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Laissez-nous critiquer le «peuple»!

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Des supporters de Trump en Australie, août 2016. SIPA. 00768479_000010

Même si l’on peut y trouver des différences, la continuité entre le Brexit et l’élection présidentielle américaine semble difficile à contester. On ne saurait mieux le dire que Marie Viennot, qui, dans son « billet économique » de France Culture du 8 novembre, affirmait : « Remplacez Bruxelles par Washington, les propos xénophobes sur les immigrants de l’Est, et ceux du Mexique. Jetez un œil aux réactions des marchés financiers, des médias, des économistes, quasiment tous anti-Trump. Le candidat républicain dit être un Brexit US, et espère faire mentir les sondages […] Les gens veulent des frontières, ils ne veulent pas de cette arrivée massive de gens qu’ils ne connaissent pas, c’est leur volonté… Les discours anti-mexicains de Donald Trump ressemblent à s’y méprendre à ceux de U-Kip, le parti pro-Brexit. Comme lui, Donald Trump veut rallier les déclassés»

Donald Trump revendique clairement cette continuité ; lors de son meeting à Raleigh dans le Michigan, la veille du scrutin, il clamait: « demain ce sera une journée véritablement historique. Ça va être un Brexit puissance trois ».

On se souvient des réactions qui ont suivi le Brexit : Bernard-Henri Levy et Alain Minc mettent en cause les électeurs, et reçoivent en retour une volée de bois vert en châtiment du soi-disant délit d’ignorance et de mépris des « vrais gens ».

On connaît la boutade célèbre de Bertolt Brecht qui fait dire à un de ses personnages : « Le peuple a par sa faute perdu la confiance du gouvernement il convient donc pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ». Elle a été assez abondamment sollicitée en cette occasion. Elle a probablement encore servi pour l’élection de Donald Trump. Le débat se pose, en tout cas, dans les mêmes termes.

Il peut arriver à l’élite de dire la vérité

Est-ce à dire que toute réflexion sur la rationalité d’un vote populaire est interdite ? Après les attentats du 13 novembre, Manuel Valls déclarait : « expliquer de tels actes, c’est déjà vouloir un peu excuser ». A l’inverse, une tentative d’analyse du vote des catégories en voie de déclassement serait-elle déjà une façon de les stigmatiser ?

Comme pour la question de l’islamisme, il s’impose à tout effort de lucidité de se blinder contre l’accusation d’islamophobie, ne faut-il pas se protéger contre un autre missile idéologique, sur un tout autre front, qui ferait d’une mise en examen (au sens sociologique !) du vote populaire un nouveau crime en « mal-pensance » ? Comme il y a un CCIF (Comité contre l’islamophobie en France), y aura-t-il prochainement un CCPP (Comité contre la « populophobie » partout) ? Osons ajouter à la sauvette qu’il peut arriver à des membres de l’élite de dire la vérité.

Soyons clair : s’il doit être permis de mettre en doute la rationalité du vote d’une partie déshéritée du peuple américain qui a permis l’élection de Trump, cela n’équivaut, en aucun cas, à le mépriser, ou à manifester quelque condescendance. On s’efforcera ici au contraire de dénoncer l’environnement informationnel dans lequel il a bien peu de chances de se construire des représentations valides des causes de son déclassement, ou de son malaise identitaire.

Le ressentiment que l’on peut éprouver à l’égard de la mondialisation libérale, du libre-échange forcené, de l’impuissance européenne, etc, est évidemment compréhensible, et il est logique qu’il se traduise parfois en agressivité vis-à-vis des élites qui s’en félicitent et ne préconisent rien d’autre que d’aller plus vite et plus loin dans la même direction.

La facile lapidation symbolique des responsables

Avec l’élection de Trump, on peut si l’on y tient se réjouir de la gifle à l’establishment, aux politiciens traditionnels, aux journalistes, aux sondeurs, etc. Mais Guignol rossant les gendarmes ne saurait constituer une politique, ni offrir de solutions aux perdants de la mondialisation. La question d’une recherche des voies permettant de sortir de ce marasme – après une analyse lucide – est  autrement plus importante que la facile lapidation symbolique des responsables qui nous y ont englués.

Il faudrait être vigilant au fait que se réjouir d’une bonne  leçon administrée aux bien-pensants thuriféraires de la mondialisation heureuse, incite à glisser subrepticement  vers une sorte d’indulgence, de compréhension, voire de sympathie diffuse pour l’énergumène propulsé aujourd’hui à la tête du plus puissant pays du monde. On peut ainsi lire des quasi-compliments étonnants : Alexis Brézet, dans Le Figaro du 10 novembre, écrit : « Parce qu’il n’est pas du sérail, parce qu’il n’est prisonnier d’aucun tabou, Donald Trump a su mettre ses mots sur des sentiments que les autres ne voulaient pas nommer ». Donald Trump devient l’homme qui fait « exploser les codes », qui tranche avec « les timidités d’Obama à désigner l’islamisme radical »… timidités qui de ce fait apparaissent plus coupables que les injures ouvertement racistes de Donald Trump, ou l’affichage de ses préférences pour les régimes dictatoriaux.

Cette implicite connivence se lit également entre les lignes des anticipations de ses actions à venir. Sa politique sera-t-elle après tout si néfaste ? On voit bien que la bourse réagit plutôt bien depuis l’élection… Les membres raisonnables du Parti républicain, les institutions, la constitution, les experts, l’armée, les chinois, que sais-je… ne seront-ils pas autant de garde-fous ? En d’autres termes, faut-il se tenir prêt à féliciter le nouveau président de faire une bonne politique malgré lui, en quelque sorte ?

L’élection de Trump, défaite de la réalité…

La tonalité dominante semble être celle que Pascal Brukner exprime pour Le Figaro, affirmant qu’il y a eu « vengeance du réel », « victoire du principe de réalité ». On soutiendra ici que c’est tout au contraire la virtualité qui a terrassé la réalité.

C’est saisissant : plus de 40 % des femmes ont voté pour Trump, ainsi que plus d’un tiers des Latinos et 12 % des Afro-Américains. Il en va de même, on le sait, d’une grande partie des classes moyennes inférieures des régions les plus désindustrialisées. La réalité est brutale : une grande partie de ses électeurs, la majorité peut-être, a voté contre son intérêt direct ; et, si on prend en compte l’intérêt collectif (qu’on me pardonne encore cette préoccupation incongrue), c’est à leur quasi-totalité que l’on peut appliquer cette assertion. Et cela pour de multiples raisons qu’on ne peut que survoler ici, en donnant juste quelques arguments :

– On voit mal comment l’application de son programme pourrait améliorer la situation de son électorat populaire en réduisant l’impôt sur les sociétés de 35% à 15%, ainsi que celui des contribuables les plus riches (la tranche la plus élevée passant de 39,6% à 33%), ce qui en outre ne manquerait pas d’aggraver le déficit budgétaire, en plus des abattements fiscaux destinés à financer un programme de 1.000 milliards de dollars d’investissements dans les infrastructures.

– Inutile de développer les désastreuses conséquences qu’auraient, pour les plus pauvres, la remise en cause des réformes du système santé d’Obama.

– Il ne faut pas oublier que si la mondialisation explique en partie la dégradation de la situation de beaucoup elle est inséparable de la domination des puissances financières. Or, on sait que Trump compte abroger la loi Dodd-Frank de 2010, en d’autres termes récidiver avec la dérégulation reaganienne qui est à l’origine de l’énorme crise de 2008.  On voit mal l’avantage que la fraction populaire de l’électorat du nouveau président pourrait en retirer…

– Au contraire, le programme d’Hillary Clinton avait assurément davantage de  chances d’améliorer la situation du pays. Comme l’indique Philippe Askénazy dans Le Monde du 11 novembre, « Des dizaines de milliards d’investissements publics auraient été déployés pour construire des barrages ou des fermes solaires, ou encore rénover les logements, le tout en redéployant les subventions aux énergies carbonées et en renforçant les normes environnementales. ». De nombreuses avancées sociales visaient directement les plus nécessiteux.

… mais victoire de la virtualité

L’accession au pouvoir de ce personnage qui n’a rien à y faire est souvent interprétée, avec un enthousiasme plus ou moins discret, comme étant la fin d’un monde, et l’avènement d’un nouveau…

En fait cet évènement a été rendu possible parce qu’un monde nouveau est déjà advenu, et exerce son emprise depuis déjà plusieurs décennies. Il est l’aboutissement et non l’annonce du changement. Guy Debord avait théorisé la Société du spectacle, dans sa première forme, en 1967 :  il conviendrait maintenant d’actualiser ses analyses, en prenant en compte la révolution de la communication qui alors n’en était qu’aux prémices.

Certes, les sondages indiquent, aux Etats-Unis comme en France,  la baisse de la confiance vis-à-vis des médias, que ce soient les journaux, la télévision ou l’internet. Les journalistes sont perçus comme faisant partie de ces élites discréditées. Il est toutefois significatif que ce sont les réseaux sociaux – Facebook notamment – qui résistent le mieux à cette défiance. La mobilisation d’une armée d’internautes – la Trump’s Troll army – en faveur de Trump a été d’autant plus efficace que l’on connaît la logique virale de propagation des rumeurs, idées et réputations à travers les réseaux, et les possibilités de manipulation qu’ils recèlent. Mais, là encore, nous en sommes plutôt au niveau des conséquences – ce qui a été rendu possible – que des causes profondes qui ne sont rien moins que l’instauration d’un monde nouveau, virtuel, dans lequel se construisent les représentations, à l’intérieur du monde réel.

Une version « high-tech » de la caverne de Platon

Nous pouvons nous le représenter comme une réplique version « high-tech » de la caverne de Platon, ou comme une gigantesque bulle de Center Parcs ou d’un de ces sites artificiels de Las Végas avec leurs faux ciels. La plupart de nos concitoyens – bien au-delà des catégories socialement et culturellement déshéritées – y vivent de façon confinée, sans avoir même l’idée qu’il y a une autre réalité accessible en dehors. Contrairement à la version platonicienne, les chaînes sont directement dans les têtes, produisant une nouvelle sorte de servitude volontaire.

Donald Trump est une créature de ce monde virtuel-là, et de ce monde d’avatars seulement. On sait qu’il en était devenu une icône, notamment avec son émission de téléréalité The Apprentice. On peut donner une idée de ce monde factice à partir de la transposition de quelques éléments clés.

Notre terre-patrie, comme l’appelle Edgar Morin, y devient le cyberespace. Logiquement, la guerre tend à devenir de plus en plus une cyberguerre. Les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) en sont les régulateurs, faisant ensemble office d’état. L’internaute en est le citoyen et/ou le client, les deux fonctions fusionnant. La personne y est complètement dissoute dans ses avatars. Elle manifeste son civisme par son ardeur à cliquer sur les innombrables sondages en ligne sans les lire vraiment, au gré de sa fantaisie du moment. Les évènements qui comptent sont ceux qui créent le buzz, c’est-à-dire qui surprennent, bluffent, et polarisent les attentions. C’est d’ailleurs cela qu’excelle à créer Donald Trump. Ce monde-là a sa propre religion, internet, avec ses objets de culte, les NTIC (Nouvelles technologies de l’information et de la communication) et autres objets techniquement sophistiqués, le smartphone ou la tablette faisant office de signes ostentatoires d’appartenance se substituant aux croix et chapelets d’antan comme supports de prières incessantes. Les grands prêtres de ce monde-là (ceux des GAFA) se réunissent parfois dans le désert du Nevada pour d’étranges pratiques occultes, à l’occasion du Burning man.


Time-lapse du festival Burning Man par Spi0n

Les valeurs y sont également spécifiques. Le jeu s’y situe très haut dans l’échelle. Déjà en 2003, l’administration Bush pourchassait les terroristes en Irak en les situant sur un jeu de 52 cartes. La morale a été un moment définie par la « nétiquette » ; elle est maintenant ringardisée, l’agressivité et l’expression de la haine devenant la norme sur les réseaux et forums. Pourtant, il y a encore une conception du Bien et du Mal ; le Bien est une sorte de  consumérisme sympa. Le Mal, c’est ne pas jouer le jeu de ce monde-là… En l’occurrence, la mauvaise action typique est l’utilisation des bloqueurs de publicité. Beaucoup de sites exigent d’ailleurs de les neutraliser avant de libérer leurs écrans, en alléguant que cette publicité leur est nécessaire, contraignant ainsi les quelques 85% d’internautes qui s’en plaignent à les subir (à quand l’introduction de la nécessité morale de respecter la pub dans les cours d’instruction civique ?)… Ces valeurs sont évidemment « boostées » par les entreprises, qui qualifient  « d’évangélisation » leur propagation sur les différents marchés.

La génération Trump a sa « novlangue »

Ce monde, enfin, a sa propre « novlangue ». Comme « l’Océania » de George Orwell. La communication (mode exclusif) se fait par texto et par tweets, la lettre papier étant vouée aux oubliettes, et le face à face physique devenant superfétatoire. On sait là-encore que le nouveau président en est un fervent utilisateur. Selon Fred Turner « Donald Trump s’immisce partout dans la sphère intime. Avec Twitter, il touche directement tous les membres de ma famille et m’accompagne en permanence dans ma poche sur mon smartphone ».  Le texte à l’ancienne, ou le discours un peu long, y sont  évidemment devenus impossibles. Forcément, la pensée doit s’y adapter, c’est-à-dire se rétrécir en proportion. C’est parfois difficile ; heureusement, on peut compter pour la formater à ce gabarit sur l’Education nationale, qui fait de l’introduction des tablettes à l’école comme de l’apprentissage des codes informatiques ses missions essentielles, et a contracté avec Microsoft pour mieux les assumer.

Tel est le monde virtuel qui a engendré ce fait aberrant que la campagne électorale, les primaires et l’élection finale sont restées à l’intérieur de cet univers artificiel du divertissement, que ses facteurs décisifs ont plus souvent été issus du spectacle, que de la réalité sociale ou culturelle. En France, Coluche fut un précurseur de ce mouvement avant 1981, sans que l’on sache si lui-même se prenait ou non au sérieux. Depuis, on a eu Silvio Berlusconi puis Beppe Grillo en Italie, (revendiquant sa proximité idéologique avec Donald Trump), Michel Joseph Mertelly, ancien chanteur, dit « Micky le doux », président de la République à Haïti… En France les politiques anticipent, la primaire de la droite ayant donné lieu à une mise en scène très proche précisément de celle des jeux télévisés.

Pourtant, le monde réel existe encore. Comme dans Pétrouchka, le ballet dont la musique a été composée par Igor Stravinsky en 1910-1911, c’est quand des marionnettes coule le sang que l’on prend conscience qu’elles sont encore des êtres réels. Les avatars aussi peuvent cacher un être humain.

 

La société du spectacle

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Aphatie pose les bonnes questions…

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apathie democratie trump

Après l’élection de Donald Trump, le journaliste Jean-Michel Aphatie a déclaré qu’il fallait « s’interroger quelquefois sur le suffrage universel ». C’était le scandale : tout le monde a compris ce que le chroniqueur de franceinfo.tv voulait dire : les peuples sont trop cons. Aphatie a bien évidement tout faux. Le rôle du suffrage universel n’est pas de fabriquer des bonnes décisions, c’est-à-dire d’avoir raison, mais de fabriquer des décisions, des choix légitimes, c’est-à-dire de se faire obéir par tout le monde, y compris ceux qui ne sont pas d’accord.

Pour le moment nous ne connaissons pas d’autres mécanismes permettant de créer de la légitimité hormis la démocratie ou, pour être exact, la démocratie libérale. Cette précision n’est pas anodine. Notre démocratie n’est pas uniquement un système où le peuple souverain s’exprime et la majorité impose ses choix. Notre démocratie est libérale parce qu’elle ne permet pas à la majorité de tout faire. Et ce ne sont pas les institutions – opposition parlementaire, cour constitutionnelle – qui limitent la majorité, mais certaines valeurs, certaines libertés. Et qui décide de ces libertés ? Aussi surprenant que cela puisse être, il s’agit des libertés inaliénables cautionnées par… Dieu, la Nature ou l’Être suprême. Pour les rédacteurs de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), ce sont des « droits naturels, inaliénables et sacrés de l’Homme ».

Quant aux pères fondateurs des États-Unis, ils y sont allés franchement : « Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »[access capability= »lire_inedits »] Pour les fondateurs de nos démocraties, si la majorité ne peut pas tout faire, c’est parce que certaines choses lui échappent car évidentes, naturelles ou octroyées par le Tout-Puissant. C’est donc aussi longtemps que nous sommes prêts à accepter que les libertés fondamentales sont extérieures à notre système et qu’on ne peut pas agir sur elles que nous sommes protégés de la menace principale qui guette la démocratie : devenir une dictature de la majorité. Oui, vous avez bien lu. Pas d’arguments raisonnés, pas de démonstration logique. Certaines choses sont taboues car l’Ami invisible l’avait dit ! Sans le savoir nous vivons dans une démocratie de droit divin.

