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Bernard Buffet, peintre dépressionniste

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Bernard Buffet exposition musée d'art moderne Pierre Bergé
Photographie de Bernard Buffet devant son autoportrait, 1958

De l’actuelle exposition Bernard Buffet on a dit qu’elle était une spéculation de collectionneurs, dont l’influent Pierre Bergé, pour faire remonter la cote de tableaux qu’ils ont en réserve. Quoi qu’il en soit, c’est l’occasion de voir une œuvre oubliée après avoir été portée au pinacle, à Paris et ailleurs… Le krach ultérieur, sanctionnant selon la plupart la pauvreté de l’œuvre, est tenu par quelques autres pour une injustice. Les premiers pensent qu’une reconnaissance trop précoce et facile a corrompu un talent, les autres, dont le conservateur qui abrite l’exposition dans son musée, incriminent la concurrence, la mode exclusive de l’abstraction longtemps régnante, l’École de Paris puis l’expressionnisme abstrait. Deux explications évidemment insuffisantes. Si Buffet s’est, dans les années 1980 et 1990, égaré dans de vastes illustrations sans esprit ni originalité de Vingt Mille Lieues sous les mers et de La Divine Comédie, ou bien dans des proclamations pacifistes, à moins que ce fût dans de grossières productions ornithologiques, le désarroi dont témoignent ces gesticulations est visible dès les débuts, quand l’artiste n’avait pas 20 ans.

Misère de l’homme

Dans la première salle, on est accueilli par une œuvre séduisante, L’Atelier, peinte à 18 ans : espace clair, lisible, avec suffisamment de désordre (une bouteille, une pelle à charbon, un vélo mal rangé) pour paraître habité. Mais c’est là une exception, et dans les toiles d’à côté, le bonheur de l’espace vécu a disparu : frontalité rigide et plate, absence de profondeur de champ. D’autres thèmes troublants apparaissent : les visages stéréotypés et surtout l’exhibition obsessionnelle de la nudité masculine, le sexe viril pendant et flottant sans gloire au centre des tableaux, que le personnage soit seul ou avec un autre. Au comble de cette désolation, L’Homme au cabinet de face debout, pantalon aux chevilles devant la cuvette des WC. Incapacité de maîtriser l’espace, humiliation du sexe masculin, visages sans expression… quel malheur s’affiche ainsi ? Intrigué ou angoissé, le visiteur repère avec soulagement une réalisation plus discrète : un bouquet négligemment placé sur une chaise.


Teaser | Exposition Bernard Buffet | Musée d… par paris_musees

Il est difficile de ne pas rapporter cette perte de l’espace et ce rabaissement de la virilité à une homosexualité mal vécue, vécue comme un enfermement.[access capability= »lire_inedits »] Les représentations de la ferme de Haute-Provence (Nanse) où le peintre habite avec Pierre Bergé sont en tout cas des emblèmes de solitude : vision lointaine de la maison au milieu d’un espace désolé, vision proche la faisant paraître une forteresse close. Dans un registre semblable, plusieurs ateliers sont représentés à travers des grilles, comme des cages.

On se demande quel rapport il y a entre ces évocations d’un malheur comme étouffé, filtrant à travers le dégoût du monde, et les grandes « descentes de croix » de l’époque. Ces peintures sont superficielles, la première un peu populiste (une ménagère avec un porte-bouteilles au pied de la croix), les autres plutôt sadiques (obsession des membres coupés). Il faudra attendre la fin de la vie du peintre pour qu’en 1999 le Squelette en prière devant une croix et un ostensoir sur un autel communique une poignante impression de piété, comme s’il avait fallu que Bernard Buffet se dépouille jusqu’aux os pour arriver là.

« Je ne crois pas à l’inspiration »

Les sentences du peintre qui jalonnent l’exposition crient elles aussi une solitude à côté de laquelle les mises en scène et les oiseaux des années 1980-1990 apparaissent comme une diversion maladroite. « Je ne crois pas à l’inspiration » paraît signifier : nulle part je ne pose un regard heureux qui capte une promesse. « Il ne faut pas confondre peinture avec politesse » et « La grande peinture n’est jamais gaie » semblent de faibles excuses pour une insurmontable déprime. On voit même Bernard Buffet, à la fin, sombrer dans la paranoïa et trouver sa plus grande joie dans le fait d’être « entouré de haine ». Sa peinture spectacle, sa peinture fausse, se déploie loin d’une vie que le mariage avec Annabelle et l’arrivée des enfants, après la rupture avec Pierre Bergé, ne semblent pas avoir davantage comblée. La sincérité ne brisant l’armure que par éclairs : le Squelette et, dans L’Enfer de Dante, les damnés pris dans les glaces. Une métaphore, peut-être !

Mais c’est bien avant, en 1955, que le drame propre du peintre a été représenté le plus fortement. Dans l’exposition, à côté d’un tableau d’une sérénité sans équivalent, la Mer, proche de l’expressionisme abstrait, figure un rhinocéros emblématique parce que doublement enfermé, seul dans une cage, au centre d’un cirque sans spectateurs dont les gradins forment comme une seconde cage. Transposition, mais transposition maîtrisée, victorieuse pour une fois. Auparavant on a vu Buffet assiégé, asservi à un malheur qui le tient et le paralyse, on le verra ensuite opposer au destin des esquives pompeuses qui ne le soulageront en rien. Une autre œuvre aurait-elle pu commencer en 1955 par la seule force de ce rhinocéros ?

« Bernard Buffet », musée d’Art moderne, jusqu’au 26 février 2017. [/access]

Tais-toi quand tu parles

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Un manifestant en Pologne, avril 2013. SIPA. AP21385636_000001

Chut ! A l’approche de l’élection présidentielle, c’est le seul mot d’ordre audible et sincère que les citoyens ont envie d’entendre. Le plus respectueux serait donc de se taire. Militons pour cette utopie-là, une société enfin débarrassée de tout ce tintamarre médiatique. Notre classe politique qui a collectivement échoué dans ses missions cardinales depuis des années devrait apprendre la pondération et l’introspection. Le renoncement sans fracas, sans flonflons, sans gloriole n’est pas un acte honteux. Difficile pour ces personnalités publiques saturées d’ondes hertziennes de résister au brouhaha, ce vacarme des hémicycles et des plateaux télé, ce besoin d’exister par la force du verbe.

L’après-guerre avec sa mondialisation tentaculaire et la prolifération des réseaux sociaux au cœur même de l’intime ont bouleversé les rapports humains, perverti jusqu’à l’art délicat de la conversation. Un mode de vie décomplexé où le clinquant fait désormais office de paravent, où l’éclat remplace l’intelligence.

« Sur la terre un endroit écarté »

Une conséquence aussi de notre incapacité à nous arrêter, à observer la nature, les visages, les corps sans cet irrépressible pulsion de commenter, de gesticuler, de perdre en somme toute singularité. Faut-il absolument parler, s’agiter pour que notre voix porte loin ? Dans un monde qui refuse les temps morts, les longues plages d’abstinence, qui court après une célébrité criarde, une audience tapageuse, le silence fait peur. Il met à distance les égos. Il tétanise les fanfarons. Il a une vertu quasi-révolutionnaire, celle de reposer l’âme et de la nourrir en profondeur. Avant de s’engager dans la campagne, tous les candidats devraient lire Histoire du silence – De la Renaissance à nos jours d’Alain Corbin aux Editions Albin Michel.

Ils prendraient une magistrale leçon de maintien à travers les âges, une invitation à la componction et au calme intérieur. « Le silence n’est pas seulement absence de bruit » écrit-il, en prélude, de son ouvrage. L’historien travaille depuis longtemps sur les signaux faibles, les marqueurs sensoriels et autres liens invisibles qui agrègent la communauté nationale. On lui doit notamment des livres tels que Le Miasme et la Jonquille, Les Cloches de la terre (Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXème siècle) ou Histoire du corps. En s’appuyant sur les textes de grands écrivains (Gracq, Claudel, Huysmans, Proust, Hugo, etc…), il tente d’inventorier les différentes formes de silences dans des lieux ouverts (la mer, la montagne, les bois, la ville) ou fermés (la chambre, les couloirs, le monastère, la bibliothèque, la prison). Une gamme chromatique passionnante de nuances, de frémissements presque imperceptibles et de recul sur soi. On ressort apaisé de cette lecture, les sens en alerte prêts à capter l’infiniment petit.

Comme une clarté intérieure

D’un style clair sans jargonnage universitaire, Alain Corbin dessine une fragile ligne de crête entre le bruit et l’être. Son étude subtile du recueil Un été dans le Sahara d’Eugène Fromentin paru en 1857 éclaire certaines zones d’ombre, notamment le sentiment d’infini qui saisit le voyageur dans le vide du désert. « Le silence communique à l’âme un équilibre que tu ne connais pas, toi qui as vécu dans le tumulte : loin de l’accabler il la dispose aux pensées légères » notait-il dans son récit. L’historien s’intéresse également aux quêtes méditatives du XVI et XVIIème siècle en se référant à Ignace de Loyola, Bossuet et l’abbé de Rancé. Cette recherche de l’oraison intérieure produisait sur les individus une réflexion existentielle. Le recueillement ne nuisait pas forcément à la rencontre avec l’autre, voire même au partage.


Alain Corbin « une histoire du silence » par la-grande-librairie

Il s’imposait plutôt comme une forme de rempart contre la vanité. En avançant dans les époques, le silence devient un instrument pour dompter les caractères que ce soit à l’école, à l’armée ou dans le labeur agricole, il sous-entend les hiérarchies et les différences de classes. Le silence corporel qui régente les repas ou les attitudes en société institue de nouvelles règles de politesse. Il est alors synonyme de distinction et d’élévation sociale. L’historien dresse enfin « les bienfaits et les méfaits » du silence dans une étude des caractères que La Bruyère aurait validée. Espérons que les postulants au titre suprême fassent preuve à minima de mesure dans leur propos. La République l’exige.

Histoire du silence – De la Renaissance à nos jours – de Alain Corbin – Albin Michel

Le Miasme et la jonquille

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Royaume-Uni: le Brexit diplomatique, c’est maintenant!

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Theresa May et Boris Johnson à Londres, novembre 2016. SIPA. REX40463627_000005

Bien avant que son discours très médiatisé éclaire sa politique, Theresa May avait déjà envoyé un signal fort de la nouvelle orientation britannique. Sa gestion de l’initiative française pour relancer les négociations entre Israéliens et Palestiniens est l’expression parfaite de la nouvelle orientation de son gouvernement : rapprocher ces deux peuples, l’américain et le britannique, séparés par une langue commune mais aussi par l’appartenance de Londres à l’Union Européenne.

Le premier acte a eu lieu le 29 décembre. Le monde se préparait à accueillir 2017 quand le Premier ministre anglais, Theresa May, a surpris avec une réaction très dure de la  déclaration du secrétaire d’Etat américain. A John Kerry qui, en marge de l’adoption de la résolution 2334 de l’ONU sur la colonisation israélienne, venait de reprocher au gouvernement Netanyahu de « céder aux forces les plus extrémistes de sa coalition », qualifiée de « plus droitière de l’histoire d’Israël »,  la locataire du 10 Downing Street avait sèchement fait déclarer à l’un de ses porte-parole : « Nous ne pensons pas qu’il soit très à-propos d’attaquer la composition du gouvernement démocratiquement élu d’un allié ». 

Boris Johnson n’est pas venu à la conférence de Paris

Ceux qui, sur l’instant, n’ont pas compris ont dû attendre dimanche dernier, jour de la conférence de Paris pour la paix au Moyen Orient pour y voir plus clair : le Royaume Uni largue les amarres, Theresa May a choisi son camp.

Pas moyen de le comprendre autrement : Theresa May, aidée de Boris Johnson, ont tout fait pour aider la conférence de Paris à se saborder pour frustrer les Français et embarrasser l’Union européenne. La photo de fin de bal est éloquente : François Hollande, Jean-Marc Ayrault, Harlem Désir ou John Kerry, elle est faite d’hommes sur le départ et d’une femme-spectre, Domenica Mogherini, la cheffe de la diplomatie européenne. Jouez à « où est Charlie » autant que vous voulez… vous ne trouverez pas la mèche blonde de l’ancien maire de Londres. La raison en est simple : le ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté est resté chez lui. Il n’a même été remplacé par l’ambassadeur à Paris. Theresa May s’est contenté de mettre dans l’Eurostar M. Michael Howells, chef de la section Moyen Orient du Foreign Office, accompagnés par deux conseillers de l’ambassadeur. Ce sont ces trois diplomates subalternes qui ont eu le privilège de serrer les mains des quelques 36 ministres des Affaires étrangères. Et si les représentants britanniques n’ont pas signé le document final de la conférence pour la paix, ce n’est pas faute de stylo… « Nous avons des réserves particulières sur une conférence internationale censée faire avancer la paix entre deux parties sans que ces dernières soient présentes », a éclairé, dès le lendemain, un communiqué du Foreign Office, fustigeant cette réunion organisée « contre la volonté des Israéliens ».

La photo de cloture de la conférence de Paris, janvier 2017. SIPA. AP22000063_000031

Pour couronner le tout, le gouvernement britannique a empêché le conseil des ministres européens des affaires étrangères, réuni le lendemain à la demande de la France de transformer la déclaration, qui a conclu la conférence de Paris, en position officielle de l’UE.

Le canal de l’Atlantique

Tout cela est d’autant plus étonnant qu’il y a trois semaines, le même gouvernement avait voté la résolution de l’ONU réclamant l’arrêt de la colonisation israélienne dans les Territoires palestiniens. Mais depuis, Theresa May a choisi. L’Amérique du futur et non celle du passé. Celle qui prête serment aujourd’hui et qui soutient – pour le moment par tweets – Israël.

Ceux qui y cherchent une nouvelle politique moyen-orientale se trompent très probablement. Ce n’est pas un soudain amour pour Netanyahu qui peut expliquer ce changement radical. Il ne s’agit pas non plus pour le gouvernement britannique de célébrer le centenaire de la déclaration Balfour (novembre 2017) par un petit cadeau à un Premier ministre israélien qui n’est pas insensible, paraît-il, à ce genre de petites attentions.

L’affaire de la conférence de Paris a moins à voir avec le petit bassin à remous méditerranéen qu’avec l’Océan qui sépare la Grande-Bretagne des Etats-Unis. Si la géographie a ses lois, la géopolitique en a d’autres. Sa tectonique des plaques élargit chaque jour un peu plus le canal de la Manche.

