Il fut un temps où être gros était un signe d’opulence. Le « gros », c’était celui qui mettait plus de poids sur la charrue, pour creuser un sillon plus profond et produire des récoltes plus conséquentes. Sa graisse excédentaire fertilisait la terre, elle lui était gage de beauté. Dans les populations historiquement affamées, le symbole de beauté est toujours gros — Ganesh en Inde par exemple. L’éléphant était bien plus beau que la gazelle. Pas un hasard si l’on offrait à des maharadjas obèses leur poids en bimbeloteries précieuses : ils étaient gros, ils étaient beaux. Le maigrichon n’inspirait pas confiance — quant à la maigrichonne, elle était probablement tuberculeuse : le plus étonnant dans la Dame aux camélias, c’est que le héros tombe amoureux d’un squelette, alors que tant de beautés bien en chair s’offraient à cette époque à sa libido post-adolescente.
Le beau gros? Ça, c’était avant…
D’où la difficulté, à l’opéra, de trouver une Violetta qui soit à la fois exceptionnelle et mince… Callas, oui – Montserrat Cabbalé, je suis moins sûr, quelle que soit la qualité de la « Superba » soprano catalane. Mes préférés sont à l’Est – Edita Gruberova ou, mieux encore, Anna Netrebko à Salzbourg en 2005.
Mais ça, c’était avant. Avant Twiggy, le premier « cintre », comme dit ce merveilleux ami des femmes qu’est Karl Lagerfeld, à avoir arpenté les podiums. Avant la dictature de la minceur à tout prix.
Ce que cette obsession de la ligne a contribué à mettre en évidence, c’est le nombre de plus en plus élevé de gros réellement gros. Non plus les femmes rondes de Maillolou de Botero— non : d’authentiques obèses des deux sexes.
C’est devenu un problème de santé publique — aux Etats-Unis d’abord, en Europe ensuite. Et un marché : les boutiques ou les sites Internet, plus discrets, pour les personnes rondelettes abondent désormais. Il y a même de la lingerie érotique (?) pour « grandes tailles » – jusqu’au 64. Mazette !
Evidemment, cela a permis de culpabiliser les gros. De les amener à…
Qui connaît Pierre Legendre ? Assurément pas assez de monde, eu égard à l’importance que son oeuvre revêt dans le monde des idées. L’ayant découvert il y a quelques années avec Le crime du caporal Lortie, une analyse psycho-pathologique du profil d’un forcené canadien qui avait tiré sur le Parlement, je sais ce que nos réflexions sur l’origine du droit, de la Loi et l’importance symbolique du Père (féministes, pas taper !) doivent à cet éminent intellectuel.
Si vous n’entendez goutte au droit canon, à la psy lacanienne et autres contrées exotiques que vous craignez d’explorer le cerveau nu, ne paniquez pas. Les trois DVD du coffret « Le cinéma de Pierre Legendre » rendent accessible au grand plus nombre sa pensée exigeante. Mis en prévente par la société Ars dogmatica, cet ensemble ciné est disponible à partir de la modique somme de 66 euros, aurait-on dit jadis au télé-achat.
Mais recouvrons notre sérieux. Mine de rien, les trois films dudit ensemble dissèquent au scalpel les structures fondamentales des sociétés occidentales, de la Loi à la reproduction de la vie humaine, à travers tout un ensemble de médiations que sont la religion, la fabrique des hauts fonctionnaires et l’entreprise. En voici les bande-annonces :
Miroir d’une Nation, l’Ecole Nationale d’Administration (1999)
« Il faut du théâtre, des rites, des cérémonies d’écriture pour faire exister un Etat, lui donner forme, en faire une fiction animée. Le fonctionnement de l’Etat en France suppose la foi en l’administration, une foi de l’espèce catholique. »
« Le règne de la gestion scientifique est voué à la radicalisation. Il mobilise ses moyens financiers colossaux et sa foi dans la bonne gouvernance. Il utilise l’arme indolore de la communication mais aussi les techniques universelles de la conversion que la tradition appelait la conquête des coeurs. Le management prêche l’évangile de l’efficacité. »
Le groupe Téléphone, octobre 1984. SIPA. 00116283_000001
Bien sûr, le 12 novembre 1976, quand Jean-Louis Aubert, Louis Bertignac, Richard Kolinka et Corine Marienneau montent sur scène pour la première fois ensemble, ils ne s’appellent pas encore Téléphone. Un point d’exclamation fait office de signe de ralliement (quarante ans après, c’est un point d’interrogation qui joue ce rôle interloquant). Bien sûr, aujourd’hui, pour des raisons juridiques, la formation ne s’appelle plus Téléphone… il manque la fille (!). Voilà maintenant les Insus qui apparaissent comme l’incarnation tardive du prophétique « Téléphomme », titre figurant sur le premier album du quatuor rock.
Ces Téléphommes auront réussi à franchir le Rubicon féminin (juste un autre genre) après des années d’atermoiements électriques en guise de reformation impossible. Corine n’étant plus de la partie, à son corps défendant, la ligne Téléphone, blindée juridiquement, ne pouvait être attribuée à nouveau. Et l’argent (trop cher ou pas assez) n’y a rien fait. Téléphone a vécu sa belle vie de 1976 à 1986, avec des compositions signées Aubert, voire Aubertignac (mot-valise éloquent), au départ. Mais les fastueux droits d’auteur générés par le succès commercial ont rapidement changé la donne, provoquant des luttes intestines fratricides. Par le jeu d’injonctions anticapitalistes, de remises à plat à la baguette, de mesures coercitives « démocratiques », le pactole a par la suite été réparti « équitablement » : toutes les chansons seraient créditées du nom des quatre musiciens à la SACEM, accord à effet rétroactif bien entendu, quand on sait que les deux premiers albums de Téléphone comportent les classiques – comprendre lucratifs – Hygiaphone, Métro (c’est trop) et surtout La bombe humaine. Un petit avenant prudent fut ajouté aux clauses combat : sur le plan juridique, l’entité Téléphone, c’est trois gars, une fille.
Les Insus, un « Tribute band »
Bien sûr, ils auraient pu faire comme les Doors survivants et tourner sous le patronyme audacieux The Doors of the 21st Century (avec The Doors écrit 10 fois plus gros). Mais « Téléphone du 21ème siècle », ça ne sonne pas. Les Insus (de secours?), voilà qui a une gueule d’atmosphère.
D’ailleurs, ces Insus sont vraiment un « Tribute band » confondant de réalisme (« Le meilleur groupe tribute à Téléphone, ça reste les Insus », dixit Bertignac) : le chanteur ressemble comme deux gouttes d’eau à Jean-Louis Aubert et en plus il chante comme lui, le guitariste a la même tignasse que Bertignac, il joue comme un dieu pour ne rien enlever à l’effet sosie, ne parlons pas du batteur, c’est le clone parfait de Kolinka !
Mais Téléphone nous manque, malgré tout : sa force de vie créative et régénérée d’album en album, son grain d’authenticité, son ivresse sonore, sa poésie urbaine toujours d’actualité, sa faculté de parler à la jeunesse, de la transporter hors les murs de toute nature, sans démagogie « engagée », sans look, sans autre volonté que de retranscrire la vie au-delà des vivariums institutionnels. « Écoute la chanson française et tu comprends la grande tare de ces gens : c’est qu’ils ne vivent pas ! » clame Téléphone en… 1978. Brassens, Brel, Ferré, Gainsbourg étaient toujours là pourtant. Que devrions-nous dire aujourd’hui, à l’heure de la télé-réalité augmentée, de la vie en société dictée par les algorithmes virtuels et conceptuels ?
Téléphone serait-il passé à travers le maillage du politiquement correct aujourd’hui ?
Téléphone déclinait à sa façon le braconnage culturel cher à Michel de Certeau pour inventer en toute liberté son quotidien artistique. Le groupe n’hésita pas à brocarder la gouvernance de Mitterrand en 1982 (Ex-Robin des Bois), à dénoncer la novlangue déjà en germe en son temps (T’as qu’ces mots en… 1984), à critiquer l’aliénation de la société par le fric spéculatif (Argent trop cher), à dresser un tableau noir de la condition humaine (Cendrillon, écrite en pensant à Romy Schneider). Bien sûr, l’œuvre offrait bien d’autres réjouissances, optimistes, irradiant d’espoir, exhortant à l’urgence de vivre, à user de son libre-arbitre. Mais Téléphone, humain, trop humain, serait-il passé à travers le maillage du politiquement correct aujourd’hui ? La question se pose, avec ce point d’interrogation qui, finalement, va si bien au groupe, et aux Insus…
Aujourd’hui, samedi 12 novembre, date anniversaire de la naissance, en France, du rock radicalisé, les Insus se produisent au… Zénith de Paris. Est-ce un hasard ? C’est reparti pour l’an 40 !
Désarmement de la garde nationale (Inconnu/ Wikipedia).
« La Garde nationale de Buchy était venue s’adjoindre au corps des pompiers, dont Binet était le capitaine. Il portait ce jour-là un col encore plus haut que de coutume, et, sanglé dans sa tunique, il avait le buste si roide et immobile que toute la partie vitale de sa personne semblait être descendue dans ses deux jambes, qui se levaient en cadence, à pas marqués, d’un seul mouvement. » Aurait-on déjà favorablement répondu dans nos cantons à la création de la Garde nationale qui « concourt, le cas échéant par la force des armes, à la défense de la patrie et à la sécurité de la population et du territoire » annoncée au Journal officiel du 14 octobre 2016 ? Non, puisqu’il s’agit ici d’une scène de Madame Bovary.[access capability= »lire_inedits »]
L’appellation « Garde nationale » a en effet un genre très XIXe.On la croise chez un Balzac réfractaire à l’uniforme, arrêté à son domicile en 1836 par un « ignare dentiste » qui cumule son « affreuse profession » et « la fonction atroce de sergent major ». Balzac aurait pu avoir honte, surtout s’il avait pris connaissance de l’enthousiasme civique et connecté de Razzy Hammadi, député de Seine-Saint-Denis : « J’ai candidaté via mon smartphone. J’attends une réponse de la part de la réserve pour savoir où mon profil pourrait être utile. Tous les citoyens et citoyennes sont appelés à se mobiliser. » Flaubert, en revanche, est aussi bon patriote qu’Hammadi : il est prêt à rejoindre la Garde nationale après le désastre de 1870 comme il l’écrit à sa nièce Caroline : « Si le siège de Paris a lieu, je suis très résolu à ficher mon camp avec un fusil sur le dos.
