Manifestation en hommage à Fidel Castro, décembre 2016. SIPA. AP21984034_000275
Causeur: Même si l’on considère Fidel Castro comme le pire des tyrans, il semble être resté assez populaire à Cuba jusqu’à sa mort. Comment pouvez-vous expliquer cela ?
Olivier Languepin:[1. Olivier Languepin est journaliste. Il fut correspondant à Cuba pour L’Evènement du jeudi de 1998 à 2000. Il est l’auteur de Cuba, la faillite d’une utopie (Gallimard, 1999).] Je n’ai aucune idée de la popularité de Fidel Castro. Il n’y a jamais eu d’élections, elle est donc très difficile à mesurer. Critiquer le régime peut vous valoir dix ou quinze ans de prison. Quand j’étais à Cuba, je n’avais pas l’impression que Castro était si populaire que ça. J’avais surtout l’impression qu’il était craint mais respecté en tant que personnage historique et charismatique. Si beaucoup lui ont rendu hommage à Cuba, c’est parce que c’est un personnage qui s’est confondu avec l’histoire de son pays, et qu’il y en a peu comme ça.
Il n’est plus là et son frère a 85 ans. Qui peut incarner l’avenir à Cuba ?
C’est très difficile à savoir car, encore une fois, il n’y a pas eu d’élections depuis près de soixante ans. Pour savoir ce que veulent les Cubains, il faudrait leur donner la parole. Presque toutes les dictatures communistes ayant fini par faire des élections, il pourrait en être de même à Cuba.
Selon un rapport de l’UNICEF qui date de 2012, que ce soit sur le plan de l’espérance de vie, de la mortalité infantile, de l’alphabétisation ou de l’accès à l’eau potable, Cuba a de meilleurs résultats qu’Haïti, la République dominicaine, le Mexique, ou même l’Uruguay. N’êtes-vous pas un peu sévère avec ce régime ?
Non. L’argument de la santé est souvent avancé, mais avant la Révolution c’était déjà le cas. Cuba était déjà l’un des pays les plus avancés de la région, loin devant l’Uruguay ou l’Argentine. Le PIB par habitant était proche de celui de l’Italie. Le socialisme n’a produit que de la misère, à Cuba comme dans les autres pays communistes. Elle était seulement moins visible à Cuba et surtout, elle était mise en scène. Je pense que c’est la grande victoire de Fidel Castro. Il a réussi à mettre en scène sa défaite de façon extrêmement efficace. Il a fasciné un certain nombre de gens en Occident. Ces derniers ont fermé les yeux, que ce soit sur le plan de l’échec économique ou des droits de l’homme.
Sur le plan des droits de l’homme justement, le dernier rapport d’Amnesty international cite la Commission cubaine des droits humains et de la réconciliation nationale qui affirme que 8600 cubains ont été placés en détention arbitraire cette année. Mais dans d’autres pays voisins, ce n’est pas non plus brillant : au Mexique, par exemple, plus de 22 000 personnes étaient portées disparues en 2014…
Certes, mais il est difficile d’évaluer le nombre exact de prisonniers à Cuba : il n’y a pas de données publiques. En rapportant le chiffre que vous donnez à la population, le taux d’emprisonnement y reste un des plus élevés au monde. Aujourd’hui encore, le régime reste très répressif. Quand j’étais là-bas, deux jeunes ont essayé de détourner un bateau pour partir à Miami et ont été fusillés tout de suite. J’ai aussi vu des amis journalistes prendre vingt ans de prison simplement pour avoir dit dans un reportage qu’il manquait des médicaments dans les hôpitaux et que ce n’était pas seulement dû à l’embargo…
Et quel est selon vous le poids de cet embargo dans la situation économique cubaine ?
Je pense qu’il doit jouer pour 10 % environ dans l’échec cubain. Sur le plan des médicaments et de la nourriture, les Cubains peuvent maintenant tout acheter aux Etats-Unis. L’embargo est une vraie passoire. En importations alimentaires, le principal partenaire commercial de Cuba, ce sont les Etats-Unis. Et s’ils ne peuvent pas se procurer un produit directement aux Etats-Unis, ils peuvent l’acheter au Mexique. En revanche, l’embargo fait que Cuba reste exclu des organismes financiers comme le FMI. Si Cuba pouvait faire partie de ces organismes, le pays pourrait probablement accéder à des financements, de la part de la Banque Mondiale par exemple.
Le président élu des Etats-Unis, Donald Trump vient de déclarer : « si Cuba ne veut pas sceller un meilleur accord pour le peuple cubain, le peuple américano-cubain et les Etats-Unis dans leur ensemble, je mettrai fin à l’accord ». Comment interprétez-vous cette déclaration ?
Je ne comprends pas pourquoi les Etats-Unis s’entêtent dans cet embargo qui n’est jamais parvenu à affaiblir Castro. Dans le cas de Trump, c’est surtout un débat de politique intérieure : ça lui permet de séduire l’électorat anti Castro. Mais rationnellement, je ne vois pas ce qui justifie l’embargo. Comme je vous l’ai dit, c’est une passoire. Par ailleurs, les Etats-Unis font du commerce avec la Chine, avec le Vietnam, avec des pays qui, au niveau des droits de l’homme, sont au même niveau, ou pires, que Cuba.
On a l’impression que Cuba n’a le choix qu’entre l’isolement autocratique sur fond d’embargo et tomber à nouveau sous la coupe des Etats-Unis. Y a-t-il une alternative à ce dilemme ?
Oui, la mort de Fidel Castro pourrait débloquer quelques initiatives. Son frère Raul est beaucoup plus pragmatique. Je pense que, lui, n’hésiterait pas à s’orienter vers un modèle chinois, où il y aurait à la fois un développement économique favorisé par l’initiative privée et un maintien de la répression et du pouvoir communiste en place. Mais cela dépend des luttes d’influences qu’il y a au sein du parti communiste cubain. Pour qu’il existe une véritable alternative à ce que vous dites, il faudrait que Cuba devienne un pays indépendant, ce qui n’a jamais été vraiment le cas. Avant la Révolution, Cuba était sous influence américaine, après elle est passée sous influence soviétique, puis chaviste. Il faudrait que Cuba prenne vraiment son destin en main : c’est un pays qui a des possibilités extraordinaires. Il faudrait qu’il y ait des changements suffisamment importants pour que ça devienne un pays démocratique et développé, à l’image du Costa-Rica ou de l’Uruguay.
François Fillon et Vladimir Poutine, novembre 2009
La brusque ascension de François Fillon lors du premier tour de la primaire de droite fait partie de ces phénomènes politiques qui sont à la fois parfaitement explicables et profondément mystérieux. Fillon a gagné parce que, dès l’instant où l’échec de Sarkozy devenait de plus en plus probable, il récupérait des électeurs dans les deux camps : ceux qui ne s’apprêtaient à voter Juppé que pour éliminer Sarkozy et ceux qui n’étaient fidèles à l’ancien président que pour écarter la ligne « molle » ou même « de gauche » soutenue par Alain Juppé. L’élection du président américain a fait le reste, en favorisant les spéculations sur les incertitudes des sondages, pendant que les médias faisaient de Fillon un « troisième homme » possible dès lors qu’il atteignait 20 % d’intentions de vote. Dans ces conditions, le choix des électeurs de droite en faveur de Fillon apparaît comme un vote d’adhésion pour un homme politique qui a compris qu’il était inutile de tenir des discours extrémistes pour satisfaire un public conservateur qui, non sans raisons, s’estime délaissé, voire méprisé, par la majorité de la classe politique. Il est habile, quand Alain Juppé croit bon d’invoquer l’autorité des évêques au bénéfice de sa politique « ouverte », de s’appuyer sur les sentiments des paroissiens et des pratiquants dont on sait bien qu’ils ont de la peine à suivre leurs pasteurs dans cette voie. De la même manière, il n’est pas mauvais de faire écho aux inquiétudes des parents (et de certains enseignants) devant l’évolution de l’école, même si, dans les faits, on ne propose rien d’autre que ses concurrents. La chose surprenante n’est pas que François Fillon entraîne sur ce terrain l’adhésion des électeurs de droite, mais que ses adversaires aient des difficultés à susciter un minimum d’adhésion de ce côté-là. Pour parler le langage de Pareto, les primaires de la droite ne se sont pas jouées sur les « dérivations » idéologiques ou politiques mais sur les « résidus », c’est-à-dire sur les passions fondamentales et élémentaires qui déterminent les émotions et les choix.[access capability= »lire_inedits »] Alain Juppé a choisi résolument, tout en jouant sur les sentiments humanitaires, de s’appuyer sur l’ « instinct des combinaisons », qui favorise l’innovation chez ceux qui ont confiance dans la force de leur talent et dans leur « mobilité ». Fillon s’est assuré le soutien de ceux qui sont attachés à la « persistance des agrégats » (la solidité des institutions, la permanence des traditions, etc.), qui constitue pour eux le meilleur garant de leur sécurité et de leur identité. Sarkozy a perdu des deux côtés, en essayant de mettre la sensibilité conservatrice au service de sa personnalité agressivement narcissique (et en confondant le public bourgeois de la primaire avec celui de la « vraie » élection).
Le clivage qui s’est exprimé dans cette semi-élection n’est évidemment pas sans rappeler ceux qui sont apparus dans d’autres occasions, comme le référendum de 2005, les succès de Viktor Orbán en Hongrie, les élections polonaises, le Brexit ou l’élection présidentielle américaine. Les vainqueurs sont certes dissemblables mais les vaincus sont partout les mêmes : ce sont les libéraux modernes, qui croient à l’État de droit et au libre-échange, qui sont attachés à l’héritage moral des années 1970, et qui sont de ce fait facilement effrayés par tout ce qu’ils perçoivent comme du populisme. Leur échec est en partie mérité, car ils ont oublié que la politique libérale ne peut pas se construire sur un imaginaire purement individualiste (ou multiculturel), mais qu’elle doit au contraire tenir compte des intérêts légitimes qui peuvent être ébranlés par le développement du marché et par ce qu’il est convenu d’appeler l’insécurité culturelle.
Dans le cas des libéraux « de droite » ou « du centre », la chose est d’autant plus flagrante que leur vocation naturelle est précisément d’inscrire l’innovation et le progrès dans la continuité historique. Mais cela ne veut pas dire que l’on puisse attendre grand-chose de bon de leurs adversaires. Dans le cas français, la victoire de Fillon est celle d’un homme qui a su s’adresser au noyau dur du peuple de droite (qui est en l’occurrence plus à droite que populaire), mais elle s’est faite au détriment de deux candidats, Sarkozy et Juppé, qui, chacun à leur manière, s’étaient directement situés dans la perspective de l’élection présidentielle : Sarkozy essayait maladroitement de réintégrer dans le jeu politique un peuple « ethnique » égaré dans le vote extrémiste, Juppé s’efforçait de construire un consensus majoritaire suffisant pour mener à bien des réformes libérales. Le résultat provisoirement brillant de Fillon a été obtenu sur la base d’une promesse d’audace réformatrice dont rien ne garantit qu’elle pourra être tenue dans un contexte de réactivation artificielle du clivage droite/gauche : le fait que « le pays [soit] plus à droite qu’il n’a jamais été » (François Fillon) ne signifie pas qu’il soit devenu aisé d’imposer des réformes libérales. Par ailleurs, la campagne s’est déroulée dans un quasi-silence sur ce qui, après coup, apparaît en fait comme le principal enjeu de cette primaire : une rupture dans la politique étrangère qui, si elle est confirmée, aura pour effet, comme l’a dit le sénateur russe Alexeï Pouchkov, de « briser le tandem Paris-Berlin sur la Russie » et de laisser Angela Merkel « pratiquement seule avec Varsovie et les pays Baltes ». Beaucoup de soi-disant gaullistes verront sans doute là un retour à une politique d’ « indépendance nationale », mais on peut aussi plaider que la défaite d’Alain Juppé est celle d’une politique qui était fidèle aux choix fondamentaux faits par tous les vrais hommes d’État français, qu’ils fussent « gaullistes » ou « européens » : le refus de la domination des Empires, la solidarité européenne autour de la France et de l’Allemagne, et la solidarité atlantique lorsque les intérêts vitaux des nations libres sont en jeu. Les Français de droite ont cru voter pour un gaulliste, ils se sont engagés dans la voie de la collaboration avec une puissance impériale qui s’appuie sur des relais internationaux très actifs et dont rien ne permet de croire que ses ambitions soient compatibles avec les intérêts français.[/access]
Ariel Sigler, prisonnier politique à Cuba (2010). Sipa. Numéro de reportage : AP20947431_000004.
Paris. Avant-hier au soir, Ileana de La Guardia (réfugiée politique depuis 1991), Félix José Hernandez (réfugié depuis 1981) et Philippe Delaroche, journaliste-présentateur de l’émission « Décryptage », ont invité Mme Ségolène Royal à se saisir d’une feuille de papier et d’un crayon pour noter les noms des prisonniers politiques d’après une liste que, semble-t-il, les services du Quai d’Orsay ne sont toujours pas en mesure de lui communiquer. Car à ce jour, Mme Royal, désignée par le gouvernement français pour le représenter à La Havane, n’est aucunement revenue sur ses propos. Cette liste, arrêtée au 25 avril dernier, représente la mise à jour d’une liste antérieure remontant au 19 juin 2015. Elle comporte les noms de 93 prisonniers politiques dont 11 objecteurs de conscience. A ce jour, Radio Notre-Dame est le premier média en France à en avoir donné lecture.
Qu’ils s’appellent Alexander Alan Rodriguez, détenu – sans jugement – depuis le 8 juillet 2015 pour « désobéissance », Oswaldo Arcis Hernandez, membre de l’Union syndicale des travailleurs indépendants, condamné à deux ans pour « dangerosité sociale », Leonardo Cobas Pérez, membre de l’Union patriotique de Cuba, condamné à cinq ans pour « trouble à l’ordre public », ou Raibel Segundo Pacheco Santos, condamné à quinze ans pour « rébellion », la plupart demeurent en détention. Sur ces 93 prisonniers, seuls 26 sont assignés à résidence. Plus d’une vingtaine ont déjà purgé de 13 à 24 ans de détention. C’est notamment le cas de Pedro de la Caridad Alvarez Pedroso, détenu depuis le 29 décembre 1991, pour « infiltration sur le territoire national cubain, et, parmi les autres prisonniers, de sept d’entre eux, tels que Harold Alcala Aramburo ou Yoanny Thomas Gonzales, condamnés officiellement pour « piraterie », c’est-à-dire pour avoir eu l’intention de quitter Cuba à bord d’une embarcation.
