2011-2014), il vient de publier 2017 War with Russia: An Urgent Warning from Senior Military Command (Houder and Stoughton, Londres, 2016).] Je ne pense pas que cela soit son objectif, bien qu’il ait déclaré, à plusieurs reprises, qu’il considérait que l’effondrement de l’Union soviétique constituait pour lui la plus grande catastrophe géopolitique du xxe siècle. Son but principal est de redonner à la Russie son statut de grande puissance, comme le montre de manière flagrante la politique russe menée au Moyen-Orient. Dans les anciennes républiques soviétiques qui constituent leur « étranger proche », les Russes souhaitent rétablir leur domination sur cet espace, ce qui n’est pas la même chose que de rétablir les frontières de l’ex-URSS.

Poutine est-il un personnage aussi dangereux que le président russe que vous décrivez dans votre livre ?

Oui, le danger me paraît réel car Poutine est un opportuniste sans scrupules. En Crimée et en Syrie, il a saisi l’occasion quand elle s’est présentée. Cela ne veut pas dire qu’il ne réfléchit pas en véritable stratège. Les Russes sont enclins à penser de manière stratégique et à établir des listes de priorités. C’est dans leur ADN, car ils doivent englober, dans leur analyse, à la fois l’Europe occidentale, la mer Noire, l’Asie centrale et l’Extrême-Orient.

De plus, Poutine n’est nullement soumis aux contraintes habituelles qu’impose la démocratie. Il dirige entouré d’une clique de conseillers qui n’osent pas le contredire. Il se serait, dit-on, complètement investi dans la spiritualité orthodoxe et se serait même doté d’un conseiller spirituel. Enfin, il sait être extrêmement persuasif. Porté par sa voix onctueuse, on peut l’écouter pendant des heures. Il est donc en mesure de tirer des ficelles émotionnelles, ce qui fait de lui un sérieux danger.[access capability= »lire_inedits »]

Notamment pour ses voisins. Vous étiez commandant suprême adjoint des forces alliées en Europe lorsque Moscou a annexé la Crimée. Comment avez-vous réagi ?

Nous n’étions au courant de rien. Cette opération surprise en Crimée nous a montré que les Russes avaient parfaitement su tirer les leçons de la guerre de Géorgie en 2008, et qu’ils avaient planifié et répété leur scénario « criméen » qui nous a complètement pris de court !

Était-ce un événement décisif ?

Absolument. L’annexion de la Crimée constitue un véritable tournant. Avant, l’Otan considérait la Russie comme un partenaire stratégique important car nous avions en commun un certain nombre d’intérêts et de défis sécuritaires. En mars 2014, la vitesse et l’efficacité avec lesquelles Poutine a réagi à l’effondrement de sa politique en Ukraine – comme en a témoigné l’éviction de Ianoukovitch – en envahissant la Crimée, puis la partie orientale de l’Ukraine, m’a montré que la Russie était effectivement devenue un adversaire stratégique.

Un fait semble révélateur de cette montée aux extrêmes : la Russie mène régulièrement des exercices militaires à grande échelle, simulant notamment une invasion des États baltes. Les Russes pourraient-ils occuper ces pays et la partie orientale de la Pologne puis menacer l’Otan de représailles nucléaires ?

Les Russes s’entraînent régulièrement à de tels scénarios – c’est un fait. C’est aussi un fait que la phase finale de ces exercices est toujours effroyable : c’est ce qu’ils appellent « l’escalade pour la désescalade nucléaire »[1. Elbridge Colby, « Russia’s Evolving Nuclear Doctrine and its Implications », note de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), 12 janvier 2016.] Ce qui revient à dire : « Nous prenons les territoires qui nous intéressent et si vous protestez, nous vous menacerons avec l’emploi de l’arme nucléaire. » N’oublions pas que l’emploi en premier du nucléaire fait partie intégrante de la pensée stratégique russe » !

Dans un tel cas de figure, comment réagirait l’Otan ?

