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Alep reprise, libérée ou tombée?

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alep armee syrie medias
Des soldats syriens patrouillent dans la cour de la Mosquée des Omeyyades, Alep. Sipa. Numéro de reportage : AP21988854_000011.

« A Alep, les rebelles se servent des civils comme boucliers humains » ; « Les forces pro-gouvernementales autorisent les rebelles à quitter Alep-est avec des armes légères pour rejoindre d’autres bastions de la contestation » ; « Les rebelles menacent d’exécuter les civils qui tenteraient de quitter la ville en passant par les couloirs humanitaires. »

C’est sur des chaînes d’information continue que j’ai entendu ces informations, et d’autres de la même veine.

La fin d’une autocensure ?

Jusqu’alors, les commentaires qui s’éloignaient un peu de trop de la thèse officielle ne bénéficiaient pas d’un très bon accueil.

Le documentaire de Samah Soula intitulé « Syrie, le grand aveuglement » et diffusé sur France 2 le 18 février 2016 avait été salué comme un travail courageux et intéressant par la chroniqueuse médias de Franceinfo-la-radio mais le point de vue offert par le documentaire, différent de la version habituelle des faits, n’avait pas pesé du tout sur le traitement des événements par cette chaîne ni par les autres. Encensé par l’Obs, le travail de Samah Soula avait été étrillé par l’Express et par le Monde.

Que le documentaire présentât des défauts, c’est probable. Mais les reproches formulés à son encontre, peut-être légitimes (vision partisane des choses, tendance à la simplification sur certains aspects, minoration de faits, interviews tronquées au montage, etc.), pointant des pratiques très courantes dans les médias, ne se font toutefois jamais entendre lorsque le contenu d’un documentaire va dans le « bon » sens, le sens autorisé. On ne conteste la méthode que si le contenu déplaît, c’est bien connu.

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

Jacqueline Sauvage: paysage après la bataille

Rassemblement sur le Parvis du Trocadéro à Paris pour réclamer la libération de Jacqueline Sauvage, décembre 2016. SIPA. 00784814_000018

L’affaire Jacqueline Sauvage qui occupe les médias mainstream depuis plus d’un an est finalement un étonnant révélateur des contradictions qui travaillent actuellement la société française. Qui en dit long sur la déliquescence d’un système politique et médiatique qui n’en finit pas de partir en lambeaux.

Nous avions déjà l’antiracisme petit-bourgeois, élevé au rang de valeur cardinale par des gens pourtant apôtres d’une société communautaire racisée, et brandi comme un signe extérieur de richesse par les bénéficiaires de la globalisation. Voilà que s’affirme désormais l’hégémonie du féminisme victimaire des groupuscules parisiens. Il obéit à la même logique en mettant en avant l’image d’une femme mineure et éternelle victime soumise sans pouvoir s’en émanciper un patriarcat oppresseur. Et exactement comme pour le racisme, que l’on va le plus souvent chercher là où il n’est pas, on n’hésite pas à enfourcher de mauvaises causes au risque de dévoyer les vrais et les justes combats. Mais qu’importe le réel, la vérité, ou la morale puisqu’il ne s’agit en fait, en congédiant le réel, que de se donner bonne conscience à peu de frais et de prendre la pose. L’idéal étant quand, à l’aide du relativisme culturel comme Benoît Hamon ou Clémentine Autain, on peut faire fusionner antiracisme et féminisme en célébrant par exemple, le droit des intégristes musulmans à enfermer et bâcher leurs épouses au nom de la tradition et de la liberté de celles-ci d’accepter ce qui leur est imposé. Féministe et  anti-islamophobe, coup double.

Un enchaînement de réactions lamentables

Le combat pour l’élargissement de Jacqueline Sauvage au nom de la lutte contre les violences faites aux femmes est une mauvaise cause. Simplement parce que l’histoire que nous assène jour après jour la propagande médiatique, est fausse. Jacqueline Sauvage n’a pas été la victime pendant 47 ans d’un mari violent, qu’elle n’a pas abattu froidement de trois balles dans le dos pour se protéger. Le dossier, et tous ceux qui ont eu à en connaître racontent une autre histoire, celle d’une femme de caractère qui dominait sa famille et n’a pas supporté de la voir en échec. Et c’est à partir de cette réalité-là que les juridictions ont statué. C’est la raison pour laquelle lorsque François Hollande, dans une grande première dans la vieille histoire de l’usage de ce droit régalien, a décidé après une première grâce partielle, une deuxième totale un an après, a commis une mauvaise action. Provoquant un enchaînement de réactions lamentables symptôme du délitement des institutions et du désarroi de l’opinion.

À tout seigneur tout honneur, François Hollande a brusquement cédé, aux petites coteries médiatiques, mondaines et parisiennes qui le fascinent manifestement. Ce faisant, qu’il le veuille ou non, il a validé le mensonge, consacré un permis de tuer, et last but not least insulté magistrats et jurés. Personne ne doit pouvoir contester le principe du pouvoir qui lui est donné par la constitution, et le fait de s’en servir. Mais François Hollande fait de la politique, il a été élu pour ça, et utiliser une prérogative juridique ne le dispense pas de le faire dans des formes dignes et en fonction du contexte. De ce point de vue, c’est une catastrophe.

L’apogée du féminisme victimaire

Le féminisme victimaire devenu hystérique ensuite. Tous ces petits groupes qui portent leur androphobie et leurs frustrations en bandoulière sont désormais inaccessibles à toute approche rationnelle. Foin de la réalité, chaque argument qui tente d’y ramener, est immédiatement contré par des raisonnements qui n’ont rien à envier au complotisme le plus obtus. L’ensemble de la planète est dominé par un complot patriarcal et tout ce qui s’y passe doit être lu à la lumière de ce prérequis. Jacqueline Sauvage n’a rien dit pendant 47 ans, personne n’a remarqué chez les gens qui la fréquentaient la moindre trace de coup, on vous répond : emprise, femme soumise, amnésie traumatique, mémoire retrouvée, et toutes les imbécillités issues du commerce des psychologues charlatans. 35 magistrats et jurés ont eu à connaître de son dossier et l’ont cependant condamnée : des « masculinistes » pour les uns, des marionnettes manipulées pour les autres. Débat impossible, et c’est cependant à ces gens-là que le président de la République a donné raison.

Il y a aussi la classe politique, qui s’est vautrée toutes tendances confondues, dans une démagogie compassionnelle assez écœurante. C’est qu’il y a bientôt des élections, et avant des primaires. Alors, plutôt que de parler au peuple on va s’adresser à des petites coteries, des groupuscules que l’on espère prescripteurs d’opinion. Le plus désolant étant pour moi, Jean-Luc Mélenchon, après avoir intronisé Jérôme Kerviel en Robin des bois de pacotille, il a pris la défense de Clémentine Autain qui tirait dans le dos de la brigade des mères du 93 luttant contre l’intégrisme musulman. Pour faire bonne mesure, il vient de faire de Jacqueline Sauvage, coupable d’un crime, l’emblème de la lutte pour l’émancipation des femmes. Bravo camarade ! Qu’importe qu’il s’agisse d’un mensonge, si on s’encombre de la vérité, on ne va pas s’en sortir. Ce qui compte c’est s’adresser aux couches moyennes urbaines, les couches populaires on s’en fout, laissons-les au Front National.

La responsabilité des médias est écrasante

N’oublions pas les syndicats de magistrats qui n’en ratent pas une. Drôle d’institution que ces syndicats sollicités à tout propos pour s’exprimer « au nom » de l’institution judiciaire, qui n’ont une activité syndicale que théorique, mais une activité politique permanente. Les magistrats du siège sont soumis à un devoir de réserve strict, garant de la confiance que les citoyens doivent avoir dans leur impartialité. Qu’à cela ne tienne, il y a les syndicats. Le « mur des cons » a montré la conception que le Syndicat de la Magistrature avait de cette impartialité. Et surtout, il est devenu habituel que ces organisations se moquent du principe de la séparation des pouvoirs dans la mesure où elles ne l’invoquent qu’à leur profit. Et nous sommes bombardés de déclarations politiques critiquant le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Là encore, pour relever le camouflet indiscutable infligé à la Justice par François Hollande, les syndicats de magistrats, n’y voyant aucune contradiction, n’hésitent pas à contester au chef de l’État l’utilisation des prérogatives que lui donne la Constitution ! Dites-moi, amis magistrats, vous êtes les derniers à pouvoir critiquer la décision du Président. Il serait peut-être temps de redevenir cohérents.

On finira enfin par les journalistes qui, par facilité et commodité, ont véhiculé la fable de Jacqueline Sauvage victime pendant 47 ans d’un mari violent. Tous les débats, toutes les interventions tous les éditoriaux en ont fait un postulat. Dire d’abord que « cet homme était une ordure », discuter ensuite. La responsabilité des médias, dans la pérennisation du mensonge et le discrédit jeté sur les décisions de justice rendue après des procédures régulières par plusieurs juridictions, est de ce point de vue écrasante.

Je disais en commençant que ce nouvel épisode du feuilleton Sauvage était révélateur des contradictions qui travaillent la société française. Une promenade attentive sur les réseaux, la lecture des commentaires sous les articles de la presse mainstream démontrent qu’une grande partie de l’opinion française n’est pas dupe. Et supporte mal la façon à la fois arrogante et désinvolte dont elle est traitée.

Ceux qui entendent briguer ses suffrages au printemps prochain seraient avisés d’en tenir compte.

Lahaie d’honneur

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Brigitte Lahaie au festival Epona à Cabourg, octobre 1996. SIPA. 00290532_000004

La France peut s’enorgueillir d’avoir encore de vrais chercheurs qui s’attaquent à des sujets de fond. Tout un patrimoine olé olé à (re)découvrir pour les générations en mal de repères. Deux ans de travail, une campagne de financement participatif, des heures d’un visionnage attentif, des entretiens avec tous les hommes forts de « l’âge d’or du X français » et, bien évidemment, la collaboration personnelle de Brigitte à ce projet hors-norme. Gloire donc à ces deux cinéphiles sans œillères idéologiques, historiens irréprochables et infatigables chasseurs d’images, qui ont traqué l’étrange, le fantastique, l’érotique, le porno ou le comique dans le parcours d’une actrice de charme devenue une star populaire. Quelques années seulement au service d’un cinéma dit de « mauvais » genre, moqué, décrié mais toujours autant regardé, ont fait de Brigitte, la madone des crises pétrolières !