Love stories

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Le Parc Compte tes blessures Corniche Kennedy
Kévin Azaïs et Nathan Willcocks dans "Compte tes blessures"

À quoi cela tient-il ? À l’air du temps ? À l’inquiétude diffuse que suscite une jeunesse supposée désorientée ? À l’obscur sentiment de fin d’un monde qui nous pousse à nous raccrocher à ce qui est éternel : l’écho intime et intact des premiers émois ? Ou, tout bonnement, au hasard des programmations ? En tout cas, cette année 2017 s’ouvre avec trois films français qui ont le même thème : l’entrée dans l’âge adulte, la découverte par de tout jeunes gens de l’amour, de ses espoirs et de ses blessures.

Parmi ces trois films, l’histoire la plus simple est celle que raconte Damien Manivel dans Le Parc : deux adolescents se retrouvent dans un jardin public, commencent à peine à s’aimer, puis le garçon renonce et laisse la jeune fille seule dans le parc, peinée, désorientée. Le jeune réalisateur fait preuve d’une grande délicatesse vis-à-vis de ses personnages qui ont d’évidence quelque chose à voir avec ceux des contes moraux de Rohmer. L’épure du scénario, son minimalisme, la dimension onirique de la seconde partie tournent toutefois le dos au grand public, et exigent – trait de jeunesse – des spectateurs disponibles pour un cinéma plus poétique que classiquement narratif. Il n’en demeure pas moins que chaque cadre, chaque image de ce film ne sont pas seulement rigoureux mais d’une esthétique parfaite, troublante.


“The Park – Le Parc” – Damien Manivel TRAILER par filmow

Compte tes blessures, de Morgan Simon, ne séduira pas pour les mêmes raisons. La réalisation est plus tournée vers le récit, la tension d’une histoire qui rassemble et déchire un père (Nathan Willcocks), sa compagne (Monia Chokri) et son grand fils (Kévin Azaïs). Si Le Parc pouvait faire penser à l’histoire antique de Daphnis et Chloé, il est ici plutôt question du mythe d’Œdipe, de la [access capability= »lire_inedits »] rivalité père-fils – mais mise en scène dans un décor urbain et avec une approche quasi naturaliste du contexte social. Même si les trois acteurs sont épatants, la réussite du film doit beaucoup au seul Kévin Azaïs qui ne crève pas l’écran – il le brûle de son incandescence charnelle, de sa générosité érotique et naïve. De films en films, ce jeune acteur donne tout. Il effraie même de tant de candeur et de force mêlées, portant dans son regard quelque chose de tragique et d’éblouissant. Un James Dean de notre temps dont on prie pour qu’il ne roule pas trop vite.


COMPTE TES BLESSURES Bande Annonce (2017) par fredericsauvage1

On tremblera également pour Suzanne, Marco et Mehdi (respectivement Lola Créton, Kamel Kadri et Alain Demaria – si, si, dans cet ordre), les trois jeunes héros du dernier film de Dominique Cabrera, Corniche Kennedy, adapté du roman éponyme de Maylis de Kerangal. Eux risquent leur vie – pour mieux la sentir, palpitante – en plongeant du haut des rochers des calanques de Marseille. Jules et Jim marseillais, ces trois-là hésitent à savoir tout à fait qui aime qui. Qu’importe d’ailleurs, à ce moment de leur vie, fugace, déjà menacé, mais qui précède encore les premiers choix. Avec une formidable empathie, Dominique Cabrera a su capter le mélange d’invincibilité et de fragilité de ses jeunes héros et les accompagner dans ce qui sera leur « dernier été ». Ou leur tout premier.


CORNICHE KENNEDY Trailer (2017) Teen Drama… par lsnd

 Le Parc, en salles le 4 janvier. Compte tes blessures, en salles le 25 janvier. Corniche Kennedy, en salles le 18 janvier.[/access]

Trump: une croisade sans ingérence

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Donald Trump et son vice-président Mike Pence rendent hommage aux morts pour l’Amérique, Arlington, 19 janvier 2017. SIPA. AP22001665_000041

L’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche a provoqué la stupéfaction dans le monde entier. Comment celui que tous les médias nous ont présenté comme un aventurier semi-débile a-t-il pu battre Sainte Hillary Clinton ? Le traumatisme a obscurci les esprits et il était très difficile, sans un travail assez fastidieux de recherche, de savoir ce qui nous attendait avec l’arrivée au pouvoir de cet homme politique atypique et des équipes qui l’entourent depuis déjà un bon moment. Pour appréhender les enjeux de cette élection, il faut faire l’effort d’échapper aux considérations morales et à l’impasse cognitive dans laquelle nous plongent des médias inconsolables du départ de Barack Obama.

Dissidents « made in » Goldman Sachs

Dans l’histoire récente des Etats-Unis, la conquête du pouvoir par les Républicains a toujours marqué une volonté de changement de l’ordre mondial. L’abandon des accords de Bretton-Woods par Nixon pour financer la guerre du Vietnam, la mondialisation néolibérale de Reagan pour financer la course aux armements contre l’URSS, les croisades de George W. Bush pour confirmer l’hégémonie mondiale des Etats-Unis, sont autant d’illustrations de cette vision des choses. L’alternance démocrate ne faisant que poursuivre le nouveau dispositif mis en place quitte à l’amender à la marge. Les déceptions des mandats Obama trouvent leur origine dans ce constat : Guantanamo est toujours ouvert, en Afghanistan rien n’est réglé, le Moyen-Orient est à feu et à sang.

Donald Trump a surpris avec la nomination prématurée de son équipe destinée à gouverner. Celle-ci laisse apparaître une vraie rupture avec les idées jusqu’alors dominantes dans les sphères militaires, financières, énergétiques et même religieuses. Le dénominateur commun de ces nominations hétérodoxes est tout d’abord une proximité ancienne avec le nouveau président, et l’originalité dissidente de ces personnages dans leur sphère d’influence habituelle.

Avec l’avènement du capitalisme financier au début du mandat Reagan, toutes les administrations successives ont eu recours à des figures de Wall Street. Obama n’a pas fait exception en nommant Hank Paulson pour sauver le système lors de la crise des subprimes. Sous les quolibets des commentateurs français ignares, Donald Trump a donné l’impression de poursuivre cette tradition en s’entourant d’anciens de Goldman Sachs tels que Gary Cohn, Steven Mnuchin, ou encore Steve Bannon. Sauf que, Goldman Sachs, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne représente pas l’archétype de l’élite financière américaine. Celle-ci est incarnée par les banques de dépôts traditionnelles (Merrill Lynch, Morgan Stanley, Bank of America) et non par la banque de financement et d’investissement qu’est Goldman. Ce groupe d’intellectuels (car ils le sont tous) veut promouvoir un capitalisme ultralibéral au niveau national, un marché du travail non régulé, l’abandon de l’Obamacare, l’annulation du Dodd Franck Act qui prévoyait la régulation du système financier.

Dans le domaine international, ce sera en revanche un dirigisme éventuellement coercitif. A priori, la nouvelle administration n’a pas l’intention de réduire la dette publique, dont l’ampleur équivaut à l’épargne mondiale soit vingt mille milliards de dollars. Sa stratégie semble s’orienter vers une augmentation nominale de la dette avec une inflation supérieure à l’augmentation des taux et des salaires.

Quant à la dette externe, d’environ huit mille milliards de dollars, l’objectif est de la convertir en dette interne en rapatriant les capitaux de l’étranger, dont le tiers est détenu par les firmes transnationales américaines. Il n’est pas sûr que cela leur soit demandé gentiment.

Une haine assumée de l’islam

Autre particularité de cette nouvelle administration, la présence de nombreux hauts gradés de l’armée pour le moins atypiques. Tous sont des dissidents très politisés de l’establishment militaire. On les a connus exaspérés par les frustrations générées par la présidence Obama.

Passons brièvement en revue les profils de ceux qui viennent d’arriver aux commandes : James Mattis, secrétaire général de la Défense, surnommé le « chien fou » ou encore le « moine soldat », en raison de sa rigueur morale, de son célibat sacerdotal et de son mépris pour le Pentagone et sa bureaucratie. Michael Flynn, contraint de démissionner de l’armée en raison de critique émises à l’encontre de ses supérieurs, qui réclamait de mettre Hillary Clinton en prison et dont la préoccupation principale est la guerre contre l’islam. John Kelly qui refuse de fermer Guantanamo ; Mike Pompeo, niveau directeur de la CIA, favorable à la collecte massive des données de communications des citoyens ; sans oublier le retour en grâce de David Petraeus, ex-patron de la CIA (en désaccord total avec la stratégie d’Obama) dont la carrière s’était brutalement interrompue à cause d’un scandale en partie sexuel.

Le dénominateur commun de ces militaires est une haine assumée de l’islam. Ils ne sont pas interventionnistes et il est probable que leur volonté de domination se dispensera d’interventions militaires directes, chat échaudé craignant l’eau froide. Cela laisse présager l’utilisation de dissuasions par intimidation, et de rodomontades à connotation nucléaire. Comme l’a déjà fait Donald Trump pendant sa campagne.

En matière énergétique, la nouvelle administration baserait sa politique sur un concept simple : être autosuffisant en quelques années. Ce qui signifie produire 12 ou 13 millions de barils par jour. Pour ce faire, elle vise trois objectifs :

a) Poursuivre l’extraction du gaz de schiste en faisant table rase des normes antipollution de l’air et de l’eau (d’où la présence de climato-sceptiques dans cette Administration).

b) Laisser passer le pipeline Keystone de l’Alberta vers le sud des Etats-Unis.

c) Subventionner les producteurs pétroliers aux dépens des autres énergies.

Un retour à l’esprit originel du capitalisme

À moins que la Russie ne fasse du dumping, cette stratégie devra s’accompagner d’une hausse du prix du baril à 70 dollars ou plus. La volonté d’intimidation de Trump ne pourra se faire qu’en réalisant cet objectif d’indépendance énergétique car depuis la guerre du Vietnam, les Etats-Unis savent qu’ils dépendent des autres pays producteurs. L’expérience cuisante du Moyen-Orient leur a fait mesurer encore un peu plus cette faiblesse.

Le désordre et la confusion que provoqueront ces changements, notamment la très probable baisse des salaires des plus modestes, dont la partie blanche a massivement voté pour Trump, devront être compensés par un retour du discours religieux, moyen d’assurer la cohésion sociale.

La religion et le conservatisme sont des éléments structurant du discours républicain (et même parfois démocrate) aux Etats-Unis. Cette dynamique fut poussé à l’extrême sous George W. Bush qui revendiquait un conservatisme moral. Cependant, jamais cette rhétorique n’a désigné d’autres religions. Or, le discours de cette nouvelle administration, mis en musique par Steve Bannon a des accents mystiques, une liturgie médiévale à peine voilée et prône une guerre des civilisations judéochrétiennes contre les autres. Autrement dit, chrétiens capitalistes contre islam fascisant.

Un retour aux fondements de l’éthique protestante et de l’esprit originel du capitalisme est donc à prévoir aux USA dans les années à venir, délaissant les opérations militaires à l’extérieur pour se concentrer dans une guerre interne contre l’islam et les athées.

Le nouveau pouvoir qui s’apprête à prendre les rênes de la Maison blanche possède incontestablement des traits claniques : il est familial (tous se connaissent et partagent la même « dissidence »), religieux et puissant dans un pays très endetté. Misant sur la coercition, pas nécessairement militaire, de l’ensemble du monde, cette administration laisse présager des années de pressions psychologiques afin qu’elle puisse assurer l’hégémonie américaine en imposant un nouvel ordre mondial sans intervenir. Jouant sur son imprévisibilité, Trump et ses hommes pensent gagner cette partie à moindre coût. La phase de la mondialisation néolibérale lancée dans les années 80 avec la présidence de Ronald Reagan est bel et bien terminée. La démondialisation que veulent initier Donald Trump et ses amis risque d’être assez rock ‘n’ roll.

L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme

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Les vainqueurs de la primaire PS? Mélenchon et Macron!

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hamon peillon valls pinel montebourg

Ce débat devait être décisif. Il l’a été. Sans doute pas pour le scrutin de dimanche. Mais pour le principe des primaires à la française. Après un début plutôt prometteur, notamment sur le thème du protectionnisme, et où on constatait Manuel Valls davantage à son aise, la cible de la soirée ayant été déplacée sur la tête de Benoît Hamon et son revenu universel, cette confrontation est devenue le prétexte à rire. Rire, sans doute pour ne pas pleurer.

Un congé paternité pour Assad?

Les huit candidats (Quoi ? Léa Salamé était animatrice et pas candidate ??) ont notamment passé des minutes interminables sur l’obligation pour les hommes de prendre un congé paternel, les uns rappelant pour défendre cette thèse la grâce de Jacqueline Sauvage, d’autres regrettant que les ABCD de l’égalité aient été abandonnés. Il  fallait alors ne pas céder à l’obligation de satisfaire un besoin naturel, car David Pujadas osa une transition rapide sur le cas de Bachar Al-Assad. Une telle absence même brève aurait pu nous conduire à comprendre que le président syrien devait absolument, lui aussi, être contraint à prendre son congé paternité. De longues minutes encore sur le sort de Bachar, puis à propos de l’attitude à avoir vis-à-vis de Donald Trump, Valls s’écharpant avec Peillon sur le terme de « déclaration de guerre » du nouveau président américain à l’Europe, tandis que François de Rugy proposait lui de la préparer, cette guerre, en nouant d’urgence une triple-alliance Paris-Berlin-Varsovie.

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

L’art contemporain entre à l’Académie des Beaux-Arts: une OPA du ministère

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Jean-Marc Bustamante pose devant l'une de ses toiles à Venise, mars 2003. SIPA. 00475631_000003

Les préposés à l’art dit contemporain du ministère de la Culture ont réussi à introduire leur ami et comparse, l’artiste conceptualo-postural Jean-Marc Bustamante, dans cette vénérable institution qu’est l’Académie des Beaux-Arts. Cette opération semble pour le moins étonnante, quand on sait que l’Académie est réputée plutôt « conservatrice », franco-française, et que l’utilisation du mot « beauté » y est encore permis, alors qu’il est interdit et ringardisé dans le champ de l’art dit contemporain et donc dans les couloirs du susdit ministère.

Il semble donc que cette intrusion contre-nature ait tout simplement pour but de placer l’Académie sous contrôle de la bien-pensance ministérielle, sous prétexte de l’ouvrir à la contemporanéité et à l’internationalité (ces deux notions étant indissociables).

Bustamante, l’artiste d’Etat

Mais avant d’envisager les raisons sous-jacentes à cette tentative d’annexion de la vieille citadelle, il convient de préciser le parcours et le profil de celui qui semble jouer  ici le « cheval de Troie » de l’appareil institutionnel.

