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Bernard Buffet, peintre dépressionniste

Bernard Buffet, peintre dépressionniste
Photographie de Bernard Buffet devant son autoportrait, 1958
Bernard Buffet exposition musée d'art moderne Pierre Bergé
Photographie de Bernard Buffet devant son autoportrait, 1958

De l’actuelle exposition Bernard Buffet on a dit qu’elle était une spéculation de collectionneurs, dont l’influent Pierre Bergé, pour faire remonter la cote de tableaux qu’ils ont en réserve. Quoi qu’il en soit, c’est l’occasion de voir une œuvre oubliée après avoir été portée au pinacle, à Paris et ailleurs… Le krach ultérieur, sanctionnant selon la plupart la pauvreté de l’œuvre, est tenu par quelques autres pour une injustice. Les premiers pensent qu’une reconnaissance trop précoce et facile a corrompu un talent, les autres, dont le conservateur qui abrite l’exposition dans son musée, incriminent la concurrence, la mode exclusive de l’abstraction longtemps régnante, l’École de Paris puis l’expressionnisme abstrait. Deux explications évidemment insuffisantes. Si Buffet s’est, dans les années 1980 et 1990, égaré dans de vastes illustrations sans esprit ni originalité de Vingt Mille Lieues sous les mers et de La Divine Comédie, ou bien dans des proclamations pacifistes, à moins que ce fût dans de grossières productions ornithologiques, le désarroi dont témoignent ces gesticulations est visible dès les débuts, quand l’artiste n’avait pas 20 ans.

Misère de l’homme

Dans la première salle, on est accueilli par une œuvre séduisante, L’Atelier, peinte à 18 ans : espace clair, lisible, avec suffisamment de désordre (une bouteille, une pelle à charbon, un vélo mal rangé) pour paraître habité. Mais c’est là une exception, et dans les toiles d’à côté, le bonheur de l’espace vécu a disparu : frontalité rigide et plate, absence de profondeur de champ. D’autres thèmes troublants apparaissent : les visages stéréotypés et surtout l’exhibition obsessionnelle de la nudité masculine, le sexe viril pendant et flottant sans gloire au centre des tableaux, que le personnage soit seul ou avec un autre. Au comble de cette désolation, L’Homme au cabinet de face debout, pantalon aux chevilles devant la cuvette des WC. Incapacité de maîtriser l’espace, humiliation du sexe masculin, visages sans expression… quel malheur s’affiche ainsi ? Intrigué ou angoissé, le visiteur repère avec soulagement une réalisation plus discrète : un bouquet négligemment placé sur une chaise.


Teaser | Exposition Bernard Buffet | Musée d… par paris_musees

Il est difficile de ne pas rapporter cette perte de l’espace et ce rabaissement de la virilité à une homosexualité mal vécue, vécue comme un enfermement.[access capability=”lire_inedits”] Les représentations de la ferme de Haute-Provence (Nanse) où le peintre habite avec Pierre Bergé sont en tout cas des emblèmes de solitude : vision lointaine de la maison au milieu d’un espace désolé, vision proche la faisant paraître une forteresse close. Dans un registre semblable, plusieurs ateliers sont représentés à travers des grilles, comme des cages.

On se demande quel rapport il y a entre ces évocations d’un malheur comme étouffé, filtrant à travers le dégoût du monde, et les grandes « descentes de croix » de l’époque. Ces peintures sont superficielles, la première un peu populiste (une ménagère avec un porte-bouteilles au pied de la croix), les autres plutôt sadiques (obsession des membres coupés). Il faudra attendre la fin de la vie du peintre pour qu’en 1999 le Squelette en prière devant une croix et un ostensoir sur un autel communique une poignante impression de piété, comme s’il avait fallu que Bernard Buffet se dépouille jusqu’aux os pour arriver là.

“Je ne crois pas à l’inspiration”

Les sentences du peintre qui jalonnent l’exposition crient elles aussi une solitude à côté de laquelle les mises en scène et les oiseaux des années 1980-1990 apparaissent comme une diversion maladroite. « Je ne crois pas à l’inspiration » paraît signifier : nulle part je ne pose un regard heureux qui capte une promesse. « Il ne faut pas confondre peinture avec politesse » et « La grande peinture n’est jamais gaie » semblent de faibles excuses pour une insurmontable déprime. On voit même Bernard Buffet, à la fin, sombrer dans la paranoïa et trouver sa plus grande joie dans le fait d’être « entouré de haine ». Sa peinture spectacle, sa peinture fausse, se déploie loin d’une vie que le mariage avec Annabelle et l’arrivée des enfants, après la rupture avec Pierre Bergé, ne semblent pas avoir davantage comblée. La sincérité ne brisant l’armure que par éclairs : le Squelette et, dans L’Enfer de Dante, les damnés pris dans les glaces. Une métaphore, peut-être !

Mais c’est bien avant, en 1955, que le drame propre du peintre a été représenté le plus fortement. Dans l’exposition, à côté d’un tableau d’une sérénité sans équivalent, la Mer, proche de l’expressionisme abstrait, figure un rhinocéros emblématique parce que doublement enfermé, seul dans une cage, au centre d’un cirque sans spectateurs dont les gradins forment comme une seconde cage. Transposition, mais transposition maîtrisée, victorieuse pour une fois. Auparavant on a vu Buffet assiégé, asservi à un malheur qui le tient et le paralyse, on le verra ensuite opposer au destin des esquives pompeuses qui ne le soulageront en rien. Une autre œuvre aurait-elle pu commencer en 1955 par la seule force de ce rhinocéros ?

« Bernard Buffet », musée d’Art moderne, jusqu’au 26 février 2017. [/access]


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Essayiste, théologien, président des amitiés judéo-chrétiennes, Paul Thibaud a dirigé la revue Esprit.

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