De plus, Ileana de La Guardia a fait état des arrestations, représailles, harcèlements et intimidations qui se poursuivent au lendemain de la mort de Fidel Castro. C’est ainsi qu’à peine libéré après 10 mois de détention, le graffeur cubain « El Sexto », Danilo Maldonado, vient d’être incarcéré à nouveau pour avoir graffé ces deux mots : « SE FUE » (« Il est parti »).
Il demeure donc acquis, hélas, et ceci en contradiction avec le bilan prétendument positif de la famille Castro au pouvoir depuis un-demi siècle, qu’il n’y a aujourd’hui encore à Cuba ni liberté d’expression, ni liberté politique, ni liberté syndicale, ni liberté de circulation. Il est toutefois exact, ainsi que l’a souligné Mme Royal, que le peuple cubain est courageux. Comme en témoignent les membres de la Comision Cubana de Derechos Humanos y Reconciliación Nacional qui s’efforcent de tenir à jour la liste des prisonniers politiques.
François Hollande et Manuel Valls lors de la commémoration de l'armistice de la Première guerre mondiale, novembre 2016. SIPA. 00780599_000008
Quand les éléphants sentent leurs derniers moments arriver, ils s’en vont loin, voulant éviter au troupeau le spectacle de leur agonie. Ils se dirigent, pour y mourir, vers le cimetière des éléphants, où tant d’autres pachydermes les ont précédés. Cette dernière étape de leur vie a toutes les caractéristiques de la dignité. On est en droit de trouver ça beau.
La mort de la gauche s’accomplit sous nos yeux avec tous les attributs de la laideur. Son corps malade et corrompu conjugue Alzheimer, Parkinson, avec les métastases de la plus belle des arrogances. Vieillarde décrépite dans une chaise roulante, elle lance d’une voix qui se veut guillerette : « Regardez comme je suis vivante, jeune et belle ! » Quelques nigauds s’y laissent encore prendre : ils ne sont pas très regardants sur la chair avariée. Une personne falote et quelconque, le président de la République, a pendant cinq ans plastronné : « Je suis la gauche ! » Des députés médiocres, bornés et passablement analphabètes ont occupé le devant de la scène en criant fort : « Nous sommes la gauche ! » Et le clergé officiant de cette gauche-là, installé dans les médias et dans les associations bien-pensantes, a seriné au bon peuple : « La gauche, c’est nous ! » Une entreprise acharnée de « décervellement ». Marquée par le désir de détruire ce qui était beau et digne.
Ils ont eu le pouvoir. Et ils en ont usé pour mentir et tromper. Ils ont inventé de nouvelles « couches populaires » qui n’étaient populaires que parce que venues d’ailleurs. Et les vraies couches populaires sont allées voter pour le Front national. Ils ont remplacé le social par le sociétal et l’associatif. Tout ce qui est était marginal, différent, et donc pas franchouillard, a été célébré par eux au-delà de toute mesure. La gauche, pendant longtemps, avait été la mère bienveillante des petites gens : elle est devenue leur marâtre. Les gens du peuple, pas idiots quand même, ne se faisaient pas d’illusions sur la capacité de cette gauche-là de faire mieux que la droite contre le chômage.
« Que cette gauche-là crève ! »
Mais ils pouvaient espérer qu’on leur reconnaîtrait ce qui reste aux plus démunis quand tout a disparu : leur fierté et leur identité. Et cela leur a été farouchement nié. Puisque les petits marquis issus de l’UNEF et de SOS Racisme avaient décidé de se prosterner devant une autre identité, admirée parce qu’immigrée, non blanche et non catholique. Et avec leurs petits mocassins vernis, ils ont consciencieusement piétiné la France, les Français, le peuple.
Si l’on veut sentir l’odeur de putréfaction qui se dégage de la bête qui meurt, une seule phrase suffira. Celle de Pierre Bergé, chaud partisan de la GPA, qui pendant la bataille du Mariage pour tous, a déclaré : « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » Difficile d’être plus abject. Ni François Hollande, son obligé, ni les députés socialistes, ni les associations féministes prétendument de « gauche » n’ont moufté. Pierre Bergé était l’un des leurs. Et en plus, il était millionnaire.
Alors oui, que cette gauche-là crève ! Le plus vite possible. Plus tôt elle mourra, plus tôt quelque chose qui s’appellera vraiment la gauche pourra renaître. Quels que soient les choix politiques de chacun, la France en a besoin. Ça fait partie de son patrimoine. Pour le moment, les spadassins de François Hollande se donnent l’impression d’exister en aiguisant leurs couteaux contre Manuel Valls. Le seul à ne pas avoir craché sur le mot dignité. Et c’est bien pour ça qu’on veut le tuer. Pas sûr que la bête blessée et donc toujours méchante y arrive.
Supportrice danoise aux Jeux olympiques de Rio, août 2016. SIPA. REX40445448_000011
Jeudi dernier, le JT de France 2 a diffusé un sujet fascinant signé Alexia Mayer sur le Danemark. Le présentateur de service, Julian Bugier, lance le reportage : « le Danemark, une économie florissante, un taux de chômage faible, des impôts élevés et un pays où on se dit les plus heureux au monde. Quelle est la clé de cette réussite ? Tout repose sur la notion de confiance, de l’école à l’entreprise. »
Alexia Mayer, rendue sur place, enquête et explique. Et on en apprend de belles ! Ainsi, j’ai découvert que les descendantes de Vikings croient que la santé de leurs bébés sera renforcée par des siestes dans le froid. Quand elles prennent une boisson chaude dans un café, elles laissent leurs bambins à l’extérieur, dans la poussette, exposés aux rigueurs de l’automne scandinave… Mais cette pratique étrange – qui à elle seule peut en dire long sur cette société et ses performances – n’est pas le sujet. Le point à souligner est que les mamans laissent leurs poussettes et leurs cargaisons humaines sans surveillance. A Copenhague, ville d’un peu moins de 600 000 habitants, ça ne craint rien et les mamans ne sont obsédés ni par des pédophiles ni par des voleurs. C’est que, comme l’avait annoncé Julian Bugier, la confiance règne.
Pour en savoir plus, Alexia Mayer interroge Morten Frederiksen, professeur associé au département de sociologie et travail social à l’université d’Aalborg, spécialiste de la question de la confiance. Pour lui, la confiance repose sur l’homogénéité de la société. Oui, vous avez bien lu – et moi bien entendu. Le secret du Danemark est que les Danois sont tous pareils. Selon le professeur Frederiksen « le pays est homogène à plusieurs titres, le pays est culturellement homogène, les inégalités salariales sont réduites aussi. Les gens pensent se comprendre, se connaitre profondément, connaitre les envies et les intentions les uns des autres. » Le Danemark, résume Alexia Mayer, est une tribu unie et égalitaire.
Un pays « culturellement homogène »
Malheureusement le reportage passionnant et important d’Alexia Mayer a été classé d’avance par la rédaction de l’actualité de France 2 dans la même rubrique que les sujets « bébé panda né au zoo d’Amsterdam » et « topinambour, les coulisses d’un légume oublié ». C’est vraiment dommage car, en creux, Alexia Mayer nous dit que le secret du Danemark, c’est qu’il n’est pas multiculturel, ou comme le dit le sociologue « qu’il est culturellement homogène ». Autrement dit, qu’il n’y a pas ou peu d’immigration et/ou que l’assimilation – et non pas l’intégration – y marche très bien. Le Danemark n’est donc pas « riche de ses différences » mais tout le contraire, riche et heureux grâce à l’absence ou à la très grande faiblesse des différences en son sein.
Il y a, ensuite, la question des écarts des revenus. Effectivement, selon les chiffres de 2015, le Danemark est le pays de l’OCDE avec l’écart des revenus le plus faible, les 10% les plus riches gagnent seulement 5,2 fois plus que les 10% les moins riches. En France, l’écart est de 7,4 (en Allemagne 6,6 et aux Etats-Unis 18,8). Est-ce cet écart entre la France et le Danemark suffit pour expliquer les différences de performances entre les deux sociétés et les deux économies sans prendre en compte les différences anthropologiques entre une société homogène et une société multiethnique et multiculturelle ? La question est ouverte.
Il aurait été intéressant d’essayer de comprendre comment les deux homogénéités (culturelle et économique) sont liées, laquelle des deux est dominante dans la réussite du pays (et il ne s’agit pas de croissance mais du fait que les Danois se sentent heureux). Il aurait été bien évidemment légitime et nécessaire de poser la question de la pertinence de l’exemple danois pour la France mais tout cela a été balayé par la rédaction : en fin de JT on ne va pas se prendre la tête…
Ainsi, malgré le travail d’Alexia Mayer, l’information extrêmement importante qu’elle a rapportée de Copenhague a été traitée comme une anecdote sans conséquence car ceux qui déclaraient « vouloir découvrir la clé de la réussite danoise » cherchaient en fait autre chose : se rassurer et confirmer ce qu’ils savaient déjà avant que l’avion de Mme Mayer n’ait quitté la France. Jérémie l’avait déjà si bien dit : « Ils ont des yeux et ne voient point, ils ont des oreilles et n’entendent point ».
Benoît Hamon. Sipa. Numéro de reportage : 00777646_000013.
Après Arnaud Montebourg à Besançon et Manuel Valls à Audincourt, c’est Benoît Hamon qui faisait étape en Franche-Comté. Accueilli par la députée frondeuse Barbara Romagnan, c’est dans la salle des fêtes du village de Boussières, situé à une vingtaine de kilomètres de Besançon, qu’il tenait meeting. Hamon aimerait bien devenir le Fillon de la primaire socialiste. Celui qu’on n’attend pas et qui surgit au dernier moment. Et il faut reconnaître qu’il y a des similitudes avec la stratégie filloniste. Comme Fillon présentait un projet résolument à droite, Hamon propose un projet marqué bien à gauche. Comme Fillon, il ne lit pas un discours écrit et réserve beaucoup de temps pour répondre aux questions de la salle.
Une salle bien remplie, d’ailleurs : 180 personnes un lundi soir à Boussières, c’est bien, c’est même inattendu. Comme Fillon, il évite au maximum le sujet épineux, l’Union européenne. L’ancien chef de file du courant « Un monde d’avance » au congrès de Reims de 2008, qui faisait du rapport à l’UE et au libre-échange la colonne vertébrale de sa motion, pense sans doute, à l’instar du désormais candidat désigné de la droite, qu’évoquer le sujet pourrait causer quelques fritures sur la ligne, celle qu’il veut entretenir avec les futurs électeurs de la primaire. Comme Fillon voulait au maximum éviter de dire que son programme économique correspondait aux exigences de Bruxelles et Berlin, Hamon veut éviter de dévoiler que son programme à lui entre en totale contradiction avec la construction européenne.
L’hégémonie du gauchisme culturel est en décomposition. L’élection de Donald Trump en est l’un des symptômes les plus manifestes, tout comme la montée de l’extrême droite et de ce qu’on appelle le « populisme » en Europe. Une chanson révolutionnaire de ma jeunesse m’est revenue en mémoire à cette occasion : « Et gare à la revanche quand tous les pauvres s’y mettront ! » En réalité, ce qui se passe n’a rien de comparable avec les couches populaires et le mouvement ouvrier d’antan, et ne me réjouit pas. Les discours et les orientations de Trump m’effraient, et la « revanche» en question peut déboucher sur tout et n’importe quoi. Un cycle historique se termine dans le chaos et l’angoisse de ce qui peut advenir en France, en Europe et dans le monde.
Une victoire en trompe-l’œil
Il en va de même de la victoire de François Fillon aux primaires de la droite : la contestation du politiquement correct de gauche en matière de mœurs et de multiculturalisme, d’islamisme et d’immigration, sa volonté manifeste de restaurer l’autorité de l’État font plaisir, mais au-delà ? Son projet des plus libéraux consiste en une cure drastique d’austérité qui aura des effets d’aubaine pour le patronat. Il a toutes les chances de renforcer les fractures et d’entraîner un chaos social encore plus grand. De fait, la droite s’est, elle aussi, coupée des couches populaires et l’adaptation sacrificielle à la mondialisation, avec comme contrepartie les promesses hypothétiques en matière d’emplois, ne peut qu’aggraver le phénomène. Quant aux rapports qu’il entend renouer avec la Russie en la remettant dans le giron de l’Europe dans le contexte d’un retrait américain et d’une Union européenne mal en point, je n’en attends rien de bon au regard des ambitions de Poutine, sur lesquelles beaucoup continuent de se faire des illusions. C’est cet assemblage en un seul bloc indissociable, d’une claire volonté de rupture avec la doxa idéologique et culturelle, d’une sorte de « grand soir » libéral et d’un rapprochement problématique avec Poutine qui ne me convient pas. Rien ne nous oblige à choisir un camp en avalant toutes les couleuvres qu’il entend nous servir.[access capability= »lire_inedits »]
« Cela fait toujours plaisir, mais cela ne suffit pas… »
S’il est une chose qui procure vraiment satisfaction, c’est le début de la fin de l’hégémonie du « politiquement correct » de gauche qui a régné en maître depuis les années 1980. Causeur est un journal qui dans ce domaine ne s’en est jamais laissé compter, et il existe une entente complice de ses lecteurs (dont je suis), qui en ont assez de la bêtise, du sectarisme, des invectives à répétition, de la police de la pensée et de la parole, des journalistes qui s’affichent comme des rebelles tout en ânonnant la nouvelle langue de caoutchouc sur la « richesse de la diversité », l’ « ouverture », le « bien vivre-ensemble » et la « fraternité universelle »… Cela fait des années qu’on les combat et qu’on s’en moque comme il se doit.
Il faudrait pouvoir recenser tous les reductio ad Hitlerum et les qualificatifs appliqués à tous ceux qui ne sont pas rentrés dans le moule : « beauf », « ringard », « réactionnaire », « fasciste » ou « néofasciste », « rouge-brun », « populiste », « raciste », « xénophobe », « islamophobe », « homophobe », « europhobe »… J’en passe et des meilleurs : après avoir accusé le roman Soumission de Houellebecq de « chauffer la place de Marine Le Pen au café de Flore»[1. Laurent Joffrin, « Le Pen au Flore », Libération, 3 et 4 janvier 2015], l’inénarrable Laurent Joffrin écrit tout bonnement que François Fillon peut devenir un « Tariq Ramadan de sacristie»[2. Laurent Joffrin, « Sacristie », Libération, 21 novembre 2016]… À vrai dire, ce genre de littérature n’intéresse plus grand monde en dehors d’un petit milieu de gauche, « à l’intérieur du périphérique » – pour reprendre une expression de François Fillon, qui a désormais acquis le statut d’un nouveau diable après que Nicolas Sarkozy a quitté la scène.
