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Cinq fruits et légumes par nuit

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François Hollande.

Regarde les hommages tomber

Jeudi 1er décembre

« Mourez, nous ferons le reste ! » L’annonce par le président de son euthanasie politique programmée aura suffi à réconcilier le PS autour de lui… Encore cette unanimité de façade cache-t-elle mal les plans de carrière des uns et les calculs secrets des autres – qui sont souvent les mêmes.

Dans le genre courtisan, je vous recommande la version Cambadélis et son style fleuri, limite grotesque : « Le président de la République, avec élégance, hauteur de vue, sens de la France et non sans émotion, a décidé de protéger son bon bilan. » N’importe quoi, Camba ! Quel « bon bilan » ? Et de quoi donc le « protéger » ? On voit mal qui voudrait le voler (déjà que Valls n’est pas emballé d’avoir à le défendre…).

En guise d’hommage, on trouve aussi la poignée de terre sur le cercueil façon Montebourg : « Je salue la décision sage, réaliste et lucide de François Hollande. Une décision qui permet à la gauche de préparer son avenir. » Deux phrases qu’on pourrait résumer en six mots : « Bon débarras, et maintenant à moi ! »

Par bonheur, pour relever le niveau il y a Jean-Michel Ribes, barde officiel du Village progressiste, qui, de studio en plateau, psalmodie avec talent son ode funèbre au Chef sortant : « Ah, vous le regretterez ! prophétise-t-il au micro de France Info, « lui et sa formidable réforme de l’Amour pour tous ! » [sic]

Le plus drôle c’est encore quand, au terme de ces envolées lyriques, le père Ribes redevient lui-même – ou du moins ce qu’il croit être. À un journaliste qui l’interroge sur l’origine de son soutien à François Hollande, il lâche ainsi, sur son inimitable ton de petit marquis : « J’aime bien voter pour des gens avec qui j’ai dîné. » Provocation ? Sans doute, mais d’un talon rose à la populace populiste qui elle, grâce à Dieu, ne soupera jamais au Château…

Prends garde, Monsieur de Ribes ! Il y a le feu à ton château, et bientôt ton titre de Premier valet des Arts hollandais ne vaudra plus un liard… À moins que tu n’arrives à te recycler en chantre du fillonisme – et ça, mon Jean-Michel, je suis sûr que tu en as le talent.

La déception Hofer

Dimanche 4 décembre

La nette défaite du candidat populiste Norbert Hofer prend de court le microcosme antifasciste européen. Depuis le Brexit et Trump, ces gens-là guettaient le scrutin autrichien avec une anxiété quasi masochiste. Déjà ils s’apprêtaient à déchirer leurs vêtements et à se couvrir la tête de cendres, à l’annonce du pire…

Sauf que le pire n’a pas eu lieu, au contraire ![access capability= »lire_inedits »] C’est le gentil Van der Bellen, au charisme de dentier dans son verre, qui l’emporte haut la main. Que s’est-il donc passé pour que rien ne se passe, malgré les orages annoncés ? Après réflexion, je ne vois qu’une explication : contrairement à la Grande-Bretagne et aux États-Unis, ce coup-ci en Autriche les artistes et les intellos ne se sont pas assez mobilisés.

Valls candidat à la mairie d’Evry

Mardi 6 décembre

Ce soir sur toutes nos chaînes, ordis, smartphones, tablettes et montres connectées, en direct live de la mairie d’Évry, Valls annonce sa candidature ! Zéro scoop, mille journalistes.

Au pupitre, le slogan de Manu pour la primaire de la Belle Alliance populaire (hi hi) : « Faire gagner tout ce qui nous rassemble. » Pas mal ; de mon côté, j’avais pensé à « Rassembler tout ce qui nous fait gagner », j’étais pas loin.

Dans sa déclaration de candidature, on découvre un Manuel nouveau, souriant comme un masque, ouvert à tous les vents, prêt à réconcilier autour de sa personne ces gauches qu’on croyait « irréconciliables ». Rassembleur, œcuménique, gentil… Et puis quoi encore ? Je ne reconnais plus mon Iron Manu !

Ségo et Castro sont dans un bateau

 Mercredi 7 décembre

J’aime bien Ségolène, j’ai même voté pour elle en 2007, dès le deuxième tour figurez-vous.

J’aime bien la fêlitude de Ségolène, mais parfois j’ai du mal à suivre. Ainsi quand l’autre semaine à Cuba, elle a cru bon de faire au nom de la France l’apologie du Petit père Fidel-classé « monument de l’Histoire » et blanchi pour le même prix…

Face au hourvari, tout autre que Ségo eut écrasé, non sans murmurer de plates excuses. Au lieu de quoi notre impétueuse ministre s’est ruée sur micros et caméras pour aggraver son cas, à coups de blague de cour de récré genre : « Pas de liste, pas de prisonniers ! »

Cette fois-ci, l’indignation a cédé la place aux quolibets – sans pour autant décourager Mme Royal, comme on l’a vu aujourd’hui même à l’Assemblée. Interpellée sur sa saillie cubaine par un député LR dont mon histoire n’a pas retenu le nom, Ségo a sa réponse-gag toute prête ! On ne saurait, dit-elle, traiter de dictature « un pays qui reçoit quatre millions de touristes par an ! »

Fort bien, Madame le ministre, mais à ce compte-là, il y avait des millions de touristes, notamment français, dans les années 1960-1970 en Espagne. Dois-je en déduire que le généralissime Franco était un parfait démocrate

Partouze en cuisine

Jeudi 15 décembre

Par ordonnance rendue publique aujourd’hui, le tribunal administratif de Paris, saisi en référé, déboute l’association catho ultra Promouvoir de son action visant à faire interdire aux moins de 16 ans le dessin animé Sausage Party, en raison de « scènes à caractère sexuel » entre produits alimentaires variés.

Pas besoin d’être grand amateur de droit pour goûter à leur juste saveur les « considérant » de la décision. Visiblement, le magistrat s’est éclaté en les rédigeant, et son ironie jargonnante est irrésistible. Deux exemples entre cent, pour vous mettre dans l’ambiance :

« Si une séquence, furtive, mime des relations sexuelles entre une boîte de gruau et une boîte de crackers, elle ne paraît pas, en l’état de l’instruction, figurer un viol à caractère raciste. »

Chaque mot est pesé, et la dérision se glisse à tous les détours d’un texte imperturbablement sérieux :

« Si, au cours de la dernière séquence du film, durant trois minutes, des aliments et autres produits de consommation, dont aucun ne figure au demeurant un mineur, simulent explicitement diverses pratiques sexuelles, cette scène se déroule dans un univers imaginaire. »

Finalement, j’aurais dû faire juriste. [/access]

Au coin de la rue, la Charia

marine lepen islam kurdes scruton

Ça arrive près de chez vous. Des petits riens quotidiens qui font un tout : une rue où toutes les boucheries s’hallalisent, les voiles pullulent, où les femmes découvertes – a fortiori maghrébines – se font houspiller, et ce sont nos valeurs qui vacillent. Dans ce nouveau numéro, Causeur se penche sur le grignotage islamiste de pans entiers du pays. Comme le résume avec brio notre guide suprême Elisabeth Lévy, « aussi douloureuses soient les pertes que nous inflige la violence djihadiste, ce n’est pas elle qui menace à long terme la cohésion et l’existence même de notre pays, c’est la sécession culturelle dans laquelle est engagée une partie de l’islam de France et d’Europe. Le problème n’est pas seulement l’arbre mais la forêt dans laquelle il a grandi. » Et ce n’est pas une vue de l’esprit puisque le sociologue Tarik Yildiz, auteur d’une thèse sur les musulmans de France, confirme les intuitions de notre cheftaine. Ainsi, mis à part les musulmans discrets acquis aux valeurs françaises, trois groupes majoritaires vivent sous la domination idéologique des salafistes : les « superficiels » (délinquants au surmoi salafs mais au mode de vie encore « impie », susceptibles de se radicaliser illico presto), les « rigoristes » (salafistes pur sucre) et les « communautaristes » qui apprécient de vivre dans des quartiers islamisés sous la coupe réglée d’une minorité de salafs. Au fil des reculs de l’Etat et de la police, qui n’ose plus entrer dans certaines cités, les islamistes progressent…

De la RATP au football amateur, le constat est accablant

De la RATP au football amateur, le constat est accablant : tandis que dans le futsal, « un club sur deux a un affichage musulman explicite et les matches font écho à des rivalités entre bandes », la prison s’érige en école du crime pour barbus en devenir. Notre série de reportages n’invite guère à l’optimisme. Par exemple, comme le révèle l’enquête pénitentiaire de notre envoyé spécial Tugdual Le Bihan, « s’échangent, dans le secret des cellules, des ouvrages salafistes et des prêches radicaux ». Et la « beurgeoisie » dans tout ça ? Chroniquant le livre de Nicolas Beau sur les élites musulmanes françaises, l’excellent Luc Rosenzweig dresse l’acte de décès de l’antiracisme institutionnel. C’est bien simple : depuis la marche des Beurs (1983), SOS racisme et l’Etat-PS aidant, « l’argent de la « politique de la ville » a nourri le clientélisme : on n’est pas regardant sur l’idéologie des « associatifs » tant qu’ils ramènent des votes. » Conseiller du parti populiste allemand AfD, l’essayiste Michael Klonovsky se fait tout aussi alarmant sur les capacités de son pays à absorber la vague migratoire. Avant même l’attentat de Berlin, il entrevoyait un « suicide humanitaire » dans « l’ouverture des frontières » tous azimuts…

Mais l’événement de nos pages actualités, c’est bien évidemment notre entretien-fleuve avec Marine Le Pen. Sur huit pages, la présidente du Front national dresse les grandes lignes de son projet présidentiel, non sans tailler quelques croupières à François Fillon (qui se « balladurise ») et se féliciter des victoires de Bachar Al-Assad et Donald Trump – pas d’amalgame ! Moins médiatique mais tout aussi digne d’intérêt, l’expérience autogestionnaire des Kurdes syriens du Rojava inspire à Stéphane Breton quelques réponses bien senties aux questions de Gil Mihaely. Démocratique et respectueux du libre marché, les ex-maos kurdes se rapprochent désormais du modèle suisse ! Enfin, mon confrère Kevin Erkeletyan signe une enquête fracassante sur le dernier scandale qui entache l’université française à La Réunion. En histoire, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire pour qui cherche un poste universitaire, surtout lorsqu’il s’agit d’abattre les clichés sur la traite négrière.

Sans négliger vos chroniques régulières, de l’académicien Alain Finkielkraut au baroudeur Gérald Andrieu, vous êtes invité à éplucher notre dossier conservatisme. Un mot sur toutes les bouches depuis la désignation de François Fillon comme candidat LR, mais souvent employé à mauvais escient. Jean-Philippe Vincent, Philippe Raynaud et le so British Roger Scruton nous aident à y voir plus clair !

Dernier rappel avant la clôture du spectacle, Dérapage, le deuxième roman de David Desgouilles, vous attend en librairie. Recensé par Gil Mihaely, ce rejeton de papier est fait des chênes qu’on abat. Achetez-le !


Causeur #42 – Janvier 2017 par causeur




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Marine Le Pen: « L’union des droites est un fantasme »

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Causeur. À quelques mois de l’élection présidentielle, le conflit entre Florian Philippot et Marion Maréchal-Le Pen donne l’impression que deux lignes voire deux partis s’affrontent. Existe-t-il deux Fronts « irréconciliables », comme dirait Manuel Valls ?

Marine Le Pen. Ce n’est pas parce qu’il y a eu une petite bisbille sur le déremboursement de l’IVG qu’il y a deux lignes politiques ! Plus le Front national grandit, plus il attire des personnalités qui n’ont ni le même profil ni le même parcours. Tout le monde est d’accord sur les grandes lignes du programme mais chacun peut avoir des priorités différentes. Et ce n’est pas nouveau. Il y a toujours eu des sensibilités distinctes au sein du Front national, à commencer par la mienne, plus sociale, qui cohabitait déjà avec une tendance plus libérale. On m’appelait la « gauchiste du FN » !

En somme, vous étiez philippotienne avant Philippot ?

C’est plutôt lui qui était mariniste avant d’être au Front ! Il m’a rejointe parce qu’il avait lu mon livre et que ça correspondait exactement à ce qu’il pensait.

En tout cas, votre commune sensibilité sociale est devenue hégémonique au FN, ce qui vous dispense désormais de faire des concessions sur l’IVG au « canal historique », courant tour à tour incarné par votre père, Bruno Gollnisch et Marion Maréchal-Le Pen…

Nous ne sommes plus en 2012 ! À l’époque, je venais d’être élue à la tête du Front national, après quarante ans de présidence de Jean-Marie Le Pen ! Certes, j’avais obtenu 68 % des suffrages mais un tiers du FN avait néanmoins voté pour Bruno Gollnisch. C’est pourquoi j’avais démarré ma campagne présidentielle en me tournant vers le Front national, dans une démarche de légitimité dans le mouvement qui venait de m’élire. C’est dans ce contexte que j’ai proposé de dérembourser certaines IVG, tout en rappelant la nécessité d’aides aux jeunes femmes qui souhaitent garder leur enfant. Mais j’ai vite réalisé que cette proposition créait de l’incompréhension et une grande inquiétude chez les femmes. Dès qu’on touche à ce sujet, certaines ont le sentiment qu’on menace l’accès au droit. J’ai donc décidé de renoncer à cette mesure anxiogène, et je l’ai fait d’autant plus tranquillement que ma situation n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était en 2011-2012. Aujourd’hui, je suis complètement libre de mon projet présidentiel. A fortiori depuis qu’un sondage effectué en plein milieu du débat Florian-Marion atteste que 75 % des sympathisants du FN sont d’accord pour rembourser l’IVG.

Autrement dit, 25 % ne le sont pas… mais au-delà des opposants à l’IVG, une grande partie de votre électorat traditionnel appartient à la sensibilité « Manif pour tous ». Comment garder à la fois l’électorat « social » séduit par Philippot et l’électorat « sociétal » qui préfère plutôt Marion ?

Une partie de cet électorat est allé voter massivement pour Fillon, c’est-à-dire pour quelqu’un qui veut maintenir le mariage homosexuel et l’adoption simple. C’est très cohérent !

Sur le fond, j’ai toujours eu la même position et je n’en bougerai pas : le mariage homosexuel est une réclamation d’une minorité et l’immense majorité des homosexuels attendaient une amélioration du Pacs. J’installerai donc une amélioration du Pacs.

En abrogeant la loi Taubira ?

Je substituerai le concept d’« union civile » à celui de mariage, ce qui réglera de fait toutes les problématiques d’adoption. Ceci étant, est-ce le moment de s’écharper sur le remboursement de l’avortement, quand nous pleurons 300 victimes des attentats islamistes, que nous devons faire face à une immigration qui submerge le pays, que l’économie part en quenouille ?

C’est Marion Maréchal-Le Pen qui avait mis le sujet sur le tapis… et c’est aussi elle qui défend l’idée d’une « liste blanche » de députés LR « FN-compatibles » qu’il faudrait aider aux législatives. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que l’union des droites est un fantasme réducteur ! J’ai 48 ans et ça fait quarante ans que j’en entends parler. Le problème des gens qui défendent cette idée, c’est que la droite refuse de s’allier avec nous. Or, même sous les socialistes, il faut être deux pour se marier ! La seule question que je pose est : qui peut rejoindre les grandes lignes de mon projet ? Qu’on vienne de gauche ou de droite, je m’en moque complètement. J’ajoute que cette proposition de « liste blanche » va à l’encontre de notre jurisprudence. Cela devrait donc être débattu et tranché par le bureau politique.

Des élus FN disent avoir été exclus pour s’être montrés au rassemblement de Béziers. Est-ce exact et cela signifie-t-il que vous entendez faire taire toute dissidence ?

Ceci est totalement faux. Certains aiment jouer les victimes de « purges » alors que seules leurs carences justifient leur remplacement. D’ailleurs, je vous rappelle que Louis Aliot est allé à Béziers…

Quoi qu’il en soit, une stratégie d’alliance à droite, telle que la préconise Ménard, vous permettrait peut-être de crever le plafond de verre électoral qui vous prive souvent de la victoire finale. Culminant à plus de 40 % au premier tour des régionales, vous avez été finalement victime du front républicain.

Nous avons atteint un tel niveau électoral que le retrait d’un de nos candidats aux législatives serait un sacrifice considérable et une mauvaise manière faite à nos électeurs qui nous font confiance. Un non-maintien est ponctuellement envisageable quand on arrive troisième, pas quand on est en première ou en deuxième position comme ce sera le cas dans l’immense majorité des circonscriptions. J’y vois un peu un débat de pessimistes à qui je dis de ne pas avoir peur de la victoire, Cette présidentielle est, en effet, différente des autres car les idées que je porte sont devenues majoritaires.

François Fillon revendique aussi une victoire idéologique…

Toute sa vie, Fillon s’est caché derrière quelqu’un. Être premier réclame des qualités dont ne dispose pas forcément un deuxième. Si Sarkozy avait[access capability= »lire_inedits »] gagné la primaire, on aurait déjà eu cinq meetings, 18 polémiques, et l’intégralité des médias interviewerait toute la classe politique pour demander ce qu’on pense de sa dernière proposition. Depuis sa victoire, Fillon est tombé dans un trou, il est congelé, il ne bouge plus, il s’est tellement balladurisé qu’il dit : « Je m’expliquerai dans 12 jours. » On n’a jamais vu ça !

Vous avez vous-même décidé à un moment donné de prendre de la distance avec les médias et leur rythme effréné.

Ça n’a rien à voir ! Chez Fillon, il ne s’agit pas de stratégie mais de blocage psychologique. Il vient de gagner la primaire, il devrait être dans un début de campagne en fanfare !

Mais de votre côté, vous n’avez toujours pas publié votre programme pour 2017 !

Ce ne sont pas les primaires des uns et des autres qui me dicteront mon calendrier ! Pour entendre le programme, les Français doivent être en situation de l’écouter, et ils ne le sont pas encore. Début février, je lance mes assises présidentielles à Lyon, et le projet sera rendu public juste avant. Je le détaillerai ensuite, domaine par domaine, tout au long de la campagne.

Vous affirmez vouloir un État stratège. Mais on a souvent l’impression que vous voulez plutôt un État jacobin, très centralisé et se mêlant de tout.

Je pars d’un constat clair : l’État a été démissionnaire. Et je crois que la loi du marché n’est pas un concept magique capable de réguler l’intégralité des équilibres d’une société. A contrario, je porte le projet d’un État stratège, fort et protecteur, capable de prendre en main notre destin commun et dont le rôle est de réguler une économie libre à l’intérieur de nos frontières afin de limiter les effets dévastateurs de la mondialisation sauvage. Et ce alors que certains de mes adversaires prônent la disparition progressive de l’État, ou en tout cas sa contraction au maximum, au motif que financièrement nous ne pourrions plus nous le permettre.

Fillon ne dit pas qu’il ne veut pas d’État, mais qu’il ne veut pas d’un État qui pèse 56 % de la richesse nationale, parce que cela crée structurellement de la dette dont le paiement rétrécit le champ de manœuvre du gouvernement…

Parole de spécialiste : François Fillon a accumulé 600 milliards de dette en cinq ans quand il était Premier ministre ! Je ne suis pas d’accord avec son analyse de petit comptable qui consiste à réfléchir l’État en termes de lignes budgétaires.

Le problème aujourd’hui, c’est qu’on ne cesse d’augmenter les prélèvements obligatoires – et encore une fois, Fillon est un spécialiste, avec 35 milliards d’augmentation de taxes et d’impôts en cinq ans –, mais qu’en même temps, les services publics se dégradent de plus en plus. Si, en contrepartie de ce très haut niveau d’impôts, les Français bénéficiaient d’une école, d’une sécurité, d’une justice, de services de santé et d’une sécurité sociale de très bon niveau, personne ne râlerait ! Mais Fillon se contente de nous dire : « On a très mal géré tout ça, on a dépensé n’importe comment, donc maintenant, on va radicalement réduire l’État. » En cela, il prive les Français d’une protection qui fait partie de leur héritage.

Certes, mais que proposez-vous pour sauver l’État providence, mal en point ?

Au lieu de ne plus offrir aucun service public, j’entends le garantir aux Français plutôt qu’aux fraudeurs ou à ceux qui entrent et séjournent illégalement sur le territoire français. Et puis il n’y aura plus rien pour une Union européenne qui utilise les sommes considérables que nous lui versons chaque année pour nous contraindre.

On reviendra sur les immigrés illégaux – et sur leurs enfants. Mais parlons Europe : l’idée qu’il faut prendre ses distances avec l’UE, voire en sortir, est l’un des piliers de votre projet. Pourquoi, en ce cas, soumettre la question à un référendum ?

Parce que, comme David Cameron, j’utiliserai ce référendum comme un moyen de pression pour négocier. Si j’obtiens le retour en France des grandes souverainetés incontournables, je dirai aux Français : dans ces conditions, on peut rester dans cette nouvelle Europe.

Et si, comme Cameron, vous gagnez la négociation et perdez le référendum ?

Cameron avait obtenu quelques aménagements dérisoires, rien de plus. Pour ma part, je suis beaucoup plus optimiste que vous : je gagnerai ma négociation avec l’Union européenne, parce que les choses bougent considérablement et que l’UE n’aura bientôt plus les moyens de prolonger cette fuite en avant consistant à expliquer que si ça ne marche pas, c’est qu’il faut plus d’Europe.

