De l’actuelle exposition Bernard Buffet on a dit qu’elle était une spéculation de collectionneurs, dont l’influent Pierre Bergé, pour faire remonter la cote de tableaux qu’ils ont en réserve. Quoi qu’il en soit, c’est l’occasion de voir une œuvre oubliée après avoir été portée au pinacle, à Paris et ailleurs… Le krach ultérieur, sanctionnant selon la plupart la pauvreté de l’œuvre, est tenu par quelques autres pour une injustice. Les premiers pensent qu’une reconnaissance trop précoce et facile a corrompu un talent, les autres, dont le conservateur qui abrite l’exposition dans son musée, incriminent la concurrence, la mode exclusive de l’abstraction longtemps régnante, l’École de Paris puis l’expressionnisme abstrait. Deux explications évidemment insuffisantes. Si Buffet s’est, dans les années 1980 et 1990, égaré dans de vastes illustrations sans esprit ni originalité de Vingt Mille Lieues sous les mers et de La Divine Comédie, ou bien dans des proclamations pacifistes, à moins que ce fût dans de grossières productions ornithologiques, le désarroi dont témoignent ces gesticulations est visible dès les débuts, quand l’artiste n’avait pas 20 ans.

Misère de l’homme

Dans la première salle, on est accueilli par une œuvre séduisante, L’Atelier, peinte à 18 ans : espace clair, lisible, avec suffisamment de désordre (une bouteille, une pelle à charbon, un vélo mal rangé) pour paraître habité. Mais c’est là une exception, et dans les toiles d’à côté, le bonheur de l’espace vécu a disparu : frontalité rigide et plate, absence de profondeur de champ. D’autres thèmes troublants apparaissent : les visages stéréotypés et surtout l’exhibition obsessionnelle de la nudité masculine, le sexe viril pendant et flottant sans gloire au centre des tableaux, que le personnage soit seul ou avec un autre. Au comble de cette désolation, L’Homme au cabinet de face debout, pantalon aux chevilles devant la cuvette des WC. Incapacité de maîtriser l’espace, humiliation du sexe masculin, visages sans expression… quel malheur s’affiche ainsi ? Intrigué ou angoissé, le visiteur repère avec soulagement une réalisation plus discrète : un bouquet négligemment placé sur une chaise.


Teaser | Exposition Bernard Buffet | Musée d… par paris_musees

Il est difficile de ne pas rapporter cette perte de l’espace et ce rabaissement de la virilité à une homosexualité mal vécue, vécue comme un enfermement.