Si l’hégémonie de cette gauche bête et sectaire est battue en brèche, nous n’en sommes pas débarrassés pour autant. Elle voit bien que le monde lui échappe et se montre incapable d’en comprendre les raisons. Dans ces conditions, sa crispation identitaire et son agressivité envers les opposants risquent bien de se renforcer. Il faut donc s’attendre à une campagne du genre : « Au secours, la droite revient ! », accompagnée de nouvelles dénonciations des anciens et nouveaux « réactionnaires », avec amalgames en tout genre… Mal en point, la bulle politique et médiatique de gauche peut rejouer indéfiniment le même scénario de la diabolisation. On comprend, dans ces conditions, l’envie renouvelée de lui porter des coups. Une question mérite cependant d’être posée : ne donne-t-on pas beaucoup trop d’importance à un milieu qui est le seul à croire qu’il est le centre du monde ?
La critique du « politiquement correct de gauche » est utile mais il faut se garder de tomber dans une sorte de réactivité primaire qui finit par se nourrir de ce qu’elle dénonce et par tourner en rond. Il m’est arrivé de parler d’une « gauche ragnagna… » qui ne sait que râler et dénoncer à tour de bras. Cette posture n’est pas l’apanage d’un camp et elle ne permet pas de comprendre comment ce « politiquement correct » a pu s’installer si facilement.
Le mouvement vient de loin, et il faut essayer de comprendre le paradoxe d’une contre-culture et de sa dynamique de transgression qui se sont muées en un nouveau conformisme structurant l’air du temps. Certains voient en Mai 68 le triomphe d’une « gauche américaine », d’autres règlent des comptes générationnels avec les « soixante-huitards » qui seraient responsables de tous nos maux. Ces derniers ne sont pourtant pas à l’origine de la fin des Trente Glorieuses, du chômage de masse, de l’islamisme… À droite et à l’extrême droite, les formulations du genre « en finir avec » ou « liquider Mai 68 » font florès avec un esprit de revanche prononcé et l’illusion d’un retour possible en arrière.
De telles formulations n’ont littéralement pas de sens : on ne peut « liquider » un événement historique de cette ampleur. De plus, on ne saurait oublier ses effets bénéfiques au regard d’une époque marquée par un moralisme hypocrite en matière de mœurs, par le statut d’infériorité de la femme, le manque d’autonomie de la société face à un État gaullien autoritaire et hautain, les cloisonnements et les bureaucraties sclérosées… Dans ce sens, Mai 68 peut être considéré comme un événement multiforme comportant une dimension de catharsis et de libération, dans un pays qui s’était transformé à grande vitesse dans la période des Trente Glorieuses.
Cependant, on ne saurait confondre l’événement lui-même avec ce que j’ai appelé son « héritage impossible » – un rejet de la morale, de l’autorité, des hiérarchies et des institutions assimilées à la domination et à l’aliénation, l’autonomie de l’individu et de la société érigée en absolu, un règlement de compte avec sa propre histoire et son héritage politique et culturel, un « rousseauisme » qui postule que l’être humain est naturellement bon, le mal venant des conditions sociales, de la domination des riches et des puissants…
Résultat, la seconde moitié des années 1970 et les années 1980 du siècle dernier me paraissent avoir été décisives dans un processus de décomposition culturelle qui, conjuguée au chômage de masse, a produit de puissants effets de déstructuration.
On ne comprend pas cette évolution si on fait l’impasse sur l’échec du gauchisme révolutionnaire sous les coups de boutoir de l’antitotalitarisme. Cet échec est une bonne chose, sauf que beaucoup d’« ex » n’ont rien compris à ce qui leur arrivait. Recyclés au sein du parti socialiste et dans le journalisme, ils ont conservé les mêmes structures mentales binaires, sectaires et moralisantes, tout en changeant de « sujet historique », passant de la défense du prolétariat à celle des « jeunes », des « immigrés » et du « black, blanc beur ». Cette reconversion est l’une des origines de la figure du journaliste militant, sermonneur de la « majorité silencieuse », justicier et délateur.
Le gauchisme institutionnalisé
L’autre phénomène concomitant est la montée du gauchisme dans le domaine des mœurs et de la culture. La flambée provocatrice et transgressive du début a cédé la place à un courant pour lequel la transformation de la société devait se faire par une « révolution culturelle » en douceur accordant une importance première aux nouvelles générations. C’est précisément ce qui est advenu.
Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, ce gauchisme recomposé va se trouver institutionnalisé et acquérir une légitimité et des leviers d’influence sans précédent. Le gauchisme culturel s’érige alors en nouvelle doxa : antiracisme de nouvelle génération à tendance ethnique et communautaire, histoire revisitée à l’aune pénitentielle, écologie punitive, féministes et homosexuels transformés en ayants droit, sans oublier le pédagogisme libertaire, la provocation comme nouvelle marque de distinction, l’art contemporain devenu art officiel… Le rapport à la sexualité, à la nature, à l’histoire, l’éducation libertaire des enfants, le « festif » deviennent ainsi des marqueurs permettant de distinguer le « camp du progrès » et celui de la « réaction ». Avec le chômage de masse, ce gauchisme institutionnalisé va largement contribuer à la rupture entre les couches populaires et la gauche.
Aujourd’hui, cette fuite en avant ne peut plus masquer le vide de la pensée et de la doctrine. La gauche peut continuer à faire comme si, il n’est pas sûr qu’elle se relève un jour. La question existentielle de l’« identité de la gauche » intéresse de moins en moins de monde, notamment parmi les jeunes.
Le bouleversement du terreau éducatif et de l’école a abouti à la formation d’un nouveau type d’individu historiquement déculturé et autocentré pour lequel le relativisme et le multiculturalisme semblent aller de soi. Le fondamentalisme et le terrorisme islamistes ont partiellement remis en question le pacifisme et l’angélisme de ce nouvel individualisme propre aux sociétés démocratiques qui voulaient oublier que l’Histoire est tragique. Certes, il y a une claire volonté d’en finir avec le politiquement correct qui sévit depuis plus de trente ans. Mais la question de ce qui nous définit comme nation et comme civilisation reste, pour le moins, problématique.
Dans cette situation confuse, il importe de savoir ce à quoi nous tenons dans l’héritage qui nous a été transmis, tant bien que mal, à travers les générations. Personne ne fera ce travail de discernement et de transmission à notre place. Ne suivons pas les mouvements de balanciers d’une société qui ne sait plus d’où elle vient ni où elle va. La liberté de l’esprit n’appartient pas à un camp, et il s’agit de la défendre, d’où que viennent les attaques contre elle. [/access]
Manuel Valls. Sipa. Numéro de reportage : 00783880_000009.
« On nous dit que la gauche n’a aucune chance mais rien n’est écrit. On nous dit qu’elle ne rassemblera jamais, qu’elle en est incapable, rien n’est écrit. On nous dit que l’extrême droite est qualifiée d’office pour le second tour, rien n’est écrit. On nous dit que François Fillon est déjà le prochain président de la République, rien n’est écrit. »
Le souvenir de l’anaphore présidentielle
Avec « Moi président », les journalistes avaient pu briller par leur connaissance stylistique en identifiant une anaphore. Un seul d’entre eux avait su dépasser cet étiquetage technique qui n’a aucun intérêt en soi : Daniel Schneidermann s’était arrêté sur la syntaxe du passage où se situait la figure et avait commenté avec intelligence et humour la rupture de construction (une faute de français, en clair) que l’on pouvait relever dans la plupart des occurrences de la formule.
Je me permets de renvoyer à mon livre, p. 294 et suiv., les visiteurs de ce blog qui souhaiteraient de la tirade hollandienne une analyse un tout petit peu plus poussée que celle qui fut proposée par les grands médias.
Mais quelle figure Manuel Valls a-t-il employée ?
Rebelote donc, le 5 décembre. Discours de candidature de Manuel Valls, prononcé à la mairie d’Evry.
[…] On nous dit que la gauche n’a aucune chance mais rien n’est écrit. On nous dit qu’elle ne rassemblera jamais, qu’elle en est incapable, rien n’est écrit. On nous dit que l’extrême droite est qualifiée d’office pour le second tour, rien n’est écrit. On nous dit que François Fillon est déjà le prochain président de la République, rien n’est écrit. […]
Une anaphore ?
Le souvenir du « Moi président » étant apparemment encore frais, c’est le mot « anaphore » qui a surgi d’emblée sur les lèvres des commentateurs lors des fameux décryptages immédiats d’après-discours. Sentant bien que cela ne collait pas totalement, Anna Cabana, sur BFMTV, a inventé la « répétition en forme d’anaphore ». Précisons qu’elle voulait parler de « rien n’est écrit » ; donc, elle a faux ; ce n’est pas une anaphore. Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux
Causeur: Le président élu des Etats-Unis mène une diplomatie nouvelle qu’illustre l’incident taïwanais. Il y a d’abord ce qui semble être la volonté d’engager un rapport de force avec la Chine mais au-delà du fond, la forme est aussi nouvelle. Il ne s’agit pas uniquement d’une diplomatie du tweet, mais d’un rejet de la diplomatie traditionnelle : quand Trump s’interroge: « n’ai-je pas le droit de parler au téléphone avec le chef de l’Etat auquel nous vendons des armes ?», il se moque de la langue de bois, c’est-à-dire du langage diplomatique. Peut-on faire de la diplomatie en restant parfaitement clair, direct et transparent ?
François Nicoullaud:[1. François Nicoullaud est analyste de politique internationale, ancien ambassadeur de France en Hongrie et en Iran] Bien sûr. La meilleure des diplomaties se fait lorsque l’on prend soin d’être clair, direct et transparent avec ses interlocuteurs… Paul Cambon, qui a été ambassadeur de France à Londres au début du XXème siècle, répondait « je n’ai jamais menti » à ceux qui lui demandaient comment il était parvenu à entraîner la Grande-Bretagne aux côtés de la France dans la Première Guerre mondiale. Talleyrand disait à peu près la même chose à la fin de sa vie : « non, la diplomatie n’est point une science de ruse et de duplicité. Si la bonne foi est nécessaire quelque part, c’est surtout dans les transactions politiques, car c’est elle qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi n’autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve : et la réserve a cela de particulier, c’est qu’elle ajoute à la confiance. » Mais Donald Trump, c’est évidemment tout autre chose. Ses foucades, ses propos contradictoires, ses provocations, l’empêcheront vite, s’il continue sur cette ligne, de construire des relations de confiance avec ses interlocuteurs. Cela ne l’empêchera peut-être pas de remporter quelques succès diplomatiques. Mais s’il ne s’amende pas, ils ne pourront être durables.
La bonne foi et la franchise pourraient être importants voire nécessaires dans les relations entre diplomates des différents pays et surtout entre dirigeants de différents pays. La question n’est pas ce que dit Trump à ses homologues, mais ce qu’il « tweete » à des électeurs et donc à l’opinion publique, y compris chez l’adversaire. Talleyrand a eu la chance de ne pas devoir gérer la « com’ » et Cambon n’a pas été obligé de réagir à des tweets de Lloyd George ou d’Asquith… Est-ce qu’un discours public clair et sans hypocrisie – comme celui de Trump concernant Taïwan – ne rendrait pas la diplomatie presqu’impossible ou, pire, multiplierait les conflits ?
C’est vrai, pour en rester à Talleyrand, il prône la franchise, mais aussi la réserve. Pour créer la confiance chez son interlocuteur, il faut que celui-ci ait l’assurance que ce qu’il dit ne va pas se retrouver sur la place publique. La diplomatie secrète, ou en tout cas discrète, a donc ses vertus. L’époque contemporaine a vu se développer une diplomatie par médias interposés – déclarations, communiqués, interviews et aujourd’hui tweets et messages sur réseaux sociaux. Cette façon d’agir permet à l’émetteur de prendre des poses avantageuses, de faire plaisir à son opinion publique, mais contribue rarement à la solution des problèmes.
La victoire de Trump démontre l’efficacité politique d’un discours outrancier, vulgaire et brutal. Cette façon de parler semble être considérée comme franche, venant d’un orateur qui ne prend pas l’audience de haut, et n’exprime pas sa supériorité sociale à son public. Les vieilles démocraties fondées sur l’égalité sont-elles condamnées à un débat de charretiers ?
Non, je ne crois pas, les débats autour des élections majeures en Europe sont et devraient rester plutôt de bonne tenue. Mais le point de faiblesse de nos démocraties, y compris de la démocratie américaine, est peut-être que les élections, parfaitement démocratiques et respectueuses de l’égalité des citoyens, mettent néanmoins en place, il faut bien le constater, des oligarchies politiques, et aussi économiques. Non que les élites installées au pouvoir soient totalement fermées. Elles font monter parmi elles des éléments nouveaux, mais ceux-ci, pour s’y intégrer et pour réussir, doivent en respecter les codes. Les électeurs ont donc le sentiment, pas tout à fait faux, d’avoir été floués… Trump est évidemment le produit de l’oligarchie économique, mais c’est vrai qu’il a cassé tous les codes, et c’est ainsi qu’il s’est fait élire. Nous allons voir à présent s’il continue sur la même ligne, auquel cas la situation pourrait vite devenir compliquée pour lui, ou s’il se résigne à les respecter une fois en charge du pays.
Hillary Clinton et Alain Juppé à Washington, avril 2012.
Nous sommes dans un collège parisien des beaux quartiers, au lendemain de l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche. Le professeur d’histoire organise un débat sur le sujet. Un débat dans lequel tout le monde est prié de communier dans la désolation. Le jeune Simon, 14 ans, se rebelle : « Mais attendons de voir, pour l’instant, on ne sait pas. » Brouhaha, tollé, réprimande, tu devrais avoir honte, comment peux-tu. Derrière lui, une camarade lui glisse : « Mes parents pensent comme toi, mais il ne faut pas le dire, tu es fou. » Simon ne se démonte pas : « Mais alors à quoi ça sert d’étudier La Vague[un film qui montre la diffusion d’une idéologie totalitaire grâce au conformisme] ? »
Cette micro-scène de la vie scolaire fait penser aux livres de Kundera, sauf que ça finit mieux. Parce que, bien sûr, il n’est rien arrivé de fâcheux à Simon, et surtout parce que, des Simon, qui refusent de se plier aux diktats idéologiques de ce que notre ami Jean-Pierre Le Goff appelle le « gauchisme culturel » et sont déterminés à penser par eux-mêmes, y compris dans les conditions les plus contraires comme une salle de classe chauffée par un prof militant, il y en a de plus en plus, dans toutes les générations, dans tous les milieux et dans toutes nos belles provinces.