Si les marges de manœuvre du gouvernement sont limitées, ce n’est pas uniquement du fait de Bruxelles, mais à cause de ce qu’on appelle le gouvernement des juges. Comptez-vous outrepasser les décisions du Conseil d’État et du Conseil constitutionnel pour durcir la législation sur l’immigration ?

Je compte faire adopter une réforme de la Constitution pour régler les éventuels blocages constitutionnels. Je vous rappelle que la priorité nationale a été interdite par une modification constitutionnelle intégrée par François Mitterrand. Ce qui a été fait dans un sens peut être défait dans l’autre. Pour autant, l’enjeu actuel est moins de voter de nouvelles lois que de faire appliquer celles qui existent déjà. On a créé les conditions de notre propre impuissance.

Peut-être, mais l’exercice de la puissance requiert aussi de la délicatesse. Vous voulez refuser l’accès à l’école gratuite aux enfants d’immigrés clandestins. C’est les pénaliser pour une faute qu’ils n’ont pas commise, mais au-delà de cet argument moral, cela revient à créer un gros problème pour le futur, car vous ne les expulserez pas tous et le résultat, c’est que vous aurez dans quinze ans à gérer des sauvageons décérébrés.

Vous oubliez juste le fait que la scolarisation obligatoire des enfants rend les parents « inexpulsables ». On crée donc une catégorie de gens à la fois irréguliers et inexpulsables ! Je vais faire supprimer de la loi la possibilité de régularisation des clandestins. Le clandestin sera obligé de rentrer dans son pays d’origine pour demander un titre de séjour légal s’il veut un jour pouvoir venir en France.

D’accord, mais qu’allez-vous faire du million de clandestins qui vivent aujourd’hui en France ? Voulez-vous vraiment laisser se créer une société parallèle dont les membres ne seront ni soignés ni scolarisés ?

Je veux mettre en œuvre une politique dissuasive d’immigration. Si les clandestins restent en France, c’est parce que, tout en étant clandestins, ils profitent d’avantages qu’ils ne trouveraient pas ailleurs. Aussi, je donnerai un signal extrêmement clair : finis l’Aide médicale d’État, la scolarisation gratuite, les logements d’urgence, les aides sociales diverses et variées… Cela ne veut pas dire qu’on va aller arracher à leurs classes les enfants déjà scolarisés, mais au bout d’un certain délai, leur scolarisation sera payante ainsi que l’accès aux soins des clandestins. L’essentiel est que le signal soit donné : la France n’est plus une terre d’accueil pour la clandestinité. Lorsqu’on aura mis en place cette politique dissuasive d’immigration, beaucoup de gens repartiront d’eux-mêmes.

Mais vous voulez aussi faire payer les immigrés en situation régulière qui, eux, payent des impôts en France. Pourquoi n’auraient-ils pas droit à l’école gratuite et à la santé dans les mêmes conditions que les autres contribuables ?

Depuis 2012, les expatriés français payent la scolarisation de leurs enfants français dans les écoles françaises, sans que cela ne scandalise personne… L’école publique est le patrimoine des Français et cela leur coûte une fortune. Dès lors que des immigrés étrangers légaux viennent en France, je veux mettre en place un délai de carence. Pendant un ou deux ans, la scolarisation, les soins et l’accès aux services publics seront payants. Au-delà de ce délai de carence, l’étranger qui travaille depuis deux ans en France aura accès tout à fait normalement à la gratuité des soins, puisqu’il aura cotisé depuis deux ans.

Passons à la politique étrangère. Les récents développements de la situation en Syrie posent des questions d’ordre moral : peut-on tout faire pour gagner une guerre ?

Vous me demandez si la guerre, c’est horrible ? Évidemment. Pour autant, on ne peut pas faire l’économie d’une analyse géopolitique. Nous refusons de nous soumettre à la désinformation déversée massivement dans les pays occidentaux pour nous faire croire qu’il y a d’un côté le sanguinaire Bachar el-Assad et de l’autre les gentils rebelles démocrates. Les « gentils rebelles » que BFM interviewe avec zèle sont en réalité des djihadistes de la pire espèce !

Ce qui ne donne pas le droit de les tuer quand ils ne portent pas les armes. De plus, en matière de désinformation, les Russes ne sont pas non plus des enfants de chœur…

Mais ils portent les armes ! Dont ils se servent contre la population civile ! Que s’est-il passé à Alep ? Alep-Est était entre les mains des fondamentalistes islamistes, et tous les civils qui ont pu fuir à Alep-Ouest l’ont fait. Les autres sont devenus otages des fondamentalistes islamistes. D’ailleurs, la situation est exactement la même à Mossoul ! C’est la raison pour laquelle les Occidentaux ne savent pas comment s’y prendre pour reprendre cette ville irakienne à l’État islamique.

C’est précisément parce que la coalition occidentale ne s’autorise pas tout, contrairement aux Russes… Nous ne vous demandons pas si la guerre est horrible, mais si tous les moyens sont bons pour la gagner.

En tout cas, au rythme où ils vont, les Américains en ont pour des années. Les Russes, pour leur part, considèrent que l’intérêt de la Russie, c’est l’éradication des fondamentalistes islamistes, et ils s’y emploient avec des méthodes extrêmement brutales, parce qu’ils ont toujours fonctionné ainsi. Dans le concert des nations, tout le monde reproche à la Russie de faire le sale boulot mais personne n’apporte la moindre piste crédible pour pouvoir libérer la Syrie de l’emprise des fondamentalistes islamistes. Écoutez les Syriens, et vous verrez que ce qu’ils attendent, c’est que Bachar el-Assad gagne cette guerre contre les fondamentalistes islamistes. Jusqu’ici, l’Occident a fait tout le contraire. On a renforcé les fondamentalistes islamistes parce qu’on a fait le choix de combattre Bachar el-Assad. On les a armés, on les a soutenus, on leur a apporté une aide logistique, et aujourd’hui on vient dire que Bachar el-Assad est un monstre sanguinaire parce qu’il a remporté la bataille d’Alep.

D’abord, il y a aussi des Syriens qui sont contre le régime, sinon il n’y aurait pas de guerre. Par ailleurs, un homme qui utilise à plusieurs reprises des armes chimiques contre son propre peuple est un monstre sanguinaire, on peut le dire !

Croyez ce que vous voulez, mais en l’occurrence, sur l’affaire des armes chimiques, vous pourriez tirer quelques leçons de prudence des manipulations américaines sur les armes de destruction massive pendant la guerre d’Irak…

Il n’y a pas de doute sur le fait que Saddam Hussein ait gazé les Kurdes.

Je ne prétends pas le contraire. En l’occurrence, les fondamentalistes islamiques aussi utilisent des armes chimiques en Syrie. En politique étrangère, la question que je pose est toujours la suivante : quel est l’intérêt de la France ? L’intérêt de la France réside dans le maintien de Bachar el-Assad de façon à négocier une éventuelle ouverture de son gouvernement à l’opposition non islamiste, si tant est qu’elle existe.

La présence des fondamentalistes n’est peut-être pas la cause mais la conséquence des choix faits par Assad. Le dictateur syrien a opté pour la stratégie algérienne : pourrir la situation pour que le peuple préfère en fin de compte le moindre mal qu’il incarne …

On nous a dit exactement la même chose pour la Libye. On prétendait qu’à Benghazi, des foules rassemblées spontanément souhaitaient le départ de Kadhafi. En réalité, Benghazi était un nid de vipères de fondamentalistes islamistes. Et si le combat avait été mené immédiatement, il n’y aurait pas eu ce chaos en Libye, chaos qui perdure au demeurant, car ce qui se passe là-bas est épouvantable.

Ne tombez-vous pas, notamment par votre soutien à Poutine, dans le piège de l’anti-politiquement correct mécanique ?

Je suis lucide et pragmatique sur Vladimir Poutine. Rappelons-nous que l’URSS a vécu soixante-dix ans de communisme puis dix ans de règne des voleurs et des oligarques. Voilà ce que Poutine a récupéré ! Par ailleurs, je ne suis pas là pour être présidente du monde mais présidente de la France, et c’est déjà une sacrée mission ! Poutine, dirigeant de cette grande nation qu’est la Russie, porte-t-il atteinte aux intérêts de la France ? La réponse est non. C’est aussi simple que ça. Je ne fais pas de la politique en fonction de considérations morales. Et si c’était le cas, on ne comprendrait pas la complaisance avec laquelle on traite la Turquie, le Qatar ou l’Arabie saoudite.

Si vous êtes élue présidente, vous aurez un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU et vous ne pourrez pas répondre : « Je suis juste présidente de la France ! »

Si, parce que je détermine ma politique en fonction des intérêts de mon pays, c’est d’ailleurs ce que fait Angela Merkel en toutes circonstances. Ainsi, je me réjouis de l’élection de Donald Trump parce que je pense que c’est bon pour la France, en tout cas meilleur que ne l’aurait été une victoire d’Hillary Clinton.

Pourquoi ?

Trump s’oppose au traité transatlantique, c’est bon pour la France. Il veut arrêter la politique d’ingérence systématique des Américains qui a déstabilisé le monde et probablement provoqué ces gigantesques flux de migrants qui arrivent en Europe. Donc, c’est bon pour la France. Trump soutient la régulation de la mondialisation sauvage et de la loi totalitaire du commerce, c’est donc quelqu’un avec lequel on peut discuter de nouvelles règles : c’est bon pour la France. Va-t-il tenir ses promesses ? Je n’en sais strictement rien…

Selon la CIA, il semblerait que la Russie se soit engagée dans une stratégie de cyberguerre visant à faire gagner Trump…

Si la CIA le dit… ils sont spécialistes en effet ! Ça fait une éternité que les Américains écoutent le monde entier en toute impunité y compris leurs « alliés » sans aucune réaction de notre part.

Vous avez des éléments pour étayer cette affirmation ? De toute façon, on peut critiquer sur deux fronts, non ?

Mais c’est ce que je fais ! Je suis extrêmement attachée au fait que personne ne commette la moindre ingérence dans mon pays. Je veux que la France soit un pays libre. Mais aujourd’hui, ce qui frappe les grandes entreprises françaises, ce ne sont pas les cyberattaques des Russes mais l’extraterritorialité du droit américain.

S’il y a un mal qui ronge notre pays en profondeur, c’est bien l’islamisme. Beaucoup de jeunes Français vivent dans une contre-société musulmane qui s’est créée en France. Comment peut-on sortir de ce séparatisme ?

Tous ceux qui sont aujourd’hui candidats à la présidentielle ont été au pouvoir et n’ont strictement rien fait, sinon créer un site internet, un numéro vert et trois clips pour expliquer que se radicaliser ce n’est pas bien ! Je mettrai en place une politique de totale fermeté basée sur un principe : combattre l’idéologie islamiste dans toutes ses dimensions et partout où elle se répand. D’abord, sur le plan international, deuxièmement, sur le plan de la souveraineté, avec la maîtrise de nos frontières, un service de renseignements indépendant. Agissons aussi au niveau de l’école, et enfin mettons fin au financement des mosquées par les pays étrangers. La France n’a pas à être le terrain de jeu des luttes d’influence entre les différentes formes d’islam.

Concrètement, comment rendre à la République des quartiers entiers rongés par le communautarisme islamiste ?

Utilisons l’article du Code pénal sur « l’intelligence avec l’ennemi » ! Ce texte s’applique entre autres aux organisations étrangères ennemies de la France mais on n’en a jamais dressé la liste. Je compte bien établir cette liste incluant les Frères musulmans, le Front Al-Nosra et toutes les autres. Dans cette perspective, nous dresserons un audit de toutes les structures – culturelles, cultuelles, sportives, associatives – qui dépendent de ces organisations. On ne cesse de me le dire : tout le monde sait que dans telle ou telle ville, l’association sportive de foot ou le centre culturel est tenu par les Frères musulmans ou par d’autres groupes salafistes.

Mais la « contre-société musulmane » ne s’appuie pas uniquement sur des structures identifiables. Comment, par exemple, libérer les femmes des quartiers de la pression insidieuse de leurs frères, pères et voisins ?

La première des choses, c’est de rétablir la République. Mais l’État ne peut pas tout, aussi faut-il s’appuyer sur les réflexes les plus sains de la société. Pour lutter contre un totalitarisme aussi diffus et vicieux que celui qui a pris le pouvoir dans un certain nombre de quartiers, le message de l’État et la réprobation sociale doivent être raccord. Dans l’affaire du burkini, c’est la réprobation de la collectivité qui a encouragé les maires à édicter des interdictions.

Interdictions invalidées par le Conseil d’État…

C’est pourquoi il faut changer la loi si c’est nécessaire ! Cependant, on ne peut pas mettre un policier derrière tout le monde, aussi chaque citoyen doit-il se sentir en charge de la lutte contre l’islamisme. Déjà, la pression populaire oblige les élus locaux à agir.

Vous demandez un autre effort à la société : renoncer aux signes religieux, kippa comprise, dans l’espace public…

Oui. Pour les chrétiens ce n’est pas vraiment un problème : ils vivent très bien la laïcité parce qu’ils l’ont inventée et ils n’ont pas de signes religieux ostensibles. Cela concerne les juifs, et c’est un sacrifice que je leur demande pour lutter contre les signes ostensibles qui servent de support aux revendications religieuses des fondamentalistes islamistes.

Même à l’université ? Peut-on dans une société ouverte, et qui tient à le rester, interdire à des adultes d’afficher leurs croyances ?

Ma réponse est oui ! La laïcité s’applique à tout le monde : les enfants, les jeunes, les vieux… Ma conception de la laïcité n’est pas laïcarde, à la différence de certains, je ne lutte pas contre l’islam, ni aucune autre croyance, mais elle est rigoriste. Je veux donc généraliser à l’intégralité de la sphère publique le champ d’application de la loi interdisant les signes religieux à l’école pour éradiquer l’islam politique.

Une dernière question, politico-personnelle : parlez-vous à votre père ?

Non.

Cela ne risque-t-il pas de vous aliéner une partie des militants et des électeurs qui lui restent fidèles ?

Chacun est libre de ses choix mais la France et son sort futur devraient faire réfléchir les patriotes sincères.

Craignez-vous qu’il essaie de saboter votre campagne par des provocations ?

Il essaiera sûrement mais ça ne marche plus. Il dit des choses plus horribles les unes que les autres, et si certains journalistes lui tendent encore le micro, les Français, eux, ont tourné la page.

 

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely[/access]

Adieu 2016, que le Diable t’emporte!

Au Brésil, une femme offre des fleurs à Yemanja, divinité de la mer, le soir du 31 décembre 2016. SIPA.AP21994549_000005

D’après un premier recensement certaines personnes ne seraient pas décédées en 2016, dont le préfet Poubelle, Kirk Douglas, Pépin le bref et Victor Hugo. Mais toutes les autres personnes seraient mortes, à l’instar de Maurice G. Dantec, Pierre Barouh, Gotlib, Umberto Eco et bien-entendu David Bowie. François Hollande a joué à la télévision un fascinant numéro de combustion spontanée, nous privant d’un second one-man-show de cinq ans. Nous sommes passés à côté d’une révolution colossale, grâce à l’opération événementielle « Nuit Debout » durant laquelle nous avons pu voir un philosophe, M. Lordon, apostropher la foule juché sur un amoncellement de palettes. Dans le passé M. Sartre avait fait ce genre de chose sur un vieux baril de pétrole devant chez Renault. Plus loin dans le passé c’était Diogène dans son tonneau. On voit par là que l’humanité progresse. Les policiers ont manifesté. Cuba, célèbre destination touristique, a perdu son « Gentil organisateur » Fidel Castro, qui, comme chacun sait, et surtout Mme Royal, n’envoyait pas les opposants politiques en prison, mais dans des centres de loisirs forcés. En 2016 les rats ont envahi Paris. Le terrorisme a frappé partout. La Grande-Bretagne a fait sécession. La France a failli être recouverte par les eaux, et la Seine a joué au jeu de la crue centennale. Michel Drucker a fait ses adieux. Non, je plaisante. Il a beaucoup été question de jungle, de burkini, de primaire… France Inter a annoncé la fin des  bulletins de météo marine (je suis inconsolable), le Pérou a lancé un musée des « cerceaux malades »… ce fut un monde en pleine mutation… et j’ajoute qu’on n’a toujours pas retrouvé le type qui a volé le crâne de Murnau ! Il était temps que se termine cette année agonisante…

Adieu 2016, que le Diable t’emporte ! Pour tourner la page, et saluer comme il se doit la nouvelle année, délectons-nous d’une petite épopée maritime – alors que les concurrents du Vendée Globe vont, d’ici quelques semaines, revenir de leur périple infernal… Une légende dit d’ailleurs qu’il existe trois types d’hommes : ceux qui suivent le Vendée Globe, ceux qui ne le suivent pas, et les femmes. Un adage ancien disait aussi qu’il existe trois types d’hommes : les vivants, les morts, et ceux qui sont en mer… mais c’est sûrement une autre histoire.

Le destin de Donald

Les concurrents de la huitième édition du Vendée Globe se sont élancés en novembre 2016. Au départ des Sables-d’Olonne, cette course au large en solitaire, sans escale et sans assistance, qui se tient tous les quatre ans, conduit les skippers à faire un tour du monde passant par les trois Caps (Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn). En pratique, les bateaux au départ de l’Europe se dirigent vers le Sud, longent les côtes africaines, passent le Cap de Bonne Espérance, poursuivent l’épopée dans l’Océan Indien, passent le Cap Leeuwin au large de l’Australie, continuent leur route dans le Pacifique jusqu’au Cap Horn, puis ce sont les Quarantièmes rugissants et le retour dans l’Océan Atlantique, direction les Sables d’Olonne. Le record est pour l’instant détenu par François Gabart, en 2012 : un tour du monde en 78 jours !

Ces courses au large sont une tradition longue, émaillée d’épisodes glorieux et tragiques. Le destin de Donald Crowhurst est l’une de ces épopées, d’aventure et de folie, qui aurait pu être écrite par Conrad ou filmée par Pierre Schoendoerffer… En 1968, ce franc-tireur, ingénieur de formation, se lance dans la Sunday Times Golden Globe Race, avec un bateau bourré de technologies, le Teignmouth-Electron. Mais Crowhurst n’a pas d’expérience. Et le bateau est préparé en seulement quelques semaines, contre plusieurs mois pour les concurrents. Très vite, après le départ, le sort s’acharne. Le skipper est distancé par les autres navires. Les pannes et les avaries s’enchaînent. Et Crowhurst triche. Avant les balises Argos et le GPS, les navigateurs donnaient simplement leurs positions par radio, et les consignaient dans leur journal de bord. La fraude de Crowhurst, qui annonce une vitesse exceptionnelle, passe totalement inaperçue. La presse est bernée : elle l’annonce en tête de la course. En avril 1969 Le Monde écrit : « On n’oublie pas que le bateau de Crowhurst a couvert 243 miles en vingt-quatre heures, performance sans précédent pour une embarcation de 12,50 mètres de longueur ». La course du Sunday Times suivait le même parcours que le Vendée Globe ;  mais Crowhurst ne parvint évidemment à franchir aucun des Cap, il se contenta de caboter tragiquement dans l’océan Atlantique, avec son bateau malade, s’autorisant même un mouillage parfaitement clandestin sur les côtes d’Argentine. Compte-tenu des données qu’il continuait à transmettre sur la position prétendue de son bateau, tout le monde attendait son arrivée triomphale.

Mais en juillet 1969 la disparition du navigateur est annoncée. Son trimaran est retrouvé, toutes voiles déployées, à 1200 kms à l’ouest des Açores. Le Monde déplore : « Ce n’est pas devant le Cap-Horn qu’a disparu Donald Crowhurst, mais par beau temps, dans l’Atlantique, à 2000 miles du but ». Et pour cause… Si l’océan n’a pas rendu le corps, le Teignmouth-Electron a livré une partie des secrets de Crowhurst. On découvre alors ses journaux de bord, dans lesquels sont consignés tous les détails de la supercherie, les fausses positions et les vraies, la parenthèse Argentine, et les signaux d’une longue dérive mentale, d’un esprit qui chavire… Au fil des pages le navigateur s’enfonce dans des considérations obscures, se décrivant comme un oiseau perdu, mais aussi le jouet de mystérieuses « forces cosmiques »… Les messages de félicitation qu’il commençait à recevoir par radio l’auraient fait complètement basculer, dans la folie, et vers le suicide. On a retrouvé ce message, sur son magnétophone : « Tout d’un coup, on réalise qu’on s’approche de la fin… Il y a quelque chose de parallèle entre prendre la mer pour de longues semaines et le voyage plus général du berceau à la tombe ». La dernière inscription sur le journal de bord, fut : « C’est fini, c’est fini… C’est un beau jeu… Mais je n’ai plus besoin de le terminer…» Quelques jours à peine après la disparition de Crowhurst l’homme posait le pied sur la lune, et il ne le sut jamais. L’homme a besoin d’aventure. C’est là une de ces belles histoires de marins, sombres et romantiques, que peuvent nous faire vivre les courses au large.

Et un conte de folie, de mensonges, et de dissimulations, c’est exactement ce qu’il fallait pour aborder cette année électorale qui s’annonce longue… ! Bon retour aux héros du Vendée Globe ! Bonne année à tous et bon courage (il en faudra) !

Le psy, un ami de la famille ?