Cette idée-là me donne presque de la gaieté. »À vrai dire, il n’en fera rien, à la différence de Jules Vallès qui, quelques mois plus tard, rejoint la Garde nationale parisienne qui avait pris fait et cause pour la Commune comme il l’écrit dans Le Cri du peuple : « Gardes nationaux de Paris, le monde vous regarde, et nous qui aimons la patrie et la République, nous vous acclamons ! Votre drapeau est vraiment aujourd’hui le clocher de la ville en deuil, autour duquel tous doivent se presser, sans regarder s’il y a au bout un lambeau de toile bleue ou un bonnet rouge. » La Garde nationale qui existait depuis la Révolution sera dissoute en 1871 suite à cet événement. C’est qu’il arrive parfois que le patriotisme devienne dangereusement révolutionnaire. Et il ne manquerait plus que la Garde nationale voulue par Hollande le chasse de Paris et qu’il soit obligé de se réfugier à Versailles pour les derniers mois de son mandat.
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Ah ! Comme j’aimerais être imprévisible et célébrer, contre toute attente, l’attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan. Mais rien à faire : scrongneugneu je suis, scrongneugneu je demeure. Pour moi, ce choix est un indice annonciateur de la fin : la fin des temps modernes européens. En 1983, Milan Kundera écrivait : « Au Moyen Âge, l’unité de l’Europe reposait sur la religion commune. Dans les Temps modernes, quand le Dieu médiéval se transforma en « deus absconditus », la religion céda la place à la culture qui devint la réalisation des valeurs suprêmes, par lesquelles l’humanité européenne se comprenait, se définissait et s’identifiait. »
La même année, Mario Vargas Llosa assistait à une conférence du grand anthropologue Edmund Leach. La scène se passait à Cambridge et le titre de la conférence était : « Literacy is doomed : la culture livresque va périr. » Ce qui se faisait et s’obtenait par la lecture allait désormais s’obtenir au moyen de projecteurs, de haut-parleurs et de cassettes, affirmait Leach. Nous entrions dans le monde de l’audiovisuel. Et cela n’attristait pas Leach, cela lui faisait plaisir.[access capability= »lire_inedits »]Il disait même, avec un sourire espiègle, que la période de « literacy » dans l’histoire de l’humanité avait été très brève. Tout comme par le passé, des hommes avaient vécu en créant des cultures splendides et des civilisations sans livres, de même pourrait-il en aller dans l’avenir. Le jury scandinave n’a pas seulement nobélisé son adolescence, il a découplé la littérature et le livre. On ne lit pas Bob Dylan en se prenant la tête, on l’écoute en fumant ou non un pétard. Comme l’a dit ironiquement l’écrivain américain Gary Shteyngart, cité dans Libération : « Je comprends totalement le comité des Nobel, c’est dur de lire des livres. » Et les professeurs vont encore avoir plus de mal qu’hier à transmettre ce plaisir difficile : le goût de la lecture car, se réjouit la poétesse américaine Gabrielle Calvocoressi, toujours citée dans Libération : « Un enfant pourra maintenant amener à l’école une chanson de hip-hop ou d’un autre style musical et en débattre comme d’une autre forme de littérature. »
La chanson avait déjà chassé la musique de la musique : quand on dit musique aujourd’hui, on pense Julien Doré, Abd El Malik ou Benjamin Biolay mais plus du tout Bartok ou Ligeti. Voici maintenant que la chanson colonise la littérature. Rien ne doit lui résister. Et quel est l’auteur américain qui fait les frais de cet impérialisme ? Philip Roth. L’autre jour sur France culture, Guillaume Erner a demandé à Antoine Compagnon, professeur de littérature française au Collège de France, si c’est pour des raisons politiques que le jury Nobel s’obstine à ne pas honorer l’auteur de La Tache. Compagnon est tombé d’accord. Mais tout en affichant son admiration pour Roth, il a assuré le jury de sa bienveillance. En ces temps de droitisation, de trumpisation, il fallait envoyer un signal fort. Dylan est de gauche ! Avec Dylan, « The times they are a changin’ » !
J’ai beaucoup écouté ce qu’on appelait autrefois la chanson rive gauche : Georges Brassens, Jean Ferrat, et plus encore Léo Ferré malgré son cabotinage. J’aimais aussi, j’aime toujours Gainsbourg et Barbara. Mais aucun d’entre eux ne se prenait pour un grand poète.
Ils savaient mettre en musique les poètes, mais ils savaient aussi que la chanson, qu’ils pratiquaient magnifiquement, était un art mineur, et ils auraient été les premiers étonnés, et sans doute, même, désolés, de se voir décerner le Nobel.
Une hypothèse admirative pour finir : si Bob Dylan n’a toujours pas accusé réception de son prix, c’est peut-être parce qu’il sait que Wallace Stevens et William Carlos Williams sont les deux grands poètes américains du XXe siècle et qu’il ne veut pas contribuer, par l’hommage inapproprié qui est rendu, en sa personne, au rock’n’roll, à plonger dans un oubli définitif ces grandes œuvres silencieuses. [/access]
NKM dans le métro, mars 2014. SIPA. 00665143_000014
Les médias auront eu beau l’éreinter, dénoncer son histrionisme, sa misogynie, son homophobie, sa xénophobie,… Donald Trump a été élu 45e président des États-Unis par des électeurs rétifs à toute forme de chantage médiatique : classes moyennes laminées, laissés-pour-compte de la mondialisation, contempteurs du « système ». Beaucoup se réjouissent du triomphe de la démocratie sur les faiseurs de rois. Mais les rois se font parfois bouffons. Et rendent les choses imprévisibles.
Surtout dans notre Hexagone qui cède de plus en plus au folklore du show « à l’américaine ». Le deuxième débat de la primaire des Républicains en a encore témoigné. Rigidifiés derrière leur pupitre, les candidats sont jetés en pâture à des millions d’électeurs blasés qui, tels des entomologistes, scrutent l’esquisse d’une mimique qui trahirait leurs véritables intentions. Dans un futur qu’on espère lointain, peut-être pianoteront-ils 1, 2 ou 3 sur leur « dumbphone » pour éliminer le moins persuasif du lot. Les primaires, merveilleuse invention moderne vouée à grappiller du temps d’antenne en palabres lyophilisées ; trois heures de grand oral pour tenter de convaincre ceux qui y croient encore. Après l’ère de l’ « infotainment », bienvenue dans l’aire du « politainment », cette arène du pouvoir d’où l’on peine à discerner monarques et ménestrels. Au fil de ses échecs, de ses inaptitudes à réformer et à relancer la machine, la politique s’est faite spectacle, tant pour masquer son absence de vision que pour reconquérir les troupeaux d’abstentionnistes égarés. Ainsi, ses représentants se sont-ils crus obligés d’écumer talk-shows télévisés et émissions de divertissement, pour y prêcher les bonnes paroles qu’ils sont, le plus souvent, insoucieux de tenir.
Lionel Jospin, en 2002, avait fait de la résistance: le premier ministre envoyait son ex-ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènemenent, se faire autopsier à sa place chez l’auguste Michel Drucker. D’aucuns affirment que ses excès de pudeur lui coûtèrent en partie la victoire à la présidentielle. Peu de personnalités politiques se sont dérobées à l’exercice, consentant même, à l’occasion, à des confidences polissonnes. Sur le plateau de Thierry Ardisson, par exemple. « Sucer, c’est tromper ? », lançait l’homme en noir, il y a 15 ans, à un certain Michel Rocard. Casse-tête « strauss-kahnien » s’il en est, auquel l’ancien Premier ministre avait répondu, de bon cœur, par la négative. L’obscénité de la question est longtemps restée en travers de la gorge des vigies de la bienséance. Mais en définitive, l’authentique indécence n’eût-elle pas été de demander à un homme politique : « promettre, c’est tromper ? »
François Fillon contraint d’expliquer à Karine Le Marchand pourquoi il ne s’épile pas les sourcils.
À force de trop chercher à sur-jouer une humanité qu’ils ont perdue à mesure qu’ils gravissaient les hautes sphères, et de vouloir façonner une proximité – voire une promiscuité – artificielle avec la populace, les politiques ont fini par se vautrer avec une docilité de gourgandine dans un barnum médiatique régi par le sensationnalisme et les humoristes. Même les émissions politiques se doivent de balancer leur séquence de grosse poilade pour être tendance. Ainsi sur le service public, à la fin de « L’émission politique » de France 2, assiste-t-on, médusés, aux facéties d’une donzelle remontée comme une pendule qui, en quelques vannes aussi raffinées qu’un meeting de Donald Trump, vient réduire à néant deux heures de débat sur la crise, le chômage ou le djihadisme. Comme si tout ça, au fond, n’était pas bien grave. Comme si ces interminables minutes de déconnade adipeuse n’eussent pas été mieux employées à traiter des vraies préoccupations des Français. Seul François Fillon, qui peinait à cacher son exaspération, a eu le courage d’asséner une évidence que partageaient bon nombre de téléspectateurs : ce genre de chronique « humoristique » n’a strictement rien à faire là. Les deux présentateurs, David Pujadas et Léa Salamé, n’ont pas apprécié sa remarque. L’an passé, il avait déjà déclaré qu’il ne participerait jamais à l’émission de Laurent Ruquier, « faite de caricature, d’agressivité », s’attirant les foudres de l’animateur. Et le voilà qui se plie aux indiscrétions de l’un des programmes les plus pipolitiques du moment, « Une ambition intime », où il se voit contraint d’expliquer à Karine Le Marchand pourquoi il ne s’épile pas les sourcils. La probité s’arrête là où l’avidité électoraliste commence.