En cas d’attaque sur les pays Baltes, en l’absence de forces conventionnelles suffisantes pour arrêter les Russes, l’Otan ne prendrait pas le risque d’une destruction totale de villes européennes au cours d’une guerre nucléaire. Les Russes l’ont bien compris. À leurs yeux, ce serait l’occasion rêvée de détruire l’Alliance atlantique, de remettre la main sur les États baltes et de nous dire : « Et maintenant, qu’est-ce que vous allez faire ? » Autrement dit, sans aller jusqu’à envoyer ses chars à Paris, l’armée russe attaquerait l’Europe de l’Est pour briser l’Otan en découplant l’alliance entre les États-Unis et la sécurité européenne. Ce n’est pas un hasard si, en 2015, à la tribune de l’ONU, Poutine a fait l’éloge du système international issu des accords de Yalta (1945), le décrivant comme un modèle de stabilité pour l’humanité. De quoi donner des sueurs froides aux Tchèques ou aux Polonais…

Si la menace russe est aussi importante, on se demande pourquoi l’Otan paraît si faible…

N’exagérons rien. L’Otan est l’alliance la plus prospère que le monde ait connue. Bien que certains aient prédit sa disparition, en 2019 elle aura 70 ans… Mais alors que les défis auxquels elle doit faire face sont immenses, les membres européens de l’Alliance s’acharnent à la sous-financer. Et ce, alors que les Européens restent dépendants des États-Unis pour assurer leur défense. Qui plus est, l’Otan ne dispose pas des bonnes forces au bon endroit. Les pays-membres de l’Alliance disposent de 3,5 millions d’hommes et de femmes sous les armes mais leur force de réaction rapide n’en compte actuellement que 13 000 !

Pourtant, en termes de moyens, la puissance de l’Alliance atlantique est sans commune mesure avec celle de la Russie. Le budget de la Défense américain atteint les 596 milliards de dollars, contre seulement 66,4 milliards pour Moscou…

En termes de capacités de défense, l’Otan surpasse la Russie, de même que les Etats-Unis à eux seuls. Néanmoins, les Russes peuvent concentrer leurs forces sur une zone géographique limitée, comme les pays Baltes. Et malgré ses moyens, si elle ne dispose pas d’effectifs militaires dans cette zone, l’Otan ne pourra rien faire !

Ce scénario est-il vraiment plausible ?

Oui, et les pays Baltes ont de bonnes raisons d’y croire : ces dernières années, on a observé un niveau sans précédent d’activité militaire russe dans leur espace aérien et à leurs frontières, avec notamment des vols d’intimidation. Juste après l’annexion de la Crimée, on a assisté à la création de trois divisions russes d’infanterie motorisées dans l’ouest de la Russie. Pour la Russie, les États baltes représentent plus que jamais une zone tampon.

L’Otan en a-t-elle tiré les conséquences ?

Lors du sommet de l’Otan à Varsovie en juillet 2016, il a été annoncé que quatre bataillons (allemande, britannique, canadienne et américaine) seraient envoyés dans l’Est de la Pologne ainsi que dans les trois pays Baltes. Ces initiatives vont dans le bon sens mais ne constituent pas une défense crédible. Mais ce n’est pas uniquement une question de quantité. La réflexion stratégique, la doctrine, la planification, l’entraînement et la puissance de feu sont également importants.

À ce propos, tous les membres de l’Alliance ne partagent pas forcément vos analyses. Par exemple, la France sous-estime-t-elle la menace russe?

Selon un récent article du Times, il existe trois groupes de nations au sein de l’Otan. Le premier compte les pays Baltes, la Pologne, et j’y inclurais aussi le Royaume-Uni, la Norvège, le Danemark, le Canada, les États-Unis et l’Allemagne. Ces pays-là ont correctement évalué la menace, cherchent à y répondre et se préparent à le faire. Un deuxième groupe, celui des nations du Sud, se soucie avant tout de la crise des réfugiés.