Pyschologie Alain Valterio "Brèves de psy" Sigmund Freud "psyrose"
Sigmund Freud et les membres de son "comité secret", 1922

Une adolescente de 14 ans se voit administrer une gifle par son père qu’elle a traité de « gros con ». Une scène de genre qui sous Giscard d’Estaing se serait terminée banalement par une bouderie muette vire inéluctablement au psychodrame quatre décennies plus tard. Dans une France soumise à l’omniprésence de la « culture thérapeutique », un pays où les « bigots cathos » ont été remplacés par les « bigots psycho », selon la formule consacrée du psychanalyste suisse Alain Valterio, le père « maltraitant » n’a eu d’autre choix que de faire son mea-culpa devant sa fille, en présence d’un aréopage officiel de spécialistes des conflits familiaux. Faute de quoi, divorcé, il aurait perdu son droit de visite. L’exorcisme n’aurait tout de même pas été accompli pleinement si le tyrannique géniteur n’avait été contraint d’entamer une psychothérapie pour « régler son problème de violence ».

Le dernier ouvrage de Valterio, Brèves de psy, fait suite à son édifiante Névrose psy. On peut observer de multiples « effets de la psychologisation sur les mentalités ». Véhiculée par le fantasme d’une vie sans chagrins dont nous aurions le droit de « profiter », comme on profite de ses vacances, la verbeuse mentalité thérapeutique désignée par l’auteur sous le néologisme de « psyrose », « entretient ses propres mythes, ses propres interdits et donc ses propres abus, derrière les discours compassés qui se sont imposés dans toutes les sphères de la société ». Nier l’emprise du « psychologiquement correct » reviendrait certes à refuser la réalité.

L’anti-tragédie

Valterio est loin d’être le seul spécialiste à le reconnaître, bien qu’il soit un des rares à la dénoncer, comme le souligne Éric Vartzbed, qui pratique la psychothérapie psychanalytique en cabinet privé : « La culture thérapeutique exprime la société qui a renoncé au rayonnement, à la grandeur, à la conquête, au salut ou à la révolution politique. Elle met l’accent sur le soin, le bien-être, l’éradication de la maladie et de la souffrance. À ce titre, elle est une utopie anti-tragique. Car l’humain est incurable. Ce qui n’empêche pas de connaître des petits soulagements provisoires. » Que celui qui n’a jamais « consulté », qui n’a jamais ressenti « un coup de déprime » ou autre « anxiété » jette la première pierre !

Difficile de ne pas voir le combat d’Alain Valterio comme celui d’une arrière-garde, tant les mentalités individuelles semblent imbibées de la sensibilité thérapeutique orientée vers l’« estime de soi » et la traque des traumas refoulés.[access capability= »lire_inedits »] Sans en faire reproche à l’auteur, le docteur Jacques Thuile, psychiatre, note néanmoins le caractère définitivement révolu d’un modèle social où les problèmes éducatifs des enfants se réglaient au sein d’une famille nucléaire à la seule force de l’autorité parentale. « Le seuil de tolérance a diminué considérablement. Le président de la République se déplace quand il y a un accident de car dans les Landes avec des petits vieux à l’intérieur. On assiste à une hystérisation permanente de tout drame, de toute difficulté de la vie. Or élever les enfants c’est difficile ! » Si le nombre des parents qui ont du mal à y parvenir accuse une constante inflation, les « psys » n’en sont pas les uniques responsables. Et le docteur Thuile de préciser : « Il faut prendre en compte le contexte économique dans lequel nous vivons. Dans une société de plein emploi on pouvait plus facilement minimiser les dérapages des enfants, sachant qu’ils s’en sortiraient d’une manière ou d’une autre et finiraient par trouver un travail. À présent, ces incidents de parcours nous font peur et moins pour ce qu’ils sont que par rapport à ce qu’ils prédisent de l’avenir de l’enfant. »

Tous détraqués ?

Alain Valterio a certainement raison d’affirmer que l’éducation est le domaine le plus exposé aux dégâts de la « psyrose », avec des conséquences catastrophiques chez l’enfant. Mais, encore une fois, reste à déterminer à qui la faute. S., mère d’un adolescent de 17 ans scolarisé dans une annexe du lycée Lakanal à Sceaux, destinée à accueillir des jeunes entre 16 et 25 ans souffrant de troubles de l’humeur, de la personnalité, alimentaires et névrotiques, renvoie la responsabilité en premier lieu à l’école : « Personne ne vous laisse libre d’éduquer votre enfant ! Suite au décrochage scolaire de mon fils, l’établissement qu’il fréquente m’a obligée à l’envoyer voir un psy. Et là, grande surprise, il ne va pas mieux mais la question de savoir s’il est fait pour les études ou si, peut-être, il serait plus heureux en travaillant, n’a pas encore été formulée. En clair, les psys paraissent tout aussi perdus que les parents ! » Valterio le constate de manière formelle : « Croire qu’un thérapeute va réussir là où les parents ont échoué est une illusion. » De son côté, le docteur Thuile éprouve de la méfiance face à des propos trop péremptoires : « On passe sous silence un élément fondamental, à savoir qu’on ne maîtrise pas grand-chose de l’évolution psychologique de son enfant et, surtout, que celle-ci dépend pour une part non négligeable de son patrimoine génétique. Étrangement, Alain Valterio en fait l’économie dans son livre alors que nous savons désormais, grâce à la recherche, que la capacité de quelqu’un à supporter l’angoisse, à réagir face à un événement, est sous-tendue par les gènes. » Un tabou à la fois religieux et républicain que le vaillant psychanalyste suisse n’ose malheureusement pas lever.

Éric Vartzbed tente d’adoucir le tableau : « La bonne nouvelle est que les parents font toujours nécessairement un peu faux. Cela les déculpabilise et laisse à l’enfant un lieu imparfait où trouver une place. Pour l’enfant, une mère trop parfaite ne vaudrait pas mieux qu’une hallucination, disait Winnicott. » Il arrive même qu’au sein de la nouvelle cellule familiale, à sa façon « reconstituée » car complétée par un psy, les parents se révoltent. Tel a été le cas de ce père de famille qui a refusé de continuer à payer les honoraires du psychothérapeute de sa fille mineure, faute d’être tenu au courant de la progression du travail. « Soit vous acceptez de me voir et de me parler, soit vous demandez à ma fille de signer les chèques ! » a bravement lâché l’homme, obtenant finalement gain de cause. Loin d’être sans risque, le recours à l’aide d’un spécialiste semble néanmoins promu à un bel avenir. Comme a eu le chic de le soutenir la psychanalyste Claude Halmos, une consultation, si elle n’est pas forcément justifiée par un problème réel de l’enfant, l’est toujours par l’angoisse de ses parents. Bref, chaque bien-portant serait un malade qui s’ignore, surtout à l’ère de la menace terroriste, où les individus les moins affectés psychologiquement par la violence auraient, nous disent les professionnels, le plus besoin d’être entendus ! Autant retenir le propos d’Éric Vartzbed avant de franchir le seuil d’un cabinet thérapeutique : « Le bon psy ne dicte pas une vérité, il aide les parents à découvrir la leur et à inventer des solutions. Le thérapeute n’est pas un parent de substitution, mais un appui pour des parents souvent complètement dépassés. » Cependant, la première piste pour aller mieux est encore de lire Alain Valterio.

Brèves de psy, Alain Valterio, éditions Favre.

Brèves de psy

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Exclusif: le brouillon des derniers vœux de François Hollande!

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François Hollande adresse ses derniers voeux aux Français, décembre 2016. SIPA. 00786840_000002

Françaises, Français, mes chers compatriotes,

C’est la dernière fois que je vous présente mes vœux. Je pourrais peut-être m’offrir, pour une fois, le luxe d’être sincère, vous dire la vérité.  Après tout, on ne se reverra pas. Ca ne va pas me briser le cœur et à vous non plus. On ne s’est jamais aimés. Moi, pas du tout en tout cas, je vous rêvais comme on rêve les Français chez Terra Nova, jeunes, modernes, connectés et pas trop syndiqués. Ou alors comme dans un village sous le président Fallières avec l’instituteur socialiste, le curé monarchiste et le pharmacien franc-maçon autour du billard, au Café des Amis, le genre d’établissement que ne penseraient jamais à attaquer les dingues de Daech.

La première chose que j’aimerais vous faire comprendre, c’est qu’il est inutile de chercher une explication quelconque à mes échecs répétés. Pour vous parler franchement, je crois tout simplement que je n’étais pas à la hauteur. Le costume était trop grand pour moi. C’est sans doute pour ça que j’en ai porté des trop petits tout le long de mon quinquennat.  En fait, j’ai été le premier surpris par ma victoire à la primaire en 2012. Moi, mon plan, c’était de faire ministre de DSK. Ca m’aurait suffi. Peut-être Matignon, pour couronner ma carrière, mais pas plus, vraiment. De toute façon, je ne suis pas dupe. Encore une fois, je sais que j’ai été élu parce que vous détestiez Sarkozy, pas parce que vous m’aimiez. Je sais très bien que vous m’avez élu par défaut, sans enthousiasme.

Mon bilan est objectivement catastrophique. La situation économique est désastreuse et les quelques chiffres qui montrent une amélioration de l’emploi sont plus maquillés qu’une voiture volée. En fait, quand par hasard vous trouvez du boulot, mes chers concitoyens, c’est tellement précaire que vous acceptez un salaire de misère, des temps partiels et que vous n’osez plus protester. Vous allez tous finir comme des chauffeurs de chez Uber ou des employés de chez Amazon. Tenez, je ne crois pas que Dickens ou Zola auraient osé imaginer un chapitre de roman avec une femme qui fait une fausse couche sur son lieu de travail, comme c’est arrivé à Auchan-Tourcoing parce qu’on l’a empêchée de quitter son poste.

Mais il faudrait que je sois plus précis. Mon bilan est objectivement catastrophique pour vous, les salariés, les chômeurs, les précaires mais moi, finalement, j’ai rempli en cinq ans une mission historique qui laissera mon nom dans les manuels comme un des meilleurs serviteurs du capitalisme triomphant.

Premièrement, j’ai liquidé le socialisme. Enfin ce qu’on appelle encore le socialisme chez les journalistes paresseux et chez les moins paresseux, ce qu’on appelle la social-démocratie, voire le social-libéralisme.  Grâce à moi, le PS, en menant une politique vraiment de droite va disparaître au profit de la droite. Vous avez beau faire pendant cinq ans des mamours aux patrons, à la fin, ils préfèreront quand même l’original à la copie.

Deuxièmement,  je laisse la place à la droite mais pas n’importe quelle droite : une droite dure, catho, ultra-libérale et violemment antisociale qui saura parfaitement protéger les intérêts des dominants. D’autant plus que grâce à moi,  toujours, qui ai fait disparaître le socialisme, il ne restera comme opposition aux ultra-libéraux réacs genre Fillon et aux ultra-libéraux pseudo-progressistes genre Macron que le FN qui fera semblant de tenir un discours social pour achever de brouiller les cartes.

Il y a bien le risque que la vraie gauche s’organise, mais j’ai l’impression que pour l’instant, c’est plutôt la division qui règne.

Voilà, je ne me représente pas, non parce que j’aurais fait 7 ou 8% à la présidentielle, je ne me représente pas parce que, malgré les apparences, j’ai fait le boulot. Finalement, je vous aurais bien eus.

Allez vive ce qu’il reste de la République, vive la France d’après (d’après quoi, je ne sais pas trop) et bonne chance à tous pour cette année 2017 où vous allez prendre cher, à mon avis.

[Ceci est, bien sûr, une parodie]

Trump: éloge d’un « gros con »

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Donald Trump, sa femme Melania et son fils Barron dans leur penthouse familiale. Photo: D.R.

Je veux bien croire Alain Finkielkraut quand il nous dit que « Donald Trump est un gros con ». Il y a des détails qui ne trompent pas, comme les robinets en or, qui rapprochent le magnat américain du mafieux russe et de l’émir arabe. Mais je ne suis pas convaincu quand il ajoute que ses électeurs ont eu tort de voter pour lui. Je comprends que l’on puisse hésiter à élire un vulgaire gros con chef du monde libre, mais faut-il renoncer à donner sa voix au seul candidat qui dit, même mal, ce que l’on pense si fort ? Qui choisir entre un amateur agressif qui pose grossièrement les questions identitaires et migratoires qui inquiètent l’Amérique, et ses concurrents expérimentés, compétents, rassurants et polis qui les évitent soigneusement ? Est-ce la faute des gens si aujourd’hui la vérité sort de la bouche des gros cons ? Comment alors reprocher aux électeurs de faire le mauvais choix plutôt que la fine bouche ?

Dans l’un de ses romans, Jackie Berroyer retrouve un ami d’enfance, nettement plus con que lui. Il réalise que dans sa vision simpliste et son approche primaire des choses et de leur ordre, son vieux copain ne vit pas moins que lui dans le réel, qu’il se débrouille plutôt mieux dans la vie et qu’il emballe davantage. Les chapitres se terminent par : « Mais à quoi ça me sert d’être moins con que lui ? » On comprend le désarroi d’une élite politique, médiatique, intellectuelle, et de tant de maîtres à penser qui voient les peuples leur préférer des maîtres à ne pas trop penser, mais on comprend aussi les gens quand ils se choisissent des dirigeants qui pensent à eux d’abord, parce que l’époque est moins aux concours d’élégance de la pensée qu’aux combats des chefs. En Amérique comme en Europe, les gens qui portent les candidats populistes semblent se soucier assez peu du QI ou de la bonne tenue de leur porte-parole, pourvu que leur parole soit enfin portée. Au pays des aveugles, les gros cons peuvent devenir présidents, qu’ils soient opportunistes ou fascistes-friendly, s’ils restent trop longtemps seuls dans la meute politique à entendre ces majorités qui veulent des frontières pour rester des peuples.

Alain Finkielkraut trouve le président Trump impulsif, imprévisible et brutal. On peut comme lui s’en inquiéter, on peut aussi s’en réjouir car ceux qui ont de sérieuses raisons de craindre ses brutalités imprévisibles, ce sont surtout ces ennemis de l’Amérique qui sont aussi les nôtres. À un moment de sa campagne, Trump a vu ses meetings envahis par des opposants qui lui jetaient des tomates. Il s’est un jour adressé à la salle en ces termes : « Si vous en voyez qui jettent des tomates, cassez-leur la gueule, je couvre les frais de justice. » La réaction du gros con impulsif qui incite à la violence est contestable, mais l’attitude d’un responsable qui couvre les siens, qui ose une défense légitime et en paye les frais, celle simplement d’un vrai chef, l’a emporté pour la moitié des Américains. Ont-ils eu tort ? Je n’en suis pas sûr. Si les détails ne trompent pas, ses électeurs y ont peut-être vu la marque d’un véritable responsable politique, capable de défendre les intérêts de ses concitoyens, de son peuple, de sa civilisation à la limite de la décence, des habitudes, des conventions ou de la loi, et même de la justice.

Subirions-nous encore les burkinis si un Donald français avait siégé au Conseil d’Etat ?

Cette façon de repousser les limites du possible pourrait faire envie chez nous où ce ne sont pas les « gros cons » façon Trump qui règnent, mais les sages planqués dans leurs conseils, les meilleurs d’entre nous dans les ministères, les plus hauts juristes dans les hautes cours, les plus grands avocats chez le président et les élus les plus expérimentés aux commandes. Et on peut parfois le regretter. Aurions-nous encore des burkinis si un Donald français avait siégé au Conseil d’État ? Et s’il y avait eu un peu plus de « Trumps » dans nos hémicycles, avec leur gros bon sens de gros cons, nous aurions sans doute à présent une bonne loi de déchéance massive de nationalité pour nos ennemis intérieurs et islamistes. Si Trump était à l’Intérieur, laisserait-il la police se faire tirer dessus à balles réelles sans riposter (comme récemment à Beaumont-sur-Oise dont l’actualité, ou plutôt les actualités, n’ont retenu que la mort du malheureux Adama) ?[access capability= »lire_inedits »] Les policiers brûleraient-ils dans leurs voitures sans tirer sur leurs agresseurs, s’il y avait un peu plus de trumpattitude dans leur hiérarchie, jusqu’à leur ministre qui ne manque ni d’élégance, ni d’éloquence, ni d’intelligence. Notre police, notre justice, notre État ne gagneraient-ils pas à devenir, à l’image de Trump, un tout petit peu plus « impulsifs, imprévisibles et brutaux », pour réprimer et dissuader les délinquants, les criminels et les terroristes ? Mais plus largement, on peut espérer du gros con ce qu’on n’attendait plus des responsables sérieux et fréquentables : qu’il ouvre le champ du possible à tout ce qui était soi-disant impossible, en rétablissant des frontières quitte à élever des murs ou à pratiquer de salutaires discriminations à l’entrée du territoire. Vu du pays du droitdel’hommisme désarmant, le trumpisme peut même faire rêver.

Mais il y a une autre raison d’approuver les électeurs de Donald : Il est plus drôle de défier la doxa et d’effaroucher les bien-pensants avec un de ces gros cons qui n’ont pas les moyens de se perdre dans les nuances qu’avec n’importe quel modéré, tempéré ou pondéré. Je crains que certains Américains l’aient élu non pas malgré son côté « gros con », mais bien à cause de lui.

Quand Trump nie la réalité du réchauffement climatique mais redoute une islamisation de l’Occident, il y a brutalement dans cette inversion des priorités de quoi réjouir celui qui préférerait finir sa vie les pieds dans l’eau plutôt que barbu avec plusieurs bonnes femmes sous clés, sous cloches et soumises, même s’il n’est pas dupe de l’ignorance dangereuse du candidat. Le vote Trump peut devenir alors l’aubaine d’une riposte proportionnée à ceux qui ne croient pas à la réalité du grand remplacement. Ignorance dangereuse toi-même ! répond ainsi l’Amérique des campagnes à celle des campus.

Quand Trump parle des femmes comme un fanfaron macho, même le farmer le moins gentleman ne le trouve ni très malin ni très digne, mais comment résister à la tentation pour le mâle américain de laver dans les urnes les humiliations subies par ces piteuses repentances venues d’hommes publics censés le représenter, de Hugh Grant qui s’excusa publiquement pour être allé aux putes à Bill Clinton obligé de demander pardon pour avoir sauté une stagiaire consentante. Comme dit Clint Eastwood, grand maître à ne pas trop penser, « Trump, c’est le candidat antimauviettes ».

Je ne suivrai donc pas Alain Finkielkraut dans sa réprobation des électeurs de Trump. Après tout, que risquaient les Américains à voter comme au bowling ? Une partie de réjouissante rigolade au début de son mandat, et à la fin, si tout se passe bien, moins d’immigrés clandestins, moins de musulmans terroristes, moins de produits chinois, moins de pétrole arabe. Les élections françaises m’inquiètent davantage car après un quinquennat de Juppé ou de Fillon, qui sont tous deux assez éloignés du gros con, nous n’aurons peut-être pas eu les insultes et le mépris du Monde ou du New York Times, mais nous aurons un million d’immigrés supplémentaires, sans compter les clandestins et sans parler des terroristes musulmans.

Alors on ne peut pas aimer lire et écouter Alain Finkielkraut, et tenter d’affirmer la suprématie des gros cons sur les esprits fins. Mais il faut reconnaître, quand ils sont les derniers à défendre les derniers bastions du bon sens, que pour gouverner, l’intelligence ne suffit pas. Trump n’est pas Einstein, nous sommes tous d’accord, mais le grand savant n’a-t-il pas renoncé à être président, peut-être conscient de ses limites, car dans l’exercice du pouvoir une dose mesurée de connerie peut être utile ou, plus précisément, un peu de candeur dans la volonté, du courage dans le verbe comme dans l’action, pas mal de bon sens et beaucoup d’audace. Comment nommer alors ce plus ou moins savant mélange d’intellect et d’instinct ? Intelligence politique ? Les élus remplacés en ont peut-être manqué en oubliant d’être primaires. « Les cons, ça ose tout », disait Audiard, alors on se met à en élire. Il disait aussi qu’« un con en marche va toujours plus loin que deux intellectuels assis ».[/access]

Jacqueline Sauvage: responsabilité, ma soeur

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Manifestation place de la Bastille à Paris pour demander la grace de Jacqueline Sauvage, janvier 2016. SIPA. 00739153_000001

Jacqueline Sauvage est certes victime, mais aussi responsable. La justice l’a condamnée, le prince l’a graciée. Mais cette grâce ne l’exonère pas de sa responsabilité. Du statut de paria, la femme battue accèderait ainsi à une quasi sainteté. Je ne partage pas la liesse de tout un secteur de l’opinion qui célèbre sa grâce. Et pourtant, je fais partie de ces féministes « historiques » qui ont fondé le premier refuge pour femmes battues en 1978 en France, le centre Flora Tristan, situé en ces années à Clichy-sous-Bois. Notre propos était double : désigner une violence impunie, et offrir une alternative aux femmes  et enfants battus. Notre slogan était « S’en sortir ». Dix ans plus tard, j’ai participé à la création de l’association SOS Hommes et Violences en Privé, qui allait ouvrir le premier lieu d’accueil des hommes qui battent leurs femmes. Il fallait boucler la boucle: on ne traite pas les victimes en ignorant les agresseurs. Mes collègues féministes, le nez sur le guidon victimaire, ont alors crié au scandale. Comment osais-je m’occuper des «bourreaux» ?