Il n’y avait pas que Giscard à avoir la barre. Rappelons qu’elle arrêta sa carrière « hard » en 1980 avant que Mitterrand n’investisse l’Elysée. Cédric Grand Guillot et Guillaume Le Disez ont donc fait œuvre de pédagogie, d’enthousiasme et d’érudition dans une imposante somme, « Les films de culte », aux Editions Glénat, un beau livre réservé à un public averti. Un pavé de 350 pages (richement illustré) lancé dans la mare des bien-pensants pour qui seul le cinéma traditionnel a droit de cité. Un cri d’amour surtout pour cet autre cinéma, sorte d’itinéraire bis, flirtant avec les limites de la loi et parfois celles du bon goût, réalisé avec très peu de moyens et dégagé de toutes valeurs bourgeoises, à la fois révolutionnaire et stéréotypé dans son esthétique, d’une grande inventivité gestuelle mais non dénué de quelques lourdeurs scénaristiques, qui déshabillait les femmes et en disait finalement long sur ces années 70/80. Parenthèse enchantée d’un cinéma d’exploitation aujourd’hui disparu, de salles de quartier fermées, de films potaches et fascinants qui ne rentraient dans aucune case. C’était bien avant l’arrivée de la VHS et du virus du Sida. Les corps jouissaient sans entraves. On ne parlait pas d’industrie du sexe, de viagra, de chirurgie plastique et d’artifices pour soutenir notamment la courbe des ventes. Un cinéma pratiqué entre copains consentants, 100 % d’origine naturelle, où la fesse s’ébattait librement dans le champ de la caméra.

« Je suis à prendre »

Notre pays traversé alors par des mouvements contradictoires tanguait entre le désir d’ouvrir les vannes et ses vieux réflexes calotins. Le film X arrivait à point nommé pour dérouiller une société corsetée. Son avènement aurait été un épiphénomène si une star ne lui avait pas donné ses lettres de noblesse. Une légende était née, timide et entreprenante, réservée et délurée, perverse et insoumise. Les deux auteurs retracent scrupuleusement, étape par étape, la filmographie d’une « femme qui assumera totalement et fièrement d’avoir été libre dans sa vie et à l’écran ». Quand Brigitte monte à Paris en 1976, elle se fait refouler de plusieurs agences de mannequins en raison de sa forte poitrine. Elle répond à une annonce de France-Soir où justement cette particularité anatomique était fortement recommandée. Suivront cent films et une notoriété jamais égalée dans ce milieu secret. On se permet de l’appeler Brigitte, n’y voyez aucune familiarité, plutôt la preuve du lien unique qu’elle a su tisser avec ses spectateurs.

Elle est entrée dans le cœur des français, à la télé d’abord, son passage chez Pivot dans « Apostrophes » lui fit accéder à une large reconnaissance et par la suite, sur les ondes, depuis la rentrée à Sud Radio, elle continue de conseiller et confesser des dizaines de milliers d’auditeurs chaque jour. Qu’est-ce qui fait le charme de Brigitte ? Une certaine réserve, une audace assurément, une incroyable force de caractère, un corps outrageusement désirable, une intelligence des situations, cette fille-là, elle est terrible. Le lecteur plongera avec bonheur dans cette histoire de France parallèle. Il fera la connaissance de ces infatigables artilleurs, je parle ici du quarteron de valeureux sabreurs composé de Dominique Aveline, Richard Allan, Alban Ceray et Jean-Pierre Armand, mais aussi de Francis Mischkind le distributeur roi, des réalisateurs Claude Bernard-Aubert, Gérard Kikoïne, Francis Leroi, Jean Rollin, Jess Franco ou du metteur en lumière René Chateau. Toute une époque. Et comment résister à des titres aussi savoureux que l’explicite « Je suis à prendre », le champêtre « Parties de chasse en Sologne » ou l’énigmatique « Touchez pas au zizi » !

Brigitte Lahaie – Les films de culte – Cédric GrandGuillot et Guillaume Le Disez – Editions Glénat

Promenons-nous sur la lagune!

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Venise. Sipa. Numéro de reportage : AP21975460_000013.

Le plus vénitien des Bourguignons n’en finit pas de se perdre dans la lagune, pour mieux en saisir la fragile beauté. A travers la brume des eaux changeantes, François de Crécy continue son long cheminement de découvertes. On lui doit un Venise préfacé par Michel Mohrt paru en 2001, son célèbre Venezianamente dont l’avant-propos est signé du non moins célèbre Jean d’Ormesson en 2005 ou son récent Bal(l)ades vénitiennes préfacé par Alain Sanders en 2015.  A la fois naturaliste, enlumineur et historien, il récidive toujours en bonne compagnie, cette fois-ci avec l’académicien Frédéric Vitoux aux éditions Via Romana. Que cache cette lagune longue de 50 km, large de 15 km, bordée par la mer Adriatique, constellée de 118 îles et parsemée de 160 canaux ?

Chaque chapitre s’ouvre comme un sas de liberté et d’érudition, un moment fugace où l’écrivain se souvient d’un campanile, d’une église, d’une couleur du ciel, d’un personnage historique ou d’un repas partagé entre amis. « Je livre donc au lecteur le fruit de mes promenades, navigations et recherches » écrit-il, humblement, sans volonté de révolutionner un sujet, pourtant maintes fois abordé et saccagé par tant d’inattentifs observateurs. La majesté d’un tel décor ne s’apprivoise pas après une visite éclair. Il faut avoir beaucoup marché, attendu, lu, pris la pluie et joué aussi de malchance pour que la lagune daigne révéler ses secrets intimes. C’est la force tranquille de ces pastilles buissonnières qui charment et donnent résolument envie de retourner à Venise. La magie opère également grâce aux illustrations très réussies de Françoise Pichard, un noir et blanc discret où l’imaginaire peut voguer à sa guise. François de Crécy sait que la Sérénissime, débordante de touristes et assaillie d’indécentes propositions commerciales, perd de son éclat dans l’œil de l’Homme pressé. Flâner à côté de cet esthète prolonge notre regard et irrigue, à nouveau, notre curiosité. Même les lieux fréquentés jusqu’à l’excès prennent, sous sa plume légère, une teinte plus contrastée.

Si, à Murano, il déplore « les rabatteurs pour les magasins de verre », il contemple cependant l’église Santi Maria e Donato construite dans le plus pur style vénéto-byzantin et notamment son admirable abside. Frédéric Vitoux le qualifie, à juste titre, de « guide incomparable […] Il ne force pas sa voix, comme tous ceux qui n’ont rien à dire ». Cet embarquement en « terre » inconnue ressuscite certaines îles disparues appelées Ammiana, Ammianella, Castrasia, Centranica et Costanziaca ensevelies « en raison de la progression des eaux saumâtres ».

Ce récit de voyage se poursuit par Burano, l’île de la dentelle et des pêcheurs, la Certosa qui revit aujourd’hui grâce au chantier naval et à la base nautique, l’oliveraie de Sacca Sessola, le potager de San’Erasmo, ou encore le terrible passé de San Clemente où fut internée la première femme de Mussolini. Après avoir refermé ce bel objet littéraire, le voyageur a hâte de découvrir cette maison rouge foncé si intrigante, posée à Mazzorbo, où l’auteur rêve de s’installer et d’y faire ses courses avec une barque.

La lagune de Venise, François de Crécy – Préface de Frédéric Vitoux – Illustrations de Françoise Pichard – Editions Via Romana, 2016.


Requiem pour un Déon éternel

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Michel Déon. Sipa. Numéro de reportage : 00590055_000004.

L’écrivain Michel Déon vient de nous quitter. Ce n’est que partie remise, tant il a de bonnes raisons de nous apparaître immortel. Réfractaire en habit vert, son oeuvre, tout entière colorée de délicieuses incertitudes et de plaisirs partagés, est inscrite pour continuer sa généreuse entreprise d’ensoleillement des imaginaires.

Chagrin d’enfance

Que de sentiers parcourus par Edouard Michel, de son vrai nom, depuis sa naissance à Paris en 1919. Très tôt, on le souhaite mobile, il bivouaque. D’abord à Monaco, puis flottant à Nice. Il lit beaucoup, navigue non moins, accompagné de son père, conseiller à la cour du prince Louis II. C’est une enfance heureuse, du moins comme peut l’être celle d’un fils unique qui voit son modèle disparaître pour ses 13 ans. « Nos plus ineffaçables chagrins sont d’enfance. Le reste de l’existence se passe à les défier ou à redresser des ruines. » Revenu à Paris, lycéen à Janson-de-Sailly, Edouard Michel, un moment tenté par le communisme, prend au lendemain des manifestations du 6 février 1934 sa carte de lycéen d’Action Française. Au-delà des outrances de langage et des égarements conceptuels, ce mouvement offre une caisse de résonnance au long cortège d’allégresses anarchiques de l’adolescent, elle lui tient lieu d’école, de rencontre et d’éveil. Michel Déon, nostalgique des grandeurs fanées, demeurera sa vie durant quoiqu’il lui en coûte monarchiste. De coeur, de raison, ou par baroud d’honneur, sans doute considère-t-il que c’est bien plus beau quand c’est inutile.

1939. Fantassin, Déon a vingt ans et ce qui lui reste de naïveté derrière lui. Il se bat dans les Ardennes, échappe de justesse à la captivité. Au contact de compatriotes de tous horizons confondus, il s’imprègne et murit. Cette fraternité des ruines lui garantira sa vie durant un puissant vivier créatif: « tout le temps où un écrivain voit les autres il cesse de regarder son nombril ».

