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Manuel Valls: le parti ou le pays, il faut choisir

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manuel valls ps republique islam
Manuel Valls dans 'L'émission politique' (janvier 2017). Sipa. Numéro de reportage : 00787306_000001.

Je sais, cet éditorial prend des airs de courrier du cœur, mais après tout, c’est mon année. En mai, moi la France, je choisirai celui qui aura le privilège de se faire engueuler par ma pomme pendant les cinq prochaines années. Celui ou celle, d’accord, que croyez-vous, j’ai l’esprit large. Seulement, là, je suis paumée. Le mois dernier, je vous ai entretenu de ma liaison passionnée avec Sarko, mais ça, c’est du passé, et Hollande aussi, avec lui ça n’a jamais vraiment collé. Alors bien sûr, pas mal de mes tantes aimeraient me marier avec ce Fillon, si bien élevé, mais vous me connaissez, j’ai horreur qu’on me dicte ma conduite. Et puis, le bal des prétendants ne dure que quelques mois, pendant lesquels tous vont faire assaut d’imagination et de gracieuseté pour me séduire, alors autant en profiter.

Puisqu’on en est aux choses intimes, je dois vous faire part de mes doutes, voire de ma déception, au sujet de l’un d’eux, ce petit Valls. Je ne vous le cache pas, il me plaisait bien, le Manu, en dépit ou peut-être à cause de son genre un peu brute avec un zeste de dinguerie – j’ai une copine, dont je tairai le nom car elle pourrait avoir à retravailler avec lui, qui l’a surnommé « Colibri courroucé » après avoir été témoin de ses poussées colériques. N’empêche, quand il célébrait la République avec les accents de son modèle, Clemenceau, je me sentais protégée contre les barbus qui rôdaient. Valls, c’était la gauche de l’autorité et de la laïcité, celle que les autres accusaient d’être réac. Ça me rassurait, il n’allait pas passer son temps, comme pas mal de ses copains, à casser tous les vieux trucs que j’aime. Alors, quand Le Point a publié sa photo en une avec comme titre « La gauche Finkielkraut », j’avais envie d’y croire. Je n’en suis pas très fière, mais le fait qu’il agaçait terriblement toute sa famille, où il y a pas mal de dindons prétentieux, me le rendait encore plus sympathique. Il y a eu un moment où c’était un jeu de massacre, chaque semaine il leur rentrait dedans, un coup sur les trente-cinq heures, un coup sur le regroupement familial. Un jour, il leur a même balancé, au cours d’une réunion, qu’ils allaient mourir s’ils continuaient comme ça. À chaque fois, c’était le même charivari : il n’est pas de gauche ! Il a trahi la gauche ! Et moi, entendant ça, j’avais terriblement envie de le prendre dans mes bras. Logique, puisque, depuis que j’affirme mon intention de persévérer dans mon être, on prétend que je me droitise.[access capability= »lire_inedits »]

Depuis quelques mois, je l’avais un peu perdu de vue. D’abord, je suis très demandée. Et puis je commençais à me demander si son genre République des Jules et des hussards noirs n’était pas un peu bidonné. De toute façon, il jouait les bons fils et, avec son père qui rôdait, je n’étais même pas sûre qu’il allait se déclarer. On ne peut pas dire qu’il ait fait preuve de sensiblerie exagérée quand il a fallu le tuer, ce père. Je ne suis pas sûre d’avoir beaucoup apprécié ce spectacle, mais en même temps, pour m’avoir, il faut payer le prix. Et puis, un peu de tragédie ne nuit pas.

C’est après ça que ça s’est gâté. D’abord, la demande en mariage était franchement ratée : une salle moche, des invités figés et manifestement choisis selon la méthode des quotas, des discours ennuyeux. Un désastre. Et voilà que, quelques jours plus tard, il se pointe à France Inter avec sa gueule pas encore enfarinée pour annoncer qu’il va me piquer mon 49-3, parce que maintenant, c’est la société de la participation (et tu veux pas mon zéro-six en prime ?). Il y croit vraiment, à ses sornettes citoyennes ? Moi je sais bien ce que ça veut dire : si jamais il le faisait pour de bon, piquer mon 49-3, on me demanderait mon avis toute la journée et tout ce bla-bla servirait surtout à ne rien faire.

Depuis, je vais de déception en déconvenue. On dirait qu’il se fiche de me plaire. Ce qui compte, pour lui, c’est de montrer aux gens de sa famille qu’il est comme eux. De jour en jour, il perd le charme particulier qui faisait que j’aurais peut-être pu m’encanailler avec lui. J’ai fini par comprendre : ce n’est pas moi qu’il courtise mais sa cousine la gauche. À cause du jeu tordu qu’ils appellent primaire. Et allez comprendre, s’il plaît à sa cousine, il pourra enfin s’occuper de moi. Pardon, mais il me prend pour une autre ? Désolée, cher Manuel, mais il faut te décider : c’est elle ou moi, la gauche ou la France. Ton pays ou ton parti. Ton copain Macron, lui, a déjà choisi. Et quant à moi, promis, j’arrête de vous embêter avec mes romances à deux sous. À moins que…[/access]

Le FN regrette-t-il de ne plus être diabolisé?

chez nous fn nord

Daoud Boughezala. Avant même sa sortie en salles prévue le 22 février, le film Chez nous réalisé par Lucas Belvaux fait polémique. Les dirigeants du Front national dénoncent une basse manœuvre politicienne destinée à salir leur parti en pleine campagne présidentielle. En tant que coscénariste du film, que leur réponds-tu ?

Jérôme Leroy. Pour tout te dire, je suis extrêmement étonné. Comme tu le fais remarquer justement, aucun de ceux qui attaquent le film du côté du FN ne l’ont  vu. Il y a une focalisation sur la bande annonce, et plus particulièrement sur la représentation du personnage d’Agnès Dorgelles jouée par Catherine Jacob insultée assez peu gracieusement, d’ailleurs, par les responsables du FN. Je n’ai pas l’intention, pour ma part de polémiquer sur la polémique. Ce que je sais, c’est que lorsque Lucas Belvaux m’a contacté, c’est parce qu’il avait lu mon roman Le Bloc paru en 2011. ll avait trouvé originale mon approche qui précisément était à mille lieues d’un portrait-charge et tentait surtout de dépeindre un processus alors en cours et qui semble bien terminé aujourd’hui : celui de la dédiabolisation du FN, de sa façon de policer son discours et d’exclure de ses rangs quelques personnalités qui rappelaient de manière trop voyante l’ADN extrémiste de droite de ce parti.

Cette banalisation a été le moteur du scénario à travers le personnage d’une infirmière sympathique qui se retrouve pourtant candidate du Bloc patriotique aux municipales dans le film. Chez nous, à ce titre, pose beaucoup plus de questions sur ce phénomène qu’il n’apporte de réponses. Si poser des questions devient une basse manœuvre politicienne, cela devient franchement gênant et c’est le FN qui me semble se caricaturer lui-même, en l’occurrence. On peut se demander, devant ces attaques, si ce qui les gêne, c’est justement de ne plus être diabolisés parce qu’il est alors plus difficile pour eux de passer pour des martyrs seuls contre tous.

Dans ton roman, tu avais pris soin de ne pas verser dans le moralisme, un peu dans l’esprit du cultissime Fasciste de Thierry Marignac. Cependant, ajoutes-tu une dimension militante à ton projet littéraire ? En clair, as-tu voulu édifier tes électeurs et les prémunir contre je-ne-sais-quel péril politique ?

Encore une fois distinguons mon roman du scénario original qui ne raconte pas la même histoire même si le parti-pris artistique est le même. Pour qui a lu mon roman et qui connaît le travail de Lucas Belvaux, nous sommes tous sauf des donneurs de leçons et nous ne portons aucun message.  Un roman, un film, ce ne sont pas des tracts ! Nous mettons simplement, et pas seulement dans ce film mais dans nos travaux précédents le projecteur sur des réalités sociales et politiques. Si la lumière semble trop crue à certains, on peut en débattre. Le seul juge, pour Chez nous sera le spectateur. Qui sait si certains, qui auront eu contrairement à des responsables du FN la patience d’attendre de voir le film avant de faire marcher le braillomètre, ne nous feront pas un reproche inverse : précisément celui de n’être pas assez militants, de ne pas cogner mais de montrer des gens de tous les jours, qui ne sont pas d’affreux skinheads, et qui votent pour le FN.

Tu vis dans le Nord, qu’on a récemment rebaptisé « Hauts de France », une ancienne terre rouge aujourd’hui acquise au Front national. Ce n’est pas un hasard si l’intrigue de Chez nous s’y déroule. Comme on a coutume de le dire sous forme de boutade, les électeurs frontistes sont-ils d’anciens électeurs communistes qui se sont fait cambrioler deux fois ?

Acquise au Front national, sincèrement, je ne sais pas. Les 42% impressionnants ou angoissants selon les points de vue de Marine Le Pen au premier tour des élections de décembre 2015, ne lui ont pourtant pas permis de prendre la région. On peut penser ce qu’on veut du « front républicain », il a encore fonctionné cette fois-ci. Les faits sont têtus. Les électeurs de la droite classique et de la gauche se sont déplacés pour empêcher sa victoire et ils ont été majoritaires.

Quant aux Hauts de France région rouge, là aussi, c’est discutable. On parlera plutôt d’un rose autrefois majoritaire. Evidemment que ce n’est pas un hasard si le film se déroule dans les Hauts de France !. Je suis un homme du Nord et Lucas Belvaux aussi. Nous parlons de terres que nous connaissons pour y avoir nos familles, nos amis, y travailler. Les scores élevés du FN sont avant tout le symptôme d’une détresse sociale due à la désindustrialisation d’une région qui était celle de la fierté ouvrière. Que sur cette détresse se mêle à l’occasion des réflexes identitaires, c’est vrai mais sans aucune commune avec le FN du Sud. D’ailleurs, les contradictions internes de ce parti viennent aussi de là et c’est peut-être une occasion, cette polémique, de se refaire une unité de façade.

Après ; dire que les anciens électeurs communistes sont ceux du FN, c’est  à sérieusement nuancer et les analyses des politologues ne voient pas ce transfert de manière aussi mécanique. D’ailleurs, si c’était le cas, cela aurait signifié que le PCF à une époque aurait fait 42% dans la région…

Où sont les femmes?

Rassemblement "laïque" contre la tenue d'une "conférence contre l'islamophobie et la xénophobie" à Saint-Denis, dimanche 18 décembre 2016.

Des ignames, des bananes noircies, des sacs de riz de 12 kg et une gamme de cosmétiques de marques inconnues s’empilent dans la vitrine du Centre exotique et esthétique, place Gaston-Bussière à Sevran. Le froid durcit le linge suspendu aux fenêtres ici et là. Les gens alignés devant une agence de l’assurance maladie respirent le même air semi-opaque que les Parisiens aujourd’hui touchés par un pic de pollution exceptionnel. Et c’est à peu près tout ce que la population de cette commune de la Seine-Saint-Denis partage avec les habitants de la capitale, pourtant toute proche.

En réalité, Sevran ressemble davantage à un hameau perdu d’outre-Méditerranée qu’à une ville française. La tante algérienne de Lydia Guirous, l’auteur d’Allah est grand, la République aussi, aurait pu y prononcer la phrase qu’elle a dite en arrivant à Roubaix : « Je n’ai pas fait deux heures d’avion pour me retrouver à Bab el-Oued ! » Car malgré ses quelques commerces encore ouverts, un bureau de poste, un petit marché, des bancs en béton où s’asseoir face aux arbres nus et les tours implantées à proximité immédiate de la gare du RER, Sevran peine à convaincre de son appartenance à un territoire sous la gouvernance de la République, tout autant que de son adhésion à l’Occident.

Si l’omniprésence du trafic de drogue, dont la localité a fait sa grande spécialité, freine la vie sociale, une franche hostilité à l’égard des femmes qui auraient la malheureuse idée d’y vivre « à l’européenne » la rattache carrément à un modèle salafiste de société, bâti, entre autres, sur le refus catégorique de la mixité des sexes. En conséquence, on ne croise pas de couples à Sevran. Pas beaucoup de femmes sans fichu sur la tête non plus, comme cette vieille dame blanche qui a dû rater son train…

L’attitude de Clémentine Autain ne relève pas seulement de l’aveuglement idéologique mais d’un effarant manque d’imagination.

Nadia Remadna, fondatrice de La brigade des mères, une association du cru qui milite en faveur de l’application du principe de la laïcité, en a apporté la preuve. Munie d’une caméra cachée, cette mère de quatre enfants a osé faire irruption dans un café occupé par des hommes pour s’entendre dire par le patron : « T’es dans le 9-3 ici, t’es pas à Paris ! Ici, c’est une mentalité différente, c’est comme au bled ! » Pas d’expresso, donc, mais un rappel à l’ordre à l’adresse de celles qui imagineraient que l’espace public appartient aux deux sexes. Mais le scandale ne s’arrête pas là. Diffusé dans le journal de 20 heures sur France 2, le reportage a suscité une vague d’indignation. Et ce qui a indigné les hérauts invétérés du « vivre ensemble », ce n’est pas le bannissement des femmes, c’est qu’on ose le montrer. Élue du Front de gauche, Clémentine Autain s’est ainsi précipitée au bar PMU du reportage où elle a commandé un petit noir au comptoir afin d’annoncer triomphalement sur son compte Twitter : « Je consomme et demande au CSA de visionner intégralité bande caméra cachée France 2. Stop stigmatisation banlieue. »


Société : quand les femmes sont indésirables dans les lieux publics

Ce que la petite tête blonde de la très féministe conseillère municipale de la ville de Sevran ne parvient décidément pas à concevoir, c’est la différence de traitement qui s’applique sur son territoire selon qu’on a affaire à une « sœur » musulmane ou à une « mécréante ». Ce que ses grands yeux bleus refusent de voir, c’est la fréquentation exclusivement masculine des cafés. Le Balto, un bar-tabac du centre où je réussis moi aussi à consommer à une heure de grande affluence, observe une minute de profonde stupeur lorsque je franchis son seuil. Il n’en faut pas davantage pour comprendre que l’établissement, tenu par un couple de Chinois, n’a pas l’habitude de recevoir les femmes. En outre, aurait-on l’idée de faire passer de pareils tests aux bistrots parisiens ? À quand la création du label « Women Friendly » dont on gratifierait certains bars des cités, de même que certains autres de la capitale autorisent la présence des chiens ? L’attitude de Clémentine Autain ne relève pas seulement de l’aveuglement idéologique mais d’un effarant manque d’imagination et même de la non-assistance à personnes en danger.[access capability= »lire_inedits »] Une remarque qu’on pourrait également noter en marge de la copie de Benoît Hamon : interrogé sur France 3, l’ancien ministre de l’Éducation nationale s’est contenté de dire qu’« historiquement, dans les cafés ouvriers, il n’y avait pas de femmes ». Voilà de quoi rassurer les habitantes de Sevran avec en tête les gueulardes de La brigade des mères ! « Clémentine Autain a donné aux barbus le bâton pour nous battre », commente Nadia Remadna, dépitée.