Or, il y avait une logique dans ma démarche: la violence est une partition qui se joue à plusieurs. Au-delà des deux solistes, il y a tout l’orchestre qui joue le tempo ancestral du «bats ta femme…». Alors, désigner la victime est déjà un pas considérable que nous avons franchi dans les années 1970. Mais impossible de camper ad vitam aeternam là-dessus. Il fallait continuer sur cette lancée d’interpellation de la violence domestique en braquant le projecteur sur l’homme. Considérer les deux partis est une démarche véritablement féministe, s’en tenir à l’une d’elle relève de la seule victimisation.

Le féminisme, en stagnation

Jacqueline Sauvage nous y renvoie. Tout se passe comme si sa responsabilité  était à nouveau évacuée. Les juges  avaient  tenu compte de cette responsabilité en la condamnant, fut-ce excessivement.  N’est-elle pas en effet responsable d’avoir supporté tant d’années ces violences atroces, et surtout de les avoir laissé subir à ses enfants ? Peu importe les raisons qu’elle ait eu de rester. Il y en avait encore plus pour partir. Il y a en France désormais, des dizaines de refuges pour femmes et enfants victimes de violence.

Le cas de Jacqueline Sauvage nous met face au basculement qui doit maintenant s’opérer. Après avoir utilement désigné les femmes comme victimes, le féminisme doit les inviter à la responsabilité. Si j’accepte d’être  pour quelque chose dans ce qui m’arrive,  je peux avoir une prise dessus. Les féministes en place continuent à maintenir les femmes dans leur statut de victimes, tout comme la gauche dédouane les immigrés de toute « faute ». Au maternalisme des unes, répond le néo-colonialisme des autres. Les néo-féministes cumulant les deux.

Le féminisme est aujourd’hui en phase de stagnation. Enfant frileux et anémique  des années 1970,  il est bloqué sur le ressassement des slogans de ce temps-là. Assaisonnée de l’incontournable sauce antiraciste qui  dénature  la saveur si forte et originale du festin de Babette, concocté par des générations d’amazones.  Les néo féministes nous servent un brouet insipide qui désole nos papilles nostalgiques. Quel est donc ce mal qui tel un phylloxéra ravageur, ronge l’arbre tout entier ? Quel est ce mal qui a coupé le sifflet créateur du féminisme ? Sans doute l’air du temps qui n’est pas à l’invention. Mais surtout le bel envol des années 1970 s’est écrasé sur le mur des réalités. Et nos féministes de se réfugier dans le giron paternaliste des politiques labellisées. Gauche ou droite, il faut choisir son camp. Et les poncifs qui vont avec…

L’égalité oui, mais quoi faire ?

Gare aux chevauchements suspects. On a vite fait de vous expédier au goulag de la pensée incorrecte. Alors ça donne à peu près ce qui suit. A gauche, pour ces dames, la priorité c’est l’étranger. L’homme étranger, pas la femme qui va avec.  En effet, chez lui, là-bas, l’homme immigré exploite, marie de force, excise… Mais ces dames ferment les yeux là-dessus. Par contre pas touche à mon migrant, à l’occasion violeur ou agresseur, ça fait le jeu du Front national. Et puis ce n’est pas sa faute, il est en manque sexuel. Cela me rappelle les petits gars de la Gauche prolétarienne qui recommandaient à leurs copines en 1970 de soulager la misère sexuelle des immigrés. Elles se sont retrouvées au MLF. Pour nos féministes de gauche, le mal absolu, c’est le mâle blanc.

A droite, à l’inverse, tout le mal viendrait de l’islam qui nous tire en arrière tous voiles dehors. Nous aurions ici conquis tous les droits. Reste à les appliquer. De ce côté, on plaint beaucoup le mâle blanc, le pauvre,  malmené par 50 ans de féminisme.

Pour nous résumer, à droite comme à gauche,  on materne. Le vent est à la déresponsabilisation.  Selon le camp, ce seront les femmes toujours victimes. Ou les hommes, suivant le côté de la Méditerranée  où on se place.

Le féminisme doit revisiter les thèmes anti-sexistes et les replacer dans une vision d’ensemble. L’égalité oui, mais quoi faire ? Pour en rester là ? Ou bien pour, femmes et hommes mis à niveau, s’engager ensemble dans la refondation d’un monde où la domination ne ferait plus loi. « Ce qui libère la femme libère aussi l’homme », écrivait Simone de Beauvoir.

Cela implique que les hommes aussi se responsabilisent, et réfléchissent au rôle qui leur est imparti. Ni Superman ni lavette. Tout simplement compagnons des femmes  sur le chemin de la rude condition humaine.

Pacifisme et autres fariboles

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Jaccard Carnets Pacifisme1. Des raisons de croire à la paix

Un amical lecteur m’adresse, depuis la Suisse, une série de questions qui le taraudent concernant la paix. D’après lui, malgré toutes les raisons que nous donnent chaque jour les journaux d’aggraver de plusieurs crans notre pessimisme, il est de notre devoir de croire à la paix, au rétablissement – ou à l’établissement – d’un monde meilleur (c’est-à-dire juste, équi-table, ouvrant la voie au bonheur universel et à la disparition des conflits). Il veut savoir jusqu’où me mène mon cynisme.

Je me montre sceptique.

Il n’y a, à mes yeux, et au risque de décevoir, aucune raison de croire à la paix. La guerre est la forme la plus naturelle et la plus conforme à ce qu’il est convenu d’appeler l’humain. Il n’est pas particulièrement glorieux de s’en réclamer ! Qu’y a-t-il de plus obscène qu’une femme portant fièrement dans son ventre un futur cadavre ? Observez-les, dans les jardins d’enfants, ces tortionnaires en culottes courtes, ces laissés-pour-compte au regard hagard, ces vamps en jupette… Le manège tourne, les types humains se répètent, les situations se ressemblent : le crime, individuel ou de masse, s’organise. Bientôt, on le fustigera. Bientôt, les pleureurs professionnels nous enjoindront à plus d’humanité. Quelques bourreaux seront condamnés… et le même mensonge sera repris par tous : il faut avoir à nouveau confiance en l’homme, en la vie… on passera ainsi d’un imaginaire de la catastrophe à un imaginaire du progrès.

Dieu me préserve donc d’une fonction de pacificateur, qui me transformerait en une solennelle nullité. Je préfère laisser chacun aller à sa perte selon ses moyens. Quant à l’humanité, elle n’est douée ni pour le meilleur ni pour le pire. Je ne lui trouve qu’un charme médiocre et, finalement, je serais favorable à son éradication. Il me répugnerait de devenir un symbole – fût-ce de la paix.

J’ai bien un ami qui est un véritable ambassadeur de la paix. Cela lui permet de vendre ses livres, de voyager de palace en palace, de devenir citoyen d’honneur de plusieurs villes et, comme il est musulman, modéré bien sûr, de prôner une poli-tique pacifique qui joue en faveur de ses croyances. Il a trouvé un excellent créneau et je l’en félicite. Le cynisme n’est pas à la portée de tout le monde.

 2. La guerre civile n’aura pas lieu

Chaque pays suit ses intérêts, et ils coïncident rarement. Si vous voulez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage… éternellement. Et puis, sans la guerre – des nations, des classes sociales, des sexes et des races –, l’humanité périrait d’ennui, ce que je me garderai bien de déplorer. L’être humain ne se suffit pas à lui-même. Il lui faut des drogues dures. La guerre en est une.[access capability= »lire_inedits »] Rien de tel quand on s’ennuie que de créer des ennuis à ses voisins. Il y a d’ailleurs un bon usage des catastrophes : Hiroshima vaut bien Shakespeare. La vraie modernité, après Auschwitz et Hiroshima, c’est l’idée que nous ne méritons pas de survivre, qu’il faut en finir…

Il n’est pire crime – ou offense à l’intelligence – que ces appels renouvelés et par ailleurs totalement vains à croire en une humanité pacifiée.

L’Occident est nu. Il ne prépare plus rien. Il est devenu une proie idéale, constituée de bobos décérébrés, incapables de se défendre, hantés par des culpabilités liées au colonialisme. Il se trouve que le colonialisme est la chose la mieux partagée du monde, mais que par un tour du destin incompréhensible nous en serions les seuls responsables. Ce qui nous assure au moins que nous en serons les victimes et qu’ils sont bien optimistes, ceux qui croient en une guerre civile ou en une capacité de nous ressaisir. Le pacifisme, les droits de l’homme et tant d’autres fariboles nous conduisent tout droit à une soumission consentie. Dans l’existence, soit on terrorise, soit on est terrorisés. Nous ne faisons plus peur à personne. C’est un mauvais signe : celui de la fermeture définitive des jardins de l’Occident. Mais tant d’autres civilisations ont connu cela, qu’on se gardera bien de pleurnicher sur notre gloire passée. Soyons stoïques jusqu’au bout !

3. D’abord la potence, ensuite le pardon

La vengeance, même si elle est souvent justifiée, est une pas-sion triste. Même Jésus ne lui a pas trouvé d’antidote, car le pardon ne fait qu’aviver le désir de se venger. Je dirai avec Freud qui en savait long sur le sujet qu’il faut pardonner à ses ennemis… mais pas avant de les avoir vus pendus.

N’ayant pas de message positif à vous transmettre et sachant que deux messages négatifs ne vous agréeraient pas, je conclurai sur cette anecdote : Dieu arpente son bureau lorsqu’il aperçoit de sa baie vitrée le diable traînant derrière lui une vieille caisse. Intrigué, Dieu appelle son majordome et lui demande : « Qu’y a-t-il dans cette caisse ? » Ce dernier lui répond : « Un homme et une femme. » Dieu, désemparé, consulte ses dossiers et, soudain, se sou-vient : « Ah oui… cette expérience ratée. Est-ce qu’ils vivent toujours ? » [/access]

Trump, un petit blanc avec des milliards

Donald Trump et sa femme Melania à la convention nationale du parti républicain, 18 juillet 2016.

Un chœur de prédictions apocalyptiques, dont leurs auteurs semblaient parfois souhaiter qu’elles se réalisent, a accompagné l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Jamais, depuis l’élection fin 1980 de Ronald Reagan, on n’avait vu le camp défait pousser de tels hurlements. Et même s’il a été réélu facilement quatre ans plus tard, Reagan a mis longtemps à convaincre ses détracteurs qu’il n’était pas « trop bête pour être président ». Quant à Donald Trump, son problème est plus sérieux encore. Il doit son élection à un slogan explicitement nostalgique : « Make America Great Again » (« Rendre à l’Amérique sa grandeur d’antan »). Or aucun homme politique ne peut remonter le temps. Son échec semble donc inévitable, mais quelles conséquences aura-t-il ?

Ce n’est pas la bonne question. Trump dispose d’une base populaire plus solide qu’il n’y paraît. Comme dans le cas du Brexit, la machine médiatique, publicitaire et gouvernementale s’est mobilisée pour convaincre que voter Trump n’avait tout simplement aucun sens. Mais puisque Trump vient de démontrer sa capacité à conquérir le pouvoir, beaucoup de ses « soutiens silencieux » vont maintenant sortir du bois, renforçant ainsi ses perspectives de succès politique. Or ses faiblesses – un programme impossible à réaliser, un manque d’expérience et un tempérament incompatible avec un mandat présidentiel – pourraient se révéler moins embarrassantes que ce qu’on croyait.

Son programme. Trump veut faire revenir les emplois industriels aux États-Unis. La presse ricane. « La réalité est plus compliquée », déclare le Los Angeles Times. Sans blague ! Sauf que les travailleurs (ceux dont le salaire avoisine le revenu médian) n’attendent ni ne souhaitent un retour à l’économie des années 1950 ! En revanche, ils attendent des actes concrets leur garantissant que, lorsque Trump devra prendre des décisions importantes, il œuvrera dans le sens de leurs intérêts. Trump travaillera pour eux et pour leurs intérêts.

La divulgation par WikiLeaks des discours d’Hillary Clinton – notamment celui où la candidate démocrate a affirmé devant un parterre de banquiers d’investissements qu’elle avait deux positions concernant le libre-échange : une pour les électeurs, l’autre qu’elle appliquerait une fois aux affaires – laissaient présager que sa politique en la matière aurait fortement ressemblé à celle de son mari. Autrement dit, Hillary aurait fait voter les deux accords de libre-échange très impopulaires, le Ttip et le TPP (Trans-Pacific Partnership), exactement comme Bill avait fait passer l’accord du Nafta en 1993 : dans un premier temps, elle aurait juré ses grands dieux que l’accord avait été profondément remanié pour protéger les intérêts des travailleurs américains, puis elle aurait mobilisé les syndicats de la fonction publique pour qu’ils cautionnent ce mensonge.

Trump, au contraire, a annoncé dans une vidéo rendue publique fin novembre que, après l’envoi d’un préavis aux partenaires, il se retirerait du TPP. Cette prise de position est de nature à rassurer ses électeurs sur ses intentions au moins pendant quelques mois.

Son expérience. Aux États-Unis, il existe ce que les Romains appelaient le « cursus honorum » : une série de mandats publics dont l’exercice vous prépare à la présidence. Or Trump sera le premier président des États-Unis à emménager dans le bureau ovale sans avoir la moindre expérience politique ou militaire. Cette situation le place dans la situation inconfortable de l’outsider pur qui est, pour cette raison même, obligé de faire appel à des « insiders ». Et pourtant, grâce à sa carrière dans l’immobilier, il est aussi qualifié pour exercer le mandat présidentiel qu’on peut l’être au xxie siècle. Ses activités l’ont habitué à détecter des tendances, à naviguer parmi les administrations et à influencer les bureaucraties, sans parler de la nécessité pour un grand dirigeant d’entreprise de « penser grand ».

Quand le New York Times a révélé que, selon ses déclarations d’impôts, les entreprises de Trump avaient perdu presque un milliard de dollars en 1995, cela ne lui a pas été préjudiciable. Pour quelqu’un aspirant à diriger un exécutif qui fonctionne depuis des années avec des déficits astronomiques, cela a même paru être un atout. Autre corde à son arc : Trump est un pro du divertissement, ce qui est un plus énorme pour une campagne présidentielle. Contrairement aux meetings de son adversaire, les siens ont attiré une foule de gens qui s’y amusaient aussi joyeusement que bruyamment. C’est pourquoi le nombre des électeurs républicains aux primaires a augmenté de 60 % par rapport à 2012. Aucun autre des politicards qui se sont disputé l’investiture républicaine n’avait la moindre chance de battre Clinton.

Son tempérament. Dans un article du New York Magazine, le journaliste anglo-américain Andrew Sullivan a soutenu que l’élection de Trump annonçait la fin de la République américaine, décrivant le président élu comme un homme « incapable de maîtriser ses pulsions, ses haines et ses rancunes ». Ces défauts vont peut-être se manifester à l’avenir mais pour le moment on ne peut que constater des signes indiquant le contraire. Il suffit de voir comment Trump traite les républicains qui ont non seulement soutenu ses adversaires mais ont activement œuvré à saboter sa candidature en critiquant sa personnalité. En novembre dernier, Nikki Haley, la gouverneur d’origine indienne de la Caroline du Sud, a exhorté les électeurs républicains de son État à ne pas voter pour les candidats tenant des « discours enragés » sur l’immigration. Une fois vainqueur, Trump l’a nommée ambassadrice des États-Unis à l’ONU. Quant à Mitt Romney,[access capability= »lire_inedits »] le candidat malheureux à la présidentielle de 2012 qui avait sillonné le pays au printemps dernier en taxant Trump de « charlatan » et de « faux jeton », le président élu envisage de le nommer secrétaire d’État. Paul Ryan, président de la Chambre des représentants et chef de file des républicains sous l’ère Obama, a annoncé début octobre, lors de la publication du fameux enregistrement sexiste, qu’il n’allait pas soutenir Trump. Ce dernier aurait pu se venger en empêchant sa réélection. Il a choisi de ne pas le faire. Toutes ces décisions, politiquement opportunes pour Trump, démontrent que le prochain président arrive très bien à maîtriser ses pulsions.

La popularité de Trump repose sur une base très solide: ce n’est pas une affaire de politique ou de caractère mais de sociologie

La popularité de Trump repose sur une base plus solide que celle de la plupart des hommes politiques car son élection n’est pas une affaire de politique ou de caractère mais de sociologie. Quand les caciques du parti républicain qu’il voulait rejoindre étaient en train de séduire les immigrés, Trump a eu une bien meilleure idée. Il a repéré le gouffre entre les donateurs du parti, généralement de grands gagnants de la mondialisation, et les électeurs de base dont beaucoup s’en sentent les victimes. Avec audace, le candidat Trump a pris le parti des électeurs. Il a attaqué le libre-échange, l’immigration de masse et l’interventionnisme militaire à tout-va. Jusque-là, très peu d’Américains ont pris au sérieux ce genre d’option politique – qui se popularise en Europe depuis une décennie –, tout simplement parce qu’ils croyaient que la puissance militaire et la planche à billets protégeaient leur pays contre les tempêtes de la mondialisation. Trump s’est adressé à la classe ouvrière blanche dont il a obtenu 70 % des suffrages. Quant à savoir si cette conversion du parti républicain au communautarisme politique a été cynique ou pas, on en débattra plus tard. Le fait est que la stratégie consistant à faire appel au vote des Blancs n’a pas eu d’incidence majeure sur le soutien dont bénéficiaient les républicains parmi les minorités et les femmes. Chez les Noirs et les Hispaniques, Trump a mieux réussi que Mitt Romney en 2012. Ceux qui pensaient que les Noirs allaient être offusqués par les litanies de Trump sur le crime et l’insécurité se sont trompés. À l’évidence, un certain nombre de Noirs lui ont été reconnaissants de parler de leurs problèmes comme peu l’avaient fait auparavant. Finalement, leur hostilité vis-à-vis de la mondialisation et leur défiance à l’égard du système politique ne différent guère du (res)sentiment des Blancs…

Trump, avec ses défauts et ses qualités, ressemble plus à ses électeurs qu’on ne l’imaginait. Alors que les médias, durant la campagne, en ont fait l’archétype du milliardaire membre de l’élite, pour les New-Yorkais parmi lesquels il a fait fortune, Trump a toujours été un rustre, un parvenu à mauvais goût, le bâtisseur d’immeubles en aluminium ou en plastique dans une ville aux édifices de marbre et de granit. Personne ne voulait l’écouter et beaucoup se sont moqués de lui. Il s’avère que de nombreux Américains ont la conviction, eux aussi, d’être des « outsiders » méprisés par le beau monde. Il semble que ce soit aujourd’hui un atout.

Pourtant, cette infériorité sociale a failli lui jouer des tours. Si Trump a excellé dans les débats de la primaire, face à Hillary Clinton, pendant le premier débat présidentiel, il a montré son manque de maîtrise des codes. Il est difficile d’expliquer son degré d’impréparation et la série ininterrompue d’erreurs d’appréciation qui caractérisent sa prestation pendant ce premier duel. Trump n’a pas su comment contre-attaquer. Il a traité son adversaire avec déférence, donnant l’impression d’être en présence d’un être socialement supérieur. Même face aux attaques d’Hillary, il a répété au moins une demi-douzaine de fois qu’il était d’accord avec elle. Hillary s’est bien gardée de faire la même chose. Elle l’a dompté. Quand elle a sifflé, Trump a sauté. Pour celui qui venait de passer une année à promettre d’être dur et de négocier de bons « deals », ce débat était l’étalage de son incompétence. Mais cela n’a eu aucune importance.

Les Américains n’ont pas voté Trump par colère ou par racisme. Ils l’ont élu les yeux grands ouverts. Selon les sondages de sorties des urnes réalisés par la NBC, les électeurs qui ont permis la victoire de Trump avaient des préjugés défavorables sur les deux candidats. Or Trump a bénéficié de 49 % de leurs voix, beaucoup plus que les 29 % d’Hillary. Parmi ceux qui considéraient que les deux candidats étaient malhonnêtes, Trump a battu Clinton à 45 % contre 40 %. Ces chiffres sont stupéfiants. Nous savons depuis longtemps que beaucoup de ceux qui se disent « neutres » ont en réalité un penchant. La majorité des électeurs américains qui se définissent comme « indépendants » votent pour les républicains et ceux qui se disent « modérés » penchent pour les démocrates. Mais cette fois, nous constatons une nette préférence pour Trump parmi ceux qui le condamnent dans les termes les plus durs ! À l’évidence, le spectre d’une présidence d’Hillary Clinton a dû leur apparaître encore plus alarmant.

Il est trop tôt pour dire si les Américains ont eu raison d’élire Trump. En revanche, les raisons pour lesquelles ils l’ont fait sont à la fois indéniables et compréhensibles. Pendant la soirée électorale, pour la première fois depuis sa fondation il y a plus de cent cinquante ans, le parti républicain s’est transformé en parti des « outsiders ». Un nombre suffisant d’électeurs a considéré Trump comme « un des leurs » pour assurer sa victoire. C’est pourquoi, au moins pendant les quelques mois à venir, il y a peu de chance que Trump déçoive ses soutiens.[/access]

 

Cinq fruits et légumes par nuit

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François Hollande.

François Hollande.

Regarde les hommages tomber

Jeudi 1er décembre

« Mourez, nous ferons le reste ! » L’annonce par le président de son euthanasie politique programmée aura suffi à réconcilier le PS autour de lui… Encore cette unanimité de façade cache-t-elle mal les plans de carrière des uns et les calculs secrets des autres – qui sont souvent les mêmes.