Il faut dire en effet que M. Bustamante est le prototype-même de l’agent passe-partout, polyvalent et multi-casquettes de l’art d’Etat : tour à tour artiste, professeur, « curator », critique d’art à l’occasion, membre de nombreuses  commissions, etc.

En tant que plasticien « proprement »- dit,  il fait preuve d’un éclectisme exemplaire, produisant des choses diverses et variées, passant d’un sujet à l’autre : traces de peintures, photos de terrains vagues et de lieux en déshérence, bricolages improbables, cages suspendues au plafond ou tôles fixées au sol, « chambres d’amour » dans les frondaisons.

Il pratique à merveille ce « subversivisme » des codes de la peinture et de la société, qui est tant apprécié chez les rebelles fonctionnarisés peuplant l’appareil institutionnel. Sa plus fameuse performance sociéto-questionnatoire fut d’avoir en 1995, introduit un gros camion dans une église de Carpentras, au titre d’œuvre d’art post-moderne et pré-contemporaine… Camion délogé par le maire de la  ville (pourtant pas FN), qui fut immédiatement attaqué en justice par l’artiste et son excellente avocate Agnès Tricoire, spécialiste en « propriété intellectuelle », qui obtint 80 000 euros de dommages et intérêts… Un virtuose de la procédure donc ce M. Bustamante, aussi redoutable que son ami Buren !

Comment d’authentiques créateurs de formes ont-ils pu être retournés au point de trahir leur propre cause et celle de la peinture?

Virtuose aussi du paradoxe oxymorique et de l’auto-dérision, comme il en a fait la récente démonstration sur France Culture,  en tant que tout nouveau directeur de l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris (ENSBA), en expliquant que son école ne sert à rien et qu’il faut compter 100 étudiants pour faire un artiste… Lui, bien sûr, ayant eu la chance de ne pas fréquenter cette école de l’échec assuré à 99%, pour avoir fait d’abord des études d’économie, comme Bertrand Lavier et Jean-Pierre Raynaud avaient fait des études d’horticulture, comme Jef Koons avait étudié la finance et Olivier Mosset la motocyclette.

C’est donc sa haute « performativité » en de multiples domaines, qui a permis à Monsieur Bustamante d’être nommé à la direction de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, et, dans la foulée, sélectionné pour postuler avec succès à l’Académie des Beaux-Arts, ouvrant ainsi la voie de l’Institut à quantité de ses homologues adeptes du « processualo-discursif » tels que Buren, Mosset, et, pourquoi pas, le facétieux Lavier qui saura faire de l’auguste Académie un haut-lieu de la rigolade branchée parisienne…

Il convient donc d’expliquer comment l’incroyable devient crédible, et pourquoi l’ultra-avant-gardiste Bustamante, au très haut niveau de modernité,  entreprend de se mélanger à des artistes qu’il trouve ringards. Il convient inversement de comprendre pourquoi ces derniers accueillent avec enthousiasme celui qui les méprise… De comprendre comment d’authentiques créateurs de formes comme Velikovic, Garel, Carron, Desmaziéres, ont pu être retournés au point de trahir leur propre cause et celle de la peinture… Comment ils ont pu  voter pour l’admission d’un ennemi déclaré de la peinture et d’un peintre qu’ils savent totalement calamiteux… Oui, il convient de comprendre le mécanisme de ce contre-sens aberrant, d’en trouver les mobiles et les enjeux.

Les « bons artistes » et les autres

La première explication plausible de cette OPA du ministère sur l’Académie des Beaux-Arts, c’est qu’il était devenu de plus en plus insupportable à l’Etat de voir la vénérable institution fonctionner librement, en totale indépendance de la puissance publique et ce depuis plus d’un siècle… Inadmissible, sa richesse foncière venant d’un important patrimoine immobilier et muséal composé notamment du Musée et de la Bibiothèque Marmottan, de la Fondation Claude Monet à Giverny et de la Villa Ephrussi à Saint-Jean-Cap-Ferrat… Exaspérante, sa politique active de partenariats avec un important réseau d’institutions culturelles et de mécènes… Énervant de la voir attribuer chaque année une trentaine de prix à de jeunes créateurs de toutes disciplines et « tendances » artistiques, dont le travail n’obéit pas aux préconisations esthétiques des bureaucrates du ministère… Outrageant enfin de voir cette manne d’argent privé soutenir un art illégitime et « dissident » et ne pas profiter aux « bons artistes » agréés figurant sur la liste établie par le dispositif institutionnel.

Il fallait donc que l’inacceptable cessât. Et il va cesser car l’opération semble avoir bien réussi. Le loup est dans la bergerie, les portes de la citadelle sont entr’ouvertes. Les académiciens lassés d’être pris pour des ringards, ont été flattés que l’extrême avant-gardisme officiel les prenne enfin en considération. Aussi n’ont-ils rien vu venir de la manœuvre, pourtant grosse comme un camion dans une chapelle, quand M. Bustamante leur a servi, pour les séduire et les émouvoir jusqu’aux larmes, une « communication » onctueuse et sur-mesure, pour leur faire miroiter d’abord les avantages d’une collaboration avec le ministère pour donner à leur Académie une audience internationale, pour leur vanter ensuite les vertus du dessin et de la peinture… Alors que lui, « plasticien de l’idée » ne sait ni peindre ni dessiner, et qu’il est l’exact produit de ces 40 années de dictature du conceptuel, années de plomb pour la peinture et terrible période de disqualification de toute expression du sensible, du métier, du poétique…

 La « duchamposphère » exulte

Opération réussie donc. Libérée de la tutelle de l’Etat sous Jules Ferry, l’Académie revient ainsi dans son giron après plus d’un siècle de folle liberté… Retour à l’ordre artistique républicain… Fini la diversité… Bravo, Messieurs les bureaucrates de l’art français ! La « duchamposphère » exulte.

Opération réussie, mais affaire à suivre de près cependant, car cette volonté d’entrer en force dans l’Académie (comme il entre en force dans quantité de lieux patrimoniaux), n’est-elle pas signe du désarroi de l’appareil artistique d’Etat, en perte de crédibilité, de confiance en soi et de financement public, et ainsi prêt à toutes les vilénies pour reconquérir un pouvoir sur l’art qu’il a usurpé et qui lui échappe de plus en plus ?

Tu seras un homo numericus, mon fils

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Une élève d'une école élémentaire d'Angers apprend à se servir d'une tablette numérique, juin 2011. SIPA. 00641827_000014

Mettre en garde contre l’extension du numérique, souhaitée par de nombreux candidats à la présidence de la République fait vieux jeu, paraît-il. Il se pourrait même qu’on m’accuse d’un passéisme sans remède, me dit un ami philosophe, bien que l’impératif de conserver ce qui doit l’être soit de mieux en mieux compris. Il ne s’agit pas, bien entendu, de rejeter sans nuance Internet, outil de communication et de recherche très utile. Mais bien, je me répète, de conserver ce qui doit l’être, c’est-à-dire la parole et le langage, essentiels au maintien du lien social en général, et à la relation des personnes avec l’administration et les différents services, en particulier. Et de ce point de vue, on peut déjà s’inquiéter que l’enseignement précoce du numérique à l’école en vienne — au prétexte d’une modernisation des accès culturels — à préformer les enfants à une extrême dépendance à ce tout numérique administratif, excluant la possibilité du dialogue pour faire valoir leurs droits d’adulte. Un « nivellement par le bas » pas si égalitaire que le prétendent ses laudateurs

Du numérique à tout-va aux démons du « populisme »

Point de salut sans le numérique ! Qui dit mieux ? Le haut-débit dans toute chaumière ! Que chaque gentil hobbit possède son smartphone avec lequel il payera tout et le reste, impôts, taxes et contributions obligatoires diverses. Tout contribuable errant sur impots.gouv en sait déjà quelque chose. Internet incontournable: quelle angoisse pour ceux et celles, fort nombreux, qui n’en possèdent ni la maîtrise ni l’instrument !

Dans le meilleur des mondes ainsi annoncé – qui anticipe celui de l’homme enfin libéré du travail -, il sera devenu impossible de demander quoi que ce soit à qui que ce soit : la machine, et seulement elle, aura réponse à vos questions. Tapez sur la touche 1, elle vous renverra à la 2 avant que la 3 ne vous réponde d’une voix plate que vous n’avez pas entré le bon identifiant, que votre mot de passe n’est pas reconnu.

Depuis que Georges Marchais s’est fait piéger sur le prix de son costume, la classe politique n’a fait que confirmer sa souveraine ignorance des petites choses de la vie. Le numérique, tant vanté pour le bien du peuple, n’est pas loin de la mythique brioche, attribuée à Marie-Antoinette, pour remplacer le pain qui manquait à ceux qui allaient lui couper la tête. Du numérique à tout-va aux démons du « populisme », il n’y a qu’un pas : celui du silence des laissés-pour-compte de ce qui est présenté comme un progrès.

Lacan disait…

La réalité quotidienne n’a pourtant rien à voir avec l’instantanéité virtuelle de la communication et l’abandon de ce qui faisait sa consistance, pour ne pas dire son humanité. La pulsion tourne autour de son objet disait Lacan. Encore faut-il que cet objet ait quelque stabilité. La virtualité du fantasme prenant la place de l’objet et de sa résistance ouvre la voie au processus psychotique.

L’extension du numérique, comme pis aller économique de la raréfaction volontaire du personnel, donne déjà l’avant-goût d’une désertification coûteuse dont on aurait tort de sous-estimer la valeur de symptôme. Qui de nos experts et dirigeants se soucie des bureaux de poste, « modernisés » à grand frais, où les guichets fermés sont remplacés par des services commerciaux et des machines en tout genre et où le rare personnel se retrouve très vite débordé. C’est déjà le cas à Paris et pire encore en province, où les heures d’ouverture de ces bureaux – lorsqu’ils existent encore – se font chaque jour de plus en plus rares.

« Rien n’est vrai, tout est permis »

Et qui se soucie des urgences hospitalières, où le patient espère plus d’une demi-journée qu’on se préoccupe enfin de lui autant qu’on le fait des statistiques. Mais pour patienter, prenons le train: dans les TGV en panne, le temps suspend souvent son vol. Et dans les petites gares de province[1. Celle de Briare (Loiret), au célèbre Pont Canal, par exemple] c’est un simple signal lumineux qui vous prévient de l’arrivée d’un TER. Il déboule à cent cinquante à l’heure. Tant pis pour nous les « malvoyants », les enfants, les distraits ! Dès l’après-midi, les guichets sont fermés: point de chef de gare, la municipalité a dû engager de jeunes supplétifs pour assurer un minimum de sécurité à la place de la SNCF.

Mais c’est vrai, ne nous alarmons pas pour si peu. La généralisation du numérique aura bientôt raison de tous ces petits manquements. Grâce aux smartphones — dont les nouveaux modèles importés, toujours plus onéreux, s’imposent pluriannuellement­— vous pourrez bientôt tout faire. Oui absolument tout : soins, services postaux, voyages, amours, mort virtuels. Bienvenue dans le Pire des  Mondes. Mais mon fils, de quoi te plains-tu ? Tu numériseras ton prochain comme toi-même !


Rojava, le modèle suisse

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Des combattantes kurdes des Unités de protection du peuple (YPJ), dans la province de Hassaké (nord-est de la Syrie), février 2015.

Propos recueillis par Gil Mihaely

Causeur. Vous venez de rentrer d’un long séjour au Kurdistan syrien. Qu’y avez-vous fait ?

Stéphane Breton. J’y suis allé pour réaliser un film documentaire (intitulé Filles du feu) sur les femmes combattantes du Kurdistan syrien, région qu’on appelle Rojava (en kurde, cela veut dire « Ouest »). Ces femmes ont une vingtaine d’années, elles sont volontaires et s’engagent à vie, telles des nonnes. Elles ont renoncé à tout, comme les hommes, également engagés à vie dans les unités masculines. Au combat, hommes et femmes sont côte à côte. Ce qui signifie qu’il ne s’agit pas d’une milice, mais d’un peuple en armes. Tout cela est exceptionnel au Moyen-Orient, et je suis rentré ébloui.

C’est l’aspect sacrificiel qui vous émeut ?

Les combattants ne sont pas payés et ne possèdent rien. D’ailleurs, ils appellent les islamistes les « mercenaires ». Leur vie est rude et ils paient cher le sacrifice de leur jeunesse. Ce qui est frappant, c’est que malgré la nature de leur engagement on remarque une absence totale d’exaltation et de fanatisme. Leur courage n’est pas une vertu personnelle, mais civique : c’est de l’abnégation. Ils ne sont pas là pour eux-mêmes, mais pour les leurs.

Sociologiquement, d’où viennent ces femmes ?

Ce sont surtout des paysannes, car c’est une société paysanne. Je pense à l’une d’elles, très déterminée, qui a été à l’école primaire à Alep. Et comme elle était kurde, les professeurs syriens lui collaient des zéros tout le temps. À neuf ans, elle a voulu arrêter l’école. Aujourd’hui, elle est combattante. Beaucoup d’entre elles ont traversé les flammes de l’enfer. Malgré cela, ce ne sont pas des amazones.

Il n’y pas de motivation religieuse chez eux ?

Avant d’avoir été convertis à l’islam, les Kurdes étaient zoroastriens, parfois juifs ou chrétiens. Les combattants appartiennent idéologiquement à la mouvance du PKK, même si politiquement ils en sont distincts. Ils sont laïcs et animés d’une certaine prévention à l’égard de la religion, car depuis un siècle les pays musulmans dans lesquels ils vivent leur dénient un État au prétexte qu’ils appartiennent à l’oumma. Cependant, si la religion musulmane est selon eux une des raisons de leur soumission, ils la respectent scrupuleusement, comme ils les respectent toutes.

C’est donc un mouvement de libération nationale ?

Oui, leur mouvement est politique autant qu’ethnique. Cela fait un siècle qu’ils aspirent à un État que les traités du lendemain de la Première Guerre mondiale leur ont promis (Sèvres en 1920), puis dénié (Lausanne en 1923).

Espèrent-ils créer un État-nation kurde au Rojava ?

Leur projet politique – et ils sont les seuls en Syrie à en avoir un, puisque les autres sont plus ou moins islamistes – est de fonder une Syrie fédérale donnant un cadre adapté à une constellation de peuples et de religions qui ne peuvent pas s’exprimer aujourd’hui en tant que tels. Ils sont opposés à l’arabisation et à l’islamisation, et défendent l’idée que Syriaques, Assyriens, Yazidis, Druzes, Arméniens et Kurdes doivent avoir une place dans la nouvelle Syrie à côté des[access capability= »lire_inedits »] sunnites et des alaouites. C’est un projet de société démocratique fondé sur l’égalité des hommes et des femmes, et la reconnaissance des particularités ethniques et confessionnelles. Ils ne cherchent pas à changer les frontières, mais à rééquilibrer ce qui se passe à l’intérieur du pays.