Qu’on se le dise : on n’a pas le droit de critiquer la télévision, et encore moins de la répudier. « Au XVIIIe siècle, on décapitait les gens qui ne se décoiffaient pas quand passait le Saint Sacrement. Aujourd’hui, le Saint Sacrement, c’est la télévision », s’agace Michel Onfray, accusé par Eric Zemmour de faire des caprices de star parce qu’il avait eu l’outrecuidance, le mois dernier, de quitter le plateau de « Z&N » avant l’enregistrement de son intervention, au motif qu’il avait des rendez-vous à honorer et que le planning avait accumulé une heure de retard (ce que dément la production). Mal lui en a pris, il s’est fait éreinter par les « réseaux asociaux ». Michel Onfray avait pourtant une bonne raison de partir. Tout comme Eric Zemmour peut avoir une bonne raison de faire décaler le tournage de son émission quand il tombe à une date qui ne lui convient pas. « À la télévision, la ponctualité n’existe plus, la morale non plus », conclut le philosophe.
En acceptant de se soumettre aux diktats de médias trop heureux de les déloger de leur piédestal pour doper l’Audimat, les politiques ont obtenu l’inverse de ce qu’ils escomptaient : ils ont désacralisé leur fonction et discrédité leur discours, s’aliénant encore davantage un électorat passablement désabusé. Et il suffira parfois d’une question innocente pour carboniser leurs tentatives maladroites de paraître proches du bon peuple. Demandez donc au maire de Meaux, Jean-François Copé, le prix du pain au chocolat ; à l’ancienne ministre de l’Ecologie, NKM, le prix du ticket de métro où elle a connu tant de moments de grâce ; à la ministre du Travail, Myriam El Khomri, le nombre de CDD renouvelables ; à l’ancienne ministre de la Culture, Fleur Pellerin, son livre préféré de Modiano ; à la ministre de l’Education, Najat Vallaud-Belkacem, ce qu’est une hypoténuse. Ils n’en mèneront pas large. À un certain stade, on ne sait plus très bien si on se trouve devant un jeu télévisé, un tribunal ou une cour de récréation. Le buzz supplante les priorités : la « double ration de frites » et « les Gaulois » de Nicolas Sarkozy, vampirisent l’actualité : ces répliques décomplexées lui réussiront-elles autant qu’à Trump face à un Juppé propre sur lui, indolent et consensuel ?
Confusion des genres, affadissement de la parole politique noyée dans un maelström d’inepties, suprématie du divertissement et du pathos sur la réflexion : la scène politico-médiatique devient un gigantesque déversoir d’émotions au sein duquel il faut rire, pleurer, s’engueuler ou s’indigner sur commande et où même un chef d’État enclin aux petites blagues finit par se confondre avec les saltimbanques du Paf. Prétendre combattre le populisme, c’est peut-être d’abord prendre de la hauteur, refuser la dictature du politainment et ne pas chercher à se faire passer pour ce qu’on ne sera jamais. Simuler, c’est tromper.
Romy Schneider au festival de Cannes, mai 1957. SIPA. 00615990_000001
Chaque année, en France, pour marquer l’anniversaire de la naissance de Dostoïevski et célébrer l’armistice de la Grande guerre, le 11 novembre est férié. Les Français moyens font la grasse matinée, les anciens combattants se réunissent avec les sous-préfets au pied des monuments aux morts, les enfants finissent par s’ennuyer en fin d’après-midi. C’est cette date symbolique que France 3 a choisi pour rendre hommage à l’une des plus grandes actrices du siècle dernier, Romy Schneider, à travers un très bon documentaire : Romy de tout son cœur (20h55). Autrichienne ou Allemande, d’ailleurs, Romy ? Née à Vienne en 1938, dans une Autriche annexée, l’actrice est née Allemande. C’est auprès de sa mère actrice, Magda, que la jeune Rosemarie Magdalena (de son vrai nom) fait ses débuts dans le cinéma. La maman, ayant flirté avec le nazisme, connaît comme un léger ralentissement dans sa carrière après-guerre. Elle joue pourtant en 1953 dans Lilas blancs, et Romy incarne sa fille. La petite a 15 ans et se fait immédiatement remarquer. La suite on la connait : le succès mondial de la saga des Sissi (de 1955 à 57), la naissance d’une star aux traits juvéniles et à la photogénie ravageuse, qui sera bientôt une icône…
Pascal Forneri, à qui nous devons déjà de nombreux films sur la culture pop (Gainsbourg, Serge Reggiani, ma liberté, Salut les copains, etc.) suit un cheminement chronologique, et lie les différentes étapes de la vie de Romy par la lecture d’extraits de son journal intime par la comédienne Isabelle Carré. Partout, dans ce journal, qu’elle avait appelé « Peggy », affleure sensibilité et humour… En voyage aux Etats-Unis pour faire la promo de Sissi, elle écrit : « On nous apporte une biographie de moi qui a été écrite chez Disney. On y lit : ‘Romy reçoit chaque jour 3000 lettres de fans’. C’est risible. Il y en a au maximum 600 », et d’enchaîner sur les demandes en mariage incongrues qu’elle reçoit depuis qu’elle est impératrice de cinéma. Ailleurs, elle confie à « Peggy » ses doutes : « Tout est compliqué. Peut-être suis-je en fait une bulle de savon qui éclatera un jour dans un grand bruit. Alors il ne restera rien de moi qu’un peu de mousse. Pourtant ce n’est pas moi qui ai fait la bulle ». On devrait obliger toutes les actrices à tenir des journaux intimes…
Pour une fois l’accent est mis sur les films
Puis vient le temps des rencontres décisives. C’est d’abord Alain Delon qui apparaît à l’horizon ; s’ensuit une romance légendaire : Romy suivra le jeune premier et comme par un effet miraculeux elle deviendra soudain une actrice française, et même une Parisienne plus Parisienne que toutes les Parisiennes réunies. De leur amour naîtra notamment La piscine (1969), sommet de sensualité. La seconde rencontre c’est Luchino Visconti, qui offre à Romy l’occasion d’approfondir encore son art de la comédie. Il la dirigera au théâtre dans Dommage qu’elle soit une putain. Ensuite, vers le milieu des années 60, c’est l’expérience-limite du tournage de l’Enfer d’Henri-Georges Clouzot. Le metteur en scène passe des semaines à réaliser des essais visuels extravagants, recouvrant l’actrice de paillettes, faisant tourner au dessus de son visage des spots de couleurs, tout en piquant les colères légendaires qu’on lui connait. L’entreprise n’aboutira pas. Le film est fantôme. Il en reste des heures de rushs, et l’impression que l’occasion a été manquée par Clouzot de réaliser le plus beau film français du XXème siècle. On retrouvera ces images fascinantes, certainement les plus envoûtantes de l’actrice dans le documentaire L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot de Serge Bromberg, sorti en 2009. Sur le chemin de Romy, également, se présente un Allemand, nommé Harry Meyen, acteur (il a été la voix de Bob Mitchum et Peter Sellers dans la langue de Goethe…) et dramaturge. De cette rencontre naîtra une vie conjugale d’une dizaine d’années, parfois chaotique, et la naissance d’un petit garçon, David, au destin tragique que l’on sait.
De nombreux témoignages de ses proches
Le documentaire de France 3 est ponctué, en voix-off, de nombreux témoignages de proches de Romy, les auteurs Jean-Claude Carrière et Jean-Loup Dabadie, le compositeur Philippe Sarde, l’agent Jean-Louis Livi, l’actrice et chanteuse Jane Birkin, etc. Et comme souvent dans ses films, Pascal Forneri ponctue sa narration de petites saynètes de comédie illustratives, donnant à cet hymne à l’actrice une légèreté qui n’est pas coutumière. On a vu trop souvent, au sujet de l’impératrice Romy, des documentaires sensationnalistes, se focalisant sur les dernières années tragiques : le cancer de l’actrice, la mort accidentelle de son fils, les paparazzis déchaînés, sa propre disparition prématurée à l’âge de 43 ans. Pour une fois l’accent est mis sur les films. Et, évidemment, le cinéma élégant, sophistiqué, sentimental de Claude Sautet occupe une bonne place dans cette célébration de Romy. Les choses de la vie (1970), Max et les ferrailleurs (1970), César et Rosalie (1972). Claude Sautet s’approprie les années 70, et l’actrice – après Balzac – invente le concept de femme-de-30-ans. Après Une histoire simple (1978) Sautet promet même à l’actrice un prochain rôle, quand elle aura 50 ans. Le projet n’aboutira donc pas. Tourmentée, touchante, Romy apparaît encore dans quelques films à l’orée des années 80, dont Garde à vue de Claude Miller. Dans ce film, elle quitte la scène en se suicidant. Puis c’est l’éclipse. Le documentaire de France 3 souligne que dans l’émotion l’accent allemand de Romy Schneider s’exacerbait. Les historiens retiendront qu’elle a aussi inventé la notion d’accent allemand…
Documentaire Romy de tout son cœur, France 3, vendredi 11 novembre, 20h55.
A noter qu’Isabelle Carré est sur la scène du Théâtre de l’œuvre (Paris) jusqu’au 8 janvier 2017 dans Le sourire d’Audrey Hepburn.
Où est donc Nicole Bacharan ? C’est la question que je me suis posée ce matin au réveil lorsque j’ai appris que Donald Trump allait s’asseoir dans le fauteuil du bureau ovale, à la Maison blanche. La spécialiste, l’experte, celle que l’émission C dans l’airinvite à chaque fois qu’il est question de l’Oncle Sam, l’avait décrété : il était absolument, scientifiquement, impossible que Trump gagne les élections présidentielles. D’ailleurs, à l’écouter, il ne pouvait pas non plus gagner les primaires. C’était scientifique, là aussi. Je pensais que notre experte se cacherait dans un trou de souris et on m’a appris que Nicole Bacharan était conviée à commenter l’événement sur l’antenne de RTL. « Ce sont les sondages qui nous ont trompés ! ». Tiens donc ! Toute son expertise se basait sur les sondages ? En fait, Bacharan se moque du monde. Si les instituts annonçant la victoire de Trump étaient en effet minoritaires ces derniers jours, ils étaient largement majoritaires pour sa victoire aux primaires, quand elle expliquait de manière implacable que jamais les Républicains n’accorderaient l’investiture à cet OVNI politique. En fait, Madame Bacharan, avant d’être une experte, une scientifique, était surtout une militante.