Enfin, un dernier groupe de nations espère que le problème russe disparaîtra de lui-même. J’y mettrais la France. Paris a bien envoyé des avions dans les pays Baltes mais son armée est accaparée par la menace djihadiste qui peut durer indéfiniment.

Nous sommes à la veille des élections américaines. L’éventuelle victoire de Donald Trump, qui semble proche du Kremlin, bouleverserait-elle la donne atlantique ?

Quoi qu’il arrive, l’armée américaine sera au service de celui ou de celle qui sera élu président et sera donc commandant en chef des forces armées. Mais Trump pose un problème, à cause de ses déclarations qui affaiblissent l’engagement des États-Unis à venir à l’aide d’un allié attaqué. De telles sorties sapent la crédibilité de l’Otan, ce qui est dangereux. Son élection serait donc pain bénit pour Moscou.[/access]

War With Russia: A Menacing Account

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« Toute une génération d’Iraniens résiste »

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Asghar Farhadi Iran
Asghar Farhadi, Paris, octobre 2016.
Asghar Farhadi Iran
Asghar Farhadi, Paris, octobre 2016.

Propos recueillis à Paris, le 10 octobre 2016, par Olivier Prévôt.

Causeur. Emad et Rana, les deux personnages de votre nouveau film, Le Client, sont des intellectuels. Ils répètent à Téhéran une pièce d’Arthur Miller, Mort d’un commis voyageur. Emad et Rana sont-ils des marginaux dans la société iranienne ?

Asghar Farhadi. Non, la réalité que je représente ici est extrêmement banale, du moins dans les grandes villes. Cette classe moyenne qui a un rapport très intime à la culture est nombreuse. Tout au long de son histoire, l’activité culturelle a constitué une sorte de réconfort pour le peuple iranien. C’est d’ailleurs cette vitalité culturelle qui attire l’attention de l’étranger.

Et joue-t-on, à Téhéran, des pièces américaines ?

Oui. Elles sont très appréciées. La littérature occidentale a été très largement traduite en farsi. C’est l’héritage du siècle précédent.

Emad, votre personnage, doit néanmoins composer avec la censure. Et c’est pendant qu’il est à une réunion avec celle-ci qu’à l’autre bout de la ville Rana se fait agresser.

La censure à laquelle je fais allusion est celle qui porte sur les questions de moralité, de sexualité. Peut-on voir telle mèche de cheveux ? Peut-on prononcer tel mot durant la représentation ? Comme si, par la répression, on venait à bout de la complexité de la question sexuelle ! De ce point de vue, la censure a été confrontée à un échec. Dans mon film, c’est la concomitance entre l’agression dont Rana est victime et la réunion d’Emad avec le comité de censure qui fait sens. Pendant qu’on discute à l’infini sur la moralité d’une perruque, Rana de son côté est confrontée de manière beaucoup plus brutale, douloureuse, sérieuse, aux mêmes questions – mais dans la sphère intime.

Rana de son côté, « le client » de l’autre… mais aussi un élève d’Emad, un adolescent, surpris avec des photos qu’on devine licencieuses… Tous ont une même demande : que « ces choses-là » ne s’ébruitent pas.

Si la question de la pudeur est universelle, celle de la réputation est plus spécifiquement orientale. Renvoyer une bonne image de soi, même si elle est peu conforme à la réalité, est un gage de sérénité en Iran.[access capability= »lire_inedits »]

À tel point que Rana refuse l’intervention de la justice après l’agression.

Rana a le sentiment que la loi ne peut la protéger. La justice est trop lente ; elle exige trop d’énergie de la part du plaignant. Si vous êtes blessé, vous n’irez pas voir un médecin qui mettrait des mois avant de panser votre plaie.

Dans tous vos films, les personnages essaient de trouver un arrangement entre eux. Cette recherche de la transaction, est-elle une caractéristique de la société iranienne ?