Dans le genre courtisan, je vous recommande la version Cambadélis et son style fleuri, limite grotesque : « Le président de la République, avec élégance, hauteur de vue, sens de la France et non sans émotion, a décidé de protéger son bon bilan. » N’importe quoi, Camba ! Quel « bon bilan » ? Et de quoi donc le « protéger » ? On voit mal qui voudrait le voler (déjà que Valls n’est pas emballé d’avoir à le défendre…).

En guise d’hommage, on trouve aussi la poignée de terre sur le cercueil façon Montebourg : « Je salue la décision sage, réaliste et lucide de François Hollande. Une décision qui permet à la gauche de préparer son avenir. » Deux phrases qu’on pourrait résumer en six mots : « Bon débarras, et maintenant à moi ! »

Par bonheur, pour relever le niveau il y a Jean-Michel Ribes, barde officiel du Village progressiste, qui, de studio en plateau, psalmodie avec talent son ode funèbre au Chef sortant : « Ah, vous le regretterez ! prophétise-t-il au micro de France Info, « lui et sa formidable réforme de l’Amour pour tous ! » [sic]

Le plus drôle c’est encore quand, au terme de ces envolées lyriques, le père Ribes redevient lui-même – ou du moins ce qu’il croit être. À un journaliste qui l’interroge sur l’origine de son soutien à François Hollande, il lâche ainsi, sur son inimitable ton de petit marquis : « J’aime bien voter pour des gens avec qui j’ai dîné. » Provocation ? Sans doute, mais d’un talon rose à la populace populiste qui elle, grâce à Dieu, ne soupera jamais au Château…

Prends garde, Monsieur de Ribes ! Il y a le feu à ton château, et bientôt ton titre de Premier valet des Arts hollandais ne vaudra plus un liard… À moins que tu n’arrives à te recycler en chantre du fillonisme – et ça, mon Jean-Michel, je suis sûr que tu en as le talent.

La déception Hofer

Dimanche 4 décembre

La nette défaite du candidat populiste Norbert Hofer prend de court le microcosme antifasciste européen. Depuis le Brexit et Trump, ces gens-là guettaient le scrutin autrichien avec une anxiété quasi masochiste. Déjà ils s’apprêtaient à déchirer leurs vêtements et à se couvrir la tête de cendres, à l’annonce du pire…

Sauf que le pire n’a pas eu lieu, au contraire ![access capability= »lire_inedits »] C’est le gentil Van der Bellen, au charisme de dentier dans son verre, qui l’emporte haut la main. Que s’est-il donc passé pour que rien ne se passe, malgré les orages annoncés ? Après réflexion, je ne vois qu’une explication : contrairement à la Grande-Bretagne et aux États-Unis, ce coup-ci en Autriche les artistes et les intellos ne se sont pas assez mobilisés.

Valls candidat à la mairie d’Evry

Mardi 6 décembre

Ce soir sur toutes nos chaînes, ordis, smartphones, tablettes et montres connectées, en direct live de la mairie d’Évry, Valls annonce sa candidature ! Zéro scoop, mille journalistes.

Au pupitre, le slogan de Manu pour la primaire de la Belle Alliance populaire (hi hi) : « Faire gagner tout ce qui nous rassemble. » Pas mal ; de mon côté, j’avais pensé à « Rassembler tout ce qui nous fait gagner », j’étais pas loin.

Dans sa déclaration de candidature, on découvre un Manuel nouveau, souriant comme un masque, ouvert à tous les vents, prêt à réconcilier autour de sa personne ces gauches qu’on croyait « irréconciliables ». Rassembleur, œcuménique, gentil… Et puis quoi encore ? Je ne reconnais plus mon Iron Manu !

Ségo et Castro sont dans un bateau

 Mercredi 7 décembre

J’aime bien Ségolène, j’ai même voté pour elle en 2007, dès le deuxième tour figurez-vous.

J’aime bien la fêlitude de Ségolène, mais parfois j’ai du mal à suivre. Ainsi quand l’autre semaine à Cuba, elle a cru bon de faire au nom de la France l’apologie du Petit père Fidel-classé « monument de l’Histoire » et blanchi pour le même prix…

Face au hourvari, tout autre que Ségo eut écrasé, non sans murmurer de plates excuses. Au lieu de quoi notre impétueuse ministre s’est ruée sur micros et caméras pour aggraver son cas, à coups de blague de cour de récré genre : « Pas de liste, pas de prisonniers ! »

Cette fois-ci, l’indignation a cédé la place aux quolibets – sans pour autant décourager Mme Royal, comme on l’a vu aujourd’hui même à l’Assemblée. Interpellée sur sa saillie cubaine par un député LR dont mon histoire n’a pas retenu le nom, Ségo a sa réponse-gag toute prête ! On ne saurait, dit-elle, traiter de dictature « un pays qui reçoit quatre millions de touristes par an ! »

Fort bien, Madame le ministre, mais à ce compte-là, il y avait des millions de touristes, notamment français, dans les années 1960-1970 en Espagne. Dois-je en déduire que le généralissime Franco était un parfait démocrate

Partouze en cuisine

Jeudi 15 décembre

Par ordonnance rendue publique aujourd’hui, le tribunal administratif de Paris, saisi en référé, déboute l’association catho ultra Promouvoir de son action visant à faire interdire aux moins de 16 ans le dessin animé Sausage Party, en raison de « scènes à caractère sexuel » entre produits alimentaires variés.

Pas besoin d’être grand amateur de droit pour goûter à leur juste saveur les « considérant » de la décision. Visiblement, le magistrat s’est éclaté en les rédigeant, et son ironie jargonnante est irrésistible. Deux exemples entre cent, pour vous mettre dans l’ambiance :

« Si une séquence, furtive, mime des relations sexuelles entre une boîte de gruau et une boîte de crackers, elle ne paraît pas, en l’état de l’instruction, figurer un viol à caractère raciste. »

Chaque mot est pesé, et la dérision se glisse à tous les détours d’un texte imperturbablement sérieux :

« Si, au cours de la dernière séquence du film, durant trois minutes, des aliments et autres produits de consommation, dont aucun ne figure au demeurant un mineur, simulent explicitement diverses pratiques sexuelles, cette scène se déroule dans un univers imaginaire. »

Finalement, j’aurais dû faire juriste. [/access]

Au coin de la rue, la Charia

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marine lepen islam kurdes scruton

marine lepen islam kurdes scruton

Ça arrive près de chez vous. Des petits riens quotidiens qui font un tout : une rue où toutes les boucheries s’hallalisent, les voiles pullulent, où les femmes découvertes – a fortiori maghrébines – se font houspiller, et ce sont nos valeurs qui vacillent. Dans ce nouveau numéro, Causeur se penche sur le grignotage islamiste de pans entiers du pays. Comme le résume avec brio notre guide suprême Elisabeth Lévy, « aussi douloureuses soient les pertes que nous inflige la violence djihadiste, ce n’est pas elle qui menace à long terme la cohésion et l’existence même de notre pays, c’est la sécession culturelle dans laquelle est engagée une partie de l’islam de France et d’Europe. Le problème n’est pas seulement l’arbre mais la forêt dans laquelle il a grandi. » Et ce n’est pas une vue de l’esprit puisque le sociologue Tarik Yildiz, auteur d’une thèse sur les musulmans de France, confirme les intuitions de notre cheftaine. Ainsi, mis à part les musulmans discrets acquis aux valeurs françaises, trois groupes majoritaires vivent sous la domination idéologique des salafistes : les « superficiels » (délinquants au surmoi salafs mais au mode de vie encore « impie », susceptibles de se radicaliser illico presto), les « rigoristes » (salafistes pur sucre) et les « communautaristes » qui apprécient de vivre dans des quartiers islamisés sous la coupe réglée d’une minorité de salafs. Au fil des reculs de l’Etat et de la police, qui n’ose plus entrer dans certaines cités, les islamistes progressent…

De la RATP au football amateur, le constat est accablant

De la RATP au football amateur, le constat est accablant : tandis que dans le futsal, « un club sur deux a un affichage musulman explicite et les matches font écho à des rivalités entre bandes », la prison s’érige en école du crime pour barbus en devenir. Notre série de reportages n’invite guère à l’optimisme. Par exemple, comme le révèle l’enquête pénitentiaire de notre envoyé spécial Tugdual Le Bihan, « s’échangent, dans le secret des cellules, des ouvrages salafistes et des prêches radicaux ». Et la « beurgeoisie » dans tout ça ? Chroniquant le livre de Nicolas Beau sur les élites musulmanes françaises, l’excellent Luc Rosenzweig dresse l’acte de décès de l’antiracisme institutionnel. C’est bien simple : depuis la marche des Beurs (1983), SOS racisme et l’Etat-PS aidant, « l’argent de la « politique de la ville » a nourri le clientélisme : on n’est pas regardant sur l’idéologie des « associatifs » tant qu’ils ramènent des votes. » Conseiller du parti populiste allemand AfD, l’essayiste Michael Klonovsky se fait tout aussi alarmant sur les capacités de son pays à absorber la vague migratoire. Avant même l’attentat de Berlin, il entrevoyait un « suicide humanitaire » dans « l’ouverture des frontières » tous azimuts…

Mais l’événement de nos pages actualités, c’est bien évidemment notre entretien-fleuve avec Marine Le Pen. Sur huit pages, la présidente du Front national dresse les grandes lignes de son projet présidentiel, non sans tailler quelques croupières à François Fillon (qui se « balladurise ») et se féliciter des victoires de Bachar Al-Assad et Donald Trump – pas d’amalgame ! Moins médiatique mais tout aussi digne d’intérêt, l’expérience autogestionnaire des Kurdes syriens du Rojava inspire à Stéphane Breton quelques réponses bien senties aux questions de Gil Mihaely. Démocratique et respectueux du libre marché, les ex-maos kurdes se rapprochent désormais du modèle suisse ! Enfin, mon confrère Kevin Erkeletyan signe une enquête fracassante sur le dernier scandale qui entache l’université française à La Réunion. En histoire, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire pour qui cherche un poste universitaire, surtout lorsqu’il s’agit d’abattre les clichés sur la traite négrière.

Sans négliger vos chroniques régulières, de l’académicien Alain Finkielkraut au baroudeur Gérald Andrieu, vous êtes invité à éplucher notre dossier conservatisme. Un mot sur toutes les bouches depuis la désignation de François Fillon comme candidat LR, mais souvent employé à mauvais escient. Jean-Philippe Vincent, Philippe Raynaud et le so British Roger Scruton nous aident à y voir plus clair !

Dernier rappel avant la clôture du spectacle, Dérapage, le deuxième roman de David Desgouilles, vous attend en librairie. Recensé par Gil Mihaely, ce rejeton de papier est fait des chênes qu’on abat. Achetez-le !


Causeur #42 – Janvier 2017 par causeur

Qui sont-ils ?: Enquête sur les jeunes Musulmans de France

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Marine Le Pen: « L’union des droites est un fantasme »

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Causeur. À quelques mois de l’élection présidentielle, le conflit entre Florian Philippot et Marion Maréchal-Le Pen donne l’impression que deux lignes voire deux partis s’affrontent. Existe-t-il deux Fronts « irréconciliables », comme dirait Manuel Valls ?

Marine Le Pen. Ce n’est pas parce qu’il y a eu une petite bisbille sur le déremboursement de l’IVG qu’il y a deux lignes politiques ! Plus le Front national grandit, plus il attire des personnalités qui n’ont ni le même profil ni le même parcours. Tout le monde est d’accord sur les grandes lignes du programme mais chacun peut avoir des priorités différentes. Et ce n’est pas nouveau. Il y a toujours eu des sensibilités distinctes au sein du Front national, à commencer par la mienne, plus sociale, qui cohabitait déjà avec une tendance plus libérale. On m’appelait la « gauchiste du FN » !

En somme, vous étiez philippotienne avant Philippot ?

C’est plutôt lui qui était mariniste avant d’être au Front ! Il m’a rejointe parce qu’il avait lu mon livre et que ça correspondait exactement à ce qu’il pensait.

En tout cas, votre commune sensibilité sociale est devenue hégémonique au FN, ce qui vous dispense désormais de faire des concessions sur l’IVG au « canal historique », courant tour à tour incarné par votre père, Bruno Gollnisch et Marion Maréchal-Le Pen…

Nous ne sommes plus en 2012 ! À l’époque, je venais d’être élue à la tête du Front national, après quarante ans de présidence de Jean-Marie Le Pen ! Certes, j’avais obtenu 68 % des suffrages mais un tiers du FN avait néanmoins voté pour Bruno Gollnisch. C’est pourquoi j’avais démarré ma campagne présidentielle en me tournant vers le Front national, dans une démarche de légitimité dans le mouvement qui venait de m’élire. C’est dans ce contexte que j’ai proposé de dérembourser certaines IVG, tout en rappelant la nécessité d’aides aux jeunes femmes qui souhaitent garder leur enfant. Mais j’ai vite réalisé que cette proposition créait de l’incompréhension et une grande inquiétude chez les femmes. Dès qu’on touche à ce sujet, certaines ont le sentiment qu’on menace l’accès au droit. J’ai donc décidé de renoncer à cette mesure anxiogène, et je l’ai fait d’autant plus tranquillement que ma situation n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était en 2011-2012. Aujourd’hui, je suis complètement libre de mon projet présidentiel. A fortiori depuis qu’un sondage effectué en plein milieu du débat Florian-Marion atteste que 75 % des sympathisants du FN sont d’accord pour rembourser l’IVG.

Autrement dit, 25 % ne le sont pas… mais au-delà des opposants à l’IVG, une grande partie de votre électorat traditionnel appartient à la sensibilité « Manif pour tous ». Comment garder à la fois l’électorat « social » séduit par Philippot et l’électorat « sociétal » qui préfère plutôt Marion ?

Une partie de cet électorat est allé voter massivement pour Fillon, c’est-à-dire pour quelqu’un qui veut maintenir le mariage homosexuel et l’adoption simple. C’est très cohérent !

Sur le fond, j’ai toujours eu la même position et je n’en bougerai pas : le mariage homosexuel est une réclamation d’une minorité et l’immense majorité des homosexuels attendaient une amélioration du Pacs. J’installerai donc une amélioration du Pacs.

En abrogeant la loi Taubira ?

Je substituerai le concept d’« union civile » à celui de mariage, ce qui réglera de fait toutes les problématiques d’adoption. Ceci étant, est-ce le moment de s’écharper sur le remboursement de l’avortement, quand nous pleurons 300 victimes des attentats islamistes, que nous devons faire face à une immigration qui submerge le pays, que l’économie part en quenouille ?

C’est Marion Maréchal-Le Pen qui avait mis le sujet sur le tapis… et c’est aussi elle qui défend l’idée d’une « liste blanche » de députés LR « FN-compatibles » qu’il faudrait aider aux législatives. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que l’union des droites est un fantasme réducteur ! J’ai 48 ans et ça fait quarante ans que j’en entends parler. Le problème des gens qui défendent cette idée, c’est que la droite refuse de s’allier avec nous. Or, même sous les socialistes, il faut être deux pour se marier ! La seule question que je pose est : qui peut rejoindre les grandes lignes de mon projet ? Qu’on vienne de gauche ou de droite, je m’en moque complètement. J’ajoute que cette proposition de « liste blanche » va à l’encontre de notre jurisprudence. Cela devrait donc être débattu et tranché par le bureau politique.

Des élus FN disent avoir été exclus pour s’être montrés au rassemblement de Béziers. Est-ce exact et cela signifie-t-il que vous entendez faire taire toute dissidence ?

Ceci est totalement faux. Certains aiment jouer les victimes de « purges » alors que seules leurs carences justifient leur remplacement. D’ailleurs, je vous rappelle que Louis Aliot est allé à Béziers…

Quoi qu’il en soit, une stratégie d’alliance à droite, telle que la préconise Ménard, vous permettrait peut-être de crever le plafond de verre électoral qui vous prive souvent de la victoire finale. Culminant à plus de 40 % au premier tour des régionales, vous avez été finalement victime du front républicain.

Nous avons atteint un tel niveau électoral que le retrait d’un de nos candidats aux législatives serait un sacrifice considérable et une mauvaise manière faite à nos électeurs qui nous font confiance. Un non-maintien est ponctuellement envisageable quand on arrive troisième, pas quand on est en première ou en deuxième position comme ce sera le cas dans l’immense majorité des circonscriptions. J’y vois un peu un débat de pessimistes à qui je dis de ne pas avoir peur de la victoire, Cette présidentielle est, en effet, différente des autres car les idées que je porte sont devenues majoritaires.

François Fillon revendique aussi une victoire idéologique…

Toute sa vie, Fillon s’est caché derrière quelqu’un. Être premier réclame des qualités dont ne dispose pas forcément un deuxième. Si Sarkozy avait[access capability= »lire_inedits »] gagné la primaire, on aurait déjà eu cinq meetings, 18 polémiques, et l’intégralité des médias interviewerait toute la classe politique pour demander ce qu’on pense de sa dernière proposition. Depuis sa victoire, Fillon est tombé dans un trou, il est congelé, il ne bouge plus, il s’est tellement balladurisé qu’il dit : « Je m’expliquerai dans 12 jours. » On n’a jamais vu ça !

Vous avez vous-même décidé à un moment donné de prendre de la distance avec les médias et leur rythme effréné.

Ça n’a rien à voir ! Chez Fillon, il ne s’agit pas de stratégie mais de blocage psychologique. Il vient de gagner la primaire, il devrait être dans un début de campagne en fanfare !

Mais de votre côté, vous n’avez toujours pas publié votre programme pour 2017 !

Ce ne sont pas les primaires des uns et des autres qui me dicteront mon calendrier ! Pour entendre le programme, les Français doivent être en situation de l’écouter, et ils ne le sont pas encore. Début février, je lance mes assises présidentielles à Lyon, et le projet sera rendu public juste avant. Je le détaillerai ensuite, domaine par domaine, tout au long de la campagne.

Vous affirmez vouloir un État stratège. Mais on a souvent l’impression que vous voulez plutôt un État jacobin, très centralisé et se mêlant de tout.

Je pars d’un constat clair : l’État a été démissionnaire. Et je crois que la loi du marché n’est pas un concept magique capable de réguler l’intégralité des équilibres d’une société. A contrario, je porte le projet d’un État stratège, fort et protecteur, capable de prendre en main notre destin commun et dont le rôle est de réguler une économie libre à l’intérieur de nos frontières afin de limiter les effets dévastateurs de la mondialisation sauvage. Et ce alors que certains de mes adversaires prônent la disparition progressive de l’État, ou en tout cas sa contraction au maximum, au motif que financièrement nous ne pourrions plus nous le permettre.

Fillon ne dit pas qu’il ne veut pas d’État, mais qu’il ne veut pas d’un État qui pèse 56 % de la richesse nationale, parce que cela crée structurellement de la dette dont le paiement rétrécit le champ de manœuvre du gouvernement…

Parole de spécialiste : François Fillon a accumulé 600 milliards de dette en cinq ans quand il était Premier ministre ! Je ne suis pas d’accord avec son analyse de petit comptable qui consiste à réfléchir l’État en termes de lignes budgétaires.

Le problème aujourd’hui, c’est qu’on ne cesse d’augmenter les prélèvements obligatoires – et encore une fois, Fillon est un spécialiste, avec 35 milliards d’augmentation de taxes et d’impôts en cinq ans –, mais qu’en même temps, les services publics se dégradent de plus en plus. Si, en contrepartie de ce très haut niveau d’impôts, les Français bénéficiaient d’une école, d’une sécurité, d’une justice, de services de santé et d’une sécurité sociale de très bon niveau, personne ne râlerait ! Mais Fillon se contente de nous dire : « On a très mal géré tout ça, on a dépensé n’importe comment, donc maintenant, on va radicalement réduire l’État. » En cela, il prive les Français d’une protection qui fait partie de leur héritage.

Certes, mais que proposez-vous pour sauver l’État providence, mal en point ?

Au lieu de ne plus offrir aucun service public, j’entends le garantir aux Français plutôt qu’aux fraudeurs ou à ceux qui entrent et séjournent illégalement sur le territoire français. Et puis il n’y aura plus rien pour une Union européenne qui utilise les sommes considérables que nous lui versons chaque année pour nous contraindre.

On reviendra sur les immigrés illégaux – et sur leurs enfants. Mais parlons Europe : l’idée qu’il faut prendre ses distances avec l’UE, voire en sortir, est l’un des piliers de votre projet. Pourquoi, en ce cas, soumettre la question à un référendum ?

Parce que, comme David Cameron, j’utiliserai ce référendum comme un moyen de pression pour négocier. Si j’obtiens le retour en France des grandes souverainetés incontournables, je dirai aux Français : dans ces conditions, on peut rester dans cette nouvelle Europe.

Et si, comme Cameron, vous gagnez la négociation et perdez le référendum ?

Cameron avait obtenu quelques aménagements dérisoires, rien de plus. Pour ma part, je suis beaucoup plus optimiste que vous : je gagnerai ma négociation avec l’Union européenne, parce que les choses bougent considérablement et que l’UE n’aura bientôt plus les moyens de prolonger cette fuite en avant consistant à expliquer que si ça ne marche pas, c’est qu’il faut plus d’Europe.

Si les marges de manœuvre du gouvernement sont limitées, ce n’est pas uniquement du fait de Bruxelles, mais à cause de ce qu’on appelle le gouvernement des juges. Comptez-vous outrepasser les décisions du Conseil d’État et du Conseil constitutionnel pour durcir la législation sur l’immigration ?