Le PKK est plutôt de sensibilité marxiste…
Certes, mais leur modèle politique, aujourd’hui, est le canton suisse : administration locale et économie libre. Je pense que l’on doit juger l’arbre à ses fruits. Or, au Rojava, on observe non seulement un projet politique, mais aussi une pratique politique. Ils organisent leur affaire et cela se passe plutôt bien. En ethnologue que je suis, j’ai vu la façon dont les hommes et les femmes se parlaient, j’ai vu la manière dont ils vivaient ensemble, j’ai vu des gens déterminés mais toujours calmes, se sacrifiant totalement à leur cause nationale. Un courage sans démesure ni haine, une force tranquille, voilà ce qui m’a frappé.

Quels rapports veulent-ils avoir avec les Kurdes d’Irak, d’Iran et surtout de Turquie ? Le Rojava sera-t-il l’embryon d’un État-nation de tous les Kurdes ?

De tous les Kurdes, non. Il est vrai que quand les gens disent « Nous », ils pensent à la fois « Nous, les Kurdes de Syrie », et « Nous, les Kurdes en général ». Toutefois, il s’agit d’abord d’une question propre à la Syrie, car ils ont été très violemment agressés par les islamistes, à la suite de quoi ils ont voulu prendre leur destin en main, militairement et politiquement.

Ce n’est pas très clair…

Mais si ! Des Kurdes d’autres pays sont présents en Syrie, et s’il existe des divisions parfois violentes entre Kurdes – mais quelle nation nombreuse n’en connaît pas ? –, il y a aussi un fort sentiment d’appartenance nationale. Les Kurdes du nord de l’Irak, de la Syrie et de la Turquie parlent le même dialecte, le kourmandji. Ce sont les mêmes gens, il s’agit d’un seul peuple et d’une même langue. Cependant, rappelons-nous qu’a eu lieu en Irak le pogrom des Kurdes yazidis par les islamistes, en août 2014. Des milliers d’hommes ont été massacrés et des milliers de femmes violées, vendues au marché aux esclaves de Mossoul, puis dispersées dans tout le Moyen-Orient. Et ce sont les Kurdes de Syrie – et non pas d’Irak – qui sont venus à leur secours. Nul doute qu’un État-nation kurde serait un facteur d’unité et de stabilité, comme le montre bien l’histoire de la France, à qui il a fallu mille ans pour inventer l’État-nation, sur lequel elle a pu ensuite, et seulement ensuite, fonder la République.

Peut-être, mais de la Syrie à l’Irak, la région est jonchée de cadavres d’États-nations. Partout les appartenances ethniques, religieuses et tribales ont pris le dessus. Est-ce que les sociétés kurdes, selon vous, sont capables aujourd’hui de dépasser les allégeances particulières et de se soumettre à un intérêt général incarné par une nation ?

Je suis persuadé que oui. Mais je voudrais revenir sur l’État-nation au Moyen-Orient, car il s’agit d’un mythe. Il n’y a jamais eu d’État-nation au Moyen-Orient. Il n’y a jamais eu de « peuple » auquel on aurait demandé de s’autodéterminer. Des dépouilles territoriales nées de l’effondrement ottoman et délimitées d’un trait de plume ont été offertes à des dynasties tribales. Les minorités religieuses et ethniques ont été bafouées, considérées comme nulles et non avenues. L’impérialisme arabe s’est substitué à l’impérialisme ottoman vaincu. Jusqu’à hier, par exemple, des centaines de milliers de Kurdes en Syrie n’avaient pas de carte d’identité, alors que ce peuple mésopotamien est là depuis des millénaires. À partir des années 1960, la République syrienne s’est appelée République arabe syrienne. Et nous ? disent les Kurdes. La constitution de 1973 stipule que le président de cette République doit être musulman. Ah bon ? Les États créés à la suite du partage étaient viciés de l’intérieur. Ils reposaient sur la domination des uns par les autres. Ces États étaient des fictions, on le voit aujourd’hui. Les Kurdes, au contraire, ont un sentiment national très fort. Leur cohésion est une base solide pour un projet national qui pourrait déboucher sur l’autonomie dans un cadre fédéral. Ils y aspirent depuis plus d’un siècle et il semble qu’ils y arriveront. Et en plus, cela serait utile au monde.

Pourquoi ?

Le Moyen-Orient souffre de l’absence du fait politique. On n’y trouve que le pouvoir à l’état nu. La sphère politique est inconnue. Tout repose sur le panarabisme. On n’a jamais discuté de la chose commune. La plupart des rebelles syriens veulent simplement prendre la place. Maintenant que ceux qui ont un projet démocratique ont été effacés, renverser Bachar al-Assad est le seul horizon. Et après cela ? Rien. Voilà pourquoi l’Irak s’est délitée après la chute de Saddam. Un ami du Rojava fait le même rêve toutes les nuits depuis des années : il est traqué par la police secrète et ne parvient pas à lui échapper. Le « Régime » a régné par l’épée, ses adversaires veulent la lui prendre. Le politique n’est pas seulement réprimé, mais impensable. En revanche, les Kurdes sont devenus un peuple politique.

Ceux d’Irak aussi ?

Moins que ceux de Turquie et de Syrie, semble-t-il. Ceux d’Irak représentent encore une nuance de nationalisme kurde de nature tribale et typiquement moyen-orientale : clientélisme, corruption, inefficacité, illégitimité démocratique. Ce n’est guère encourageant. Mais les Kurdes de Syrie sont différents. Ils proposent un principe d’organisation politique assez simple qui aurait l’avantage de donner des gages aux voisins et de leur servir de modèle, car il ne s’agit pas de démanteler les États existants. Mais il faut reconnaître qu’ils sont les seuls à défendre cette idée. Les États-Unis ne veulent pas de fédération ; les Russes la souhaitent peut-être mais c’est le régime syrien qui la rejette ; quant aux Turcs, ils craignent comme la peste que les Kurdes de Syrie arrivent à exister en tant que tels. Ils craignent pour l’avenir de la Turquie, dont l’unité repose sur de multiples génocides, récents et jamais reconnus : celui des Arméniens, des Grecs pontiques, des Assyriens.

Pourtant, l’AKP – qui recueille les suffrages d’une partie non négligeable des électeurs kurdes – et Erdogan ont mené une politique d’ouverture à l’égard des Kurdes de Turquie : télévision en kurde, apprentissage de la langue, manifestations publiques et négociations politiques avec le PKK.

Oui, à l’initiative de ce dernier. Il est certain qu’Erdogan a séduit beaucoup de Kurdes quand il est apparu. Les gens pensaient qu’il allait régler la question kurde, et beaucoup de Kurdes conservateurs ont rejoint l’AKP, le parti d’Erdogan, qui est arrivé au pouvoir grâce à eux. Mais lorsqu’en juin 2015 le parti social-démocrate dirigé par le Kurde Demirtas a fait plus de 10 % des voix et s’est retrouvé au Parlement, Erdogan a réalisé que sa domination de l’électorat conservateur kurde était menacée. Il a alors rompu les négociations avec les nationalistes et déclenché une répression d’une rare violence, détruisant les villes, jetant tout le monde en prison. C’est Guernica !

Il suffit de regarder une carte pour comprendre que, pour Erdogan, avec le conflit syrien à ses frontières, c’est l’unité de la Turquie qui est menacée.

Il n’en est pas moins vrai que son obsession à l’égard de la Syrie confine à l’hystérie. Si on a toujours su qu’il soutenait en sous-main les islamistes, on voit clairement aujourd’hui que son principal ennemi n’est pas du tout l’État islamique, mais le nationalisme kurde. Et il voudrait aller à Mossoul ! À Raqqa ! Il ne faut pas oublier que – même si cela reste de l’ordre des discours à usage interne – le président turc ne cesse de rappeler qu’Alep et Mossoul faisaient autrefois partie de l’Empire ottoman, que la Turquie a donc un droit de regard sur l’avenir des Turkmènes, qu’elle est le protecteur naturel des arabes. Enfin, s’il demande avec insistance à l’Europe de lever les visas pour les Turcs, c’est pour encourager l’exode des Kurdes, qu’il souhaite remplacer par des réfugiés syriens sunnites ! Alors peut-être a-t-il plutôt raison de se réjouir.

Quelle est la position de la France ?

Il semble qu’elle soit favorable aux Kurdes, aussi bien d’Irak que de Syrie. Lorsque la ville de Manbij a été prise cet été aux islamistes, il y avait des conseillers militaires américains, mais aussi français, cela a été annoncé par des communiqués officiels. On peut s’en réjouir. La France et l’Europe ont tout intérêt à ce que les Kurdes soient libres chez eux, précisément parce qu’en raison de son échec politique, que nous payons au prix fort, le Moyen-Orient a besoin d’États-nations solides pour connaître le repos.[/access]

Le Macron qui cache la primaire

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Sipa. Numéro de reportage : 00788969_000036. Numéro de reportage : 00789102_000036. Numéro de reportage : 00787049_000003. Numéro de reportage : 00788752_000011. Numéro de reportage : 00785782_000001.

« La gauche n’a pas redressé le pays et a disloqué son camp. » Montebourg a raison. L’aveu est honnête, comme la plupart des aveux ! Le bilan, terrible. On pourrait donc en rester là. Espérer que ses représentants passent leur tour, et nous offrent, en leur absence, quelques vacances. Mais ils sont sept ! Sans compter Macron, Mélenchon et l’habituel cartel des braillards d’extrême gauche.

Valls qui s’en dédit

Manuel Valls célèbre Clémenceau dans la posture du « républicain intransigeant ». Mais il a inauguré sa campagne dans sa ville d’Evry, entouré d’hommes et de femmes soigneusement choisis pour illustrer la « diversité Benetton ». Il est fondamentalement communautariste, oubliant que la République fait fi des distinctions d’origine, de race ou de religion.

Il veut supprimer de la Constitution l’utile article 49.3 qui permet à un gouvernement de s’affranchir des chaleurs d’une majorité. Mais il l’a utilisé six fois, notamment pour faire adopter les lois Macron et El Khomri. « J’ai péché. Je m’en confesse. Sujet suivant ? » Il veut rassembler la gauche. Mais après avoir conçu la théorie des « deux gauches irréconciliables ». L’une serait moderne, la sienne. L’autre archaïque, celle des concurrents. L’exercice est périlleux : il a hérité de François Hollande et de Jean-Marc Ayrault la fracture du PS sur le traité budgétaire européen de 2012 et le crédit-impôt compétitivité.

Il a porté ensuite le fardeau de la déchéance de nationalité et de la « loi travail ». Retour au confessionnal ?

L’étiquette du PS n’est pas très porteuse aujourd’hui. Ses élus et ses militants rasent plutôt les murs en soirée. Une partie de la gauche, accompagnée de quelques nomades du centre, s’est amourachée d’Emmanuel Macron. L’homme est intelligent. Cela ne suffit pas à en faire un homme politique. Il doit tout à François Hollande, ce qui ressort, en langage comptable, du passif plutôt que de l’actif. Secrétaire général-adjoint de l’Elysée – et donc l’un des plus proches collaborateurs du chef de l’Etat -, puis ministre de l’Economie, M. Macron a été gâté sans avoir jamais été élu. Un médecin qui n’aurait jamais pris le pouls d’un malade, je m’en méfierai. Et mord-t-on la main qui vous a nourri ? La dignité n’est pas équitablement partagée en politique. Il se dit « libéral ». Après avoir augmenté les impôts de 50 milliards, ce n’est pas rassurant.  Que serait-ce avec ceux qui ne sont pas « libéraux » ?

Macron, chouchou des médias

On lui doit, justement, la libéralisation du transport en autocar. Pas de quoi rester dans l’histoire. L’homme plait aux médias. Ce n’est pas non plus bon signe. Macron leur offre l’occasion de se « blanchir » à bon compte du soutien qu’ils ont apporté à François Hollande, en 2012. Il plait aux Français heureux, aussi. Ceux qui ne croisent pas dans leur vie les « sans-dents ».

Son passé chez Rothschild rassure les riches dont le monde est si souvent leur patrie, le milliardaire Xavier Niel, fondateur de Free, Marc Simoncini, fondateur du site de rencontres Meetic, les Français de la City et de la Californie. Marié avec son professeur, il entretient la tendresse des amateurs de « transgressions » : tellement « chouette », cette histoire d’amour, immortalisée avec Paris Match ! Mais pas très sérieux ni très digne dans un pays où il y a neuf millions de Français qui vivent en dessous du seuil de pauvreté et plusieurs centaines de SDF qui meurent, chaque année, dans nos rues[1. Près de cinq cents SDF sont morts en France en 2015 d’après cette étude.].

Macron se présente en « progressiste ». Forcément le progrès, c’est mieux que l’inverse. Mais le progrès avec les 35 heures, c’est l’économie en noir et blanc. Il se dit européen, mais sans adhérer aux réformes entreprises par nos voisins.

J’ai lu son livre. On y trouve des commentaires, mais peu d’idées. Macron est resté un adolescent romantique. Il est excité par le Pouvoir qu’il a connu tôt sans en mesurer la gravité. Voyez la conclusion de son meeting fondateur à Paris : je me méfierai d’un garçon, si sage en apparence et qui devient hystérique … C’est un nomade qui ne connait ni les terroirs, ni les Français des villages. Il n’est pas enraciné, comme le fut Georges Pompidou, enfant de Montboudif, qui entra aussi en politique sans avoir été élu. Mais c’est de Gaulle qui avait choisi l’homme qui fumait des Gauloises. La différence est là.

Macron a ressuscité le genre du Voyage autour de ma chambre : moi et les petits oiseaux.

Valls ou Macron, cette gauche là, décidément, est trop légère, ou trop « primaire », pour gouverner un pays dont ils ont précipité la ruine, sans remords.