Les Iraniens ont une grande faculté d’adaptation. Une souplesse particulière. À l’étranger par exemple, ils s’intègrent facilement dans leurs sociétés d’accueil. Mais, en une heure trente ou deux heures, mes films ne sauraient montrer l’ensemble de la société ! Disons… Oui, disons que mes personnages ont, du point de vue de leur adaptabilité, des caractéristiques que, globalement, on peut observer dans la société iranienne.

Vos personnages sont très préoccupés par leurs responsabilités.

C’est une de leurs caractéristiques. Ce n’est pas volontaire, mais c’est vrai, et j’en suis heureux. Quand ils agissent mal, ils vivent très douloureusement cette mauvaise action. Et ces petites mauvaises actions ont souvent des conséquences très importantes. Si ça pouvait tempérer le public, je n’en serais pas mécontent. Dans certains films aujourd’hui, on peut voir – dans un seul plan – une centaine de personnes mourir. Alors, que d’autres films fassent au contraire réfléchir aux conséquences de nos actions, c’est plutôt bien.

J’avais une quinzaine d’années lors de la révolution iranienne. Et comme bon nombre d’Occidentaux de cette génération, j’associe votre pays à une véhémence, voire à une menace. Or votre cinéma est très éloigné de cette image… Entendez-vous, par une certaine douceur, battre en brèche ces représentations ?

Au départ, ce n’est jamais la question que je me pose. J’essaie de raconter une histoire, le mieux possible. Avant tout, je veux qu’elle soit passionnante, tous mes efforts tendent vers ce but. Mais vous avez en partie raison. Mon adolescence a été marquée par huit années de guerre contre l’Irak. Nous avons tous été touchés par cette violence. Toute une génération d’Iraniens résiste, s’oppose à celle-ci. Dans mon cinéma, il est impensable qu’un personnage tue. Il n’y a pas de violence physique. Mais, vous le savez bien, cette douceur, on la retrouve dans l’ensemble du cinéma iranien. Prenez les films d’Abbas Kiarostami… En fait, nous avons une grande chance : notre peuple est très émotif. C’est très « cinégénique ». Ça rend tout de suite un film plus chaleureux.

Dans vos films, les gens, la société ont l’air plus miséricordieux que la loi elle-même.

La société, pas forcément. Mais mes films, en eux-mêmes, oui. Tout est fait pour que le spectateur essaie de comprendre le fautif, de se mettre à sa place. Il tend au spectateur cette question : qu’aurais-je fait dans des circonstances comparables ?

Les événements nous ont éloignés de l’Iran. Du coup, nous recevons vos films avec une avidité particulière. Nous scrutons chaque détail… Avez-vous conscience de ce regard particulier ?
L’éloignement, l’absence, la perte provoquent en général cette curiosité. En France, on observe ainsi le moindre détail de mes films… au risque parfois de perdre le fil de l’histoire [Rires]. Mais c’est bien. Il faut être attentif aux détails. Même en dehors du cinéma, comme les enfants qui sont curieux de tout. On est très conscients, en Iran, de ce regard porté sur mes films. Cela réjouit toute une frange de la population. Mais parfois, une certaine presse me reproche mon réalisme. Elle sur-interprète un plan, un décor. Le Client commence par l’effondrement d’un immeuble et on me demande : « À qui allez-vous faire croire que l’Iran s’effondre ? »

[Rires] J’allais justement vous poser cette question ! Est-ce un symbole ?