Fidèle à Maurras

En novembre 1942, il rejoint Lyon, devient secrétaire de rédaction à L’Action Française auprès de Charles Maurras. Edouard Michel va chercher ses articles, reçoit ses conseils, lui sert de chauffeur, parfois d’oreille, et peu à peu le vieux maître devient pour lui une sorte de père de substitution, même s’il sait notamment vis à vis de la question juive, s’en écarter; « il n’y a rien de tel pour respecter un homme que d’en connaître les faiblesses ». Encombrant héritage, mais Déon n’en a cure, il est et restera fidèle, en amitié comme en admiration. Ce qui continuera de lui valoir de tenaces a priori. Fuyant le journal saboté, il débarque à Paris quelques jours avant la Libération. Encore et toujours à rebours, il « aurait aimé participer à la joie générale, si basse fut-elle, mais quelque chose (le) retenait, une tristesse affreuse à la pensée de ces millions de morts sur qui la victoire était bâtie et dont nous aurions dû en ce jour nous souvenir en silence ».

Paris libéré, mais Brasillach fusillé, Drieu suicidé, Maurras enfermé. Par capillarité littéraire pris de justice, Déon se retrouve deux ans privé de carte de presse. Les bruits de la guerre venaient à peine de s’éloigner, mais il avait gardé le goût de l’aventure. N’aspirant qu’à vivre sa jeunesse par la guerre envolée, Déon suit sa bonne étoile buissonnière, il voyage. L’écrivain Jacques Chardonne résumera quelques années plus tard la technique d’exploration déonienne: « Déon ne voyage pas comme nous ; il s’incruste. Esprit un peu lent, qui cherche ses propres sources. Il creuse. » Déon prend un peu d’air avant de se lancer dans la mêlée. Il se bronze l’âme et virevolte déjà dans l’existence comme il écrit: à sa guise, peaufinant ce quelque chose que beaucoup ne tarderont pas à lui envier, cette zone obscure et féconde qu’on nomme communément l’art de vivre.

Au sortir de la guerre, les lumières du Plan Marshall scintillent dans les cœurs, on quitte les abris pour les caves, on découvre le jazz, Jean-Paul Sartre et son fatras conceptuel qu’on élève au rang d’opium du peuple: l’existentialisme. La grande famille des lettres su profiter de ces étourdissements. Prenant goût aux excommunications, elle se prit, par commodité et sous liste noire, à traiter les adversaires de fascistes. Déon comprend qu’au fond la guerre n’est pas finie; de la chaude à la froide, elle s’habillait désormais littérairement d’un label, le roman devait s’enticher d’engagement.

La naissance des Hussards

À la veille des années cinquante, de prometteuses étincelles de dissensus émergent en ordre dispersé, notamment sous l’effet d’une poignée de jeunes frondeurs qu’une légende tenace réunira sous les traits martiaux du hussard, avec Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin pour têtes de gondole. Sans chef ni manifeste, cet attelage auquel on ajoute rapidement Michel Déon et quelques autres partage quelques goûts communs, aussi simples, tenaces et essentiels que le rejet d’un supposé sens de l’Histoire, une fâcheuse tendance à ne pas se courber devant les conformismes, une bonne éducation dans le choix des tristesses, un certain appétit pour l’absolu sentimental, le lever de coude ou la religion de l’amitié.

Comme le mauvais bétail et les hors-la-loi, ces jeunes hommes pressés se retrouvèrent étiquetés: déviants, comprenez de droite. Roland Laudenbach pressentant « les frémissements d’une école de l’insolence », saisit la nécessité d’affuter les armes et de réunir les insolences. Contre la nausée et l’asphyxie des temps, il crée les éditions de la Table Ronde, « agréable refuge où régnait un climat d’improvisation ingénue ». Malgré l’évangile en vigueur, le refus de troquer le plaisir contre le devoir maintiendrait cette fratrie néo-classique à contre-courant. Elle s’entiche, charge ou chahute, mais chacun vole de ses propres ailes.

Au retour d’un voyage d’un an à travers les États-Unis, Michel Déon revient au journalisme, tient la rubrique théâtrale d’Aspects de la France, chronique ses émerveillements pour La Gazette de Lausanne, Paris Match, Marie Claire ou La Parisienne, squatte l’appartement d’Antoine Blondin, brule quelques chandelles chez les limonadiers, devient conseiller littéraire aux éditions Plon, sympathise avec Coco Chanel, Marcel Aymé, André Fraigneau, Jean Cocteau ou Salvador Dali. Au-delà des coteries, Michel Déon commence surtout à publier quelques romans emprunts de banalités somptueuses, peuplés de chevaliers déchus et de frivolités profondes, tels que Je ne veux jamais l’oublier (1950), Les Trompeuses Espérances (1956), Tout l’amour du monde (1956)… Remarqués, ils ne trouvent encore d’autre succès que d’estime, grappillant quelques prix et l’éloge de glorieux ainés en instance de décontamination.

Il choisit l’exil

Des années de noctambulisme rigoureux ont rendues l’atmosphère de Paris avilissante. Pour « fuir la nuit où l’on périt à petit feu », Déon choisi l’exil. Le voyage devient pour lui une manière de s’enraciner. Déon se plait surtout dans les îles, ces « défis insensés lancés à la mer », et ses peuples où une « humanité en réduction s’y révèle sans masques ». La Grèce, l’Irlande et l’Académie Française deviendront ses « arches de Noé », ses refuges, en même temps que celui des dernières aristocraties: « elles sont pauvres, on y vit donc sans besoins, elles sont riches en beautés, on y vit donc dans l’illusion ». Il n’est pas un voyageur comme on l’entend communément, plutôt un flâneur. Ce « nomade sédentaire » comme le surnomme Paul Morand, ne se contente pas d’observer le monde, il se l’approprie pour en faire l’objet d’une méditation: il crée ni plus ni moins un style de vie qui se confond avec un style littéraire. Disponible aux élans qui mènent au bout des rêves, cet écrivain de l’immersion balade sa plume dans divers fugaces édens pour nous les restituer, la verve haletante et le rictus gorgé de complicité.

« A une certaine époque, écrivait Blondin, la France commença à perdre ses colonies et beaucoup de l’empire qu’elle aurait dû conserver sur elle-même». A la fin des années cinquante, Déon et ses camarades rompent avec leur vocation au désengagement: ils soutiennent une cause. Perdue d’avance forcément; la défense de l’Algérie française. Refusant de porter le deuil d’une grandeur évanouie, Déon vadrouille quelques mois en Algérie, rédige reportages, articles et récits, ferraillant jusqu’à la fin de cette guerre qui n’ose dire son nom, contre les reniements et l’air constipé des gouvernants. Face à ce morceau de France qui se détache, ce quarteron de vagabonds célestes qu’on appelle Hussards lèvera son irrévérence pour mieux contempler l’agonie d’une France raccourcie. Cela finira de ternir leurs réputations et de détourner définitivement Michel Déon de l’hexagone et provisoirement du roman. Il s’abstiendra dix ans. Choix judicieux; à mesure qu’il s’éloigne, le public le rejoint. Sa gloire littéraire débute réellement à la cinquantaine avec Les Poneys sauvages (prix interallié 1970), Le Taxi mauve (Grand prix du roman de l’Académie française 1973), ou Le Jeune homme vert (1975).

De la flanelle au tweed, Déon s’est allégé, sans jamais s’asseoir, il s’est assagi. Marié, père de deux enfants, l’esprit irlandais a fini de le captiver; « ses songes féeriques, son extraordinaire faculté de s’évader de l’épuisante réalité, pour vivre de fantasmes ». Pour les nouveaux arrivants, sans attendre le purgatoire, il toilette ses œuvres passées, les revisite: «par respect pour les lecteurs, je me devais de donner la meilleure copie possible. J’avais l’impression d’être un professeur corrigeant un jeune élève».

La fin d’un monde

Convertissant peu à peu son handicap idéologique en atout esthétique, il publie des récits autobiographiques: Mes arches de Noé (1978) et Bagages pour Vancouver (1985), où plus que des confidences, il livre des aveux. Sans jamais délaisser le roman : Un déjeuner  de  soleil (1981), Je vous écris d’Italie… (1984) La Montée du soir (1987) qui lui vaudront, entre autres, une reconnaissance définitive. Le président Mitterrand le remercie « Vous n’aimez pas ma politique. J’aime vos livres. » Qu’on se rassure, ni l’âge ni les honneurs ne sauront domestiquer son indiscipline organisée.

Plutôt que de se risquer à cartographier l’ensemble et de ranger l’auteur sous les épithètes, l’usage commanderait plutôt de se cantonner à une analyse succincte des personnages. Jean-Marie Rouart le note, « les héroïnes de Déon ont toujours le même destin: faire rêver, donner l’illusion de se donner et faire souffrir ».  La recherche de ces créatures d’une beauté effrayante et inaccessible entraine les héros sur les précipices d’une folie qui les tentent. Instables et inadaptés, coupables de « s’être aventuré à la légère sur un terrain mouvant », ils sont trop libres, purs et obstinés pour se satisfaire d’une existence lisse et pré-établie. À travers les brèches du fatum, ces dissidents sans projets avancent, trébuchent, s’écorchent et se relèvent; avec l’illusion qu’ils prennent leur destinée en main.

Au crépuscule d’une existence rompue aux effervescences, scrutant de son bureau la joyeuse agonie d’un monde qui, à force de désagrégation, n’était depuis longtemps plus vraiment le sien, l’immortel peaufinait son épopée d’outres tombes: Port-Amen (2019?). Un testament dont la lecture ne devrait pas manquer de rappeler à nos pauvres consciences le plus terrifiant de ses aveux : « Nous allons vers un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages ».

Ndlr : Charles Thimon a réalisé un documentaire sur les Hussards où il est notamment question de Michel Déon. Le voici :

Les poneys sauvages - Prix Interallié

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Retro 2016 (8/8): Trump, cochons de votants!

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A Las Vegas, des Américains fêtent l'élection de Donald Trump, novembre 2016. SIPA. AP21974039_000028

Peut-être avez-vous raté cette breaking news : au lendemain de l’élection de Donald Trump, Marine Le Pen et l’éditorialiste du Monde ont eu exactement la même analyse. « Ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde », a déclaré la première (qui peut remercier sa plume pour cette belle formule). « L’élection de Donald Trump est un bouleversement majeur, une date pour les démocraties occidentales. Comme la chute du Mur de Berlin, comme le 11-Septembre 2001, cet événement ouvre sur un nouveau monde », écrivait pour sa part Jérôme Fenoglio, le directeur du Monde qui, pour l’occasion, avait sorti les grands mots.