L’interminable avenue de Lattre-de-Tassigny coupe la ville de Sevran en deux : l’église, le seul coiffeur mixte et les cafés où on n’admet plus les femmes se situent du côté de la gare de Livry. De l’autre côté, celui où habite Nadia, s’étendent les Beaudottes, la « no go zone ». Le maire PS de la ville, Stéphane Gatignon, a projeté en son temps d’y légaliser le cannabis, voulant ainsi en finir avec les dealers. Bien que ce ne soit pas la pire des ses idées, les Beaudottes ne se sont jamais transformées en Baltimore de la série The Wire, de sorte que le commerce des stupéfiants y prospère à présent au même titre que le recrutement au djihad. Six jeunes issus de Sevran seraient à ce jour morts « en martyrs » en Syrie. Depuis la mise en œuvre de la politique des « grands frères », les alliances inavouables entre les pouvoirs locaux et les intégristes se sont imposées quasi naturellement. Marie-Laure Brossier, élue de la majorité socialiste de Bagnolet, en dénonce courageusement la mécanique : « La gestion des villes de Seine Saint-Denis intègre de fait la gestion des communautés religieuses. D’ailleurs, si vous n’entrez pas dans une case confessionnelle, vous n’êtes pas représenté, vous n’avez aucun lobby derrière vous. » En clair, pour obtenir un financement, une salle de réunion ou encore un poste d’agent à la ville, il est fort utile de passer par une des nombreuses associations dont les plus puissantes sont à caractère religieux. Et c’est là que les choses se corsent.

Agnieszka, une Bagnoletaise d’origine polonaise, en a fait les frais quand elle a décidé de dispenser des cours d’arts martiaux aux garçons et aux filles, et d’autodéfense aux femmes. On lui a alors aimablement fait entendre que des cours d’arabe seraient plus convenables. « Quoi qu’il en soit, je ne me laisserai pas traiter comme un steak parce que je ne suis pas voilée », lance-t-elle, parfaitement disposée à assurer sa propre sécurité. Mais l’incompréhension et le sentiment d’abandon s’emparent des plus tenaces. Révoltée par les agissements de l’ancienne municipalité communiste de Bagnolet dirigée par Marc Everbecq, Marie-Laure Brossier a dénoncé sur sa page Facebook « la présence illégale d’une école coranique dans les locaux municipaux », mis gratuitement à la disposition de l’Association des musulmans de Bagnolet. De quoi mettre en colère un certain Youcef Brakni, militant associatif, qui ne saurait supporter le rapprochement fait entre « une école coranique illégale » et l’expression « islamo-nazisme » que l’élue à empruntée à Malek Boutih, député PS de l’Essonne – lequel a eu l’audace de dénoncer la corruption morale au sein de certaines municipalités. L’affaire se termine devant la 17e chambre correctionnelle de Paris, qui donne raison à Youcef Brakni. Il aurait exercé sa liberté d’opinion en critiquant le caractère « immonde et scandaleux » de l’expression « islamo-nazisme » en rapport avec « une école coranique ». Voir des fillettes voilées dans des cités françaises ne serait-il pas « immonde et scandaleux » ?

Dans ces circonstances, la curieuse tribune publiée sur le blog de la majorité bagnoletaise, Dynamique citoyenne, en octobre dernier, ne surprendra pas. Sous le titre « Un triste été pour les femmes », on y accuse notamment les tentatives d’arrêtés antiburkini : « Il faut croire qu’une oppression sexiste n’est à combattre, en France, que si elle est liée à une religion, plus précisément ici à l’islam, et qu’il n’est jamais permis de croire à l’existence d’un libre arbitre chez les femmes musulmanes. » On aura compris le message. Les plus obtus n’ont qu’à aller méditer devant une série de portraits « Paroles de femmes musulmanes », réalisée par la photographe Nathalie Bardou et exposée à l’occasion de la Conférence internationale contre l’islamophobie, charitablement accueillie par la Bourse du travail de Saint-Denis. Sur une des photos, on voit une femme voilée tenant un mégaphone. La légende renseigne : « Je suis une femme soumise… pas par mon mari, mais par la France – Hassiba. »

En quittant Sevran par la gare des Beaudottes aux allures de souk de la casbah d’Alger, on se demande combien de temps encore les braves brigadières auront la force de tenir face à la pression de toutes les pieuses victimes de l’islamophobie et à la bêtise crasse des féministes tombées dans le déni de réalité. Une lueur d’espoir s’allume, quand on sait qu’il y a aussi des hommes qui militent à leurs côtés – Ahmed, Amine, Jean-Louis, ou encore Samir qui avoue néanmoins se sentir rejeté par ses compatriotes algériens dont il ne partage pas les convictions ni les valeurs de l’islam intégriste. « J’ai pu discuter avec les gars du FIS, mais je n’y arrive pas avec les jeunes qui sont nés ici… » dit-il en guise d’avertissement. Est-il encore temps pour enseigner les lois de la République à ses « indigènes » et autres « indignés » ?[/access]

La VIe République, cette fausse bonne idée

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Arnaud Montebourg au troisième Sommet de l'économie, Palais de Tokyo, Paris, décembre 2016. SIPA. 00783518_000016

La Ve République fait partie des régimes les plus stables de l’histoire récente de France. Mais jamais poussée à bout, elle a été entaillée par différentes réformes et contournements constitutionnels qui légitiment certaines critiques. Nos dirigeants l’ont aussi affaiblie dans la pratique : par leur manque d’exemplarité, leurs promesses non tenues ou le bipartisme constant au gouvernement depuis plus de trente ans entre Parti Socialiste d’une part et RPR, UMP puis « Les Républicains », d’autre part. Sur le dos de sa faiblesse supposée, l’idée d’une VIe République, donnant force au Parlement face aux gouvernants, a donc germé. Dans les esprits  de Jean-Luc Mélenchon et Arnaud Montebourg notamment. Une VIe République qui verrait le président de la République (régulièrement qualifié de « monarque présidentiel ») et son Premier ministre s’effacer au profit du Parlement. Celui-ci aurait droit de vie et de mort sur le gouvernement, disposant d’une motion de censure aux conditions plus souples qu’actuellement. Vague copie de la IVe République qui a pourtant subi, durant sa courte existence (1946-1958), des instabilités gouvernementales mensuelles faites de tactiques de partis, de remaniements fréquents et de gouvernances instables – au total, 24 gouvernement se sont succédés, dont 9 n’ont pas tenu plus de 41 jours. La IVe République a abouti à la crise de 1958 et, en pleine guerre d’Algérie, à une succession de gouvernements sans capacité d’action. La France avait besoin d’un homme fort, d’une institution qui l’était tout autant. C’était l’heure du général De Gaulle et de la Ve République.

Pas rassasié par l’expérience qu’il n’a pas vécue, Arnaud Montebourg veut, près de six décennies plus tard, remettre en selle une nouvelle République parlementaire censée permettre d’enfin renouveler la scène politique. En allant plus loin, il reprend même l’une des idées d’Etienne Chouard : le tirage au sort d’une centaine de sénateurs parmi les citoyens. Ceux-ci interviendraient au Sénat pour juger la politique gouvernementale. Un biais à cela : tous les Français ne désirent pas forcément jouer un rôle politique et délèguent, par le vote, ce pouvoir à des représentants.

La Ve République peut être réformée

Alors, effectivement, l’actuelle Ve a ses défauts… Mais pourquoi tuer le bébé quand il est possible de ne changer que l’eau du bain ? Une réforme de certaines de ses institutions pourrait suffire à la remettre en bon état de marche. Certains de ses institutions l’empêchent, en effet, de fonctionner comme elle devrait. A commencer par le quinquennat, qui pousse le chef de l’Etat à être, en permanence, en campagne politique. Depuis 2002, le président se retrouve, dès la fin de la première année de son mandat, devant l’inquiétude de son prochain et incertain renouvellement. Dès 2013, un an après son élection, journaux et bruits de couloirs pronostiquaient déjà l’éventuelle candidature, en 2017, du tout nouveau chef de l’Etat. La remise en place du septennat peut apporter une garantie nécessaire de stabilité au chef de l’Etat qui domine les lignes politiques, y compris sur la scène internationale.

Il en va de même de ces monuments illisibles que sont le Conseil économique, social et environnemental (CESE) ou le sacro-saint Sénat. Deux instances de reconversion d’élus et de « copains ». Censé donner son avis sur les projets de lois, décrets et ordonnances, le CESE est très peu utilisé – débordé par les hautes autorités et conseils supérieurs qui gravitent autour du gouvernement. Il n’a qu’une fonction consultative et fait donc œuvre de figuration mais… coûte (très) cher à notre République. Son coût : environ 40 millions d’euros par an. Et pour cause, ses membres (comme Laurence Parisot, PDG et ex-numéro 1 du MEDEF) sont rémunérés 3786,76 euros brut mensuels pour huit demi-journées de présence par mois, sans compter le travail hors séance. Une partie d’entre eux (membres issus des syndicats, du monde patronal ou associatif) reverse cette indemnité à leurs organisations mais bénéficient tout de même d’un régime de retraites spécifique. Avant juillet 2015, un mandat de cinq ans suffisait à toucher une pension mensuelle de 700 euros (1120 euros en cas de renouvellement), même si une réformette de 2015 a diminué son montant qui n’est plus « que » de 350 euros (700 euros en cas de second mandat) par mois. On comprend mieux pourquoi, dans ces conditions, leaders et ex-élus lutteront toujours pour une place en son sein. Et pourquoi les tenants du « modernisme » de droite et de gauche, recherchant à tout prix des économies, ne se sont jamais penchés sur sa réforme ou même sa suppression… Très peu de Français connaissent le rôle de cet instrument qui sert davantage à l’agrandissement de la fracture entre le citoyen et l’Etat qu’au bon fonctionnement de la République. Le manque d’information sur ses travaux et les désignations arbitraires de ses membres ne peuvent qu’entretenir la suspicion de son utilité. A l’image du Sénat. Qui osera se pencher véritablement sur la question de la Chambre haute ? Le Sénat et son pouvoir réel mais minime en regard de l’Assemblée nationale : celui de la discussion et du vote d’une loi et du contrôle de l’activité gouvernementale. Pour être promulguée, une loi doit faire la navette parlementaire : passer par l’Assemblée nationale et seulement ensuite par le Sénat. Sauf qu’une pratique peut outrepasser le Sénat : celle prévue par l’article 45 de la Constitution qui donne le dernier mot à l’Assemblée nationale. Les défenseurs du Sénat se rassurent comme ils peuvent: la Chambre haute est celle qui tempère les éventuelles volontés réformistes de l’Assemblée nationale. Mais en règle générale, c’est bien l’Assemblée nationale qui impose sa volonté.

L’institution cachée: l' »establishment » politique

La réforme oui, mais les institutions ne sont responsables que de ce que les élus en font. Et les citoyens des représentants qu’ils élisent. Là est toute notre responsabilité. Depuis plus de trente ans, nous avons fait le choix collectif d’élire ou de promouvoir les élites du sérail, que ce soit Jacques Chirac, Lionel Jospin, Nicolas Sarkozy ou François Hollande. Et demain, peut-être, l’un des deux ex-premiers ministres en course pour l’Elysée, François Fillon ou Manuel Valls. Cet « establishment », que nous avons contribué à créer, verrouille le système politique et nos institutions. Tant qu’il existe, le problème est donc insoluble. Mais jamais ces « grands » partis n’ont été aussi menacés qu’aujourd’hui. Que ce soit par le Front national, le Parti de Gauche ou même Debout la France. C’est ce qui les a poussés à s’inventer un nouveau système institutionnel : les primaires, substitution théorique au premier tour de l’élection présidentielle, dont le seul but véritable est de renforcer cet « establishment » des « grands » partis. In fine, c’est tenter de décrédibiliser les autres forces politiques, parfois mises à l’écart desdites primaires (comme le MRC, éjecté de la primaire de la gauche alors qu’il compte des députés à l’Assemblée nationale). La politique n’est donc plus l’affaire d’idées mais la garantie de reproduction d’élites au sein d’une même famille… Si les institutions peuvent changer, c’est donc par les seuls citoyens capables de mettre à mal ce fatalisme par « le pouvoir du vote ».

Bienvenue dans le pire des mondes

Bernard-Henri Levy venu presenter son livre a la synagogue de Lille, avril 2015. SIPA. 00750273_000001

Le 23 ou 24 novembre dernier, j’ai acheté le Monde — je me souviens à peu près de la date, parce que l’événement est tellement rare qu’il fait tache : je n’ai pas trop à cœur de financer l’un des journaux officiels (avec Libé) de la mondialisation décomplexée.

Gaïdz Minassian y étalait sa bêtise et sa collaboration à la pensée unique dans une critique du livre tout frais sorti, signé du Comité OrwellBienvenue dans le pire des mondes (chez Plon, qui a cru vendeur de mettre Natacha Polony sur la couverture : du coup, elle est l’invité préférentielle, et même quand elle est à l’antenne avec Jean-Michel Quatrepoint, c’est elle que Ruquier fait parler, alors même qu’elle n’a pas, dit-elle, « écrit les meilleures parties du livre »).

Le Comité Orwell est composé de journalistes de tendance souverainiste — entendons qu’ils revendiquent la souveraineté de la pensée, au service de la souveraineté de la France (et déjà, j’ai bien conscience de ce qu’a d’incongru une telle phrase, à une époque où parler de « la France » est une offense à la diversité, aux communautés, aux indigènes de la République et au libre droit des individus à cracher à la figure de Marianne — et à choisir la servitude volontaire). Ils ont souvent côtoyé, justement, Marianne — le magazine, du temps où il n’était pas patronné par cette cornegidouille de Renaud Dély, qui y a ramené tout ce que l’Obs, où il sévissait auparavant, a de boboïsme vendu. Tant pis pour les amis que j’y ai encore, et qui font le gros dos en attendant que…

Le Comité Orwell, qui compte donc quelques belles intelligences, a rassemblé ses idées en un corps de doctrine, et balaye en 200 pages serrées les questions d’éducation (louanges à un livre qui explique benoîtement aux politiques aveugles que c’est la pierre fondamentale, et que Najat Vallaud-Belkacem est le bon petit soldat de l’apocalypse molle dans laquelle nous entraîne le « soft totalitarisme » — c’est le sous-titre de l’ouvrage — mis en place par la mondialisation, l’Europe bruxelloise, et l’empire américain), d’économie — analyse tout à fait lumineuse —, la démocratie, « nouvel habit de la tyrannie », et de « l’art de dissoudre les peuples » dès qu’ils ne votent pas comme vous voulez. Revue de détail.

Orwell est convoqué — c’est bien la moindre des choses — dès les premières lignes : « Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ».

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli. 

Les couvertures de « Causeur » auxquelles vous avez échappé

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causeur islam charia

Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile

Proposé par Eric Hennedet

L’identité heureuse

Proposé par Hermanos Dufour

Sortez couverts 

Proposé par Charles Catherinot et Bertrand Bonnimond

Enlèvement demandé

Proposé par Emmanuel Koupkoup et Michel Legrand

Salafisme: une voie de garage

Proposé par Scandiuzzi Laurent

Circulez y’a rien à voir !

Proposé par Robert Maggengo

Où sont les femmes ?

Proposé par Anne Villemin Sicherman et Séverine Rabasse Arbaut

Les nouvelles féministes

Proposé par Caroline Valentin

Entretien d’embauche anonyme

Proposé par Ma Thias

Martine fait ses courses

Proposé par  Charles du Pardessus

L’intégration : une totale réussite

Proposé par Michel Cany

Le progrès en marche

Proposé par Em BoGent

Fantomette va au marché !