Mais non ! Ce n’est ni un message ni un symbole. C’est seulement l’élément déclencheur de l’histoire : Rana et Emad doivent trouver un autre logement. Cet effondrement de l’immeuble est juste un signe, un signe qui ne prend sens qu’en se juxtaposant à d’autres signes. Comme sur la route. Le film nous emmène vers une destination, et cette destination, c’est la sphère privée. [/access]

Le Client, d’Asghar Farhadi, en salles le 9 novembre

Valls, Juppé: la gifle Trump

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Donald Trump élu président des Etats-Unis, novembre 2016. SIPA. AP21974039_000061
Donald Trump élu président des Etats-Unis, novembre 2016. SIPA. AP21974039_000061

Entre la Russie et les Etats-Unis, Manuel Valls et Alain Juppé, les deux champions des médias français, ont choisi leur maître depuis longtemps. Fervents atlantistes, ils s’apprêtaient à célébrer la victoire tranquille d’Hillary Clinton, candidate du mondialisme, de la soumission européenne et de l’anti-poutinisme.

« Trump entretient la haine et les amalgames. » avait twitté Manuel Valls en décembre.  « C’est un petit homme. Et probablement un mauvais homme » avait-il ajouté au mois de mai, joignant son hostilité pour le candidat républicain à celle de François Hollande, ouvertement anti-Trump. Plus récemment, le premier ministre a donné dans le néologisme moqueur et le diagnostic médical : « Des deux côtés de l’Atlantique, le populisme, ce que j’appelle la trumpisation des esprits, contamine notre vie politique. Ce malaise dans la démocratie n’est pas nouveau, c’est une maladie ancienne dopée par la culture de l’instantané. Il y a cet appel constant à l’émotion plutôt qu’à la raison. »raison des élites qui allait soumettre facilement la déraison de l’électorat américain « sous-diplômé », formule que les médias français martèlent depuis l’aurore.

 

Alain Juppé avait quant à lui fustigé « l’ignorance de l’état du monde » de Donald Trump. « Sa méconnaissance de l’Europe, son mépris vis-à-vis de la France, ses positions isolationnistes et protectionnistes, son simplisme outrancier, ses revirements incessants sont très préoccupants » avait-il ajouté après avoir admis qu’il ne « le connaissait pas personnellement ». Il avait appelé de ses vœux l’élection de la candidate démocrate – qu’il ne connait que trop bien. En 2011, alors qu’elle était secrétaire d’état, Hillary Clinton avait gratifié Alain Juppé d’un « Monsieur le Président », devant les médias, dans un lapsus que le candidat aux primaires espère prophétique et révélateur.


Le peuple américain, pourtant, en a décidé autrement.

Valls et Juppé sont aujourd’hui affaiblis par leurs déclarations anti-Trump. Ils ne se sont pas seulement trompés de pronostic. Ils ont commis une faute politique en mettant en difficulté la diplomatie française présente et future, par des propos hâtifs et insultants.

Un premier ministre en fonction  – probable candidat socialiste – et son homologue de droite favori des sondages engagent et fragilisent la nation par leurs déclarations contraires aux fondamentaux de la politique et de la diplomatie. Soumis à l’oncle d’Amérique en tout, la seule ingérence qu’ils se sont permise à son endroit se retourne aujourd’hui contre eux.

Alain Juppé, qui n’hésite pas à se réclamer du gaullisme, a fait strictement le contraire de ce que l’intelligence politique du Général aurait dû lui inspirer: prêter allégeance à un maître qu’il insulte.

Et qui risque de se venger.

La France s’apprête à élire cet homme. A moins qu’ici aussi les sondages ne se « trumpent ».

Trump a les pétromonarchies et l’Iran dans le viseur

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Donald Trump, élu président des Etats-Unis, arrive pour faire une déclaration, le 9 novembre 2016 à New York © AFP SAUL LOEB
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Donald Trump, élu président des Etats-Unis, arrive pour faire une déclaration, le 9 novembre 2016 à New York © AFP SAUL LOEB

Daoud Boughezala. Vous qui officiez désormais à Washington D.C., quelles conséquences sur la politique américaine au Moyen-Orient voyez-vous dans la victoire surprise de Donald Trump à la présidentielle américaine ?