Bien sûr, la convergence s’arrête là, car le rêve de la patronne du FN est le cauchemar du journaliste (et de 95 % de ses confrères). Or, avec l’élection du « très controversé Donald Trump », comme on l’appelle désormais sur France Inter, ce rêve et ce cauchemar ont effectivement acquis une nouvelle consistance. Dans le nouveau monde dont on nous annonce l’avènement, Marine Le Pen aura probablement beaucoup plus de pouvoir que Jérôme Fenoglio. Et quoi qu’on pense de l’ascension annoncée de la première, on peut trouver quelques vertus à la déconfiture du second et de sa corporation.

Voilà des années que Fenoglio et ses congénères observent le plouc occidental avec mépris et suffisance, qu’ils dénoncent ses manières « déplorables » comme dit Hillary Clinton, l’engueulent pour ses votes lamentables et  lui prodiguent en toute occasion des leçons de maintien destinées à élargir son esprit étroit, à désodoriser ses idées nauséabondes et à aérer ses peurs rances. Et voilà des années que le populo affirme avec constance qu’il ne veut pas du monde mondialisé et ouvert à tous les vents qu’on lui présente comme son avenir inéluctable. Le plouc qu’on appelle également petit blanc bien qu’il ne le soit pas toujours, veut des frontières à l’intérieur desquelles il pourra faire peuple en conservant ses traditions et ses petites manies.

Lisez la suite de l’édito d’Elisabeth Lévy sur son lien d’origine.

Pot belge suisse

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Un marché de Noël à Berne, décembre 2016. SIPA. AP21992295_000001

Les derniers jours de l’année, dans la capitale vaudoise, les rues sont bercées par des chants de Noël, interprétés par les impeccables volontaires de l’Armée du Salut. Les places sont envahies de cabanons traditionnels, on sent les marrons grillés, la fondue, la réglisse et le pain d’épices. Les cheminées fument, les sommets sont blancs, et contrairement à ce que dit la rumeur, les Suisses ne passent pas leur temps à acheter des montres et des sacs Hermès pour transporter leurs lingots.

Ils achètent, ô surprise ! des livres.

À Lausanne, place Pépinet, la grande librairie Payot est aussi bondée que les Galeries Lafayette doivent l’être à Paris un 23 décembre à 18 heures. Cette sempiternelle bousculade est l’occasion de revenir sur les dernières parutions romandes, dont nous pouvons déplorer l’absence relative dans nos librairies. Et de remarquer que les auteurs suisses, en 2016, ont eu à coeur de voyager.

La Suisse est un village

Dans l’ouvrage collectif La Suisse est un village, c’est dans des contrées aussi exotiques que Martigny, Schaffhouse, Morges ou Porrentruy que nous embarquent les auteurs locaux, attachés d’une manière ou d’une autre, mais bien attachés, à ce grand village. De Genève, on prendra un avion régional, un petit engin à hélices, pour atterrir à Venise, qui inspire ou n’inspira pas l’auteur de Trois saisons à Venise, Mathias Zsohkke. Le romancier alémanique raconte sa propre « mort » à Venise. Il est l’invité d’une fondation et habite un appartement du centre ville ; toutes les richesses vénitiennes s’offrent à lui et le happent. Il n’écrira aucune ligne, puisque tout est, était, déjà là.

Que tout soit déjà là, sous nos yeux, quelque part en Europe, c’est l’idée du journaliste Jacques Pilet qui signe avec Polonaises sa première incursion dans le genre romanesque. La Pologne, l’Ukraine, l’Italie, les déchirements politiques du XXème siècle, les anciennes régions de Silésie, Poméranie, Bessarabie sont incarnés par quatre femmes rebelles, décidées à se sortir du pétrin par le haut. Jacques Pilet, européiste convaincu, affirme entre les lignes que l’Europe, celle de l’idéal bruxellois, aurait intérêt à prendre de la graine de ses Polonaises. Le roman donne droit à tout.

La jeunesse aussi, lorsque le talent l’accompagne. C’est le cas d’Élisa Shua Dusapin, prix Robert Walser, prix révélation de la Société des Gens de Lettres pour Hiver à Sokcho, un roman hypnotique, dessiné à l’encre noire sur le blanc d’un hiver entre les deux Corée. Nous sommes très loin des chalets et des pentes enneigées, tout près de la littérature avec une majuscule.

Mais il est un adage auquel les Helvètes tiennent, celui qui assure au voyageur que rien de ce qu’il trouvera hors de son pays ne vaudra les merveilles qui jonchent le pas de sa porte. C’est peut-être la raison pour laquelle le photographe et ancien facteur Jean-Jacques Kissling a consacré son dernier roman, Une vie de facteur, aux « agents auxiliaires de distribution du courrier ». Un récit de portes closes, de voisins, de petites passions violentes et d’apéritifs offerts dès le matin.

Les paquets cadeaux et les bolducs rutilants sont assemblés à la chaîne. Plus que trois jours avant Noël. La star locale et internationale Joël Dicker ravit le cœur des indécis, suivie de très, très près par le Manifeste Incertain 5, la superbe biographie dessinée de Van Gogh par Frédéric Pajak, et Les Fils, le roman noir de la délicate Lolvé Tillmanns.

Un seul manque à l’appel. Philippe Becquelin, génial dessinateur de presse sous le pseudonyme de Mix et Remix, emporté par un cancer, a pris ses cliques et ses claques.

On annonce des flocons pour le 1er janvier.

 

Ouvrages cités:

La Suisse est un village, Collectif, Éditions de l’Aire, Vevey
Trois saison à Venise, Mathias Zsohkke, Zoé, Genève
Polonaises, Jacques Pilet, Éditions de l’Aire, Vevey
Hiver à Sokcho, Elisa Shua Dusapin, Zoé, Genève
Une vie de facteur, Jean-Jacques Kissling, Héros-Limite, Genève
Manifeste Incertain 5, Van Gogh, une biographie, Frédéric Pajak, Noir sur Blanc
Les Fils, Lolvé Tillmanns, Faim de siècle & Cousu Mouche, Fribourg





Retro 2016 (7/8): Musulmans de France, l’enquête qui fait peur

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Prière à la mosquée de Villefontaine, juin 2015. SIPA. 00717050_000006Alain Finkielkraut a défini un jour le politiquement correct comme le fait de ne pas voir ce qu’on montre. Le traitement de l’étude sur les musulmans de France réalisée par l’Institut Montaigne sous la direction de Hakim El Karoui et publiée hier par le JDD nous en a fourni un exemple éclatant. On dirait que les médias se sont concertés pour tenter de planquer la réalité sous des titres lénifiants. « Musulmans de France, l’enquête qui surprend », annonçait le JDD à sa « une ». « L’enquête qui terrifie » aurait été un titre plus adapté.

28% de fans de la charia

C’est la première fois, à ma connaissance, qu’un travail aussi sérieux tente d’établir un portrait idéologique et culturel des musulmans de France (trois quarts de Français, un quart d’étrangers). On se disait bien qu’une partie d’entre eux avait quitté le monde commun – ou n’y avait jamais résidé – mais on pouvait encore espérer qu’il s’agissait d’une infime minorité. Or, on apprend que 28 % des musulmans de France estiment que la charia prévaut sur la loi de la République. Oui, vous avez bien lu : près d’un tiers des musulmans vivant dans notre pays vivent mentalement dans une tout autre contrée. Un tiers sur une population estimée (à la baisse) entre 3 et 4 millions, ça fait un million de personnes, souvent jeunes. Combien seront-ils, dans dix ans, à être passés de la charia au djihad ? Seulement 1 %, soit “seulement” 10000 ? Voilà qui rassurera certainement les 70 à 80 % de Français que l’islam inquiète.

Lisez la suite de l’article sur son lien d’origine.

Marie Madeleine, la passion révélée

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Détail de "Sainte Marie Madeleine" par le Titien, Wikimedia.

« “Once a woman washed my feet with tears, and wiped them with her hair, and poured on precious ointment.” » (D.H. Lawrence, The escaped cock / The man who died, 1929).

Tout le monde connaît l’histoire de Marie Madeleine (sans tiret, parce que c’est la traduction de Marie la Magdaléenne, et non l’addition de deux prénoms comme en français aujourd’hui), courtisane qui tomba aux pieds du Christ, et les lui lava avec des parfums — d’où le flacon de myrrhe avec lequel on la représente souvent. Puis elle les essuya de ses cheveux, qu’elle avait abondants — et d’une couleur fauve, ce qui renvoie au caractère assez peu sacré de sa profession initiale. Les peintres ont donc choisi de nous la montrer rouquine et ambiguë, entre la mystique de la nouvelle convertie, associée le plus souvent à un Memento mori symbolisé par un crâne, comme dans les Vanités, et la permanence du péché de chair — bref, la volupté et la mort.

Tout cela pour vous dire que j’ai pris le train jusqu’à Bourg-en-Bresse où, dans le cadre exceptionnel de l’abbaye de Brou, se tient jusqu’à la mi-février une très belle exposition sur « Marie Madeleine, la passion révélée », où sont présentées quelques-unes des innombrables représentations de la sainte pécheresse — qui est à mes yeux un prototype de la dualité indissociable de l’ange et de la bête (version Pascal) ou de Jekyll et Hyde, version Stevenson.

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Alep reprise, libérée ou tombée?

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alep armee syrie medias
Des soldats syriens patrouillent dans la cour de la Mosquée des Omeyyades, Alep. Sipa. Numéro de reportage : AP21988854_000011.
alep armee syrie medias
Des soldats syriens patrouillent dans la cour de la Mosquée des Omeyyades, Alep. Sipa. Numéro de reportage : AP21988854_000011.