De fait, si on reproche souvent aux Français, et pas toujours à tort, d’être exagérément pessimistes, vindicatifs et grincheux, il arrive aussi qu’ils soient facétieux. Même ceux de droite. Après la victoire du Brexit en Grande-Bretagne et celle de Trump aux États-Unis, on se demandait quelle malice ils allaient inventer pour épater le bobo, et au passage, pour faire savoir à ceux qui se sont auto-désignés comme leurs directeurs de conscience que l’heure de la retraite est en passe de sonner. Alors que l’envie les démangeait de voir les prêchi-prêcheurs professionnels perdre leurs certitudes et leur arrogance, la primaire de la droite est tombée à point. Le chœur des éditorialistes et des gens raisonnables les sommait de choisir, avec Alain Juppé, la voie du vrai, du bien et du multiculturalisme heureux, mais se serait accommodé, au fond, d’un Nicolas Sarkozy qu’il aimait tant détester – et dont il aurait pu continuer tranquillement à dénoncer les idées déplorables et les manières discutables.
Raté. Comme le résumait Marcel Gauchet dans Le Monde, les électeurs n’ont voulu ni de « Sarkozy, trop clivant » ni de « Juppé, trop consensuel ». Ils ont abattu leur joker et sorti leur Fillon, un type qui, comme Nicolas Sarkozy, n’a pas peur de se dire de droite, mais qu’il sera plus difficile de disqualifier. Ce qui n’empêche pas d’essayer. Ainsi, dès le 28 novembre Laurent Joffrin entonnait l’antienne de l’ordre moral en marche. « Fillon s’enracine dans un catholicisme tradi là où la gauche de gouvernement a fait progresser les droits des homosexuels et accepté la diversité culturelle de la société française », écrivait le patron de Libération le 28 novembre. Ouh, la vilaine droite homophobe, raciste et cul béni. Si Joffrin observe, comme Le Monde, une « révolution conservatrice » en marche (dénomination qui semble dans les deux cas dénuée de toute référence allemande), son argumentaire est un classique de la « gauche divine », selon la tranchante formule de Baudrillard : à ma gauche les gentils, à ma droite les méchants, les étroits, les coincés, les beaufs, les réacs. Pas de révolution sémantique en vue dans la bonne presse. Mais les offusqués ont pu compter sur le soutien involontaire et bêtasson de Valérie Boyer qui, comme pour leur donner raison, arborait le soir de la primaire, sur les plateaux de télé, une grande croix franchement incongrue.
Pour Joffrin, c’est simple: à ma gauche les gentils, à ma droite les méchants, les étroits, les coincés, les beaufs, les réacs.
Il peut sembler hasardeux de rechercher une cohérence entre le « leave » britannique, la présidentielle américaine et la primaire de la droite française. Ce n’étaient ni les mêmes enjeux ni les mêmes procédures. Et ils n’ont pas, loin s’en faut, consacré le même genre de vainqueur. Rien de commun, en effet, entre le fantasque Boris Johnson, l’erratique Donald Trump, traité de « gros con » par un Alain Finkielkraut (pages 30-33) dont cet écart laisse imaginer l’énervement, et le très bien élevé vainqueur de la primaire. Fillon, c’est, presque trait pour trait, l’anti-Trump. Et n’en déplaise à Cyril Bennasar (pages 62-64) qui pense qu’un peu plus de « gros cons » feraient du bien à notre vie publique, je m’en réjouis.[access capability= »lire_inedits »]
La plupart des commentateurs ont pourtant senti qu’il y avait un fond de sauce commun à la mauvaise humeur des électeurs occidentaux. Il faut dire que ce fond de sauce, c’est eux et la détestation qu’on leur voue. De part et d’autre de la Manche et de l’Océan, le même vent s’amuse à faire tomber les mêmes têtes – métaphoriquement, bien sûr. Certes, chaque électeur a sa petite idée sur ceux qui ont, pense-t-il, confisqué la parole et manqué aux devoirs que leur conféraient leurs privilèges, le premier étant aujourd’hui l’accès à l’expression publique. Selon les cas, la nébuleuse que chacun nomme « ils » comprend les politiciens, les milieux d’affaire, les artistes, les intellectuels, les sondeurs. Un monde à part qu’on appelle « les élites » mais dont la seule particularité, note Françoise Bonardel (pages 44-45), est précisément d’être à part, dans un Olympe auquel c’est la célébrité et non plus le mérite qui permet d’avoir accès.
Mais ceux qui figurent toujours, et en première place, dans ce palmarès de l’impopularité ce sont les journalistes. Et qu’on ne crie pas aux amalgames, le plouc n’est pas si bête, il sait bien que tous les journalistes ne sont pas pareils mais qu’ensemble, ils font système. Il reconnaît le ronronnement médiatique qui, sur chaque événement, prétend édicter la bonne ligne. Et quoi que dise le ronronnement, le plouc a furieusement envie de dire le contraire. C’est que, depuis des années, ces gens qui forment « les médias » consentent parfois à parler en son nom mais ne lui parlent, à lui, qu’avec des pincettes. Et la plupart du temps, ils se paient sa tête avec la hauteur des gens qui savent. En haut lieu, on doit regretter amèrement la suffisance avec laquelle on a traité la France de la Manif pour tous. Aujourd’hui, elle se venge.
On aimerait connaître l’effet du soutien bruyant apporté à Hillary Clinton par les grands journaux, les intellectuels, et les people des États-Unis et du monde entier. De même, on se demande si la chute d’Alain Juppé n’a pas commencé en novembre 2014, le jour où les Inrocks l’ont sacré en « une » comme l’incarnation de la bonne droite, ce que des tas d’électeurs ont immédiatement traduit par « de gauche » – et, aussi stupéfiant que cela semble, ce n’était pas un compliment. Quant à François Fillon, il n’a cessé en fin de campagne de distiller des vacheries sur les journalistes. Et Vincent Trémolet de Villers rédacteur en chef au Figaro, a eu raison de saluer en lui « l’homme qui ne s’inclinait pas devant les ricanements ». Le 27 octobre, Fillon a commis, écrit-il, un « blasphème contre l’infotainment » en remettant courtoisement à sa place Charline Vanhoenacker, l’humoriste vedette de France Inter, invitée à mettre son grain de sel dans l’émission politique de France 2. Et la France des « provinces, des parvis et des anciens usages », heureuse formule de mon confrère, lui est reconnaissante d’avoir restauré, entre le sérieux et le déconnant, la hiérarchie que l’âge de la rébellion appointée a inversée.
Bien sûr, aucun des experts habitués à scruter les entrailles de l’opinion ne se risquera à étudier cet « effet bras d’honneur ». Après quelques jours de déchirante repentance collective sur le thème « nous n’avons rien vu venir » et de débats sur l’entre-soi journalistique, en France les journalistes se sont promptement remis à prêcher. Entre les deux tours de la primaire ils se sont donc demandé de diverses façons comment Alain Juppé pourrait combler son retard, tout en faisant attention, pour les plus prudents, à causer poliment au gars qui pourrait se retrouver à l’Élysée. Mais ils semblent toujours aussi incapables de la moindre empathie à l’égard de ces électeurs accrochés à leurs vieilles lunes comme la différence des sexes ou l’appartenance nationale. Seulement il serait temps, camarades, de réaliser qu’aujourd’hui, le vieux monde est devant vous et que c’est vous qui courez derrière.
En haut lieu, on doit regretter d’avoir méprisé la France de la Manif pour tous. Aujourd’hui, elle se venge.
Si les phénomènes Brexit, Trump et Fillon sont comparables, c’est donc en ce qu’ils révèlent le discrédit des mêmes élites libérales. Si rien ne rapproche le président américain et le présidentiable français, Clinton et Juppé semblent sortir du même moule, celui où, de Shanghai à Harvard, se fabrique l’élite mondialisée. Élie Barnavi, qui en est l’un des plus aimables fleurons, déplore (pages 56-59) le désaveu qui la frappe aujourd’hui, forcément injuste dans sa globalité. Peut-être a-t-il raison de s’inquiéter de la démagogie qui accompagne structurellement le désir de coup de balai. Mais il sous-estime grandement le mépris voué par cette élite au peuple des provinces et des bistrots, accusé de toutes les tares parce qu’il veut rester un peuple et conserver, comme l’a dit Fillon au soir de sa victoire, des « valeurs françaises », expression qui a suscité les ricanements et haussements d’épaules de rigueur. Quand elle évoque la fameuse « droitisation » de la France, la presse de gauche (qui donne encore le la, en dépit de l’évolution souterraine des rapports de forces) hésite entre le registre olfactif – les idées nauséabondes – et le registre psychiatrique – les pulsions mal refoulées. Il est amusant de la voir aujourd’hui se demander avec inquiétude si François Fillon saura répondre aux aspirations des classes populaires qu’eux-mêmes trouvaient hier si condamnables.
Il est vrai, cependant, que les électeurs de Trump, comme ceux de Fillon, ne se recrutent pas seulement pour le premier, et pas du tout pour le second, parmi les perdants de la mondialisation. Certes, beaucoup vivent dans de petites villes relativement éloignées des grands centres de profit et de décision de l’économie-monde, c’est-à-dire dans l’Amérique ou dans la France périphérique, ce qu’on nommait autrefois l’Amérique ou la France profonde. Mais comme le souligne Christophe Guilluy (pages 46-47), « dans la France périphérique, il n’y a pas que des prolos paupérisés ». Et Christopher Caldwell montre bien comment Trump, tout milliardaire qu’il est, nourrit toujours un complexe social par rapport à l’élite incarnée par Clinton. N’en déplaise à tous ceux qui croient encore qu’on vote en fonction de sa place dans le processus de production, on peut être nanti et se sentir exclu. Les caves qui se rebiffent ces jours-ci ne sont pas tous des perdants économiques mais, dans un monde où les canons de la bienséance sont ceux du gauchisme sociétal et idéologique, ils se vivent tous comme des perdants culturels. « François Fillon, c’est d’abord le candidat patronal du Wall Street Journal et des actionnaires du CAC 40 », écrit Alain de Benoist qui ironise sur le côté très propre du candidat LR : « De surcroît il va à la messe, et puis il habite un manoir, ce qui fait décidément de lui un homme très bankable. » Peut-être. Il n’en parle pas moins à la France oubliée.
Sans doute est-il prématuré d’affirmer que le pouvoir culturel a changé de camp. Reste que les plaques tectoniques qui affectent secrètement nos comportements collectifs sont déjà en mouvement, et la victoire de François Fillon, ou en tout cas la défaite d’Alain Juppé, en est l’un des signes. Certes, le politiquement correct n’est pas, loin s’en faut, détrôné, mais on peut déjà imaginer un monde où les idées aujourd’hui dissidentes seront devenues la nouvelle doxa, réalisant ainsi la prophétie des dominants actuels. Il sera alors temps de se battre sur deux fronts.
On n’en est pas là. Ceux qui croient encore incarner la jeunesse du monde bien qu’ils aient souvent entamé la soixantaine refusent avec obstination de voir qu’ils ont largement perdu la jeunesse. En dépit de leurs incessantes objurgations, et comme l’observe malicieusement Alexandre Devecchio, brillant représentant de la nouvelle génération (pages 52-53), non seulement « la jeunesse n’emmerde plus le Front national », mais une partie d’entre elle lui fait plutôt les yeux doux. Et il suffit de voir par ailleurs notre pétillante amie Eugénie Bastié tenir la dragée haute, sur les plateaux, à des adversaires chevronnés, pour se dire que le conservatisme a un bel avenir devant lui.
Si la même colère travaille une partie des sociétés française et américaine, celle qui a été effacée des écrans radars médiatiques par le politiquement correct, il faut comprendre pourquoi elle se manifeste de façons si radicalement opposées. La vague populiste aurait-elle contourné la France comme le nuage de Tchernobyl ? En réalité, si on entend par « populiste » un homme qui fait campagne comme s’il était sur le plateau de Cyril Hanouna – plus c’est gros, plus c’est bête, plus ça buzze –, nous n’avons pas cela en rayon. Nous avons des dirigeants, des postulants et des programmes plus ou moins démagogiques, des styles qui parlent plus ou moins à l’estomac, mais que l’on sache, on n’entend pas Marine Le Pen, Philippot et les autres dire blanc le matin, rouge à midi et violet à minuit, ni promettre n’importe quoi – à moins bien sûr que consulter les Français sur l’Europe soit n’importe quoi, comme le pensent pas mal de bons esprits. Le plus cocasse, dans le chambardement que nous vivons, c’est qu’en cas de duel Fillon-Le Pen en 2017, c’est le FN qui défendra les couleurs de la gauche. On va rire.
Cependant, le « crime populiste » que l’on dénonce rituellement lors de très nombreuses minutes de la haine consiste non pas à dire ce que les gens veulent entendre mais à entendre ce qu’ils veulent dire. De sorte que Fillon pourrait très vite en être accusé. Être populiste, dans ce sens, c’est parler des sujets qui fâchent, c’est-à-dire qui fâchent la gauche, ou plus précisément en parler autrement que sur le mode irénique et ravi qui sied. Il s’agit, bien sûr, des questions identitaires, d’autant plus obsédantes qu’elles sont criminalisées, mais aussi de tous les cadres anthropologiques et intellectuels menacés de déconstruction. Contrairement à ce qu’a prétendu Alain Juppé, la modernité et ses mille féeries ne sont nullement en danger dans la France d’aujourd’hui. En revanche, beaucoup craignent de voir tomber dans l’oubli une partie de notre héritage, littéraire, politique, historique et mythologique, tenu pour une entrave à la glorieuse marche du progrès post-national. François Fillon a su capter cette aspiration. « À “l’identité heureuse”, François Fillon a opposé le droit à la continuité historique et c’est l’une des principales raisons de sa victoire », analyse Alain Finkielkraut. De fait, si la gauche, comme l’avait judicieusement diagnostiqué Michéa, s’entête à être « le parti de demain », la droite a tout à gagner à être un peu « le parti d’hier ». Il y a peut-être des moments dans l’Histoire où, comme dans les autobus, il faut avancer vers l’arrière.[/access]
Manifestation en hommage à Fidel Castro, décembre 2016. SIPA. AP21984034_000275
Manifestation en hommage à Fidel Castro, décembre 2016. SIPA. AP21984034_000275
Causeur: Même si l’on considère Fidel Castro comme le pire des tyrans, il semble être resté assez populaire à Cuba jusqu’à sa mort. Comment pouvez-vous expliquer cela ?
