Daoud Boughezala. Vous qui officiez désormais à Washington D.C., quelles conséquences sur la politique américaine au Moyen-Orient voyez-vous dans la victoire surprise de Donald Trump à la présidentielle américaine ?

Fabrice Balanche[1. Agrégé et docteur en Géographie, Fabrice Balanche est maître de conférences à l’Université Lyon-2 et chercheur invité au Washington Institute.]. La victoire de Donald Trump va provoquer une inflexion majeure de la politique américaine. Le nouveau président est isolationniste sur le plan international, sa principale préoccupation est l’économie du pays et ses cibles sont par conséquent le Mexique et la Chine. L’auteur de  Art of the deal est un pragmatique sensible aux dynamiques de terrain plus qu’aux idéologies. Avec lui plus de « regime change », mais du réalisme en fonction des intérêts américains.

Vis-à-vis de la Russie, on peut s’attendre à un rapprochement contre le terrorisme islamique, qui est la seconde priorité de Donald Trump. Les pétromonarchies du Golfe sont dans son viseur car considérées comme les promoteurs de l’Islam radical. Mais paradoxalement, l’Iran aussi est ciblé par le nouveau Président américain qui le considère également comme un acteur du terrorisme international. Il condamne d’ailleurs fermement l’accord sur le nucléaire iranien conclu par Barack Obama. Ce qui peut rassurer à la fois l’Arabie Saoudite et Israël sur l’avenir de la politique américaine au Moyen-Orient.

Autre élection, celle de Michel Aoun à la Présidence de la République libanaise la semaine dernière. Est-ce une victoire de Damas et de l’axe iranien ?

C’est clairement une victoire de l’Iran, parce que l’Arabie saoudite avait mis son véto à l’élection d’un président pro-Hezbollah. Aoun étant l’allié du Hezbollah depuis 2006, il n’était pas question pour les Saoudiens qu’il arrive au pouvoir au Liban. Son élection a été permise parce que le camp pro-Assad est en train de l’emporter en Syrie. Ce rapport de force influence les politiques libanais, en particulier Walid Joumblatt, l’inamovible chef druze du Parti socialiste progressiste, que beaucoup qualifient de girouette, car c’est quelqu’un qui sent les événements et dont les revirements sont très révélateurs.

Mais Saad Hariri, lié à l’Arabie Saoudite, a été de nouveau nommé Premier ministre. Signe que Ryad n’a pas renoncé au Liban…

Il est normal que Saad Hariri soit Premier ministre, car le chef du gouvernement doit obligatoirement appartenir à la communauté sunnite. Il n’y avait pas d’autre candidat sérieux à la fonction. Même Achraf Rifi, pourtant vainqueur d’une élection municipale à Tripoli, ne pouvait réellement concourir car il n’est pas issu des anciennes familles qui contrôlent le Liban et ne possède pas une fortune et un réseau politique comparable à ceux d’Hariri, même si ce dernier est déclinant.

Mais la désignation de Saad Hariri ne change rien à la lassitude qu’éprouvent les Saoudiens à l’égard du Liban. Ce pays leur coûte cher, d’autant qu’ils n’ont plus assez de levier pour peser sur la politique libanaise. Et ce rapport qualité-prix négatif a incité l’Arabie à abdiquer au Liban au profit de l’Iran.

A quelques kilomètres de la frontière libanaise, la guerre civile syrienne fait rage. Là-bas également, l’Arabie saoudite a-t-elle plié face aux pro-Assad ?

Le régime Assad est clairement sauvé en Syrie, alors qu’il était fort mis à mal à l’été 2015.  Sans l’intervention russe, qui a eu une influence décisive, le territoire contrôlé par Damas se serait considérablement restreint et peut-être limité aux zones alaouites. Le régime aurait perdu Alep, Hama, etc. Les Russes ont mis en place une dynamique de reconquête, a fortiori depuis leur arrangement avec la Turquie. Auparavant, l’essentiel des armes et du matériel des rebelles passaient par la Turquie, ce qui posait un grand problème à Damas. Or, en contrepartie de l’autorisation accordée à la Turquie d’intervenir en Syrie contre les Kurdes, la Russie a obtenu d’Ankara qu’elle restreigne son soutien à l’opposition syrienne.