Proposé par Мишель С.

Promenons-nous dans Clichy-sous-Bois

Proposé par Quamel Pusati

Il est interdit d’interdire…

Proposé par Olivier Chastan

Rêve de liberté

Proposé par Viviane Lucas de Moüy

Trou dans la couche d’ozone: les protections efficaces

Proposé par François Marsella


Causeur #42 – Janvier 2017 par causeur

Mosquée de Stains: sous l’œcuménisme, le salafisme

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stains islam attia daech
Hassen Chalghoumi et Salih Attia. Numéro de reportage : 00688991_000005.

On nous prépare un islam de France tout propre et ripoliné. « On », autrement dit l’Etat et les associations représentatives des musulmans de France, volontiers enclines à accepter l’argent public moyennent quelques concessions à la République. Reste que les mosquées fréquentables peinent à endiguer la vague salafiste (et plus si affinités…) qui déferle sur la communauté musulmane de France depuis quelques années.

Deux imams congédiés en trois ans

Preuve en est, même Le Monde en vient à déciller en consacrant un long article à la mosquée Al-Rawda de Stains (93), inaugurée en 2013 et aujourd’hui fermée pour apologie du djihad. Comme par hasard, l’édifice religieux constituait un vivier de terroristes passés avec armes et bagages chez Daech. Avec comme fil rouge une question lancinante : comment se fait-il que des prêches favorables à l’Etat islamique se fassent entendre dans une mosquée a priori irréprochable ? Pour en avoir le cœur net, sous la plume d’Elise Vincent, le quotidien de révérence tire le portrait de son président, Salih Attia, quinqua issu de l’immigration égyptienne devenu en l’espace de vingt ans l’une des têtes de gondoles de l’islam français. Notre homme, vendeur de fruits et légumes dans le civil, est si insoupçonnable de la moindre visée extrémiste qu’il fait assaut de philosémitisme, allant jusqu’à s’associer à un entrepreneur franco-israélien « muslim-friendly » (sic) dans ses engagements communautaires et religieux.

En adepte du dialogue interreligieux reçu par les politiques de tous bords, Salih Attia balaie les accusations qui pleuvent sur sa mosquée mais applique, certes un peu tardivement, le principe de précaution, renvoyant son imam salaf’ Hatim Roinzo à ses chères études. Le deuxième qu’il congédie en trois ans pour radicalisme, quelle précarité dans la profession…

Mais, si la mosquée de Stains a été fermée sur décision du ministère de l’Intérieur le 2 novembre dernier, ce n’est pas seulement en raison des prêches olé-olé que son self-made-imam y prononçait. Outre un flirt verbal avec l’E.I., la  « mosquée du jardin enchanté » (traduction littérale d’Al-Rawda) a vu passer un nombre impressionnant de djihadistes. A commencer par les compagnons de la chanson daechistes que sont Fabien Clain et d’Adrien Guihal, coryphées de l’E.I. ayant revendiqué par psalmodies les attentats du 13 novembre, Magnanville et Saint-Etienne du Rouvray. Encore plus gênant, deux des six enfants de Salih Attia ont migré vers les terres du califat dès 2012. Un gros caillou dans la babouche du très œcuménique président de la mosquée. « Imbroglio politico-religieux », « double visage de la mosquée de Stains », conclut la journaliste du Monde à l’issue de son enquête très fouillée.

Un précédent : la filière des Buttes-Chaumont

Il y a assurément de quoi en rester coi. De deux choses l’une : soit Salih Attia est un parangon d’ambiguïté et pratique le double langage façon taqiya, modéré à la ville, crypto-salaf à la mosquée ; soit cet habitué des ors de la République n’a tout simplement pas les capacités d’enrayer la salafisation des esprits. Si je penche vers la seconde hypothèse, c’est que le précédent des Buttes-Chaumont incite à la prudence. Au début des années 2000, dans le dix-neuvième arrondissement de Paris, la mosquée Ad-Da’wa était le fourrier de la filière djihadiste dite des Buttes Chaumont d’où sortiront nombre de combattants en Irak, dont les tristement célèbres Kouachi et Coulibaly. Pourtant, l’imam local Larbi Kechat affiche des états de service républicains irréprochables en tant que pionnier du dialogue interreligieux et exégète réformiste du Coran, déconstruisant notamment la si problématique notion de djihad. Malgré cette façade on ne peut plus rassurante, des petits groupes de radicaux se rassemblaient dans l’enceinte et aux abords de la mosquée sous l’égide du prédicateur djihadiste Farid Benyettou, aujourd’hui officiellement repenti et reconverti dans le business de la déradicalisation. Que l’un des plus grands centres islamiques de France n’ait pu contrôler ses ouailles ni même ralentir leur dérive criminelle en dit long sur l’impuissance des imams républicains. Comme à Stains, les dirigeants de la mosquée jurent avoir les mains propres. Certes, mais ils n’ont pas de mains…

Pour analyser cette impasse, un petit détour par la sociologie s’impose. Dans sa passionnante étude sur les musulmans de France, Tarik Yildiz, que j’ai l’honneur d’interroger dans notre numéro de janvier, dégage quatre catégories de croyants. Mis à part les musulmans discrets ou républicains, trois groupes majoritaires vivent sous la domination idéologique des salafistes : les « superficiels » (délinquants au surmoi salafs mais au mode de vie encore « impie », susceptibles de se radicaliser en quelques mois), les « rigoristes » (salafistes pur sucre) et les « communautaristes » ravis de vivre dans des quartier islamisés sous la coupe réglée d’une minorité de salafs. Qui scrute ce schéma aura compris de quoi il en retourne aux Buttes-Chaumont et à Stains. En dépit des serments d’allégeance aux valeurs françaises des responsables communautaires et religieux, la base ne suit pas.

Touchez pas au grisbi républicain!

C’est là qu’entre en jeu le facteur générationnel. Salih Attia n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’islam des pères nés au bled, paradoxalement bien plus soluble dans l’identité française que l’islam des frères nés dans l’hexagone. A l’instar des Anouar Kbibech, Hassen Chalghoumi et autres Tareq Oubrou, le fondateur de la grande mosquée de Stains se retrouve désarmé face à la jeunesse musulmane made in France. Les codes de la contre-société des banlieues leur échappent. Et la dynastie républicaine des Boubakeur, à la tête de la mosquée de Paris depuis des lustres, ces ambassadeurs d’Alger n’infirment pas la règle, dopés qu’ils sont au grisbi républicain.

D’ailleurs, quoi qu’en dise Dalil Boubakeur, édifier des mosquées cathédrales n’y changerait pas grand-chose. De tels projets pharaoniques raviraient certainement les entrepreneurs communautaires régulièrement reçus Place Beauvau. Mais ne freinerait en rien la sécession culturelle d’une partie de l’Oumma. Un jeu de dupes dans des mosquées Potemkine, est-ce ainsi qu’Allah est grand en France ?

Zones de non-France

"On ne l’a jamais dit, mais une partie de la fermeture de PSA était liée aussi à l’omniprésence religieuse et au fait qu’il y avait des exigences religieuses au travail, d’arrêt de travail, de baisse de productivité, et dans le choix de PSA de fermer Aulnay, il y a eu aussi cet aspect-là.", a déclaré, le 3 janvier 2016, le député-maire de Drancy, Jean-Christophe Lagarde. SIPA. AP21241742_000001

Ça se passe près de chez vous. Pendant que nous proclamons notre détermination à ne pas céder, notre intention de faire respecter, notre volonté d’interdire, un islam rigoriste, littéraliste et sécessionniste poursuit son entreprise de conquête et de contrôle des esprits musulmans en France. La guerre qu’il mène n’est pas faite de grandes offensives ni même de vacarme médiatique, quoi que celui-ci puisse être utile, le plus souvent, c’est à bas bruit qu’il avance ses pions. Il grignote des territoires où il devient majoritaire, pratique l’entrisme là où il est déjà fort – RATP, stades, prisons, pour ne prendre que les exemples sur lesquels nous avons enquêté –, saisit les tribunaux pour intimider des intellectuels comme Georges Bensoussan et Pascal Bruckner (voir pages 66-67). Ainsi fait-il tomber, jour après jour, des dizaines de ces petites citadelles mentales qui sont les avant-postes de notre monde commun. Les islamistes ne s’attaquent pas frontalement au hardware, aux grands principes, qu’ils s’ingénient plutôt à détourner à leur profit (ni – pour l’instant ? – aux institutions régaliennes de l’État), mais à ces mille riens qui font notre humeur collective, notre façon de vivre ensemble et d’habiter l’espace public. Ici ce sont des femmes qui disparaissent des rues et des terrasses, là des enfants juifs exfiltrés de l’école publique (pour leur sécurité, bien sûr), ailleurs des collégiennes condamnées au jogging informe, des lycéens obligés d’observer le ramadan ou de faire semblant, des populations entières contraintes de se soumettre à la loi des Frères, au nom de la solidarité entre musulmans supposée prévaloir sur toute autre allégeance. Sans oublier les caricatures qu’on n’ose plus publier, les vérités qu’on n’ose plus dire, les libertés qu’on n’ose plus exercer.

C’est bien à un projet politique, qui serait volontiers totalitaire s’il en avait le pouvoir, que nous sommes confrontés. Et il n’aurait jamais pu emporter tant de victoires sans une incroyable accumulation de bons sentiments dévoyés, de complaisances intéressées, de lâchetés inavouées, d’aveuglement volontaire et d’une énorme dose d’imbécillité à visée électoraliste. Pour résumer à grands traits, la gauche, se trouvant fort dépourvue quand la bise individualiste et libérale fut venue, recycla les immigrés en damnés de la terre avec l’antiracisme en guise de lutte des classes. La droite ayant ouvert les vannes à l’immigration de masse, elle mit en œuvre tout ce qu’on pouvait imaginer pour empêcher les nouveaux arrivants de s’assimiler et même de s’intégrer. Elle exalta leurs différences et les invita à les brandir, dans l’espoir, sans doute, qu’elles allaient régénérer la France d’avant et ses crispations identitaires – évidemment, c’est le contraire qui arriva. La mise en musique de ces errements idéologiques fut réalisée par un clientélisme local qui assignait les descendants d’immigrés à leur culture d’origine puisque c’est cette assignation qui permettait d’obtenir leurs voix. Au passage, on appliqua cette heureuse politique des grands frères dans des entreprises comme la RATP où la passionnante enquête d’Olivier Prévôt (pages 60-63) montre comment les belles idées de la deuxième gauche ont contribué à transformer des arabes en musulmans et des musulmans en salafistes. En même temps, histoire, sans doute, de soutenir le recrutement futur, on serinait aux jeunes nés sur notre sol que nous étions coupables de tout et eux responsables de rien. On ne saura jamais à quel point ce discours victimaire a contribué à faire haïr la France par des Français – et heureusement parce qu’il faudrait juger ses auteurs pour haute trahison, non je blague, il ne leur sera fait aucun mal, surtout s’ils reconnaissent leurs erreurs, ou au moins, s’ils s’abstiennent de les propager.

Ça ne date pas d’hier

Dans les terres d’islam en France, de jeunes Français proclament donc sans honte, et avec le soutien bruyant d’intellectuels français, leur haine de la France ; au contraire, c’est l’aimer qui serait jugé incongru ou criminel par la famille, le clan, le quartier, la communauté. Ça ne date pas d’hier : Magyd Cherfi a raconté à Répliques, au micro d’Alain Finkielkraut et face à Malika Sorel, comment, enfant, il devait se cacher pour lire les grands auteurs français et, en somme, réprimer sa part de Gaulois. Les historiens auront un jour à déterminer si, dans le cours des décennies 1970 et 1980, on a perdu une occasion de créer un islam de France laïque, pluraliste et républicain – termes qui paraissent aujourd’hui des oxymores au regard de l’islam réel. Il est vrai qu’à l’époque à laquelle ont grandi Cherfi et votre servante on ne parlait pas de religion. Contrairement à ce qu’on croyait alors, peut-être n’est-il pas si simple de changer de généalogie – car cela suppose de changer d’anthropologie.

En tout cas, cela fait pas mal de temps qu’on ne peut plus dire qu’on ne savait pas. Que l’on n’ait pas compris, en 1984, que les premières hirondelles voilées de Creil annonçaient un printemps islamiste, c’est bien excusable, il est difficile d’écrire l’histoire quand on a le nez dedans, et il faut saluer la clairvoyance des huit mousquetaires qui appelèrent alors Lionel Jospin à empêcher le Munich de l’École républicaine – sans succès mais avec panache. Nous avons mis vingt ans à réagir et à voter la loi qui proscrit le voile à l’école. Mais le temps et le terrain perdus pendant ces vingt années ne nous ont pas instruits car nous en perdons encore et encore. Voilà bientôt quinze ans qu’on sait qu’il y a en France des territoires perdus pour la République, au point que la formule est passée dans le langage commun.[access capability= »lire_inedits »] Enfin, on sait si on veut savoir, mais tant de gens ne voulaient pas savoir. On les comprend. Découvrir que des enfants d’immigrés, érigés en victimes devant lesquelles nous devions tous faire repentance, étaient eux aussi (et même eux surtout) coupables d’antisémitisme, d’homophobie et de sexisme à bas front, imposait des révisions si déchirantes que beaucoup en furent tout simplement incapables et s’employèrent à disqualifier les messagers, en l’occurrence des professeurs travaillant dans ces quartiers d’où les derniers blancs s’en allaient, comme ils avaient quitté l’Afrique de Pierre Messmer trente ans plus tôt.[1. Les blancs s’en vont, est le titre désolé des mémoires de Pierre Messmer parus en 1998 chez Albin Michel.] Sauf que là, ils devaient fuir des territoires où nul ne pouvait contester la légitimité de leur présence. Les révélations de Bensoussan (alias Brenner) et de son équipe auraient dû faire scandale. Le scandale est qu’il n’y eut point de scandale.

Pendant des années, les idiots utiles et autres compagnons de route de l’islam politique ont donc répété sur tous les plateaux que le problème ne venait pas de l’antisémitisme mais de ceux qui le dénonçaient, pas du séparatisme musulman mais du racisme français, pas de l’islam mais de l’islamophobie. Et pendant qu’ils psalmodiaient les louanges du vivre-ensemble pour nous appeler à la soumission, un nombre croissant de quartiers passaient sous la férule d’une idéologie séparatiste érigeant une barrière entre purs et impurs, fidèles et kouffars, putes et soumises. Au soir de l’attentat contre Charlie Hebdo, en janvier 2015, il se trouvait encore d’éminents éditorialistes, à commencer par Edwy Plenel et Laurent Joffrin, pour accuser Alain Finkielkraut et absoudre Tariq Ramadan. Certes Ramadan n’appelle nullement à prendre les armes contre la France au contraire, même s’il lui arrive de condamner mais. Pour autant, nombre de Français l’ont compris bien avant leurs dirigeants : aussi douloureuses soient les pertes que nous inflige la violence djihadiste, ce n’est pas elle qui menace à long terme la cohésion et l’existence même de notre pays, c’est la sécession culturelle dans laquelle est engagée une partie de l’islam de France et d’Europe. Le problème n’est pas seulement l’arbre mais la forêt dans laquelle il a grandi. Ramadan, les Frères musulmans de l’UOIF, et plus encore leurs alliés de l’islamo-gauche, ont clairement encouragé cette sécession en lui fournissant des visages présentables, une panoplie idéologique de légitimation et d’innombrables relais médiatiques. En effet, si Plenel a été le théoricien affiché du parti de l’islam, c’est la troupe journaleuse qui, dans les chaînes tout-info, se chargeait de répandre la bonne parole et de dissuader les contrevenants. Ceux qui persistaient à voir ce qu’ils voyaient, notamment un antisémitisme arabo-musulman se teintant volontiers de négationnisme pour récupérer le pompon victimaire, ont donc été copieusement moqués ou insultés par des journalistes qui n’en finissaient pas, en revanche, de s’inquiéter de ce que les Français fussent inquiets. Fantasmes, esprits étroits, idées rances, je vous la fais courte, on connaît la chanson. Le réel ne passera pas, tel aura été le mantra de ces années-là.