« A Alep, les rebelles se servent des civils comme boucliers humains » ; « Les forces pro-gouvernementales autorisent les rebelles à quitter Alep-est avec des armes légères pour rejoindre d’autres bastions de la contestation » ; « Les rebelles menacent d’exécuter les civils qui tenteraient de quitter la ville en passant par les couloirs humanitaires. »

C’est sur des chaînes d’information continue que j’ai entendu ces informations, et d’autres de la même veine.

La fin d’une autocensure ?

Jusqu’alors, les commentaires qui s’éloignaient un peu de trop de la thèse officielle ne bénéficiaient pas d’un très bon accueil.

Le documentaire de Samah Soula intitulé « Syrie, le grand aveuglement » et diffusé sur France 2 le 18 février 2016 avait été salué comme un travail courageux et intéressant par la chroniqueuse médias de Franceinfo-la-radio mais le point de vue offert par le documentaire, différent de la version habituelle des faits, n’avait pas pesé du tout sur le traitement des événements par cette chaîne ni par les autres. Encensé par l’Obs, le travail de Samah Soula avait été étrillé par l’Express et par le Monde.

Que le documentaire présentât des défauts, c’est probable. Mais les reproches formulés à son encontre, peut-être légitimes (vision partisane des choses, tendance à la simplification sur certains aspects, minoration de faits, interviews tronquées au montage, etc.), pointant des pratiques très courantes dans les médias, ne se font toutefois jamais entendre lorsque le contenu d’un documentaire va dans le « bon » sens, le sens autorisé. On ne conteste la méthode que si le contenu déplaît, c’est bien connu.

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

Jacqueline Sauvage: paysage après la bataille

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Rassemblement sur le Parvis du Trocadéro à Paris pour réclamer la libération de Jacqueline Sauvage, décembre 2016. SIPA. 00784814_000018
Rassemblement sur le Parvis du Trocadéro à Paris pour réclamer la libération de Jacqueline Sauvage, décembre 2016. SIPA. 00784814_000018

L’affaire Jacqueline Sauvage qui occupe les médias mainstream depuis plus d’un an est finalement un étonnant révélateur des contradictions qui travaillent actuellement la société française. Qui en dit long sur la déliquescence d’un système politique et médiatique qui n’en finit pas de partir en lambeaux.

Nous avions déjà l’antiracisme petit-bourgeois, élevé au rang de valeur cardinale par des gens pourtant apôtres d’une société communautaire racisée, et brandi comme un signe extérieur de richesse par les bénéficiaires de la globalisation. Voilà que s’affirme désormais l’hégémonie du féminisme victimaire des groupuscules parisiens. Il obéit à la même logique en mettant en avant l’image d’une femme mineure et éternelle victime soumise sans pouvoir s’en émanciper un patriarcat oppresseur. Et exactement comme pour le racisme, que l’on va le plus souvent chercher là où il n’est pas, on n’hésite pas à enfourcher de mauvaises causes au risque de dévoyer les vrais et les justes combats. Mais qu’importe le réel, la vérité, ou la morale puisqu’il ne s’agit en fait, en congédiant le réel, que de se donner bonne conscience à peu de frais et de prendre la pose. L’idéal étant quand, à l’aide du relativisme culturel comme Benoît Hamon ou Clémentine Autain, on peut faire fusionner antiracisme et féminisme en célébrant par exemple, le droit des intégristes musulmans à enfermer et bâcher leurs épouses au nom de la tradition et de la liberté de celles-ci d’accepter ce qui leur est imposé. Féministe et  anti-islamophobe, coup double.

Un enchaînement de réactions lamentables

Le combat pour l’élargissement de Jacqueline Sauvage au nom de la lutte contre les violences faites aux femmes est une mauvaise cause. Simplement parce que l’histoire que nous assène jour après jour la propagande médiatique, est fausse. Jacqueline Sauvage n’a pas été la victime pendant 47 ans d’un mari violent, qu’elle n’a pas abattu froidement de trois balles dans le dos pour se protéger. Le dossier, et tous ceux qui ont eu à en connaître racontent une autre histoire, celle d’une femme de caractère qui dominait sa famille et n’a pas supporté de la voir en échec. Et c’est à partir de cette réalité-là que les juridictions ont statué. C’est la raison pour laquelle lorsque François Hollande, dans une grande première dans la vieille histoire de l’usage de ce droit régalien, a décidé après une première grâce partielle, une deuxième totale un an après, a commis une mauvaise action. Provoquant un enchaînement de réactions lamentables symptôme du délitement des institutions et du désarroi de l’opinion.

À tout seigneur tout honneur, François Hollande a brusquement cédé, aux petites coteries médiatiques, mondaines et parisiennes qui le fascinent manifestement. Ce faisant, qu’il le veuille ou non, il a validé le mensonge, consacré un permis de tuer, et last but not least insulté magistrats et jurés. Personne ne doit pouvoir contester le principe du pouvoir qui lui est donné par la constitution, et le fait de s’en servir. Mais François Hollande fait de la politique, il a été élu pour ça, et utiliser une prérogative juridique ne le dispense pas de le faire dans des formes dignes et en fonction du contexte. De ce point de vue, c’est une catastrophe.

L’apogée du féminisme victimaire

Le féminisme victimaire devenu hystérique ensuite. Tous ces petits groupes qui portent leur androphobie et leurs frustrations en bandoulière sont désormais inaccessibles à toute approche rationnelle. Foin de la réalité, chaque argument qui tente d’y ramener, est immédiatement contré par des raisonnements qui n’ont rien à envier au complotisme le plus obtus. L’ensemble de la planète est dominé par un complot patriarcal et tout ce qui s’y passe doit être lu à la lumière de ce prérequis. Jacqueline Sauvage n’a rien dit pendant 47 ans, personne n’a remarqué chez les gens qui la fréquentaient la moindre trace de coup, on vous répond : emprise, femme soumise, amnésie traumatique, mémoire retrouvée, et toutes les imbécillités issues du commerce des psychologues charlatans. 35 magistrats et jurés ont eu à connaître de son dossier et l’ont cependant condamnée : des « masculinistes » pour les uns, des marionnettes manipulées pour les autres. Débat impossible, et c’est cependant à ces gens-là que le président de la République a donné raison.

Il y a aussi la classe politique, qui s’est vautrée toutes tendances confondues, dans une démagogie compassionnelle assez écœurante. C’est qu’il y a bientôt des élections, et avant des primaires. Alors, plutôt que de parler au peuple on va s’adresser à des petites coteries, des groupuscules que l’on espère prescripteurs d’opinion. Le plus désolant étant pour moi, Jean-Luc Mélenchon, après avoir intronisé Jérôme Kerviel en Robin des bois de pacotille, il a pris la défense de Clémentine Autain qui tirait dans le dos de la brigade des mères du 93 luttant contre l’intégrisme musulman. Pour faire bonne mesure, il vient de faire de Jacqueline Sauvage, coupable d’un crime, l’emblème de la lutte pour l’émancipation des femmes. Bravo camarade ! Qu’importe qu’il s’agisse d’un mensonge, si on s’encombre de la vérité, on ne va pas s’en sortir. Ce qui compte c’est s’adresser aux couches moyennes urbaines, les couches populaires on s’en fout, laissons-les au Front National.

La responsabilité des médias est écrasante

N’oublions pas les syndicats de magistrats qui n’en ratent pas une. Drôle d’institution que ces syndicats sollicités à tout propos pour s’exprimer « au nom » de l’institution judiciaire, qui n’ont une activité syndicale que théorique, mais une activité politique permanente. Les magistrats du siège sont soumis à un devoir de réserve strict, garant de la confiance que les citoyens doivent avoir dans leur impartialité. Qu’à cela ne tienne, il y a les syndicats. Le « mur des cons » a montré la conception que le Syndicat de la Magistrature avait de cette impartialité. Et surtout, il est devenu habituel que ces organisations se moquent du principe de la séparation des pouvoirs dans la mesure où elles ne l’invoquent qu’à leur profit. Et nous sommes bombardés de déclarations politiques critiquant le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif. Là encore, pour relever le camouflet indiscutable infligé à la Justice par François Hollande, les syndicats de magistrats, n’y voyant aucune contradiction, n’hésitent pas à contester au chef de l’État l’utilisation des prérogatives que lui donne la Constitution ! Dites-moi, amis magistrats, vous êtes les derniers à pouvoir critiquer la décision du Président. Il serait peut-être temps de redevenir cohérents.

On finira enfin par les journalistes qui, par facilité et commodité, ont véhiculé la fable de Jacqueline Sauvage victime pendant 47 ans d’un mari violent. Tous les débats, toutes les interventions tous les éditoriaux en ont fait un postulat. Dire d’abord que « cet homme était une ordure », discuter ensuite. La responsabilité des médias, dans la pérennisation du mensonge et le discrédit jeté sur les décisions de justice rendue après des procédures régulières par plusieurs juridictions, est de ce point de vue écrasante.

Je disais en commençant que ce nouvel épisode du feuilleton Sauvage était révélateur des contradictions qui travaillent la société française. Une promenade attentive sur les réseaux, la lecture des commentaires sous les articles de la presse mainstream démontrent qu’une grande partie de l’opinion française n’est pas dupe. Et supporte mal la façon à la fois arrogante et désinvolte dont elle est traitée.

Ceux qui entendent briguer ses suffrages au printemps prochain seraient avisés d’en tenir compte.

Lahaie d’honneur

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Brigitte Lahaie au festival Epona à Cabourg, octobre 1996. SIPA. 00290532_000004
Brigitte Lahaie au festival Epona à Cabourg, octobre 1996. SIPA. 00290532_000004

La France peut s’enorgueillir d’avoir encore de vrais chercheurs qui s’attaquent à des sujets de fond. Tout un patrimoine olé olé à (re)découvrir pour les générations en mal de repères. Deux ans de travail, une campagne de financement participatif, des heures d’un visionnage attentif, des entretiens avec tous les hommes forts de « l’âge d’or du X français » et, bien évidemment, la collaboration personnelle de Brigitte à ce projet hors-norme. Gloire donc à ces deux cinéphiles sans œillères idéologiques, historiens irréprochables et infatigables chasseurs d’images, qui ont traqué l’étrange, le fantastique, l’érotique, le porno ou le comique dans le parcours d’une actrice de charme devenue une star populaire. Quelques années seulement au service d’un cinéma dit de « mauvais » genre, moqué, décrié mais toujours autant regardé, ont fait de Brigitte, la madone des crises pétrolières !

Il n’y avait pas que Giscard à avoir la barre. Rappelons qu’elle arrêta sa carrière « hard » en 1980 avant que Mitterrand n’investisse l’Elysée. Cédric Grand Guillot et Guillaume Le Disez ont donc fait œuvre de pédagogie, d’enthousiasme et d’érudition dans une imposante somme, « Les films de culte », aux Editions Glénat, un beau livre réservé à un public averti. Un pavé de 350 pages (richement illustré) lancé dans la mare des bien-pensants pour qui seul le cinéma traditionnel a droit de cité. Un cri d’amour surtout pour cet autre cinéma, sorte d’itinéraire bis, flirtant avec les limites de la loi et parfois celles du bon goût, réalisé avec très peu de moyens et dégagé de toutes valeurs bourgeoises, à la fois révolutionnaire et stéréotypé dans son esthétique, d’une grande inventivité gestuelle mais non dénué de quelques lourdeurs scénaristiques, qui déshabillait les femmes et en disait finalement long sur ces années 70/80. Parenthèse enchantée d’un cinéma d’exploitation aujourd’hui disparu, de salles de quartier fermées, de films potaches et fascinants qui ne rentraient dans aucune case. C’était bien avant l’arrivée de la VHS et du virus du Sida. Les corps jouissaient sans entraves. On ne parlait pas d’industrie du sexe, de viagra, de chirurgie plastique et d’artifices pour soutenir notamment la courbe des ventes. Un cinéma pratiqué entre copains consentants, 100 % d’origine naturelle, où la fesse s’ébattait librement dans le champ de la caméra.

« Je suis à prendre »

Notre pays traversé alors par des mouvements contradictoires tanguait entre le désir d’ouvrir les vannes et ses vieux réflexes calotins. Le film X arrivait à point nommé pour dérouiller une société corsetée. Son avènement aurait été un épiphénomène si une star ne lui avait pas donné ses lettres de noblesse. Une légende était née, timide et entreprenante, réservée et délurée, perverse et insoumise. Les deux auteurs retracent scrupuleusement, étape par étape, la filmographie d’une « femme qui assumera totalement et fièrement d’avoir été libre dans sa vie et à l’écran ». Quand Brigitte monte à Paris en 1976, elle se fait refouler de plusieurs agences de mannequins en raison de sa forte poitrine. Elle répond à une annonce de France-Soir où justement cette particularité anatomique était fortement recommandée. Suivront cent films et une notoriété jamais égalée dans ce milieu secret. On se permet de l’appeler Brigitte, n’y voyez aucune familiarité, plutôt la preuve du lien unique qu’elle a su tisser avec ses spectateurs.

Elle est entrée dans le cœur des français, à la télé d’abord, son passage chez Pivot dans « Apostrophes » lui fit accéder à une large reconnaissance et par la suite, sur les ondes, depuis la rentrée à Sud Radio, elle continue de conseiller et confesser des dizaines de milliers d’auditeurs chaque jour. Qu’est-ce qui fait le charme de Brigitte ? Une certaine réserve, une audace assurément, une incroyable force de caractère, un corps outrageusement désirable, une intelligence des situations, cette fille-là, elle est terrible. Le lecteur plongera avec bonheur dans cette histoire de France parallèle. Il fera la connaissance de ces infatigables artilleurs, je parle ici du quarteron de valeureux sabreurs composé de Dominique Aveline, Richard Allan, Alban Ceray et Jean-Pierre Armand, mais aussi de Francis Mischkind le distributeur roi, des réalisateurs Claude Bernard-Aubert, Gérard Kikoïne, Francis Leroi, Jean Rollin, Jess Franco ou du metteur en lumière René Chateau. Toute une époque. Et comment résister à des titres aussi savoureux que l’explicite « Je suis à prendre », le champêtre « Parties de chasse en Sologne » ou l’énigmatique « Touchez pas au zizi » !

Brigitte Lahaie – Les films de culte – Cédric GrandGuillot et Guillaume Le Disez – Editions Glénat

Promenons-nous sur la lagune!

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venise francois crecy lagune
Venise. Sipa. Numéro de reportage : AP21975460_000013.
venise francois crecy lagune
Venise. Sipa. Numéro de reportage : AP21975460_000013.

Le plus vénitien des Bourguignons n’en finit pas de se perdre dans la lagune, pour mieux en saisir la fragile beauté. A travers la brume des eaux changeantes, François de Crécy continue son long cheminement de découvertes. On lui doit un Venise préfacé par Michel Mohrt paru en 2001, son célèbre Venezianamente dont l’avant-propos est signé du non moins célèbre Jean d’Ormesson en 2005 ou son récent Bal(l)ades vénitiennes préfacé par Alain Sanders en 2015.  A la fois naturaliste, enlumineur et historien, il récidive toujours en bonne compagnie, cette fois-ci avec l’académicien Frédéric Vitoux aux éditions Via Romana. Que cache cette lagune longue de 50 km, large de 15 km, bordée par la mer Adriatique, constellée de 118 îles et parsemée de 160 canaux ?

Chaque chapitre s’ouvre comme un sas de liberté et d’érudition, un moment fugace où l’écrivain se souvient d’un campanile, d’une église, d’une couleur du ciel, d’un personnage historique ou d’un repas partagé entre amis. « Je livre donc au lecteur le fruit de mes promenades, navigations et recherches » écrit-il, humblement, sans volonté de révolutionner un sujet, pourtant maintes fois abordé et saccagé par tant d’inattentifs observateurs. La majesté d’un tel décor ne s’apprivoise pas après une visite éclair. Il faut avoir beaucoup marché, attendu, lu, pris la pluie et joué aussi de malchance pour que la lagune daigne révéler ses secrets intimes. C’est la force tranquille de ces pastilles buissonnières qui charment et donnent résolument envie de retourner à Venise. La magie opère également grâce aux illustrations très réussies de Françoise Pichard, un noir et blanc discret où l’imaginaire peut voguer à sa guise. François de Crécy sait que la Sérénissime, débordante de touristes et assaillie d’indécentes propositions commerciales, perd de son éclat dans l’œil de l’Homme pressé. Flâner à côté de cet esthète prolonge notre regard et irrigue, à nouveau, notre curiosité. Même les lieux fréquentés jusqu’à l’excès prennent, sous sa plume légère, une teinte plus contrastée.

Si, à Murano, il déplore « les rabatteurs pour les magasins de verre », il contemple cependant l’église Santi Maria e Donato construite dans le plus pur style vénéto-byzantin et notamment son admirable abside. Frédéric Vitoux le qualifie, à juste titre, de « guide incomparable […] Il ne force pas sa voix, comme tous ceux qui n’ont rien à dire ». Cet embarquement en « terre » inconnue ressuscite certaines îles disparues appelées Ammiana, Ammianella, Castrasia, Centranica et Costanziaca ensevelies « en raison de la progression des eaux saumâtres ».

Ce récit de voyage se poursuit par Burano, l’île de la dentelle et des pêcheurs, la Certosa qui revit aujourd’hui grâce au chantier naval et à la base nautique, l’oliveraie de Sacca Sessola, le potager de San’Erasmo, ou encore le terrible passé de San Clemente où fut internée la première femme de Mussolini. Après avoir refermé ce bel objet littéraire, le voyageur a hâte de découvrir cette maison rouge foncé si intrigante, posée à Mazzorbo, où l’auteur rêve de s’installer et d’y faire ses courses avec une barque.

La lagune de Venise, François de Crécy – Préface de Frédéric Vitoux – Illustrations de Françoise Pichard – Editions Via Romana, 2016.


Requiem pour un Déon éternel

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michel deon hussards poneys
Michel Déon. Sipa. Numéro de reportage : 00590055_000004.
michel deon hussards poneys
Michel Déon. Sipa. Numéro de reportage : 00590055_000004.

L’écrivain Michel Déon vient de nous quitter. Ce n’est que partie remise, tant il a de bonnes raisons de nous apparaître immortel. Réfractaire en habit vert, son oeuvre, tout entière colorée de délicieuses incertitudes et de plaisirs partagés, est inscrite pour continuer sa généreuse entreprise d’ensoleillement des imaginaires.

Chagrin d’enfance

Que de sentiers parcourus par Edouard Michel, de son vrai nom, depuis sa naissance à Paris en 1919. Très tôt, on le souhaite mobile, il bivouaque. D’abord à Monaco, puis flottant à Nice. Il lit beaucoup, navigue non moins, accompagné de son père, conseiller à la cour du prince Louis II. C’est une enfance heureuse, du moins comme peut l’être celle d’un fils unique qui voit son modèle disparaître pour ses 13 ans. « Nos plus ineffaçables chagrins sont d’enfance. Le reste de l’existence se passe à les défier ou à redresser des ruines. » Revenu à Paris, lycéen à Janson-de-Sailly, Edouard Michel, un moment tenté par le communisme, prend au lendemain des manifestations du 6 février 1934 sa carte de lycéen d’Action Française. Au-delà des outrances de langage et des égarements conceptuels, ce mouvement offre une caisse de résonnance au long cortège d’allégresses anarchiques de l’adolescent, elle lui tient lieu d’école, de rencontre et d’éveil. Michel Déon, nostalgique des grandeurs fanées, demeurera sa vie durant quoiqu’il lui en coûte monarchiste. De coeur, de raison, ou par baroud d’honneur, sans doute considère-t-il que c’est bien plus beau quand c’est inutile.

1939. Fantassin, Déon a vingt ans et ce qui lui reste de naïveté derrière lui. Il se bat dans les Ardennes, échappe de justesse à la captivité. Au contact de compatriotes de tous horizons confondus, il s’imprègne et murit. Cette fraternité des ruines lui garantira sa vie durant un puissant vivier créatif: « tout le temps où un écrivain voit les autres il cesse de regarder son nombril ».

Fidèle à Maurras

En novembre 1942, il rejoint Lyon, devient secrétaire de rédaction à L’Action Française auprès de Charles Maurras. Edouard Michel va chercher ses articles, reçoit ses conseils, lui sert de chauffeur, parfois d’oreille, et peu à peu le vieux maître devient pour lui une sorte de père de substitution, même s’il sait notamment vis à vis de la question juive, s’en écarter; « il n’y a rien de tel pour respecter un homme que d’en connaître les faiblesses ». Encombrant héritage, mais Déon n’en a cure, il est et restera fidèle, en amitié comme en admiration. Ce qui continuera de lui valoir de tenaces a priori. Fuyant le journal saboté, il débarque à Paris quelques jours avant la Libération. Encore et toujours à rebours, il « aurait aimé participer à la joie générale, si basse fut-elle, mais quelque chose (le) retenait, une tristesse affreuse à la pensée de ces millions de morts sur qui la victoire était bâtie et dont nous aurions dû en ce jour nous souvenir en silence ».

Paris libéré, mais Brasillach fusillé, Drieu suicidé, Maurras enfermé. Par capillarité littéraire pris de justice, Déon se retrouve deux ans privé de carte de presse. Les bruits de la guerre venaient à peine de s’éloigner, mais il avait gardé le goût de l’aventure. N’aspirant qu’à vivre sa jeunesse par la guerre envolée, Déon suit sa bonne étoile buissonnière, il voyage. L’écrivain Jacques Chardonne résumera quelques années plus tard la technique d’exploration déonienne: « Déon ne voyage pas comme nous ; il s’incruste. Esprit un peu lent, qui cherche ses propres sources. Il creuse. » Déon prend un peu d’air avant de se lancer dans la mêlée. Il se bronze l’âme et virevolte déjà dans l’existence comme il écrit: à sa guise, peaufinant ce quelque chose que beaucoup ne tarderont pas à lui envier, cette zone obscure et féconde qu’on nomme communément l’art de vivre.

Au sortir de la guerre, les lumières du Plan Marshall scintillent dans les cœurs, on quitte les abris pour les caves, on découvre le jazz, Jean-Paul Sartre et son fatras conceptuel qu’on élève au rang d’opium du peuple: l’existentialisme. La grande famille des lettres su profiter de ces étourdissements. Prenant goût aux excommunications, elle se prit, par commodité et sous liste noire, à traiter les adversaires de fascistes. Déon comprend qu’au fond la guerre n’est pas finie; de la chaude à la froide, elle s’habillait désormais littérairement d’un label, le roman devait s’enticher d’engagement.

La naissance des Hussards

À la veille des années cinquante, de prometteuses étincelles de dissensus émergent en ordre dispersé, notamment sous l’effet d’une poignée de jeunes frondeurs qu’une légende tenace réunira sous les traits martiaux du hussard, avec Roger Nimier, Jacques Laurent et Antoine Blondin pour têtes de gondole. Sans chef ni manifeste, cet attelage auquel on ajoute rapidement Michel Déon et quelques autres partage quelques goûts communs, aussi simples, tenaces et essentiels que le rejet d’un supposé sens de l’Histoire, une fâcheuse tendance à ne pas se courber devant les conformismes, une bonne éducation dans le choix des tristesses, un certain appétit pour l’absolu sentimental, le lever de coude ou la religion de l’amitié.

Comme le mauvais bétail et les hors-la-loi, ces jeunes hommes pressés se retrouvèrent étiquetés: déviants, comprenez de droite. Roland Laudenbach pressentant « les frémissements d’une école de l’insolence », saisit la nécessité d’affuter les armes et de réunir les insolences. Contre la nausée et l’asphyxie des temps, il crée les éditions de la Table Ronde, « agréable refuge où régnait un climat d’improvisation ingénue ». Malgré l’évangile en vigueur, le refus de troquer le plaisir contre le devoir maintiendrait cette fratrie néo-classique à contre-courant. Elle s’entiche, charge ou chahute, mais chacun vole de ses propres ailes.

Au retour d’un voyage d’un an à travers les États-Unis, Michel Déon revient au journalisme, tient la rubrique théâtrale d’Aspects de la France, chronique ses émerveillements pour La Gazette de Lausanne, Paris Match, Marie Claire ou La Parisienne, squatte l’appartement d’Antoine Blondin, brule quelques chandelles chez les limonadiers, devient conseiller littéraire aux éditions Plon, sympathise avec Coco Chanel, Marcel Aymé, André Fraigneau, Jean Cocteau ou Salvador Dali. Au-delà des coteries, Michel Déon commence surtout à publier quelques romans emprunts de banalités somptueuses, peuplés de chevaliers déchus et de frivolités profondes, tels que Je ne veux jamais l’oublier (1950), Les Trompeuses Espérances (1956), Tout l’amour du monde (1956)… Remarqués, ils ne trouvent encore d’autre succès que d’estime, grappillant quelques prix et l’éloge de glorieux ainés en instance de décontamination.

Il choisit l’exil

Des années de noctambulisme rigoureux ont rendues l’atmosphère de Paris avilissante. Pour « fuir la nuit où l’on périt à petit feu », Déon choisi l’exil. Le voyage devient pour lui une manière de s’enraciner. Déon se plait surtout dans les îles, ces « défis insensés lancés à la mer », et ses peuples où une « humanité en réduction s’y révèle sans masques ». La Grèce, l’Irlande et l’Académie Française deviendront ses « arches de Noé », ses refuges, en même temps que celui des dernières aristocraties: « elles sont pauvres, on y vit donc sans besoins, elles sont riches en beautés, on y vit donc dans l’illusion ». Il n’est pas un voyageur comme on l’entend communément, plutôt un flâneur. Ce « nomade sédentaire » comme le surnomme Paul Morand, ne se contente pas d’observer le monde, il se l’approprie pour en faire l’objet d’une méditation: il crée ni plus ni moins un style de vie qui se confond avec un style littéraire. Disponible aux élans qui mènent au bout des rêves, cet écrivain de l’immersion balade sa plume dans divers fugaces édens pour nous les restituer, la verve haletante et le rictus gorgé de complicité.

« A une certaine époque, écrivait Blondin, la France commença à perdre ses colonies et beaucoup de l’empire qu’elle aurait dû conserver sur elle-même». A la fin des années cinquante, Déon et ses camarades rompent avec leur vocation au désengagement: ils soutiennent une cause. Perdue d’avance forcément; la défense de l’Algérie française. Refusant de porter le deuil d’une grandeur évanouie, Déon vadrouille quelques mois en Algérie, rédige reportages, articles et récits, ferraillant jusqu’à la fin de cette guerre qui n’ose dire son nom, contre les reniements et l’air constipé des gouvernants. Face à ce morceau de France qui se détache, ce quarteron de vagabonds célestes qu’on appelle Hussards lèvera son irrévérence pour mieux contempler l’agonie d’une France raccourcie. Cela finira de ternir leurs réputations et de détourner définitivement Michel Déon de l’hexagone et provisoirement du roman. Il s’abstiendra dix ans. Choix judicieux; à mesure qu’il s’éloigne, le public le rejoint. Sa gloire littéraire débute réellement à la cinquantaine avec Les Poneys sauvages (prix interallié 1970), Le Taxi mauve (Grand prix du roman de l’Académie française 1973), ou Le Jeune homme vert (1975).

De la flanelle au tweed, Déon s’est allégé, sans jamais s’asseoir, il s’est assagi. Marié, père de deux enfants, l’esprit irlandais a fini de le captiver; « ses songes féeriques, son extraordinaire faculté de s’évader de l’épuisante réalité, pour vivre de fantasmes ». Pour les nouveaux arrivants, sans attendre le purgatoire, il toilette ses œuvres passées, les revisite: «par respect pour les lecteurs, je me devais de donner la meilleure copie possible. J’avais l’impression d’être un professeur corrigeant un jeune élève».

La fin d’un monde

Convertissant peu à peu son handicap idéologique en atout esthétique, il publie des récits autobiographiques: Mes arches de Noé (1978) et Bagages pour Vancouver (1985), où plus que des confidences, il livre des aveux. Sans jamais délaisser le roman : Un déjeuner  de  soleil (1981), Je vous écris d’Italie… (1984) La Montée du soir (1987) qui lui vaudront, entre autres, une reconnaissance définitive. Le président Mitterrand le remercie « Vous n’aimez pas ma politique. J’aime vos livres. » Qu’on se rassure, ni l’âge ni les honneurs ne sauront domestiquer son indiscipline organisée.

Plutôt que de se risquer à cartographier l’ensemble et de ranger l’auteur sous les épithètes, l’usage commanderait plutôt de se cantonner à une analyse succincte des personnages. Jean-Marie Rouart le note, « les héroïnes de Déon ont toujours le même destin: faire rêver, donner l’illusion de se donner et faire souffrir ».  La recherche de ces créatures d’une beauté effrayante et inaccessible entraine les héros sur les précipices d’une folie qui les tentent. Instables et inadaptés, coupables de « s’être aventuré à la légère sur un terrain mouvant », ils sont trop libres, purs et obstinés pour se satisfaire d’une existence lisse et pré-établie. À travers les brèches du fatum, ces dissidents sans projets avancent, trébuchent, s’écorchent et se relèvent; avec l’illusion qu’ils prennent leur destinée en main.

Au crépuscule d’une existence rompue aux effervescences, scrutant de son bureau la joyeuse agonie d’un monde qui, à force de désagrégation, n’était depuis longtemps plus vraiment le sien, l’immortel peaufinait son épopée d’outres tombes: Port-Amen (2019?). Un testament dont la lecture ne devrait pas manquer de rappeler à nos pauvres consciences le plus terrifiant de ses aveux : « Nous allons vers un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages ».

Ndlr : Charles Thimon a réalisé un documentaire sur les Hussards où il est notamment question de Michel Déon. Le voici :

Les poneys sauvages - Prix Interallié

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Retro 2016 (8/8): Trump, cochons de votants!

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A Las Vegas, des Américains fêtent l'élection de Donald Trump, novembre 2016. SIPA. AP21974039_000028
A Las Vegas, des Américains fêtent l'élection de Donald Trump, novembre 2016. SIPA. AP21974039_000028

Peut-être avez-vous raté cette breaking news : au lendemain de l’élection de Donald Trump, Marine Le Pen et l’éditorialiste du Monde ont eu exactement la même analyse. « Ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde », a déclaré la première (qui peut remercier sa plume pour cette belle formule). « L’élection de Donald Trump est un bouleversement majeur, une date pour les démocraties occidentales. Comme la chute du Mur de Berlin, comme le 11-Septembre 2001, cet événement ouvre sur un nouveau monde », écrivait pour sa part Jérôme Fenoglio, le directeur du Monde qui, pour l’occasion, avait sorti les grands mots.

Bien sûr, la convergence s’arrête là, car le rêve de la patronne du FN est le cauchemar du journaliste (et de 95 % de ses confrères). Or, avec l’élection du « très controversé Donald Trump », comme on l’appelle désormais sur France Inter, ce rêve et ce cauchemar ont effectivement acquis une nouvelle consistance. Dans le nouveau monde dont on nous annonce l’avènement, Marine Le Pen aura probablement beaucoup plus de pouvoir que Jérôme Fenoglio. Et quoi qu’on pense de l’ascension annoncée de la première, on peut trouver quelques vertus à la déconfiture du second et de sa corporation.

Voilà des années que Fenoglio et ses congénères observent le plouc occidental avec mépris et suffisance, qu’ils dénoncent ses manières « déplorables » comme dit Hillary Clinton, l’engueulent pour ses votes lamentables et  lui prodiguent en toute occasion des leçons de maintien destinées à élargir son esprit étroit, à désodoriser ses idées nauséabondes et à aérer ses peurs rances. Et voilà des années que le populo affirme avec constance qu’il ne veut pas du monde mondialisé et ouvert à tous les vents qu’on lui présente comme son avenir inéluctable. Le plouc qu’on appelle également petit blanc bien qu’il ne le soit pas toujours, veut des frontières à l’intérieur desquelles il pourra faire peuple en conservant ses traditions et ses petites manies.

Lisez la suite de l’édito d’Elisabeth Lévy sur son lien d’origine.

Pot belge suisse

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Un marché de Noël à Berne, décembre 2016. SIPA. AP21992295_000001
Un marché de Noël à Berne, décembre 2016. SIPA. AP21992295_000001

Les derniers jours de l’année, dans la capitale vaudoise, les rues sont bercées par des chants de Noël, interprétés par les impeccables volontaires de l’Armée du Salut. Les places sont envahies de cabanons traditionnels, on sent les marrons grillés, la fondue, la réglisse et le pain d’épices. Les cheminées fument, les sommets sont blancs, et contrairement à ce que dit la rumeur, les Suisses ne passent pas leur temps à acheter des montres et des sacs Hermès pour transporter leurs lingots.

Ils achètent, ô surprise ! des livres.

À Lausanne, place Pépinet, la grande librairie Payot est aussi bondée que les Galeries Lafayette doivent l’être à Paris un 23 décembre à 18 heures. Cette sempiternelle bousculade est l’occasion de revenir sur les dernières parutions romandes, dont nous pouvons déplorer l’absence relative dans nos librairies. Et de remarquer que les auteurs suisses, en 2016, ont eu à coeur de voyager.

La Suisse est un village

Dans l’ouvrage collectif La Suisse est un village, c’est dans des contrées aussi exotiques que Martigny, Schaffhouse, Morges ou Porrentruy que nous embarquent les auteurs locaux, attachés d’une manière ou d’une autre, mais bien attachés, à ce grand village. De Genève, on prendra un avion régional, un petit engin à hélices, pour atterrir à Venise, qui inspire ou n’inspira pas l’auteur de Trois saisons à Venise, Mathias Zsohkke. Le romancier alémanique raconte sa propre « mort » à Venise. Il est l’invité d’une fondation et habite un appartement du centre ville ; toutes les richesses vénitiennes s’offrent à lui et le happent. Il n’écrira aucune ligne, puisque tout est, était, déjà là.

Que tout soit déjà là, sous nos yeux, quelque part en Europe, c’est l’idée du journaliste Jacques Pilet qui signe avec Polonaises sa première incursion dans le genre romanesque. La Pologne, l’Ukraine, l’Italie, les déchirements politiques du XXème siècle, les anciennes régions de Silésie, Poméranie, Bessarabie sont incarnés par quatre femmes rebelles, décidées à se sortir du pétrin par le haut. Jacques Pilet, européiste convaincu, affirme entre les lignes que l’Europe, celle de l’idéal bruxellois, aurait intérêt à prendre de la graine de ses Polonaises. Le roman donne droit à tout.

La jeunesse aussi, lorsque le talent l’accompagne. C’est le cas d’Élisa Shua Dusapin, prix Robert Walser, prix révélation de la Société des Gens de Lettres pour Hiver à Sokcho, un roman hypnotique, dessiné à l’encre noire sur le blanc d’un hiver entre les deux Corée. Nous sommes très loin des chalets et des pentes enneigées, tout près de la littérature avec une majuscule.

Mais il est un adage auquel les Helvètes tiennent, celui qui assure au voyageur que rien de ce qu’il trouvera hors de son pays ne vaudra les merveilles qui jonchent le pas de sa porte. C’est peut-être la raison pour laquelle le photographe et ancien facteur Jean-Jacques Kissling a consacré son dernier roman, Une vie de facteur, aux « agents auxiliaires de distribution du courrier ». Un récit de portes closes, de voisins, de petites passions violentes et d’apéritifs offerts dès le matin.

Les paquets cadeaux et les bolducs rutilants sont assemblés à la chaîne. Plus que trois jours avant Noël. La star locale et internationale Joël Dicker ravit le cœur des indécis, suivie de très, très près par le Manifeste Incertain 5, la superbe biographie dessinée de Van Gogh par Frédéric Pajak, et Les Fils, le roman noir de la délicate Lolvé Tillmanns.

Un seul manque à l’appel. Philippe Becquelin, génial dessinateur de presse sous le pseudonyme de Mix et Remix, emporté par un cancer, a pris ses cliques et ses claques.

On annonce des flocons pour le 1er janvier.

 

Ouvrages cités:

La Suisse est un village, Collectif, Éditions de l’Aire, Vevey
Trois saison à Venise, Mathias Zsohkke, Zoé, Genève
Polonaises, Jacques Pilet, Éditions de l’Aire, Vevey
Hiver à Sokcho, Elisa Shua Dusapin, Zoé, Genève
Une vie de facteur, Jean-Jacques Kissling, Héros-Limite, Genève
Manifeste Incertain 5, Van Gogh, une biographie, Frédéric Pajak, Noir sur Blanc
Les Fils, Lolvé Tillmanns, Faim de siècle & Cousu Mouche, Fribourg

Trois saisons à Venise

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Retro 2016 (7/8): Musulmans de France, l’enquête qui fait peur

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Prière à la mosquée de Villefontaine, juin 2015. SIPA. 00717050_000006

Prière à la mosquée de Villefontaine, juin 2015. SIPA. 00717050_000006Alain Finkielkraut a défini un jour le politiquement correct comme le fait de ne pas voir ce qu’on montre. Le traitement de l’étude sur les musulmans de France réalisée par l’Institut Montaigne sous la direction de Hakim El Karoui et publiée hier par le JDD nous en a fourni un exemple éclatant. On dirait que les médias se sont concertés pour tenter de planquer la réalité sous des titres lénifiants. « Musulmans de France, l’enquête qui surprend », annonçait le JDD à sa « une ». « L’enquête qui terrifie » aurait été un titre plus adapté.

28% de fans de la charia

C’est la première fois, à ma connaissance, qu’un travail aussi sérieux tente d’établir un portrait idéologique et culturel des musulmans de France (trois quarts de Français, un quart d’étrangers). On se disait bien qu’une partie d’entre eux avait quitté le monde commun – ou n’y avait jamais résidé – mais on pouvait encore espérer qu’il s’agissait d’une infime minorité. Or, on apprend que 28 % des musulmans de France estiment que la charia prévaut sur la loi de la République. Oui, vous avez bien lu : près d’un tiers des musulmans vivant dans notre pays vivent mentalement dans une tout autre contrée. Un tiers sur une population estimée (à la baisse) entre 3 et 4 millions, ça fait un million de personnes, souvent jeunes. Combien seront-ils, dans dix ans, à être passés de la charia au djihad ? Seulement 1 %, soit “seulement” 10000 ? Voilà qui rassurera certainement les 70 à 80 % de Français que l’islam inquiète.

Lisez la suite de l’article sur son lien d’origine.

Marie Madeleine, la passion révélée

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Détail de "Sainte Marie Madeleine" par le Titien, Wikimedia.
Détail de "Sainte Marie Madeleine" par le Titien, Wikimedia.

« “Once a woman washed my feet with tears, and wiped them with her hair, and poured on precious ointment.” » (D.H. Lawrence, The escaped cock / The man who died, 1929).

Tout le monde connaît l’histoire de Marie Madeleine (sans tiret, parce que c’est la traduction de Marie la Magdaléenne, et non l’addition de deux prénoms comme en français aujourd’hui), courtisane qui tomba aux pieds du Christ, et les lui lava avec des parfums — d’où le flacon de myrrhe avec lequel on la représente souvent. Puis elle les essuya de ses cheveux, qu’elle avait abondants — et d’une couleur fauve, ce qui renvoie au caractère assez peu sacré de sa profession initiale. Les peintres ont donc choisi de nous la montrer rouquine et ambiguë, entre la mystique de la nouvelle convertie, associée le plus souvent à un Memento mori symbolisé par un crâne, comme dans les Vanités, et la permanence du péché de chair — bref, la volupté et la mort.

Tout cela pour vous dire que j’ai pris le train jusqu’à Bourg-en-Bresse où, dans le cadre exceptionnel de l’abbaye de Brou, se tient jusqu’à la mi-février une très belle exposition sur « Marie Madeleine, la passion révélée », où sont présentées quelques-unes des innombrables représentations de la sainte pécheresse — qui est à mes yeux un prototype de la dualité indissociable de l’ange et de la bête (version Pascal) ou de Jekyll et Hyde, version Stevenson.

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.