Il serait pourtant injuste de cibler uniquement l’experte de C dans l’air. Bernard-Henri Lévy a renouvelé « l’opération pronostic ». Avec la même assurance, il a expliqué en moins de six mois la veille des scrutins britannique et étasunien que le Remain et Hillary seraient vainqueurs haut-la-main.
Débat de la primaire LR. Sipa. Numéro de reportage : 00776664_000005.
Étudier la « fonction d’agenda » consiste, grosso modo, à examiner la manière dont la hiérarchisation des informations par les médias influe sur notre propre hiérarchie de l’information. En d’autres termes : dans quelle mesure, quand les journaux me présentent un événement comme primordial, vais-je effectivement le considérer comme tel ?
En l’occurrence, le matraquage autour de cette primaire a tardé à payer. Traitée quotidiennement parmi les gros titres depuis des mois (qui va tenter sa chance? qui aura les parrainages?), développée comme un feuilleton à rebondissements, propulsée au rang de pré-présidentielle, le moins que l’on puisse dire, c’est que la primaire de la droite, il y a quelques semaines, ne captivait toutefois pas encore grand monde (enquêtes d’opinion de septembre)
Après son élection, Donald Trump fait la Une des journaux, novembre 2016. SIPA. AP21974129_000004
Maintenant que les amarres sont rompues, je vous rends votre navire, messieurs, sans provision de bouche mais libre enfin. Prêt à voguer contre tous les vents, à affronter les tempêtes les plus dévastatrices comme les joies les plus secrètes. Prends donc la mer, Amérique, et puisque la Fortune n’a jamais guidé tes pas, puisse Dieu Lui-même diriger les zéphyrs qui te guideront. Quant à moi, pilote passager en ces mers, laissez-moi prononcer l’oraison funèbre de l’Empire mort, fondé par ceux qui vous trahirent, et qui portait en lui-même son propre anéantissement. M’est-il permis de lire en vos âmes, ô aristoï ? Vous que je choisis un à un pour former le Congrès des Amériques ? Que me disent vos regards ? La surprise vous a-t-elle figé en statues de glace ? Cent hommes de bien, rassemblés un soir d’automne sous l’auguste coupole feraient-ils soudain figure d’enfants perdus ? Et une fois la surprise effacée, verrait-on poindre la grimace de l’ambition sur le masque candide de la vertu ? Mais après tout, qu’importe : ne le savez-vous pas ? Vos visages me sont une langue plus familière que celle que nous parlons ensemble. Aussi, avant que le lourd rideau de velours ne tombe, le secret qui vous a été longtemps caché, vous sera révélé en pleine lumière. Je n’épuiserai pas votre patience: il vous suffira d’inspirer d’une longue traite l’air libre qui vous entoure, avant même que votre souffle ne retombe, vous saurez.
Auriez-vous pu imaginer qu’il m’aurait été donné de prendre votre tête ? Il y a un an encore, j’errais alors à travers les rues de Washington, en quête de nouvelles aventures. Un soir, que je sortais de l’opéra, de petites bougies étaient placées sur les balustrades extérieures, comme en signe d’adieu. Je levai la tête. Le ciel était parsemé d’étoiles. Il me sembla que l’une d’elles clignotait étrangement. Mon astre vacillait-il avant que de s’éteindre ? Les destinées des hommes étaient-elles inscrites dans les cieux ? Un corps céleste présidait-il aux destinées de notre Nation ? Si cet astre existait, pouvait-il dévier de sa course magnétique sous l’effet d’un dérèglement quelconque pour se perdre à jamais dans l’immensité glacée ? Si Dieu Lui-même guidait l’Amérique comme nos poètes nous l’avaient enseigné, l’avait-Il abandonnée ? S’était-elle secrètement révoltée contre lui ? En proie à ces réflexions, je levai les yeux sur l’horizon et vis l’obélisque de Washington, pâle sous les rayons de la lune, qui semblait pointer vers le ciel un doigt interrogateur. Cet obélisque n’avait la grâce légère de ses modèles d’Egypte, eux qui, taillés dans une seule pierre par mille esclaves numides se paraient de signes cabalistiques puis se dressaient mille ans vers le ciel avant d’être engloutis par les sables brûlants. Non, cet obélisque-là n’était qu’un artifice de maçonnerie, creux en son centre et amputé de dix mètres par rapport aux plans initiaux en raison des fragilités de ses fondations. L’obélisque de Washington tomberait-il pour se briser en mille miettes tel une nouvelle Babel ?
« Je commence par la liberté absolue et j’aboutis à la dictature parfaite »
L’Etat était-il condamné à ne rester qu’une façade en Amérique ? Interrogez vos mémoires, ô Aristoï ! Quels étaient ceux qui occupaient ces sièges avant que je ne vous choisisse ? Etaient-ils libres ? Depuis cinquante ans, les affaires publiques avaient été dévorées par les groupes d’intérêts privés. Des avocats discrets et habiles approchaient vos prédécesseurs entre deux rendez-vous puis leur laissaient leur carte de visite sur laquelle ils pouvaient lire l’appellation obscure : conseiller en stratégie. Ces avocats ne leurs étaient pas inconnus : la moitié de l’ancienne législature était passée à travers la porte-tambour séparant le Congrès, des officines de lobbying. Plus la république se délitait et plus ces avocats se multipliaient. Les hommes en noir sortaient chaque jour de la « K street », se dirigeaient en petits groupes vers les marches du Congrès, bâtiment qu’ils parasitaient. Ce qu’ils recherchaient avant tout ? Des contacts individuels. La relation commençait par de petits cadeaux. Mais l’essentiel venait plus tard : pour décharger chaque membre du Congrès de l’ingrate activité de la récolte des fonds pour assurer sa propre réélection – celle-ci lui prenant le tiers de son temps – le conseiller en stratégie se chargeait de cette tâche en lui fournissant les fonds requis. Il lui restait à surveiller scrupuleusement les votes du membre sous contrôle. S’il se comportait fidèlement, il pourrait alors l’assurer d’un emploi (très) bien payé une fois qu’il aurait quitté ses fonctions. Ce contrat moral accepté, tout membre du Congrès devenait, littéralement, la propriété du lobby qui l’avait « acheté ». Ne vit-on jamais ploutocratie plus corrompue ? Les vendeurs de matériel militaire, entièrement dépendants des commandes de l’Etat achetaient consciencieusement les votes de ses représentants tandis que les groupes d’emprunteurs ayant pris les plus gros risques sur les prêts se liguaient afin d’éviter tout assainissement financier. Les lobbyistes ne se contentaient pas du Congrès, ils s’attaquaient aux multiples agences de la bureaucratie fédérale, profitant de la paresse des petits fonctionnaires qui les peuplaient afin d’écrire à leur place la réglementation spécialisée qui conviendrait aux intérêts des puissants. Ils avaient leurs entrées à la Maison-Blanche et arrivaient à vendre, pour plusieurs millions de dollars, un rendez-vous avec le Président des Etats-Unis. Ces hommes étaient-ils honteux de faire passer l’intérêt des puissants avant le bien commun ? Bien au contraire ! Ils prétendaient que les bases du gouvernement fédéral avaient été fondées sur des groupes d’intérêts, que ces groupes entraient naturellement en compétition, ce qui aurait prétendument pour conséquence leur autorégulation. Mais qui pouvait penser avec sérieux que les intérêts privés s’annihileraient mutuellement ? C’est bien l’inverse qui se produisit, ils se liguèrent secrètement, chassèrent en meute, se proclamant avec cynisme « éducateurs des élus ». C’est ainsi que vos prédécesseurs retombèrent en enfance, soumis à la férule de parents monstrueux maniant le chantage d’une main et l’or de l’autre. Un auteur inconnu écrivit alors un ouvrage intituléLa République perdue. Jamais titre ne fut plus juste.
Plongé dans ces réflexions, je relevai la tête et vis le dôme du Capitole. Il semblait illuminé de l’intérieur. J’eus l’intuition que la grande fête finale s’y déroulait. Un homme accroupi dans le noir m’apparut, à la faveur d’un rayon de lune. Il tenait un livre, ouvert dans ses mains, dans lequel il lut à haute voix : « Je commence par la liberté absolue et j’aboutis à la dictature parfaite ». Regardant à nouveau le Capitole, j’eus l’impression de voir, en lieu et place du dôme démesuré, une grande cage dans laquelle voletaient des oiseaux pris au piège. Encore quelques mois et la cloche de l’élection tinterait. Les fenêtres du dôme s’ouvriraient et la cage se viderait. Je pensais alors au prochain simulacre d’élection et me dis que ce grand spectacle de marionnettes était plus artificiel que l’opéra dont je sortais. Puisque l’Amérique avait tant abusé de sa liberté, qui pourrait l’aider à retrouver son sens ? La monarchie française, qui avait fait don de la liberté à l’Amérique n’était-elle pas garante du bon usage qui en serait fait ? Je traversai la prairie et me dirigeais à tâtons vers le musée. Etrangement, ses portes étaient ouvertes. Je respirai l’odeur si particulière du lieu. Quelques tableaux étaient éclairés. Tout d’abord Coriolan, supplié par sa famille d’épargner Rome de son glaive, puis César entouré par la foules des conjurés, Bonaparte enfin, le teint livide, emporté hors du conseil des Cinq-Cents. Notre régime finirait-il ainsi ? OAristoï, ce ne fut pas moi qui portai le coup fatal mais bien ceux qui vous élirent. J’ai pris mes dispositions messieurs : les hommes de Wall-Street embarqueront ce soir pour l’Australie à bord du Paquebot Nevermore. Demain, vous serez libres à nouveau. Ayant renoncé à détruire ou a accaparer, il vous restera à accomplir l’essentiel: être.