Depuis, le réel a fait entendre une tout autre musique, à la fois macabre et martiale. Et peu à peu, comme si les voiles successifs que l’idéologie a dressés devant nos yeux tombaient un à un, la société française découvre l’étendue du désastre. Ce n’est pas, , quoi qu’ânonnent encore certains pour se rassurer, à une infime minorité mais une fraction notable des musulmans français qui n’habitent plus mentalement le même temps et le même espace que nous. Beaucoup d’autres musulmans sont les premiers surpris, soit qu’eux ou leurs parents aient rompu avec ce qui, dans leur bagage d’origine, s’opposait à leur plein accès à la culture française, soit qu’ils n’aient pas vu par peur d’avoir à dénoncer. En tout cas, l’effroi de certains responsables comme Tareq Oubrou, Kabtane et d’autres, qui ont pourtant constitué la première génération islamiste, n’est pas feint, devant le monstre qu’ils ont enfanté ou laissé prospérer – une jeunesse en colère née dans un pays qu’elle dit exécrer et qui divise le monde entre « eux » et « nous », le « eux » comprenant l’essentiel de ses compatriotes.

Pendant des années, les autres compagnons de route de l’islam politique ont répété que le problème ne venait pas du séparatisme musulman mais du racisme français, pas de l’islam mais de l’islamophobie.

Le fait nouveau c’est que, désormais, il est permis d’en parler. Même à la télévision publique – il faudra sans doute plus de temps et plus de morts pour que France Inter découvre la lune et cesse de se déchaîner contre le doigt. Mais au Monde et à Libé, on la voit presque un jour sur deux. De ce point de vue, la date du 9 décembre marque peut-être une rupture : ce jour-là, au cours du 20 heures, David Pujadas annonce la diffusion d’une « enquête qui dérange ». Attention, ils n’ont pas eu l’idée tout seuls, c’est la secrétaire d’État aux droits des femmes, Pascale Boistard, qui la leur a donnée en déclarant : « Il y a sur notre territoire des zones où les femmes ne sont pas acceptées. » Sans blague ? Suit un reportage dans un bar de Sevran peuplé uniquement d’hommes, dont l’un déclare à la caméra cachée : « Ici, c’est comme au bled ! »

Que ceux qui redoutent de voir leur monde familier changer trop vite se rassurent, il est resté quelques brailleurs et brailleuses pour nous expliquer que tout ça, c’était rien que de la stigmatisation et du populisme, et tenter de nous faire avaler, photo à l’appui, que Sevran était un paradis pour les femmes. Ainsi l’impayable islamo-féministe Clémentine Autain, à qui Paulina Dalmayer, de retour de Sevran, cloue le bec sans appel (pages 54-56), est-elle allée prendre un café dans ce temple de la galanterie. Ou encore l’amusant blogueur de Télérama rappelant qu’au xixe siècle nos rues étaient très largement masculines (mais pas les salons où se fabriquait l’opinion, nigaud) et qu’il n’y a pas de femmes dans la liste des 100 patrons les plus performants (si ça t’empêche de vivre, moi pas et toutes les femmes qui se battent pour exister dans nos banlieues non plus). Certes, la domination des femmes n’est pas une exclusivité musulmane, mais chez nous, elle suscite la réprobation sociale. Chez nous, c’est-à-dire partout, sauf dans les enclaves où, dans les cœurs et les esprits, la charia prévaut sur la loi de la République.

Si les grands médias sont les derniers à céder aux sirènes du réel et à découvrir ce que la France des bistrots sait depuis longtemps, en deux ans, beaucoup de digues ont sauté, en particulier à l’université. La sociologie qui s’employait jusque-là, par le truchement de quelques voix plus médiatiques que scientifiques, à escamoter le réel, s’est emparée des questions qui fâchent, et en deux ans on a publié plus de témoignages, d’enquêtes, de reportages, d’études, de sondages sur l’islam radical et ses diverses manifestations, que durant les treize années précédentes. Après les attentats du 13 novembre, on s’est avisé, au CNRS, que les sciences sociales n’étaient d’aucune utilité pour comprendre ce qui se passait et on a lancé un vaste appel à projets sur la radicalisation. Parmi les projets retenus figure une étude, menée par une équipe CNRS/Cevipof, sur la base de 6 800 questionnaires approfondis. Si les responsables de l’étude, conscients de marcher sur un baril de poudre, tentent d’éviter la moindre fuite, avec succès jusque-là, ils ne semblent pas particulièrement heureux de leurs résultats. De même, s’il a été impossible de lire le nouvel ouvrage coordonné par Georges Bensoussan qui paraîtra ce mois-ci et dont on découvrira des bonnes feuilles dans le Figaro Magazine, son titre, La France soumise, annonce la couleur. En vérité, le tableau que brossent des sources diverses, de moins en moins conjectural, est de plus en plus effrayant. Car il suscite en même temps le sentiment de l’urgence et celui de l’impuissance.

De fait, après avoir modestement contribué à interpréter le monde tel qu’il est, il est temps de se demander comment le changer. Or plus on sait qu’il faut agir, moins on sait comment agir. Aussi complexes soient les enjeux sécuritaires, ils le sont infiniment moins que les fractures culturelles et idéologiques. On peut traquer des criminels, couper leurs sources d’approvisionnement et de financement, les juger, les condamner ou les abattre si on les prend en flagrant délit. On peut combattre les discours de haine, en tout cas quand ils sont tenus publiquement, même si c’est plus compliqué et en grande partie vain. En revanche, on ne sait pas comment lutter contre les idées fausses qui s’emparent de certains esprits. Ou plutôt on sait trop que c’est une guerre de trente ans qu’il faudrait mener sans relâche sur tous les fronts où se fabrique l’esprit public : école, université, médias, justice. Tout en s’employant par ailleurs à réduire le plus possible des flux migratoires que plus personne n’est aujourd’hui en état d’accueillir, ni les issus-de ni les de-souche.

L’ennui, c’est que dans notre démocratie court-termiste, il faudrait être un saint pour lancer des batailles dont on sait à l’avance qu’on ne récoltera pas les fruits. Voilà pourquoi on ne saurait tout attendre des gouvernants ni de la loi. « Nous sommes le pays de Voltaire, nous ne nous laisserons pas faire », écrit Brice Couturier (pages 66-67). Nous sommes aussi le pays d’Élisabeth Badinter, de Finkielkraut et de beaucoup d’autres, plus ou moins célèbres, à qui ce serait faire injure que de baisser les bras. Alors, chiche ! En fin de compte, c’est à la société, donc à vous et moi, de définir les lignes rouges sur lesquelles nous ne céderons pas d’un pouce – comme la liberté des femmes – et le prix que nous sommes prêts à payer pour les défendre. On me dira que les femmes de la Brigade des mères qui bataillent pour leur droit d’occuper l’espace public n’ont pas tant besoin de nos idées que de notre présence physique. Peut-être. Mais ce sont les idées qui mènent le monde, c’est dans les têtes, les cœurs et les médias qu’on mènera la reconquête des territoires perdus. À la dure, sans aucun doute, pas par la force. Nous ne gagnerons pas cette guerre si la majorité silencieuse des musulmans ne choisit pas, avec force, la loi de la République contre celle des « Frères » et la majorité silencieuse le restera tant qu’elle aura plus peur du jugement des siens que besoin de l’approbation de ses concitoyens. En attendant, si on laisse simplement les choses aller sur leur erre, dans une trentaine d’années, on ne vous parlera plus des territoires perdus mais de ceux où on peut encore porter une minijupe sans danger.[/access]


Correct or not correct? Les deux visages de l’Amérique

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Amy Adams dans Nocturnal Animals de Tom Ford.

Quand le cinéma américain se contente de son énergie formelle, il nous donne le meilleur. Quand il met son savoir-faire au service d’un projet moralisateur, il nous ennuie – ainsi pourrait-on résumer ce qu’inspire la sortie ce mois-ci de deux films, The Birth of a Nation (Nate Parker) et Nocturnal Animals (Tom Ford).

Le film de Parker part pourtant d’une solide intuition scénaristique. Son héros, Nat Turner (interprété par le réalisateur lui-même) est hanté par un fantasme : incarner la figure prophétique. Entre impuissance et mégalomanie, ce couple infernal de la psyché humaine, il cède à la violence extrême. Fort bien. Mais trop soucieux de dénoncer la société blanche – rien n’est trop laid, trop sale, trop veule dans ce Sud esclavagiste – et de protéger son héros de toute complexité, Parker transforme son film en une sorte de correction politique, version knout pour des blancs… D’autres, également convoqués, verront dans ce noir et blanc sans nuance la justification de leur ressentiment. Vu d’ici, ce n’est pas très intéressant.

Le Texan (et néanmoins ex-styliste de renom) Tom Ford réussit l’exact contraire. Il parvient à nous passionner pour une histoire et des personnages a priori sans grande épaisseur – une femme riche confrontée au souvenir de son premier mari, romancier, dont elle reçoit un manuscrit. Deux histoires – celle de ce couple défait et l’intrigue criminelle du roman – s’entremêlent de façon captivante et brossent un portrait d’une rare précision, celui d’un homme et d’une femme, tout simplement. Il n’y a là ni leçon ni « correction ». Juste des images, souvent d’une intense beauté et qui s’enchaînent avec une grande intelligence narrative. La rousse Amy Adams, merveilleusement filmée par Tom Ford, sait en dire long… sans presque dire un mot.

The Birth of a Nation, en salles le 11 janvier.

Nocturnal Animals, en salles le 4 janvier.

Peillon, la mémoire injuriée

vincent peillon laicite juifs musulmans
Vincent Peillon. Numéro de reportage : 00785404_000132.

Monsieur Peillon,

Vous faisiez partie de ces hommes politiques fournis par le Parti socialiste, propre sur eux mais manquant de consistance. Votre passage au pouvoir fut bref : titulaire du poste essentiel de ministre de l’Education nationale, vous avez préféré l’abandonner prestement, le voir confié à Najat Vallaud-Belkacem, pour aller goûter une préretraite confortable à Bruxelles. Depuis votre départ du gouvernement, silence total. Dans le souci de savonner la planche de son camarade Manuel Valls, Martine Aubry cherchait un candidat à la primaire socialiste à lui envoyer dans les jambes. Mission peu glorieuse, mais que vous avez jovialement acceptée. Ce qui atteste déjà votre absence de principes dans l’action politique.

Ce que Peillon feint d’ignorer

Je vous cite :  « Ceux qui ont fait la laïcité – Ferdinand Buisson, Jean Jaurès – ont toujours veillé à ce que ce soit un instrument de liberté, autour de deux principes: liberté de conscience et d’expression pour chacun, neutralité de l’État. Neutralité de l’État, ça veut dire que je ne favorise personne dans ses croyances intimes, dans ses opinions par rapport à d’autres. Si certains veulent utiliser la laïcité, ça a déjà été fait dans le passé, contre certaines catégories de populations, c’était il y a quarante ans les juifs à qui on mettait des étoiles jaunes, c’est aujourd’hui un certain nombre de nos compatriotes musulmans qu’on amalgame d’ailleurs souvent avec les islamistes radicaux, c’est intolérable. » (dans L’Entretien politique, France 2, hier soir).

On ne va pas vous faire l’honneur d’une explication de texte, et redire après beaucoup d’autres le caractère insane de l’assimilation de la tragédie imposée aux juifs en France sous le gouvernement de collaboration, avec la situation des musulmans aujourd’hui. Contentons-nous de relever ce que vous faites semblant d’ignorer, à savoir qu’il y a quarante ans sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing les juifs n’étaient pas astreints au port de l’étoile jaune. C’était trente-cinq ans plus tôt un gouvernement de trahison adoubé le 10 juillet 1940 à Vichy par la majorité des parlementaires socialistes, pourtant issus des chambres du Front populaire, qui avait décidé en septembre de la même année d’ostraciser les juifs. Avant d’imposer le port de l’étoile jaune à partir de mai 42. Dans le silence de ces mêmes élus socialistes dont l’antiracisme était alors manifestement flageolant.

Tout ça pour grappiller quelques voix ?

Vous savez tout cela très bien, mais pourquoi se gêner, et ne pas raconter n’importe quoi, dès lors qu’il s’agit de grappiller quelques voix, et faire plaisir aux petit marquis du gauchisme culturel dont vous quémandez la reconnaissance ? Mazarine Pingeot et Jean-Michel Ribes sont contents et cela vous ravit. Marwan Muhammad et le CCIF aussi, mais vous vous en foutez.

En fin de compte, le spectacle donné par cette « primaire de gauche » me renvoie à deux citations de grands personnages qui savaient ce que sens de l’honneur veut dire et qui me semblent s’appliquer à vos petits camarades et à vous. Il ne s’agit pas de comparer d’amalgamer ou d’accuser, simplement de relever des traits de caractère et de méthodes communs. Pas vraiment reluisants.

Le portrait de Laval par Charles De Gaulle dans le deuxième tome des Mémoires de Guerre : « Porté de nature, accoutumé par le régime, à aborder les affaires par le bas, Laval tenait que, quoi qu’il arrive, il importe d’être au pouvoir, qu’un certain degré d’astuce maîtrise toujours la conjoncture, qu’il n’est point d’événement qui ne se puisse tourner, d’hommes qui ne soient maniables. »

Et comme en réponse, Léon Blum nous parle de ses camarades dans ces journées d’abandon de juillet 40 :

« J’ai vu là, pendant deux jours, des hommes s’altérer, se corrompre comme à vue d’œil, comme si on les avait plongés dans un bain toxique. Tel camarade qui, à mon entrée dans la salle, s’était précipité vers moi la main tendue, m’évitait visiblement au bout d’une heure. Il ne surnageait plus que quelques débris intacts à la surface de la cuve dissolvante. »

La cuve dissolvante de cette présidence Hollande, prendre les choses par le bas, se corrompre comme à vue d’œil, saisissant portrait, Monsieur Peillon.

Manuel Valls: le parti ou le pays, il faut choisir

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manuel valls ps republique islam
Manuel Valls dans 'L'émission politique' (janvier 2017). Sipa. Numéro de reportage : 00787306_000001.
manuel valls ps republique islam
Manuel Valls dans 'L'émission politique' (janvier 2017). Sipa. Numéro de reportage : 00787306_000001.