Olivier Languepin:[1. Olivier Languepin est journaliste. Il fut correspondant à Cuba pour L’Evènement du jeudi de 1998 à 2000. Il est l’auteur de Cuba, la faillite d’une utopie (Gallimard, 1999).] Je n’ai aucune idée de la popularité de Fidel Castro. Il n’y a jamais eu d’élections, elle est donc très difficile à mesurer. Critiquer le régime peut vous valoir dix ou quinze ans de prison. Quand j’étais à Cuba, je n’avais pas l’impression que Castro était si populaire que ça. J’avais surtout l’impression qu’il était craint mais respecté en tant que personnage historique et charismatique. Si beaucoup lui ont rendu hommage à Cuba, c’est parce que c’est un personnage qui s’est confondu avec l’histoire de son pays, et qu’il y en a peu comme ça.
Il n’est plus là et son frère a 85 ans. Qui peut incarner l’avenir à Cuba ?
C’est très difficile à savoir car, encore une fois, il n’y a pas eu d’élections depuis près de soixante ans. Pour savoir ce que veulent les Cubains, il faudrait leur donner la parole. Presque toutes les dictatures communistes ayant fini par faire des élections, il pourrait en être de même à Cuba.
Selon un rapport de l’UNICEF qui date de 2012, que ce soit sur le plan de l’espérance de vie, de la mortalité infantile, de l’alphabétisation ou de l’accès à l’eau potable, Cuba a de meilleurs résultats qu’Haïti, la République dominicaine, le Mexique, ou même l’Uruguay. N’êtes-vous pas un peu sévère avec ce régime ?
Non. L’argument de la santé est souvent avancé, mais avant la Révolution c’était déjà le cas. Cuba était déjà l’un des pays les plus avancés de la région, loin devant l’Uruguay ou l’Argentine. Le PIB par habitant était proche de celui de l’Italie. Le socialisme n’a produit que de la misère, à Cuba comme dans les autres pays communistes. Elle était seulement moins visible à Cuba et surtout, elle était mise en scène. Je pense que c’est la grande victoire de Fidel Castro. Il a réussi à mettre en scène sa défaite de façon extrêmement efficace. Il a fasciné un certain nombre de gens en Occident. Ces derniers ont fermé les yeux, que ce soit sur le plan de l’échec économique ou des droits de l’homme.
Sur le plan des droits de l’homme justement, le dernier rapport d’Amnesty international cite la Commission cubaine des droits humains et de la réconciliation nationale qui affirme que 8600 cubains ont été placés en détention arbitraire cette année. Mais dans d’autres pays voisins, ce n’est pas non plus brillant : au Mexique, par exemple, plus de 22 000 personnes étaient portées disparues en 2014…
Certes, mais il est difficile d’évaluer le nombre exact de prisonniers à Cuba : il n’y a pas de données publiques. En rapportant le chiffre que vous donnez à la population, le taux d’emprisonnement y reste un des plus élevés au monde. Aujourd’hui encore, le régime reste très répressif. Quand j’étais là-bas, deux jeunes ont essayé de détourner un bateau pour partir à Miami et ont été fusillés tout de suite. J’ai aussi vu des amis journalistes prendre vingt ans de prison simplement pour avoir dit dans un reportage qu’il manquait des médicaments dans les hôpitaux et que ce n’était pas seulement dû à l’embargo…
Et quel est selon vous le poids de cet embargo dans la situation économique cubaine ?
Je pense qu’il doit jouer pour 10 % environ dans l’échec cubain. Sur le plan des médicaments et de la nourriture, les Cubains peuvent maintenant tout acheter aux Etats-Unis. L’embargo est une vraie passoire. En importations alimentaires, le principal partenaire commercial de Cuba, ce sont les Etats-Unis. Et s’ils ne peuvent pas se procurer un produit directement aux Etats-Unis, ils peuvent l’acheter au Mexique. En revanche, l’embargo fait que Cuba reste exclu des organismes financiers comme le FMI. Si Cuba pouvait faire partie de ces organismes, le pays pourrait probablement accéder à des financements, de la part de la Banque Mondiale par exemple.
Le président élu des Etats-Unis, Donald Trump vient de déclarer : « si Cuba ne veut pas sceller un meilleur accord pour le peuple cubain, le peuple américano-cubain et les Etats-Unis dans leur ensemble, je mettrai fin à l’accord ». Comment interprétez-vous cette déclaration ?
Je ne comprends pas pourquoi les Etats-Unis s’entêtent dans cet embargo qui n’est jamais parvenu à affaiblir Castro. Dans le cas de Trump, c’est surtout un débat de politique intérieure : ça lui permet de séduire l’électorat anti Castro. Mais rationnellement, je ne vois pas ce qui justifie l’embargo. Comme je vous l’ai dit, c’est une passoire. Par ailleurs, les Etats-Unis font du commerce avec la Chine, avec le Vietnam, avec des pays qui, au niveau des droits de l’homme, sont au même niveau, ou pires, que Cuba.
On a l’impression que Cuba n’a le choix qu’entre l’isolement autocratique sur fond d’embargo et tomber à nouveau sous la coupe des Etats-Unis. Y a-t-il une alternative à ce dilemme ?
Oui, la mort de Fidel Castro pourrait débloquer quelques initiatives. Son frère Raul est beaucoup plus pragmatique. Je pense que, lui, n’hésiterait pas à s’orienter vers un modèle chinois, où il y aurait à la fois un développement économique favorisé par l’initiative privée et un maintien de la répression et du pouvoir communiste en place. Mais cela dépend des luttes d’influences qu’il y a au sein du parti communiste cubain. Pour qu’il existe une véritable alternative à ce que vous dites, il faudrait que Cuba devienne un pays indépendant, ce qui n’a jamais été vraiment le cas. Avant la Révolution, Cuba était sous influence américaine, après elle est passée sous influence soviétique, puis chaviste. Il faudrait que Cuba prenne vraiment son destin en main : c’est un pays qui a des possibilités extraordinaires. Il faudrait qu’il y ait des changements suffisamment importants pour que ça devienne un pays démocratique et développé, à l’image du Costa-Rica ou de l’Uruguay.
François Fillon et Vladimir Poutine, novembre 2009
François Fillon et Vladimir Poutine, novembre 2009
La brusque ascension de François Fillon lors du premier tour de la primaire de droite fait partie de ces phénomènes politiques qui sont à la fois parfaitement explicables et profondément mystérieux. Fillon a gagné parce que, dès l’instant où l’échec de Sarkozy devenait de plus en plus probable, il récupérait des électeurs dans les deux camps : ceux qui ne s’apprêtaient à voter Juppé que pour éliminer Sarkozy et ceux qui n’étaient fidèles à l’ancien président que pour écarter la ligne « molle » ou même « de gauche » soutenue par Alain Juppé. L’élection du président américain a fait le reste, en favorisant les spéculations sur les incertitudes des sondages, pendant que les médias faisaient de Fillon un « troisième homme » possible dès lors qu’il atteignait 20 % d’intentions de vote. Dans ces conditions, le choix des électeurs de droite en faveur de Fillon apparaît comme un vote d’adhésion pour un homme politique qui a compris qu’il était inutile de tenir des discours extrémistes pour satisfaire un public conservateur qui, non sans raisons, s’estime délaissé, voire méprisé, par la majorité de la classe politique. Il est habile, quand Alain Juppé croit bon d’invoquer l’autorité des évêques au bénéfice de sa politique « ouverte », de s’appuyer sur les sentiments des paroissiens et des pratiquants dont on sait bien qu’ils ont de la peine à suivre leurs pasteurs dans cette voie. De la même manière, il n’est pas mauvais de faire écho aux inquiétudes des parents (et de certains enseignants) devant l’évolution de l’école, même si, dans les faits, on ne propose rien d’autre que ses concurrents. La chose surprenante n’est pas que François Fillon entraîne sur ce terrain l’adhésion des électeurs de droite, mais que ses adversaires aient des difficultés à susciter un minimum d’adhésion de ce côté-là. Pour parler le langage de Pareto, les primaires de la droite ne se sont pas jouées sur les « dérivations » idéologiques ou politiques mais sur les « résidus », c’est-à-dire sur les passions fondamentales et élémentaires qui déterminent les émotions et les choix.[access capability= »lire_inedits »] Alain Juppé a choisi résolument, tout en jouant sur les sentiments humanitaires, de s’appuyer sur l’ « instinct des combinaisons », qui favorise l’innovation chez ceux qui ont confiance dans la force de leur talent et dans leur « mobilité ». Fillon s’est assuré le soutien de ceux qui sont attachés à la « persistance des agrégats » (la solidité des institutions, la permanence des traditions, etc.), qui constitue pour eux le meilleur garant de leur sécurité et de leur identité. Sarkozy a perdu des deux côtés, en essayant de mettre la sensibilité conservatrice au service de sa personnalité agressivement narcissique (et en confondant le public bourgeois de la primaire avec celui de la « vraie » élection).
Le clivage qui s’est exprimé dans cette semi-élection n’est évidemment pas sans rappeler ceux qui sont apparus dans d’autres occasions, comme le référendum de 2005, les succès de Viktor Orbán en Hongrie, les élections polonaises, le Brexit ou l’élection présidentielle américaine. Les vainqueurs sont certes dissemblables mais les vaincus sont partout les mêmes : ce sont les libéraux modernes, qui croient à l’État de droit et au libre-échange, qui sont attachés à l’héritage moral des années 1970, et qui sont de ce fait facilement effrayés par tout ce qu’ils perçoivent comme du populisme. Leur échec est en partie mérité, car ils ont oublié que la politique libérale ne peut pas se construire sur un imaginaire purement individualiste (ou multiculturel), mais qu’elle doit au contraire tenir compte des intérêts légitimes qui peuvent être ébranlés par le développement du marché et par ce qu’il est convenu d’appeler l’insécurité culturelle.
Dans le cas des libéraux « de droite » ou « du centre », la chose est d’autant plus flagrante que leur vocation naturelle est précisément d’inscrire l’innovation et le progrès dans la continuité historique. Mais cela ne veut pas dire que l’on puisse attendre grand-chose de bon de leurs adversaires. Dans le cas français, la victoire de Fillon est celle d’un homme qui a su s’adresser au noyau dur du peuple de droite (qui est en l’occurrence plus à droite que populaire), mais elle s’est faite au détriment de deux candidats, Sarkozy et Juppé, qui, chacun à leur manière, s’étaient directement situés dans la perspective de l’élection présidentielle : Sarkozy essayait maladroitement de réintégrer dans le jeu politique un peuple « ethnique » égaré dans le vote extrémiste, Juppé s’efforçait de construire un consensus majoritaire suffisant pour mener à bien des réformes libérales. Le résultat provisoirement brillant de Fillon a été obtenu sur la base d’une promesse d’audace réformatrice dont rien ne garantit qu’elle pourra être tenue dans un contexte de réactivation artificielle du clivage droite/gauche : le fait que « le pays [soit] plus à droite qu’il n’a jamais été » (François Fillon) ne signifie pas qu’il soit devenu aisé d’imposer des réformes libérales. Par ailleurs, la campagne s’est déroulée dans un quasi-silence sur ce qui, après coup, apparaît en fait comme le principal enjeu de cette primaire : une rupture dans la politique étrangère qui, si elle est confirmée, aura pour effet, comme l’a dit le sénateur russe Alexeï Pouchkov, de « briser le tandem Paris-Berlin sur la Russie » et de laisser Angela Merkel « pratiquement seule avec Varsovie et les pays Baltes ». Beaucoup de soi-disant gaullistes verront sans doute là un retour à une politique d’ « indépendance nationale », mais on peut aussi plaider que la défaite d’Alain Juppé est celle d’une politique qui était fidèle aux choix fondamentaux faits par tous les vrais hommes d’État français, qu’ils fussent « gaullistes » ou « européens » : le refus de la domination des Empires, la solidarité européenne autour de la France et de l’Allemagne, et la solidarité atlantique lorsque les intérêts vitaux des nations libres sont en jeu. Les Français de droite ont cru voter pour un gaulliste, ils se sont engagés dans la voie de la collaboration avec une puissance impériale qui s’appuie sur des relais internationaux très actifs et dont rien ne permet de croire que ses ambitions soient compatibles avec les intérêts français.[/access]
Ariel Sigler, prisonnier politique à Cuba (2010). Sipa. Numéro de reportage : AP20947431_000004.
Ariel Sigler, prisonnier politique à Cuba (2010). Sipa. Numéro de reportage : AP20947431_000004.
Paris. Avant-hier au soir, Ileana de La Guardia (réfugiée politique depuis 1991), Félix José Hernandez (réfugié depuis 1981) et Philippe Delaroche, journaliste-présentateur de l’émission « Décryptage », ont invité Mme Ségolène Royal à se saisir d’une feuille de papier et d’un crayon pour noter les noms des prisonniers politiques d’après une liste que, semble-t-il, les services du Quai d’Orsay ne sont toujours pas en mesure de lui communiquer. Car à ce jour, Mme Royal, désignée par le gouvernement français pour le représenter à La Havane, n’est aucunement revenue sur ses propos. Cette liste, arrêtée au 25 avril dernier, représente la mise à jour d’une liste antérieure remontant au 19 juin 2015. Elle comporte les noms de 93 prisonniers politiques dont 11 objecteurs de conscience. A ce jour, Radio Notre-Dame est le premier média en France à en avoir donné lecture.
Qu’ils s’appellent Alexander Alan Rodriguez, détenu – sans jugement – depuis le 8 juillet 2015 pour « désobéissance », Oswaldo Arcis Hernandez, membre de l’Union syndicale des travailleurs indépendants, condamné à deux ans pour « dangerosité sociale », Leonardo Cobas Pérez, membre de l’Union patriotique de Cuba, condamné à cinq ans pour « trouble à l’ordre public », ou Raibel Segundo Pacheco Santos, condamné à quinze ans pour « rébellion », la plupart demeurent en détention. Sur ces 93 prisonniers, seuls 26 sont assignés à résidence. Plus d’une vingtaine ont déjà purgé de 13 à 24 ans de détention. C’est notamment le cas de Pedro de la Caridad Alvarez Pedroso, détenu depuis le 29 décembre 1991, pour « infiltration sur le territoire national cubain, et, parmi les autres prisonniers, de sept d’entre eux, tels que Harold Alcala Aramburo ou Yoanny Thomas Gonzales, condamnés officiellement pour « piraterie », c’est-à-dire pour avoir eu l’intention de quitter Cuba à bord d’une embarcation.