Il fut un temps où être gros était un signe d’opulence. Le « gros », c’était celui qui mettait plus de poids sur la charrue, pour creuser un sillon plus profond et produire des récoltes plus conséquentes. Sa graisse excédentaire fertilisait la terre, elle lui était gage de beauté. Dans les populations historiquement affamées, le symbole de beauté est toujours gros — Ganesh en Inde par exemple. L’éléphant était bien plus beau que la gazelle. Pas un hasard si l’on offrait à des maharadjas obèses leur poids en bimbeloteries précieuses : ils étaient gros, ils étaient beaux. Le maigrichon n’inspirait pas confiance — quant à la maigrichonne, elle était probablement tuberculeuse : le plus étonnant dans la Dame aux camélias, c’est que le héros tombe amoureux d’un squelette, alors que tant de beautés bien en chair s’offraient à cette époque à sa libido post-adolescente.
Le beau gros? Ça, c’était avant…
D’où la difficulté, à l’opéra, de trouver une Violetta qui soit à la fois exceptionnelle et mince… Callas, oui – Montserrat Cabbalé, je suis moins sûr, quelle que soit la qualité de la « Superba » soprano catalane. Mes préférés sont à l’Est – Edita Gruberova ou, mieux encore, Anna Netrebko à Salzbourg en 2005.
Mais ça, c’était avant. Avant Twiggy, le premier « cintre », comme dit ce merveilleux ami des femmes qu’est Karl Lagerfeld, à avoir arpenté les podiums. Avant la dictature de la minceur à tout prix.
Ce que cette obsession de la ligne a contribué à mettre en évidence, c’est le nombre de plus en plus élevé de gros réellement gros. Non plus les femmes rondes de Maillolou de Botero— non : d’authentiques obèses des deux sexes.
C’est devenu un problème de santé publique — aux Etats-Unis d’abord, en Europe ensuite. Et un marché : les boutiques ou les sites Internet, plus discrets, pour les personnes rondelettes abondent désormais. Il y a même de la lingerie érotique (?) pour « grandes tailles » – jusqu’au 64. Mazette !
Evidemment, cela a permis de culpabiliser les gros. De les amener à…
Qui connaît Pierre Legendre ? Assurément pas assez de monde, eu égard à l’importance que son oeuvre revêt dans le monde des idées. L’ayant découvert il y a quelques années avec Le crime du caporal Lortie, une analyse psycho-pathologique du profil d’un forcené canadien qui avait tiré sur le Parlement, je sais ce que nos réflexions sur l’origine du droit, de la Loi et l’importance symbolique du Père (féministes, pas taper !) doivent à cet éminent intellectuel.
Si vous n’entendez goutte au droit canon, à la psy lacanienne et autres contrées exotiques que vous craignez d’explorer le cerveau nu, ne paniquez pas. Les trois DVD du coffret « Le cinéma de Pierre Legendre » rendent accessible au grand plus nombre sa pensée exigeante. Mis en prévente par la société Ars dogmatica, cet ensemble ciné est disponible à partir de la modique somme de 66 euros, aurait-on dit jadis au télé-achat.
Mais recouvrons notre sérieux. Mine de rien, les trois films dudit ensemble dissèquent au scalpel les structures fondamentales des sociétés occidentales, de la Loi à la reproduction de la vie humaine, à travers tout un ensemble de médiations que sont la religion, la fabrique des hauts fonctionnaires et l’entreprise. En voici les bande-annonces :
Miroir d’une Nation, l’Ecole Nationale d’Administration (1999)
« Il faut du théâtre, des rites, des cérémonies d’écriture pour faire exister un Etat, lui donner forme, en faire une fiction animée. Le fonctionnement de l’Etat en France suppose la foi en l’administration, une foi de l’espèce catholique. »
« Le règne de la gestion scientifique est voué à la radicalisation. Il mobilise ses moyens financiers colossaux et sa foi dans la bonne gouvernance. Il utilise l’arme indolore de la communication mais aussi les techniques universelles de la conversion que la tradition appelait la conquête des coeurs. Le management prêche l’évangile de l’efficacité. »
Le groupe Téléphone, octobre 1984. SIPA. 00116283_000001
Le groupe Téléphone, octobre 1984. SIPA. 00116283_000001
Bien sûr, le 12 novembre 1976, quand Jean-Louis Aubert, Louis Bertignac, Richard Kolinka et Corine Marienneau montent sur scène pour la première fois ensemble, ils ne s’appellent pas encore Téléphone. Un point d’exclamation fait office de signe de ralliement (quarante ans après, c’est un point d’interrogation qui joue ce rôle interloquant). Bien sûr, aujourd’hui, pour des raisons juridiques, la formation ne s’appelle plus Téléphone… il manque la fille (!). Voilà maintenant les Insus qui apparaissent comme l’incarnation tardive du prophétique « Téléphomme », titre figurant sur le premier album du quatuor rock.
Ces Téléphommes auront réussi à franchir le Rubicon féminin (juste un autre genre) après des années d’atermoiements électriques en guise de reformation impossible. Corine n’étant plus de la partie, à son corps défendant, la ligne Téléphone, blindée juridiquement, ne pouvait être attribuée à nouveau. Et l’argent (trop cher ou pas assez) n’y a rien fait. Téléphone a vécu sa belle vie de 1976 à 1986, avec des compositions signées Aubert, voire Aubertignac (mot-valise éloquent), au départ. Mais les fastueux droits d’auteur générés par le succès commercial ont rapidement changé la donne, provoquant des luttes intestines fratricides. Par le jeu d’injonctions anticapitalistes, de remises à plat à la baguette, de mesures coercitives « démocratiques », le pactole a par la suite été réparti « équitablement » : toutes les chansons seraient créditées du nom des quatre musiciens à la SACEM, accord à effet rétroactif bien entendu, quand on sait que les deux premiers albums de Téléphone comportent les classiques – comprendre lucratifs – Hygiaphone, Métro (c’est trop) et surtout La bombe humaine. Un petit avenant prudent fut ajouté aux clauses combat : sur le plan juridique, l’entité Téléphone, c’est trois gars, une fille.
Les Insus, un « Tribute band »
Bien sûr, ils auraient pu faire comme les Doors survivants et tourner sous le patronyme audacieux The Doors of the 21st Century (avec The Doors écrit 10 fois plus gros). Mais « Téléphone du 21ème siècle », ça ne sonne pas. Les Insus (de secours?), voilà qui a une gueule d’atmosphère.
D’ailleurs, ces Insus sont vraiment un « Tribute band » confondant de réalisme (« Le meilleur groupe tribute à Téléphone, ça reste les Insus », dixit Bertignac) : le chanteur ressemble comme deux gouttes d’eau à Jean-Louis Aubert et en plus il chante comme lui, le guitariste a la même tignasse que Bertignac, il joue comme un dieu pour ne rien enlever à l’effet sosie, ne parlons pas du batteur, c’est le clone parfait de Kolinka !
Mais Téléphone nous manque, malgré tout : sa force de vie créative et régénérée d’album en album, son grain d’authenticité, son ivresse sonore, sa poésie urbaine toujours d’actualité, sa faculté de parler à la jeunesse, de la transporter hors les murs de toute nature, sans démagogie « engagée », sans look, sans autre volonté que de retranscrire la vie au-delà des vivariums institutionnels. « Écoute la chanson française et tu comprends la grande tare de ces gens : c’est qu’ils ne vivent pas ! » clame Téléphone en… 1978. Brassens, Brel, Ferré, Gainsbourg étaient toujours là pourtant. Que devrions-nous dire aujourd’hui, à l’heure de la télé-réalité augmentée, de la vie en société dictée par les algorithmes virtuels et conceptuels ?
Téléphone serait-il passé à travers le maillage du politiquement correct aujourd’hui ?
Téléphone déclinait à sa façon le braconnage culturel cher à Michel de Certeau pour inventer en toute liberté son quotidien artistique. Le groupe n’hésita pas à brocarder la gouvernance de Mitterrand en 1982 (Ex-Robin des Bois), à dénoncer la novlangue déjà en germe en son temps (T’as qu’ces mots en… 1984), à critiquer l’aliénation de la société par le fric spéculatif (Argent trop cher), à dresser un tableau noir de la condition humaine (Cendrillon, écrite en pensant à Romy Schneider). Bien sûr, l’œuvre offrait bien d’autres réjouissances, optimistes, irradiant d’espoir, exhortant à l’urgence de vivre, à user de son libre-arbitre. Mais Téléphone, humain, trop humain, serait-il passé à travers le maillage du politiquement correct aujourd’hui ? La question se pose, avec ce point d’interrogation qui, finalement, va si bien au groupe, et aux Insus…
Aujourd’hui, samedi 12 novembre, date anniversaire de la naissance, en France, du rock radicalisé, les Insus se produisent au… Zénith de Paris. Est-ce un hasard ? C’est reparti pour l’an 40 !
Désarmement de la garde nationale (Inconnu/ Wikipedia).
Désarmement de la garde nationale (Inconnu/ Wikipedia).
« La Garde nationale de Buchy était venue s’adjoindre au corps des pompiers, dont Binet était le capitaine. Il portait ce jour-là un col encore plus haut que de coutume, et, sanglé dans sa tunique, il avait le buste si roide et immobile que toute la partie vitale de sa personne semblait être descendue dans ses deux jambes, qui se levaient en cadence, à pas marqués, d’un seul mouvement. » Aurait-on déjà favorablement répondu dans nos cantons à la création de la Garde nationale qui « concourt, le cas échéant par la force des armes, à la défense de la patrie et à la sécurité de la population et du territoire » annoncée au Journal officiel du 14 octobre 2016 ? Non, puisqu’il s’agit ici d’une scène de Madame Bovary.[access capability= »lire_inedits »]
L’appellation « Garde nationale » a en effet un genre très XIXe.On la croise chez un Balzac réfractaire à l’uniforme, arrêté à son domicile en 1836 par un « ignare dentiste » qui cumule son « affreuse profession » et « la fonction atroce de sergent major ». Balzac aurait pu avoir honte, surtout s’il avait pris connaissance de l’enthousiasme civique et connecté de Razzy Hammadi, député de Seine-Saint-Denis : « J’ai candidaté via mon smartphone. J’attends une réponse de la part de la réserve pour savoir où mon profil pourrait être utile. Tous les citoyens et citoyennes sont appelés à se mobiliser. » Flaubert, en revanche, est aussi bon patriote qu’Hammadi : il est prêt à rejoindre la Garde nationale après le désastre de 1870 comme il l’écrit à sa nièce Caroline : « Si le siège de Paris a lieu, je suis très résolu à ficher mon camp avec un fusil sur le dos.