Je sais, cet éditorial prend des airs de courrier du cœur, mais après tout, c’est mon année. En mai, moi la France, je choisirai celui qui aura le privilège de se faire engueuler par ma pomme pendant les cinq prochaines années. Celui ou celle, d’accord, que croyez-vous, j’ai l’esprit large. Seulement, là, je suis paumée. Le mois dernier, je vous ai entretenu de ma liaison passionnée avec Sarko, mais ça, c’est du passé, et Hollande aussi, avec lui ça n’a jamais vraiment collé. Alors bien sûr, pas mal de mes tantes aimeraient me marier avec ce Fillon, si bien élevé, mais vous me connaissez, j’ai horreur qu’on me dicte ma conduite. Et puis, le bal des prétendants ne dure que quelques mois, pendant lesquels tous vont faire assaut d’imagination et de gracieuseté pour me séduire, alors autant en profiter.

Puisqu’on en est aux choses intimes, je dois vous faire part de mes doutes, voire de ma déception, au sujet de l’un d’eux, ce petit Valls. Je ne vous le cache pas, il me plaisait bien, le Manu, en dépit ou peut-être à cause de son genre un peu brute avec un zeste de dinguerie – j’ai une copine, dont je tairai le nom car elle pourrait avoir à retravailler avec lui, qui l’a surnommé « Colibri courroucé » après avoir été témoin de ses poussées colériques. N’empêche, quand il célébrait la République avec les accents de son modèle, Clemenceau, je me sentais protégée contre les barbus qui rôdaient. Valls, c’était la gauche de l’autorité et de la laïcité, celle que les autres accusaient d’être réac. Ça me rassurait, il n’allait pas passer son temps, comme pas mal de ses copains, à casser tous les vieux trucs que j’aime. Alors, quand Le Point a publié sa photo en une avec comme titre « La gauche Finkielkraut », j’avais envie d’y croire. Je n’en suis pas très fière, mais le fait qu’il agaçait terriblement toute sa famille, où il y a pas mal de dindons prétentieux, me le rendait encore plus sympathique. Il y a eu un moment où c’était un jeu de massacre, chaque semaine il leur rentrait dedans, un coup sur les trente-cinq heures, un coup sur le regroupement familial. Un jour, il leur a même balancé, au cours d’une réunion, qu’ils allaient mourir s’ils continuaient comme ça. À chaque fois, c’était le même charivari : il n’est pas de gauche ! Il a trahi la gauche ! Et moi, entendant ça, j’avais terriblement envie de le prendre dans mes bras. Logique, puisque, depuis que j’affirme mon intention de persévérer dans mon être, on prétend que je me droitise.[access capability= »lire_inedits »]

Depuis quelques mois, je l’avais un peu perdu de vue. D’abord, je suis très demandée. Et puis je commençais à me demander si son genre République des Jules et des hussards noirs n’était pas un peu bidonné. De toute façon, il jouait les bons fils et, avec son père qui rôdait, je n’étais même pas sûre qu’il allait se déclarer. On ne peut pas dire qu’il ait fait preuve de sensiblerie exagérée quand il a fallu le tuer, ce père. Je ne suis pas sûre d’avoir beaucoup apprécié ce spectacle, mais en même temps, pour m’avoir, il faut payer le prix. Et puis, un peu de tragédie ne nuit pas.

C’est après ça que ça s’est gâté. D’abord, la demande en mariage était franchement ratée : une salle moche, des invités figés et manifestement choisis selon la méthode des quotas, des discours ennuyeux. Un désastre. Et voilà que, quelques jours plus tard, il se pointe à France Inter avec sa gueule pas encore enfarinée pour annoncer qu’il va me piquer mon 49-3, parce que maintenant, c’est la société de la participation (et tu veux pas mon zéro-six en prime ?). Il y croit vraiment, à ses sornettes citoyennes ? Moi je sais bien ce que ça veut dire : si jamais il le faisait pour de bon, piquer mon 49-3, on me demanderait mon avis toute la journée et tout ce bla-bla servirait surtout à ne rien faire.

Depuis, je vais de déception en déconvenue. On dirait qu’il se fiche de me plaire. Ce qui compte, pour lui, c’est de montrer aux gens de sa famille qu’il est comme eux. De jour en jour, il perd le charme particulier qui faisait que j’aurais peut-être pu m’encanailler avec lui. J’ai fini par comprendre : ce n’est pas moi qu’il courtise mais sa cousine la gauche. À cause du jeu tordu qu’ils appellent primaire. Et allez comprendre, s’il plaît à sa cousine, il pourra enfin s’occuper de moi. Pardon, mais il me prend pour une autre ? Désolée, cher Manuel, mais il faut te décider : c’est elle ou moi, la gauche ou la France. Ton pays ou ton parti. Ton copain Macron, lui, a déjà choisi. Et quant à moi, promis, j’arrête de vous embêter avec mes romances à deux sous. À moins que…[/access]

Le FN regrette-t-il de ne plus être diabolisé?

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chez nous fn nord

chez nous fn nord

Daoud Boughezala. Avant même sa sortie en salles prévue le 22 février, le film Chez nous réalisé par Lucas Belvaux fait polémique. Les dirigeants du Front national dénoncent une basse manœuvre politicienne destinée à salir leur parti en pleine campagne présidentielle. En tant que coscénariste du film, que leur réponds-tu ?

Jérôme Leroy. Pour tout te dire, je suis extrêmement étonné. Comme tu le fais remarquer justement, aucun de ceux qui attaquent le film du côté du FN ne l’ont  vu. Il y a une focalisation sur la bande annonce, et plus particulièrement sur la représentation du personnage d’Agnès Dorgelles jouée par Catherine Jacob insultée assez peu gracieusement, d’ailleurs, par les responsables du FN. Je n’ai pas l’intention, pour ma part de polémiquer sur la polémique. Ce que je sais, c’est que lorsque Lucas Belvaux m’a contacté, c’est parce qu’il avait lu mon roman Le Bloc paru en 2011. ll avait trouvé originale mon approche qui précisément était à mille lieues d’un portrait-charge et tentait surtout de dépeindre un processus alors en cours et qui semble bien terminé aujourd’hui : celui de la dédiabolisation du FN, de sa façon de policer son discours et d’exclure de ses rangs quelques personnalités qui rappelaient de manière trop voyante l’ADN extrémiste de droite de ce parti.

Cette banalisation a été le moteur du scénario à travers le personnage d’une infirmière sympathique qui se retrouve pourtant candidate du Bloc patriotique aux municipales dans le film. Chez nous, à ce titre, pose beaucoup plus de questions sur ce phénomène qu’il n’apporte de réponses. Si poser des questions devient une basse manœuvre politicienne, cela devient franchement gênant et c’est le FN qui me semble se caricaturer lui-même, en l’occurrence. On peut se demander, devant ces attaques, si ce qui les gêne, c’est justement de ne plus être diabolisés parce qu’il est alors plus difficile pour eux de passer pour des martyrs seuls contre tous.

Dans ton roman, tu avais pris soin de ne pas verser dans le moralisme, un peu dans l’esprit du cultissime Fasciste de Thierry Marignac. Cependant, ajoutes-tu une dimension militante à ton projet littéraire ? En clair, as-tu voulu édifier tes électeurs et les prémunir contre je-ne-sais-quel péril politique ?

Encore une fois distinguons mon roman du scénario original qui ne raconte pas la même histoire même si le parti-pris artistique est le même. Pour qui a lu mon roman et qui connaît le travail de Lucas Belvaux, nous sommes tous sauf des donneurs de leçons et nous ne portons aucun message.  Un roman, un film, ce ne sont pas des tracts ! Nous mettons simplement, et pas seulement dans ce film mais dans nos travaux précédents le projecteur sur des réalités sociales et politiques. Si la lumière semble trop crue à certains, on peut en débattre. Le seul juge, pour Chez nous sera le spectateur. Qui sait si certains, qui auront eu contrairement à des responsables du FN la patience d’attendre de voir le film avant de faire marcher le braillomètre, ne nous feront pas un reproche inverse : précisément celui de n’être pas assez militants, de ne pas cogner mais de montrer des gens de tous les jours, qui ne sont pas d’affreux skinheads, et qui votent pour le FN.

Tu vis dans le Nord, qu’on a récemment rebaptisé « Hauts de France », une ancienne terre rouge aujourd’hui acquise au Front national. Ce n’est pas un hasard si l’intrigue de Chez nous s’y déroule. Comme on a coutume de le dire sous forme de boutade, les électeurs frontistes sont-ils d’anciens électeurs communistes qui se sont fait cambrioler deux fois ?

Acquise au Front national, sincèrement, je ne sais pas. Les 42% impressionnants ou angoissants selon les points de vue de Marine Le Pen au premier tour des élections de décembre 2015, ne lui ont pourtant pas permis de prendre la région. On peut penser ce qu’on veut du « front républicain », il a encore fonctionné cette fois-ci. Les faits sont têtus. Les électeurs de la droite classique et de la gauche se sont déplacés pour empêcher sa victoire et ils ont été majoritaires.

Quant aux Hauts de France région rouge, là aussi, c’est discutable. On parlera plutôt d’un rose autrefois majoritaire. Evidemment que ce n’est pas un hasard si le film se déroule dans les Hauts de France !. Je suis un homme du Nord et Lucas Belvaux aussi. Nous parlons de terres que nous connaissons pour y avoir nos familles, nos amis, y travailler. Les scores élevés du FN sont avant tout le symptôme d’une détresse sociale due à la désindustrialisation d’une région qui était celle de la fierté ouvrière. Que sur cette détresse se mêle à l’occasion des réflexes identitaires, c’est vrai mais sans aucune commune avec le FN du Sud. D’ailleurs, les contradictions internes de ce parti viennent aussi de là et c’est peut-être une occasion, cette polémique, de se refaire une unité de façade.

Après ; dire que les anciens électeurs communistes sont ceux du FN, c’est  à sérieusement nuancer et les analyses des politologues ne voient pas ce transfert de manière aussi mécanique. D’ailleurs, si c’était le cas, cela aurait signifié que le PCF à une époque aurait fait 42% dans la région…

Où sont les femmes?

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Rassemblement "laïque" contre la tenue d'une "conférence contre l'islamophobie et la xénophobie" à Saint-Denis, dimanche 18 décembre 2016.
Rassemblement "laïque" contre la tenue d'une "conférence contre l'islamophobie et la xénophobie" à Saint-Denis, dimanche 18 décembre 2016.

Des ignames, des bananes noircies, des sacs de riz de 12 kg et une gamme de cosmétiques de marques inconnues s’empilent dans la vitrine du Centre exotique et esthétique, place Gaston-Bussière à Sevran. Le froid durcit le linge suspendu aux fenêtres ici et là. Les gens alignés devant une agence de l’assurance maladie respirent le même air semi-opaque que les Parisiens aujourd’hui touchés par un pic de pollution exceptionnel. Et c’est à peu près tout ce que la population de cette commune de la Seine-Saint-Denis partage avec les habitants de la capitale, pourtant toute proche.

En réalité, Sevran ressemble davantage à un hameau perdu d’outre-Méditerranée qu’à une ville française. La tante algérienne de Lydia Guirous, l’auteur d’Allah est grand, la République aussi, aurait pu y prononcer la phrase qu’elle a dite en arrivant à Roubaix : « Je n’ai pas fait deux heures d’avion pour me retrouver à Bab el-Oued ! » Car malgré ses quelques commerces encore ouverts, un bureau de poste, un petit marché, des bancs en béton où s’asseoir face aux arbres nus et les tours implantées à proximité immédiate de la gare du RER, Sevran peine à convaincre de son appartenance à un territoire sous la gouvernance de la République, tout autant que de son adhésion à l’Occident.

Si l’omniprésence du trafic de drogue, dont la localité a fait sa grande spécialité, freine la vie sociale, une franche hostilité à l’égard des femmes qui auraient la malheureuse idée d’y vivre « à l’européenne » la rattache carrément à un modèle salafiste de société, bâti, entre autres, sur le refus catégorique de la mixité des sexes. En conséquence, on ne croise pas de couples à Sevran. Pas beaucoup de femmes sans fichu sur la tête non plus, comme cette vieille dame blanche qui a dû rater son train…

L’attitude de Clémentine Autain ne relève pas seulement de l’aveuglement idéologique mais d’un effarant manque d’imagination.

Nadia Remadna, fondatrice de La brigade des mères, une association du cru qui milite en faveur de l’application du principe de la laïcité, en a apporté la preuve. Munie d’une caméra cachée, cette mère de quatre enfants a osé faire irruption dans un café occupé par des hommes pour s’entendre dire par le patron : « T’es dans le 9-3 ici, t’es pas à Paris ! Ici, c’est une mentalité différente, c’est comme au bled ! » Pas d’expresso, donc, mais un rappel à l’ordre à l’adresse de celles qui imagineraient que l’espace public appartient aux deux sexes. Mais le scandale ne s’arrête pas là. Diffusé dans le journal de 20 heures sur France 2, le reportage a suscité une vague d’indignation. Et ce qui a indigné les hérauts invétérés du « vivre ensemble », ce n’est pas le bannissement des femmes, c’est qu’on ose le montrer. Élue du Front de gauche, Clémentine Autain s’est ainsi précipitée au bar PMU du reportage où elle a commandé un petit noir au comptoir afin d’annoncer triomphalement sur son compte Twitter : « Je consomme et demande au CSA de visionner intégralité bande caméra cachée France 2. Stop stigmatisation banlieue. »


Société : quand les femmes sont indésirables dans les lieux publics

Ce que la petite tête blonde de la très féministe conseillère municipale de la ville de Sevran ne parvient décidément pas à concevoir, c’est la différence de traitement qui s’applique sur son territoire selon qu’on a affaire à une « sœur » musulmane ou à une « mécréante ». Ce que ses grands yeux bleus refusent de voir, c’est la fréquentation exclusivement masculine des cafés. Le Balto, un bar-tabac du centre où je réussis moi aussi à consommer à une heure de grande affluence, observe une minute de profonde stupeur lorsque je franchis son seuil. Il n’en faut pas davantage pour comprendre que l’établissement, tenu par un couple de Chinois, n’a pas l’habitude de recevoir les femmes. En outre, aurait-on l’idée de faire passer de pareils tests aux bistrots parisiens ? À quand la création du label « Women Friendly » dont on gratifierait certains bars des cités, de même que certains autres de la capitale autorisent la présence des chiens ? L’attitude de Clémentine Autain ne relève pas seulement de l’aveuglement idéologique mais d’un effarant manque d’imagination et même de la non-assistance à personnes en danger.[access capability= »lire_inedits »] Une remarque qu’on pourrait également noter en marge de la copie de Benoît Hamon : interrogé sur France 3, l’ancien ministre de l’Éducation nationale s’est contenté de dire qu’« historiquement, dans les cafés ouvriers, il n’y avait pas de femmes ». Voilà de quoi rassurer les habitantes de Sevran avec en tête les gueulardes de La brigade des mères ! « Clémentine Autain a donné aux barbus le bâton pour nous battre », commente Nadia Remadna, dépitée.