De plus, Ileana de La Guardia a fait état des arrestations, représailles, harcèlements et intimidations qui se poursuivent au lendemain de la mort de Fidel Castro. C’est ainsi qu’à peine libéré après 10 mois de détention, le graffeur cubain « El Sexto », Danilo Maldonado, vient d’être incarcéré à nouveau pour avoir graffé ces deux mots : « SE FUE » (« Il est parti »).
Il demeure donc acquis, hélas, et ceci en contradiction avec le bilan prétendument positif de la famille Castro au pouvoir depuis un-demi siècle, qu’il n’y a aujourd’hui encore à Cuba ni liberté d’expression, ni liberté politique, ni liberté syndicale, ni liberté de circulation. Il est toutefois exact, ainsi que l’a souligné Mme Royal, que le peuple cubain est courageux. Comme en témoignent les membres de la Comision Cubana de Derechos Humanos y Reconciliación Nacional qui s’efforcent de tenir à jour la liste des prisonniers politiques.
François Hollande et Manuel Valls lors de la commémoration de l'armistice de la Première guerre mondiale, novembre 2016. SIPA. 00780599_000008
François Hollande et Manuel Valls lors de la commémoration de l'armistice de la Première guerre mondiale, novembre 2016. SIPA. 00780599_000008
Quand les éléphants sentent leurs derniers moments arriver, ils s’en vont loin, voulant éviter au troupeau le spectacle de leur agonie. Ils se dirigent, pour y mourir, vers le cimetière des éléphants, où tant d’autres pachydermes les ont précédés. Cette dernière étape de leur vie a toutes les caractéristiques de la dignité. On est en droit de trouver ça beau.
La mort de la gauche s’accomplit sous nos yeux avec tous les attributs de la laideur. Son corps malade et corrompu conjugue Alzheimer, Parkinson, avec les métastases de la plus belle des arrogances. Vieillarde décrépite dans une chaise roulante, elle lance d’une voix qui se veut guillerette : « Regardez comme je suis vivante, jeune et belle ! » Quelques nigauds s’y laissent encore prendre : ils ne sont pas très regardants sur la chair avariée. Une personne falote et quelconque, le président de la République, a pendant cinq ans plastronné : « Je suis la gauche ! » Des députés médiocres, bornés et passablement analphabètes ont occupé le devant de la scène en criant fort : « Nous sommes la gauche ! » Et le clergé officiant de cette gauche-là, installé dans les médias et dans les associations bien-pensantes, a seriné au bon peuple : « La gauche, c’est nous ! » Une entreprise acharnée de « décervellement ». Marquée par le désir de détruire ce qui était beau et digne.
Ils ont eu le pouvoir. Et ils en ont usé pour mentir et tromper. Ils ont inventé de nouvelles « couches populaires » qui n’étaient populaires que parce que venues d’ailleurs. Et les vraies couches populaires sont allées voter pour le Front national. Ils ont remplacé le social par le sociétal et l’associatif. Tout ce qui est était marginal, différent, et donc pas franchouillard, a été célébré par eux au-delà de toute mesure. La gauche, pendant longtemps, avait été la mère bienveillante des petites gens : elle est devenue leur marâtre. Les gens du peuple, pas idiots quand même, ne se faisaient pas d’illusions sur la capacité de cette gauche-là de faire mieux que la droite contre le chômage.
« Que cette gauche-là crève ! »
Mais ils pouvaient espérer qu’on leur reconnaîtrait ce qui reste aux plus démunis quand tout a disparu : leur fierté et leur identité. Et cela leur a été farouchement nié. Puisque les petits marquis issus de l’UNEF et de SOS Racisme avaient décidé de se prosterner devant une autre identité, admirée parce qu’immigrée, non blanche et non catholique. Et avec leurs petits mocassins vernis, ils ont consciencieusement piétiné la France, les Français, le peuple.
Si l’on veut sentir l’odeur de putréfaction qui se dégage de la bête qui meurt, une seule phrase suffira. Celle de Pierre Bergé, chaud partisan de la GPA, qui pendant la bataille du Mariage pour tous, a déclaré : « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ? » Difficile d’être plus abject. Ni François Hollande, son obligé, ni les députés socialistes, ni les associations féministes prétendument de « gauche » n’ont moufté. Pierre Bergé était l’un des leurs. Et en plus, il était millionnaire.
Alors oui, que cette gauche-là crève ! Le plus vite possible. Plus tôt elle mourra, plus tôt quelque chose qui s’appellera vraiment la gauche pourra renaître. Quels que soient les choix politiques de chacun, la France en a besoin. Ça fait partie de son patrimoine. Pour le moment, les spadassins de François Hollande se donnent l’impression d’exister en aiguisant leurs couteaux contre Manuel Valls. Le seul à ne pas avoir craché sur le mot dignité. Et c’est bien pour ça qu’on veut le tuer. Pas sûr que la bête blessée et donc toujours méchante y arrive.
Supportrice danoise aux Jeux olympiques de Rio, août 2016. SIPA. REX40445448_000011
Supportrice danoise aux Jeux olympiques de Rio, août 2016. SIPA. REX40445448_000011
Jeudi dernier, le JT de France 2 a diffusé un sujet fascinant signé Alexia Mayer sur le Danemark. Le présentateur de service, Julian Bugier, lance le reportage : « le Danemark, une économie florissante, un taux de chômage faible, des impôts élevés et un pays où on se dit les plus heureux au monde. Quelle est la clé de cette réussite ? Tout repose sur la notion de confiance, de l’école à l’entreprise. »
Alexia Mayer, rendue sur place, enquête et explique. Et on en apprend de belles ! Ainsi, j’ai découvert que les descendantes de Vikings croient que la santé de leurs bébés sera renforcée par des siestes dans le froid. Quand elles prennent une boisson chaude dans un café, elles laissent leurs bambins à l’extérieur, dans la poussette, exposés aux rigueurs de l’automne scandinave… Mais cette pratique étrange – qui à elle seule peut en dire long sur cette société et ses performances – n’est pas le sujet. Le point à souligner est que les mamans laissent leurs poussettes et leurs cargaisons humaines sans surveillance. A Copenhague, ville d’un peu moins de 600 000 habitants, ça ne craint rien et les mamans ne sont obsédés ni par des pédophiles ni par des voleurs. C’est que, comme l’avait annoncé Julian Bugier, la confiance règne.
Pour en savoir plus, Alexia Mayer interroge Morten Frederiksen, professeur associé au département de sociologie et travail social à l’université d’Aalborg, spécialiste de la question de la confiance. Pour lui, la confiance repose sur l’homogénéité de la société. Oui, vous avez bien lu – et moi bien entendu. Le secret du Danemark est que les Danois sont tous pareils. Selon le professeur Frederiksen « le pays est homogène à plusieurs titres, le pays est culturellement homogène, les inégalités salariales sont réduites aussi. Les gens pensent se comprendre, se connaitre profondément, connaitre les envies et les intentions les uns des autres. » Le Danemark, résume Alexia Mayer, est une tribu unie et égalitaire.
Un pays « culturellement homogène »
Malheureusement le reportage passionnant et important d’Alexia Mayer a été classé d’avance par la rédaction de l’actualité de France 2 dans la même rubrique que les sujets « bébé panda né au zoo d’Amsterdam » et « topinambour, les coulisses d’un légume oublié ». C’est vraiment dommage car, en creux, Alexia Mayer nous dit que le secret du Danemark, c’est qu’il n’est pas multiculturel, ou comme le dit le sociologue « qu’il est culturellement homogène ». Autrement dit, qu’il n’y a pas ou peu d’immigration et/ou que l’assimilation – et non pas l’intégration – y marche très bien. Le Danemark n’est donc pas « riche de ses différences » mais tout le contraire, riche et heureux grâce à l’absence ou à la très grande faiblesse des différences en son sein.
Il y a, ensuite, la question des écarts des revenus. Effectivement, selon les chiffres de 2015, le Danemark est le pays de l’OCDE avec l’écart des revenus le plus faible, les 10% les plus riches gagnent seulement 5,2 fois plus que les 10% les moins riches. En France, l’écart est de 7,4 (en Allemagne 6,6 et aux Etats-Unis 18,8). Est-ce cet écart entre la France et le Danemark suffit pour expliquer les différences de performances entre les deux sociétés et les deux économies sans prendre en compte les différences anthropologiques entre une société homogène et une société multiethnique et multiculturelle ? La question est ouverte.
Il aurait été intéressant d’essayer de comprendre comment les deux homogénéités (culturelle et économique) sont liées, laquelle des deux est dominante dans la réussite du pays (et il ne s’agit pas de croissance mais du fait que les Danois se sentent heureux). Il aurait été bien évidemment légitime et nécessaire de poser la question de la pertinence de l’exemple danois pour la France mais tout cela a été balayé par la rédaction : en fin de JT on ne va pas se prendre la tête…
Ainsi, malgré le travail d’Alexia Mayer, l’information extrêmement importante qu’elle a rapportée de Copenhague a été traitée comme une anecdote sans conséquence car ceux qui déclaraient « vouloir découvrir la clé de la réussite danoise » cherchaient en fait autre chose : se rassurer et confirmer ce qu’ils savaient déjà avant que l’avion de Mme Mayer n’ait quitté la France. Jérémie l’avait déjà si bien dit : « Ils ont des yeux et ne voient point, ils ont des oreilles et n’entendent point ».
Benoît Hamon. Sipa. Numéro de reportage : 00777646_000013.
Benoît Hamon. Sipa. Numéro de reportage : 00777646_000013.
Après Arnaud Montebourg à Besançon et Manuel Valls à Audincourt, c’est Benoît Hamon qui faisait étape en Franche-Comté. Accueilli par la députée frondeuse Barbara Romagnan, c’est dans la salle des fêtes du village de Boussières, situé à une vingtaine de kilomètres de Besançon, qu’il tenait meeting. Hamon aimerait bien devenir le Fillon de la primaire socialiste. Celui qu’on n’attend pas et qui surgit au dernier moment. Et il faut reconnaître qu’il y a des similitudes avec la stratégie filloniste. Comme Fillon présentait un projet résolument à droite, Hamon propose un projet marqué bien à gauche. Comme Fillon, il ne lit pas un discours écrit et réserve beaucoup de temps pour répondre aux questions de la salle.
Une salle bien remplie, d’ailleurs : 180 personnes un lundi soir à Boussières, c’est bien, c’est même inattendu. Comme Fillon, il évite au maximum le sujet épineux, l’Union européenne. L’ancien chef de file du courant « Un monde d’avance » au congrès de Reims de 2008, qui faisait du rapport à l’UE et au libre-échange la colonne vertébrale de sa motion, pense sans doute, à l’instar du désormais candidat désigné de la droite, qu’évoquer le sujet pourrait causer quelques fritures sur la ligne, celle qu’il veut entretenir avec les futurs électeurs de la primaire. Comme Fillon voulait au maximum éviter de dire que son programme économique correspondait aux exigences de Bruxelles et Berlin, Hamon veut éviter de dévoiler que son programme à lui entre en totale contradiction avec la construction européenne.
L’hégémonie du gauchisme culturel est en décomposition. L’élection de Donald Trump en est l’un des symptômes les plus manifestes, tout comme la montée de l’extrême droite et de ce qu’on appelle le « populisme » en Europe. Une chanson révolutionnaire de ma jeunesse m’est revenue en mémoire à cette occasion : « Et gare à la revanche quand tous les pauvres s’y mettront ! » En réalité, ce qui se passe n’a rien de comparable avec les couches populaires et le mouvement ouvrier d’antan, et ne me réjouit pas. Les discours et les orientations de Trump m’effraient, et la « revanche» en question peut déboucher sur tout et n’importe quoi. Un cycle historique se termine dans le chaos et l’angoisse de ce qui peut advenir en France, en Europe et dans le monde.
Une victoire en trompe-l’œil
Il en va de même de la victoire de François Fillon aux primaires de la droite : la contestation du politiquement correct de gauche en matière de mœurs et de multiculturalisme, d’islamisme et d’immigration, sa volonté manifeste de restaurer l’autorité de l’État font plaisir, mais au-delà ? Son projet des plus libéraux consiste en une cure drastique d’austérité qui aura des effets d’aubaine pour le patronat. Il a toutes les chances de renforcer les fractures et d’entraîner un chaos social encore plus grand. De fait, la droite s’est, elle aussi, coupée des couches populaires et l’adaptation sacrificielle à la mondialisation, avec comme contrepartie les promesses hypothétiques en matière d’emplois, ne peut qu’aggraver le phénomène. Quant aux rapports qu’il entend renouer avec la Russie en la remettant dans le giron de l’Europe dans le contexte d’un retrait américain et d’une Union européenne mal en point, je n’en attends rien de bon au regard des ambitions de Poutine, sur lesquelles beaucoup continuent de se faire des illusions. C’est cet assemblage en un seul bloc indissociable, d’une claire volonté de rupture avec la doxa idéologique et culturelle, d’une sorte de « grand soir » libéral et d’un rapprochement problématique avec Poutine qui ne me convient pas. Rien ne nous oblige à choisir un camp en avalant toutes les couleuvres qu’il entend nous servir.[access capability= »lire_inedits »]
« Cela fait toujours plaisir, mais cela ne suffit pas… »
S’il est une chose qui procure vraiment satisfaction, c’est le début de la fin de l’hégémonie du « politiquement correct » de gauche qui a régné en maître depuis les années 1980. Causeur est un journal qui dans ce domaine ne s’en est jamais laissé compter, et il existe une entente complice de ses lecteurs (dont je suis), qui en ont assez de la bêtise, du sectarisme, des invectives à répétition, de la police de la pensée et de la parole, des journalistes qui s’affichent comme des rebelles tout en ânonnant la nouvelle langue de caoutchouc sur la « richesse de la diversité », l’ « ouverture », le « bien vivre-ensemble » et la « fraternité universelle »… Cela fait des années qu’on les combat et qu’on s’en moque comme il se doit.
Il faudrait pouvoir recenser tous les reductio ad Hitlerum et les qualificatifs appliqués à tous ceux qui ne sont pas rentrés dans le moule : « beauf », « ringard », « réactionnaire », « fasciste » ou « néofasciste », « rouge-brun », « populiste », « raciste », « xénophobe », « islamophobe », « homophobe », « europhobe »… J’en passe et des meilleurs : après avoir accusé le roman Soumission de Houellebecq de « chauffer la place de Marine Le Pen au café de Flore»[1. Laurent Joffrin, « Le Pen au Flore », Libération, 3 et 4 janvier 2015], l’inénarrable Laurent Joffrin écrit tout bonnement que François Fillon peut devenir un « Tariq Ramadan de sacristie»[2. Laurent Joffrin, « Sacristie », Libération, 21 novembre 2016]… À vrai dire, ce genre de littérature n’intéresse plus grand monde en dehors d’un petit milieu de gauche, « à l’intérieur du périphérique » – pour reprendre une expression de François Fillon, qui a désormais acquis le statut d’un nouveau diable après que Nicolas Sarkozy a quitté la scène.
Si l’hégémonie de cette gauche bête et sectaire est battue en brèche, nous n’en sommes pas débarrassés pour autant. Elle voit bien que le monde lui échappe et se montre incapable d’en comprendre les raisons. Dans ces conditions, sa crispation identitaire et son agressivité envers les opposants risquent bien de se renforcer. Il faut donc s’attendre à une campagne du genre : « Au secours, la droite revient ! », accompagnée de nouvelles dénonciations des anciens et nouveaux « réactionnaires », avec amalgames en tout genre… Mal en point, la bulle politique et médiatique de gauche peut rejouer indéfiniment le même scénario de la diabolisation. On comprend, dans ces conditions, l’envie renouvelée de lui porter des coups. Une question mérite cependant d’être posée : ne donne-t-on pas beaucoup trop d’importance à un milieu qui est le seul à croire qu’il est le centre du monde ?
La critique du « politiquement correct de gauche » est utile mais il faut se garder de tomber dans une sorte de réactivité primaire qui finit par se nourrir de ce qu’elle dénonce et par tourner en rond. Il m’est arrivé de parler d’une « gauche ragnagna… » qui ne sait que râler et dénoncer à tour de bras. Cette posture n’est pas l’apanage d’un camp et elle ne permet pas de comprendre comment ce « politiquement correct » a pu s’installer si facilement.
Le mouvement vient de loin, et il faut essayer de comprendre le paradoxe d’une contre-culture et de sa dynamique de transgression qui se sont muées en un nouveau conformisme structurant l’air du temps. Certains voient en Mai 68 le triomphe d’une « gauche américaine », d’autres règlent des comptes générationnels avec les « soixante-huitards » qui seraient responsables de tous nos maux. Ces derniers ne sont pourtant pas à l’origine de la fin des Trente Glorieuses, du chômage de masse, de l’islamisme… À droite et à l’extrême droite, les formulations du genre « en finir avec » ou « liquider Mai 68 » font florès avec un esprit de revanche prononcé et l’illusion d’un retour possible en arrière.
De telles formulations n’ont littéralement pas de sens : on ne peut « liquider » un événement historique de cette ampleur. De plus, on ne saurait oublier ses effets bénéfiques au regard d’une époque marquée par un moralisme hypocrite en matière de mœurs, par le statut d’infériorité de la femme, le manque d’autonomie de la société face à un État gaullien autoritaire et hautain, les cloisonnements et les bureaucraties sclérosées… Dans ce sens, Mai 68 peut être considéré comme un événement multiforme comportant une dimension de catharsis et de libération, dans un pays qui s’était transformé à grande vitesse dans la période des Trente Glorieuses.
Cependant, on ne saurait confondre l’événement lui-même avec ce que j’ai appelé son « héritage impossible » – un rejet de la morale, de l’autorité, des hiérarchies et des institutions assimilées à la domination et à l’aliénation, l’autonomie de l’individu et de la société érigée en absolu, un règlement de compte avec sa propre histoire et son héritage politique et culturel, un « rousseauisme » qui postule que l’être humain est naturellement bon, le mal venant des conditions sociales, de la domination des riches et des puissants…
Résultat, la seconde moitié des années 1970 et les années 1980 du siècle dernier me paraissent avoir été décisives dans un processus de décomposition culturelle qui, conjuguée au chômage de masse, a produit de puissants effets de déstructuration.
On ne comprend pas cette évolution si on fait l’impasse sur l’échec du gauchisme révolutionnaire sous les coups de boutoir de l’antitotalitarisme. Cet échec est une bonne chose, sauf que beaucoup d’« ex » n’ont rien compris à ce qui leur arrivait. Recyclés au sein du parti socialiste et dans le journalisme, ils ont conservé les mêmes structures mentales binaires, sectaires et moralisantes, tout en changeant de « sujet historique », passant de la défense du prolétariat à celle des « jeunes », des « immigrés » et du « black, blanc beur ». Cette reconversion est l’une des origines de la figure du journaliste militant, sermonneur de la « majorité silencieuse », justicier et délateur.
Le gauchisme institutionnalisé
L’autre phénomène concomitant est la montée du gauchisme dans le domaine des mœurs et de la culture. La flambée provocatrice et transgressive du début a cédé la place à un courant pour lequel la transformation de la société devait se faire par une « révolution culturelle » en douceur accordant une importance première aux nouvelles générations. C’est précisément ce qui est advenu.
Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, ce gauchisme recomposé va se trouver institutionnalisé et acquérir une légitimité et des leviers d’influence sans précédent. Le gauchisme culturel s’érige alors en nouvelle doxa : antiracisme de nouvelle génération à tendance ethnique et communautaire, histoire revisitée à l’aune pénitentielle, écologie punitive, féministes et homosexuels transformés en ayants droit, sans oublier le pédagogisme libertaire, la provocation comme nouvelle marque de distinction, l’art contemporain devenu art officiel… Le rapport à la sexualité, à la nature, à l’histoire, l’éducation libertaire des enfants, le « festif » deviennent ainsi des marqueurs permettant de distinguer le « camp du progrès » et celui de la « réaction ». Avec le chômage de masse, ce gauchisme institutionnalisé va largement contribuer à la rupture entre les couches populaires et la gauche.
Aujourd’hui, cette fuite en avant ne peut plus masquer le vide de la pensée et de la doctrine. La gauche peut continuer à faire comme si, il n’est pas sûr qu’elle se relève un jour. La question existentielle de l’« identité de la gauche » intéresse de moins en moins de monde, notamment parmi les jeunes.
Le bouleversement du terreau éducatif et de l’école a abouti à la formation d’un nouveau type d’individu historiquement déculturé et autocentré pour lequel le relativisme et le multiculturalisme semblent aller de soi. Le fondamentalisme et le terrorisme islamistes ont partiellement remis en question le pacifisme et l’angélisme de ce nouvel individualisme propre aux sociétés démocratiques qui voulaient oublier que l’Histoire est tragique. Certes, il y a une claire volonté d’en finir avec le politiquement correct qui sévit depuis plus de trente ans. Mais la question de ce qui nous définit comme nation et comme civilisation reste, pour le moins, problématique.
Dans cette situation confuse, il importe de savoir ce à quoi nous tenons dans l’héritage qui nous a été transmis, tant bien que mal, à travers les générations. Personne ne fera ce travail de discernement et de transmission à notre place. Ne suivons pas les mouvements de balanciers d’une société qui ne sait plus d’où elle vient ni où elle va. La liberté de l’esprit n’appartient pas à un camp, et il s’agit de la défendre, d’où que viennent les attaques contre elle. [/access]
Manuel Valls. Sipa. Numéro de reportage : 00783880_000009.
Manuel Valls. Sipa. Numéro de reportage : 00783880_000009.
« On nous dit que la gauche n’a aucune chance mais rien n’est écrit. On nous dit qu’elle ne rassemblera jamais, qu’elle en est incapable, rien n’est écrit. On nous dit que l’extrême droite est qualifiée d’office pour le second tour, rien n’est écrit. On nous dit que François Fillon est déjà le prochain président de la République, rien n’est écrit. »
Le souvenir de l’anaphore présidentielle
Avec « Moi président », les journalistes avaient pu briller par leur connaissance stylistique en identifiant une anaphore. Un seul d’entre eux avait su dépasser cet étiquetage technique qui n’a aucun intérêt en soi : Daniel Schneidermann s’était arrêté sur la syntaxe du passage où se situait la figure et avait commenté avec intelligence et humour la rupture de construction (une faute de français, en clair) que l’on pouvait relever dans la plupart des occurrences de la formule.
Je me permets de renvoyer à mon livre, p. 294 et suiv., les visiteurs de ce blog qui souhaiteraient de la tirade hollandienne une analyse un tout petit peu plus poussée que celle qui fut proposée par les grands médias.
Mais quelle figure Manuel Valls a-t-il employée ?
Rebelote donc, le 5 décembre. Discours de candidature de Manuel Valls, prononcé à la mairie d’Evry.
[…] On nous dit que la gauche n’a aucune chance mais rien n’est écrit. On nous dit qu’elle ne rassemblera jamais, qu’elle en est incapable, rien n’est écrit. On nous dit que l’extrême droite est qualifiée d’office pour le second tour, rien n’est écrit. On nous dit que François Fillon est déjà le prochain président de la République, rien n’est écrit. […]
Une anaphore ?
Le souvenir du « Moi président » étant apparemment encore frais, c’est le mot « anaphore » qui a surgi d’emblée sur les lèvres des commentateurs lors des fameux décryptages immédiats d’après-discours. Sentant bien que cela ne collait pas totalement, Anna Cabana, sur BFMTV, a inventé la « répétition en forme d’anaphore ». Précisons qu’elle voulait parler de « rien n’est écrit » ; donc, elle a faux ; ce n’est pas une anaphore. Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux
Causeur: Le président élu des Etats-Unis mène une diplomatie nouvelle qu’illustre l’incident taïwanais. Il y a d’abord ce qui semble être la volonté d’engager un rapport de force avec la Chine mais au-delà du fond, la forme est aussi nouvelle. Il ne s’agit pas uniquement d’une diplomatie du tweet, mais d’un rejet de la diplomatie traditionnelle : quand Trump s’interroge: « n’ai-je pas le droit de parler au téléphone avec le chef de l’Etat auquel nous vendons des armes ?», il se moque de la langue de bois, c’est-à-dire du langage diplomatique. Peut-on faire de la diplomatie en restant parfaitement clair, direct et transparent ?
François Nicoullaud:[1. François Nicoullaud est analyste de politique internationale, ancien ambassadeur de France en Hongrie et en Iran] Bien sûr. La meilleure des diplomaties se fait lorsque l’on prend soin d’être clair, direct et transparent avec ses interlocuteurs… Paul Cambon, qui a été ambassadeur de France à Londres au début du XXème siècle, répondait « je n’ai jamais menti » à ceux qui lui demandaient comment il était parvenu à entraîner la Grande-Bretagne aux côtés de la France dans la Première Guerre mondiale. Talleyrand disait à peu près la même chose à la fin de sa vie : « non, la diplomatie n’est point une science de ruse et de duplicité. Si la bonne foi est nécessaire quelque part, c’est surtout dans les transactions politiques, car c’est elle qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi n’autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve : et la réserve a cela de particulier, c’est qu’elle ajoute à la confiance. » Mais Donald Trump, c’est évidemment tout autre chose. Ses foucades, ses propos contradictoires, ses provocations, l’empêcheront vite, s’il continue sur cette ligne, de construire des relations de confiance avec ses interlocuteurs. Cela ne l’empêchera peut-être pas de remporter quelques succès diplomatiques. Mais s’il ne s’amende pas, ils ne pourront être durables.
La bonne foi et la franchise pourraient être importants voire nécessaires dans les relations entre diplomates des différents pays et surtout entre dirigeants de différents pays. La question n’est pas ce que dit Trump à ses homologues, mais ce qu’il « tweete » à des électeurs et donc à l’opinion publique, y compris chez l’adversaire. Talleyrand a eu la chance de ne pas devoir gérer la « com’ » et Cambon n’a pas été obligé de réagir à des tweets de Lloyd George ou d’Asquith… Est-ce qu’un discours public clair et sans hypocrisie – comme celui de Trump concernant Taïwan – ne rendrait pas la diplomatie presqu’impossible ou, pire, multiplierait les conflits ?
C’est vrai, pour en rester à Talleyrand, il prône la franchise, mais aussi la réserve. Pour créer la confiance chez son interlocuteur, il faut que celui-ci ait l’assurance que ce qu’il dit ne va pas se retrouver sur la place publique. La diplomatie secrète, ou en tout cas discrète, a donc ses vertus. L’époque contemporaine a vu se développer une diplomatie par médias interposés – déclarations, communiqués, interviews et aujourd’hui tweets et messages sur réseaux sociaux. Cette façon d’agir permet à l’émetteur de prendre des poses avantageuses, de faire plaisir à son opinion publique, mais contribue rarement à la solution des problèmes.
La victoire de Trump démontre l’efficacité politique d’un discours outrancier, vulgaire et brutal. Cette façon de parler semble être considérée comme franche, venant d’un orateur qui ne prend pas l’audience de haut, et n’exprime pas sa supériorité sociale à son public. Les vieilles démocraties fondées sur l’égalité sont-elles condamnées à un débat de charretiers ?
Non, je ne crois pas, les débats autour des élections majeures en Europe sont et devraient rester plutôt de bonne tenue. Mais le point de faiblesse de nos démocraties, y compris de la démocratie américaine, est peut-être que les élections, parfaitement démocratiques et respectueuses de l’égalité des citoyens, mettent néanmoins en place, il faut bien le constater, des oligarchies politiques, et aussi économiques. Non que les élites installées au pouvoir soient totalement fermées. Elles font monter parmi elles des éléments nouveaux, mais ceux-ci, pour s’y intégrer et pour réussir, doivent en respecter les codes. Les électeurs ont donc le sentiment, pas tout à fait faux, d’avoir été floués… Trump est évidemment le produit de l’oligarchie économique, mais c’est vrai qu’il a cassé tous les codes, et c’est ainsi qu’il s’est fait élire. Nous allons voir à présent s’il continue sur la même ligne, auquel cas la situation pourrait vite devenir compliquée pour lui, ou s’il se résigne à les respecter une fois en charge du pays.
Hillary Clinton et Alain Juppé à Washington, avril 2012.
Hillary Clinton et Alain Juppé à Washington, avril 2012.
Nous sommes dans un collège parisien des beaux quartiers, au lendemain de l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche. Le professeur d’histoire organise un débat sur le sujet. Un débat dans lequel tout le monde est prié de communier dans la désolation. Le jeune Simon, 14 ans, se rebelle : « Mais attendons de voir, pour l’instant, on ne sait pas. » Brouhaha, tollé, réprimande, tu devrais avoir honte, comment peux-tu. Derrière lui, une camarade lui glisse : « Mes parents pensent comme toi, mais il ne faut pas le dire, tu es fou. » Simon ne se démonte pas : « Mais alors à quoi ça sert d’étudier La Vague[un film qui montre la diffusion d’une idéologie totalitaire grâce au conformisme] ? »
Cette micro-scène de la vie scolaire fait penser aux livres de Kundera, sauf que ça finit mieux. Parce que, bien sûr, il n’est rien arrivé de fâcheux à Simon, et surtout parce que, des Simon, qui refusent de se plier aux diktats idéologiques de ce que notre ami Jean-Pierre Le Goff appelle le « gauchisme culturel » et sont déterminés à penser par eux-mêmes, y compris dans les conditions les plus contraires comme une salle de classe chauffée par un prof militant, il y en a de plus en plus, dans toutes les générations, dans tous les milieux et dans toutes nos belles provinces.
De fait, si on reproche souvent aux Français, et pas toujours à tort, d’être exagérément pessimistes, vindicatifs et grincheux, il arrive aussi qu’ils soient facétieux. Même ceux de droite. Après la victoire du Brexit en Grande-Bretagne et celle de Trump aux États-Unis, on se demandait quelle malice ils allaient inventer pour épater le bobo, et au passage, pour faire savoir à ceux qui se sont auto-désignés comme leurs directeurs de conscience que l’heure de la retraite est en passe de sonner. Alors que l’envie les démangeait de voir les prêchi-prêcheurs professionnels perdre leurs certitudes et leur arrogance, la primaire de la droite est tombée à point. Le chœur des éditorialistes et des gens raisonnables les sommait de choisir, avec Alain Juppé, la voie du vrai, du bien et du multiculturalisme heureux, mais se serait accommodé, au fond, d’un Nicolas Sarkozy qu’il aimait tant détester – et dont il aurait pu continuer tranquillement à dénoncer les idées déplorables et les manières discutables.
Raté. Comme le résumait Marcel Gauchet dans Le Monde, les électeurs n’ont voulu ni de « Sarkozy, trop clivant » ni de « Juppé, trop consensuel ». Ils ont abattu leur joker et sorti leur Fillon, un type qui, comme Nicolas Sarkozy, n’a pas peur de se dire de droite, mais qu’il sera plus difficile de disqualifier. Ce qui n’empêche pas d’essayer. Ainsi, dès le 28 novembre Laurent Joffrin entonnait l’antienne de l’ordre moral en marche. « Fillon s’enracine dans un catholicisme tradi là où la gauche de gouvernement a fait progresser les droits des homosexuels et accepté la diversité culturelle de la société française », écrivait le patron de Libération le 28 novembre. Ouh, la vilaine droite homophobe, raciste et cul béni. Si Joffrin observe, comme Le Monde, une « révolution conservatrice » en marche (dénomination qui semble dans les deux cas dénuée de toute référence allemande), son argumentaire est un classique de la « gauche divine », selon la tranchante formule de Baudrillard : à ma gauche les gentils, à ma droite les méchants, les étroits, les coincés, les beaufs, les réacs. Pas de révolution sémantique en vue dans la bonne presse. Mais les offusqués ont pu compter sur le soutien involontaire et bêtasson de Valérie Boyer qui, comme pour leur donner raison, arborait le soir de la primaire, sur les plateaux de télé, une grande croix franchement incongrue.
Pour Joffrin, c’est simple: à ma gauche les gentils, à ma droite les méchants, les étroits, les coincés, les beaufs, les réacs.
Il peut sembler hasardeux de rechercher une cohérence entre le « leave » britannique, la présidentielle américaine et la primaire de la droite française. Ce n’étaient ni les mêmes enjeux ni les mêmes procédures. Et ils n’ont pas, loin s’en faut, consacré le même genre de vainqueur. Rien de commun, en effet, entre le fantasque Boris Johnson, l’erratique Donald Trump, traité de « gros con » par un Alain Finkielkraut (pages 30-33) dont cet écart laisse imaginer l’énervement, et le très bien élevé vainqueur de la primaire. Fillon, c’est, presque trait pour trait, l’anti-Trump. Et n’en déplaise à Cyril Bennasar (pages 62-64) qui pense qu’un peu plus de « gros cons » feraient du bien à notre vie publique, je m’en réjouis.[access capability= »lire_inedits »]
La plupart des commentateurs ont pourtant senti qu’il y avait un fond de sauce commun à la mauvaise humeur des électeurs occidentaux. Il faut dire que ce fond de sauce, c’est eux et la détestation qu’on leur voue. De part et d’autre de la Manche et de l’Océan, le même vent s’amuse à faire tomber les mêmes têtes – métaphoriquement, bien sûr. Certes, chaque électeur a sa petite idée sur ceux qui ont, pense-t-il, confisqué la parole et manqué aux devoirs que leur conféraient leurs privilèges, le premier étant aujourd’hui l’accès à l’expression publique. Selon les cas, la nébuleuse que chacun nomme « ils » comprend les politiciens, les milieux d’affaire, les artistes, les intellectuels, les sondeurs. Un monde à part qu’on appelle « les élites » mais dont la seule particularité, note Françoise Bonardel (pages 44-45), est précisément d’être à part, dans un Olympe auquel c’est la célébrité et non plus le mérite qui permet d’avoir accès.
Mais ceux qui figurent toujours, et en première place, dans ce palmarès de l’impopularité ce sont les journalistes. Et qu’on ne crie pas aux amalgames, le plouc n’est pas si bête, il sait bien que tous les journalistes ne sont pas pareils mais qu’ensemble, ils font système. Il reconnaît le ronronnement médiatique qui, sur chaque événement, prétend édicter la bonne ligne. Et quoi que dise le ronronnement, le plouc a furieusement envie de dire le contraire. C’est que, depuis des années, ces gens qui forment « les médias » consentent parfois à parler en son nom mais ne lui parlent, à lui, qu’avec des pincettes. Et la plupart du temps, ils se paient sa tête avec la hauteur des gens qui savent. En haut lieu, on doit regretter amèrement la suffisance avec laquelle on a traité la France de la Manif pour tous. Aujourd’hui, elle se venge.
On aimerait connaître l’effet du soutien bruyant apporté à Hillary Clinton par les grands journaux, les intellectuels, et les people des États-Unis et du monde entier. De même, on se demande si la chute d’Alain Juppé n’a pas commencé en novembre 2014, le jour où les Inrocks l’ont sacré en « une » comme l’incarnation de la bonne droite, ce que des tas d’électeurs ont immédiatement traduit par « de gauche » – et, aussi stupéfiant que cela semble, ce n’était pas un compliment. Quant à François Fillon, il n’a cessé en fin de campagne de distiller des vacheries sur les journalistes. Et Vincent Trémolet de Villers rédacteur en chef au Figaro, a eu raison de saluer en lui « l’homme qui ne s’inclinait pas devant les ricanements ». Le 27 octobre, Fillon a commis, écrit-il, un « blasphème contre l’infotainment » en remettant courtoisement à sa place Charline Vanhoenacker, l’humoriste vedette de France Inter, invitée à mettre son grain de sel dans l’émission politique de France 2. Et la France des « provinces, des parvis et des anciens usages », heureuse formule de mon confrère, lui est reconnaissante d’avoir restauré, entre le sérieux et le déconnant, la hiérarchie que l’âge de la rébellion appointée a inversée.
Bien sûr, aucun des experts habitués à scruter les entrailles de l’opinion ne se risquera à étudier cet « effet bras d’honneur ». Après quelques jours de déchirante repentance collective sur le thème « nous n’avons rien vu venir » et de débats sur l’entre-soi journalistique, en France les journalistes se sont promptement remis à prêcher. Entre les deux tours de la primaire ils se sont donc demandé de diverses façons comment Alain Juppé pourrait combler son retard, tout en faisant attention, pour les plus prudents, à causer poliment au gars qui pourrait se retrouver à l’Élysée. Mais ils semblent toujours aussi incapables de la moindre empathie à l’égard de ces électeurs accrochés à leurs vieilles lunes comme la différence des sexes ou l’appartenance nationale. Seulement il serait temps, camarades, de réaliser qu’aujourd’hui, le vieux monde est devant vous et que c’est vous qui courez derrière.
En haut lieu, on doit regretter d’avoir méprisé la France de la Manif pour tous. Aujourd’hui, elle se venge.
Si les phénomènes Brexit, Trump et Fillon sont comparables, c’est donc en ce qu’ils révèlent le discrédit des mêmes élites libérales. Si rien ne rapproche le président américain et le présidentiable français, Clinton et Juppé semblent sortir du même moule, celui où, de Shanghai à Harvard, se fabrique l’élite mondialisée. Élie Barnavi, qui en est l’un des plus aimables fleurons, déplore (pages 56-59) le désaveu qui la frappe aujourd’hui, forcément injuste dans sa globalité. Peut-être a-t-il raison de s’inquiéter de la démagogie qui accompagne structurellement le désir de coup de balai. Mais il sous-estime grandement le mépris voué par cette élite au peuple des provinces et des bistrots, accusé de toutes les tares parce qu’il veut rester un peuple et conserver, comme l’a dit Fillon au soir de sa victoire, des « valeurs françaises », expression qui a suscité les ricanements et haussements d’épaules de rigueur. Quand elle évoque la fameuse « droitisation » de la France, la presse de gauche (qui donne encore le la, en dépit de l’évolution souterraine des rapports de forces) hésite entre le registre olfactif – les idées nauséabondes – et le registre psychiatrique – les pulsions mal refoulées. Il est amusant de la voir aujourd’hui se demander avec inquiétude si François Fillon saura répondre aux aspirations des classes populaires qu’eux-mêmes trouvaient hier si condamnables.
Il est vrai, cependant, que les électeurs de Trump, comme ceux de Fillon, ne se recrutent pas seulement pour le premier, et pas du tout pour le second, parmi les perdants de la mondialisation. Certes, beaucoup vivent dans de petites villes relativement éloignées des grands centres de profit et de décision de l’économie-monde, c’est-à-dire dans l’Amérique ou dans la France périphérique, ce qu’on nommait autrefois l’Amérique ou la France profonde. Mais comme le souligne Christophe Guilluy (pages 46-47), « dans la France périphérique, il n’y a pas que des prolos paupérisés ». Et Christopher Caldwell montre bien comment Trump, tout milliardaire qu’il est, nourrit toujours un complexe social par rapport à l’élite incarnée par Clinton. N’en déplaise à tous ceux qui croient encore qu’on vote en fonction de sa place dans le processus de production, on peut être nanti et se sentir exclu. Les caves qui se rebiffent ces jours-ci ne sont pas tous des perdants économiques mais, dans un monde où les canons de la bienséance sont ceux du gauchisme sociétal et idéologique, ils se vivent tous comme des perdants culturels. « François Fillon, c’est d’abord le candidat patronal du Wall Street Journal et des actionnaires du CAC 40 », écrit Alain de Benoist qui ironise sur le côté très propre du candidat LR : « De surcroît il va à la messe, et puis il habite un manoir, ce qui fait décidément de lui un homme très bankable. » Peut-être. Il n’en parle pas moins à la France oubliée.
Sans doute est-il prématuré d’affirmer que le pouvoir culturel a changé de camp. Reste que les plaques tectoniques qui affectent secrètement nos comportements collectifs sont déjà en mouvement, et la victoire de François Fillon, ou en tout cas la défaite d’Alain Juppé, en est l’un des signes. Certes, le politiquement correct n’est pas, loin s’en faut, détrôné, mais on peut déjà imaginer un monde où les idées aujourd’hui dissidentes seront devenues la nouvelle doxa, réalisant ainsi la prophétie des dominants actuels. Il sera alors temps de se battre sur deux fronts.
On n’en est pas là. Ceux qui croient encore incarner la jeunesse du monde bien qu’ils aient souvent entamé la soixantaine refusent avec obstination de voir qu’ils ont largement perdu la jeunesse. En dépit de leurs incessantes objurgations, et comme l’observe malicieusement Alexandre Devecchio, brillant représentant de la nouvelle génération (pages 52-53), non seulement « la jeunesse n’emmerde plus le Front national », mais une partie d’entre elle lui fait plutôt les yeux doux. Et il suffit de voir par ailleurs notre pétillante amie Eugénie Bastié tenir la dragée haute, sur les plateaux, à des adversaires chevronnés, pour se dire que le conservatisme a un bel avenir devant lui.
Si la même colère travaille une partie des sociétés française et américaine, celle qui a été effacée des écrans radars médiatiques par le politiquement correct, il faut comprendre pourquoi elle se manifeste de façons si radicalement opposées. La vague populiste aurait-elle contourné la France comme le nuage de Tchernobyl ? En réalité, si on entend par « populiste » un homme qui fait campagne comme s’il était sur le plateau de Cyril Hanouna – plus c’est gros, plus c’est bête, plus ça buzze –, nous n’avons pas cela en rayon. Nous avons des dirigeants, des postulants et des programmes plus ou moins démagogiques, des styles qui parlent plus ou moins à l’estomac, mais que l’on sache, on n’entend pas Marine Le Pen, Philippot et les autres dire blanc le matin, rouge à midi et violet à minuit, ni promettre n’importe quoi – à moins bien sûr que consulter les Français sur l’Europe soit n’importe quoi, comme le pensent pas mal de bons esprits. Le plus cocasse, dans le chambardement que nous vivons, c’est qu’en cas de duel Fillon-Le Pen en 2017, c’est le FN qui défendra les couleurs de la gauche. On va rire.
Cependant, le « crime populiste » que l’on dénonce rituellement lors de très nombreuses minutes de la haine consiste non pas à dire ce que les gens veulent entendre mais à entendre ce qu’ils veulent dire. De sorte que Fillon pourrait très vite en être accusé. Être populiste, dans ce sens, c’est parler des sujets qui fâchent, c’est-à-dire qui fâchent la gauche, ou plus précisément en parler autrement que sur le mode irénique et ravi qui sied. Il s’agit, bien sûr, des questions identitaires, d’autant plus obsédantes qu’elles sont criminalisées, mais aussi de tous les cadres anthropologiques et intellectuels menacés de déconstruction. Contrairement à ce qu’a prétendu Alain Juppé, la modernité et ses mille féeries ne sont nullement en danger dans la France d’aujourd’hui. En revanche, beaucoup craignent de voir tomber dans l’oubli une partie de notre héritage, littéraire, politique, historique et mythologique, tenu pour une entrave à la glorieuse marche du progrès post-national. François Fillon a su capter cette aspiration. « À “l’identité heureuse”, François Fillon a opposé le droit à la continuité historique et c’est l’une des principales raisons de sa victoire », analyse Alain Finkielkraut. De fait, si la gauche, comme l’avait judicieusement diagnostiqué Michéa, s’entête à être « le parti de demain », la droite a tout à gagner à être un peu « le parti d’hier ». Il y a peut-être des moments dans l’Histoire où, comme dans les autobus, il faut avancer vers l’arrière.[/access]