Je compte faire adopter une réforme de la Constitution pour régler les éventuels blocages constitutionnels. Je vous rappelle que la priorité nationale a été interdite par une modification constitutionnelle intégrée par François Mitterrand. Ce qui a été fait dans un sens peut être défait dans l’autre. Pour autant, l’enjeu actuel est moins de voter de nouvelles lois que de faire appliquer celles qui existent déjà. On a créé les conditions de notre propre impuissance.

Peut-être, mais l’exercice de la puissance requiert aussi de la délicatesse. Vous voulez refuser l’accès à l’école gratuite aux enfants d’immigrés clandestins. C’est les pénaliser pour une faute qu’ils n’ont pas commise, mais au-delà de cet argument moral, cela revient à créer un gros problème pour le futur, car vous ne les expulserez pas tous et le résultat, c’est que vous aurez dans quinze ans à gérer des sauvageons décérébrés.

Vous oubliez juste le fait que la scolarisation obligatoire des enfants rend les parents « inexpulsables ». On crée donc une catégorie de gens à la fois irréguliers et inexpulsables ! Je vais faire supprimer de la loi la possibilité de régularisation des clandestins. Le clandestin sera obligé de rentrer dans son pays d’origine pour demander un titre de séjour légal s’il veut un jour pouvoir venir en France.

D’accord, mais qu’allez-vous faire du million de clandestins qui vivent aujourd’hui en France ? Voulez-vous vraiment laisser se créer une société parallèle dont les membres ne seront ni soignés ni scolarisés ?

Je veux mettre en œuvre une politique dissuasive d’immigration. Si les clandestins restent en France, c’est parce que, tout en étant clandestins, ils profitent d’avantages qu’ils ne trouveraient pas ailleurs. Aussi, je donnerai un signal extrêmement clair : finis l’Aide médicale d’État, la scolarisation gratuite, les logements d’urgence, les aides sociales diverses et variées… Cela ne veut pas dire qu’on va aller arracher à leurs classes les enfants déjà scolarisés, mais au bout d’un certain délai, leur scolarisation sera payante ainsi que l’accès aux soins des clandestins. L’essentiel est que le signal soit donné : la France n’est plus une terre d’accueil pour la clandestinité. Lorsqu’on aura mis en place cette politique dissuasive d’immigration, beaucoup de gens repartiront d’eux-mêmes.

Mais vous voulez aussi faire payer les immigrés en situation régulière qui, eux, payent des impôts en France. Pourquoi n’auraient-ils pas droit à l’école gratuite et à la santé dans les mêmes conditions que les autres contribuables ?

Depuis 2012, les expatriés français payent la scolarisation de leurs enfants français dans les écoles françaises, sans que cela ne scandalise personne… L’école publique est le patrimoine des Français et cela leur coûte une fortune. Dès lors que des immigrés étrangers légaux viennent en France, je veux mettre en place un délai de carence. Pendant un ou deux ans, la scolarisation, les soins et l’accès aux services publics seront payants. Au-delà de ce délai de carence, l’étranger qui travaille depuis deux ans en France aura accès tout à fait normalement à la gratuité des soins, puisqu’il aura cotisé depuis deux ans.

Passons à la politique étrangère. Les récents développements de la situation en Syrie posent des questions d’ordre moral : peut-on tout faire pour gagner une guerre ?

Vous me demandez si la guerre, c’est horrible ? Évidemment. Pour autant, on ne peut pas faire l’économie d’une analyse géopolitique. Nous refusons de nous soumettre à la désinformation déversée massivement dans les pays occidentaux pour nous faire croire qu’il y a d’un côté le sanguinaire Bachar el-Assad et de l’autre les gentils rebelles démocrates. Les « gentils rebelles » que BFM interviewe avec zèle sont en réalité des djihadistes de la pire espèce !

Ce qui ne donne pas le droit de les tuer quand ils ne portent pas les armes. De plus, en matière de désinformation, les Russes ne sont pas non plus des enfants de chœur…

Mais ils portent les armes ! Dont ils se servent contre la population civile ! Que s’est-il passé à Alep ? Alep-Est était entre les mains des fondamentalistes islamistes, et tous les civils qui ont pu fuir à Alep-Ouest l’ont fait. Les autres sont devenus otages des fondamentalistes islamistes. D’ailleurs, la situation est exactement la même à Mossoul ! C’est la raison pour laquelle les Occidentaux ne savent pas comment s’y prendre pour reprendre cette ville irakienne à l’État islamique.

C’est précisément parce que la coalition occidentale ne s’autorise pas tout, contrairement aux Russes… Nous ne vous demandons pas si la guerre est horrible, mais si tous les moyens sont bons pour la gagner.

En tout cas, au rythme où ils vont, les Américains en ont pour des années. Les Russes, pour leur part, considèrent que l’intérêt de la Russie, c’est l’éradication des fondamentalistes islamistes, et ils s’y emploient avec des méthodes extrêmement brutales, parce qu’ils ont toujours fonctionné ainsi. Dans le concert des nations, tout le monde reproche à la Russie de faire le sale boulot mais personne n’apporte la moindre piste crédible pour pouvoir libérer la Syrie de l’emprise des fondamentalistes islamistes. Écoutez les Syriens, et vous verrez que ce qu’ils attendent, c’est que Bachar el-Assad gagne cette guerre contre les fondamentalistes islamistes. Jusqu’ici, l’Occident a fait tout le contraire. On a renforcé les fondamentalistes islamistes parce qu’on a fait le choix de combattre Bachar el-Assad. On les a armés, on les a soutenus, on leur a apporté une aide logistique, et aujourd’hui on vient dire que Bachar el-Assad est un monstre sanguinaire parce qu’il a remporté la bataille d’Alep.

D’abord, il y a aussi des Syriens qui sont contre le régime, sinon il n’y aurait pas de guerre. Par ailleurs, un homme qui utilise à plusieurs reprises des armes chimiques contre son propre peuple est un monstre sanguinaire, on peut le dire !

Croyez ce que vous voulez, mais en l’occurrence, sur l’affaire des armes chimiques, vous pourriez tirer quelques leçons de prudence des manipulations américaines sur les armes de destruction massive pendant la guerre d’Irak…

Il n’y a pas de doute sur le fait que Saddam Hussein ait gazé les Kurdes.

Je ne prétends pas le contraire. En l’occurrence, les fondamentalistes islamiques aussi utilisent des armes chimiques en Syrie. En politique étrangère, la question que je pose est toujours la suivante : quel est l’intérêt de la France ? L’intérêt de la France réside dans le maintien de Bachar el-Assad de façon à négocier une éventuelle ouverture de son gouvernement à l’opposition non islamiste, si tant est qu’elle existe.

La présence des fondamentalistes n’est peut-être pas la cause mais la conséquence des choix faits par Assad. Le dictateur syrien a opté pour la stratégie algérienne : pourrir la situation pour que le peuple préfère en fin de compte le moindre mal qu’il incarne …

On nous a dit exactement la même chose pour la Libye. On prétendait qu’à Benghazi, des foules rassemblées spontanément souhaitaient le départ de Kadhafi. En réalité, Benghazi était un nid de vipères de fondamentalistes islamistes. Et si le combat avait été mené immédiatement, il n’y aurait pas eu ce chaos en Libye, chaos qui perdure au demeurant, car ce qui se passe là-bas est épouvantable.

Ne tombez-vous pas, notamment par votre soutien à Poutine, dans le piège de l’anti-politiquement correct mécanique ?

Je suis lucide et pragmatique sur Vladimir Poutine. Rappelons-nous que l’URSS a vécu soixante-dix ans de communisme puis dix ans de règne des voleurs et des oligarques. Voilà ce que Poutine a récupéré ! Par ailleurs, je ne suis pas là pour être présidente du monde mais présidente de la France, et c’est déjà une sacrée mission ! Poutine, dirigeant de cette grande nation qu’est la Russie, porte-t-il atteinte aux intérêts de la France ? La réponse est non. C’est aussi simple que ça. Je ne fais pas de la politique en fonction de considérations morales. Et si c’était le cas, on ne comprendrait pas la complaisance avec laquelle on traite la Turquie, le Qatar ou l’Arabie saoudite.

Si vous êtes élue présidente, vous aurez un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU et vous ne pourrez pas répondre : « Je suis juste présidente de la France ! »

Si, parce que je détermine ma politique en fonction des intérêts de mon pays, c’est d’ailleurs ce que fait Angela Merkel en toutes circonstances. Ainsi, je me réjouis de l’élection de Donald Trump parce que je pense que c’est bon pour la France, en tout cas meilleur que ne l’aurait été une victoire d’Hillary Clinton.

Pourquoi ?

Trump s’oppose au traité transatlantique, c’est bon pour la France. Il veut arrêter la politique d’ingérence systématique des Américains qui a déstabilisé le monde et probablement provoqué ces gigantesques flux de migrants qui arrivent en Europe. Donc, c’est bon pour la France. Trump soutient la régulation de la mondialisation sauvage et de la loi totalitaire du commerce, c’est donc quelqu’un avec lequel on peut discuter de nouvelles règles : c’est bon pour la France. Va-t-il tenir ses promesses ? Je n’en sais strictement rien…

Selon la CIA, il semblerait que la Russie se soit engagée dans une stratégie de cyberguerre visant à faire gagner Trump…

Si la CIA le dit… ils sont spécialistes en effet ! Ça fait une éternité que les Américains écoutent le monde entier en toute impunité y compris leurs « alliés » sans aucune réaction de notre part.

Vous avez des éléments pour étayer cette affirmation ? De toute façon, on peut critiquer sur deux fronts, non ?

Mais c’est ce que je fais ! Je suis extrêmement attachée au fait que personne ne commette la moindre ingérence dans mon pays. Je veux que la France soit un pays libre. Mais aujourd’hui, ce qui frappe les grandes entreprises françaises, ce ne sont pas les cyberattaques des Russes mais l’extraterritorialité du droit américain.

S’il y a un mal qui ronge notre pays en profondeur, c’est bien l’islamisme. Beaucoup de jeunes Français vivent dans une contre-société musulmane qui s’est créée en France. Comment peut-on sortir de ce séparatisme ?

Tous ceux qui sont aujourd’hui candidats à la présidentielle ont été au pouvoir et n’ont strictement rien fait, sinon créer un site internet, un numéro vert et trois clips pour expliquer que se radicaliser ce n’est pas bien ! Je mettrai en place une politique de totale fermeté basée sur un principe : combattre l’idéologie islamiste dans toutes ses dimensions et partout où elle se répand. D’abord, sur le plan international, deuxièmement, sur le plan de la souveraineté, avec la maîtrise de nos frontières, un service de renseignements indépendant. Agissons aussi au niveau de l’école, et enfin mettons fin au financement des mosquées par les pays étrangers. La France n’a pas à être le terrain de jeu des luttes d’influence entre les différentes formes d’islam.

Concrètement, comment rendre à la République des quartiers entiers rongés par le communautarisme islamiste ?

Utilisons l’article du Code pénal sur « l’intelligence avec l’ennemi » ! Ce texte s’applique entre autres aux organisations étrangères ennemies de la France mais on n’en a jamais dressé la liste. Je compte bien établir cette liste incluant les Frères musulmans, le Front Al-Nosra et toutes les autres. Dans cette perspective, nous dresserons un audit de toutes les structures – culturelles, cultuelles, sportives, associatives – qui dépendent de ces organisations. On ne cesse de me le dire : tout le monde sait que dans telle ou telle ville, l’association sportive de foot ou le centre culturel est tenu par les Frères musulmans ou par d’autres groupes salafistes.

Mais la « contre-société musulmane » ne s’appuie pas uniquement sur des structures identifiables. Comment, par exemple, libérer les femmes des quartiers de la pression insidieuse de leurs frères, pères et voisins ?

La première des choses, c’est de rétablir la République. Mais l’État ne peut pas tout, aussi faut-il s’appuyer sur les réflexes les plus sains de la société. Pour lutter contre un totalitarisme aussi diffus et vicieux que celui qui a pris le pouvoir dans un certain nombre de quartiers, le message de l’État et la réprobation sociale doivent être raccord. Dans l’affaire du burkini, c’est la réprobation de la collectivité qui a encouragé les maires à édicter des interdictions.

Interdictions invalidées par le Conseil d’État…

C’est pourquoi il faut changer la loi si c’est nécessaire ! Cependant, on ne peut pas mettre un policier derrière tout le monde, aussi chaque citoyen doit-il se sentir en charge de la lutte contre l’islamisme. Déjà, la pression populaire oblige les élus locaux à agir.

Vous demandez un autre effort à la société : renoncer aux signes religieux, kippa comprise, dans l’espace public…

Oui. Pour les chrétiens ce n’est pas vraiment un problème : ils vivent très bien la laïcité parce qu’ils l’ont inventée et ils n’ont pas de signes religieux ostensibles. Cela concerne les juifs, et c’est un sacrifice que je leur demande pour lutter contre les signes ostensibles qui servent de support aux revendications religieuses des fondamentalistes islamistes.

Même à l’université ? Peut-on dans une société ouverte, et qui tient à le rester, interdire à des adultes d’afficher leurs croyances ?

Ma réponse est oui ! La laïcité s’applique à tout le monde : les enfants, les jeunes, les vieux… Ma conception de la laïcité n’est pas laïcarde, à la différence de certains, je ne lutte pas contre l’islam, ni aucune autre croyance, mais elle est rigoriste. Je veux donc généraliser à l’intégralité de la sphère publique le champ d’application de la loi interdisant les signes religieux à l’école pour éradiquer l’islam politique.

Une dernière question, politico-personnelle : parlez-vous à votre père ?

Non.

Cela ne risque-t-il pas de vous aliéner une partie des militants et des électeurs qui lui restent fidèles ?

Chacun est libre de ses choix mais la France et son sort futur devraient faire réfléchir les patriotes sincères.

Craignez-vous qu’il essaie de saboter votre campagne par des provocations ?

Il essaiera sûrement mais ça ne marche plus. Il dit des choses plus horribles les unes que les autres, et si certains journalistes lui tendent encore le micro, les Français, eux, ont tourné la page.

 

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely[/access]

Adieu 2016, que le Diable t’emporte!

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Au Brésil, une femme offre des fleurs à Yemanja, divinité de la mer, le soir du 31 décembre 2016. SIPA.AP21994549_000005

D’après un premier recensement certaines personnes ne seraient pas décédées en 2016, dont le préfet Poubelle, Kirk Douglas, Pépin le bref et Victor Hugo. Mais toutes les autres personnes seraient mortes, à l’instar de Maurice G. Dantec, Pierre Barouh, Gotlib, Umberto Eco et bien-entendu David Bowie. François Hollande a joué à la télévision un fascinant numéro de combustion spontanée, nous privant d’un second one-man-show de cinq ans. Nous sommes passés à côté d’une révolution colossale, grâce à l’opération événementielle « Nuit Debout » durant laquelle nous avons pu voir un philosophe, M. Lordon, apostropher la foule juché sur un amoncellement de palettes. Dans le passé M. Sartre avait fait ce genre de chose sur un vieux baril de pétrole devant chez Renault. Plus loin dans le passé c’était Diogène dans son tonneau. On voit par là que l’humanité progresse. Les policiers ont manifesté. Cuba, célèbre destination touristique, a perdu son « Gentil organisateur » Fidel Castro, qui, comme chacun sait, et surtout Mme Royal, n’envoyait pas les opposants politiques en prison, mais dans des centres de loisirs forcés. En 2016 les rats ont envahi Paris. Le terrorisme a frappé partout. La Grande-Bretagne a fait sécession. La France a failli être recouverte par les eaux, et la Seine a joué au jeu de la crue centennale. Michel Drucker a fait ses adieux. Non, je plaisante. Il a beaucoup été question de jungle, de burkini, de primaire… France Inter a annoncé la fin des  bulletins de météo marine (je suis inconsolable), le Pérou a lancé un musée des « cerceaux malades »… ce fut un monde en pleine mutation… et j’ajoute qu’on n’a toujours pas retrouvé le type qui a volé le crâne de Murnau ! Il était temps que se termine cette année agonisante…

Adieu 2016, que le Diable t’emporte ! Pour tourner la page, et saluer comme il se doit la nouvelle année, délectons-nous d’une petite épopée maritime – alors que les concurrents du Vendée Globe vont, d’ici quelques semaines, revenir de leur périple infernal… Une légende dit d’ailleurs qu’il existe trois types d’hommes : ceux qui suivent le Vendée Globe, ceux qui ne le suivent pas, et les femmes. Un adage ancien disait aussi qu’il existe trois types d’hommes : les vivants, les morts, et ceux qui sont en mer… mais c’est sûrement une autre histoire.

Le destin de Donald

Les concurrents de la huitième édition du Vendée Globe se sont élancés en novembre 2016. Au départ des Sables-d’Olonne, cette course au large en solitaire, sans escale et sans assistance, qui se tient tous les quatre ans, conduit les skippers à faire un tour du monde passant par les trois Caps (Bonne-Espérance, Leeuwin et Horn). En pratique, les bateaux au départ de l’Europe se dirigent vers le Sud, longent les côtes africaines, passent le Cap de Bonne Espérance, poursuivent l’épopée dans l’Océan Indien, passent le Cap Leeuwin au large de l’Australie, continuent leur route dans le Pacifique jusqu’au Cap Horn, puis ce sont les Quarantièmes rugissants et le retour dans l’Océan Atlantique, direction les Sables d’Olonne. Le record est pour l’instant détenu par François Gabart, en 2012 : un tour du monde en 78 jours !

Ces courses au large sont une tradition longue, émaillée d’épisodes glorieux et tragiques. Le destin de Donald Crowhurst est l’une de ces épopées, d’aventure et de folie, qui aurait pu être écrite par Conrad ou filmée par Pierre Schoendoerffer… En 1968, ce franc-tireur, ingénieur de formation, se lance dans la Sunday Times Golden Globe Race, avec un bateau bourré de technologies, le Teignmouth-Electron. Mais Crowhurst n’a pas d’expérience. Et le bateau est préparé en seulement quelques semaines, contre plusieurs mois pour les concurrents. Très vite, après le départ, le sort s’acharne. Le skipper est distancé par les autres navires. Les pannes et les avaries s’enchaînent. Et Crowhurst triche. Avant les balises Argos et le GPS, les navigateurs donnaient simplement leurs positions par radio, et les consignaient dans leur journal de bord. La fraude de Crowhurst, qui annonce une vitesse exceptionnelle, passe totalement inaperçue. La presse est bernée : elle l’annonce en tête de la course. En avril 1969 Le Monde écrit : « On n’oublie pas que le bateau de Crowhurst a couvert 243 miles en vingt-quatre heures, performance sans précédent pour une embarcation de 12,50 mètres de longueur ». La course du Sunday Times suivait le même parcours que le Vendée Globe ;  mais Crowhurst ne parvint évidemment à franchir aucun des Cap, il se contenta de caboter tragiquement dans l’océan Atlantique, avec son bateau malade, s’autorisant même un mouillage parfaitement clandestin sur les côtes d’Argentine. Compte-tenu des données qu’il continuait à transmettre sur la position prétendue de son bateau, tout le monde attendait son arrivée triomphale.

Mais en juillet 1969 la disparition du navigateur est annoncée. Son trimaran est retrouvé, toutes voiles déployées, à 1200 kms à l’ouest des Açores. Le Monde déplore : « Ce n’est pas devant le Cap-Horn qu’a disparu Donald Crowhurst, mais par beau temps, dans l’Atlantique, à 2000 miles du but ». Et pour cause… Si l’océan n’a pas rendu le corps, le Teignmouth-Electron a livré une partie des secrets de Crowhurst. On découvre alors ses journaux de bord, dans lesquels sont consignés tous les détails de la supercherie, les fausses positions et les vraies, la parenthèse Argentine, et les signaux d’une longue dérive mentale, d’un esprit qui chavire… Au fil des pages le navigateur s’enfonce dans des considérations obscures, se décrivant comme un oiseau perdu, mais aussi le jouet de mystérieuses « forces cosmiques »… Les messages de félicitation qu’il commençait à recevoir par radio l’auraient fait complètement basculer, dans la folie, et vers le suicide. On a retrouvé ce message, sur son magnétophone : « Tout d’un coup, on réalise qu’on s’approche de la fin… Il y a quelque chose de parallèle entre prendre la mer pour de longues semaines et le voyage plus général du berceau à la tombe ». La dernière inscription sur le journal de bord, fut : « C’est fini, c’est fini… C’est un beau jeu… Mais je n’ai plus besoin de le terminer…» Quelques jours à peine après la disparition de Crowhurst l’homme posait le pied sur la lune, et il ne le sut jamais. L’homme a besoin d’aventure. C’est là une de ces belles histoires de marins, sombres et romantiques, que peuvent nous faire vivre les courses au large.

Et un conte de folie, de mensonges, et de dissimulations, c’est exactement ce qu’il fallait pour aborder cette année électorale qui s’annonce longue… ! Bon retour aux héros du Vendée Globe ! Bonne année à tous et bon courage (il en faudra) !

Le psy, un ami de la famille ?