Cette idée-là me donne presque de la gaieté. »À vrai dire, il n’en fera rien, à la différence de Jules Vallès qui, quelques mois plus tard, rejoint la Garde nationale parisienne qui avait pris fait et cause pour la Commune comme il l’écrit dans Le Cri du peuple : « Gardes nationaux de Paris, le monde vous regarde, et nous qui aimons la patrie et la République, nous vous acclamons ! Votre drapeau est vraiment aujourd’hui le clocher de la ville en deuil, autour duquel tous doivent se presser, sans regarder s’il y a au bout un lambeau de toile bleue ou un bonnet rouge. » La Garde nationale qui existait depuis la Révolution sera dissoute en 1871 suite à cet événement. C’est qu’il arrive parfois que le patriotisme devienne dangereusement révolutionnaire. Et il ne manquerait plus que la Garde nationale voulue par Hollande le chasse de Paris et qu’il soit obligé de se réfugier à Versailles pour les derniers mois de son mandat.
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Ah ! Comme j’aimerais être imprévisible et célébrer, contre toute attente, l’attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan. Mais rien à faire : scrongneugneu je suis, scrongneugneu je demeure. Pour moi, ce choix est un indice annonciateur de la fin : la fin des temps modernes européens. En 1983, Milan Kundera écrivait : « Au Moyen Âge, l’unité de l’Europe reposait sur la religion commune. Dans les Temps modernes, quand le Dieu médiéval se transforma en « deus absconditus », la religion céda la place à la culture qui devint la réalisation des valeurs suprêmes, par lesquelles l’humanité européenne se comprenait, se définissait et s’identifiait. »
La même année, Mario Vargas Llosa assistait à une conférence du grand anthropologue Edmund Leach. La scène se passait à Cambridge et le titre de la conférence était : « Literacy is doomed : la culture livresque va périr. » Ce qui se faisait et s’obtenait par la lecture allait désormais s’obtenir au moyen de projecteurs, de haut-parleurs et de cassettes, affirmait Leach. Nous entrions dans le monde de l’audiovisuel. Et cela n’attristait pas Leach, cela lui faisait plaisir.[access capability= »lire_inedits »]Il disait même, avec un sourire espiègle, que la période de « literacy » dans l’histoire de l’humanité avait été très brève. Tout comme par le passé, des hommes avaient vécu en créant des cultures splendides et des civilisations sans livres, de même pourrait-il en aller dans l’avenir. Le jury scandinave n’a pas seulement nobélisé son adolescence, il a découplé la littérature et le livre. On ne lit pas Bob Dylan en se prenant la tête, on l’écoute en fumant ou non un pétard. Comme l’a dit ironiquement l’écrivain américain Gary Shteyngart, cité dans Libération : « Je comprends totalement le comité des Nobel, c’est dur de lire des livres. » Et les professeurs vont encore avoir plus de mal qu’hier à transmettre ce plaisir difficile : le goût de la lecture car, se réjouit la poétesse américaine Gabrielle Calvocoressi, toujours citée dans Libération : « Un enfant pourra maintenant amener à l’école une chanson de hip-hop ou d’un autre style musical et en débattre comme d’une autre forme de littérature. »
La chanson avait déjà chassé la musique de la musique : quand on dit musique aujourd’hui, on pense Julien Doré, Abd El Malik ou Benjamin Biolay mais plus du tout Bartok ou Ligeti. Voici maintenant que la chanson colonise la littérature. Rien ne doit lui résister. Et quel est l’auteur américain qui fait les frais de cet impérialisme ? Philip Roth. L’autre jour sur France culture, Guillaume Erner a demandé à Antoine Compagnon, professeur de littérature française au Collège de France, si c’est pour des raisons politiques que le jury Nobel s’obstine à ne pas honorer l’auteur de La Tache. Compagnon est tombé d’accord. Mais tout en affichant son admiration pour Roth, il a assuré le jury de sa bienveillance. En ces temps de droitisation, de trumpisation, il fallait envoyer un signal fort. Dylan est de gauche ! Avec Dylan, « The times they are a changin’ » !
J’ai beaucoup écouté ce qu’on appelait autrefois la chanson rive gauche : Georges Brassens, Jean Ferrat, et plus encore Léo Ferré malgré son cabotinage. J’aimais aussi, j’aime toujours Gainsbourg et Barbara. Mais aucun d’entre eux ne se prenait pour un grand poète.
Ils savaient mettre en musique les poètes, mais ils savaient aussi que la chanson, qu’ils pratiquaient magnifiquement, était un art mineur, et ils auraient été les premiers étonnés, et sans doute, même, désolés, de se voir décerner le Nobel.
Une hypothèse admirative pour finir : si Bob Dylan n’a toujours pas accusé réception de son prix, c’est peut-être parce qu’il sait que Wallace Stevens et William Carlos Williams sont les deux grands poètes américains du XXe siècle et qu’il ne veut pas contribuer, par l’hommage inapproprié qui est rendu, en sa personne, au rock’n’roll, à plonger dans un oubli définitif ces grandes œuvres silencieuses. [/access]
NKM dans le métro, mars 2014. SIPA. 00665143_000014
NKM dans le métro, mars 2014. SIPA. 00665143_000014
Les médias auront eu beau l’éreinter, dénoncer son histrionisme, sa misogynie, son homophobie, sa xénophobie,… Donald Trump a été élu 45e président des États-Unis par des électeurs rétifs à toute forme de chantage médiatique : classes moyennes laminées, laissés-pour-compte de la mondialisation, contempteurs du « système ». Beaucoup se réjouissent du triomphe de la démocratie sur les faiseurs de rois. Mais les rois se font parfois bouffons. Et rendent les choses imprévisibles.
Surtout dans notre Hexagone qui cède de plus en plus au folklore du show « à l’américaine ». Le deuxième débat de la primaire des Républicains en a encore témoigné. Rigidifiés derrière leur pupitre, les candidats sont jetés en pâture à des millions d’électeurs blasés qui, tels des entomologistes, scrutent l’esquisse d’une mimique qui trahirait leurs véritables intentions. Dans un futur qu’on espère lointain, peut-être pianoteront-ils 1, 2 ou 3 sur leur « dumbphone » pour éliminer le moins persuasif du lot. Les primaires, merveilleuse invention moderne vouée à grappiller du temps d’antenne en palabres lyophilisées ; trois heures de grand oral pour tenter de convaincre ceux qui y croient encore. Après l’ère de l’ « infotainment », bienvenue dans l’aire du « politainment », cette arène du pouvoir d’où l’on peine à discerner monarques et ménestrels. Au fil de ses échecs, de ses inaptitudes à réformer et à relancer la machine, la politique s’est faite spectacle, tant pour masquer son absence de vision que pour reconquérir les troupeaux d’abstentionnistes égarés. Ainsi, ses représentants se sont-ils crus obligés d’écumer talk-shows télévisés et émissions de divertissement, pour y prêcher les bonnes paroles qu’ils sont, le plus souvent, insoucieux de tenir.
Lionel Jospin, en 2002, avait fait de la résistance: le premier ministre envoyait son ex-ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènemenent, se faire autopsier à sa place chez l’auguste Michel Drucker. D’aucuns affirment que ses excès de pudeur lui coûtèrent en partie la victoire à la présidentielle. Peu de personnalités politiques se sont dérobées à l’exercice, consentant même, à l’occasion, à des confidences polissonnes. Sur le plateau de Thierry Ardisson, par exemple. « Sucer, c’est tromper ? », lançait l’homme en noir, il y a 15 ans, à un certain Michel Rocard. Casse-tête « strauss-kahnien » s’il en est, auquel l’ancien Premier ministre avait répondu, de bon cœur, par la négative. L’obscénité de la question est longtemps restée en travers de la gorge des vigies de la bienséance. Mais en définitive, l’authentique indécence n’eût-elle pas été de demander à un homme politique : « promettre, c’est tromper ? »
François Fillon contraint d’expliquer à Karine Le Marchand pourquoi il ne s’épile pas les sourcils.
À force de trop chercher à sur-jouer une humanité qu’ils ont perdue à mesure qu’ils gravissaient les hautes sphères, et de vouloir façonner une proximité – voire une promiscuité – artificielle avec la populace, les politiques ont fini par se vautrer avec une docilité de gourgandine dans un barnum médiatique régi par le sensationnalisme et les humoristes. Même les émissions politiques se doivent de balancer leur séquence de grosse poilade pour être tendance. Ainsi sur le service public, à la fin de « L’émission politique » de France 2, assiste-t-on, médusés, aux facéties d’une donzelle remontée comme une pendule qui, en quelques vannes aussi raffinées qu’un meeting de Donald Trump, vient réduire à néant deux heures de débat sur la crise, le chômage ou le djihadisme. Comme si tout ça, au fond, n’était pas bien grave. Comme si ces interminables minutes de déconnade adipeuse n’eussent pas été mieux employées à traiter des vraies préoccupations des Français. Seul François Fillon, qui peinait à cacher son exaspération, a eu le courage d’asséner une évidence que partageaient bon nombre de téléspectateurs : ce genre de chronique « humoristique » n’a strictement rien à faire là. Les deux présentateurs, David Pujadas et Léa Salamé, n’ont pas apprécié sa remarque. L’an passé, il avait déjà déclaré qu’il ne participerait jamais à l’émission de Laurent Ruquier, « faite de caricature, d’agressivité », s’attirant les foudres de l’animateur. Et le voilà qui se plie aux indiscrétions de l’un des programmes les plus pipolitiques du moment, « Une ambition intime », où il se voit contraint d’expliquer à Karine Le Marchand pourquoi il ne s’épile pas les sourcils. La probité s’arrête là où l’avidité électoraliste commence.