Révolution

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Bernard Buffet, peintre dépressionniste

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Bernard Buffet exposition musée d'art moderne Pierre Bergé
Photographie de Bernard Buffet devant son autoportrait, 1958
Bernard Buffet exposition musée d'art moderne Pierre Bergé
Photographie de Bernard Buffet devant son autoportrait, 1958

De l’actuelle exposition Bernard Buffet on a dit qu’elle était une spéculation de collectionneurs, dont l’influent Pierre Bergé, pour faire remonter la cote de tableaux qu’ils ont en réserve. Quoi qu’il en soit, c’est l’occasion de voir une œuvre oubliée après avoir été portée au pinacle, à Paris et ailleurs… Le krach ultérieur, sanctionnant selon la plupart la pauvreté de l’œuvre, est tenu par quelques autres pour une injustice. Les premiers pensent qu’une reconnaissance trop précoce et facile a corrompu un talent, les autres, dont le conservateur qui abrite l’exposition dans son musée, incriminent la concurrence, la mode exclusive de l’abstraction longtemps régnante, l’École de Paris puis l’expressionnisme abstrait. Deux explications évidemment insuffisantes. Si Buffet s’est, dans les années 1980 et 1990, égaré dans de vastes illustrations sans esprit ni originalité de Vingt Mille Lieues sous les mers et de La Divine Comédie, ou bien dans des proclamations pacifistes, à moins que ce fût dans de grossières productions ornithologiques, le désarroi dont témoignent ces gesticulations est visible dès les débuts, quand l’artiste n’avait pas 20 ans.

Misère de l’homme

Dans la première salle, on est accueilli par une œuvre séduisante, L’Atelier, peinte à 18 ans : espace clair, lisible, avec suffisamment de désordre (une bouteille, une pelle à charbon, un vélo mal rangé) pour paraître habité. Mais c’est là une exception, et dans les toiles d’à côté, le bonheur de l’espace vécu a disparu : frontalité rigide et plate, absence de profondeur de champ. D’autres thèmes troublants apparaissent : les visages stéréotypés et surtout l’exhibition obsessionnelle de la nudité masculine, le sexe viril pendant et flottant sans gloire au centre des tableaux, que le personnage soit seul ou avec un autre. Au comble de cette désolation, L’Homme au cabinet de face debout, pantalon aux chevilles devant la cuvette des WC. Incapacité de maîtriser l’espace, humiliation du sexe masculin, visages sans expression… quel malheur s’affiche ainsi ? Intrigué ou angoissé, le visiteur repère avec soulagement une réalisation plus discrète : un bouquet négligemment placé sur une chaise.


Teaser | Exposition Bernard Buffet | Musée d… par paris_musees

Il est difficile de ne pas rapporter cette perte de l’espace et ce rabaissement de la virilité à une homosexualité mal vécue, vécue comme un enfermement.[access capability= »lire_inedits »] Les représentations de la ferme de Haute-Provence (Nanse) où le peintre habite avec Pierre Bergé sont en tout cas des emblèmes de solitude : vision lointaine de la maison au milieu d’un espace désolé, vision proche la faisant paraître une forteresse close. Dans un registre semblable, plusieurs ateliers sont représentés à travers des grilles, comme des cages.

On se demande quel rapport il y a entre ces évocations d’un malheur comme étouffé, filtrant à travers le dégoût du monde, et les grandes « descentes de croix » de l’époque. Ces peintures sont superficielles, la première un peu populiste (une ménagère avec un porte-bouteilles au pied de la croix), les autres plutôt sadiques (obsession des membres coupés). Il faudra attendre la fin de la vie du peintre pour qu’en 1999 le Squelette en prière devant une croix et un ostensoir sur un autel communique une poignante impression de piété, comme s’il avait fallu que Bernard Buffet se dépouille jusqu’aux os pour arriver là.

« Je ne crois pas à l’inspiration »

Les sentences du peintre qui jalonnent l’exposition crient elles aussi une solitude à côté de laquelle les mises en scène et les oiseaux des années 1980-1990 apparaissent comme une diversion maladroite. « Je ne crois pas à l’inspiration » paraît signifier : nulle part je ne pose un regard heureux qui capte une promesse. « Il ne faut pas confondre peinture avec politesse » et « La grande peinture n’est jamais gaie » semblent de faibles excuses pour une insurmontable déprime. On voit même Bernard Buffet, à la fin, sombrer dans la paranoïa et trouver sa plus grande joie dans le fait d’être « entouré de haine ». Sa peinture spectacle, sa peinture fausse, se déploie loin d’une vie que le mariage avec Annabelle et l’arrivée des enfants, après la rupture avec Pierre Bergé, ne semblent pas avoir davantage comblée. La sincérité ne brisant l’armure que par éclairs : le Squelette et, dans L’Enfer de Dante, les damnés pris dans les glaces. Une métaphore, peut-être !

Mais c’est bien avant, en 1955, que le drame propre du peintre a été représenté le plus fortement. Dans l’exposition, à côté d’un tableau d’une sérénité sans équivalent, la Mer, proche de l’expressionisme abstrait, figure un rhinocéros emblématique parce que doublement enfermé, seul dans une cage, au centre d’un cirque sans spectateurs dont les gradins forment comme une seconde cage. Transposition, mais transposition maîtrisée, victorieuse pour une fois. Auparavant on a vu Buffet assiégé, asservi à un malheur qui le tient et le paralyse, on le verra ensuite opposer au destin des esquives pompeuses qui ne le soulageront en rien. Une autre œuvre aurait-elle pu commencer en 1955 par la seule force de ce rhinocéros ?

« Bernard Buffet », musée d’Art moderne, jusqu’au 26 février 2017. [/access]

Tais-toi quand tu parles

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Un manifestant en Pologne, avril 2013. SIPA. AP21385636_000001
Un manifestant en Pologne, avril 2013. SIPA. AP21385636_000001

Chut ! A l’approche de l’élection présidentielle, c’est le seul mot d’ordre audible et sincère que les citoyens ont envie d’entendre. Le plus respectueux serait donc de se taire. Militons pour cette utopie-là, une société enfin débarrassée de tout ce tintamarre médiatique. Notre classe politique qui a collectivement échoué dans ses missions cardinales depuis des années devrait apprendre la pondération et l’introspection. Le renoncement sans fracas, sans flonflons, sans gloriole n’est pas un acte honteux. Difficile pour ces personnalités publiques saturées d’ondes hertziennes de résister au brouhaha, ce vacarme des hémicycles et des plateaux télé, ce besoin d’exister par la force du verbe.

L’après-guerre avec sa mondialisation tentaculaire et la prolifération des réseaux sociaux au cœur même de l’intime ont bouleversé les rapports humains, perverti jusqu’à l’art délicat de la conversation. Un mode de vie décomplexé où le clinquant fait désormais office de paravent, où l’éclat remplace l’intelligence.

« Sur la terre un endroit écarté »

Une conséquence aussi de notre incapacité à nous arrêter, à observer la nature, les visages, les corps sans cet irrépressible pulsion de commenter, de gesticuler, de perdre en somme toute singularité. Faut-il absolument parler, s’agiter pour que notre voix porte loin ? Dans un monde qui refuse les temps morts, les longues plages d’abstinence, qui court après une célébrité criarde, une audience tapageuse, le silence fait peur. Il met à distance les égos. Il tétanise les fanfarons. Il a une vertu quasi-révolutionnaire, celle de reposer l’âme et de la nourrir en profondeur. Avant de s’engager dans la campagne, tous les candidats devraient lire Histoire du silence – De la Renaissance à nos jours d’Alain Corbin aux Editions Albin Michel.

Ils prendraient une magistrale leçon de maintien à travers les âges, une invitation à la componction et au calme intérieur. « Le silence n’est pas seulement absence de bruit » écrit-il, en prélude, de son ouvrage. L’historien travaille depuis longtemps sur les signaux faibles, les marqueurs sensoriels et autres liens invisibles qui agrègent la communauté nationale. On lui doit notamment des livres tels que Le Miasme et la Jonquille, Les Cloches de la terre (Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXème siècle) ou Histoire du corps. En s’appuyant sur les textes de grands écrivains (Gracq, Claudel, Huysmans, Proust, Hugo, etc…), il tente d’inventorier les différentes formes de silences dans des lieux ouverts (la mer, la montagne, les bois, la ville) ou fermés (la chambre, les couloirs, le monastère, la bibliothèque, la prison). Une gamme chromatique passionnante de nuances, de frémissements presque imperceptibles et de recul sur soi. On ressort apaisé de cette lecture, les sens en alerte prêts à capter l’infiniment petit.

Comme une clarté intérieure

D’un style clair sans jargonnage universitaire, Alain Corbin dessine une fragile ligne de crête entre le bruit et l’être. Son étude subtile du recueil Un été dans le Sahara d’Eugène Fromentin paru en 1857 éclaire certaines zones d’ombre, notamment le sentiment d’infini qui saisit le voyageur dans le vide du désert. « Le silence communique à l’âme un équilibre que tu ne connais pas, toi qui as vécu dans le tumulte : loin de l’accabler il la dispose aux pensées légères » notait-il dans son récit. L’historien s’intéresse également aux quêtes méditatives du XVI et XVIIème siècle en se référant à Ignace de Loyola, Bossuet et l’abbé de Rancé. Cette recherche de l’oraison intérieure produisait sur les individus une réflexion existentielle. Le recueillement ne nuisait pas forcément à la rencontre avec l’autre, voire même au partage.


Alain Corbin « une histoire du silence » par la-grande-librairie

Il s’imposait plutôt comme une forme de rempart contre la vanité. En avançant dans les époques, le silence devient un instrument pour dompter les caractères que ce soit à l’école, à l’armée ou dans le labeur agricole, il sous-entend les hiérarchies et les différences de classes. Le silence corporel qui régente les repas ou les attitudes en société institue de nouvelles règles de politesse. Il est alors synonyme de distinction et d’élévation sociale. L’historien dresse enfin « les bienfaits et les méfaits » du silence dans une étude des caractères que La Bruyère aurait validée. Espérons que les postulants au titre suprême fassent preuve à minima de mesure dans leur propos. La République l’exige.

Histoire du silence – De la Renaissance à nos jours – de Alain Corbin – Albin Michel

Le Miasme et la jonquille

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Royaume-Uni: le Brexit diplomatique, c’est maintenant!

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Theresa May et Boris Johnson à Londres, novembre 2016. SIPA. REX40463627_000005
Theresa May et Boris Johnson à Londres, novembre 2016. SIPA. REX40463627_000005

Bien avant que son discours très médiatisé éclaire sa politique, Theresa May avait déjà envoyé un signal fort de la nouvelle orientation britannique. Sa gestion de l’initiative française pour relancer les négociations entre Israéliens et Palestiniens est l’expression parfaite de la nouvelle orientation de son gouvernement : rapprocher ces deux peuples, l’américain et le britannique, séparés par une langue commune mais aussi par l’appartenance de Londres à l’Union Européenne.

Le premier acte a eu lieu le 29 décembre. Le monde se préparait à accueillir 2017 quand le Premier ministre anglais, Theresa May, a surpris avec une réaction très dure de la  déclaration du secrétaire d’Etat américain. A John Kerry qui, en marge de l’adoption de la résolution 2334 de l’ONU sur la colonisation israélienne, venait de reprocher au gouvernement Netanyahu de « céder aux forces les plus extrémistes de sa coalition », qualifiée de « plus droitière de l’histoire d’Israël »,  la locataire du 10 Downing Street avait sèchement fait déclarer à l’un de ses porte-parole : « Nous ne pensons pas qu’il soit très à-propos d’attaquer la composition du gouvernement démocratiquement élu d’un allié ». 

Boris Johnson n’est pas venu à la conférence de Paris

Ceux qui, sur l’instant, n’ont pas compris ont dû attendre dimanche dernier, jour de la conférence de Paris pour la paix au Moyen Orient pour y voir plus clair : le Royaume Uni largue les amarres, Theresa May a choisi son camp.

Pas moyen de le comprendre autrement : Theresa May, aidée de Boris Johnson, ont tout fait pour aider la conférence de Paris à se saborder pour frustrer les Français et embarrasser l’Union européenne. La photo de fin de bal est éloquente : François Hollande, Jean-Marc Ayrault, Harlem Désir ou John Kerry, elle est faite d’hommes sur le départ et d’une femme-spectre, Domenica Mogherini, la cheffe de la diplomatie européenne. Jouez à « où est Charlie » autant que vous voulez… vous ne trouverez pas la mèche blonde de l’ancien maire de Londres. La raison en est simple : le ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté est resté chez lui. Il n’a même été remplacé par l’ambassadeur à Paris. Theresa May s’est contenté de mettre dans l’Eurostar M. Michael Howells, chef de la section Moyen Orient du Foreign Office, accompagnés par deux conseillers de l’ambassadeur. Ce sont ces trois diplomates subalternes qui ont eu le privilège de serrer les mains des quelques 36 ministres des Affaires étrangères. Et si les représentants britanniques n’ont pas signé le document final de la conférence pour la paix, ce n’est pas faute de stylo… « Nous avons des réserves particulières sur une conférence internationale censée faire avancer la paix entre deux parties sans que ces dernières soient présentes », a éclairé, dès le lendemain, un communiqué du Foreign Office, fustigeant cette réunion organisée « contre la volonté des Israéliens ».

La photo de cloture de la conférence de Paris, janvier 2017. SIPA. AP22000063_000031

Pour couronner le tout, le gouvernement britannique a empêché le conseil des ministres européens des affaires étrangères, réuni le lendemain à la demande de la France de transformer la déclaration, qui a conclu la conférence de Paris, en position officielle de l’UE.

Le canal de l’Atlantique

Tout cela est d’autant plus étonnant qu’il y a trois semaines, le même gouvernement avait voté la résolution de l’ONU réclamant l’arrêt de la colonisation israélienne dans les Territoires palestiniens. Mais depuis, Theresa May a choisi. L’Amérique du futur et non celle du passé. Celle qui prête serment aujourd’hui et qui soutient – pour le moment par tweets – Israël.

Ceux qui y cherchent une nouvelle politique moyen-orientale se trompent très probablement. Ce n’est pas un soudain amour pour Netanyahu qui peut expliquer ce changement radical. Il ne s’agit pas non plus pour le gouvernement britannique de célébrer le centenaire de la déclaration Balfour (novembre 2017) par un petit cadeau à un Premier ministre israélien qui n’est pas insensible, paraît-il, à ce genre de petites attentions.

L’affaire de la conférence de Paris a moins à voir avec le petit bassin à remous méditerranéen qu’avec l’Océan qui sépare la Grande-Bretagne des Etats-Unis. Si la géographie a ses lois, la géopolitique en a d’autres. Sa tectonique des plaques élargit chaque jour un peu plus le canal de la Manche.