Or, depuis plus d’un siècle, l’essentiel du travail intellectuel en Occident avait comme objectif de rendre impossible de telles évidences. En effet, comment peut-on accepter que des hommes blancs du xviiie siècle, certains esclavagistes d’autres misogynes, nous imposent des évidences ? Nous avons appris à déconstruire des évidences pour les exposer pour ce qu’elles sont : des idéologies masquant et justifiant de rapports de force et de système d’exploitation. Et puisque nous sommes si critiques et sophistiqués, au nom de quoi peut-on empêcher une majorité légale à voter des valeurs et des libertés ? Au nom de quoi peut-on se dresser contre le suffrage universel et lui dire non ? Sans le vouloir ni le savoir, Jean-Michel Aphatie a posé une excellente question, la plus difficile et la plus brûlante de notre temps.[/access]

Délit d’entrave à l’IVG: le Sénat liberticide

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senat delit entrave ivg
Palais du Luxembourg, siège du Sénat. Sipa. Numéro de reportage : 00764551_000018.

En 1920, l’Assemblée nationale vote une loi interdisant l’avortement et la contraception, toute propagande anticonceptionnelle est interdite sous peine de prison. Le 7 décembre 2016, le Sénat adopte « l’extension du délit d’entrave à l’IVG ». Maintenant, la prison ne sera plus pour ceux qui défendent l’avortement ou la contraception mais pour ceux qui oseront diffuser des informations qui pourraient détourner des femmes d’avorter. Autrement dit, à cent ans d’écart, on vote deux lois symétriques et liberticides.

Je me suis rendu sur le site incriminé. On y lit des témoignages de femmes qui ont subi un IVG. Certaines pensent que c’était la bonne chose, n’ont pas eu de séquelles, d’autres le regrettent. Bref, un spectre complet  en forme de témoignages divers et variés. Un numéro vert à appeler. Aucune exhortation à ne pas recourir à l’IVG.

En quoi donc ce site représenterait-il une menace au droit des femmes à interrompre leur grossesse si elles le désirent ? Sont-elles si fragiles qu’un témoignage contraire pourrait les détourner de leur décision, comme si elles n’étaient pas majeures ? Le fait d’empêcher les gens de lire ou d’écouter librement les opinions des autres (pour leur supposée protection) a un nom : totalitarisme.

Même s’ils étaient des sites catholiques prêchant ouvertement contre l’avortement (ce qu’ils ne sont absolument pas), on ne peut pas les traiter comme des sites djihadistes ou nazis appelant au meurtre ! Sans doute ces féministes ont-elles l’idée que si elles ne combattent pas en amont, des forces obscures et réactionnaires viendront réinstaller l’interdiction de l’avortement. Sachant qu’elles vont bientôt quitter le pouvoir qui tombera sans doute aux mains du très réactionnaire François Fillon, elles veulent laisser une dernière trace pour rendre imprenable la citadelle de l’avortement. Quelle meilleure défense que l’attaque ? Donc, elles abattent leur ire sur ces malheureux sites, y engageant tout le pouvoir de l’Etat avec la violence organisée d’une chasse aux sorcières, et avec l’aide des députés mâles qui ne peuvent rien leur refuser.  Ces femmes ont fait de l’avortement un symbole qui les rassemble, le combat d’une vie avec la lutte contre le sexisme. Et qui ne les approuve pas est un mâle oppresseur, un phallocrate  (je crois que ce terme est tombé en désuétude).  Mais je crois qu’un monde dans lequel si tu n’es pas pour c’est que tu es contre est un monde totalitaire. Un monde dans lequel l’information est filtrée pour modeler la pensée correcte des gens.

J’ai aimé à l’époque le « Manifeste des 343 salopes ». Ceux qui s’opposaient à la libéralisation de l’avortement étaient des réactionnaires figés dans de vieilles idées catholiques qui laissaient, au nom du droit à la vie, des femmes crever dans des officines obscures au cours d’avortements clandestins. Avec la loi Veil, les femmes ont gagné leur liberté, délivrées du carcan de vieux codes dépassés et oppressifs. Mais maintenant, l’oppression est dans l’autre camp (ça n’est pas nouveau, il suffit de voir l’histoire de la Révolution)…

La plupart des députés et sénateurs LR ont trouvé que l’extension du délit d’entrave portait une grave atteinte à la liberté d’expression. Et la gauche ? Et bien non, il ne s’est pas trouvé un « juste » pour protester contre cette première pierre posée pour limiter la liberté d’expression. Car oui, tout cela, pourrait-on dire, n’est pas très catholique !

Certains, comme Alain Millon (LR) ont même été jusqu’à dénoncer une manœuvre politique. «Nous sommes bien là face à une manipulation, ou pour le moins à une instrumentalisation de cette question essentielle pour le droit des femmes, à des fins peut-être politiciennes. Pourquoi une telle urgence à légiférer ? Pouvez-vous évaluer l’incidence de ces réseaux sur la liberté de choix des femmes ?».

Ceci, j’en ai peur, n’est qu’un préambule, une sorte de test en utilisant un sujet particulièrement absurde dont l’immense majorité des Français doit se ficher éperdument. S’ils veulent avorter, ils avortent et s’ils ne veulent pas, et bien ils ne le font pas ! C’est simple ! Légiférer là-dessus c’est créer un délit d’opinion soi-disant dans le domaine du « bien être » ou de la santé. C’est créer une réalité où régnera une vérité officielle.

Quelle sera la prochaines cibles ? Sur la chaîne Public Sénat lors d’un débat suivant le vote, la sénatrice centriste Françoise Gatel a exprimé une inquiétude qu’elle a repris dans un tweet : « Il faut m’expliquer comment le gouvernement va gérer les sites anti vaccins. Il y a un problème plus large. » Elle a mis le doigt dessus, la prochaine cible pourrait être ceux qui contestent la vaccination.  Avec une campagne menée par Marisol Touraine, appelée « concertation citoyenne » pour rendre obligatoire des vaccins qui ne le sont pas encore. Une revanche sur le fiasco de la vaccination contre la grippe H1N1. L’état est resté avec des millions de doses sur les bras, au frais des contribuables. La preuve qu’ils avaient tort est qu’il n’y a pas eu d’épidémie. La campagne menée sur internet était donc juste, ils ont perdu durablement la face (et le fric des Français au profit des labos). Alors, avant de passer à l’action, il faut créer un précédent pour neutraliser les contestations possibles.

Il faut faire disparaître tous ces sites. On accusera donc ceux qui prétendent que certains vaccins présentent plus de risques que de bénéfices. On dira qu’ils sont des dangers pour la santé publique. On pourra les faire taire, les rendre illégaux, ainsi que le foisonnement de sites de santé naturelle qui, s’ils continuent à intéresser les gens, finiront par saborder l’industrie pharmaceutique. Il y a de plus en plus de gens qui mangent bio, ces personnes ne prennent de « vrais » médicaments que quand ils sont obligés. 40% des Français ne croient pas en la vaccination et le disent. La « concertation citoyenne » de Marisol Touraine affirme qu’ils sont victimes de désinformation. Donc, suite logique, passer une loi de « délit d’incitation à la non-vaccination » ou une formulation de ce genre.  Et tout cela ne pourrait être qu’un simple début à un contrôle d’internet et de l’information libre sur n’importe quel sujet. Avec des sites « officiels » et « agréés ». Voilà la pente glissante qu’ouvre ce préambule à la limitation de la liberté d’expression qu’est « l’extension du délit d’entrave à l’IVG ».

A quoi (et à qui ?) sert la «menace russe»

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shirreff russie otan pologne crimee
Défilé de l'armée russe, Moscou, Sipa. Numéro de reportage : 00618783_000040.

Dans un livre paru en mai dernier, 2017 : War with Russia, le général britannique Sir Richard Shirreff livre une fiction glaçante : celle d’une guerre nucléaire, en vrai, avec la Russie. L’ours russe « peut demain envahir les Etats baltes comme il a envahi l’Ukraine et annexé la Crimée ». L’Occident devra y répondre : Shirreff donne vie, par son récit vivant et prenant, à toutes ces procédures d’application de l’article 5 de la Charte de l’Alliance atlantique, en vertu duquel les Etats-membres de l’alliance doivent sans délai se prêter militairement assistance si l’un des leurs est attaqué par tiers. La menace russe donc serait non seulement une réalité, mais elle serait parfaitement évaluée, quantifiée, chiffrée et modélisée. Ainsi, tout à la préparation de son offensive prochaine, Moscou chercherait à prendre, en aval, le contrôle de nos institutions, de nos médias, de nos esprits. Ce serait d’ailleurs déjà presque fait…
Cette fiction pseudo-réaliste vient appuyer un plaidoyer insistant, lancinant et passionné en faveur d’un renforcement substantiel des moyens militaires de l’OTAN et, de ce fait, d’une augmentation encore plus substantielle des moyens du « complexe militaro-industriel » du monde occidental…

Un livre-médicament ?

Fiction-catastrophe destinée à alimenter la machine à convaincre le grand public du bien-fondé des exigences impérieuses du puissant lobby du réarmement à l’œuvre au sein du bloc euro-atlantique, ce livre est peut-être aussi un moyen pour son auteur de se débarrasser d’une gêne personnelle, voire d’un sentiment de culpabilité qui, à nul doute, a du l’étreindre en mars 2014. A l’heure même où, contraint par l’âge de prendre une retraite bien méritée après une carrière impeccable au sein des forces armées britanniques et alliées, Shirreff quitte ses fonctions, il se passe enfin quelque chose ! La Russie occupe, puis annexe promptement la Crimée ! Or, la préparation de cette annexion, rondement menée – saluée par tous les stratèges de la planète – a, de toute évidence, échappé aux radars de l’OTAN… Et Shirreff fut pendant trois ans (2011-2014) au cœur de la machine, en tant que commandant-en-second des forces alliées en Europe – le poste le plus élevé au sein de l’OTAN pour un Européen, le poste de commandant suprême (SACEUR) étant toujours systématiquement occupé par un Américain, et ce en dépit des demandes répétées des Européens : pour mémoire, le président Chirac s’était vu opposer une fin de non-recevoir très claire à ce sujet par Washington… Gardant en mémoire vive les scénarios fondés sur des jeux de simulation échafaudés « en chambre » par les stratèges de l’OTAN et auxquels il avait sans doute largement contribué, Shirreff les fait vivre aujourd’hui dans cette fiction, fortement inspirée par tous ces jeux, tous ces scénarios et toutes ces simulations élaborées « en chambre » et qui – c’est ce qui rend le livre passionnant – sont finalement aux antipodes des vraies menaces, telles qu’elles sont ressenties et vécues « sur le terrain ». Une fois de plus, et à son insu, un général allié dévoile le poids des « mondes virtuels » dans la mise en œuvre de la guerre aujourd’hui. La lecture de ce livre peut se lire comme une véritable alerte. Elle achève de convaincre de toute la vérité et de toute la profondeur de la fameuse boutade de Clemenceau – « la guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires »… Du danger des univers clos, des cénacles fermés sur eux-mêmes où règnent le conformisme intellectuel et le groupthink, pour citer George Orwell.

Les heures les plus sombres…

Soulignons à cet égard un aspect du livre, très significatif : le poids des références au passé dans l’écriture de tous ces scénarios, qui se présentent comme autant de « modélisations historiques » fondées sur des case studies grandeur nature, telles que l’invasion des Sudètes par l’Allemagne de Hitler en 1938 ou l’invasion des Etats baltes par l’URSS en 1940… Voilà des grilles de lecture qui donnent toujours le beau rôle aux puissances occidentales et ne s’appesantissent ni sur Munich, ni sur l’immense sacrifice de 26 millions de Soviétiques tués en 1941-1945 et ce que le monde occidental doit à ce sacrifice… Ces représentations, pour historiquement biaisées qu’elles soient, sont alimentées par les craintes, bien réelles, qui sont exprimées par ces pays de l’axe hyper-atlantiste qui s’est formé au sein de l’Alliance au cours des quinze dernières années. Les pays de la « nouvelle Europe » – ainsi baptisée en 2003 par le néo-conservateur Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense des Etats-Unis, par opposition à la « vieille Europe » (France et Allemagne) qui avaient alors eu le mauvais goût de s’opposer à l’aventure militaire américano-britannique en Irak – sont les nouveaux Etats membres de l’OTAN et de l’UE, anciens satellites de l’URSS et anciennes républiques de l’URSS (Etats baltes). Au sein de cette « nouvelle Europe », certains – en tout premier lieu la Pologne – pèsent lourd. On observe d’ailleurs à la manœuvre sur bien des fronts de la « politique russe » de l’OTAN et de l’UE un « axe de la Baltique » – qui associe deux poids lourds, la Pologne et la Suède (très atlantiste, quoique non-membre de l’OTAN), et les trois Etats baltes, rejoints, selon les circonstances et la nature des dossiers, par les autres membres du « groupe de Visegrad (en plus de la Pologne : Tchéquie, Slovaquie, Hongrie).

Indice pertinent du poids important de cette « nouvelle Europe » dans cette reconfiguration mentale atlantiste de l’espace stratégique européen, la bonne place, parmi les editorial reviews de la quatrième de couverture du livre de Shirreff, de l’éloge très appuyé de Radoslaw (dit Radek) Sikorski, ancien ministre polonais des Affaires étrangères (2007-2014), ancien d’Oxford, au cœur des réseaux transatlantiques, qui signait déjà, avec son épouse (la journaliste américaine Anne Applebaum, spécialiste de la Russie) en 2009 une dithyrambique review de la première édition du bestseller d’Edward Lucas, grande plume de l’hebdomadaire The Economist, sur cette « nouvelle guerre froide » – que cet auteur analyse comme entièrement voulue et orchestrée par le Kremlin…
À quoi (et à qui ?) sert la « menace russe » ? Rappelons ces propos prémonitoires que le diplomate américain George F. Kennan, le père de la politique dite d’endiguement (containment) de l’URSS – qui a inauguré la guerre froide à la fin des années 1940 – tenait au crépuscule de sa carrière, en 1987, à la veille de la chute de l’URSS et du « bloc de l’Est », dans ses passionnantes mémoires : « Si l’Union soviétique venait à être engloutie demain dans les profondeurs des océans, le complexe militaro-industriel américain resterait en place, inchangé en substance, jusqu’à ce qu’un autre adversaire puisse être inventé. Aucune autre solution ne serait acceptable pour l’économie américaine ».

War With Russia: A Menacing Account

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À double titre

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John Cleese Basile de Koch
John Cleese.

DONALD ET LES MICKEYS

Lundi 9 novembre

7h 47. Putain, il est élu, le con ! Ça je l’aurais jamais cru, comme disait Edith Piaf. Depuis quatre heures déjà, les chaines info envisageaient l’hypothèse catastrophe. Mais comme on nous avait seriné le contraire pendant deux ans, faut le temps de s’habituer.

Surtout qu’à mes yeux, pendant toute la campagne, Trump avait accumulé consciencieusement les énormités et les mauvaises blagues, quitte à être pris à plusieurs reprises en flagrant délit de racisme, de sexisme, de vulgarité et de méconnaissance des dossiers.

Avec tout ça, comme tout le monde, je le voyais cuit de chez cuit. Eh bien j’avais tout faux, les chiffres le prouvent : Donald est président et pas moi.

DEPENDANCE DAY

Mercredi 16 novembre

Depuis l’élection de Donald Trump, une « Lettre ouverte aux Américains » signée John Cleese circule sur internet. Le cofondateur des Monty Python y annonce la révocation de l’indépendance des Etats-Unis – « étant donné leur incapacité à élire un président compétent, et donc à se gouverner » – et leur rattachement à la Couronne britannique, « à l’exception de l’Utah, que la reine n’apprécie guère ».[access capability= »lire_inedits »]

Suit une liste de quatorze règles édictées, précise Cleese aux destinataires de sa Lettre, « pour vous aider à réintégrer le Royaume-Uni. » Parmi ces règles,

– « Abandonner le football américain. Il n’y a qu’un genre de football. »

– « Prononcer correctement le mot « aluminium » ».

– « Apprendre à résoudre vos problèmes personnels sans armes à feu, avocats ni thérapeutes. »

– « Nous dire enfin qui a tué Kennedy, ça nous rend dingues ! »

Bien sûr, l’affaire m’a profondément réjoui. Hélas, deux jours plus tard, patatras !

J’apprends, toujours sur le net, qu’il s’agit d’un « faux Cleese » dont la première version, apparue en 2000, visait l’élection de George W. Bush.

À la réflexion, ce démenti ne me surprend guère ; je voyais mal ce dandy de Cleese hurlant avec la meute. Je crois même qu’à tout prendre, il préfère encore le père Trump à la mère Clinton, et qu’il est attaché à la liberté de choix des Américains autant qu’à celle des Anglais.