Qu’on se le dise : on n’a pas le droit de critiquer la télévision, et encore moins de la répudier. « Au XVIIIe siècle, on décapitait les gens qui ne se décoiffaient pas quand passait le Saint Sacrement. Aujourd’hui, le Saint Sacrement, c’est la télévision », s’agace Michel Onfray, accusé par Eric Zemmour de faire des caprices de star parce qu’il avait eu l’outrecuidance, le mois dernier, de quitter le plateau de « Z&N » avant l’enregistrement de son intervention, au motif qu’il avait des rendez-vous à honorer et que le planning avait accumulé une heure de retard (ce que dément la production). Mal lui en a pris, il s’est fait éreinter par les « réseaux asociaux ». Michel Onfray avait pourtant une bonne raison de partir. Tout comme Eric Zemmour peut avoir une bonne raison de faire décaler le tournage de son émission quand il tombe à une date qui ne lui convient pas. « À la télévision, la ponctualité n’existe plus, la morale non plus », conclut le philosophe.
En acceptant de se soumettre aux diktats de médias trop heureux de les déloger de leur piédestal pour doper l’Audimat, les politiques ont obtenu l’inverse de ce qu’ils escomptaient : ils ont désacralisé leur fonction et discrédité leur discours, s’aliénant encore davantage un électorat passablement désabusé. Et il suffira parfois d’une question innocente pour carboniser leurs tentatives maladroites de paraître proches du bon peuple. Demandez donc au maire de Meaux, Jean-François Copé, le prix du pain au chocolat ; à l’ancienne ministre de l’Ecologie, NKM, le prix du ticket de métro où elle a connu tant de moments de grâce ; à la ministre du Travail, Myriam El Khomri, le nombre de CDD renouvelables ; à l’ancienne ministre de la Culture, Fleur Pellerin, son livre préféré de Modiano ; à la ministre de l’Education, Najat Vallaud-Belkacem, ce qu’est une hypoténuse. Ils n’en mèneront pas large. À un certain stade, on ne sait plus très bien si on se trouve devant un jeu télévisé, un tribunal ou une cour de récréation. Le buzz supplante les priorités : la « double ration de frites » et « les Gaulois » de Nicolas Sarkozy, vampirisent l’actualité : ces répliques décomplexées lui réussiront-elles autant qu’à Trump face à un Juppé propre sur lui, indolent et consensuel ?
Confusion des genres, affadissement de la parole politique noyée dans un maelström d’inepties, suprématie du divertissement et du pathos sur la réflexion : la scène politico-médiatique devient un gigantesque déversoir d’émotions au sein duquel il faut rire, pleurer, s’engueuler ou s’indigner sur commande et où même un chef d’État enclin aux petites blagues finit par se confondre avec les saltimbanques du Paf. Prétendre combattre le populisme, c’est peut-être d’abord prendre de la hauteur, refuser la dictature du politainment et ne pas chercher à se faire passer pour ce qu’on ne sera jamais. Simuler, c’est tromper.
Romy Schneider au festival de Cannes, mai 1957. SIPA. 00615990_000001
Romy Schneider au festival de Cannes, mai 1957. SIPA. 00615990_000001
Chaque année, en France, pour marquer l’anniversaire de la naissance de Dostoïevski et célébrer l’armistice de la Grande guerre, le 11 novembre est férié. Les Français moyens font la grasse matinée, les anciens combattants se réunissent avec les sous-préfets au pied des monuments aux morts, les enfants finissent par s’ennuyer en fin d’après-midi. C’est cette date symbolique que France 3 a choisi pour rendre hommage à l’une des plus grandes actrices du siècle dernier, Romy Schneider, à travers un très bon documentaire : Romy de tout son cœur (20h55). Autrichienne ou Allemande, d’ailleurs, Romy ? Née à Vienne en 1938, dans une Autriche annexée, l’actrice est née Allemande. C’est auprès de sa mère actrice, Magda, que la jeune Rosemarie Magdalena (de son vrai nom) fait ses débuts dans le cinéma. La maman, ayant flirté avec le nazisme, connaît comme un léger ralentissement dans sa carrière après-guerre. Elle joue pourtant en 1953 dans Lilas blancs, et Romy incarne sa fille. La petite a 15 ans et se fait immédiatement remarquer. La suite on la connait : le succès mondial de la saga des Sissi (de 1955 à 57), la naissance d’une star aux traits juvéniles et à la photogénie ravageuse, qui sera bientôt une icône…
Pascal Forneri, à qui nous devons déjà de nombreux films sur la culture pop (Gainsbourg, Serge Reggiani, ma liberté, Salut les copains, etc.) suit un cheminement chronologique, et lie les différentes étapes de la vie de Romy par la lecture d’extraits de son journal intime par la comédienne Isabelle Carré. Partout, dans ce journal, qu’elle avait appelé « Peggy », affleure sensibilité et humour… En voyage aux Etats-Unis pour faire la promo de Sissi, elle écrit : « On nous apporte une biographie de moi qui a été écrite chez Disney. On y lit : ‘Romy reçoit chaque jour 3000 lettres de fans’. C’est risible. Il y en a au maximum 600 », et d’enchaîner sur les demandes en mariage incongrues qu’elle reçoit depuis qu’elle est impératrice de cinéma. Ailleurs, elle confie à « Peggy » ses doutes : « Tout est compliqué. Peut-être suis-je en fait une bulle de savon qui éclatera un jour dans un grand bruit. Alors il ne restera rien de moi qu’un peu de mousse. Pourtant ce n’est pas moi qui ai fait la bulle ». On devrait obliger toutes les actrices à tenir des journaux intimes…
Pour une fois l’accent est mis sur les films
Puis vient le temps des rencontres décisives. C’est d’abord Alain Delon qui apparaît à l’horizon ; s’ensuit une romance légendaire : Romy suivra le jeune premier et comme par un effet miraculeux elle deviendra soudain une actrice française, et même une Parisienne plus Parisienne que toutes les Parisiennes réunies. De leur amour naîtra notamment La piscine (1969), sommet de sensualité. La seconde rencontre c’est Luchino Visconti, qui offre à Romy l’occasion d’approfondir encore son art de la comédie. Il la dirigera au théâtre dans Dommage qu’elle soit une putain. Ensuite, vers le milieu des années 60, c’est l’expérience-limite du tournage de l’Enfer d’Henri-Georges Clouzot. Le metteur en scène passe des semaines à réaliser des essais visuels extravagants, recouvrant l’actrice de paillettes, faisant tourner au dessus de son visage des spots de couleurs, tout en piquant les colères légendaires qu’on lui connait. L’entreprise n’aboutira pas. Le film est fantôme. Il en reste des heures de rushs, et l’impression que l’occasion a été manquée par Clouzot de réaliser le plus beau film français du XXème siècle. On retrouvera ces images fascinantes, certainement les plus envoûtantes de l’actrice dans le documentaire L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot de Serge Bromberg, sorti en 2009. Sur le chemin de Romy, également, se présente un Allemand, nommé Harry Meyen, acteur (il a été la voix de Bob Mitchum et Peter Sellers dans la langue de Goethe…) et dramaturge. De cette rencontre naîtra une vie conjugale d’une dizaine d’années, parfois chaotique, et la naissance d’un petit garçon, David, au destin tragique que l’on sait.
De nombreux témoignages de ses proches
Le documentaire de France 3 est ponctué, en voix-off, de nombreux témoignages de proches de Romy, les auteurs Jean-Claude Carrière et Jean-Loup Dabadie, le compositeur Philippe Sarde, l’agent Jean-Louis Livi, l’actrice et chanteuse Jane Birkin, etc. Et comme souvent dans ses films, Pascal Forneri ponctue sa narration de petites saynètes de comédie illustratives, donnant à cet hymne à l’actrice une légèreté qui n’est pas coutumière. On a vu trop souvent, au sujet de l’impératrice Romy, des documentaires sensationnalistes, se focalisant sur les dernières années tragiques : le cancer de l’actrice, la mort accidentelle de son fils, les paparazzis déchaînés, sa propre disparition prématurée à l’âge de 43 ans. Pour une fois l’accent est mis sur les films. Et, évidemment, le cinéma élégant, sophistiqué, sentimental de Claude Sautet occupe une bonne place dans cette célébration de Romy. Les choses de la vie (1970), Max et les ferrailleurs (1970), César et Rosalie (1972). Claude Sautet s’approprie les années 70, et l’actrice – après Balzac – invente le concept de femme-de-30-ans. Après Une histoire simple (1978) Sautet promet même à l’actrice un prochain rôle, quand elle aura 50 ans. Le projet n’aboutira donc pas. Tourmentée, touchante, Romy apparaît encore dans quelques films à l’orée des années 80, dont Garde à vue de Claude Miller. Dans ce film, elle quitte la scène en se suicidant. Puis c’est l’éclipse. Le documentaire de France 3 souligne que dans l’émotion l’accent allemand de Romy Schneider s’exacerbait. Les historiens retiendront qu’elle a aussi inventé la notion d’accent allemand…
Documentaire Romy de tout son cœur, France 3, vendredi 11 novembre, 20h55.
A noter qu’Isabelle Carré est sur la scène du Théâtre de l’œuvre (Paris) jusqu’au 8 janvier 2017 dans Le sourire d’Audrey Hepburn.
Où est donc Nicole Bacharan ? C’est la question que je me suis posée ce matin au réveil lorsque j’ai appris que Donald Trump allait s’asseoir dans le fauteuil du bureau ovale, à la Maison blanche. La spécialiste, l’experte, celle que l’émission C dans l’airinvite à chaque fois qu’il est question de l’Oncle Sam, l’avait décrété : il était absolument, scientifiquement, impossible que Trump gagne les élections présidentielles. D’ailleurs, à l’écouter, il ne pouvait pas non plus gagner les primaires. C’était scientifique, là aussi. Je pensais que notre experte se cacherait dans un trou de souris et on m’a appris que Nicole Bacharan était conviée à commenter l’événement sur l’antenne de RTL. « Ce sont les sondages qui nous ont trompés ! ». Tiens donc ! Toute son expertise se basait sur les sondages ? En fait, Bacharan se moque du monde. Si les instituts annonçant la victoire de Trump étaient en effet minoritaires ces derniers jours, ils étaient largement majoritaires pour sa victoire aux primaires, quand elle expliquait de manière implacable que jamais les Républicains n’accorderaient l’investiture à cet OVNI politique. En fait, Madame Bacharan, avant d’être une experte, une scientifique, était surtout une militante.