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Pyschologie Alain Valterio
Sigmund Freud et les membres de son "comité secret", 1922
Pyschologie Alain Valterio "Brèves de psy" Sigmund Freud "psyrose"
Sigmund Freud et les membres de son "comité secret", 1922

Une adolescente de 14 ans se voit administrer une gifle par son père qu’elle a traité de « gros con ». Une scène de genre qui sous Giscard d’Estaing se serait terminée banalement par une bouderie muette vire inéluctablement au psychodrame quatre décennies plus tard. Dans une France soumise à l’omniprésence de la « culture thérapeutique », un pays où les « bigots cathos » ont été remplacés par les « bigots psycho », selon la formule consacrée du psychanalyste suisse Alain Valterio, le père « maltraitant » n’a eu d’autre choix que de faire son mea-culpa devant sa fille, en présence d’un aréopage officiel de spécialistes des conflits familiaux. Faute de quoi, divorcé, il aurait perdu son droit de visite. L’exorcisme n’aurait tout de même pas été accompli pleinement si le tyrannique géniteur n’avait été contraint d’entamer une psychothérapie pour « régler son problème de violence ».

Le dernier ouvrage de Valterio, Brèves de psy, fait suite à son édifiante Névrose psy. On peut observer de multiples « effets de la psychologisation sur les mentalités ». Véhiculée par le fantasme d’une vie sans chagrins dont nous aurions le droit de « profiter », comme on profite de ses vacances, la verbeuse mentalité thérapeutique désignée par l’auteur sous le néologisme de « psyrose », « entretient ses propres mythes, ses propres interdits et donc ses propres abus, derrière les discours compassés qui se sont imposés dans toutes les sphères de la société ». Nier l’emprise du « psychologiquement correct » reviendrait certes à refuser la réalité.

L’anti-tragédie

Valterio est loin d’être le seul spécialiste à le reconnaître, bien qu’il soit un des rares à la dénoncer, comme le souligne Éric Vartzbed, qui pratique la psychothérapie psychanalytique en cabinet privé : « La culture thérapeutique exprime la société qui a renoncé au rayonnement, à la grandeur, à la conquête, au salut ou à la révolution politique. Elle met l’accent sur le soin, le bien-être, l’éradication de la maladie et de la souffrance. À ce titre, elle est une utopie anti-tragique. Car l’humain est incurable. Ce qui n’empêche pas de connaître des petits soulagements provisoires. » Que celui qui n’a jamais « consulté », qui n’a jamais ressenti « un coup de déprime » ou autre « anxiété » jette la première pierre !

Difficile de ne pas voir le combat d’Alain Valterio comme celui d’une arrière-garde, tant les mentalités individuelles semblent imbibées de la sensibilité thérapeutique orientée vers l’« estime de soi » et la traque des traumas refoulés.[access capability= »lire_inedits »] Sans en faire reproche à l’auteur, le docteur Jacques Thuile, psychiatre, note néanmoins le caractère définitivement révolu d’un modèle social où les problèmes éducatifs des enfants se réglaient au sein d’une famille nucléaire à la seule force de l’autorité parentale. « Le seuil de tolérance a diminué considérablement. Le président de la République se déplace quand il y a un accident de car dans les Landes avec des petits vieux à l’intérieur. On assiste à une hystérisation permanente de tout drame, de toute difficulté de la vie. Or élever les enfants c’est difficile ! » Si le nombre des parents qui ont du mal à y parvenir accuse une constante inflation, les « psys » n’en sont pas les uniques responsables. Et le docteur Thuile de préciser : « Il faut prendre en compte le contexte économique dans lequel nous vivons. Dans une société de plein emploi on pouvait plus facilement minimiser les dérapages des enfants, sachant qu’ils s’en sortiraient d’une manière ou d’une autre et finiraient par trouver un travail. À présent, ces incidents de parcours nous font peur et moins pour ce qu’ils sont que par rapport à ce qu’ils prédisent de l’avenir de l’enfant. »

Tous détraqués ?

Alain Valterio a certainement raison d’affirmer que l’éducation est le domaine le plus exposé aux dégâts de la « psyrose », avec des conséquences catastrophiques chez l’enfant. Mais, encore une fois, reste à déterminer à qui la faute. S., mère d’un adolescent de 17 ans scolarisé dans une annexe du lycée Lakanal à Sceaux, destinée à accueillir des jeunes entre 16 et 25 ans souffrant de troubles de l’humeur, de la personnalité, alimentaires et névrotiques, renvoie la responsabilité en premier lieu à l’école : « Personne ne vous laisse libre d’éduquer votre enfant ! Suite au décrochage scolaire de mon fils, l’établissement qu’il fréquente m’a obligée à l’envoyer voir un psy. Et là, grande surprise, il ne va pas mieux mais la question de savoir s’il est fait pour les études ou si, peut-être, il serait plus heureux en travaillant, n’a pas encore été formulée. En clair, les psys paraissent tout aussi perdus que les parents ! » Valterio le constate de manière formelle : « Croire qu’un thérapeute va réussir là où les parents ont échoué est une illusion. » De son côté, le docteur Thuile éprouve de la méfiance face à des propos trop péremptoires : « On passe sous silence un élément fondamental, à savoir qu’on ne maîtrise pas grand-chose de l’évolution psychologique de son enfant et, surtout, que celle-ci dépend pour une part non négligeable de son patrimoine génétique. Étrangement, Alain Valterio en fait l’économie dans son livre alors que nous savons désormais, grâce à la recherche, que la capacité de quelqu’un à supporter l’angoisse, à réagir face à un événement, est sous-tendue par les gènes. » Un tabou à la fois religieux et républicain que le vaillant psychanalyste suisse n’ose malheureusement pas lever.

Éric Vartzbed tente d’adoucir le tableau : « La bonne nouvelle est que les parents font toujours nécessairement un peu faux. Cela les déculpabilise et laisse à l’enfant un lieu imparfait où trouver une place. Pour l’enfant, une mère trop parfaite ne vaudrait pas mieux qu’une hallucination, disait Winnicott. » Il arrive même qu’au sein de la nouvelle cellule familiale, à sa façon « reconstituée » car complétée par un psy, les parents se révoltent. Tel a été le cas de ce père de famille qui a refusé de continuer à payer les honoraires du psychothérapeute de sa fille mineure, faute d’être tenu au courant de la progression du travail. « Soit vous acceptez de me voir et de me parler, soit vous demandez à ma fille de signer les chèques ! » a bravement lâché l’homme, obtenant finalement gain de cause. Loin d’être sans risque, le recours à l’aide d’un spécialiste semble néanmoins promu à un bel avenir. Comme a eu le chic de le soutenir la psychanalyste Claude Halmos, une consultation, si elle n’est pas forcément justifiée par un problème réel de l’enfant, l’est toujours par l’angoisse de ses parents. Bref, chaque bien-portant serait un malade qui s’ignore, surtout à l’ère de la menace terroriste, où les individus les moins affectés psychologiquement par la violence auraient, nous disent les professionnels, le plus besoin d’être entendus ! Autant retenir le propos d’Éric Vartzbed avant de franchir le seuil d’un cabinet thérapeutique : « Le bon psy ne dicte pas une vérité, il aide les parents à découvrir la leur et à inventer des solutions. Le thérapeute n’est pas un parent de substitution, mais un appui pour des parents souvent complètement dépassés. » Cependant, la première piste pour aller mieux est encore de lire Alain Valterio.

Brèves de psy, Alain Valterio, éditions Favre.

Brèves de psy

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Exclusif: le brouillon des derniers vœux de François Hollande!

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François Hollande adresse ses derniers voeux aux Français, décembre 2016. SIPA. 00786840_000002
François Hollande adresse ses derniers voeux aux Français, décembre 2016. SIPA. 00786840_000002

Françaises, Français, mes chers compatriotes,

C’est la dernière fois que je vous présente mes vœux. Je pourrais peut-être m’offrir, pour une fois, le luxe d’être sincère, vous dire la vérité.  Après tout, on ne se reverra pas. Ca ne va pas me briser le cœur et à vous non plus. On ne s’est jamais aimés. Moi, pas du tout en tout cas, je vous rêvais comme on rêve les Français chez Terra Nova, jeunes, modernes, connectés et pas trop syndiqués. Ou alors comme dans un village sous le président Fallières avec l’instituteur socialiste, le curé monarchiste et le pharmacien franc-maçon autour du billard, au Café des Amis, le genre d’établissement que ne penseraient jamais à attaquer les dingues de Daech.

La première chose que j’aimerais vous faire comprendre, c’est qu’il est inutile de chercher une explication quelconque à mes échecs répétés. Pour vous parler franchement, je crois tout simplement que je n’étais pas à la hauteur. Le costume était trop grand pour moi. C’est sans doute pour ça que j’en ai porté des trop petits tout le long de mon quinquennat.  En fait, j’ai été le premier surpris par ma victoire à la primaire en 2012. Moi, mon plan, c’était de faire ministre de DSK. Ca m’aurait suffi. Peut-être Matignon, pour couronner ma carrière, mais pas plus, vraiment. De toute façon, je ne suis pas dupe. Encore une fois, je sais que j’ai été élu parce que vous détestiez Sarkozy, pas parce que vous m’aimiez. Je sais très bien que vous m’avez élu par défaut, sans enthousiasme.

Mon bilan est objectivement catastrophique. La situation économique est désastreuse et les quelques chiffres qui montrent une amélioration de l’emploi sont plus maquillés qu’une voiture volée. En fait, quand par hasard vous trouvez du boulot, mes chers concitoyens, c’est tellement précaire que vous acceptez un salaire de misère, des temps partiels et que vous n’osez plus protester. Vous allez tous finir comme des chauffeurs de chez Uber ou des employés de chez Amazon. Tenez, je ne crois pas que Dickens ou Zola auraient osé imaginer un chapitre de roman avec une femme qui fait une fausse couche sur son lieu de travail, comme c’est arrivé à Auchan-Tourcoing parce qu’on l’a empêchée de quitter son poste.

Mais il faudrait que je sois plus précis. Mon bilan est objectivement catastrophique pour vous, les salariés, les chômeurs, les précaires mais moi, finalement, j’ai rempli en cinq ans une mission historique qui laissera mon nom dans les manuels comme un des meilleurs serviteurs du capitalisme triomphant.

Premièrement, j’ai liquidé le socialisme. Enfin ce qu’on appelle encore le socialisme chez les journalistes paresseux et chez les moins paresseux, ce qu’on appelle la social-démocratie, voire le social-libéralisme.  Grâce à moi, le PS, en menant une politique vraiment de droite va disparaître au profit de la droite. Vous avez beau faire pendant cinq ans des mamours aux patrons, à la fin, ils préfèreront quand même l’original à la copie.

Deuxièmement,  je laisse la place à la droite mais pas n’importe quelle droite : une droite dure, catho, ultra-libérale et violemment antisociale qui saura parfaitement protéger les intérêts des dominants. D’autant plus que grâce à moi,  toujours, qui ai fait disparaître le socialisme, il ne restera comme opposition aux ultra-libéraux réacs genre Fillon et aux ultra-libéraux pseudo-progressistes genre Macron que le FN qui fera semblant de tenir un discours social pour achever de brouiller les cartes.

Il y a bien le risque que la vraie gauche s’organise, mais j’ai l’impression que pour l’instant, c’est plutôt la division qui règne.

Voilà, je ne me représente pas, non parce que j’aurais fait 7 ou 8% à la présidentielle, je ne me représente pas parce que, malgré les apparences, j’ai fait le boulot. Finalement, je vous aurais bien eus.

Allez vive ce qu’il reste de la République, vive la France d’après (d’après quoi, je ne sais pas trop) et bonne chance à tous pour cette année 2017 où vous allez prendre cher, à mon avis.

[Ceci est, bien sûr, une parodie]

Trump: éloge d’un « gros con »

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Donald Trump, sa femme Melania et son fils Barron dans leur penthouse familiale. Photo: D.R.
Donald Trump, sa femme Melania et son fils Barron dans leur penthouse familiale. Photo: D.R.

Je veux bien croire Alain Finkielkraut quand il nous dit que « Donald Trump est un gros con ». Il y a des détails qui ne trompent pas, comme les robinets en or, qui rapprochent le magnat américain du mafieux russe et de l’émir arabe. Mais je ne suis pas convaincu quand il ajoute que ses électeurs ont eu tort de voter pour lui. Je comprends que l’on puisse hésiter à élire un vulgaire gros con chef du monde libre, mais faut-il renoncer à donner sa voix au seul candidat qui dit, même mal, ce que l’on pense si fort ? Qui choisir entre un amateur agressif qui pose grossièrement les questions identitaires et migratoires qui inquiètent l’Amérique, et ses concurrents expérimentés, compétents, rassurants et polis qui les évitent soigneusement ? Est-ce la faute des gens si aujourd’hui la vérité sort de la bouche des gros cons ? Comment alors reprocher aux électeurs de faire le mauvais choix plutôt que la fine bouche ?

Dans l’un de ses romans, Jackie Berroyer retrouve un ami d’enfance, nettement plus con que lui. Il réalise que dans sa vision simpliste et son approche primaire des choses et de leur ordre, son vieux copain ne vit pas moins que lui dans le réel, qu’il se débrouille plutôt mieux dans la vie et qu’il emballe davantage. Les chapitres se terminent par : « Mais à quoi ça me sert d’être moins con que lui ? » On comprend le désarroi d’une élite politique, médiatique, intellectuelle, et de tant de maîtres à penser qui voient les peuples leur préférer des maîtres à ne pas trop penser, mais on comprend aussi les gens quand ils se choisissent des dirigeants qui pensent à eux d’abord, parce que l’époque est moins aux concours d’élégance de la pensée qu’aux combats des chefs. En Amérique comme en Europe, les gens qui portent les candidats populistes semblent se soucier assez peu du QI ou de la bonne tenue de leur porte-parole, pourvu que leur parole soit enfin portée. Au pays des aveugles, les gros cons peuvent devenir présidents, qu’ils soient opportunistes ou fascistes-friendly, s’ils restent trop longtemps seuls dans la meute politique à entendre ces majorités qui veulent des frontières pour rester des peuples.

Alain Finkielkraut trouve le président Trump impulsif, imprévisible et brutal. On peut comme lui s’en inquiéter, on peut aussi s’en réjouir car ceux qui ont de sérieuses raisons de craindre ses brutalités imprévisibles, ce sont surtout ces ennemis de l’Amérique qui sont aussi les nôtres. À un moment de sa campagne, Trump a vu ses meetings envahis par des opposants qui lui jetaient des tomates. Il s’est un jour adressé à la salle en ces termes : « Si vous en voyez qui jettent des tomates, cassez-leur la gueule, je couvre les frais de justice. » La réaction du gros con impulsif qui incite à la violence est contestable, mais l’attitude d’un responsable qui couvre les siens, qui ose une défense légitime et en paye les frais, celle simplement d’un vrai chef, l’a emporté pour la moitié des Américains. Ont-ils eu tort ? Je n’en suis pas sûr. Si les détails ne trompent pas, ses électeurs y ont peut-être vu la marque d’un véritable responsable politique, capable de défendre les intérêts de ses concitoyens, de son peuple, de sa civilisation à la limite de la décence, des habitudes, des conventions ou de la loi, et même de la justice.

Subirions-nous encore les burkinis si un Donald français avait siégé au Conseil d’Etat ?

Cette façon de repousser les limites du possible pourrait faire envie chez nous où ce ne sont pas les « gros cons » façon Trump qui règnent, mais les sages planqués dans leurs conseils, les meilleurs d’entre nous dans les ministères, les plus hauts juristes dans les hautes cours, les plus grands avocats chez le président et les élus les plus expérimentés aux commandes. Et on peut parfois le regretter. Aurions-nous encore des burkinis si un Donald français avait siégé au Conseil d’État ? Et s’il y avait eu un peu plus de « Trumps » dans nos hémicycles, avec leur gros bon sens de gros cons, nous aurions sans doute à présent une bonne loi de déchéance massive de nationalité pour nos ennemis intérieurs et islamistes. Si Trump était à l’Intérieur, laisserait-il la police se faire tirer dessus à balles réelles sans riposter (comme récemment à Beaumont-sur-Oise dont l’actualité, ou plutôt les actualités, n’ont retenu que la mort du malheureux Adama) ?[access capability= »lire_inedits »] Les policiers brûleraient-ils dans leurs voitures sans tirer sur leurs agresseurs, s’il y avait un peu plus de trumpattitude dans leur hiérarchie, jusqu’à leur ministre qui ne manque ni d’élégance, ni d’éloquence, ni d’intelligence. Notre police, notre justice, notre État ne gagneraient-ils pas à devenir, à l’image de Trump, un tout petit peu plus « impulsifs, imprévisibles et brutaux », pour réprimer et dissuader les délinquants, les criminels et les terroristes ? Mais plus largement, on peut espérer du gros con ce qu’on n’attendait plus des responsables sérieux et fréquentables : qu’il ouvre le champ du possible à tout ce qui était soi-disant impossible, en rétablissant des frontières quitte à élever des murs ou à pratiquer de salutaires discriminations à l’entrée du territoire. Vu du pays du droitdel’hommisme désarmant, le trumpisme peut même faire rêver.

Mais il y a une autre raison d’approuver les électeurs de Donald : Il est plus drôle de défier la doxa et d’effaroucher les bien-pensants avec un de ces gros cons qui n’ont pas les moyens de se perdre dans les nuances qu’avec n’importe quel modéré, tempéré ou pondéré. Je crains que certains Américains l’aient élu non pas malgré son côté « gros con », mais bien à cause de lui.

Quand Trump nie la réalité du réchauffement climatique mais redoute une islamisation de l’Occident, il y a brutalement dans cette inversion des priorités de quoi réjouir celui qui préférerait finir sa vie les pieds dans l’eau plutôt que barbu avec plusieurs bonnes femmes sous clés, sous cloches et soumises, même s’il n’est pas dupe de l’ignorance dangereuse du candidat. Le vote Trump peut devenir alors l’aubaine d’une riposte proportionnée à ceux qui ne croient pas à la réalité du grand remplacement. Ignorance dangereuse toi-même ! répond ainsi l’Amérique des campagnes à celle des campus.

Quand Trump parle des femmes comme un fanfaron macho, même le farmer le moins gentleman ne le trouve ni très malin ni très digne, mais comment résister à la tentation pour le mâle américain de laver dans les urnes les humiliations subies par ces piteuses repentances venues d’hommes publics censés le représenter, de Hugh Grant qui s’excusa publiquement pour être allé aux putes à Bill Clinton obligé de demander pardon pour avoir sauté une stagiaire consentante. Comme dit Clint Eastwood, grand maître à ne pas trop penser, « Trump, c’est le candidat antimauviettes ».

Je ne suivrai donc pas Alain Finkielkraut dans sa réprobation des électeurs de Trump. Après tout, que risquaient les Américains à voter comme au bowling ? Une partie de réjouissante rigolade au début de son mandat, et à la fin, si tout se passe bien, moins d’immigrés clandestins, moins de musulmans terroristes, moins de produits chinois, moins de pétrole arabe. Les élections françaises m’inquiètent davantage car après un quinquennat de Juppé ou de Fillon, qui sont tous deux assez éloignés du gros con, nous n’aurons peut-être pas eu les insultes et le mépris du Monde ou du New York Times, mais nous aurons un million d’immigrés supplémentaires, sans compter les clandestins et sans parler des terroristes musulmans.

Alors on ne peut pas aimer lire et écouter Alain Finkielkraut, et tenter d’affirmer la suprématie des gros cons sur les esprits fins. Mais il faut reconnaître, quand ils sont les derniers à défendre les derniers bastions du bon sens, que pour gouverner, l’intelligence ne suffit pas. Trump n’est pas Einstein, nous sommes tous d’accord, mais le grand savant n’a-t-il pas renoncé à être président, peut-être conscient de ses limites, car dans l’exercice du pouvoir une dose mesurée de connerie peut être utile ou, plus précisément, un peu de candeur dans la volonté, du courage dans le verbe comme dans l’action, pas mal de bon sens et beaucoup d’audace. Comment nommer alors ce plus ou moins savant mélange d’intellect et d’instinct ? Intelligence politique ? Les élus remplacés en ont peut-être manqué en oubliant d’être primaires. « Les cons, ça ose tout », disait Audiard, alors on se met à en élire. Il disait aussi qu’« un con en marche va toujours plus loin que deux intellectuels assis ».[/access]

Jacqueline Sauvage: responsabilité, ma soeur

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Manifestation place de la Bastille à Paris pour demander la grace de Jacqueline Sauvage, janvier 2016. SIPA. 00739153_000001
Manifestation place de la Bastille à Paris pour demander la grace de Jacqueline Sauvage, janvier 2016. SIPA. 00739153_000001

Jacqueline Sauvage est certes victime, mais aussi responsable. La justice l’a condamnée, le prince l’a graciée. Mais cette grâce ne l’exonère pas de sa responsabilité. Du statut de paria, la femme battue accèderait ainsi à une quasi sainteté. Je ne partage pas la liesse de tout un secteur de l’opinion qui célèbre sa grâce. Et pourtant, je fais partie de ces féministes « historiques » qui ont fondé le premier refuge pour femmes battues en 1978 en France, le centre Flora Tristan, situé en ces années à Clichy-sous-Bois. Notre propos était double : désigner une violence impunie, et offrir une alternative aux femmes  et enfants battus. Notre slogan était « S’en sortir ». Dix ans plus tard, j’ai participé à la création de l’association SOS Hommes et Violences en Privé, qui allait ouvrir le premier lieu d’accueil des hommes qui battent leurs femmes. Il fallait boucler la boucle: on ne traite pas les victimes en ignorant les agresseurs. Mes collègues féministes, le nez sur le guidon victimaire, ont alors crié au scandale. Comment osais-je m’occuper des «bourreaux» ?