Toute la vie de John Cleese est une déclaration d’indépendance. Au printemps dernier encore, il fut l’un des très rares artistes anglais à soutenir le Brexit, quand toute la profession voyait dans le vote « Remain » la seule option possible pour les gens de qualité – un peu comme Hollywood avec Hillary.

AND THE LOSER WINS

Dimanche 27 novembre

Sarkozy éliminé dès le premier tour, Juppé balayé au second et Fillon, l’outsider absolu, consacré « candidat de la droite et du centre » à la majorité des deux tiers ! Contre vents médiatiques et marées sondagières, le peuple de droite a fini par imposer son candidat, bousculant au passage les scénarios préétablis et les duels annoncés.

Le plus étonnant, c’est qu’il est le seul à ne pas avoir l’air surpris. Sa victoire, il n’en a jamais douté, depuis trois ans qu’il a annoncé sa candidature. Même pas quand il plafonnait désespérément à 9 % et que ses « soutiens » le lâchaient un à un, avec un seul objectif : finir la course dans une écurie gagnante.

Pauvre « Valérie Traîtresse », comme il l’appelle maintenant ! Elle doit s’en mordre les doigts jusqu’à l’œil aujourd’hui, de sa désertion de dernière minute. Non pas pour d’obscures raisons éthiques, mais tout simplement parce que c’est trop con ! Échanger comme ça au dernier moment son ticket gagnant, fallait y penser. Et maintenant, pour une petite erreur de timing, voilà la carrière de Valérie bloquée pour cinq ans, voire dix.

D’autant plus rageant qu’au moment même où elle trahissait Fillon pour Juppé, l’un amorçait son ascension et l’autre son déclin. Pécresse, ou l’art de la fugue et du contretemps.

OH LE BEAU JOUR !

Lundi 28 novembre

C’est beau, ça change, c’est beau comme ça change de voir enfin à la tête de la droite un homme de droite, et sincère avec ça, sérieux et honnête pour le même prix. Vous je ne sais pas, mais moi je n’avais jamais connu ça depuis Georges Pompidou, que j’ai lui-même peu connu.

Comment ça, je me monte le bourrichon ? Mais pas du tout, je carpe le diem en attendant le prochain. Cette soirée électorale m’a bien plu et j’essaie de vous en faire profiter, voilà tout. À part ça j’ignore comme tout le monde, sauf bien sûr les Reptiliens illuminés, si Fillon sera élu président et ce qu’il fera de son éventuelle victoire.

Son intégrité politique et humaine résistera-t-elle à l’épreuve du pouvoir suprême ? D’ordinaire, les hommes politiques de son espèce n’ont pas à se poser ce genre de questions, vu qu’ils se font bouffer bien avant par plus goulu qu’eux. Comment François a-t-il bien pu survivre trente-cinq ans dans un tel marigot ? Miracle ?? Toujours est-il qu’on le retrouve transfiguré dans ses nouveaux habits de chef de la droite, et bientôt peut-être de l’Etat.

Sa mission, s’il l’accepte, consistera alors à faire prévaloir le bien commun, c’est à dire l’intérêt de la France et des Français sur toute autre considération – à commencer par celle de ses propres intérêts. Le genre d’exigence qu’un président normal, ou moyen, a trop souvent tendance à oublier quand il est dans ses meubles à l’Élysée, et qu’il s‘y trouve bien.[/access]

Un regard persan contre le totalitarisme islamique

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khomeyni iran islam fillon
L'ayatollah Khomeini a Neauphle le Chateau, en compagnie de son fils Ahmad et de ses petits enfants. Sipa. Numéro de reportage : 00003552_000004.

L’âge venant, je m’aperçois de plus en plus que l’on a l’histoire de sa géographie. La mienne est celle d’une Persane, née dans un pays majoritairement musulman, et qui s’est réveillé musulman un 11 février 1979 ! Paradoxe persan? Sur cette topographie intime, s’imprime la France qui n’est plus tout à fait celle de mon enfance, tel le visage de Joséphine sur la carte d’Italie, dans le Napoléon  d’Abel Gance. Un dur passé qui ne passe pas… Exilé à Dacca, Khomeyni aurait-il joui d’une telle aura? A Paris, il conquit les plus grands esprits dont le philosophe Michel Foucault qui oublia son Surveiller et punir. L’Imam par-ci, l’Imam par-là, Neauphle-le-Château, nouvelle Mecque! Tout le monde fut gaga et resta baba… Les mises en garde furent  écartées. Le droit à la différence était décrété. Le mot «révolution», on le sait, met toujours un intellectuel français en éruptive émotion. On vit de la spiritualité là où s’exerça la pire cruauté. Depuis, presque quatre décennies ont passé et l’Occident, malgré les crimes qui ont touché sa chair et son sang, persiste et signe dans l’erreur face à la terreur.

Fillon rompt avec la pensée accommodante

«Pas d’amalgame» même si tonnent et tuent les armes. Islam des Lumières lors même qu’on nous promet l’enfer. Le livre de François Fillon, Contre le totalitarisme islamique (Albin Michel, 2016) est une vraie rupture avec la pensée accommodante. Pour être franche, il ne m’apprend rien, sinon qu’il a été en Iran. Que ceux qui n’ont ni mon ascendance culturelle, ni mon expérience de vie le lisent. Ses références sont sûres mais surtout il rassure. Il se veut un président pleinement dans le Faire (titre de son autre ouvrage), sans tabou et avec pour seul totem, la loi républicaine.

Il invite à sortir de «l’aveuglement volontaire», manie bien occidentale déjà dénoncée par l’historien Marc Ferro. François Fillon met en exergue un proverbe persan: « Le serpent change de peau, non de nature » (p.43). Cédons donc à « la grande tentation: voir le monde par les yeux du serpent » (E.M. Cioran, Le livre des leurres), notre ennemi à nommer.  François Fillon refuse d’aller vers l’Orient compliqué et désorienté, muni du dictionnaire des idées reçues, éternellement ressassées, face aux faits toujours têtus et une soif de sang jamais repue.

Le génie millénaire de l’Iran

Examinons d’abord la carte qui nous bouscule et fait comprendre l’implosion de certains Etats et la menace pour d’autres: celle d’un Moyen-Orient effervescent où ont surgi tous les problèmes générés par les tracés géographiques, sciemment ou non arbitraires, après les deux guerres mondiales du XXème siècle.

Qu’y voit-on?  Des terres d’antiques civilisations, mais surtout des Etats nouveaux et artificiellement créés: l’Afghanistan (1919), l’Irak (1921), l’Arabie Saoudite (1936), la Syrie (1946), la Jordanie (1946), le Koweït (1961), le Qatar (1968), les Emirats Arabes Unis (1971), Bahreïn (1971), Oman (1971), le Pakistan (1947), le Bangladesh (1972), le Yémen réuni (1990). Etats artificiels et musulmans majoritairement sunnites et pour beaucoup sans peuple (comment peut-on être Qatari?), au service desquels la France a mis sa puissance de feu. Au milieu, l’on trouve une Turquie réduite dans sa superficie, après le dépeçage de l’Empire ottoman et séduite par son petit sultan. Enfin, surnage l’Iran toujours indépendant, même s’il a été zone d’influence et terrain du grand jeu de puissance mené par la Grande-Bretagne, la Russie/URSS et en dernier par les Etats-Unis. L’Iran musulman chiite et non-arabe, partant minoritaire, vieux routier de la Civilisation depuis quelques millénaires. Un pays qui n’a pas relégué son histoire préislamique dans la «Jahiliyya », l’ère de « l’ignorance ».

En Iran, la rigueur du régime n’a pas éclipsé une société civile instruite, dynamique et courageuse sur laquelle nous pouvons compter. C’est sans songer au lendemain que l’Occident a mis le pays sous sanctions, d’un revers de la main bien irresponsable. Un comble, il faut que ce soit une adversaire acharnée du régime des mollahs qui plaide pour le retour de Téhéran dans le concert des nations. S’y joue en effet le futur et la stabilité de toute la région. Les Russes en sont conscients et seront nos meilleurs alliés. Enfant, j’avais appris que notre plus grande frontière était notre bordure septentrionale de 2500 kilomètres avec l’URSS.

Dans ce domaine, l’analyse et la politique voulue par François Fillon rejoignent les raisonnements lucides de Jean-Pierre Chevènement et d’Hubert Védrine. En politique étrangère, on ne choisit ni ses partenaires, ni même le tempo de l’action, tant les certitudes sont vaines, mais on peut et on doit savoir proposer sa propre partition.

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Unesco, Trump, Fillon: le journal d’Alain Finkielkraut

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jerusalem unesco mur lamentations
Mur des lamentations, Jérusalem. Sipa. Numéro de reportage : 00722591_000008.

Le négationnisme de l’Unesco (6 novembre)

La résolution adoptée par l’Unesco le 18 octobre dernier a rebaptisé le mont du Temple « Haram al-Sharif » et le Mur des lamentations « Al-Buraq Plaza ». Cette déjudaïsation de Jérusalem n’est pas seulement révoltante, elle est désespérante car elle porte un coup très dur et peut-être mortel à la paix. Elle officialise, en effet, l’idée qu’Israël est une anomalie historique, « un bleu, une ecchymose qui s’éternise sur l’épaule de l’islam », selon l’expression poétique de Jean Genet dans Un captif amoureux, et que le retour à la santé passe donc par sa résorption.


L’esprit de l’escalier – Alain Finkielkraut sur… par causeur

Il y a quelques mois, la France avait approuvé une résolution du même type. L’occasion lui était donc donnée de se rattraper. Elle ne l’a pas saisie. Alors que les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les États-Unis ont voté contre un texte qui est l’équivalent de papier de la destruction des bouddhas de Bamiyan, notre représentant a choisi de s’abstenir. Et ce scandale n’a pas fait scandale. La presse française, d’habitude si vigilante et si critique, n’y a rien trouvé à redire. Elle ne sait plus, en effet, tenir les deux bouts de la chaîne. Elle ne veut plus voir que, comme l’écrit Ari Shavit, dans son beau livre Ma terre promise, « Israël reste la seule nation occidentale qui occupe le territoire d’un autre peuple et demeure, en même temps, la seule nation à être menacée dans son existence même ». Et les juifs de France souffrent deux fois : de cette résolution indigne et de ne pas pouvoir partager leur indignation avec les autres Français. C’est une expérience d’autant plus désolante que ce qui arrive à Israël arrive aussi à l’Europe. Ici et là, l’islam est habité par ce que Patrick Buisson appelle « le double sentiment explosif et contradictoire de la supériorité de sa civilisation et de l’infériorité de sa puissance ». Il faudrait être capable d’exiger la fin de l’occupation de la Cisjordanie et en même temps de penser ce qui commence à nous rapprocher d’Israël. Mais c’est trop demander aux médias et à l’intelligentsia de notre pays.[access capability= »lire_inedits »]

Une exception pourtant à ce triste tableau : l’article publié par Éric Conan dans Marianne sous le titre « Extension du domaine de la solitude juive ». En voici un extrait : « Le silence est parfois pire que les mots, on ne sait ce qu’il dissimule : indifférence, lâcheté ou approbation, surtout quand il est assourdissant, comme celui qui a suivi la résolution de l’Unesco niant implicitement tout lien entre Jérusalem et le judaïsme. Nier, occulter, voire effacer les traces des traditions qui précèdent l’islam est le réflexe des fondamentalistes. Proclamer un lieu musulman pour l’interdire aux autres, voir ce réflexe surgir au cœur de l’Unesco crée un malaise en attestant que le drame israélo-palestinien relève moins d’un conflit entre nations que d’un combat religieux. Il ne s’agit pas seulement du Hamas dont la charte appelle au meurtre des Juifs au nom d’Allah, mais aussi du modéré Mahmoud Abbas adhérant à la vision islamiste d’une Jérusalem judenfrei : “La mosquée al-Aqsa et l’église du Saint-Sépulcre sont nôtres, elles sont entièrement nôtres, et les Juifs n’ont pas le droit de les souiller de leurs pieds sales […]” Et le silence gêné suscité par tout cela accroît le sentiment de solitude des Juifs de France. »

Conan, tout en le décrivant, a voulu rompre cet isolement, et les Juifs, grâce à lui, ont le cœur un peu moins lourd.

L’élection de Donald Trump (13 novembre)

Les électeurs de Donald Trump réclament des frontières. La mondialisation, qui devait être le dernier avatar de la domination occidentale, les a laissés sur le carreau par le transfert à la Chine des capacités productives américaines. Majoritairement blancs, ils tolèrent de moins en moins bien la discrimination positive, la suspicion et le mépris dont ils sont l’objet dans les African American studies, les women studies, les subaltern studies, toutes les nouvelles disciplines inventées par le politiquement correct. Leurs ancêtres sont des DWEMs : « Dead White European Males » et ceux-ci sont chargés de tous les péchés de la terre. Traités par Hillary Clinton « de sexistes, de racistes, d’homophobes, d’islamophobes, j’en passe et des meilleures », ces électeurs n’en peuvent plus, je les comprends. Mais ce qui est tragique, c’est que la frustration et la colère les aient jetés dans les bras d’un démagogue sans foi ni loi ni culture.


L’esprit de l’escalier – Alain Finkielkraut sur… par causeur

Certains de ceux qui combattent ici la bien-pensance et qui sont, jour après jour, insultés par elle, se réjouissent de sa débâcle américaine. Quelles que soient les réserves que leur inspirent la mégalomanie infantile de Trump et son incroyable vulgarité, ils voient dans ces élections un camouflet au pouvoir médiatique et un encouragement à lutter contre l’invasion migratoire. Je crois qu’ils ont tort. Sous le drapeau d’une révolte contre le camp du Bien, Trump bafoue la décence commune, exhibe son ignorance et s’affranchit de toutes les règles de l’argumentation. Dans un article publié par Causeur, la journaliste américaine Claire Berlinski nous apprend qu’interrogé sur la triade nucléaire, lanceurs terre/mer/air, Trump n’a pas compris de quoi on lui parlait. Plus tard, il a déclaré : « Nous allons lancer des frappes chirurgicales contre les bases de l’État islamique avec des missiles Trident. » Il ignorait donc que le Trident est armé d’ogives thermonucléaires 70 fois plus puissantes que la bombe larguée sur Nagasaki… Le même Trump affirme que le dérèglement climatique est une invention des Chinois visant à nuire à la compétitivité des États-Unis. « Tout le monde a le droit d’avoir ses propres opinions mais pas ses propres faits », disait Patrick Moynihan : le président de la première puissance mondiale moins que personne. Et l’on sait qu’appuyé sur ses fictions complotistes, Trump souhaite développer les énergies fossiles en levant le moratoire sur l’exploitation des mines de charbon.

Trump, ce n’est pas America first !, c’est America only ! Les questions : « À quoi servons-nous dans le monde ? », « Quel peut être notre rapport à l’humanité ? » ne font pas partie de son agenda. Le sentiment national dont il se fait le chantre, c’est l’égoïsme sacré. Et peu importe ce qui arrive aux autres et à la Terre ! Si les journalistes américains se sont trompés, s’ils n’ont pas su anticiper la victoire de Trump, ce n’est pas seulement parce qu’ils étaient imbus des certitudes arrogantes du politiquement correct, c’est parce qu’ils ne pouvaient pas imaginer l’accession au pouvoir de ce gros con qui se vante de ne pas payer d’impôts et dont les towers défigurent les villes américaines. Et d’ailleurs, oublions un instant le politiquement correct. Imaginons simplement la peur et la honte qui se sont abattues sur les Américains que nous aimons. Leur seul espoir, notre seul espoir, c’est que Trump se métamorphose ou que le fonctionnement des institutions l’empêche de tenir ses promesses.

Mais pour prendre la mesure de l’événement, il faut creuser plus profond. Dans son livre Se distraire à en mourir, Neil Postman revient sur les débats qui ont opposé Abraham Lincoln et Stephen A. Douglas lors de la campagne présidentielle américaine de 1854. À Peoria, dans l’Illinois, « Douglas avait prononcé un discours qui avait duré trois heures et auquel il était entendu que Lincoln devait répondre. Quand vint le tour de Lincoln, celui-ci rappela à l’auditoire qu’il était cinq heures de l’après-midi, qu’il lui faudrait sans doute autant de temps qu’à Douglas, et qu’il était encore prévu au programme que Douglas puisse le réfuter. Il proposa donc aux membres de l’assistance de rentrer chez eux dîner et de revenir avec l’esprit frais pour les écouter à nouveau pendant quatre heures de plus. L’auditoire accepta volontiers et tout se passa comme Lincoln l’avait indiqué. » Voilà comment les choses se passaient dans l’Amérique de « l’esprit typographique ». La civilisation des écrans l’a tuée. Trump est le produit de cette grande mutation. Il est ce qui arrive quand l’esprit des jeux vidéo et de la téléréalité remplace le livre.