Il serait pourtant injuste de cibler uniquement l’experte de C dans l’air. Bernard-Henri Lévy a renouvelé « l’opération pronostic ». Avec la même assurance, il a expliqué en moins de six mois la veille des scrutins britannique et étasunien que le Remain et Hillary seraient vainqueurs haut-la-main.
Débat de la primaire LR. Sipa. Numéro de reportage : 00776664_000005.
Débat de la primaire LR. Sipa. Numéro de reportage : 00776664_000005.
Étudier la « fonction d’agenda » consiste, grosso modo, à examiner la manière dont la hiérarchisation des informations par les médias influe sur notre propre hiérarchie de l’information. En d’autres termes : dans quelle mesure, quand les journaux me présentent un événement comme primordial, vais-je effectivement le considérer comme tel ?
En l’occurrence, le matraquage autour de cette primaire a tardé à payer. Traitée quotidiennement parmi les gros titres depuis des mois (qui va tenter sa chance? qui aura les parrainages?), développée comme un feuilleton à rebondissements, propulsée au rang de pré-présidentielle, le moins que l’on puisse dire, c’est que la primaire de la droite, il y a quelques semaines, ne captivait toutefois pas encore grand monde (enquêtes d’opinion de septembre)
Après son élection, Donald Trump fait la Une des journaux, novembre 2016. SIPA. AP21974129_000004
Après son élection, Donald Trump fait la Une des journaux, novembre 2016. SIPA. AP21974129_000004
Maintenant que les amarres sont rompues, je vous rends votre navire, messieurs, sans provision de bouche mais libre enfin. Prêt à voguer contre tous les vents, à affronter les tempêtes les plus dévastatrices comme les joies les plus secrètes. Prends donc la mer, Amérique, et puisque la Fortune n’a jamais guidé tes pas, puisse Dieu Lui-même diriger les zéphyrs qui te guideront. Quant à moi, pilote passager en ces mers, laissez-moi prononcer l’oraison funèbre de l’Empire mort, fondé par ceux qui vous trahirent, et qui portait en lui-même son propre anéantissement. M’est-il permis de lire en vos âmes, ô aristoï ? Vous que je choisis un à un pour former le Congrès des Amériques ? Que me disent vos regards ? La surprise vous a-t-elle figé en statues de glace ? Cent hommes de bien, rassemblés un soir d’automne sous l’auguste coupole feraient-ils soudain figure d’enfants perdus ? Et une fois la surprise effacée, verrait-on poindre la grimace de l’ambition sur le masque candide de la vertu ? Mais après tout, qu’importe : ne le savez-vous pas ? Vos visages me sont une langue plus familière que celle que nous parlons ensemble. Aussi, avant que le lourd rideau de velours ne tombe, le secret qui vous a été longtemps caché, vous sera révélé en pleine lumière. Je n’épuiserai pas votre patience: il vous suffira d’inspirer d’une longue traite l’air libre qui vous entoure, avant même que votre souffle ne retombe, vous saurez.
Auriez-vous pu imaginer qu’il m’aurait été donné de prendre votre tête ? Il y a un an encore, j’errais alors à travers les rues de Washington, en quête de nouvelles aventures. Un soir, que je sortais de l’opéra, de petites bougies étaient placées sur les balustrades extérieures, comme en signe d’adieu. Je levai la tête. Le ciel était parsemé d’étoiles. Il me sembla que l’une d’elles clignotait étrangement. Mon astre vacillait-il avant que de s’éteindre ? Les destinées des hommes étaient-elles inscrites dans les cieux ? Un corps céleste présidait-il aux destinées de notre Nation ? Si cet astre existait, pouvait-il dévier de sa course magnétique sous l’effet d’un dérèglement quelconque pour se perdre à jamais dans l’immensité glacée ? Si Dieu Lui-même guidait l’Amérique comme nos poètes nous l’avaient enseigné, l’avait-Il abandonnée ? S’était-elle secrètement révoltée contre lui ? En proie à ces réflexions, je levai les yeux sur l’horizon et vis l’obélisque de Washington, pâle sous les rayons de la lune, qui semblait pointer vers le ciel un doigt interrogateur. Cet obélisque n’avait la grâce légère de ses modèles d’Egypte, eux qui, taillés dans une seule pierre par mille esclaves numides se paraient de signes cabalistiques puis se dressaient mille ans vers le ciel avant d’être engloutis par les sables brûlants. Non, cet obélisque-là n’était qu’un artifice de maçonnerie, creux en son centre et amputé de dix mètres par rapport aux plans initiaux en raison des fragilités de ses fondations. L’obélisque de Washington tomberait-il pour se briser en mille miettes tel une nouvelle Babel ?
« Je commence par la liberté absolue et j’aboutis à la dictature parfaite »
L’Etat était-il condamné à ne rester qu’une façade en Amérique ? Interrogez vos mémoires, ô Aristoï ! Quels étaient ceux qui occupaient ces sièges avant que je ne vous choisisse ? Etaient-ils libres ? Depuis cinquante ans, les affaires publiques avaient été dévorées par les groupes d’intérêts privés. Des avocats discrets et habiles approchaient vos prédécesseurs entre deux rendez-vous puis leur laissaient leur carte de visite sur laquelle ils pouvaient lire l’appellation obscure : conseiller en stratégie. Ces avocats ne leurs étaient pas inconnus : la moitié de l’ancienne législature était passée à travers la porte-tambour séparant le Congrès, des officines de lobbying. Plus la république se délitait et plus ces avocats se multipliaient. Les hommes en noir sortaient chaque jour de la « K street », se dirigeaient en petits groupes vers les marches du Congrès, bâtiment qu’ils parasitaient. Ce qu’ils recherchaient avant tout ? Des contacts individuels. La relation commençait par de petits cadeaux. Mais l’essentiel venait plus tard : pour décharger chaque membre du Congrès de l’ingrate activité de la récolte des fonds pour assurer sa propre réélection – celle-ci lui prenant le tiers de son temps – le conseiller en stratégie se chargeait de cette tâche en lui fournissant les fonds requis. Il lui restait à surveiller scrupuleusement les votes du membre sous contrôle. S’il se comportait fidèlement, il pourrait alors l’assurer d’un emploi (très) bien payé une fois qu’il aurait quitté ses fonctions. Ce contrat moral accepté, tout membre du Congrès devenait, littéralement, la propriété du lobby qui l’avait « acheté ». Ne vit-on jamais ploutocratie plus corrompue ? Les vendeurs de matériel militaire, entièrement dépendants des commandes de l’Etat achetaient consciencieusement les votes de ses représentants tandis que les groupes d’emprunteurs ayant pris les plus gros risques sur les prêts se liguaient afin d’éviter tout assainissement financier. Les lobbyistes ne se contentaient pas du Congrès, ils s’attaquaient aux multiples agences de la bureaucratie fédérale, profitant de la paresse des petits fonctionnaires qui les peuplaient afin d’écrire à leur place la réglementation spécialisée qui conviendrait aux intérêts des puissants. Ils avaient leurs entrées à la Maison-Blanche et arrivaient à vendre, pour plusieurs millions de dollars, un rendez-vous avec le Président des Etats-Unis. Ces hommes étaient-ils honteux de faire passer l’intérêt des puissants avant le bien commun ? Bien au contraire ! Ils prétendaient que les bases du gouvernement fédéral avaient été fondées sur des groupes d’intérêts, que ces groupes entraient naturellement en compétition, ce qui aurait prétendument pour conséquence leur autorégulation. Mais qui pouvait penser avec sérieux que les intérêts privés s’annihileraient mutuellement ? C’est bien l’inverse qui se produisit, ils se liguèrent secrètement, chassèrent en meute, se proclamant avec cynisme « éducateurs des élus ». C’est ainsi que vos prédécesseurs retombèrent en enfance, soumis à la férule de parents monstrueux maniant le chantage d’une main et l’or de l’autre. Un auteur inconnu écrivit alors un ouvrage intituléLa République perdue. Jamais titre ne fut plus juste.
Plongé dans ces réflexions, je relevai la tête et vis le dôme du Capitole. Il semblait illuminé de l’intérieur. J’eus l’intuition que la grande fête finale s’y déroulait. Un homme accroupi dans le noir m’apparut, à la faveur d’un rayon de lune. Il tenait un livre, ouvert dans ses mains, dans lequel il lut à haute voix : « Je commence par la liberté absolue et j’aboutis à la dictature parfaite ». Regardant à nouveau le Capitole, j’eus l’impression de voir, en lieu et place du dôme démesuré, une grande cage dans laquelle voletaient des oiseaux pris au piège. Encore quelques mois et la cloche de l’élection tinterait. Les fenêtres du dôme s’ouvriraient et la cage se viderait. Je pensais alors au prochain simulacre d’élection et me dis que ce grand spectacle de marionnettes était plus artificiel que l’opéra dont je sortais. Puisque l’Amérique avait tant abusé de sa liberté, qui pourrait l’aider à retrouver son sens ? La monarchie française, qui avait fait don de la liberté à l’Amérique n’était-elle pas garante du bon usage qui en serait fait ? Je traversai la prairie et me dirigeais à tâtons vers le musée. Etrangement, ses portes étaient ouvertes. Je respirai l’odeur si particulière du lieu. Quelques tableaux étaient éclairés. Tout d’abord Coriolan, supplié par sa famille d’épargner Rome de son glaive, puis César entouré par la foules des conjurés, Bonaparte enfin, le teint livide, emporté hors du conseil des Cinq-Cents. Notre régime finirait-il ainsi ? OAristoï, ce ne fut pas moi qui portai le coup fatal mais bien ceux qui vous élirent. J’ai pris mes dispositions messieurs : les hommes de Wall-Street embarqueront ce soir pour l’Australie à bord du Paquebot Nevermore. Demain, vous serez libres à nouveau. Ayant renoncé à détruire ou a accaparer, il vous restera à accomplir l’essentiel: être.