Fabrice Balanche[1. Agrégé et docteur en Géographie, Fabrice Balanche est maître de conférences à l’Université Lyon-2 et chercheur invité au Washington Institute.]. La victoire de Donald Trump va provoquer une inflexion majeure de la politique américaine. Le nouveau président est isolationniste sur le plan international, sa principale préoccupation est l’économie du pays et ses cibles sont par conséquent le Mexique et la Chine. L’auteur de  Art of the deal est un pragmatique sensible aux dynamiques de terrain plus qu’aux idéologies. Avec lui plus de « regime change », mais du réalisme en fonction des intérêts américains.

Vis-à-vis de la Russie, on peut s’attendre à un rapprochement contre le terrorisme islamique, qui est la seconde priorité de Donald Trump. Les pétromonarchies du Golfe sont dans son viseur car considérées comme les promoteurs de l’Islam radical. Mais paradoxalement, l’Iran aussi est ciblé par le nouveau Président américain qui le considère également comme un acteur du terrorisme international. Il condamne d’ailleurs fermement l’accord sur le nucléaire iranien conclu par Barack Obama. Ce qui peut rassurer à la fois l’Arabie Saoudite et Israël sur l’avenir de la politique américaine au Moyen-Orient.

Autre élection, celle de Michel Aoun à la Présidence de la République libanaise la semaine dernière. Est-ce une victoire de Damas et de l’axe iranien ?

C’est clairement une victoire de l’Iran, parce que l’Arabie saoudite avait mis son véto à l’élection d’un président pro-Hezbollah. Aoun étant l’allié du Hezbollah depuis 2006, il n’était pas question pour les Saoudiens qu’il arrive au pouvoir au Liban. Son élection a été permise parce que le camp pro-Assad est en train de l’emporter en Syrie. Ce rapport de force influence les politiques libanais, en particulier Walid Joumblatt, l’inamovible chef druze du Parti socialiste progressiste, que beaucoup qualifient de girouette, car c’est quelqu’un qui sent les événements et dont les revirements sont très révélateurs.

Mais Saad Hariri, lié à l’Arabie Saoudite, a été de nouveau nommé Premier ministre. Signe que Ryad n’a pas renoncé au Liban…

Il est normal que Saad Hariri soit Premier ministre, car le chef du gouvernement doit obligatoirement appartenir à la communauté sunnite. Il n’y avait pas d’autre candidat sérieux à la fonction. Même Achraf Rifi, pourtant vainqueur d’une élection municipale à Tripoli, ne pouvait réellement concourir car il n’est pas issu des anciennes familles qui contrôlent le Liban et ne possède pas une fortune et un réseau politique comparable à ceux d’Hariri, même si ce dernier est déclinant.

Mais la désignation de Saad Hariri ne change rien à la lassitude qu’éprouvent les Saoudiens à l’égard du Liban. Ce pays leur coûte cher, d’autant qu’ils n’ont plus assez de levier pour peser sur la politique libanaise. Et ce rapport qualité-prix négatif a incité l’Arabie à abdiquer au Liban au profit de l’Iran.

A quelques kilomètres de la frontière libanaise, la guerre civile syrienne fait rage. Là-bas également, l’Arabie saoudite a-t-elle plié face aux pro-Assad ?

Le régime Assad est clairement sauvé en Syrie, alors qu’il était fort mis à mal à l’été 2015.  Sans l’intervention russe, qui a eu une influence décisive, le territoire contrôlé par Damas se serait considérablement restreint et peut-être limité aux zones alaouites. Le régime aurait perdu Alep, Hama, etc. Les Russes ont mis en place une dynamique de reconquête, a fortiori depuis leur arrangement avec la Turquie. Auparavant, l’essentiel des armes et du matériel des rebelles passaient par la Turquie, ce qui posait un grand problème à Damas. Or, en contrepartie de l’autorisation accordée à la Turquie d’intervenir en Syrie contre les Kurdes, la Russie a obtenu d’Ankara qu’elle restreigne son soutien à l’opposition syrienne.