Love stories

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Le Parc Compte tes blessures Corniche Kennedy
Kévin Azaïs et Nathan Willcocks dans "Compte tes blessures"
Le Parc Compte tes blessures Corniche Kennedy
Kévin Azaïs et Nathan Willcocks dans "Compte tes blessures"

À quoi cela tient-il ? À l’air du temps ? À l’inquiétude diffuse que suscite une jeunesse supposée désorientée ? À l’obscur sentiment de fin d’un monde qui nous pousse à nous raccrocher à ce qui est éternel : l’écho intime et intact des premiers émois ? Ou, tout bonnement, au hasard des programmations ? En tout cas, cette année 2017 s’ouvre avec trois films français qui ont le même thème : l’entrée dans l’âge adulte, la découverte par de tout jeunes gens de l’amour, de ses espoirs et de ses blessures.

Parmi ces trois films, l’histoire la plus simple est celle que raconte Damien Manivel dans Le Parc : deux adolescents se retrouvent dans un jardin public, commencent à peine à s’aimer, puis le garçon renonce et laisse la jeune fille seule dans le parc, peinée, désorientée. Le jeune réalisateur fait preuve d’une grande délicatesse vis-à-vis de ses personnages qui ont d’évidence quelque chose à voir avec ceux des contes moraux de Rohmer. L’épure du scénario, son minimalisme, la dimension onirique de la seconde partie tournent toutefois le dos au grand public, et exigent – trait de jeunesse – des spectateurs disponibles pour un cinéma plus poétique que classiquement narratif. Il n’en demeure pas moins que chaque cadre, chaque image de ce film ne sont pas seulement rigoureux mais d’une esthétique parfaite, troublante.


“The Park – Le Parc” – Damien Manivel TRAILER par filmow

Compte tes blessures, de Morgan Simon, ne séduira pas pour les mêmes raisons. La réalisation est plus tournée vers le récit, la tension d’une histoire qui rassemble et déchire un père (Nathan Willcocks), sa compagne (Monia Chokri) et son grand fils (Kévin Azaïs). Si Le Parc pouvait faire penser à l’histoire antique de Daphnis et Chloé, il est ici plutôt question du mythe d’Œdipe, de la [access capability= »lire_inedits »] rivalité père-fils – mais mise en scène dans un décor urbain et avec une approche quasi naturaliste du contexte social. Même si les trois acteurs sont épatants, la réussite du film doit beaucoup au seul Kévin Azaïs qui ne crève pas l’écran – il le brûle de son incandescence charnelle, de sa générosité érotique et naïve. De films en films, ce jeune acteur donne tout. Il effraie même de tant de candeur et de force mêlées, portant dans son regard quelque chose de tragique et d’éblouissant. Un James Dean de notre temps dont on prie pour qu’il ne roule pas trop vite.


COMPTE TES BLESSURES Bande Annonce (2017) par fredericsauvage1

On tremblera également pour Suzanne, Marco et Mehdi (respectivement Lola Créton, Kamel Kadri et Alain Demaria – si, si, dans cet ordre), les trois jeunes héros du dernier film de Dominique Cabrera, Corniche Kennedy, adapté du roman éponyme de Maylis de Kerangal. Eux risquent leur vie – pour mieux la sentir, palpitante – en plongeant du haut des rochers des calanques de Marseille. Jules et Jim marseillais, ces trois-là hésitent à savoir tout à fait qui aime qui. Qu’importe d’ailleurs, à ce moment de leur vie, fugace, déjà menacé, mais qui précède encore les premiers choix. Avec une formidable empathie, Dominique Cabrera a su capter le mélange d’invincibilité et de fragilité de ses jeunes héros et les accompagner dans ce qui sera leur « dernier été ». Ou leur tout premier.


CORNICHE KENNEDY Trailer (2017) Teen Drama… par lsnd

 Le Parc, en salles le 4 janvier. Compte tes blessures, en salles le 25 janvier. Corniche Kennedy, en salles le 18 janvier.[/access]

Trump: une croisade sans ingérence

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Donald Trump et son vice-président Mike Pence rendent hommage aux morts pour l’Amérique, Arlington, 19 janvier 2017. SIPA. AP22001665_000041

L’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche a provoqué la stupéfaction dans le monde entier. Comment celui que tous les médias nous ont présenté comme un aventurier semi-débile a-t-il pu battre Sainte Hillary Clinton ? Le traumatisme a obscurci les esprits et il était très difficile, sans un travail assez fastidieux de recherche, de savoir ce qui nous attendait avec l’arrivée au pouvoir de cet homme politique atypique et des équipes qui l’entourent depuis déjà un bon moment. Pour appréhender les enjeux de cette élection, il faut faire l’effort d’échapper aux considérations morales et à l’impasse cognitive dans laquelle nous plongent des médias inconsolables du départ de Barack Obama.

Dissidents « made in » Goldman Sachs

Dans l’histoire récente des Etats-Unis, la conquête du pouvoir par les Républicains a toujours marqué une volonté de changement de l’ordre mondial. L’abandon des accords de Bretton-Woods par Nixon pour financer la guerre du Vietnam, la mondialisation néolibérale de Reagan pour financer la course aux armements contre l’URSS, les croisades de George W. Bush pour confirmer l’hégémonie mondiale des Etats-Unis, sont autant d’illustrations de cette vision des choses. L’alternance démocrate ne faisant que poursuivre le nouveau dispositif mis en place quitte à l’amender à la marge. Les déceptions des mandats Obama trouvent leur origine dans ce constat : Guantanamo est toujours ouvert, en Afghanistan rien n’est réglé, le Moyen-Orient est à feu et à sang.

Donald Trump a surpris avec la nomination prématurée de son équipe destinée à gouverner. Celle-ci laisse apparaître une vraie rupture avec les idées jusqu’alors dominantes dans les sphères militaires, financières, énergétiques et même religieuses. Le dénominateur commun de ces nominations hétérodoxes est tout d’abord une proximité ancienne avec le nouveau président, et l’originalité dissidente de ces personnages dans leur sphère d’influence habituelle.

Avec l’avènement du capitalisme financier au début du mandat Reagan, toutes les administrations successives ont eu recours à des figures de Wall Street. Obama n’a pas fait exception en nommant Hank Paulson pour sauver le système lors de la crise des subprimes. Sous les quolibets des commentateurs français ignares, Donald Trump a donné l’impression de poursuivre cette tradition en s’entourant d’anciens de Goldman Sachs tels que Gary Cohn, Steven Mnuchin, ou encore Steve Bannon. Sauf que, Goldman Sachs, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne représente pas l’archétype de l’élite financière américaine. Celle-ci est incarnée par les banques de dépôts traditionnelles (Merrill Lynch, Morgan Stanley, Bank of America) et non par la banque de financement et d’investissement qu’est Goldman. Ce groupe d’intellectuels (car ils le sont tous) veut promouvoir un capitalisme ultralibéral au niveau national, un marché du travail non régulé, l’abandon de l’Obamacare, l’annulation du Dodd Franck Act qui prévoyait la régulation du système financier.

Dans le domaine international, ce sera en revanche un dirigisme éventuellement coercitif. A priori, la nouvelle administration n’a pas l’intention de réduire la dette publique, dont l’ampleur équivaut à l’épargne mondiale soit vingt mille milliards de dollars. Sa stratégie semble s’orienter vers une augmentation nominale de la dette avec une inflation supérieure à l’augmentation des taux et des salaires.

Quant à la dette externe, d’environ huit mille milliards de dollars, l’objectif est de la convertir en dette interne en rapatriant les capitaux de l’étranger, dont le tiers est détenu par les firmes transnationales américaines. Il n’est pas sûr que cela leur soit demandé gentiment.

Une haine assumée de l’islam

Autre particularité de cette nouvelle administration, la présence de nombreux hauts gradés de l’armée pour le moins atypiques. Tous sont des dissidents très politisés de l’establishment militaire. On les a connus exaspérés par les frustrations générées par la présidence Obama.

Passons brièvement en revue les profils de ceux qui viennent d’arriver aux commandes : James Mattis, secrétaire général de la Défense, surnommé le « chien fou » ou encore le « moine soldat », en raison de sa rigueur morale, de son célibat sacerdotal et de son mépris pour le Pentagone et sa bureaucratie. Michael Flynn, contraint de démissionner de l’armée en raison de critique émises à l’encontre de ses supérieurs, qui réclamait de mettre Hillary Clinton en prison et dont la préoccupation principale est la guerre contre l’islam. John Kelly qui refuse de fermer Guantanamo ; Mike Pompeo, niveau directeur de la CIA, favorable à la collecte massive des données de communications des citoyens ; sans oublier le retour en grâce de David Petraeus, ex-patron de la CIA (en désaccord total avec la stratégie d’Obama) dont la carrière s’était brutalement interrompue à cause d’un scandale en partie sexuel.

Le dénominateur commun de ces militaires est une haine assumée de l’islam. Ils ne sont pas interventionnistes et il est probable que leur volonté de domination se dispensera d’interventions militaires directes, chat échaudé craignant l’eau froide. Cela laisse présager l’utilisation de dissuasions par intimidation, et de rodomontades à connotation nucléaire. Comme l’a déjà fait Donald Trump pendant sa campagne.

En matière énergétique, la nouvelle administration baserait sa politique sur un concept simple : être autosuffisant en quelques années. Ce qui signifie produire 12 ou 13 millions de barils par jour. Pour ce faire, elle vise trois objectifs :

a) Poursuivre l’extraction du gaz de schiste en faisant table rase des normes antipollution de l’air et de l’eau (d’où la présence de climato-sceptiques dans cette Administration).

b) Laisser passer le pipeline Keystone de l’Alberta vers le sud des Etats-Unis.

c) Subventionner les producteurs pétroliers aux dépens des autres énergies.

Un retour à l’esprit originel du capitalisme

À moins que la Russie ne fasse du dumping, cette stratégie devra s’accompagner d’une hausse du prix du baril à 70 dollars ou plus. La volonté d’intimidation de Trump ne pourra se faire qu’en réalisant cet objectif d’indépendance énergétique car depuis la guerre du Vietnam, les Etats-Unis savent qu’ils dépendent des autres pays producteurs. L’expérience cuisante du Moyen-Orient leur a fait mesurer encore un peu plus cette faiblesse.

Le désordre et la confusion que provoqueront ces changements, notamment la très probable baisse des salaires des plus modestes, dont la partie blanche a massivement voté pour Trump, devront être compensés par un retour du discours religieux, moyen d’assurer la cohésion sociale.

La religion et le conservatisme sont des éléments structurant du discours républicain (et même parfois démocrate) aux Etats-Unis. Cette dynamique fut poussé à l’extrême sous George W. Bush qui revendiquait un conservatisme moral. Cependant, jamais cette rhétorique n’a désigné d’autres religions. Or, le discours de cette nouvelle administration, mis en musique par Steve Bannon a des accents mystiques, une liturgie médiévale à peine voilée et prône une guerre des civilisations judéochrétiennes contre les autres. Autrement dit, chrétiens capitalistes contre islam fascisant.

Un retour aux fondements de l’éthique protestante et de l’esprit originel du capitalisme est donc à prévoir aux USA dans les années à venir, délaissant les opérations militaires à l’extérieur pour se concentrer dans une guerre interne contre l’islam et les athées.

Le nouveau pouvoir qui s’apprête à prendre les rênes de la Maison blanche possède incontestablement des traits claniques : il est familial (tous se connaissent et partagent la même « dissidence »), religieux et puissant dans un pays très endetté. Misant sur la coercition, pas nécessairement militaire, de l’ensemble du monde, cette administration laisse présager des années de pressions psychologiques afin qu’elle puisse assurer l’hégémonie américaine en imposant un nouvel ordre mondial sans intervenir. Jouant sur son imprévisibilité, Trump et ses hommes pensent gagner cette partie à moindre coût. La phase de la mondialisation néolibérale lancée dans les années 80 avec la présidence de Ronald Reagan est bel et bien terminée. La démondialisation que veulent initier Donald Trump et ses amis risque d’être assez rock ‘n’ roll.

L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme

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Les vainqueurs de la primaire PS? Mélenchon et Macron!

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hamon peillon valls pinel montebourg

hamon peillon valls pinel montebourg

Ce débat devait être décisif. Il l’a été. Sans doute pas pour le scrutin de dimanche. Mais pour le principe des primaires à la française. Après un début plutôt prometteur, notamment sur le thème du protectionnisme, et où on constatait Manuel Valls davantage à son aise, la cible de la soirée ayant été déplacée sur la tête de Benoît Hamon et son revenu universel, cette confrontation est devenue le prétexte à rire. Rire, sans doute pour ne pas pleurer.

Un congé paternité pour Assad?

Les huit candidats (Quoi ? Léa Salamé était animatrice et pas candidate ??) ont notamment passé des minutes interminables sur l’obligation pour les hommes de prendre un congé paternel, les uns rappelant pour défendre cette thèse la grâce de Jacqueline Sauvage, d’autres regrettant que les ABCD de l’égalité aient été abandonnés. Il  fallait alors ne pas céder à l’obligation de satisfaire un besoin naturel, car David Pujadas osa une transition rapide sur le cas de Bachar Al-Assad. Une telle absence même brève aurait pu nous conduire à comprendre que le président syrien devait absolument, lui aussi, être contraint à prendre son congé paternité. De longues minutes encore sur le sort de Bachar, puis à propos de l’attitude à avoir vis-à-vis de Donald Trump, Valls s’écharpant avec Peillon sur le terme de « déclaration de guerre » du nouveau président américain à l’Europe, tandis que François de Rugy proposait lui de la préparer, cette guerre, en nouant d’urgence une triple-alliance Paris-Berlin-Varsovie.

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

L’art contemporain entre à l’Académie des Beaux-Arts: une OPA du ministère

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Jean-Marc Bustamante pose devant l'une de ses toiles à Venise, mars 2003. SIPA. 00475631_000003
Jean-Marc Bustamante pose devant l'une de ses toiles à Venise, mars 2003. SIPA. 00475631_000003

Les préposés à l’art dit contemporain du ministère de la Culture ont réussi à introduire leur ami et comparse, l’artiste conceptualo-postural Jean-Marc Bustamante, dans cette vénérable institution qu’est l’Académie des Beaux-Arts. Cette opération semble pour le moins étonnante, quand on sait que l’Académie est réputée plutôt « conservatrice », franco-française, et que l’utilisation du mot « beauté » y est encore permis, alors qu’il est interdit et ringardisé dans le champ de l’art dit contemporain et donc dans les couloirs du susdit ministère.

Il semble donc que cette intrusion contre-nature ait tout simplement pour but de placer l’Académie sous contrôle de la bien-pensance ministérielle, sous prétexte de l’ouvrir à la contemporanéité et à l’internationalité (ces deux notions étant indissociables).

Bustamante, l’artiste d’Etat

Mais avant d’envisager les raisons sous-jacentes à cette tentative d’annexion de la vieille citadelle, il convient de préciser le parcours et le profil de celui qui semble jouer  ici le « cheval de Troie » de l’appareil institutionnel.