La victoire de François Fillon (27 novembre)

Lors d’un de ses discours de campagne, François Fillon a abordé sans faux-fuyant le sujet qui fâche : « Je veux parler de la place de l’islam dans la République française parce que je ne veux plus faire comme tous les autres hommes politiques et comme moi-même je l’ai fait pendant longtemps, je ne veux plus parler de « communautarisme ». Je ne veux plus dire qu’il faut lutter contre « les communautarismes ». Je l’ai dit comme tout le monde, mais en réalité, il n’y a pas de communautarisme protestant qui menace la République française, il n’y a pas de communautarisme juif qui menace la République française, il n’y a pas de communautarisme bouddhiste ou je ne sais quoi, il y a juste un problème, c’est le problème de l’intégration au sein de la communauté musulmane. Et c’est ce problème-là qui doit être réglé. C’est très important d’aborder la question comme cela parce que si on continue de l’aborder comme le font tous les autres, qu’est-ce qu’on va faire ? On va durcir ce qu’on appelle les lois de laïcité. Ça veut dire qu’on va réduire la liberté religieuse de millions de Français catholiques, protestants, juifs, etc., pour résoudre un problème qui ne les concerne pas et qui ne concerne que les musulmans. »


L’esprit de l’escalier – Alain Finkielkraut sur… par causeur

Beaucoup de gens très bien intentionnés mettent toutes les religions dans le même sac pour ne pas être accusés d’islamophobie. Fillon se refuse à ce chantage. Il ne noie pas le poisson ou, pour le dire d’une autre métaphore animalière, il appelle un chat un chat. Les électeurs de la primaire de la droite et du centre lui en ont su gré, comme ils lui ont été reconnaissants d’avoir tenu tête à Charline Vanhoenacker, le 27 octobre sur France 2. Souvenons-nous : une fois les débats terminés, celle qui tous les matins à huit heure moins cinq est chargée de nous mettre de bonne humeur, s’assied en face de l’invité et trace son portrait : « Une main de fer dans un pot de rillettes ! » dit-elle, entre autres saillies qui font s’esclaffer Léa Salamé et sourire David Pujadas. « La liturgie de la dérision suit son cours », comme l’a écrit Vincent Trémolet de Villers. Mais voici qu’au moment où la chronique s’achève, tout se dérègle. François Fillon ne joue pas le jeu. Au lieu de faire semblant de s’amuser, il fait part de ses réserves. Il explique qu’il serait plus cohérent que les chansonniers soient dans les théâtres et les hommes politiques dans les émissions politiques. Pas de mélange des genres ! Pas d’infotainment ! Et surtout pas de mise en jugement final des candidats à l’élection présidentielle par les amuseurs ! Beaucoup de téléspectateurs alors se sont sentis soulagés et vengés car ils n’en peuvent plus de vivre sous le joug du ricanement. Celui dont les sondages alors annonçaient la défaite a été l’interprète de cette révolte. Il a tenu tête aussi au syndicaliste guadeloupéen Elie Domota qui exigeait haineusement de lui qu’il fasse pénitence pour l’esclavage. De manière plus générale, le succès de François Fillon tient à sa capacité de respirer un autre air que l’air du temps et à sa volonté de ne pas rompre la longue chaîne des siècles au seul profit du nôtre.

Jouant à se faire peur, Libération a titré entre les deux tours : « Au secours, Jésus revient ! » C’est odieux et c’est idiot. Le parti catholique n’est pas en train de prendre ou de reprendre le pouvoir. François Fillon incarne l’idée que la France est, selon l’expression de Pierre Manent, un pays de « marque chrétienne » et qu’en dépit de l’évolution démographique, elle entend le rester. Nul retour du religieux donc, mais face à la proposition multiculturaliste, le désir de préserver et de perpétuer un patrimoine commun de signes et de symboles. À « l’identité heureuse », François Fillon a opposé le droit à la continuité historique et c’est l’une des principales raisons de sa victoire.

Il y a aussi l’économie et là, j’avoue ma perplexité. À propos de la réforme du Code du travail que veut engager François Fillon, Henri Guaino déclare : « Est-ce que c’est un progrès de laisser les salariés abandonnés au chantage de certains chefs d’entreprises, comme cela a été le cas, par exemple, chez Smart, où la direction a menacé de délocaliser si une proportion suffisante des salariés n’acceptait pas la modification de leurs contrats individuels pour travailler 37 heures payées 35 ? Va-t-on vers une société du chantage ? » Et Guaino voit dans la promesse filloniste de « casser la baraque » une menace pour la cohésion nationale. Je suis d’autant plus ébranlé par cet avertissement que je crois à la nécessité absolue de réguler le capitalisme. Le même jour, je lis sous la plume de François Huguenin que le chômage étant la première cause d’injustice sociale, il faut moins pressuriser les entreprises pour leur permettre de créer de la valeur et des emplois. Fillon, ajoute Huguenin, « a précisé que son souci était de reconstruire un modèle social français à bout de souffle pour plus de justice sociale. Sur la politique de la santé, il a très clairement manifesté son souci des plus pauvres ». L’argument me semble convaincant. Bref, j’ai tendance en cette matière à être d’accord avec le dernier qui parle. Cette malléabilité est la preuve accablante de mon incompétence.

Il est un point cependant sur lequel je m’autorise à émettre des réserves ou, en tout cas, à poser des questions : le rapport à Poutine. François Fillon veut lever les sanctions contre la Russie sans aucun préalable. Qu’en sera-t-il alors de l’indépendance et de l’intégrité de l’Ukraine ? Si d’aventure celui qui a maintenant de bonnes chances de devenir président de la République lit Causeur, je voudrais soumettre à sa réflexion ces quelques lignes de Françoise Thom : « La Russie n’a pas seulement à sortir du communisme, elle doit aussi se purger de l’habitude du messianisme et du refus de se penser en État-nation. C’est pourquoi l’émergence d’un État ukrainien solide et prospère au cœur de l’Europe est essentielle à la paix future du continent. Sans l’Ukraine, la Russie cessera d’être un empire et devra prendre congé de ses visées messianiques, dangereuses pour l’ordre européen et ruineuses pour elle. Débarrassée de son dévastateur rêve de puissance, elle pourra enfin se consacrer au développement de son économie et à la guérison de sa société. »[/access]

Un captif amoureux

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Valls (re)fait du Sarkozy!

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valls audincourt sarkozy montebourg
Manuel Valls. Numéro de reportage : AP21985666_000021.

En retard sur son agenda, Manuel Valls avait posé un lapin à tous les journaltistes qui l’attendaient à l’entrée du superbe marché de Noël de Montbéliard. Une demi-heure plus tard, une salle peuplée de quatre cents personnes environ attendait l’ex-Premier ministre à Audincourt, au cœur de l’ancienne circonscription du commissaire européen Pierre Moscovici. De l’ex-député local et de la Commission européenne, il fut d’ailleurs question dans le discours de Manuel Valls. Le premier eut droit à des marques d’amitié, la seconde à une sévère mise en accusation pour ses responsabilités dans la désindustrialisation.

Réindustrialiser, ce leitmotiv, mais aussi ce verbe que le sénateur-maire Martial Bourquin, ancien du PCF exclu par Georges Marchais dans les années 1980, ne parvenait pas à conjuguer à la première personne du pluriel, mettant les rieurs de son côté. Après lui, c’est Frédéric Barbier qui intervenait à la tribune, lui qui fut le suppléant de « Mosco », puis le député PS élu en février 2015 à la faveur d’une élection partielle face à Sophie Montel, la patronne du FN franc-comtois. C’est justement l’histoire de ce scrutin qui revenait aux débuts des discours du député et de Manuel Valls. Tous les deux repeignaient la réalité à leur façon, expliquant que tous les observateurs de France et de Navarre avaient annoncé cette élection d’ores et déjà perdue pour le PS, alors qu’il n’en était rien. Mais il fallait bien, pour ce premier meeting, raconter une histoire. Le storytelling de Valls passait par Audincourt car il fallait absolument raconter que sa venue sur ces terres en février 2015, avait permis de terrasser la bête immonde « prête à bondir ».

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

Quand Trump s’éveillera, la Chine…

Le président élu Donald Trump lors d'un meeting à Fayetteville, décembre 2016. SIPA. AP21986017_000016

Vendredi dernier, le président élu des Etats-Unis Donald Trump a répondu à un coup de téléphone de Tsai Ing-wen, la présidente de la République de Chine (c’est-à-dire Taïwan). Pendant 10 minutes, on échange des banalités sur l’amitié des peuples et le climat des affaires : « bravo pour votre campagne électorale !», « j’ai hâte de travailler avec vous !», « coopérons ! ». Et, ô sacrilège ! on le fait savoir au monde entier. La réaction ne se fait pas attendre : colère à Pékin, émoi dans les chancelleries occidentales. On s’effare à Washington et à Paris : Trump, ce plouc, ne connaît rien à la diplomatie. Il ne se plie pas, ce cancre, au protocole que nous impose unilatéralement les Chinois. Bref, il refuse, ce cuistre, de nier la réalité.

Par un simple coup de fil, Trump rompt en effet l’unanimité des diplomates bien élevés du monde entier. Cet improbable héritier de l’esprit contestataire des campus américains des années 60, s’affranchit ainsi des codes, et brise les tabous imposés par la realpolitik de Henry Kissinger comme par la mauvaise conscience post-coloniale. Drôle de limonade. Pour ne pas « heurter les sentiments du peuple chinois »[1], l’administration Obama (et à sa suite à peu près le monde entier : seuls vingt-deux pays dont le valeureux Vatican, reconnaissent encore Taïwan) refuse d’admettre la simple réalité de l’existence de la République de Chine[2].

Trump enterre Kissinger…

C’est une étrange convergence en effet, celle qui unit le cynisme géopolitique le plus assumé et la mauvaise conscience occidentale. Soucieux des affaires que l’on espère faire en Chine, comme du respect des anciens colonisés, il est interdit, jusqu’à ce que réunification s’ensuive, de traiter dignement la République de Chine, exclue de toutes les organisations internationales (OMC et APEC exceptés). Au nom de la dignité de ceux qui étaient faibles et soumis hier, on se range sagement de leur côté aujourd’hui. Le problème, c’est qu’ils sont devenus forts. Car si réunification des deux Chines il y a un jour, ce ne sera que par la force.

Le pape de la géopolitique que fut, paraît-il, Kissinger, s’est en effet, à ce sujet au moins, lourdement trompé. Lorsqu’au début des années 1970, il poussait Nixon à se rapprocher de la Chine pour abattre l’URSS, Kissinger pariait sur l’émergence d’une Chine pacifique, amie des Américains, et pôle stabilisateur de la géopolitique du XXIe siècle. Dans le premier communiqué de Shanghai de février 1972, les Américains affirmaient qu’ils ne pouvaient qu’accepter le principe de la Chine unique, car les Chinois, « des deux côtés du détroit », affirmaient qu’il n’existait qu’une seule Chine.

Il faut bien constater aujourd’hui que cette analyse a pris un sérieux coup de vieux. A l’heure de l’identité choisie, les habitants de la République de Chine en ont décidé autrement : dorénavant, ils ne seront plus Chinois, mais Taïwanais. Loin de l’étouffante collectivité chinoise, Taiwan s’invente une identité sur-mesure, faite de démocratie, de nouvelles technologies, de libre-échange et de mariage pour tous[3]. Un esprit chagrin pourrait même se demander ce qu’il y a de spécifiquement taïwanais dans ce cocktail au goût furieusement californien.

… et déshabille Xi Jinping

Les Taïwanais ont donc décidé d’être Taïwanais, mais il faudrait faire comme s’ils étaient encore Chinois, car la susceptibilité chinoise veille. Plus les Chinois sont puissants, moins ils supportent la contradiction. Plus ils émergent, plus il semble facile de les « humilier ». C’est leur talon d’Achille et c’est ce qu’a compris Donald Trump qui, faux naïf, nous montre ce que nous aurions tous dû voir : sur la question taïwanaise, l’empereur du Milieu est nu. Il ne s’agit certes pas pour Donald Trump de remettre en cause de façon radicale la politique de la Chine unique, en place depuis quarante ans. Mais de montrer aux Chinois que ce qui pour Pékin est un dogme sacré[4]n’est qu’un choix politique pour Washington, qui peut être remis en cause si les intérêts américains l’exigent. Ainsi Trump arrivera les mains pleines lors des négociations à venir avec Pékin, notamment sur les questions commerciales.

Lors d’une rencontre avec une délégation du Kuomintang début novembre, Xi Jinping a déclaré qu’une déclaration d’indépendance de Taïwan (rappelons que Taïwan est aujourd’hui de facto indépendant), si elle n’était pas contrée vigoureusement par le parti, signifierait la fin du régime communiste à Pékin, du fait du nationalisme exacerbé du peuple chinois. De fait, en Chine, la majorité de la population, bercée par une propagande de tous les instants, est sans doute persuadée que Taïwan appartient « vraiment » à la Chine, sans faire la distinction entre la norme imposée par le pouvoir et la réalité gênante que cette norme occulte. C’est cette distinction que ce lourdaud de Trump a révélé aux yeux du monde, en prenant le risque calculé d’une réaction dangereuse de Pékin. Comme l’écrit Sun Tzu, « la possibilité de vaincre l’ennemi est fournie par l’ennemi lui-même. »



[1] On trouvera sur le site Danwei une cartographie amusante des nombreux pays qui ont régulièrement « heurté les sentiments du peuple chinois ».

[2] Il faut admettre cependant que ces dernières années, l’administration Obama avait précautionneusement commencé à offrir plus de visibilité à Taiwan (pays que les Américains se sont en outre engagés à défendre dans le cadre du Taiwan Relations Act »), dans un contexte où le révisionnisme géopolitique chinois est de plus en plus prégnant, notamment dans la région. Le coup de fil de Tsai à Trump, contrairement à ce que voudrait nous faire croire la diplomatie américaine n’a donc pas retenti aux oreilles chinoises comme un coup de tonnerre dans un ciel serein.

[3] Mais l’identité étant de nos jours choisie, elle est par définition instable, et on ne peut exclure qu’un mouvement « populiste » prochinois ne balaye un jour la scène politique taïwanaise et ses dirigeants actuels, sympathiquement pro-occidentaux.

[4] Selon la Constitution chinoise, Taiwan fait partie du « territoire sacré » de la patrie, et lutter pour l’unification complète de la patrie est la grande cause à laquelle il est du « devoir sacré » de tous les citoyens chinois, y compris les citoyens taïwanais, de participer. Il s’agit des deux seules occurrences du mot « sacré », qui concernent toutes deux Taïwan, dans la constitution d’un état formellement athée.

Fillon-Juppé: des «programmes jumeaux» à «l’affrontement des deux droites»

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François Fillon et Alain Juppé lors du second tour de la primaire de la droite et du centre, novembre 2016. SIPA. AP21981426_000135

La primaire de la droite était censée mettre aux prises des individus aux idées presque identiques. Tous pareils, nous disait-on. C’était une affaire de personnes, nous répétait-on. Bizarrement au lendemain du premier tour, c’est devenu une affaire d’idées, et même l’affrontement de deux conceptions radicalement opposées de la politique.

Une fois de plus, certains journalistes ont péché par excès de zèle en faisant ce qu’on ne leur demandait pas : ils ont lu dans le marc de café… et ils se sont plantés.

 

Capture d'écran d'un article de Francetvinfo.fr, octobre 2016.

Juppé était-il le candidat des médias ? Du moins ceux-ci le donnaient-ils gagnant avant même le premier tour de la primaire. Sa défaite confirme mon diagnostic : les médias sont devenus des porte-poisse.

On a beaucoup disserté sur la diabolisation (le mot est mal choisi) soudaine de François Fillon, caricaturé en grenouille de bénitier durant l’entre-deux tours, tandis que Juppé, moderne et social (paraît-il), semblait tout aussi soudainement devenir plus ou moins gaucho-compatible. Pas au point de séduire les électeurs de gauche, toutefois, sans quoi il eût obtenu un meilleur score au second tour.

Mais ce qui me paraît important, c’est le glissement qui s’est opéré dans l’analyse de la nature de l’affrontement, telle qu’elle a été menée par les grands médias. Alors qu’ils s’attendaient à commenter un affrontement Juppé-Sarkozy qu’ils eussent pu traiter sur le mode affectif, Juppé porté par la vague du « tout sauf Sarko », ils se sont retrouvés à devoir analyser un duel qu’ils n’avaient pas anticipé.

 

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

Laissez-nous critiquer le «peuple»!