L’interminable avenue de Lattre-de-Tassigny coupe la ville de Sevran en deux : l’église, le seul coiffeur mixte et les cafés où on n’admet plus les femmes se situent du côté de la gare de Livry. De l’autre côté, celui où habite Nadia, s’étendent les Beaudottes, la « no go zone ». Le maire PS de la ville, Stéphane Gatignon, a projeté en son temps d’y légaliser le cannabis, voulant ainsi en finir avec les dealers. Bien que ce ne soit pas la pire des ses idées, les Beaudottes ne se sont jamais transformées en Baltimore de la série The Wire, de sorte que le commerce des stupéfiants y prospère à présent au même titre que le recrutement au djihad. Six jeunes issus de Sevran seraient à ce jour morts « en martyrs » en Syrie. Depuis la mise en œuvre de la politique des « grands frères », les alliances inavouables entre les pouvoirs locaux et les intégristes se sont imposées quasi naturellement. Marie-Laure Brossier, élue de la majorité socialiste de Bagnolet, en dénonce courageusement la mécanique : « La gestion des villes de Seine Saint-Denis intègre de fait la gestion des communautés religieuses. D’ailleurs, si vous n’entrez pas dans une case confessionnelle, vous n’êtes pas représenté, vous n’avez aucun lobby derrière vous. » En clair, pour obtenir un financement, une salle de réunion ou encore un poste d’agent à la ville, il est fort utile de passer par une des nombreuses associations dont les plus puissantes sont à caractère religieux. Et c’est là que les choses se corsent.

Agnieszka, une Bagnoletaise d’origine polonaise, en a fait les frais quand elle a décidé de dispenser des cours d’arts martiaux aux garçons et aux filles, et d’autodéfense aux femmes. On lui a alors aimablement fait entendre que des cours d’arabe seraient plus convenables. « Quoi qu’il en soit, je ne me laisserai pas traiter comme un steak parce que je ne suis pas voilée », lance-t-elle, parfaitement disposée à assurer sa propre sécurité. Mais l’incompréhension et le sentiment d’abandon s’emparent des plus tenaces. Révoltée par les agissements de l’ancienne municipalité communiste de Bagnolet dirigée par Marc Everbecq, Marie-Laure Brossier a dénoncé sur sa page Facebook « la présence illégale d’une école coranique dans les locaux municipaux », mis gratuitement à la disposition de l’Association des musulmans de Bagnolet. De quoi mettre en colère un certain Youcef Brakni, militant associatif, qui ne saurait supporter le rapprochement fait entre « une école coranique illégale » et l’expression « islamo-nazisme » que l’élue à empruntée à Malek Boutih, député PS de l’Essonne – lequel a eu l’audace de dénoncer la corruption morale au sein de certaines municipalités. L’affaire se termine devant la 17e chambre correctionnelle de Paris, qui donne raison à Youcef Brakni. Il aurait exercé sa liberté d’opinion en critiquant le caractère « immonde et scandaleux » de l’expression « islamo-nazisme » en rapport avec « une école coranique ». Voir des fillettes voilées dans des cités françaises ne serait-il pas « immonde et scandaleux » ?

Dans ces circonstances, la curieuse tribune publiée sur le blog de la majorité bagnoletaise, Dynamique citoyenne, en octobre dernier, ne surprendra pas. Sous le titre « Un triste été pour les femmes », on y accuse notamment les tentatives d’arrêtés antiburkini : « Il faut croire qu’une oppression sexiste n’est à combattre, en France, que si elle est liée à une religion, plus précisément ici à l’islam, et qu’il n’est jamais permis de croire à l’existence d’un libre arbitre chez les femmes musulmanes. » On aura compris le message. Les plus obtus n’ont qu’à aller méditer devant une série de portraits « Paroles de femmes musulmanes », réalisée par la photographe Nathalie Bardou et exposée à l’occasion de la Conférence internationale contre l’islamophobie, charitablement accueillie par la Bourse du travail de Saint-Denis. Sur une des photos, on voit une femme voilée tenant un mégaphone. La légende renseigne : « Je suis une femme soumise… pas par mon mari, mais par la France – Hassiba. »

En quittant Sevran par la gare des Beaudottes aux allures de souk de la casbah d’Alger, on se demande combien de temps encore les braves brigadières auront la force de tenir face à la pression de toutes les pieuses victimes de l’islamophobie et à la bêtise crasse des féministes tombées dans le déni de réalité. Une lueur d’espoir s’allume, quand on sait qu’il y a aussi des hommes qui militent à leurs côtés – Ahmed, Amine, Jean-Louis, ou encore Samir qui avoue néanmoins se sentir rejeté par ses compatriotes algériens dont il ne partage pas les convictions ni les valeurs de l’islam intégriste. « J’ai pu discuter avec les gars du FIS, mais je n’y arrive pas avec les jeunes qui sont nés ici… » dit-il en guise d’avertissement. Est-il encore temps pour enseigner les lois de la République à ses « indigènes » et autres « indignés » ?[/access]

La VIe République, cette fausse bonne idée

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Arnaud Montebourg au troisième Sommet de l'économie, Palais de Tokyo, Paris, décembre 2016. SIPA. 00783518_000016
Arnaud Montebourg au troisième Sommet de l'économie, Palais de Tokyo, Paris, décembre 2016. SIPA. 00783518_000016

La Ve République fait partie des régimes les plus stables de l’histoire récente de France. Mais jamais poussée à bout, elle a été entaillée par différentes réformes et contournements constitutionnels qui légitiment certaines critiques. Nos dirigeants l’ont aussi affaiblie dans la pratique : par leur manque d’exemplarité, leurs promesses non tenues ou le bipartisme constant au gouvernement depuis plus de trente ans entre Parti Socialiste d’une part et RPR, UMP puis « Les Républicains », d’autre part. Sur le dos de sa faiblesse supposée, l’idée d’une VIe République, donnant force au Parlement face aux gouvernants, a donc germé. Dans les esprits  de Jean-Luc Mélenchon et Arnaud Montebourg notamment. Une VIe République qui verrait le président de la République (régulièrement qualifié de « monarque présidentiel ») et son Premier ministre s’effacer au profit du Parlement. Celui-ci aurait droit de vie et de mort sur le gouvernement, disposant d’une motion de censure aux conditions plus souples qu’actuellement. Vague copie de la IVe République qui a pourtant subi, durant sa courte existence (1946-1958), des instabilités gouvernementales mensuelles faites de tactiques de partis, de remaniements fréquents et de gouvernances instables – au total, 24 gouvernement se sont succédés, dont 9 n’ont pas tenu plus de 41 jours. La IVe République a abouti à la crise de 1958 et, en pleine guerre d’Algérie, à une succession de gouvernements sans capacité d’action. La France avait besoin d’un homme fort, d’une institution qui l’était tout autant. C’était l’heure du général De Gaulle et de la Ve République.

Pas rassasié par l’expérience qu’il n’a pas vécue, Arnaud Montebourg veut, près de six décennies plus tard, remettre en selle une nouvelle République parlementaire censée permettre d’enfin renouveler la scène politique. En allant plus loin, il reprend même l’une des idées d’Etienne Chouard : le tirage au sort d’une centaine de sénateurs parmi les citoyens. Ceux-ci interviendraient au Sénat pour juger la politique gouvernementale. Un biais à cela : tous les Français ne désirent pas forcément jouer un rôle politique et délèguent, par le vote, ce pouvoir à des représentants.

La Ve République peut être réformée

Alors, effectivement, l’actuelle Ve a ses défauts… Mais pourquoi tuer le bébé quand il est possible de ne changer que l’eau du bain ? Une réforme de certaines de ses institutions pourrait suffire à la remettre en bon état de marche. Certains de ses institutions l’empêchent, en effet, de fonctionner comme elle devrait. A commencer par le quinquennat, qui pousse le chef de l’Etat à être, en permanence, en campagne politique. Depuis 2002, le président se retrouve, dès la fin de la première année de son mandat, devant l’inquiétude de son prochain et incertain renouvellement. Dès 2013, un an après son élection, journaux et bruits de couloirs pronostiquaient déjà l’éventuelle candidature, en 2017, du tout nouveau chef de l’Etat. La remise en place du septennat peut apporter une garantie nécessaire de stabilité au chef de l’Etat qui domine les lignes politiques, y compris sur la scène internationale.

Il en va de même de ces monuments illisibles que sont le Conseil économique, social et environnemental (CESE) ou le sacro-saint Sénat. Deux instances de reconversion d’élus et de « copains ». Censé donner son avis sur les projets de lois, décrets et ordonnances, le CESE est très peu utilisé – débordé par les hautes autorités et conseils supérieurs qui gravitent autour du gouvernement. Il n’a qu’une fonction consultative et fait donc œuvre de figuration mais… coûte (très) cher à notre République. Son coût : environ 40 millions d’euros par an. Et pour cause, ses membres (comme Laurence Parisot, PDG et ex-numéro 1 du MEDEF) sont rémunérés 3786,76 euros brut mensuels pour huit demi-journées de présence par mois, sans compter le travail hors séance. Une partie d’entre eux (membres issus des syndicats, du monde patronal ou associatif) reverse cette indemnité à leurs organisations mais bénéficient tout de même d’un régime de retraites spécifique. Avant juillet 2015, un mandat de cinq ans suffisait à toucher une pension mensuelle de 700 euros (1120 euros en cas de renouvellement), même si une réformette de 2015 a diminué son montant qui n’est plus « que » de 350 euros (700 euros en cas de second mandat) par mois. On comprend mieux pourquoi, dans ces conditions, leaders et ex-élus lutteront toujours pour une place en son sein. Et pourquoi les tenants du « modernisme » de droite et de gauche, recherchant à tout prix des économies, ne se sont jamais penchés sur sa réforme ou même sa suppression… Très peu de Français connaissent le rôle de cet instrument qui sert davantage à l’agrandissement de la fracture entre le citoyen et l’Etat qu’au bon fonctionnement de la République. Le manque d’information sur ses travaux et les désignations arbitraires de ses membres ne peuvent qu’entretenir la suspicion de son utilité. A l’image du Sénat. Qui osera se pencher véritablement sur la question de la Chambre haute ? Le Sénat et son pouvoir réel mais minime en regard de l’Assemblée nationale : celui de la discussion et du vote d’une loi et du contrôle de l’activité gouvernementale. Pour être promulguée, une loi doit faire la navette parlementaire : passer par l’Assemblée nationale et seulement ensuite par le Sénat. Sauf qu’une pratique peut outrepasser le Sénat : celle prévue par l’article 45 de la Constitution qui donne le dernier mot à l’Assemblée nationale. Les défenseurs du Sénat se rassurent comme ils peuvent: la Chambre haute est celle qui tempère les éventuelles volontés réformistes de l’Assemblée nationale. Mais en règle générale, c’est bien l’Assemblée nationale qui impose sa volonté.

L’institution cachée: l' »establishment » politique

La réforme oui, mais les institutions ne sont responsables que de ce que les élus en font. Et les citoyens des représentants qu’ils élisent. Là est toute notre responsabilité. Depuis plus de trente ans, nous avons fait le choix collectif d’élire ou de promouvoir les élites du sérail, que ce soit Jacques Chirac, Lionel Jospin, Nicolas Sarkozy ou François Hollande. Et demain, peut-être, l’un des deux ex-premiers ministres en course pour l’Elysée, François Fillon ou Manuel Valls. Cet « establishment », que nous avons contribué à créer, verrouille le système politique et nos institutions. Tant qu’il existe, le problème est donc insoluble. Mais jamais ces « grands » partis n’ont été aussi menacés qu’aujourd’hui. Que ce soit par le Front national, le Parti de Gauche ou même Debout la France. C’est ce qui les a poussés à s’inventer un nouveau système institutionnel : les primaires, substitution théorique au premier tour de l’élection présidentielle, dont le seul but véritable est de renforcer cet « establishment » des « grands » partis. In fine, c’est tenter de décrédibiliser les autres forces politiques, parfois mises à l’écart desdites primaires (comme le MRC, éjecté de la primaire de la gauche alors qu’il compte des députés à l’Assemblée nationale). La politique n’est donc plus l’affaire d’idées mais la garantie de reproduction d’élites au sein d’une même famille… Si les institutions peuvent changer, c’est donc par les seuls citoyens capables de mettre à mal ce fatalisme par « le pouvoir du vote ».

Bienvenue dans le pire des mondes

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Bernard-Henri Levy venu presenter son livre a la synagogue de Lille, avril 2015. SIPA. 00750273_000001
Bernard-Henri Levy venu presenter son livre a la synagogue de Lille, avril 2015. SIPA. 00750273_000001

Le 23 ou 24 novembre dernier, j’ai acheté le Monde — je me souviens à peu près de la date, parce que l’événement est tellement rare qu’il fait tache : je n’ai pas trop à cœur de financer l’un des journaux officiels (avec Libé) de la mondialisation décomplexée.

Gaïdz Minassian y étalait sa bêtise et sa collaboration à la pensée unique dans une critique du livre tout frais sorti, signé du Comité OrwellBienvenue dans le pire des mondes (chez Plon, qui a cru vendeur de mettre Natacha Polony sur la couverture : du coup, elle est l’invité préférentielle, et même quand elle est à l’antenne avec Jean-Michel Quatrepoint, c’est elle que Ruquier fait parler, alors même qu’elle n’a pas, dit-elle, « écrit les meilleures parties du livre »).

Le Comité Orwell est composé de journalistes de tendance souverainiste — entendons qu’ils revendiquent la souveraineté de la pensée, au service de la souveraineté de la France (et déjà, j’ai bien conscience de ce qu’a d’incongru une telle phrase, à une époque où parler de « la France » est une offense à la diversité, aux communautés, aux indigènes de la République et au libre droit des individus à cracher à la figure de Marianne — et à choisir la servitude volontaire). Ils ont souvent côtoyé, justement, Marianne — le magazine, du temps où il n’était pas patronné par cette cornegidouille de Renaud Dély, qui y a ramené tout ce que l’Obs, où il sévissait auparavant, a de boboïsme vendu. Tant pis pour les amis que j’y ai encore, et qui font le gros dos en attendant que…

Le Comité Orwell, qui compte donc quelques belles intelligences, a rassemblé ses idées en un corps de doctrine, et balaye en 200 pages serrées les questions d’éducation (louanges à un livre qui explique benoîtement aux politiques aveugles que c’est la pierre fondamentale, et que Najat Vallaud-Belkacem est le bon petit soldat de l’apocalypse molle dans laquelle nous entraîne le « soft totalitarisme » — c’est le sous-titre de l’ouvrage — mis en place par la mondialisation, l’Europe bruxelloise, et l’empire américain), d’économie — analyse tout à fait lumineuse —, la démocratie, « nouvel habit de la tyrannie », et de « l’art de dissoudre les peuples » dès qu’ils ne votent pas comme vous voulez. Revue de détail.

Orwell est convoqué — c’est bien la moindre des choses — dès les premières lignes : « Parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre ».

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli. 

Les couvertures de « Causeur » auxquelles vous avez échappé

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causeur islam charia

causeur islam charia

Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile

Proposé par Eric Hennedet

L’identité heureuse

Proposé par Hermanos Dufour

Sortez couverts 

Proposé par Charles Catherinot et Bertrand Bonnimond

Enlèvement demandé

Proposé par Emmanuel Koupkoup et Michel Legrand

Salafisme: une voie de garage

Proposé par Scandiuzzi Laurent

Circulez y’a rien à voir !

Proposé par Robert Maggengo

Où sont les femmes ?

Proposé par Anne Villemin Sicherman et Séverine Rabasse Arbaut

Les nouvelles féministes

Proposé par Caroline Valentin

Entretien d’embauche anonyme

Proposé par Ma Thias

Martine fait ses courses

Proposé par  Charles du Pardessus

L’intégration : une totale réussite

Proposé par Michel Cany

Le progrès en marche

Proposé par Em BoGent

Fantomette va au marché !

Proposé par Мишель С.