Il faut dire en effet que M. Bustamante est le prototype-même de l’agent passe-partout, polyvalent et multi-casquettes de l’art d’Etat : tour à tour artiste, professeur, « curator », critique d’art à l’occasion, membre de nombreuses  commissions, etc.

En tant que plasticien « proprement »- dit,  il fait preuve d’un éclectisme exemplaire, produisant des choses diverses et variées, passant d’un sujet à l’autre : traces de peintures, photos de terrains vagues et de lieux en déshérence, bricolages improbables, cages suspendues au plafond ou tôles fixées au sol, « chambres d’amour » dans les frondaisons.

Il pratique à merveille ce « subversivisme » des codes de la peinture et de la société, qui est tant apprécié chez les rebelles fonctionnarisés peuplant l’appareil institutionnel. Sa plus fameuse performance sociéto-questionnatoire fut d’avoir en 1995, introduit un gros camion dans une église de Carpentras, au titre d’œuvre d’art post-moderne et pré-contemporaine… Camion délogé par le maire de la  ville (pourtant pas FN), qui fut immédiatement attaqué en justice par l’artiste et son excellente avocate Agnès Tricoire, spécialiste en « propriété intellectuelle », qui obtint 80 000 euros de dommages et intérêts… Un virtuose de la procédure donc ce M. Bustamante, aussi redoutable que son ami Buren !

Comment d’authentiques créateurs de formes ont-ils pu être retournés au point de trahir leur propre cause et celle de la peinture?

Virtuose aussi du paradoxe oxymorique et de l’auto-dérision, comme il en a fait la récente démonstration sur France Culture,  en tant que tout nouveau directeur de l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris (ENSBA), en expliquant que son école ne sert à rien et qu’il faut compter 100 étudiants pour faire un artiste… Lui, bien sûr, ayant eu la chance de ne pas fréquenter cette école de l’échec assuré à 99%, pour avoir fait d’abord des études d’économie, comme Bertrand Lavier et Jean-Pierre Raynaud avaient fait des études d’horticulture, comme Jef Koons avait étudié la finance et Olivier Mosset la motocyclette.

C’est donc sa haute « performativité » en de multiples domaines, qui a permis à Monsieur Bustamante d’être nommé à la direction de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, et, dans la foulée, sélectionné pour postuler avec succès à l’Académie des Beaux-Arts, ouvrant ainsi la voie de l’Institut à quantité de ses homologues adeptes du « processualo-discursif » tels que Buren, Mosset, et, pourquoi pas, le facétieux Lavier qui saura faire de l’auguste Académie un haut-lieu de la rigolade branchée parisienne…

Il convient donc d’expliquer comment l’incroyable devient crédible, et pourquoi l’ultra-avant-gardiste Bustamante, au très haut niveau de modernité,  entreprend de se mélanger à des artistes qu’il trouve ringards. Il convient inversement de comprendre pourquoi ces derniers accueillent avec enthousiasme celui qui les méprise… De comprendre comment d’authentiques créateurs de formes comme Velikovic, Garel, Carron, Desmaziéres, ont pu être retournés au point de trahir leur propre cause et celle de la peinture… Comment ils ont pu  voter pour l’admission d’un ennemi déclaré de la peinture et d’un peintre qu’ils savent totalement calamiteux… Oui, il convient de comprendre le mécanisme de ce contre-sens aberrant, d’en trouver les mobiles et les enjeux.

Les « bons artistes » et les autres

La première explication plausible de cette OPA du ministère sur l’Académie des Beaux-Arts, c’est qu’il était devenu de plus en plus insupportable à l’Etat de voir la vénérable institution fonctionner librement, en totale indépendance de la puissance publique et ce depuis plus d’un siècle… Inadmissible, sa richesse foncière venant d’un important patrimoine immobilier et muséal composé notamment du Musée et de la Bibiothèque Marmottan, de la Fondation Claude Monet à Giverny et de la Villa Ephrussi à Saint-Jean-Cap-Ferrat… Exaspérante, sa politique active de partenariats avec un important réseau d’institutions culturelles et de mécènes… Énervant de la voir attribuer chaque année une trentaine de prix à de jeunes créateurs de toutes disciplines et « tendances » artistiques, dont le travail n’obéit pas aux préconisations esthétiques des bureaucrates du ministère… Outrageant enfin de voir cette manne d’argent privé soutenir un art illégitime et « dissident » et ne pas profiter aux « bons artistes » agréés figurant sur la liste établie par le dispositif institutionnel.

Il fallait donc que l’inacceptable cessât. Et il va cesser car l’opération semble avoir bien réussi. Le loup est dans la bergerie, les portes de la citadelle sont entr’ouvertes. Les académiciens lassés d’être pris pour des ringards, ont été flattés que l’extrême avant-gardisme officiel les prenne enfin en considération. Aussi n’ont-ils rien vu venir de la manœuvre, pourtant grosse comme un camion dans une chapelle, quand M. Bustamante leur a servi, pour les séduire et les émouvoir jusqu’aux larmes, une « communication » onctueuse et sur-mesure, pour leur faire miroiter d’abord les avantages d’une collaboration avec le ministère pour donner à leur Académie une audience internationale, pour leur vanter ensuite les vertus du dessin et de la peinture… Alors que lui, « plasticien de l’idée » ne sait ni peindre ni dessiner, et qu’il est l’exact produit de ces 40 années de dictature du conceptuel, années de plomb pour la peinture et terrible période de disqualification de toute expression du sensible, du métier, du poétique…

 La « duchamposphère » exulte

Opération réussie donc. Libérée de la tutelle de l’Etat sous Jules Ferry, l’Académie revient ainsi dans son giron après plus d’un siècle de folle liberté… Retour à l’ordre artistique républicain… Fini la diversité… Bravo, Messieurs les bureaucrates de l’art français ! La « duchamposphère » exulte.

Opération réussie, mais affaire à suivre de près cependant, car cette volonté d’entrer en force dans l’Académie (comme il entre en force dans quantité de lieux patrimoniaux), n’est-elle pas signe du désarroi de l’appareil artistique d’Etat, en perte de crédibilité, de confiance en soi et de financement public, et ainsi prêt à toutes les vilénies pour reconquérir un pouvoir sur l’art qu’il a usurpé et qui lui échappe de plus en plus ?

Tu seras un homo numericus, mon fils

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Une élève d'une école élémentaire d'Angers apprend à se servir d'une tablette numérique, juin 2011. SIPA. 00641827_000014
Une élève d'une école élémentaire d'Angers apprend à se servir d'une tablette numérique, juin 2011. SIPA. 00641827_000014

Mettre en garde contre l’extension du numérique, souhaitée par de nombreux candidats à la présidence de la République fait vieux jeu, paraît-il. Il se pourrait même qu’on m’accuse d’un passéisme sans remède, me dit un ami philosophe, bien que l’impératif de conserver ce qui doit l’être soit de mieux en mieux compris. Il ne s’agit pas, bien entendu, de rejeter sans nuance Internet, outil de communication et de recherche très utile. Mais bien, je me répète, de conserver ce qui doit l’être, c’est-à-dire la parole et le langage, essentiels au maintien du lien social en général, et à la relation des personnes avec l’administration et les différents services, en particulier. Et de ce point de vue, on peut déjà s’inquiéter que l’enseignement précoce du numérique à l’école en vienne — au prétexte d’une modernisation des accès culturels — à préformer les enfants à une extrême dépendance à ce tout numérique administratif, excluant la possibilité du dialogue pour faire valoir leurs droits d’adulte. Un « nivellement par le bas » pas si égalitaire que le prétendent ses laudateurs

Du numérique à tout-va aux démons du « populisme »

Point de salut sans le numérique ! Qui dit mieux ? Le haut-débit dans toute chaumière ! Que chaque gentil hobbit possède son smartphone avec lequel il payera tout et le reste, impôts, taxes et contributions obligatoires diverses. Tout contribuable errant sur impots.gouv en sait déjà quelque chose. Internet incontournable: quelle angoisse pour ceux et celles, fort nombreux, qui n’en possèdent ni la maîtrise ni l’instrument !

Dans le meilleur des mondes ainsi annoncé – qui anticipe celui de l’homme enfin libéré du travail -, il sera devenu impossible de demander quoi que ce soit à qui que ce soit : la machine, et seulement elle, aura réponse à vos questions. Tapez sur la touche 1, elle vous renverra à la 2 avant que la 3 ne vous réponde d’une voix plate que vous n’avez pas entré le bon identifiant, que votre mot de passe n’est pas reconnu.

Depuis que Georges Marchais s’est fait piéger sur le prix de son costume, la classe politique n’a fait que confirmer sa souveraine ignorance des petites choses de la vie. Le numérique, tant vanté pour le bien du peuple, n’est pas loin de la mythique brioche, attribuée à Marie-Antoinette, pour remplacer le pain qui manquait à ceux qui allaient lui couper la tête. Du numérique à tout-va aux démons du « populisme », il n’y a qu’un pas : celui du silence des laissés-pour-compte de ce qui est présenté comme un progrès.

Lacan disait…

La réalité quotidienne n’a pourtant rien à voir avec l’instantanéité virtuelle de la communication et l’abandon de ce qui faisait sa consistance, pour ne pas dire son humanité. La pulsion tourne autour de son objet disait Lacan. Encore faut-il que cet objet ait quelque stabilité. La virtualité du fantasme prenant la place de l’objet et de sa résistance ouvre la voie au processus psychotique.

L’extension du numérique, comme pis aller économique de la raréfaction volontaire du personnel, donne déjà l’avant-goût d’une désertification coûteuse dont on aurait tort de sous-estimer la valeur de symptôme. Qui de nos experts et dirigeants se soucie des bureaux de poste, « modernisés » à grand frais, où les guichets fermés sont remplacés par des services commerciaux et des machines en tout genre et où le rare personnel se retrouve très vite débordé. C’est déjà le cas à Paris et pire encore en province, où les heures d’ouverture de ces bureaux – lorsqu’ils existent encore – se font chaque jour de plus en plus rares.

« Rien n’est vrai, tout est permis »

Et qui se soucie des urgences hospitalières, où le patient espère plus d’une demi-journée qu’on se préoccupe enfin de lui autant qu’on le fait des statistiques. Mais pour patienter, prenons le train: dans les TGV en panne, le temps suspend souvent son vol. Et dans les petites gares de province[1. Celle de Briare (Loiret), au célèbre Pont Canal, par exemple] c’est un simple signal lumineux qui vous prévient de l’arrivée d’un TER. Il déboule à cent cinquante à l’heure. Tant pis pour nous les « malvoyants », les enfants, les distraits ! Dès l’après-midi, les guichets sont fermés: point de chef de gare, la municipalité a dû engager de jeunes supplétifs pour assurer un minimum de sécurité à la place de la SNCF.

Mais c’est vrai, ne nous alarmons pas pour si peu. La généralisation du numérique aura bientôt raison de tous ces petits manquements. Grâce aux smartphones — dont les nouveaux modèles importés, toujours plus onéreux, s’imposent pluriannuellement­— vous pourrez bientôt tout faire. Oui absolument tout : soins, services postaux, voyages, amours, mort virtuels. Bienvenue dans le Pire des  Mondes. Mais mon fils, de quoi te plains-tu ? Tu numériseras ton prochain comme toi-même !


Rojava, le modèle suisse

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Des combattantes kurdes des Unités de protection du peuple (YPJ), dans la province de Hassaké (nord-est de la Syrie), février 2015.
Des combattantes kurdes des Unités de protection du peuple (YPJ), dans la province de Hassaké (nord-est de la Syrie), février 2015.

Propos recueillis par Gil Mihaely

Causeur. Vous venez de rentrer d’un long séjour au Kurdistan syrien. Qu’y avez-vous fait ?

Stéphane Breton. J’y suis allé pour réaliser un film documentaire (intitulé Filles du feu) sur les femmes combattantes du Kurdistan syrien, région qu’on appelle Rojava (en kurde, cela veut dire « Ouest »). Ces femmes ont une vingtaine d’années, elles sont volontaires et s’engagent à vie, telles des nonnes. Elles ont renoncé à tout, comme les hommes, également engagés à vie dans les unités masculines. Au combat, hommes et femmes sont côte à côte. Ce qui signifie qu’il ne s’agit pas d’une milice, mais d’un peuple en armes. Tout cela est exceptionnel au Moyen-Orient, et je suis rentré ébloui.

C’est l’aspect sacrificiel qui vous émeut ?

Les combattants ne sont pas payés et ne possèdent rien. D’ailleurs, ils appellent les islamistes les « mercenaires ». Leur vie est rude et ils paient cher le sacrifice de leur jeunesse. Ce qui est frappant, c’est que malgré la nature de leur engagement on remarque une absence totale d’exaltation et de fanatisme. Leur courage n’est pas une vertu personnelle, mais civique : c’est de l’abnégation. Ils ne sont pas là pour eux-mêmes, mais pour les leurs.

Sociologiquement, d’où viennent ces femmes ?

Ce sont surtout des paysannes, car c’est une société paysanne. Je pense à l’une d’elles, très déterminée, qui a été à l’école primaire à Alep. Et comme elle était kurde, les professeurs syriens lui collaient des zéros tout le temps. À neuf ans, elle a voulu arrêter l’école. Aujourd’hui, elle est combattante. Beaucoup d’entre elles ont traversé les flammes de l’enfer. Malgré cela, ce ne sont pas des amazones.

Il n’y pas de motivation religieuse chez eux ?

Avant d’avoir été convertis à l’islam, les Kurdes étaient zoroastriens, parfois juifs ou chrétiens. Les combattants appartiennent idéologiquement à la mouvance du PKK, même si politiquement ils en sont distincts. Ils sont laïcs et animés d’une certaine prévention à l’égard de la religion, car depuis un siècle les pays musulmans dans lesquels ils vivent leur dénient un État au prétexte qu’ils appartiennent à l’oumma. Cependant, si la religion musulmane est selon eux une des raisons de leur soumission, ils la respectent scrupuleusement, comme ils les respectent toutes.

C’est donc un mouvement de libération nationale ?

Oui, leur mouvement est politique autant qu’ethnique. Cela fait un siècle qu’ils aspirent à un État que les traités du lendemain de la Première Guerre mondiale leur ont promis (Sèvres en 1920), puis dénié (Lausanne en 1923).

Espèrent-ils créer un État-nation kurde au Rojava ?