Malgré l’hostilité turque, les Kurdes syriens ont annoncé leur participation à la bataille de Raqqa…

Les Kurdes ont fait cette déclaration pour obtenir la protection américaine contre la Turquie. En réalité, ils n’ont aucune envie ni aucun intérêt d’aller à Raqqa, une ville arabe dans un territoire arabe. Ce que veulent les Kurdes de Syrie, c’est faire la jonction entre leurs territoires d’Arfin et de Kobané, projet qu’a contrecarré l’intervention de l’armée turque en Syrie. Mais les Kurdes savent que la prise de Raqqa tient à cœur aux Occidentaux, puisque c’est de là que sont partis les attentats européens. Ils jouent donc une partie de poker menteur, s’engageant à marcher sur Raqqa de façon à ce que la Turquie ne les gêne pas car ils craignent une offensive militaire turque. Au printemps, les Kurdes syriens ont perdu mille combattants à Manbij, localité dans laquelle ils avaient accepté de combattre parce que les Américains leur avaient promis l’unification de leur territoire en Syrie. Cette promesse est restée vaine. Aussi les Kurdes ne prendront-ils plus un tel risque. Pourquoi conquérir Raqqa, si bien défendue par l’Etat islamique, et perdre des milliers d’hommes pour ensuite être abandonnés par les Américains et poignardés par les Turcs ? Le plus probable est que les Kurdes se contentent de donner quelques gages aux Américains, lançant des offensives pour la forme, prenant quelques villages au nord de Raqqa, sans s’attaquer frontalement à la capitale de Daech.

Plus à l’Ouest, Bachar Al-Assad paraît bien parti pour remporter la mise face à la rébellion. Pour autant, même en cas de règlement négocié du conflit, en sera-t-il fini des Etats-nations syrien et irakien ?

Les nations syriennes et irakiennes n’ont jamais existé ! L’Irak et la Syrie étaient des Etats-territoires, cadres d’une illusion de nation donnée par le régime. Mais les Irakiens et les Syriens se sentaient avant toute chose des membres de communautés (alaouite, chrétien, druze, sunnite, etc.). Toute la question est aujourd’hui de savoir si les frontières vont changer. Ce n’est pas le scénario le plus probable car la communauté internationale va tout faire pour éviter de crée un nouveau Soudan (la partition du Sud a été une catastrophe !). La Turquie et l’Iran multi-ethniques n’ont aucune envie de toucher aux frontières. En revanche, on risque de voir se constituer au milieu d’Etat officiels des territoires autonomes comme le Kurdistan d’Irak.

Dans cette hypothèse, Bachar Al-Assad gouvernerait à Damas pendant que des pouvoirs locaux tenus par des seigneurs de la guerre règneraient dans certaines provinces en sauvant les apparences, comme Poutine le fit en Tchetchénie. Assad cherche-t-il ses Kadyrov ?

C’est en effet le scénario que les officiels de Damas m’ont expliqué. Ils savent très bien qu’il sera impossible de réinstaurer une puissance centralisatrice comme auparavant. Et c’est donc tout naturellement qu’ils vont se tourner vers des potentats locaux, en particulier des chefs rebelles qui sont parmi les plus facilement corruptibles. Ceux-ci ont envie de profiter paisiblement de l’argent amassé pendant le conflit, quitte à faire allégeance à Assad pour tenir leur territoire. Ce schéma était prévu pour Zahran Allouche, le chef de Jaych-al-Islam, un puissant groupe rebelle de la banlieue de Damas, mais il est allé prêter allégeance aux Saoudiens en décembre 2015. S’agissait d’une absence de vision d’avenir ou d’un moyen de faire monter les enchères entre Ryad et Damas. Résultat : lorsqu’il est rentré dans son fief, il s’est pris un missile dans les dents ! De même, en attendant la libération de Raqqa, beaucoup de chefs tribaux résident à Damas depuis la chute de la ville en 2013. Ils espèrent bien récupérer le pouvoir une fois l’Etat islamique vaincu.

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Daoud Boughezala
est rédacteur en chef de Causeur.