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Des supporters de Trump en Australie, août 2016. SIPA. 00768479_000010
Des supporters de Trump en Australie, août 2016. SIPA. 00768479_000010

Même si l’on peut y trouver des différences, la continuité entre le Brexit et l’élection présidentielle américaine semble difficile à contester. On ne saurait mieux le dire que Marie Viennot, qui, dans son « billet économique » de France Culture du 8 novembre, affirmait : « Remplacez Bruxelles par Washington, les propos xénophobes sur les immigrants de l’Est, et ceux du Mexique. Jetez un œil aux réactions des marchés financiers, des médias, des économistes, quasiment tous anti-Trump. Le candidat républicain dit être un Brexit US, et espère faire mentir les sondages […] Les gens veulent des frontières, ils ne veulent pas de cette arrivée massive de gens qu’ils ne connaissent pas, c’est leur volonté… Les discours anti-mexicains de Donald Trump ressemblent à s’y méprendre à ceux de U-Kip, le parti pro-Brexit. Comme lui, Donald Trump veut rallier les déclassés»

Donald Trump revendique clairement cette continuité ; lors de son meeting à Raleigh dans le Michigan, la veille du scrutin, il clamait: « demain ce sera une journée véritablement historique. Ça va être un Brexit puissance trois ».

On se souvient des réactions qui ont suivi le Brexit : Bernard-Henri Levy et Alain Minc mettent en cause les électeurs, et reçoivent en retour une volée de bois vert en châtiment du soi-disant délit d’ignorance et de mépris des « vrais gens ».

On connaît la boutade célèbre de Bertolt Brecht qui fait dire à un de ses personnages : « Le peuple a par sa faute perdu la confiance du gouvernement il convient donc pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ». Elle a été assez abondamment sollicitée en cette occasion. Elle a probablement encore servi pour l’élection de Donald Trump. Le débat se pose, en tout cas, dans les mêmes termes.

Il peut arriver à l’élite de dire la vérité

Est-ce à dire que toute réflexion sur la rationalité d’un vote populaire est interdite ? Après les attentats du 13 novembre, Manuel Valls déclarait : « expliquer de tels actes, c’est déjà vouloir un peu excuser ». A l’inverse, une tentative d’analyse du vote des catégories en voie de déclassement serait-elle déjà une façon de les stigmatiser ?

Comme pour la question de l’islamisme, il s’impose à tout effort de lucidité de se blinder contre l’accusation d’islamophobie, ne faut-il pas se protéger contre un autre missile idéologique, sur un tout autre front, qui ferait d’une mise en examen (au sens sociologique !) du vote populaire un nouveau crime en « mal-pensance » ? Comme il y a un CCIF (Comité contre l’islamophobie en France), y aura-t-il prochainement un CCPP (Comité contre la « populophobie » partout) ? Osons ajouter à la sauvette qu’il peut arriver à des membres de l’élite de dire la vérité.

Soyons clair : s’il doit être permis de mettre en doute la rationalité du vote d’une partie déshéritée du peuple américain qui a permis l’élection de Trump, cela n’équivaut, en aucun cas, à le mépriser, ou à manifester quelque condescendance. On s’efforcera ici au contraire de dénoncer l’environnement informationnel dans lequel il a bien peu de chances de se construire des représentations valides des causes de son déclassement, ou de son malaise identitaire.

Le ressentiment que l’on peut éprouver à l’égard de la mondialisation libérale, du libre-échange forcené, de l’impuissance européenne, etc, est évidemment compréhensible, et il est logique qu’il se traduise parfois en agressivité vis-à-vis des élites qui s’en félicitent et ne préconisent rien d’autre que d’aller plus vite et plus loin dans la même direction.

La facile lapidation symbolique des responsables

Avec l’élection de Trump, on peut si l’on y tient se réjouir de la gifle à l’establishment, aux politiciens traditionnels, aux journalistes, aux sondeurs, etc. Mais Guignol rossant les gendarmes ne saurait constituer une politique, ni offrir de solutions aux perdants de la mondialisation. La question d’une recherche des voies permettant de sortir de ce marasme – après une analyse lucide – est  autrement plus importante que la facile lapidation symbolique des responsables qui nous y ont englués.

Il faudrait être vigilant au fait que se réjouir d’une bonne  leçon administrée aux bien-pensants thuriféraires de la mondialisation heureuse, incite à glisser subrepticement  vers une sorte d’indulgence, de compréhension, voire de sympathie diffuse pour l’énergumène propulsé aujourd’hui à la tête du plus puissant pays du monde. On peut ainsi lire des quasi-compliments étonnants : Alexis Brézet, dans Le Figaro du 10 novembre, écrit : « Parce qu’il n’est pas du sérail, parce qu’il n’est prisonnier d’aucun tabou, Donald Trump a su mettre ses mots sur des sentiments que les autres ne voulaient pas nommer ». Donald Trump devient l’homme qui fait « exploser les codes », qui tranche avec « les timidités d’Obama à désigner l’islamisme radical »… timidités qui de ce fait apparaissent plus coupables que les injures ouvertement racistes de Donald Trump, ou l’affichage de ses préférences pour les régimes dictatoriaux.

Cette implicite connivence se lit également entre les lignes des anticipations de ses actions à venir. Sa politique sera-t-elle après tout si néfaste ? On voit bien que la bourse réagit plutôt bien depuis l’élection… Les membres raisonnables du Parti républicain, les institutions, la constitution, les experts, l’armée, les chinois, que sais-je… ne seront-ils pas autant de garde-fous ? En d’autres termes, faut-il se tenir prêt à féliciter le nouveau président de faire une bonne politique malgré lui, en quelque sorte ?

L’élection de Trump, défaite de la réalité…

La tonalité dominante semble être celle que Pascal Brukner exprime pour Le Figaro, affirmant qu’il y a eu « vengeance du réel », « victoire du principe de réalité ». On soutiendra ici que c’est tout au contraire la virtualité qui a terrassé la réalité.

C’est saisissant : plus de 40 % des femmes ont voté pour Trump, ainsi que plus d’un tiers des Latinos et 12 % des Afro-Américains. Il en va de même, on le sait, d’une grande partie des classes moyennes inférieures des régions les plus désindustrialisées. La réalité est brutale : une grande partie de ses électeurs, la majorité peut-être, a voté contre son intérêt direct ; et, si on prend en compte l’intérêt collectif (qu’on me pardonne encore cette préoccupation incongrue), c’est à leur quasi-totalité que l’on peut appliquer cette assertion. Et cela pour de multiples raisons qu’on ne peut que survoler ici, en donnant juste quelques arguments :

– On voit mal comment l’application de son programme pourrait améliorer la situation de son électorat populaire en réduisant l’impôt sur les sociétés de 35% à 15%, ainsi que celui des contribuables les plus riches (la tranche la plus élevée passant de 39,6% à 33%), ce qui en outre ne manquerait pas d’aggraver le déficit budgétaire, en plus des abattements fiscaux destinés à financer un programme de 1.000 milliards de dollars d’investissements dans les infrastructures.

– Inutile de développer les désastreuses conséquences qu’auraient, pour les plus pauvres, la remise en cause des réformes du système santé d’Obama.

– Il ne faut pas oublier que si la mondialisation explique en partie la dégradation de la situation de beaucoup elle est inséparable de la domination des puissances financières. Or, on sait que Trump compte abroger la loi Dodd-Frank de 2010, en d’autres termes récidiver avec la dérégulation reaganienne qui est à l’origine de l’énorme crise de 2008.  On voit mal l’avantage que la fraction populaire de l’électorat du nouveau président pourrait en retirer…

– Au contraire, le programme d’Hillary Clinton avait assurément davantage de  chances d’améliorer la situation du pays. Comme l’indique Philippe Askénazy dans Le Monde du 11 novembre, « Des dizaines de milliards d’investissements publics auraient été déployés pour construire des barrages ou des fermes solaires, ou encore rénover les logements, le tout en redéployant les subventions aux énergies carbonées et en renforçant les normes environnementales. ». De nombreuses avancées sociales visaient directement les plus nécessiteux.

… mais victoire de la virtualité

L’accession au pouvoir de ce personnage qui n’a rien à y faire est souvent interprétée, avec un enthousiasme plus ou moins discret, comme étant la fin d’un monde, et l’avènement d’un nouveau…

En fait cet évènement a été rendu possible parce qu’un monde nouveau est déjà advenu, et exerce son emprise depuis déjà plusieurs décennies. Il est l’aboutissement et non l’annonce du changement. Guy Debord avait théorisé la Société du spectacle, dans sa première forme, en 1967 :  il conviendrait maintenant d’actualiser ses analyses, en prenant en compte la révolution de la communication qui alors n’en était qu’aux prémices.

Certes, les sondages indiquent, aux Etats-Unis comme en France,  la baisse de la confiance vis-à-vis des médias, que ce soient les journaux, la télévision ou l’internet. Les journalistes sont perçus comme faisant partie de ces élites discréditées. Il est toutefois significatif que ce sont les réseaux sociaux – Facebook notamment – qui résistent le mieux à cette défiance. La mobilisation d’une armée d’internautes – la Trump’s Troll army – en faveur de Trump a été d’autant plus efficace que l’on connaît la logique virale de propagation des rumeurs, idées et réputations à travers les réseaux, et les possibilités de manipulation qu’ils recèlent. Mais, là encore, nous en sommes plutôt au niveau des conséquences – ce qui a été rendu possible – que des causes profondes qui ne sont rien moins que l’instauration d’un monde nouveau, virtuel, dans lequel se construisent les représentations, à l’intérieur du monde réel.

Une version « high-tech » de la caverne de Platon

Nous pouvons nous le représenter comme une réplique version « high-tech » de la caverne de Platon, ou comme une gigantesque bulle de Center Parcs ou d’un de ces sites artificiels de Las Végas avec leurs faux ciels. La plupart de nos concitoyens – bien au-delà des catégories socialement et culturellement déshéritées – y vivent de façon confinée, sans avoir même l’idée qu’il y a une autre réalité accessible en dehors. Contrairement à la version platonicienne, les chaînes sont directement dans les têtes, produisant une nouvelle sorte de servitude volontaire.

Donald Trump est une créature de ce monde virtuel-là, et de ce monde d’avatars seulement. On sait qu’il en était devenu une icône, notamment avec son émission de téléréalité The Apprentice. On peut donner une idée de ce monde factice à partir de la transposition de quelques éléments clés.

Notre terre-patrie, comme l’appelle Edgar Morin, y devient le cyberespace. Logiquement, la guerre tend à devenir de plus en plus une cyberguerre. Les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) en sont les régulateurs, faisant ensemble office d’état. L’internaute en est le citoyen et/ou le client, les deux fonctions fusionnant. La personne y est complètement dissoute dans ses avatars. Elle manifeste son civisme par son ardeur à cliquer sur les innombrables sondages en ligne sans les lire vraiment, au gré de sa fantaisie du moment. Les évènements qui comptent sont ceux qui créent le buzz, c’est-à-dire qui surprennent, bluffent, et polarisent les attentions. C’est d’ailleurs cela qu’excelle à créer Donald Trump. Ce monde-là a sa propre religion, internet, avec ses objets de culte, les NTIC (Nouvelles technologies de l’information et de la communication) et autres objets techniquement sophistiqués, le smartphone ou la tablette faisant office de signes ostentatoires d’appartenance se substituant aux croix et chapelets d’antan comme supports de prières incessantes. Les grands prêtres de ce monde-là (ceux des GAFA) se réunissent parfois dans le désert du Nevada pour d’étranges pratiques occultes, à l’occasion du Burning man.


Time-lapse du festival Burning Man par Spi0n

Les valeurs y sont également spécifiques. Le jeu s’y situe très haut dans l’échelle. Déjà en 2003, l’administration Bush pourchassait les terroristes en Irak en les situant sur un jeu de 52 cartes. La morale a été un moment définie par la « nétiquette » ; elle est maintenant ringardisée, l’agressivité et l’expression de la haine devenant la norme sur les réseaux et forums. Pourtant, il y a encore une conception du Bien et du Mal ; le Bien est une sorte de  consumérisme sympa. Le Mal, c’est ne pas jouer le jeu de ce monde-là… En l’occurrence, la mauvaise action typique est l’utilisation des bloqueurs de publicité. Beaucoup de sites exigent d’ailleurs de les neutraliser avant de libérer leurs écrans, en alléguant que cette publicité leur est nécessaire, contraignant ainsi les quelques 85% d’internautes qui s’en plaignent à les subir (à quand l’introduction de la nécessité morale de respecter la pub dans les cours d’instruction civique ?)… Ces valeurs sont évidemment « boostées » par les entreprises, qui qualifient  « d’évangélisation » leur propagation sur les différents marchés.

La génération Trump a sa « novlangue »

Ce monde, enfin, a sa propre « novlangue ». Comme « l’Océania » de George Orwell. La communication (mode exclusif) se fait par texto et par tweets, la lettre papier étant vouée aux oubliettes, et le face à face physique devenant superfétatoire. On sait là-encore que le nouveau président en est un fervent utilisateur. Selon Fred Turner « Donald Trump s’immisce partout dans la sphère intime. Avec Twitter, il touche directement tous les membres de ma famille et m’accompagne en permanence dans ma poche sur mon smartphone ».  Le texte à l’ancienne, ou le discours un peu long, y sont  évidemment devenus impossibles. Forcément, la pensée doit s’y adapter, c’est-à-dire se rétrécir en proportion. C’est parfois difficile ; heureusement, on peut compter pour la formater à ce gabarit sur l’Education nationale, qui fait de l’introduction des tablettes à l’école comme de l’apprentissage des codes informatiques ses missions essentielles, et a contracté avec Microsoft pour mieux les assumer.

Tel est le monde virtuel qui a engendré ce fait aberrant que la campagne électorale, les primaires et l’élection finale sont restées à l’intérieur de cet univers artificiel du divertissement, que ses facteurs décisifs ont plus souvent été issus du spectacle, que de la réalité sociale ou culturelle. En France, Coluche fut un précurseur de ce mouvement avant 1981, sans que l’on sache si lui-même se prenait ou non au sérieux. Depuis, on a eu Silvio Berlusconi puis Beppe Grillo en Italie, (revendiquant sa proximité idéologique avec Donald Trump), Michel Joseph Mertelly, ancien chanteur, dit « Micky le doux », président de la République à Haïti… En France les politiques anticipent, la primaire de la droite ayant donné lieu à une mise en scène très proche précisément de celle des jeux télévisés.

Pourtant, le monde réel existe encore. Comme dans Pétrouchka, le ballet dont la musique a été composée par Igor Stravinsky en 1910-1911, c’est quand des marionnettes coule le sang que l’on prend conscience qu’elles sont encore des êtres réels. Les avatars aussi peuvent cacher un être humain.

 

La société du spectacle

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Aphatie pose les bonnes questions…

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apathie democratie trump

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Après l’élection de Donald Trump, le journaliste Jean-Michel Aphatie a déclaré qu’il fallait « s’interroger quelquefois sur le suffrage universel ». C’était le scandale : tout le monde a compris ce que le chroniqueur de franceinfo.tv voulait dire : les peuples sont trop cons. Aphatie a bien évidement tout faux. Le rôle du suffrage universel n’est pas de fabriquer des bonnes décisions, c’est-à-dire d’avoir raison, mais de fabriquer des décisions, des choix légitimes, c’est-à-dire de se faire obéir par tout le monde, y compris ceux qui ne sont pas d’accord.

Pour le moment nous ne connaissons pas d’autres mécanismes permettant de créer de la légitimité hormis la démocratie ou, pour être exact, la démocratie libérale. Cette précision n’est pas anodine. Notre démocratie n’est pas uniquement un système où le peuple souverain s’exprime et la majorité impose ses choix. Notre démocratie est libérale parce qu’elle ne permet pas à la majorité de tout faire. Et ce ne sont pas les institutions – opposition parlementaire, cour constitutionnelle – qui limitent la majorité, mais certaines valeurs, certaines libertés. Et qui décide de ces libertés ? Aussi surprenant que cela puisse être, il s’agit des libertés inaliénables cautionnées par… Dieu, la Nature ou l’Être suprême. Pour les rédacteurs de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), ce sont des « droits naturels, inaliénables et sacrés de l’Homme ».

Quant aux pères fondateurs des États-Unis, ils y sont allés franchement : « Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »[access capability= »lire_inedits »] Pour les fondateurs de nos démocraties, si la majorité ne peut pas tout faire, c’est parce que certaines choses lui échappent car évidentes, naturelles ou octroyées par le Tout-Puissant. C’est donc aussi longtemps que nous sommes prêts à accepter que les libertés fondamentales sont extérieures à notre système et qu’on ne peut pas agir sur elles que nous sommes protégés de la menace principale qui guette la démocratie : devenir une dictature de la majorité. Oui, vous avez bien lu. Pas d’arguments raisonnés, pas de démonstration logique. Certaines choses sont taboues car l’Ami invisible l’avait dit ! Sans le savoir nous vivons dans une démocratie de droit divin.