Malgré l’hostilité turque, les Kurdes syriens ont annoncé leur participation à la bataille de Raqqa…

Les Kurdes ont fait cette déclaration pour obtenir la protection américaine contre la Turquie. En réalité, ils n’ont aucune envie ni aucun intérêt d’aller à Raqqa, une ville arabe dans un territoire arabe. Ce que veulent les Kurdes de Syrie, c’est faire la jonction entre leurs territoires d’Arfin et de Kobané, projet qu’a contrecarré l’intervention de l’armée turque en Syrie. Mais les Kurdes savent que la prise de Raqqa tient à cœur aux Occidentaux, puisque c’est de là que sont partis les attentats européens. Ils jouent donc une partie de poker menteur, s’engageant à marcher sur Raqqa de façon à ce que la Turquie ne les gêne pas car ils craignent une offensive militaire turque. Au printemps, les Kurdes syriens ont perdu mille combattants à Manbij, localité dans laquelle ils avaient accepté de combattre parce que les Américains leur avaient promis l’unification de leur territoire en Syrie. Cette promesse est restée vaine. Aussi les Kurdes ne prendront-ils plus un tel risque. Pourquoi conquérir Raqqa, si bien défendue par l’Etat islamique, et perdre des milliers d’hommes pour ensuite être abandonnés par les Américains et poignardés par les Turcs ? Le plus probable est que les Kurdes se contentent de donner quelques gages aux Américains, lançant des offensives pour la forme, prenant quelques villages au nord de Raqqa, sans s’attaquer frontalement à la capitale de Daech.

Plus à l’Ouest, Bachar Al-Assad paraît bien parti pour remporter la mise face à la rébellion. Pour autant, même en cas de règlement négocié du conflit, en sera-t-il fini des Etats-nations syrien et irakien ?

Les nations syriennes et irakiennes n’ont jamais existé ! L’Irak et la Syrie étaient des Etats-territoires, cadres d’une illusion de nation donnée par le régime. Mais les Irakiens et les Syriens se sentaient avant toute chose des membres de communautés (alaouite, chrétien, druze, sunnite, etc.). Toute la question est aujourd’hui de savoir si les frontières vont changer. Ce n’est pas le scénario le plus probable car la communauté internationale va tout faire pour éviter de crée un nouveau Soudan (la partition du Sud a été une catastrophe !). La Turquie et l’Iran multi-ethniques n’ont aucune envie de toucher aux frontières. En revanche, on risque de voir se constituer au milieu d’Etat officiels des territoires autonomes comme le Kurdistan d’Irak.

Dans cette hypothèse, Bachar Al-Assad gouvernerait à Damas pendant que des pouvoirs locaux tenus par des seigneurs de la guerre règneraient dans certaines provinces en sauvant les apparences, comme Poutine le fit en Tchetchénie. Assad cherche-t-il ses Kadyrov ?

C’est en effet le scénario que les officiels de Damas m’ont expliqué. Ils savent très bien qu’il sera impossible de réinstaurer une puissance centralisatrice comme auparavant. Et c’est donc tout naturellement qu’ils vont se tourner vers des potentats locaux, en particulier des chefs rebelles qui sont parmi les plus facilement corruptibles. Ceux-ci ont envie de profiter paisiblement de l’argent amassé pendant le conflit, quitte à faire allégeance à Assad pour tenir leur territoire. Ce schéma était prévu pour Zahran Allouche, le chef de Jaych-al-Islam, un puissant groupe rebelle de la banlieue de Damas, mais il est allé prêter allégeance aux Saoudiens en décembre 2015. S’agissait d’une absence de vision d’avenir ou d’un moyen de faire monter les enchères entre Ryad et Damas. Résultat : lorsqu’il est rentré dans son fief, il s’est pris un missile dans les dents ! De même, en attendant la libération de Raqqa, beaucoup de chefs tribaux résident à Damas depuis la chute de la ville en 2013. Ils espèrent bien récupérer le pouvoir une fois l’Etat islamique vaincu.