Leur projet politique – et ils sont les seuls en Syrie à en avoir un, puisque les autres sont plus ou moins islamistes – est de fonder une Syrie fédérale donnant un cadre adapté à une constellation de peuples et de religions qui ne peuvent pas s’exprimer aujourd’hui en tant que tels. Ils sont opposés à l’arabisation et à l’islamisation, et défendent l’idée que Syriaques, Assyriens, Yazidis, Druzes, Arméniens et Kurdes doivent avoir une place dans la nouvelle Syrie à côté des[access capability= »lire_inedits »] sunnites et des alaouites. C’est un projet de société démocratique fondé sur l’égalité des hommes et des femmes, et la reconnaissance des particularités ethniques et confessionnelles. Ils ne cherchent pas à changer les frontières, mais à rééquilibrer ce qui se passe à l’intérieur du pays.

Le PKK est plutôt de sensibilité marxiste…
Certes, mais leur modèle politique, aujourd’hui, est le canton suisse : administration locale et économie libre. Je pense que l’on doit juger l’arbre à ses fruits. Or, au Rojava, on observe non seulement un projet politique, mais aussi une pratique politique. Ils organisent leur affaire et cela se passe plutôt bien. En ethnologue que je suis, j’ai vu la façon dont les hommes et les femmes se parlaient, j’ai vu la manière dont ils vivaient ensemble, j’ai vu des gens déterminés mais toujours calmes, se sacrifiant totalement à leur cause nationale. Un courage sans démesure ni haine, une force tranquille, voilà ce qui m’a frappé.

Quels rapports veulent-ils avoir avec les Kurdes d’Irak, d’Iran et surtout de Turquie ? Le Rojava sera-t-il l’embryon d’un État-nation de tous les Kurdes ?

De tous les Kurdes, non. Il est vrai que quand les gens disent « Nous », ils pensent à la fois « Nous, les Kurdes de Syrie », et « Nous, les Kurdes en général ». Toutefois, il s’agit d’abord d’une question propre à la Syrie, car ils ont été très violemment agressés par les islamistes, à la suite de quoi ils ont voulu prendre leur destin en main, militairement et politiquement.

Ce n’est pas très clair…

Mais si ! Des Kurdes d’autres pays sont présents en Syrie, et s’il existe des divisions parfois violentes entre Kurdes – mais quelle nation nombreuse n’en connaît pas ? –, il y a aussi un fort sentiment d’appartenance nationale. Les Kurdes du nord de l’Irak, de la Syrie et de la Turquie parlent le même dialecte, le kourmandji. Ce sont les mêmes gens, il s’agit d’un seul peuple et d’une même langue. Cependant, rappelons-nous qu’a eu lieu en Irak le pogrom des Kurdes yazidis par les islamistes, en août 2014. Des milliers d’hommes ont été massacrés et des milliers de femmes violées, vendues au marché aux esclaves de Mossoul, puis dispersées dans tout le Moyen-Orient. Et ce sont les Kurdes de Syrie – et non pas d’Irak – qui sont venus à leur secours. Nul doute qu’un État-nation kurde serait un facteur d’unité et de stabilité, comme le montre bien l’histoire de la France, à qui il a fallu mille ans pour inventer l’État-nation, sur lequel elle a pu ensuite, et seulement ensuite, fonder la République.

Peut-être, mais de la Syrie à l’Irak, la région est jonchée de cadavres d’États-nations. Partout les appartenances ethniques, religieuses et tribales ont pris le dessus. Est-ce que les sociétés kurdes, selon vous, sont capables aujourd’hui de dépasser les allégeances particulières et de se soumettre à un intérêt général incarné par une nation ?

Je suis persuadé que oui. Mais je voudrais revenir sur l’État-nation au Moyen-Orient, car il s’agit d’un mythe. Il n’y a jamais eu d’État-nation au Moyen-Orient. Il n’y a jamais eu de « peuple » auquel on aurait demandé de s’autodéterminer. Des dépouilles territoriales nées de l’effondrement ottoman et délimitées d’un trait de plume ont été offertes à des dynasties tribales. Les minorités religieuses et ethniques ont été bafouées, considérées comme nulles et non avenues. L’impérialisme arabe s’est substitué à l’impérialisme ottoman vaincu. Jusqu’à hier, par exemple, des centaines de milliers de Kurdes en Syrie n’avaient pas de carte d’identité, alors que ce peuple mésopotamien est là depuis des millénaires. À partir des années 1960, la République syrienne s’est appelée République arabe syrienne. Et nous ? disent les Kurdes. La constitution de 1973 stipule que le président de cette République doit être musulman. Ah bon ? Les États créés à la suite du partage étaient viciés de l’intérieur. Ils reposaient sur la domination des uns par les autres. Ces États étaient des fictions, on le voit aujourd’hui. Les Kurdes, au contraire, ont un sentiment national très fort. Leur cohésion est une base solide pour un projet national qui pourrait déboucher sur l’autonomie dans un cadre fédéral. Ils y aspirent depuis plus d’un siècle et il semble qu’ils y arriveront. Et en plus, cela serait utile au monde.

Pourquoi ?

Le Moyen-Orient souffre de l’absence du fait politique. On n’y trouve que le pouvoir à l’état nu. La sphère politique est inconnue. Tout repose sur le panarabisme. On n’a jamais discuté de la chose commune. La plupart des rebelles syriens veulent simplement prendre la place. Maintenant que ceux qui ont un projet démocratique ont été effacés, renverser Bachar al-Assad est le seul horizon. Et après cela ? Rien. Voilà pourquoi l’Irak s’est délitée après la chute de Saddam. Un ami du Rojava fait le même rêve toutes les nuits depuis des années : il est traqué par la police secrète et ne parvient pas à lui échapper. Le « Régime » a régné par l’épée, ses adversaires veulent la lui prendre. Le politique n’est pas seulement réprimé, mais impensable. En revanche, les Kurdes sont devenus un peuple politique.

Ceux d’Irak aussi ?

Moins que ceux de Turquie et de Syrie, semble-t-il. Ceux d’Irak représentent encore une nuance de nationalisme kurde de nature tribale et typiquement moyen-orientale : clientélisme, corruption, inefficacité, illégitimité démocratique. Ce n’est guère encourageant. Mais les Kurdes de Syrie sont différents. Ils proposent un principe d’organisation politique assez simple qui aurait l’avantage de donner des gages aux voisins et de leur servir de modèle, car il ne s’agit pas de démanteler les États existants. Mais il faut reconnaître qu’ils sont les seuls à défendre cette idée. Les États-Unis ne veulent pas de fédération ; les Russes la souhaitent peut-être mais c’est le régime syrien qui la rejette ; quant aux Turcs, ils craignent comme la peste que les Kurdes de Syrie arrivent à exister en tant que tels. Ils craignent pour l’avenir de la Turquie, dont l’unité repose sur de multiples génocides, récents et jamais reconnus : celui des Arméniens, des Grecs pontiques, des Assyriens.

Pourtant, l’AKP – qui recueille les suffrages d’une partie non négligeable des électeurs kurdes – et Erdogan ont mené une politique d’ouverture à l’égard des Kurdes de Turquie : télévision en kurde, apprentissage de la langue, manifestations publiques et négociations politiques avec le PKK.

Oui, à l’initiative de ce dernier. Il est certain qu’Erdogan a séduit beaucoup de Kurdes quand il est apparu. Les gens pensaient qu’il allait régler la question kurde, et beaucoup de Kurdes conservateurs ont rejoint l’AKP, le parti d’Erdogan, qui est arrivé au pouvoir grâce à eux. Mais lorsqu’en juin 2015 le parti social-démocrate dirigé par le Kurde Demirtas a fait plus de 10 % des voix et s’est retrouvé au Parlement, Erdogan a réalisé que sa domination de l’électorat conservateur kurde était menacée. Il a alors rompu les négociations avec les nationalistes et déclenché une répression d’une rare violence, détruisant les villes, jetant tout le monde en prison. C’est Guernica !

Il suffit de regarder une carte pour comprendre que, pour Erdogan, avec le conflit syrien à ses frontières, c’est l’unité de la Turquie qui est menacée.

Il n’en est pas moins vrai que son obsession à l’égard de la Syrie confine à l’hystérie. Si on a toujours su qu’il soutenait en sous-main les islamistes, on voit clairement aujourd’hui que son principal ennemi n’est pas du tout l’État islamique, mais le nationalisme kurde. Et il voudrait aller à Mossoul ! À Raqqa ! Il ne faut pas oublier que – même si cela reste de l’ordre des discours à usage interne – le président turc ne cesse de rappeler qu’Alep et Mossoul faisaient autrefois partie de l’Empire ottoman, que la Turquie a donc un droit de regard sur l’avenir des Turkmènes, qu’elle est le protecteur naturel des arabes. Enfin, s’il demande avec insistance à l’Europe de lever les visas pour les Turcs, c’est pour encourager l’exode des Kurdes, qu’il souhaite remplacer par des réfugiés syriens sunnites ! Alors peut-être a-t-il plutôt raison de se réjouir.

Quelle est la position de la France ?

Il semble qu’elle soit favorable aux Kurdes, aussi bien d’Irak que de Syrie. Lorsque la ville de Manbij a été prise cet été aux islamistes, il y avait des conseillers militaires américains, mais aussi français, cela a été annoncé par des communiqués officiels. On peut s’en réjouir. La France et l’Europe ont tout intérêt à ce que les Kurdes soient libres chez eux, précisément parce qu’en raison de son échec politique, que nous payons au prix fort, le Moyen-Orient a besoin d’États-nations solides pour connaître le repos.[/access]

Le Macron qui cache la primaire

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macron primaire ps hamon montebourg
Sipa. Numéro de reportage : 00788969_000036. Numéro de reportage : 00789102_000036. Numéro de reportage : 00787049_000003. Numéro de reportage : 00788752_000011. Numéro de reportage : 00785782_000001.
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Sipa. Numéro de reportage : 00788969_000036. Numéro de reportage : 00789102_000036. Numéro de reportage : 00787049_000003. Numéro de reportage : 00788752_000011. Numéro de reportage : 00785782_000001.

« La gauche n’a pas redressé le pays et a disloqué son camp. » Montebourg a raison. L’aveu est honnête, comme la plupart des aveux ! Le bilan, terrible. On pourrait donc en rester là. Espérer que ses représentants passent leur tour, et nous offrent, en leur absence, quelques vacances. Mais ils sont sept ! Sans compter Macron, Mélenchon et l’habituel cartel des braillards d’extrême gauche.

Valls qui s’en dédit

Manuel Valls célèbre Clémenceau dans la posture du « républicain intransigeant ». Mais il a inauguré sa campagne dans sa ville d’Evry, entouré d’hommes et de femmes soigneusement choisis pour illustrer la « diversité Benetton ». Il est fondamentalement communautariste, oubliant que la République fait fi des distinctions d’origine, de race ou de religion.

Il veut supprimer de la Constitution l’utile article 49.3 qui permet à un gouvernement de s’affranchir des chaleurs d’une majorité. Mais il l’a utilisé six fois, notamment pour faire adopter les lois Macron et El Khomri. « J’ai péché. Je m’en confesse. Sujet suivant ? » Il veut rassembler la gauche. Mais après avoir conçu la théorie des « deux gauches irréconciliables ». L’une serait moderne, la sienne. L’autre archaïque, celle des concurrents. L’exercice est périlleux : il a hérité de François Hollande et de Jean-Marc Ayrault la fracture du PS sur le traité budgétaire européen de 2012 et le crédit-impôt compétitivité.

Il a porté ensuite le fardeau de la déchéance de nationalité et de la « loi travail ». Retour au confessionnal ?

L’étiquette du PS n’est pas très porteuse aujourd’hui. Ses élus et ses militants rasent plutôt les murs en soirée. Une partie de la gauche, accompagnée de quelques nomades du centre, s’est amourachée d’Emmanuel Macron. L’homme est intelligent. Cela ne suffit pas à en faire un homme politique. Il doit tout à François Hollande, ce qui ressort, en langage comptable, du passif plutôt que de l’actif. Secrétaire général-adjoint de l’Elysée – et donc l’un des plus proches collaborateurs du chef de l’Etat -, puis ministre de l’Economie, M. Macron a été gâté sans avoir jamais été élu. Un médecin qui n’aurait jamais pris le pouls d’un malade, je m’en méfierai. Et mord-t-on la main qui vous a nourri ? La dignité n’est pas équitablement partagée en politique. Il se dit « libéral ». Après avoir augmenté les impôts de 50 milliards, ce n’est pas rassurant.  Que serait-ce avec ceux qui ne sont pas « libéraux » ?

Macron, chouchou des médias

On lui doit, justement, la libéralisation du transport en autocar. Pas de quoi rester dans l’histoire. L’homme plait aux médias. Ce n’est pas non plus bon signe. Macron leur offre l’occasion de se « blanchir » à bon compte du soutien qu’ils ont apporté à François Hollande, en 2012. Il plait aux Français heureux, aussi. Ceux qui ne croisent pas dans leur vie les « sans-dents ».

Son passé chez Rothschild rassure les riches dont le monde est si souvent leur patrie, le milliardaire Xavier Niel, fondateur de Free, Marc Simoncini, fondateur du site de rencontres Meetic, les Français de la City et de la Californie. Marié avec son professeur, il entretient la tendresse des amateurs de « transgressions » : tellement « chouette », cette histoire d’amour, immortalisée avec Paris Match ! Mais pas très sérieux ni très digne dans un pays où il y a neuf millions de Français qui vivent en dessous du seuil de pauvreté et plusieurs centaines de SDF qui meurent, chaque année, dans nos rues[1. Près de cinq cents SDF sont morts en France en 2015 d’après cette étude.].

Macron se présente en « progressiste ». Forcément le progrès, c’est mieux que l’inverse. Mais le progrès avec les 35 heures, c’est l’économie en noir et blanc. Il se dit européen, mais sans adhérer aux réformes entreprises par nos voisins.

J’ai lu son livre. On y trouve des commentaires, mais peu d’idées. Macron est resté un adolescent romantique. Il est excité par le Pouvoir qu’il a connu tôt sans en mesurer la gravité. Voyez la conclusion de son meeting fondateur à Paris : je me méfierai d’un garçon, si sage en apparence et qui devient hystérique … C’est un nomade qui ne connait ni les terroirs, ni les Français des villages. Il n’est pas enraciné, comme le fut Georges Pompidou, enfant de Montboudif, qui entra aussi en politique sans avoir été élu. Mais c’est de Gaulle qui avait choisi l’homme qui fumait des Gauloises. La différence est là.

Macron a ressuscité le genre du Voyage autour de ma chambre : moi et les petits oiseaux.

Valls ou Macron, cette gauche là, décidément, est trop légère, ou trop « primaire », pour gouverner un pays dont ils ont précipité la ruine, sans remords.

Révolution

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