Or, depuis plus d’un siècle, l’essentiel du travail intellectuel en Occident avait comme objectif de rendre impossible de telles évidences. En effet, comment peut-on accepter que des hommes blancs du xviiie siècle, certains esclavagistes d’autres misogynes, nous imposent des évidences ? Nous avons appris à déconstruire des évidences pour les exposer pour ce qu’elles sont : des idéologies masquant et justifiant de rapports de force et de système d’exploitation. Et puisque nous sommes si critiques et sophistiqués, au nom de quoi peut-on empêcher une majorité légale à voter des valeurs et des libertés ? Au nom de quoi peut-on se dresser contre le suffrage universel et lui dire non ? Sans le vouloir ni le savoir, Jean-Michel Aphatie a posé une excellente question, la plus difficile et la plus brûlante de notre temps.[/access]

Délit d’entrave à l’IVG: le Sénat liberticide

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senat delit entrave ivg
Palais du Luxembourg, siège du Sénat. Sipa. Numéro de reportage : 00764551_000018.
senat delit entrave ivg
Palais du Luxembourg, siège du Sénat. Sipa. Numéro de reportage : 00764551_000018.

En 1920, l’Assemblée nationale vote une loi interdisant l’avortement et la contraception, toute propagande anticonceptionnelle est interdite sous peine de prison. Le 7 décembre 2016, le Sénat adopte « l’extension du délit d’entrave à l’IVG ». Maintenant, la prison ne sera plus pour ceux qui défendent l’avortement ou la contraception mais pour ceux qui oseront diffuser des informations qui pourraient détourner des femmes d’avorter. Autrement dit, à cent ans d’écart, on vote deux lois symétriques et liberticides.

Je me suis rendu sur le site incriminé. On y lit des témoignages de femmes qui ont subi un IVG. Certaines pensent que c’était la bonne chose, n’ont pas eu de séquelles, d’autres le regrettent. Bref, un spectre complet  en forme de témoignages divers et variés. Un numéro vert à appeler. Aucune exhortation à ne pas recourir à l’IVG.

En quoi donc ce site représenterait-il une menace au droit des femmes à interrompre leur grossesse si elles le désirent ? Sont-elles si fragiles qu’un témoignage contraire pourrait les détourner de leur décision, comme si elles n’étaient pas majeures ? Le fait d’empêcher les gens de lire ou d’écouter librement les opinions des autres (pour leur supposée protection) a un nom : totalitarisme.

Même s’ils étaient des sites catholiques prêchant ouvertement contre l’avortement (ce qu’ils ne sont absolument pas), on ne peut pas les traiter comme des sites djihadistes ou nazis appelant au meurtre ! Sans doute ces féministes ont-elles l’idée que si elles ne combattent pas en amont, des forces obscures et réactionnaires viendront réinstaller l’interdiction de l’avortement. Sachant qu’elles vont bientôt quitter le pouvoir qui tombera sans doute aux mains du très réactionnaire François Fillon, elles veulent laisser une dernière trace pour rendre imprenable la citadelle de l’avortement. Quelle meilleure défense que l’attaque ? Donc, elles abattent leur ire sur ces malheureux sites, y engageant tout le pouvoir de l’Etat avec la violence organisée d’une chasse aux sorcières, et avec l’aide des députés mâles qui ne peuvent rien leur refuser.  Ces femmes ont fait de l’avortement un symbole qui les rassemble, le combat d’une vie avec la lutte contre le sexisme. Et qui ne les approuve pas est un mâle oppresseur, un phallocrate  (je crois que ce terme est tombé en désuétude).  Mais je crois qu’un monde dans lequel si tu n’es pas pour c’est que tu es contre est un monde totalitaire. Un monde dans lequel l’information est filtrée pour modeler la pensée correcte des gens.

J’ai aimé à l’époque le « Manifeste des 343 salopes ». Ceux qui s’opposaient à la libéralisation de l’avortement étaient des réactionnaires figés dans de vieilles idées catholiques qui laissaient, au nom du droit à la vie, des femmes crever dans des officines obscures au cours d’avortements clandestins. Avec la loi Veil, les femmes ont gagné leur liberté, délivrées du carcan de vieux codes dépassés et oppressifs. Mais maintenant, l’oppression est dans l’autre camp (ça n’est pas nouveau, il suffit de voir l’histoire de la Révolution)…

La plupart des députés et sénateurs LR ont trouvé que l’extension du délit d’entrave portait une grave atteinte à la liberté d’expression. Et la gauche ? Et bien non, il ne s’est pas trouvé un « juste » pour protester contre cette première pierre posée pour limiter la liberté d’expression. Car oui, tout cela, pourrait-on dire, n’est pas très catholique !

Certains, comme Alain Millon (LR) ont même été jusqu’à dénoncer une manœuvre politique. «Nous sommes bien là face à une manipulation, ou pour le moins à une instrumentalisation de cette question essentielle pour le droit des femmes, à des fins peut-être politiciennes. Pourquoi une telle urgence à légiférer ? Pouvez-vous évaluer l’incidence de ces réseaux sur la liberté de choix des femmes ?».

Ceci, j’en ai peur, n’est qu’un préambule, une sorte de test en utilisant un sujet particulièrement absurde dont l’immense majorité des Français doit se ficher éperdument. S’ils veulent avorter, ils avortent et s’ils ne veulent pas, et bien ils ne le font pas ! C’est simple ! Légiférer là-dessus c’est créer un délit d’opinion soi-disant dans le domaine du « bien être » ou de la santé. C’est créer une réalité où régnera une vérité officielle.

Quelle sera la prochaines cibles ? Sur la chaîne Public Sénat lors d’un débat suivant le vote, la sénatrice centriste Françoise Gatel a exprimé une inquiétude qu’elle a repris dans un tweet : « Il faut m’expliquer comment le gouvernement va gérer les sites anti vaccins. Il y a un problème plus large. » Elle a mis le doigt dessus, la prochaine cible pourrait être ceux qui contestent la vaccination.  Avec une campagne menée par Marisol Touraine, appelée « concertation citoyenne » pour rendre obligatoire des vaccins qui ne le sont pas encore. Une revanche sur le fiasco de la vaccination contre la grippe H1N1. L’état est resté avec des millions de doses sur les bras, au frais des contribuables. La preuve qu’ils avaient tort est qu’il n’y a pas eu d’épidémie. La campagne menée sur internet était donc juste, ils ont perdu durablement la face (et le fric des Français au profit des labos). Alors, avant de passer à l’action, il faut créer un précédent pour neutraliser les contestations possibles.

Il faut faire disparaître tous ces sites. On accusera donc ceux qui prétendent que certains vaccins présentent plus de risques que de bénéfices. On dira qu’ils sont des dangers pour la santé publique. On pourra les faire taire, les rendre illégaux, ainsi que le foisonnement de sites de santé naturelle qui, s’ils continuent à intéresser les gens, finiront par saborder l’industrie pharmaceutique. Il y a de plus en plus de gens qui mangent bio, ces personnes ne prennent de « vrais » médicaments que quand ils sont obligés. 40% des Français ne croient pas en la vaccination et le disent. La « concertation citoyenne » de Marisol Touraine affirme qu’ils sont victimes de désinformation. Donc, suite logique, passer une loi de « délit d’incitation à la non-vaccination » ou une formulation de ce genre.  Et tout cela ne pourrait être qu’un simple début à un contrôle d’internet et de l’information libre sur n’importe quel sujet. Avec des sites « officiels » et « agréés ». Voilà la pente glissante qu’ouvre ce préambule à la limitation de la liberté d’expression qu’est « l’extension du délit d’entrave à l’IVG ».

A quoi (et à qui ?) sert la «menace russe»

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shirreff russie otan pologne crimee
Défilé de l'armée russe, Moscou, Sipa. Numéro de reportage : 00618783_000040.
shirreff russie otan pologne crimee
Défilé de l'armée russe, Moscou, Sipa. Numéro de reportage : 00618783_000040.

Dans un livre paru en mai dernier, 2017 : War with Russia, le général britannique Sir Richard Shirreff livre une fiction glaçante : celle d’une guerre nucléaire, en vrai, avec la Russie. L’ours russe « peut demain envahir les Etats baltes comme il a envahi l’Ukraine et annexé la Crimée ». L’Occident devra y répondre : Shirreff donne vie, par son récit vivant et prenant, à toutes ces procédures d’application de l’article 5 de la Charte de l’Alliance atlantique, en vertu duquel les Etats-membres de l’alliance doivent sans délai se prêter militairement assistance si l’un des leurs est attaqué par tiers. La menace russe donc serait non seulement une réalité, mais elle serait parfaitement évaluée, quantifiée, chiffrée et modélisée. Ainsi, tout à la préparation de son offensive prochaine, Moscou chercherait à prendre, en aval, le contrôle de nos institutions, de nos médias, de nos esprits. Ce serait d’ailleurs déjà presque fait…
Cette fiction pseudo-réaliste vient appuyer un plaidoyer insistant, lancinant et passionné en faveur d’un renforcement substantiel des moyens militaires de l’OTAN et, de ce fait, d’une augmentation encore plus substantielle des moyens du « complexe militaro-industriel » du monde occidental…

Un livre-médicament ?

Fiction-catastrophe destinée à alimenter la machine à convaincre le grand public du bien-fondé des exigences impérieuses du puissant lobby du réarmement à l’œuvre au sein du bloc euro-atlantique, ce livre est peut-être aussi un moyen pour son auteur de se débarrasser d’une gêne personnelle, voire d’un sentiment de culpabilité qui, à nul doute, a du l’étreindre en mars 2014. A l’heure même où, contraint par l’âge de prendre une retraite bien méritée après une carrière impeccable au sein des forces armées britanniques et alliées, Shirreff quitte ses fonctions, il se passe enfin quelque chose ! La Russie occupe, puis annexe promptement la Crimée ! Or, la préparation de cette annexion, rondement menée – saluée par tous les stratèges de la planète – a, de toute évidence, échappé aux radars de l’OTAN… Et Shirreff fut pendant trois ans (2011-2014) au cœur de la machine, en tant que commandant-en-second des forces alliées en Europe – le poste le plus élevé au sein de l’OTAN pour un Européen, le poste de commandant suprême (SACEUR) étant toujours systématiquement occupé par un Américain, et ce en dépit des demandes répétées des Européens : pour mémoire, le président Chirac s’était vu opposer une fin de non-recevoir très claire à ce sujet par Washington… Gardant en mémoire vive les scénarios fondés sur des jeux de simulation échafaudés « en chambre » par les stratèges de l’OTAN et auxquels il avait sans doute largement contribué, Shirreff les fait vivre aujourd’hui dans cette fiction, fortement inspirée par tous ces jeux, tous ces scénarios et toutes ces simulations élaborées « en chambre » et qui – c’est ce qui rend le livre passionnant – sont finalement aux antipodes des vraies menaces, telles qu’elles sont ressenties et vécues « sur le terrain ». Une fois de plus, et à son insu, un général allié dévoile le poids des « mondes virtuels » dans la mise en œuvre de la guerre aujourd’hui. La lecture de ce livre peut se lire comme une véritable alerte. Elle achève de convaincre de toute la vérité et de toute la profondeur de la fameuse boutade de Clemenceau – « la guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires »… Du danger des univers clos, des cénacles fermés sur eux-mêmes où règnent le conformisme intellectuel et le groupthink, pour citer George Orwell.

Les heures les plus sombres…

Soulignons à cet égard un aspect du livre, très significatif : le poids des références au passé dans l’écriture de tous ces scénarios, qui se présentent comme autant de « modélisations historiques » fondées sur des case studies grandeur nature, telles que l’invasion des Sudètes par l’Allemagne de Hitler en 1938 ou l’invasion des Etats baltes par l’URSS en 1940… Voilà des grilles de lecture qui donnent toujours le beau rôle aux puissances occidentales et ne s’appesantissent ni sur Munich, ni sur l’immense sacrifice de 26 millions de Soviétiques tués en 1941-1945 et ce que le monde occidental doit à ce sacrifice… Ces représentations, pour historiquement biaisées qu’elles soient, sont alimentées par les craintes, bien réelles, qui sont exprimées par ces pays de l’axe hyper-atlantiste qui s’est formé au sein de l’Alliance au cours des quinze dernières années. Les pays de la « nouvelle Europe » – ainsi baptisée en 2003 par le néo-conservateur Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense des Etats-Unis, par opposition à la « vieille Europe » (France et Allemagne) qui avaient alors eu le mauvais goût de s’opposer à l’aventure militaire américano-britannique en Irak – sont les nouveaux Etats membres de l’OTAN et de l’UE, anciens satellites de l’URSS et anciennes républiques de l’URSS (Etats baltes). Au sein de cette « nouvelle Europe », certains – en tout premier lieu la Pologne – pèsent lourd. On observe d’ailleurs à la manœuvre sur bien des fronts de la « politique russe » de l’OTAN et de l’UE un « axe de la Baltique » – qui associe deux poids lourds, la Pologne et la Suède (très atlantiste, quoique non-membre de l’OTAN), et les trois Etats baltes, rejoints, selon les circonstances et la nature des dossiers, par les autres membres du « groupe de Visegrad (en plus de la Pologne : Tchéquie, Slovaquie, Hongrie).

Indice pertinent du poids important de cette « nouvelle Europe » dans cette reconfiguration mentale atlantiste de l’espace stratégique européen, la bonne place, parmi les editorial reviews de la quatrième de couverture du livre de Shirreff, de l’éloge très appuyé de Radoslaw (dit Radek) Sikorski, ancien ministre polonais des Affaires étrangères (2007-2014), ancien d’Oxford, au cœur des réseaux transatlantiques, qui signait déjà, avec son épouse (la journaliste américaine Anne Applebaum, spécialiste de la Russie) en 2009 une dithyrambique review de la première édition du bestseller d’Edward Lucas, grande plume de l’hebdomadaire The Economist, sur cette « nouvelle guerre froide » – que cet auteur analyse comme entièrement voulue et orchestrée par le Kremlin…
À quoi (et à qui ?) sert la « menace russe » ? Rappelons ces propos prémonitoires que le diplomate américain George F. Kennan, le père de la politique dite d’endiguement (containment) de l’URSS – qui a inauguré la guerre froide à la fin des années 1940 – tenait au crépuscule de sa carrière, en 1987, à la veille de la chute de l’URSS et du « bloc de l’Est », dans ses passionnantes mémoires : « Si l’Union soviétique venait à être engloutie demain dans les profondeurs des océans, le complexe militaro-industriel américain resterait en place, inchangé en substance, jusqu’à ce qu’un autre adversaire puisse être inventé. Aucune autre solution ne serait acceptable pour l’économie américaine ».

War With Russia: A Menacing Account

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À double titre

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John Cleese Basile de Koch
John Cleese.
John Cleese Basile de Koch
John Cleese.

DONALD ET LES MICKEYS

Lundi 9 novembre

7h 47. Putain, il est élu, le con ! Ça je l’aurais jamais cru, comme disait Edith Piaf. Depuis quatre heures déjà, les chaines info envisageaient l’hypothèse catastrophe. Mais comme on nous avait seriné le contraire pendant deux ans, faut le temps de s’habituer.

Surtout qu’à mes yeux, pendant toute la campagne, Trump avait accumulé consciencieusement les énormités et les mauvaises blagues, quitte à être pris à plusieurs reprises en flagrant délit de racisme, de sexisme, de vulgarité et de méconnaissance des dossiers.

Avec tout ça, comme tout le monde, je le voyais cuit de chez cuit. Eh bien j’avais tout faux, les chiffres le prouvent : Donald est président et pas moi.

DEPENDANCE DAY

Mercredi 16 novembre

Depuis l’élection de Donald Trump, une « Lettre ouverte aux Américains » signée John Cleese circule sur internet. Le cofondateur des Monty Python y annonce la révocation de l’indépendance des Etats-Unis – « étant donné leur incapacité à élire un président compétent, et donc à se gouverner » – et leur rattachement à la Couronne britannique, « à l’exception de l’Utah, que la reine n’apprécie guère ».[access capability= »lire_inedits »]

Suit une liste de quatorze règles édictées, précise Cleese aux destinataires de sa Lettre, « pour vous aider à réintégrer le Royaume-Uni. » Parmi ces règles,

– « Abandonner le football américain. Il n’y a qu’un genre de football. »

– « Prononcer correctement le mot « aluminium » ».

– « Apprendre à résoudre vos problèmes personnels sans armes à feu, avocats ni thérapeutes. »

– « Nous dire enfin qui a tué Kennedy, ça nous rend dingues ! »

Bien sûr, l’affaire m’a profondément réjoui. Hélas, deux jours plus tard, patatras !

J’apprends, toujours sur le net, qu’il s’agit d’un « faux Cleese » dont la première version, apparue en 2000, visait l’élection de George W. Bush.

À la réflexion, ce démenti ne me surprend guère ; je voyais mal ce dandy de Cleese hurlant avec la meute. Je crois même qu’à tout prendre, il préfère encore le père Trump à la mère Clinton, et qu’il est attaché à la liberté de choix des Américains autant qu’à celle des Anglais.

Toute la vie de John Cleese est une déclaration d’indépendance. Au printemps dernier encore, il fut l’un des très rares artistes anglais à soutenir le Brexit, quand toute la profession voyait dans le vote « Remain » la seule option possible pour les gens de qualité – un peu comme Hollywood avec Hillary.