Promenons-nous dans Clichy-sous-Bois

Proposé par Quamel Pusati

Il est interdit d’interdire…

Proposé par Olivier Chastan

Rêve de liberté

Proposé par Viviane Lucas de Moüy

Trou dans la couche d’ozone: les protections efficaces

Proposé par François Marsella


Causeur #42 – Janvier 2017 par causeur

Mosquée de Stains: sous l’œcuménisme, le salafisme

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stains islam attia daech
Hassen Chalghoumi et Salih Attia. Numéro de reportage : 00688991_000005.
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Hassen Chalghoumi et Salih Attia. Numéro de reportage : 00688991_000005.

On nous prépare un islam de France tout propre et ripoliné. « On », autrement dit l’Etat et les associations représentatives des musulmans de France, volontiers enclines à accepter l’argent public moyennent quelques concessions à la République. Reste que les mosquées fréquentables peinent à endiguer la vague salafiste (et plus si affinités…) qui déferle sur la communauté musulmane de France depuis quelques années.

Deux imams congédiés en trois ans

Preuve en est, même Le Monde en vient à déciller en consacrant un long article à la mosquée Al-Rawda de Stains (93), inaugurée en 2013 et aujourd’hui fermée pour apologie du djihad. Comme par hasard, l’édifice religieux constituait un vivier de terroristes passés avec armes et bagages chez Daech. Avec comme fil rouge une question lancinante : comment se fait-il que des prêches favorables à l’Etat islamique se fassent entendre dans une mosquée a priori irréprochable ? Pour en avoir le cœur net, sous la plume d’Elise Vincent, le quotidien de révérence tire le portrait de son président, Salih Attia, quinqua issu de l’immigration égyptienne devenu en l’espace de vingt ans l’une des têtes de gondoles de l’islam français. Notre homme, vendeur de fruits et légumes dans le civil, est si insoupçonnable de la moindre visée extrémiste qu’il fait assaut de philosémitisme, allant jusqu’à s’associer à un entrepreneur franco-israélien « muslim-friendly » (sic) dans ses engagements communautaires et religieux.

En adepte du dialogue interreligieux reçu par les politiques de tous bords, Salih Attia balaie les accusations qui pleuvent sur sa mosquée mais applique, certes un peu tardivement, le principe de précaution, renvoyant son imam salaf’ Hatim Roinzo à ses chères études. Le deuxième qu’il congédie en trois ans pour radicalisme, quelle précarité dans la profession…

Mais, si la mosquée de Stains a été fermée sur décision du ministère de l’Intérieur le 2 novembre dernier, ce n’est pas seulement en raison des prêches olé-olé que son self-made-imam y prononçait. Outre un flirt verbal avec l’E.I., la  « mosquée du jardin enchanté » (traduction littérale d’Al-Rawda) a vu passer un nombre impressionnant de djihadistes. A commencer par les compagnons de la chanson daechistes que sont Fabien Clain et d’Adrien Guihal, coryphées de l’E.I. ayant revendiqué par psalmodies les attentats du 13 novembre, Magnanville et Saint-Etienne du Rouvray. Encore plus gênant, deux des six enfants de Salih Attia ont migré vers les terres du califat dès 2012. Un gros caillou dans la babouche du très œcuménique président de la mosquée. « Imbroglio politico-religieux », « double visage de la mosquée de Stains », conclut la journaliste du Monde à l’issue de son enquête très fouillée.

Un précédent : la filière des Buttes-Chaumont

Il y a assurément de quoi en rester coi. De deux choses l’une : soit Salih Attia est un parangon d’ambiguïté et pratique le double langage façon taqiya, modéré à la ville, crypto-salaf à la mosquée ; soit cet habitué des ors de la République n’a tout simplement pas les capacités d’enrayer la salafisation des esprits. Si je penche vers la seconde hypothèse, c’est que le précédent des Buttes-Chaumont incite à la prudence. Au début des années 2000, dans le dix-neuvième arrondissement de Paris, la mosquée Ad-Da’wa était le fourrier de la filière djihadiste dite des Buttes Chaumont d’où sortiront nombre de combattants en Irak, dont les tristement célèbres Kouachi et Coulibaly. Pourtant, l’imam local Larbi Kechat affiche des états de service républicains irréprochables en tant que pionnier du dialogue interreligieux et exégète réformiste du Coran, déconstruisant notamment la si problématique notion de djihad. Malgré cette façade on ne peut plus rassurante, des petits groupes de radicaux se rassemblaient dans l’enceinte et aux abords de la mosquée sous l’égide du prédicateur djihadiste Farid Benyettou, aujourd’hui officiellement repenti et reconverti dans le business de la déradicalisation. Que l’un des plus grands centres islamiques de France n’ait pu contrôler ses ouailles ni même ralentir leur dérive criminelle en dit long sur l’impuissance des imams républicains. Comme à Stains, les dirigeants de la mosquée jurent avoir les mains propres. Certes, mais ils n’ont pas de mains…

Pour analyser cette impasse, un petit détour par la sociologie s’impose. Dans sa passionnante étude sur les musulmans de France, Tarik Yildiz, que j’ai l’honneur d’interroger dans notre numéro de janvier, dégage quatre catégories de croyants. Mis à part les musulmans discrets ou républicains, trois groupes majoritaires vivent sous la domination idéologique des salafistes : les « superficiels » (délinquants au surmoi salafs mais au mode de vie encore « impie », susceptibles de se radicaliser en quelques mois), les « rigoristes » (salafistes pur sucre) et les « communautaristes » ravis de vivre dans des quartier islamisés sous la coupe réglée d’une minorité de salafs. Qui scrute ce schéma aura compris de quoi il en retourne aux Buttes-Chaumont et à Stains. En dépit des serments d’allégeance aux valeurs françaises des responsables communautaires et religieux, la base ne suit pas.

Touchez pas au grisbi républicain!

C’est là qu’entre en jeu le facteur générationnel. Salih Attia n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’islam des pères nés au bled, paradoxalement bien plus soluble dans l’identité française que l’islam des frères nés dans l’hexagone. A l’instar des Anouar Kbibech, Hassen Chalghoumi et autres Tareq Oubrou, le fondateur de la grande mosquée de Stains se retrouve désarmé face à la jeunesse musulmane made in France. Les codes de la contre-société des banlieues leur échappent. Et la dynastie républicaine des Boubakeur, à la tête de la mosquée de Paris depuis des lustres, ces ambassadeurs d’Alger n’infirment pas la règle, dopés qu’ils sont au grisbi républicain.

D’ailleurs, quoi qu’en dise Dalil Boubakeur, édifier des mosquées cathédrales n’y changerait pas grand-chose. De tels projets pharaoniques raviraient certainement les entrepreneurs communautaires régulièrement reçus Place Beauvau. Mais ne freinerait en rien la sécession culturelle d’une partie de l’Oumma. Un jeu de dupes dans des mosquées Potemkine, est-ce ainsi qu’Allah est grand en France ?

Zones de non-France

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"On ne l’a jamais dit, mais une partie de la fermeture de PSA était liée aussi à l’omniprésence religieuse et au fait qu’il y avait des exigences religieuses au travail, d’arrêt de travail, de baisse de productivité, et dans le choix de PSA de fermer Aulnay, il y a eu aussi cet aspect-là.", a déclaré le député-maire de Drancy, Jean-Christophe Lagarde. SIPA. AP21241742_000001
"On ne l’a jamais dit, mais une partie de la fermeture de PSA était liée aussi à l’omniprésence religieuse et au fait qu’il y avait des exigences religieuses au travail, d’arrêt de travail, de baisse de productivité, et dans le choix de PSA de fermer Aulnay, il y a eu aussi cet aspect-là.", a déclaré, le 3 janvier 2016, le député-maire de Drancy, Jean-Christophe Lagarde. SIPA. AP21241742_000001

Ça se passe près de chez vous. Pendant que nous proclamons notre détermination à ne pas céder, notre intention de faire respecter, notre volonté d’interdire, un islam rigoriste, littéraliste et sécessionniste poursuit son entreprise de conquête et de contrôle des esprits musulmans en France. La guerre qu’il mène n’est pas faite de grandes offensives ni même de vacarme médiatique, quoi que celui-ci puisse être utile, le plus souvent, c’est à bas bruit qu’il avance ses pions. Il grignote des territoires où il devient majoritaire, pratique l’entrisme là où il est déjà fort – RATP, stades, prisons, pour ne prendre que les exemples sur lesquels nous avons enquêté –, saisit les tribunaux pour intimider des intellectuels comme Georges Bensoussan et Pascal Bruckner (voir pages 66-67). Ainsi fait-il tomber, jour après jour, des dizaines de ces petites citadelles mentales qui sont les avant-postes de notre monde commun. Les islamistes ne s’attaquent pas frontalement au hardware, aux grands principes, qu’ils s’ingénient plutôt à détourner à leur profit (ni – pour l’instant ? – aux institutions régaliennes de l’État), mais à ces mille riens qui font notre humeur collective, notre façon de vivre ensemble et d’habiter l’espace public. Ici ce sont des femmes qui disparaissent des rues et des terrasses, là des enfants juifs exfiltrés de l’école publique (pour leur sécurité, bien sûr), ailleurs des collégiennes condamnées au jogging informe, des lycéens obligés d’observer le ramadan ou de faire semblant, des populations entières contraintes de se soumettre à la loi des Frères, au nom de la solidarité entre musulmans supposée prévaloir sur toute autre allégeance. Sans oublier les caricatures qu’on n’ose plus publier, les vérités qu’on n’ose plus dire, les libertés qu’on n’ose plus exercer.

C’est bien à un projet politique, qui serait volontiers totalitaire s’il en avait le pouvoir, que nous sommes confrontés. Et il n’aurait jamais pu emporter tant de victoires sans une incroyable accumulation de bons sentiments dévoyés, de complaisances intéressées, de lâchetés inavouées, d’aveuglement volontaire et d’une énorme dose d’imbécillité à visée électoraliste. Pour résumer à grands traits, la gauche, se trouvant fort dépourvue quand la bise individualiste et libérale fut venue, recycla les immigrés en damnés de la terre avec l’antiracisme en guise de lutte des classes. La droite ayant ouvert les vannes à l’immigration de masse, elle mit en œuvre tout ce qu’on pouvait imaginer pour empêcher les nouveaux arrivants de s’assimiler et même de s’intégrer. Elle exalta leurs différences et les invita à les brandir, dans l’espoir, sans doute, qu’elles allaient régénérer la France d’avant et ses crispations identitaires – évidemment, c’est le contraire qui arriva. La mise en musique de ces errements idéologiques fut réalisée par un clientélisme local qui assignait les descendants d’immigrés à leur culture d’origine puisque c’est cette assignation qui permettait d’obtenir leurs voix. Au passage, on appliqua cette heureuse politique des grands frères dans des entreprises comme la RATP où la passionnante enquête d’Olivier Prévôt (pages 60-63) montre comment les belles idées de la deuxième gauche ont contribué à transformer des arabes en musulmans et des musulmans en salafistes. En même temps, histoire, sans doute, de soutenir le recrutement futur, on serinait aux jeunes nés sur notre sol que nous étions coupables de tout et eux responsables de rien. On ne saura jamais à quel point ce discours victimaire a contribué à faire haïr la France par des Français – et heureusement parce qu’il faudrait juger ses auteurs pour haute trahison, non je blague, il ne leur sera fait aucun mal, surtout s’ils reconnaissent leurs erreurs, ou au moins, s’ils s’abstiennent de les propager.

Ça ne date pas d’hier

Dans les terres d’islam en France, de jeunes Français proclament donc sans honte, et avec le soutien bruyant d’intellectuels français, leur haine de la France ; au contraire, c’est l’aimer qui serait jugé incongru ou criminel par la famille, le clan, le quartier, la communauté. Ça ne date pas d’hier : Magyd Cherfi a raconté à Répliques, au micro d’Alain Finkielkraut et face à Malika Sorel, comment, enfant, il devait se cacher pour lire les grands auteurs français et, en somme, réprimer sa part de Gaulois. Les historiens auront un jour à déterminer si, dans le cours des décennies 1970 et 1980, on a perdu une occasion de créer un islam de France laïque, pluraliste et républicain – termes qui paraissent aujourd’hui des oxymores au regard de l’islam réel. Il est vrai qu’à l’époque à laquelle ont grandi Cherfi et votre servante on ne parlait pas de religion. Contrairement à ce qu’on croyait alors, peut-être n’est-il pas si simple de changer de généalogie – car cela suppose de changer d’anthropologie.

En tout cas, cela fait pas mal de temps qu’on ne peut plus dire qu’on ne savait pas. Que l’on n’ait pas compris, en 1984, que les premières hirondelles voilées de Creil annonçaient un printemps islamiste, c’est bien excusable, il est difficile d’écrire l’histoire quand on a le nez dedans, et il faut saluer la clairvoyance des huit mousquetaires qui appelèrent alors Lionel Jospin à empêcher le Munich de l’École républicaine – sans succès mais avec panache. Nous avons mis vingt ans à réagir et à voter la loi qui proscrit le voile à l’école. Mais le temps et le terrain perdus pendant ces vingt années ne nous ont pas instruits car nous en perdons encore et encore. Voilà bientôt quinze ans qu’on sait qu’il y a en France des territoires perdus pour la République, au point que la formule est passée dans le langage commun.[access capability= »lire_inedits »] Enfin, on sait si on veut savoir, mais tant de gens ne voulaient pas savoir. On les comprend. Découvrir que des enfants d’immigrés, érigés en victimes devant lesquelles nous devions tous faire repentance, étaient eux aussi (et même eux surtout) coupables d’antisémitisme, d’homophobie et de sexisme à bas front, imposait des révisions si déchirantes que beaucoup en furent tout simplement incapables et s’employèrent à disqualifier les messagers, en l’occurrence des professeurs travaillant dans ces quartiers d’où les derniers blancs s’en allaient, comme ils avaient quitté l’Afrique de Pierre Messmer trente ans plus tôt.[1. Les blancs s’en vont, est le titre désolé des mémoires de Pierre Messmer parus en 1998 chez Albin Michel.] Sauf que là, ils devaient fuir des territoires où nul ne pouvait contester la légitimité de leur présence. Les révélations de Bensoussan (alias Brenner) et de son équipe auraient dû faire scandale. Le scandale est qu’il n’y eut point de scandale.