Or, il y avait une logique dans ma démarche: la violence est une partition qui se joue à plusieurs. Au-delà des deux solistes, il y a tout l’orchestre qui joue le tempo ancestral du «bats ta femme…». Alors, désigner la victime est déjà un pas considérable que nous avons franchi dans les années 1970. Mais impossible de camper ad vitam aeternam là-dessus. Il fallait continuer sur cette lancée d’interpellation de la violence domestique en braquant le projecteur sur l’homme. Considérer les deux partis est une démarche véritablement féministe, s’en tenir à l’une d’elle relève de la seule victimisation.

Le féminisme, en stagnation

Jacqueline Sauvage nous y renvoie. Tout se passe comme si sa responsabilité  était à nouveau évacuée. Les juges  avaient  tenu compte de cette responsabilité en la condamnant, fut-ce excessivement.  N’est-elle pas en effet responsable d’avoir supporté tant d’années ces violences atroces, et surtout de les avoir laissé subir à ses enfants ? Peu importe les raisons qu’elle ait eu de rester. Il y en avait encore plus pour partir. Il y a en France désormais, des dizaines de refuges pour femmes et enfants victimes de violence.

Le cas de Jacqueline Sauvage nous met face au basculement qui doit maintenant s’opérer. Après avoir utilement désigné les femmes comme victimes, le féminisme doit les inviter à la responsabilité. Si j’accepte d’être  pour quelque chose dans ce qui m’arrive,  je peux avoir une prise dessus. Les féministes en place continuent à maintenir les femmes dans leur statut de victimes, tout comme la gauche dédouane les immigrés de toute « faute ». Au maternalisme des unes, répond le néo-colonialisme des autres. Les néo-féministes cumulant les deux.

Le féminisme est aujourd’hui en phase de stagnation. Enfant frileux et anémique  des années 1970,  il est bloqué sur le ressassement des slogans de ce temps-là. Assaisonnée de l’incontournable sauce antiraciste qui  dénature  la saveur si forte et originale du festin de Babette, concocté par des générations d’amazones.  Les néo féministes nous servent un brouet insipide qui désole nos papilles nostalgiques. Quel est donc ce mal qui tel un phylloxéra ravageur, ronge l’arbre tout entier ? Quel est ce mal qui a coupé le sifflet créateur du féminisme ? Sans doute l’air du temps qui n’est pas à l’invention. Mais surtout le bel envol des années 1970 s’est écrasé sur le mur des réalités. Et nos féministes de se réfugier dans le giron paternaliste des politiques labellisées. Gauche ou droite, il faut choisir son camp. Et les poncifs qui vont avec…

L’égalité oui, mais quoi faire ?

Gare aux chevauchements suspects. On a vite fait de vous expédier au goulag de la pensée incorrecte. Alors ça donne à peu près ce qui suit. A gauche, pour ces dames, la priorité c’est l’étranger. L’homme étranger, pas la femme qui va avec.  En effet, chez lui, là-bas, l’homme immigré exploite, marie de force, excise… Mais ces dames ferment les yeux là-dessus. Par contre pas touche à mon migrant, à l’occasion violeur ou agresseur, ça fait le jeu du Front national. Et puis ce n’est pas sa faute, il est en manque sexuel. Cela me rappelle les petits gars de la Gauche prolétarienne qui recommandaient à leurs copines en 1970 de soulager la misère sexuelle des immigrés. Elles se sont retrouvées au MLF. Pour nos féministes de gauche, le mal absolu, c’est le mâle blanc.

A droite, à l’inverse, tout le mal viendrait de l’islam qui nous tire en arrière tous voiles dehors. Nous aurions ici conquis tous les droits. Reste à les appliquer. De ce côté, on plaint beaucoup le mâle blanc, le pauvre,  malmené par 50 ans de féminisme.

Pour nous résumer, à droite comme à gauche,  on materne. Le vent est à la déresponsabilisation.  Selon le camp, ce seront les femmes toujours victimes. Ou les hommes, suivant le côté de la Méditerranée  où on se place.

Le féminisme doit revisiter les thèmes anti-sexistes et les replacer dans une vision d’ensemble. L’égalité oui, mais quoi faire ? Pour en rester là ? Ou bien pour, femmes et hommes mis à niveau, s’engager ensemble dans la refondation d’un monde où la domination ne ferait plus loi. « Ce qui libère la femme libère aussi l’homme », écrivait Simone de Beauvoir.

Cela implique que les hommes aussi se responsabilisent, et réfléchissent au rôle qui leur est imparti. Ni Superman ni lavette. Tout simplement compagnons des femmes  sur le chemin de la rude condition humaine.

Pacifisme et autres fariboles

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Jaccard Carnets Pacifisme

Jaccard Carnets Pacifisme1. Des raisons de croire à la paix

Un amical lecteur m’adresse, depuis la Suisse, une série de questions qui le taraudent concernant la paix. D’après lui, malgré toutes les raisons que nous donnent chaque jour les journaux d’aggraver de plusieurs crans notre pessimisme, il est de notre devoir de croire à la paix, au rétablissement – ou à l’établissement – d’un monde meilleur (c’est-à-dire juste, équi-table, ouvrant la voie au bonheur universel et à la disparition des conflits). Il veut savoir jusqu’où me mène mon cynisme.

Je me montre sceptique.

Il n’y a, à mes yeux, et au risque de décevoir, aucune raison de croire à la paix. La guerre est la forme la plus naturelle et la plus conforme à ce qu’il est convenu d’appeler l’humain. Il n’est pas particulièrement glorieux de s’en réclamer ! Qu’y a-t-il de plus obscène qu’une femme portant fièrement dans son ventre un futur cadavre ? Observez-les, dans les jardins d’enfants, ces tortionnaires en culottes courtes, ces laissés-pour-compte au regard hagard, ces vamps en jupette… Le manège tourne, les types humains se répètent, les situations se ressemblent : le crime, individuel ou de masse, s’organise. Bientôt, on le fustigera. Bientôt, les pleureurs professionnels nous enjoindront à plus d’humanité. Quelques bourreaux seront condamnés… et le même mensonge sera repris par tous : il faut avoir à nouveau confiance en l’homme, en la vie… on passera ainsi d’un imaginaire de la catastrophe à un imaginaire du progrès.

Dieu me préserve donc d’une fonction de pacificateur, qui me transformerait en une solennelle nullité. Je préfère laisser chacun aller à sa perte selon ses moyens. Quant à l’humanité, elle n’est douée ni pour le meilleur ni pour le pire. Je ne lui trouve qu’un charme médiocre et, finalement, je serais favorable à son éradication. Il me répugnerait de devenir un symbole – fût-ce de la paix.

J’ai bien un ami qui est un véritable ambassadeur de la paix. Cela lui permet de vendre ses livres, de voyager de palace en palace, de devenir citoyen d’honneur de plusieurs villes et, comme il est musulman, modéré bien sûr, de prôner une poli-tique pacifique qui joue en faveur de ses croyances. Il a trouvé un excellent créneau et je l’en félicite. Le cynisme n’est pas à la portée de tout le monde.

 2. La guerre civile n’aura pas lieu

Chaque pays suit ses intérêts, et ils coïncident rarement. Si vous voulez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage… éternellement. Et puis, sans la guerre – des nations, des classes sociales, des sexes et des races –, l’humanité périrait d’ennui, ce que je me garderai bien de déplorer. L’être humain ne se suffit pas à lui-même. Il lui faut des drogues dures. La guerre en est une.[access capability= »lire_inedits »] Rien de tel quand on s’ennuie que de créer des ennuis à ses voisins. Il y a d’ailleurs un bon usage des catastrophes : Hiroshima vaut bien Shakespeare. La vraie modernité, après Auschwitz et Hiroshima, c’est l’idée que nous ne méritons pas de survivre, qu’il faut en finir…

Il n’est pire crime – ou offense à l’intelligence – que ces appels renouvelés et par ailleurs totalement vains à croire en une humanité pacifiée.

L’Occident est nu. Il ne prépare plus rien. Il est devenu une proie idéale, constituée de bobos décérébrés, incapables de se défendre, hantés par des culpabilités liées au colonialisme. Il se trouve que le colonialisme est la chose la mieux partagée du monde, mais que par un tour du destin incompréhensible nous en serions les seuls responsables. Ce qui nous assure au moins que nous en serons les victimes et qu’ils sont bien optimistes, ceux qui croient en une guerre civile ou en une capacité de nous ressaisir. Le pacifisme, les droits de l’homme et tant d’autres fariboles nous conduisent tout droit à une soumission consentie. Dans l’existence, soit on terrorise, soit on est terrorisés. Nous ne faisons plus peur à personne. C’est un mauvais signe : celui de la fermeture définitive des jardins de l’Occident. Mais tant d’autres civilisations ont connu cela, qu’on se gardera bien de pleurnicher sur notre gloire passée. Soyons stoïques jusqu’au bout !

3. D’abord la potence, ensuite le pardon

La vengeance, même si elle est souvent justifiée, est une pas-sion triste. Même Jésus ne lui a pas trouvé d’antidote, car le pardon ne fait qu’aviver le désir de se venger. Je dirai avec Freud qui en savait long sur le sujet qu’il faut pardonner à ses ennemis… mais pas avant de les avoir vus pendus.

N’ayant pas de message positif à vous transmettre et sachant que deux messages négatifs ne vous agréeraient pas, je conclurai sur cette anecdote : Dieu arpente son bureau lorsqu’il aperçoit de sa baie vitrée le diable traînant derrière lui une vieille caisse. Intrigué, Dieu appelle son majordome et lui demande : « Qu’y a-t-il dans cette caisse ? » Ce dernier lui répond : « Un homme et une femme. » Dieu, désemparé, consulte ses dossiers et, soudain, se sou-vient : « Ah oui… cette expérience ratée. Est-ce qu’ils vivent toujours ? » [/access]

Trump, un petit blanc avec des milliards

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Donald Trump et sa femme Melania à la convention nationale du parti républicain, 18 juillet 2016.
Donald Trump et sa femme Melania à la convention nationale du parti républicain, 18 juillet 2016.

Un chœur de prédictions apocalyptiques, dont leurs auteurs semblaient parfois souhaiter qu’elles se réalisent, a accompagné l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Jamais, depuis l’élection fin 1980 de Ronald Reagan, on n’avait vu le camp défait pousser de tels hurlements. Et même s’il a été réélu facilement quatre ans plus tard, Reagan a mis longtemps à convaincre ses détracteurs qu’il n’était pas « trop bête pour être président ». Quant à Donald Trump, son problème est plus sérieux encore. Il doit son élection à un slogan explicitement nostalgique : « Make America Great Again » (« Rendre à l’Amérique sa grandeur d’antan »). Or aucun homme politique ne peut remonter le temps. Son échec semble donc inévitable, mais quelles conséquences aura-t-il ?

Ce n’est pas la bonne question. Trump dispose d’une base populaire plus solide qu’il n’y paraît. Comme dans le cas du Brexit, la machine médiatique, publicitaire et gouvernementale s’est mobilisée pour convaincre que voter Trump n’avait tout simplement aucun sens. Mais puisque Trump vient de démontrer sa capacité à conquérir le pouvoir, beaucoup de ses « soutiens silencieux » vont maintenant sortir du bois, renforçant ainsi ses perspectives de succès politique. Or ses faiblesses – un programme impossible à réaliser, un manque d’expérience et un tempérament incompatible avec un mandat présidentiel – pourraient se révéler moins embarrassantes que ce qu’on croyait.

Son programme. Trump veut faire revenir les emplois industriels aux États-Unis. La presse ricane. « La réalité est plus compliquée », déclare le Los Angeles Times. Sans blague ! Sauf que les travailleurs (ceux dont le salaire avoisine le revenu médian) n’attendent ni ne souhaitent un retour à l’économie des années 1950 ! En revanche, ils attendent des actes concrets leur garantissant que, lorsque Trump devra prendre des décisions importantes, il œuvrera dans le sens de leurs intérêts. Trump travaillera pour eux et pour leurs intérêts.

La divulgation par WikiLeaks des discours d’Hillary Clinton – notamment celui où la candidate démocrate a affirmé devant un parterre de banquiers d’investissements qu’elle avait deux positions concernant le libre-échange : une pour les électeurs, l’autre qu’elle appliquerait une fois aux affaires – laissaient présager que sa politique en la matière aurait fortement ressemblé à celle de son mari. Autrement dit, Hillary aurait fait voter les deux accords de libre-échange très impopulaires, le Ttip et le TPP (Trans-Pacific Partnership), exactement comme Bill avait fait passer l’accord du Nafta en 1993 : dans un premier temps, elle aurait juré ses grands dieux que l’accord avait été profondément remanié pour protéger les intérêts des travailleurs américains, puis elle aurait mobilisé les syndicats de la fonction publique pour qu’ils cautionnent ce mensonge.

Trump, au contraire, a annoncé dans une vidéo rendue publique fin novembre que, après l’envoi d’un préavis aux partenaires, il se retirerait du TPP. Cette prise de position est de nature à rassurer ses électeurs sur ses intentions au moins pendant quelques mois.

Son expérience. Aux États-Unis, il existe ce que les Romains appelaient le « cursus honorum » : une série de mandats publics dont l’exercice vous prépare à la présidence. Or Trump sera le premier président des États-Unis à emménager dans le bureau ovale sans avoir la moindre expérience politique ou militaire. Cette situation le place dans la situation inconfortable de l’outsider pur qui est, pour cette raison même, obligé de faire appel à des « insiders ». Et pourtant, grâce à sa carrière dans l’immobilier, il est aussi qualifié pour exercer le mandat présidentiel qu’on peut l’être au xxie siècle. Ses activités l’ont habitué à détecter des tendances, à naviguer parmi les administrations et à influencer les bureaucraties, sans parler de la nécessité pour un grand dirigeant d’entreprise de « penser grand ».

Quand le New York Times a révélé que, selon ses déclarations d’impôts, les entreprises de Trump avaient perdu presque un milliard de dollars en 1995, cela ne lui a pas été préjudiciable. Pour quelqu’un aspirant à diriger un exécutif qui fonctionne depuis des années avec des déficits astronomiques, cela a même paru être un atout. Autre corde à son arc : Trump est un pro du divertissement, ce qui est un plus énorme pour une campagne présidentielle. Contrairement aux meetings de son adversaire, les siens ont attiré une foule de gens qui s’y amusaient aussi joyeusement que bruyamment. C’est pourquoi le nombre des électeurs républicains aux primaires a augmenté de 60 % par rapport à 2012. Aucun autre des politicards qui se sont disputé l’investiture républicaine n’avait la moindre chance de battre Clinton.

Son tempérament. Dans un article du New York Magazine, le journaliste anglo-américain Andrew Sullivan a soutenu que l’élection de Trump annonçait la fin de la République américaine, décrivant le président élu comme un homme « incapable de maîtriser ses pulsions, ses haines et ses rancunes ». Ces défauts vont peut-être se manifester à l’avenir mais pour le moment on ne peut que constater des signes indiquant le contraire. Il suffit de voir comment Trump traite les républicains qui ont non seulement soutenu ses adversaires mais ont activement œuvré à saboter sa candidature en critiquant sa personnalité. En novembre dernier, Nikki Haley, la gouverneur d’origine indienne de la Caroline du Sud, a exhorté les électeurs républicains de son État à ne pas voter pour les candidats tenant des « discours enragés » sur l’immigration. Une fois vainqueur, Trump l’a nommée ambassadrice des États-Unis à l’ONU. Quant à Mitt Romney,[access capability= »lire_inedits »] le candidat malheureux à la présidentielle de 2012 qui avait sillonné le pays au printemps dernier en taxant Trump de « charlatan » et de « faux jeton », le président élu envisage de le nommer secrétaire d’État. Paul Ryan, président de la Chambre des représentants et chef de file des républicains sous l’ère Obama, a annoncé début octobre, lors de la publication du fameux enregistrement sexiste, qu’il n’allait pas soutenir Trump. Ce dernier aurait pu se venger en empêchant sa réélection. Il a choisi de ne pas le faire. Toutes ces décisions, politiquement opportunes pour Trump, démontrent que le prochain président arrive très bien à maîtriser ses pulsions.

La popularité de Trump repose sur une base très solide: ce n’est pas une affaire de politique ou de caractère mais de sociologie

La popularité de Trump repose sur une base plus solide que celle de la plupart des hommes politiques car son élection n’est pas une affaire de politique ou de caractère mais de sociologie. Quand les caciques du parti républicain qu’il voulait rejoindre étaient en train de séduire les immigrés, Trump a eu une bien meilleure idée. Il a repéré le gouffre entre les donateurs du parti, généralement de grands gagnants de la mondialisation, et les électeurs de base dont beaucoup s’en sentent les victimes. Avec audace, le candidat Trump a pris le parti des électeurs. Il a attaqué le libre-échange, l’immigration de masse et l’interventionnisme militaire à tout-va. Jusque-là, très peu d’Américains ont pris au sérieux ce genre d’option politique – qui se popularise en Europe depuis une décennie –, tout simplement parce qu’ils croyaient que la puissance militaire et la planche à billets protégeaient leur pays contre les tempêtes de la mondialisation. Trump s’est adressé à la classe ouvrière blanche dont il a obtenu 70 % des suffrages. Quant à savoir si cette conversion du parti républicain au communautarisme politique a été cynique ou pas, on en débattra plus tard. Le fait est que la stratégie consistant à faire appel au vote des Blancs n’a pas eu d’incidence majeure sur le soutien dont bénéficiaient les républicains parmi les minorités et les femmes. Chez les Noirs et les Hispaniques, Trump a mieux réussi que Mitt Romney en 2012. Ceux qui pensaient que les Noirs allaient être offusqués par les litanies de Trump sur le crime et l’insécurité se sont trompés. À l’évidence, un certain nombre de Noirs lui ont été reconnaissants de parler de leurs problèmes comme peu l’avaient fait auparavant. Finalement, leur hostilité vis-à-vis de la mondialisation et leur défiance à l’égard du système politique ne différent guère du (res)sentiment des Blancs…

Trump, avec ses défauts et ses qualités, ressemble plus à ses électeurs qu’on ne l’imaginait. Alors que les médias, durant la campagne, en ont fait l’archétype du milliardaire membre de l’élite, pour les New-Yorkais parmi lesquels il a fait fortune, Trump a toujours été un rustre, un parvenu à mauvais goût, le bâtisseur d’immeubles en aluminium ou en plastique dans une ville aux édifices de marbre et de granit. Personne ne voulait l’écouter et beaucoup se sont moqués de lui. Il s’avère que de nombreux Américains ont la conviction, eux aussi, d’être des « outsiders » méprisés par le beau monde. Il semble que ce soit aujourd’hui un atout.

Pourtant, cette infériorité sociale a failli lui jouer des tours. Si Trump a excellé dans les débats de la primaire, face à Hillary Clinton, pendant le premier débat présidentiel, il a montré son manque de maîtrise des codes. Il est difficile d’expliquer son degré d’impréparation et la série ininterrompue d’erreurs d’appréciation qui caractérisent sa prestation pendant ce premier duel. Trump n’a pas su comment contre-attaquer. Il a traité son adversaire avec déférence, donnant l’impression d’être en présence d’un être socialement supérieur. Même face aux attaques d’Hillary, il a répété au moins une demi-douzaine de fois qu’il était d’accord avec elle. Hillary s’est bien gardée de faire la même chose. Elle l’a dompté. Quand elle a sifflé, Trump a sauté. Pour celui qui venait de passer une année à promettre d’être dur et de négocier de bons « deals », ce débat était l’étalage de son incompétence. Mais cela n’a eu aucune importance.

Les Américains n’ont pas voté Trump par colère ou par racisme. Ils l’ont élu les yeux grands ouverts. Selon les sondages de sorties des urnes réalisés par la NBC, les électeurs qui ont permis la victoire de Trump avaient des préjugés défavorables sur les deux candidats. Or Trump a bénéficié de 49 % de leurs voix, beaucoup plus que les 29 % d’Hillary. Parmi ceux qui considéraient que les deux candidats étaient malhonnêtes, Trump a battu Clinton à 45 % contre 40 %. Ces chiffres sont stupéfiants. Nous savons depuis longtemps que beaucoup de ceux qui se disent « neutres » ont en réalité un penchant. La majorité des électeurs américains qui se définissent comme « indépendants » votent pour les républicains et ceux qui se disent « modérés » penchent pour les démocrates. Mais cette fois, nous constatons une nette préférence pour Trump parmi ceux qui le condamnent dans les termes les plus durs ! À l’évidence, le spectre d’une présidence d’Hillary Clinton a dû leur apparaître encore plus alarmant.

Il est trop tôt pour dire si les Américains ont eu raison d’élire Trump. En revanche, les raisons pour lesquelles ils l’ont fait sont à la fois indéniables et compréhensibles. Pendant la soirée électorale, pour la première fois depuis sa fondation il y a plus de cent cinquante ans, le parti républicain s’est transformé en parti des « outsiders ». Un nombre suffisant d’électeurs a considéré Trump comme « un des leurs » pour assurer sa victoire. C’est pourquoi, au moins pendant les quelques mois à venir, il y a peu de chance que Trump déçoive ses soutiens.[/access]