AND THE LOSER WINS

Dimanche 27 novembre

Sarkozy éliminé dès le premier tour, Juppé balayé au second et Fillon, l’outsider absolu, consacré « candidat de la droite et du centre » à la majorité des deux tiers ! Contre vents médiatiques et marées sondagières, le peuple de droite a fini par imposer son candidat, bousculant au passage les scénarios préétablis et les duels annoncés.

Le plus étonnant, c’est qu’il est le seul à ne pas avoir l’air surpris. Sa victoire, il n’en a jamais douté, depuis trois ans qu’il a annoncé sa candidature. Même pas quand il plafonnait désespérément à 9 % et que ses « soutiens » le lâchaient un à un, avec un seul objectif : finir la course dans une écurie gagnante.

Pauvre « Valérie Traîtresse », comme il l’appelle maintenant ! Elle doit s’en mordre les doigts jusqu’à l’œil aujourd’hui, de sa désertion de dernière minute. Non pas pour d’obscures raisons éthiques, mais tout simplement parce que c’est trop con ! Échanger comme ça au dernier moment son ticket gagnant, fallait y penser. Et maintenant, pour une petite erreur de timing, voilà la carrière de Valérie bloquée pour cinq ans, voire dix.

D’autant plus rageant qu’au moment même où elle trahissait Fillon pour Juppé, l’un amorçait son ascension et l’autre son déclin. Pécresse, ou l’art de la fugue et du contretemps.

OH LE BEAU JOUR !

Lundi 28 novembre

C’est beau, ça change, c’est beau comme ça change de voir enfin à la tête de la droite un homme de droite, et sincère avec ça, sérieux et honnête pour le même prix. Vous je ne sais pas, mais moi je n’avais jamais connu ça depuis Georges Pompidou, que j’ai lui-même peu connu.

Comment ça, je me monte le bourrichon ? Mais pas du tout, je carpe le diem en attendant le prochain. Cette soirée électorale m’a bien plu et j’essaie de vous en faire profiter, voilà tout. À part ça j’ignore comme tout le monde, sauf bien sûr les Reptiliens illuminés, si Fillon sera élu président et ce qu’il fera de son éventuelle victoire.

Son intégrité politique et humaine résistera-t-elle à l’épreuve du pouvoir suprême ? D’ordinaire, les hommes politiques de son espèce n’ont pas à se poser ce genre de questions, vu qu’ils se font bouffer bien avant par plus goulu qu’eux. Comment François a-t-il bien pu survivre trente-cinq ans dans un tel marigot ? Miracle ?? Toujours est-il qu’on le retrouve transfiguré dans ses nouveaux habits de chef de la droite, et bientôt peut-être de l’Etat.

Sa mission, s’il l’accepte, consistera alors à faire prévaloir le bien commun, c’est à dire l’intérêt de la France et des Français sur toute autre considération – à commencer par celle de ses propres intérêts. Le genre d’exigence qu’un président normal, ou moyen, a trop souvent tendance à oublier quand il est dans ses meubles à l’Élysée, et qu’il s‘y trouve bien.[/access]

Un regard persan contre le totalitarisme islamique

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khomeyni iran islam fillon
L'ayatollah Khomeini a Neauphle le Chateau, en compagnie de son fils Ahmad et de ses petits enfants. Sipa. Numéro de reportage : 00003552_000004.
khomeyni iran islam fillon
L'ayatollah Khomeini a Neauphle le Chateau, en compagnie de son fils Ahmad et de ses petits enfants. Sipa. Numéro de reportage : 00003552_000004.

L’âge venant, je m’aperçois de plus en plus que l’on a l’histoire de sa géographie. La mienne est celle d’une Persane, née dans un pays majoritairement musulman, et qui s’est réveillé musulman un 11 février 1979 ! Paradoxe persan? Sur cette topographie intime, s’imprime la France qui n’est plus tout à fait celle de mon enfance, tel le visage de Joséphine sur la carte d’Italie, dans le Napoléon  d’Abel Gance. Un dur passé qui ne passe pas… Exilé à Dacca, Khomeyni aurait-il joui d’une telle aura? A Paris, il conquit les plus grands esprits dont le philosophe Michel Foucault qui oublia son Surveiller et punir. L’Imam par-ci, l’Imam par-là, Neauphle-le-Château, nouvelle Mecque! Tout le monde fut gaga et resta baba… Les mises en garde furent  écartées. Le droit à la différence était décrété. Le mot «révolution», on le sait, met toujours un intellectuel français en éruptive émotion. On vit de la spiritualité là où s’exerça la pire cruauté. Depuis, presque quatre décennies ont passé et l’Occident, malgré les crimes qui ont touché sa chair et son sang, persiste et signe dans l’erreur face à la terreur.

Fillon rompt avec la pensée accommodante

«Pas d’amalgame» même si tonnent et tuent les armes. Islam des Lumières lors même qu’on nous promet l’enfer. Le livre de François Fillon, Contre le totalitarisme islamique (Albin Michel, 2016) est une vraie rupture avec la pensée accommodante. Pour être franche, il ne m’apprend rien, sinon qu’il a été en Iran. Que ceux qui n’ont ni mon ascendance culturelle, ni mon expérience de vie le lisent. Ses références sont sûres mais surtout il rassure. Il se veut un président pleinement dans le Faire (titre de son autre ouvrage), sans tabou et avec pour seul totem, la loi républicaine.

Il invite à sortir de «l’aveuglement volontaire», manie bien occidentale déjà dénoncée par l’historien Marc Ferro. François Fillon met en exergue un proverbe persan: « Le serpent change de peau, non de nature » (p.43). Cédons donc à « la grande tentation: voir le monde par les yeux du serpent » (E.M. Cioran, Le livre des leurres), notre ennemi à nommer.  François Fillon refuse d’aller vers l’Orient compliqué et désorienté, muni du dictionnaire des idées reçues, éternellement ressassées, face aux faits toujours têtus et une soif de sang jamais repue.

Le génie millénaire de l’Iran

Examinons d’abord la carte qui nous bouscule et fait comprendre l’implosion de certains Etats et la menace pour d’autres: celle d’un Moyen-Orient effervescent où ont surgi tous les problèmes générés par les tracés géographiques, sciemment ou non arbitraires, après les deux guerres mondiales du XXème siècle.

Qu’y voit-on?  Des terres d’antiques civilisations, mais surtout des Etats nouveaux et artificiellement créés: l’Afghanistan (1919), l’Irak (1921), l’Arabie Saoudite (1936), la Syrie (1946), la Jordanie (1946), le Koweït (1961), le Qatar (1968), les Emirats Arabes Unis (1971), Bahreïn (1971), Oman (1971), le Pakistan (1947), le Bangladesh (1972), le Yémen réuni (1990). Etats artificiels et musulmans majoritairement sunnites et pour beaucoup sans peuple (comment peut-on être Qatari?), au service desquels la France a mis sa puissance de feu. Au milieu, l’on trouve une Turquie réduite dans sa superficie, après le dépeçage de l’Empire ottoman et séduite par son petit sultan. Enfin, surnage l’Iran toujours indépendant, même s’il a été zone d’influence et terrain du grand jeu de puissance mené par la Grande-Bretagne, la Russie/URSS et en dernier par les Etats-Unis. L’Iran musulman chiite et non-arabe, partant minoritaire, vieux routier de la Civilisation depuis quelques millénaires. Un pays qui n’a pas relégué son histoire préislamique dans la «Jahiliyya », l’ère de « l’ignorance ».

En Iran, la rigueur du régime n’a pas éclipsé une société civile instruite, dynamique et courageuse sur laquelle nous pouvons compter. C’est sans songer au lendemain que l’Occident a mis le pays sous sanctions, d’un revers de la main bien irresponsable. Un comble, il faut que ce soit une adversaire acharnée du régime des mollahs qui plaide pour le retour de Téhéran dans le concert des nations. S’y joue en effet le futur et la stabilité de toute la région. Les Russes en sont conscients et seront nos meilleurs alliés. Enfant, j’avais appris que notre plus grande frontière était notre bordure septentrionale de 2500 kilomètres avec l’URSS.

Dans ce domaine, l’analyse et la politique voulue par François Fillon rejoignent les raisonnements lucides de Jean-Pierre Chevènement et d’Hubert Védrine. En politique étrangère, on ne choisit ni ses partenaires, ni même le tempo de l’action, tant les certitudes sont vaines, mais on peut et on doit savoir proposer sa propre partition.

Vaincre le totalitarisme islamique

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Unesco, Trump, Fillon: le journal d’Alain Finkielkraut

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jerusalem unesco mur lamentations
Mur des lamentations, Jérusalem. Sipa. Numéro de reportage : 00722591_000008.
jerusalem unesco mur lamentations
Mur des lamentations, Jérusalem. Sipa. Numéro de reportage : 00722591_000008.

Le négationnisme de l’Unesco (6 novembre)

La résolution adoptée par l’Unesco le 18 octobre dernier a rebaptisé le mont du Temple « Haram al-Sharif » et le Mur des lamentations « Al-Buraq Plaza ». Cette déjudaïsation de Jérusalem n’est pas seulement révoltante, elle est désespérante car elle porte un coup très dur et peut-être mortel à la paix. Elle officialise, en effet, l’idée qu’Israël est une anomalie historique, « un bleu, une ecchymose qui s’éternise sur l’épaule de l’islam », selon l’expression poétique de Jean Genet dans Un captif amoureux, et que le retour à la santé passe donc par sa résorption.


L’esprit de l’escalier – Alain Finkielkraut sur… par causeur

Il y a quelques mois, la France avait approuvé une résolution du même type. L’occasion lui était donc donnée de se rattraper. Elle ne l’a pas saisie. Alors que les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les États-Unis ont voté contre un texte qui est l’équivalent de papier de la destruction des bouddhas de Bamiyan, notre représentant a choisi de s’abstenir. Et ce scandale n’a pas fait scandale. La presse française, d’habitude si vigilante et si critique, n’y a rien trouvé à redire. Elle ne sait plus, en effet, tenir les deux bouts de la chaîne. Elle ne veut plus voir que, comme l’écrit Ari Shavit, dans son beau livre Ma terre promise, « Israël reste la seule nation occidentale qui occupe le territoire d’un autre peuple et demeure, en même temps, la seule nation à être menacée dans son existence même ». Et les juifs de France souffrent deux fois : de cette résolution indigne et de ne pas pouvoir partager leur indignation avec les autres Français. C’est une expérience d’autant plus désolante que ce qui arrive à Israël arrive aussi à l’Europe. Ici et là, l’islam est habité par ce que Patrick Buisson appelle « le double sentiment explosif et contradictoire de la supériorité de sa civilisation et de l’infériorité de sa puissance ». Il faudrait être capable d’exiger la fin de l’occupation de la Cisjordanie et en même temps de penser ce qui commence à nous rapprocher d’Israël. Mais c’est trop demander aux médias et à l’intelligentsia de notre pays.[access capability= »lire_inedits »]

Une exception pourtant à ce triste tableau : l’article publié par Éric Conan dans Marianne sous le titre « Extension du domaine de la solitude juive ». En voici un extrait : « Le silence est parfois pire que les mots, on ne sait ce qu’il dissimule : indifférence, lâcheté ou approbation, surtout quand il est assourdissant, comme celui qui a suivi la résolution de l’Unesco niant implicitement tout lien entre Jérusalem et le judaïsme. Nier, occulter, voire effacer les traces des traditions qui précèdent l’islam est le réflexe des fondamentalistes. Proclamer un lieu musulman pour l’interdire aux autres, voir ce réflexe surgir au cœur de l’Unesco crée un malaise en attestant que le drame israélo-palestinien relève moins d’un conflit entre nations que d’un combat religieux. Il ne s’agit pas seulement du Hamas dont la charte appelle au meurtre des Juifs au nom d’Allah, mais aussi du modéré Mahmoud Abbas adhérant à la vision islamiste d’une Jérusalem judenfrei : “La mosquée al-Aqsa et l’église du Saint-Sépulcre sont nôtres, elles sont entièrement nôtres, et les Juifs n’ont pas le droit de les souiller de leurs pieds sales […]” Et le silence gêné suscité par tout cela accroît le sentiment de solitude des Juifs de France. »

Conan, tout en le décrivant, a voulu rompre cet isolement, et les Juifs, grâce à lui, ont le cœur un peu moins lourd.

L’élection de Donald Trump (13 novembre)

Les électeurs de Donald Trump réclament des frontières. La mondialisation, qui devait être le dernier avatar de la domination occidentale, les a laissés sur le carreau par le transfert à la Chine des capacités productives américaines. Majoritairement blancs, ils tolèrent de moins en moins bien la discrimination positive, la suspicion et le mépris dont ils sont l’objet dans les African American studies, les women studies, les subaltern studies, toutes les nouvelles disciplines inventées par le politiquement correct. Leurs ancêtres sont des DWEMs : « Dead White European Males » et ceux-ci sont chargés de tous les péchés de la terre. Traités par Hillary Clinton « de sexistes, de racistes, d’homophobes, d’islamophobes, j’en passe et des meilleures », ces électeurs n’en peuvent plus, je les comprends. Mais ce qui est tragique, c’est que la frustration et la colère les aient jetés dans les bras d’un démagogue sans foi ni loi ni culture.


L’esprit de l’escalier – Alain Finkielkraut sur… par causeur

Certains de ceux qui combattent ici la bien-pensance et qui sont, jour après jour, insultés par elle, se réjouissent de sa débâcle américaine. Quelles que soient les réserves que leur inspirent la mégalomanie infantile de Trump et son incroyable vulgarité, ils voient dans ces élections un camouflet au pouvoir médiatique et un encouragement à lutter contre l’invasion migratoire. Je crois qu’ils ont tort. Sous le drapeau d’une révolte contre le camp du Bien, Trump bafoue la décence commune, exhibe son ignorance et s’affranchit de toutes les règles de l’argumentation. Dans un article publié par Causeur, la journaliste américaine Claire Berlinski nous apprend qu’interrogé sur la triade nucléaire, lanceurs terre/mer/air, Trump n’a pas compris de quoi on lui parlait. Plus tard, il a déclaré : « Nous allons lancer des frappes chirurgicales contre les bases de l’État islamique avec des missiles Trident. » Il ignorait donc que le Trident est armé d’ogives thermonucléaires 70 fois plus puissantes que la bombe larguée sur Nagasaki… Le même Trump affirme que le dérèglement climatique est une invention des Chinois visant à nuire à la compétitivité des États-Unis. « Tout le monde a le droit d’avoir ses propres opinions mais pas ses propres faits », disait Patrick Moynihan : le président de la première puissance mondiale moins que personne. Et l’on sait qu’appuyé sur ses fictions complotistes, Trump souhaite développer les énergies fossiles en levant le moratoire sur l’exploitation des mines de charbon.

Trump, ce n’est pas America first !, c’est America only ! Les questions : « À quoi servons-nous dans le monde ? », « Quel peut être notre rapport à l’humanité ? » ne font pas partie de son agenda. Le sentiment national dont il se fait le chantre, c’est l’égoïsme sacré. Et peu importe ce qui arrive aux autres et à la Terre ! Si les journalistes américains se sont trompés, s’ils n’ont pas su anticiper la victoire de Trump, ce n’est pas seulement parce qu’ils étaient imbus des certitudes arrogantes du politiquement correct, c’est parce qu’ils ne pouvaient pas imaginer l’accession au pouvoir de ce gros con qui se vante de ne pas payer d’impôts et dont les towers défigurent les villes américaines. Et d’ailleurs, oublions un instant le politiquement correct. Imaginons simplement la peur et la honte qui se sont abattues sur les Américains que nous aimons. Leur seul espoir, notre seul espoir, c’est que Trump se métamorphose ou que le fonctionnement des institutions l’empêche de tenir ses promesses.

Mais pour prendre la mesure de l’événement, il faut creuser plus profond. Dans son livre Se distraire à en mourir, Neil Postman revient sur les débats qui ont opposé Abraham Lincoln et Stephen A. Douglas lors de la campagne présidentielle américaine de 1854. À Peoria, dans l’Illinois, « Douglas avait prononcé un discours qui avait duré trois heures et auquel il était entendu que Lincoln devait répondre. Quand vint le tour de Lincoln, celui-ci rappela à l’auditoire qu’il était cinq heures de l’après-midi, qu’il lui faudrait sans doute autant de temps qu’à Douglas, et qu’il était encore prévu au programme que Douglas puisse le réfuter. Il proposa donc aux membres de l’assistance de rentrer chez eux dîner et de revenir avec l’esprit frais pour les écouter à nouveau pendant quatre heures de plus. L’auditoire accepta volontiers et tout se passa comme Lincoln l’avait indiqué. » Voilà comment les choses se passaient dans l’Amérique de « l’esprit typographique ». La civilisation des écrans l’a tuée. Trump est le produit de cette grande mutation. Il est ce qui arrive quand l’esprit des jeux vidéo et de la téléréalité remplace le livre.