Pendant des années, les idiots utiles et autres compagnons de route de l’islam politique ont donc répété sur tous les plateaux que le problème ne venait pas de l’antisémitisme mais de ceux qui le dénonçaient, pas du séparatisme musulman mais du racisme français, pas de l’islam mais de l’islamophobie. Et pendant qu’ils psalmodiaient les louanges du vivre-ensemble pour nous appeler à la soumission, un nombre croissant de quartiers passaient sous la férule d’une idéologie séparatiste érigeant une barrière entre purs et impurs, fidèles et kouffars, putes et soumises. Au soir de l’attentat contre Charlie Hebdo, en janvier 2015, il se trouvait encore d’éminents éditorialistes, à commencer par Edwy Plenel et Laurent Joffrin, pour accuser Alain Finkielkraut et absoudre Tariq Ramadan. Certes Ramadan n’appelle nullement à prendre les armes contre la France au contraire, même s’il lui arrive de condamner mais. Pour autant, nombre de Français l’ont compris bien avant leurs dirigeants : aussi douloureuses soient les pertes que nous inflige la violence djihadiste, ce n’est pas elle qui menace à long terme la cohésion et l’existence même de notre pays, c’est la sécession culturelle dans laquelle est engagée une partie de l’islam de France et d’Europe. Le problème n’est pas seulement l’arbre mais la forêt dans laquelle il a grandi. Ramadan, les Frères musulmans de l’UOIF, et plus encore leurs alliés de l’islamo-gauche, ont clairement encouragé cette sécession en lui fournissant des visages présentables, une panoplie idéologique de légitimation et d’innombrables relais médiatiques. En effet, si Plenel a été le théoricien affiché du parti de l’islam, c’est la troupe journaleuse qui, dans les chaînes tout-info, se chargeait de répandre la bonne parole et de dissuader les contrevenants. Ceux qui persistaient à voir ce qu’ils voyaient, notamment un antisémitisme arabo-musulman se teintant volontiers de négationnisme pour récupérer le pompon victimaire, ont donc été copieusement moqués ou insultés par des journalistes qui n’en finissaient pas, en revanche, de s’inquiéter de ce que les Français fussent inquiets. Fantasmes, esprits étroits, idées rances, je vous la fais courte, on connaît la chanson. Le réel ne passera pas, tel aura été le mantra de ces années-là.

Depuis, le réel a fait entendre une tout autre musique, à la fois macabre et martiale. Et peu à peu, comme si les voiles successifs que l’idéologie a dressés devant nos yeux tombaient un à un, la société française découvre l’étendue du désastre. Ce n’est pas, , quoi qu’ânonnent encore certains pour se rassurer, à une infime minorité mais une fraction notable des musulmans français qui n’habitent plus mentalement le même temps et le même espace que nous. Beaucoup d’autres musulmans sont les premiers surpris, soit qu’eux ou leurs parents aient rompu avec ce qui, dans leur bagage d’origine, s’opposait à leur plein accès à la culture française, soit qu’ils n’aient pas vu par peur d’avoir à dénoncer. En tout cas, l’effroi de certains responsables comme Tareq Oubrou, Kabtane et d’autres, qui ont pourtant constitué la première génération islamiste, n’est pas feint, devant le monstre qu’ils ont enfanté ou laissé prospérer – une jeunesse en colère née dans un pays qu’elle dit exécrer et qui divise le monde entre « eux » et « nous », le « eux » comprenant l’essentiel de ses compatriotes.

Pendant des années, les autres compagnons de route de l’islam politique ont répété que le problème ne venait pas du séparatisme musulman mais du racisme français, pas de l’islam mais de l’islamophobie.

Le fait nouveau c’est que, désormais, il est permis d’en parler. Même à la télévision publique – il faudra sans doute plus de temps et plus de morts pour que France Inter découvre la lune et cesse de se déchaîner contre le doigt. Mais au Monde et à Libé, on la voit presque un jour sur deux. De ce point de vue, la date du 9 décembre marque peut-être une rupture : ce jour-là, au cours du 20 heures, David Pujadas annonce la diffusion d’une « enquête qui dérange ». Attention, ils n’ont pas eu l’idée tout seuls, c’est la secrétaire d’État aux droits des femmes, Pascale Boistard, qui la leur a donnée en déclarant : « Il y a sur notre territoire des zones où les femmes ne sont pas acceptées. » Sans blague ? Suit un reportage dans un bar de Sevran peuplé uniquement d’hommes, dont l’un déclare à la caméra cachée : « Ici, c’est comme au bled ! »

Que ceux qui redoutent de voir leur monde familier changer trop vite se rassurent, il est resté quelques brailleurs et brailleuses pour nous expliquer que tout ça, c’était rien que de la stigmatisation et du populisme, et tenter de nous faire avaler, photo à l’appui, que Sevran était un paradis pour les femmes. Ainsi l’impayable islamo-féministe Clémentine Autain, à qui Paulina Dalmayer, de retour de Sevran, cloue le bec sans appel (pages 54-56), est-elle allée prendre un café dans ce temple de la galanterie. Ou encore l’amusant blogueur de Télérama rappelant qu’au xixe siècle nos rues étaient très largement masculines (mais pas les salons où se fabriquait l’opinion, nigaud) et qu’il n’y a pas de femmes dans la liste des 100 patrons les plus performants (si ça t’empêche de vivre, moi pas et toutes les femmes qui se battent pour exister dans nos banlieues non plus). Certes, la domination des femmes n’est pas une exclusivité musulmane, mais chez nous, elle suscite la réprobation sociale. Chez nous, c’est-à-dire partout, sauf dans les enclaves où, dans les cœurs et les esprits, la charia prévaut sur la loi de la République.

Si les grands médias sont les derniers à céder aux sirènes du réel et à découvrir ce que la France des bistrots sait depuis longtemps, en deux ans, beaucoup de digues ont sauté, en particulier à l’université. La sociologie qui s’employait jusque-là, par le truchement de quelques voix plus médiatiques que scientifiques, à escamoter le réel, s’est emparée des questions qui fâchent, et en deux ans on a publié plus de témoignages, d’enquêtes, de reportages, d’études, de sondages sur l’islam radical et ses diverses manifestations, que durant les treize années précédentes. Après les attentats du 13 novembre, on s’est avisé, au CNRS, que les sciences sociales n’étaient d’aucune utilité pour comprendre ce qui se passait et on a lancé un vaste appel à projets sur la radicalisation. Parmi les projets retenus figure une étude, menée par une équipe CNRS/Cevipof, sur la base de 6 800 questionnaires approfondis. Si les responsables de l’étude, conscients de marcher sur un baril de poudre, tentent d’éviter la moindre fuite, avec succès jusque-là, ils ne semblent pas particulièrement heureux de leurs résultats. De même, s’il a été impossible de lire le nouvel ouvrage coordonné par Georges Bensoussan qui paraîtra ce mois-ci et dont on découvrira des bonnes feuilles dans le Figaro Magazine, son titre, La France soumise, annonce la couleur. En vérité, le tableau que brossent des sources diverses, de moins en moins conjectural, est de plus en plus effrayant. Car il suscite en même temps le sentiment de l’urgence et celui de l’impuissance.

De fait, après avoir modestement contribué à interpréter le monde tel qu’il est, il est temps de se demander comment le changer. Or plus on sait qu’il faut agir, moins on sait comment agir. Aussi complexes soient les enjeux sécuritaires, ils le sont infiniment moins que les fractures culturelles et idéologiques. On peut traquer des criminels, couper leurs sources d’approvisionnement et de financement, les juger, les condamner ou les abattre si on les prend en flagrant délit. On peut combattre les discours de haine, en tout cas quand ils sont tenus publiquement, même si c’est plus compliqué et en grande partie vain. En revanche, on ne sait pas comment lutter contre les idées fausses qui s’emparent de certains esprits. Ou plutôt on sait trop que c’est une guerre de trente ans qu’il faudrait mener sans relâche sur tous les fronts où se fabrique l’esprit public : école, université, médias, justice. Tout en s’employant par ailleurs à réduire le plus possible des flux migratoires que plus personne n’est aujourd’hui en état d’accueillir, ni les issus-de ni les de-souche.

L’ennui, c’est que dans notre démocratie court-termiste, il faudrait être un saint pour lancer des batailles dont on sait à l’avance qu’on ne récoltera pas les fruits. Voilà pourquoi on ne saurait tout attendre des gouvernants ni de la loi. « Nous sommes le pays de Voltaire, nous ne nous laisserons pas faire », écrit Brice Couturier (pages 66-67). Nous sommes aussi le pays d’Élisabeth Badinter, de Finkielkraut et de beaucoup d’autres, plus ou moins célèbres, à qui ce serait faire injure que de baisser les bras. Alors, chiche ! En fin de compte, c’est à la société, donc à vous et moi, de définir les lignes rouges sur lesquelles nous ne céderons pas d’un pouce – comme la liberté des femmes – et le prix que nous sommes prêts à payer pour les défendre. On me dira que les femmes de la Brigade des mères qui bataillent pour leur droit d’occuper l’espace public n’ont pas tant besoin de nos idées que de notre présence physique. Peut-être. Mais ce sont les idées qui mènent le monde, c’est dans les têtes, les cœurs et les médias qu’on mènera la reconquête des territoires perdus. À la dure, sans aucun doute, pas par la force. Nous ne gagnerons pas cette guerre si la majorité silencieuse des musulmans ne choisit pas, avec force, la loi de la République contre celle des « Frères » et la majorité silencieuse le restera tant qu’elle aura plus peur du jugement des siens que besoin de l’approbation de ses concitoyens. En attendant, si on laisse simplement les choses aller sur leur erre, dans une trentaine d’années, on ne vous parlera plus des territoires perdus mais de ceux où on peut encore porter une minijupe sans danger.[/access]

Vaincre le totalitarisme islamique

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Correct or not correct? Les deux visages de l’Amérique

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Amy Adams dans Nocturnal Animals de Tom Ford.
Amy Adams dans Nocturnal Animals de Tom Ford.

Quand le cinéma américain se contente de son énergie formelle, il nous donne le meilleur. Quand il met son savoir-faire au service d’un projet moralisateur, il nous ennuie – ainsi pourrait-on résumer ce qu’inspire la sortie ce mois-ci de deux films, The Birth of a Nation (Nate Parker) et Nocturnal Animals (Tom Ford).

Le film de Parker part pourtant d’une solide intuition scénaristique. Son héros, Nat Turner (interprété par le réalisateur lui-même) est hanté par un fantasme : incarner la figure prophétique. Entre impuissance et mégalomanie, ce couple infernal de la psyché humaine, il cède à la violence extrême. Fort bien. Mais trop soucieux de dénoncer la société blanche – rien n’est trop laid, trop sale, trop veule dans ce Sud esclavagiste – et de protéger son héros de toute complexité, Parker transforme son film en une sorte de correction politique, version knout pour des blancs… D’autres, également convoqués, verront dans ce noir et blanc sans nuance la justification de leur ressentiment. Vu d’ici, ce n’est pas très intéressant.

Le Texan (et néanmoins ex-styliste de renom) Tom Ford réussit l’exact contraire. Il parvient à nous passionner pour une histoire et des personnages a priori sans grande épaisseur – une femme riche confrontée au souvenir de son premier mari, romancier, dont elle reçoit un manuscrit. Deux histoires – celle de ce couple défait et l’intrigue criminelle du roman – s’entremêlent de façon captivante et brossent un portrait d’une rare précision, celui d’un homme et d’une femme, tout simplement. Il n’y a là ni leçon ni « correction ». Juste des images, souvent d’une intense beauté et qui s’enchaînent avec une grande intelligence narrative. La rousse Amy Adams, merveilleusement filmée par Tom Ford, sait en dire long… sans presque dire un mot.

The Birth of a Nation, en salles le 11 janvier.

Nocturnal Animals, en salles le 4 janvier.

Peillon, la mémoire injuriée

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vincent peillon laicite juifs musulmans
Vincent Peillon. Numéro de reportage : 00785404_000132.
vincent peillon laicite juifs musulmans
Vincent Peillon. Numéro de reportage : 00785404_000132.

Monsieur Peillon,

Vous faisiez partie de ces hommes politiques fournis par le Parti socialiste, propre sur eux mais manquant de consistance. Votre passage au pouvoir fut bref : titulaire du poste essentiel de ministre de l’Education nationale, vous avez préféré l’abandonner prestement, le voir confié à Najat Vallaud-Belkacem, pour aller goûter une préretraite confortable à Bruxelles. Depuis votre départ du gouvernement, silence total. Dans le souci de savonner la planche de son camarade Manuel Valls, Martine Aubry cherchait un candidat à la primaire socialiste à lui envoyer dans les jambes. Mission peu glorieuse, mais que vous avez jovialement acceptée. Ce qui atteste déjà votre absence de principes dans l’action politique.

Ce que Peillon feint d’ignorer

Je vous cite :  « Ceux qui ont fait la laïcité – Ferdinand Buisson, Jean Jaurès – ont toujours veillé à ce que ce soit un instrument de liberté, autour de deux principes: liberté de conscience et d’expression pour chacun, neutralité de l’État. Neutralité de l’État, ça veut dire que je ne favorise personne dans ses croyances intimes, dans ses opinions par rapport à d’autres. Si certains veulent utiliser la laïcité, ça a déjà été fait dans le passé, contre certaines catégories de populations, c’était il y a quarante ans les juifs à qui on mettait des étoiles jaunes, c’est aujourd’hui un certain nombre de nos compatriotes musulmans qu’on amalgame d’ailleurs souvent avec les islamistes radicaux, c’est intolérable. » (dans L’Entretien politique, France 2, hier soir).

On ne va pas vous faire l’honneur d’une explication de texte, et redire après beaucoup d’autres le caractère insane de l’assimilation de la tragédie imposée aux juifs en France sous le gouvernement de collaboration, avec la situation des musulmans aujourd’hui. Contentons-nous de relever ce que vous faites semblant d’ignorer, à savoir qu’il y a quarante ans sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing les juifs n’étaient pas astreints au port de l’étoile jaune. C’était trente-cinq ans plus tôt un gouvernement de trahison adoubé le 10 juillet 1940 à Vichy par la majorité des parlementaires socialistes, pourtant issus des chambres du Front populaire, qui avait décidé en septembre de la même année d’ostraciser les juifs. Avant d’imposer le port de l’étoile jaune à partir de mai 42. Dans le silence de ces mêmes élus socialistes dont l’antiracisme était alors manifestement flageolant.

Tout ça pour grappiller quelques voix ?

Vous savez tout cela très bien, mais pourquoi se gêner, et ne pas raconter n’importe quoi, dès lors qu’il s’agit de grappiller quelques voix, et faire plaisir aux petit marquis du gauchisme culturel dont vous quémandez la reconnaissance ? Mazarine Pingeot et Jean-Michel Ribes sont contents et cela vous ravit. Marwan Muhammad et le CCIF aussi, mais vous vous en foutez.

En fin de compte, le spectacle donné par cette « primaire de gauche » me renvoie à deux citations de grands personnages qui savaient ce que sens de l’honneur veut dire et qui me semblent s’appliquer à vos petits camarades et à vous. Il ne s’agit pas de comparer d’amalgamer ou d’accuser, simplement de relever des traits de caractère et de méthodes communs. Pas vraiment reluisants.

Le portrait de Laval par Charles De Gaulle dans le deuxième tome des Mémoires de Guerre : « Porté de nature, accoutumé par le régime, à aborder les affaires par le bas, Laval tenait que, quoi qu’il arrive, il importe d’être au pouvoir, qu’un certain degré d’astuce maîtrise toujours la conjoncture, qu’il n’est point d’événement qui ne se puisse tourner, d’hommes qui ne soient maniables. »

Et comme en réponse, Léon Blum nous parle de ses camarades dans ces journées d’abandon de juillet 40 :

« J’ai vu là, pendant deux jours, des hommes s’altérer, se corrompre comme à vue d’œil, comme si on les avait plongés dans un bain toxique. Tel camarade qui, à mon entrée dans la salle, s’était précipité vers moi la main tendue, m’évitait visiblement au bout d’une heure. Il ne surnageait plus que quelques débris intacts à la surface de la cuve dissolvante. »

La cuve dissolvante de cette présidence Hollande, prendre les choses par le bas, se corrompre comme à vue d’œil, saisissant portrait, Monsieur Peillon.