La victoire de François Fillon (27 novembre)

Lors d’un de ses discours de campagne, François Fillon a abordé sans faux-fuyant le sujet qui fâche : « Je veux parler de la place de l’islam dans la République française parce que je ne veux plus faire comme tous les autres hommes politiques et comme moi-même je l’ai fait pendant longtemps, je ne veux plus parler de « communautarisme ». Je ne veux plus dire qu’il faut lutter contre « les communautarismes ». Je l’ai dit comme tout le monde, mais en réalité, il n’y a pas de communautarisme protestant qui menace la République française, il n’y a pas de communautarisme juif qui menace la République française, il n’y a pas de communautarisme bouddhiste ou je ne sais quoi, il y a juste un problème, c’est le problème de l’intégration au sein de la communauté musulmane. Et c’est ce problème-là qui doit être réglé. C’est très important d’aborder la question comme cela parce que si on continue de l’aborder comme le font tous les autres, qu’est-ce qu’on va faire ? On va durcir ce qu’on appelle les lois de laïcité. Ça veut dire qu’on va réduire la liberté religieuse de millions de Français catholiques, protestants, juifs, etc., pour résoudre un problème qui ne les concerne pas et qui ne concerne que les musulmans. »


L’esprit de l’escalier – Alain Finkielkraut sur… par causeur

Beaucoup de gens très bien intentionnés mettent toutes les religions dans le même sac pour ne pas être accusés d’islamophobie. Fillon se refuse à ce chantage. Il ne noie pas le poisson ou, pour le dire d’une autre métaphore animalière, il appelle un chat un chat. Les électeurs de la primaire de la droite et du centre lui en ont su gré, comme ils lui ont été reconnaissants d’avoir tenu tête à Charline Vanhoenacker, le 27 octobre sur France 2. Souvenons-nous : une fois les débats terminés, celle qui tous les matins à huit heure moins cinq est chargée de nous mettre de bonne humeur, s’assied en face de l’invité et trace son portrait : « Une main de fer dans un pot de rillettes ! » dit-elle, entre autres saillies qui font s’esclaffer Léa Salamé et sourire David Pujadas. « La liturgie de la dérision suit son cours », comme l’a écrit Vincent Trémolet de Villers. Mais voici qu’au moment où la chronique s’achève, tout se dérègle. François Fillon ne joue pas le jeu. Au lieu de faire semblant de s’amuser, il fait part de ses réserves. Il explique qu’il serait plus cohérent que les chansonniers soient dans les théâtres et les hommes politiques dans les émissions politiques. Pas de mélange des genres ! Pas d’infotainment ! Et surtout pas de mise en jugement final des candidats à l’élection présidentielle par les amuseurs ! Beaucoup de téléspectateurs alors se sont sentis soulagés et vengés car ils n’en peuvent plus de vivre sous le joug du ricanement. Celui dont les sondages alors annonçaient la défaite a été l’interprète de cette révolte. Il a tenu tête aussi au syndicaliste guadeloupéen Elie Domota qui exigeait haineusement de lui qu’il fasse pénitence pour l’esclavage. De manière plus générale, le succès de François Fillon tient à sa capacité de respirer un autre air que l’air du temps et à sa volonté de ne pas rompre la longue chaîne des siècles au seul profit du nôtre.

Jouant à se faire peur, Libération a titré entre les deux tours : « Au secours, Jésus revient ! » C’est odieux et c’est idiot. Le parti catholique n’est pas en train de prendre ou de reprendre le pouvoir. François Fillon incarne l’idée que la France est, selon l’expression de Pierre Manent, un pays de « marque chrétienne » et qu’en dépit de l’évolution démographique, elle entend le rester. Nul retour du religieux donc, mais face à la proposition multiculturaliste, le désir de préserver et de perpétuer un patrimoine commun de signes et de symboles. À « l’identité heureuse », François Fillon a opposé le droit à la continuité historique et c’est l’une des principales raisons de sa victoire.

Il y a aussi l’économie et là, j’avoue ma perplexité. À propos de la réforme du Code du travail que veut engager François Fillon, Henri Guaino déclare : « Est-ce que c’est un progrès de laisser les salariés abandonnés au chantage de certains chefs d’entreprises, comme cela a été le cas, par exemple, chez Smart, où la direction a menacé de délocaliser si une proportion suffisante des salariés n’acceptait pas la modification de leurs contrats individuels pour travailler 37 heures payées 35 ? Va-t-on vers une société du chantage ? » Et Guaino voit dans la promesse filloniste de « casser la baraque » une menace pour la cohésion nationale. Je suis d’autant plus ébranlé par cet avertissement que je crois à la nécessité absolue de réguler le capitalisme. Le même jour, je lis sous la plume de François Huguenin que le chômage étant la première cause d’injustice sociale, il faut moins pressuriser les entreprises pour leur permettre de créer de la valeur et des emplois. Fillon, ajoute Huguenin, « a précisé que son souci était de reconstruire un modèle social français à bout de souffle pour plus de justice sociale. Sur la politique de la santé, il a très clairement manifesté son souci des plus pauvres ». L’argument me semble convaincant. Bref, j’ai tendance en cette matière à être d’accord avec le dernier qui parle. Cette malléabilité est la preuve accablante de mon incompétence.

Il est un point cependant sur lequel je m’autorise à émettre des réserves ou, en tout cas, à poser des questions : le rapport à Poutine. François Fillon veut lever les sanctions contre la Russie sans aucun préalable. Qu’en sera-t-il alors de l’indépendance et de l’intégrité de l’Ukraine ? Si d’aventure celui qui a maintenant de bonnes chances de devenir président de la République lit Causeur, je voudrais soumettre à sa réflexion ces quelques lignes de Françoise Thom : « La Russie n’a pas seulement à sortir du communisme, elle doit aussi se purger de l’habitude du messianisme et du refus de se penser en État-nation. C’est pourquoi l’émergence d’un État ukrainien solide et prospère au cœur de l’Europe est essentielle à la paix future du continent. Sans l’Ukraine, la Russie cessera d’être un empire et devra prendre congé de ses visées messianiques, dangereuses pour l’ordre européen et ruineuses pour elle. Débarrassée de son dévastateur rêve de puissance, elle pourra enfin se consacrer au développement de son économie et à la guérison de sa société. »[/access]

Un captif amoureux

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Vaincre le totalitarisme islamique

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Valls (re)fait du Sarkozy!

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valls audincourt sarkozy montebourg
Manuel Valls. Numéro de reportage : AP21985666_000021.
valls audincourt sarkozy montebourg
Manuel Valls. Numéro de reportage : AP21985666_000021.

En retard sur son agenda, Manuel Valls avait posé un lapin à tous les journaltistes qui l’attendaient à l’entrée du superbe marché de Noël de Montbéliard. Une demi-heure plus tard, une salle peuplée de quatre cents personnes environ attendait l’ex-Premier ministre à Audincourt, au cœur de l’ancienne circonscription du commissaire européen Pierre Moscovici. De l’ex-député local et de la Commission européenne, il fut d’ailleurs question dans le discours de Manuel Valls. Le premier eut droit à des marques d’amitié, la seconde à une sévère mise en accusation pour ses responsabilités dans la désindustrialisation.

Réindustrialiser, ce leitmotiv, mais aussi ce verbe que le sénateur-maire Martial Bourquin, ancien du PCF exclu par Georges Marchais dans les années 1980, ne parvenait pas à conjuguer à la première personne du pluriel, mettant les rieurs de son côté. Après lui, c’est Frédéric Barbier qui intervenait à la tribune, lui qui fut le suppléant de « Mosco », puis le député PS élu en février 2015 à la faveur d’une élection partielle face à Sophie Montel, la patronne du FN franc-comtois. C’est justement l’histoire de ce scrutin qui revenait aux débuts des discours du député et de Manuel Valls. Tous les deux repeignaient la réalité à leur façon, expliquant que tous les observateurs de France et de Navarre avaient annoncé cette élection d’ores et déjà perdue pour le PS, alors qu’il n’en était rien. Mais il fallait bien, pour ce premier meeting, raconter une histoire. Le storytelling de Valls passait par Audincourt car il fallait absolument raconter que sa venue sur ces terres en février 2015, avait permis de terrasser la bête immonde « prête à bondir ».

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

Quand Trump s’éveillera, la Chine…

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Le président élu Donald Trump lors d'un meeting à Fayetteville, décembre 2016. SIPA. AP21986017_000016
Le président élu Donald Trump lors d'un meeting à Fayetteville, décembre 2016. SIPA. AP21986017_000016

Vendredi dernier, le président élu des Etats-Unis Donald Trump a répondu à un coup de téléphone de Tsai Ing-wen, la présidente de la République de Chine (c’est-à-dire Taïwan). Pendant 10 minutes, on échange des banalités sur l’amitié des peuples et le climat des affaires : « bravo pour votre campagne électorale !», « j’ai hâte de travailler avec vous !», « coopérons ! ». Et, ô sacrilège ! on le fait savoir au monde entier. La réaction ne se fait pas attendre : colère à Pékin, émoi dans les chancelleries occidentales. On s’effare à Washington et à Paris : Trump, ce plouc, ne connaît rien à la diplomatie. Il ne se plie pas, ce cancre, au protocole que nous impose unilatéralement les Chinois. Bref, il refuse, ce cuistre, de nier la réalité.

Par un simple coup de fil, Trump rompt en effet l’unanimité des diplomates bien élevés du monde entier. Cet improbable héritier de l’esprit contestataire des campus américains des années 60, s’affranchit ainsi des codes, et brise les tabous imposés par la realpolitik de Henry Kissinger comme par la mauvaise conscience post-coloniale. Drôle de limonade. Pour ne pas « heurter les sentiments du peuple chinois »[1], l’administration Obama (et à sa suite à peu près le monde entier : seuls vingt-deux pays dont le valeureux Vatican, reconnaissent encore Taïwan) refuse d’admettre la simple réalité de l’existence de la République de Chine[2].

Trump enterre Kissinger…

C’est une étrange convergence en effet, celle qui unit le cynisme géopolitique le plus assumé et la mauvaise conscience occidentale. Soucieux des affaires que l’on espère faire en Chine, comme du respect des anciens colonisés, il est interdit, jusqu’à ce que réunification s’ensuive, de traiter dignement la République de Chine, exclue de toutes les organisations internationales (OMC et APEC exceptés). Au nom de la dignité de ceux qui étaient faibles et soumis hier, on se range sagement de leur côté aujourd’hui. Le problème, c’est qu’ils sont devenus forts. Car si réunification des deux Chines il y a un jour, ce ne sera que par la force.

Le pape de la géopolitique que fut, paraît-il, Kissinger, s’est en effet, à ce sujet au moins, lourdement trompé. Lorsqu’au début des années 1970, il poussait Nixon à se rapprocher de la Chine pour abattre l’URSS, Kissinger pariait sur l’émergence d’une Chine pacifique, amie des Américains, et pôle stabilisateur de la géopolitique du XXIe siècle. Dans le premier communiqué de Shanghai de février 1972, les Américains affirmaient qu’ils ne pouvaient qu’accepter le principe de la Chine unique, car les Chinois, « des deux côtés du détroit », affirmaient qu’il n’existait qu’une seule Chine.

Il faut bien constater aujourd’hui que cette analyse a pris un sérieux coup de vieux. A l’heure de l’identité choisie, les habitants de la République de Chine en ont décidé autrement : dorénavant, ils ne seront plus Chinois, mais Taïwanais. Loin de l’étouffante collectivité chinoise, Taiwan s’invente une identité sur-mesure, faite de démocratie, de nouvelles technologies, de libre-échange et de mariage pour tous[3]. Un esprit chagrin pourrait même se demander ce qu’il y a de spécifiquement taïwanais dans ce cocktail au goût furieusement californien.

… et déshabille Xi Jinping

Les Taïwanais ont donc décidé d’être Taïwanais, mais il faudrait faire comme s’ils étaient encore Chinois, car la susceptibilité chinoise veille. Plus les Chinois sont puissants, moins ils supportent la contradiction. Plus ils émergent, plus il semble facile de les « humilier ». C’est leur talon d’Achille et c’est ce qu’a compris Donald Trump qui, faux naïf, nous montre ce que nous aurions tous dû voir : sur la question taïwanaise, l’empereur du Milieu est nu. Il ne s’agit certes pas pour Donald Trump de remettre en cause de façon radicale la politique de la Chine unique, en place depuis quarante ans. Mais de montrer aux Chinois que ce qui pour Pékin est un dogme sacré[4]n’est qu’un choix politique pour Washington, qui peut être remis en cause si les intérêts américains l’exigent. Ainsi Trump arrivera les mains pleines lors des négociations à venir avec Pékin, notamment sur les questions commerciales.

Lors d’une rencontre avec une délégation du Kuomintang début novembre, Xi Jinping a déclaré qu’une déclaration d’indépendance de Taïwan (rappelons que Taïwan est aujourd’hui de facto indépendant), si elle n’était pas contrée vigoureusement par le parti, signifierait la fin du régime communiste à Pékin, du fait du nationalisme exacerbé du peuple chinois. De fait, en Chine, la majorité de la population, bercée par une propagande de tous les instants, est sans doute persuadée que Taïwan appartient « vraiment » à la Chine, sans faire la distinction entre la norme imposée par le pouvoir et la réalité gênante que cette norme occulte. C’est cette distinction que ce lourdaud de Trump a révélé aux yeux du monde, en prenant le risque calculé d’une réaction dangereuse de Pékin. Comme l’écrit Sun Tzu, « la possibilité de vaincre l’ennemi est fournie par l’ennemi lui-même. »



[1] On trouvera sur le site Danwei une cartographie amusante des nombreux pays qui ont régulièrement « heurté les sentiments du peuple chinois ».

[2] Il faut admettre cependant que ces dernières années, l’administration Obama avait précautionneusement commencé à offrir plus de visibilité à Taiwan (pays que les Américains se sont en outre engagés à défendre dans le cadre du Taiwan Relations Act »), dans un contexte où le révisionnisme géopolitique chinois est de plus en plus prégnant, notamment dans la région. Le coup de fil de Tsai à Trump, contrairement à ce que voudrait nous faire croire la diplomatie américaine n’a donc pas retenti aux oreilles chinoises comme un coup de tonnerre dans un ciel serein.

[3] Mais l’identité étant de nos jours choisie, elle est par définition instable, et on ne peut exclure qu’un mouvement « populiste » prochinois ne balaye un jour la scène politique taïwanaise et ses dirigeants actuels, sympathiquement pro-occidentaux.

[4] Selon la Constitution chinoise, Taiwan fait partie du « territoire sacré » de la patrie, et lutter pour l’unification complète de la patrie est la grande cause à laquelle il est du « devoir sacré » de tous les citoyens chinois, y compris les citoyens taïwanais, de participer. Il s’agit des deux seules occurrences du mot « sacré », qui concernent toutes deux Taïwan, dans la constitution d’un état formellement athée.

Fillon-Juppé: des «programmes jumeaux» à «l’affrontement des deux droites»

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François Fillon et Alain Juppé lors du second tour de la primaire de la droite et du centre, novembre 2016. SIPA. AP21981426_000135
François Fillon et Alain Juppé lors du second tour de la primaire de la droite et du centre, novembre 2016. SIPA. AP21981426_000135

La primaire de la droite était censée mettre aux prises des individus aux idées presque identiques. Tous pareils, nous disait-on. C’était une affaire de personnes, nous répétait-on. Bizarrement au lendemain du premier tour, c’est devenu une affaire d’idées, et même l’affrontement de deux conceptions radicalement opposées de la politique.

Une fois de plus, certains journalistes ont péché par excès de zèle en faisant ce qu’on ne leur demandait pas : ils ont lu dans le marc de café… et ils se sont plantés.

 

Capture d'écran d'un article de Francetvinfo.fr, octobre 2016.

Juppé était-il le candidat des médias ? Du moins ceux-ci le donnaient-ils gagnant avant même le premier tour de la primaire. Sa défaite confirme mon diagnostic : les médias sont devenus des porte-poisse.

On a beaucoup disserté sur la diabolisation (le mot est mal choisi) soudaine de François Fillon, caricaturé en grenouille de bénitier durant l’entre-deux tours, tandis que Juppé, moderne et social (paraît-il), semblait tout aussi soudainement devenir plus ou moins gaucho-compatible. Pas au point de séduire les électeurs de gauche, toutefois, sans quoi il eût obtenu un meilleur score au second tour.

Mais ce qui me paraît important, c’est le glissement qui s’est opéré dans l’analyse de la nature de l’affrontement, telle qu’elle a été menée par les grands médias. Alors qu’ils s’attendaient à commenter un affrontement Juppé-Sarkozy qu’ils eussent pu traiter sur le mode affectif, Juppé porté par la vague du « tout sauf Sarko », ils se sont retrouvés à devoir analyser un duel qu’ils n’avaient pas anticipé.

 

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux.