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Non, légaliser le cannabis n’est pas la solution

15ème édition de la Marche mondiale pour la légalisation du cannabis à Lyon, mai 2016. SIPA. 00754620_000006

Le député socialiste des Bouches-du-Rhône Patrick Mennucci, la psychiatre Béatrice Stambul et 150 autres personnalités marseillaises ont lancé un appel pour la légalisation contrôlée du cannabis. « Marseille souffre des dommages causés par la prohibition du cannabis, assure le texte. Nous voulons porter le changement et appeler à une politique plus efficace et plus humaine. C’est pourquoi nous lançons de Marseille cet appel à la France, pour que, dans la période électorale qui arrive, le débat sur la légalisation du cannabis soit ouvert. » En somme, plutôt que de financer la guerre, quelquefois bruyante, entre stups et trafiquants, pourquoi ne pas couper l’herbe sous le pieds des dealers et légaliser le cannabis ? La police pourra être utilisée à des tâches plus urgentes comme surveiller les radicalisés et autres djihadistes, quoique ces univers soient, de toute façon, très connexes. Message reçu par Benoît Hamon.

Et plutôt bien pensé. Même si un risque demeure: qu’une telle politique fasse monter la consommation dudit cannabis. « Et alors ? », objectera-t-on, fumer un joint ou boire un coup, quelle différence ? Après tout, en Angleterre, les rues, le samedi soir, sont pleines de gens imbibés qui titubent d’un pub à l’autre en gueulant des trucs incompréhensibles (pour un Français). N’aurait-il pas mieux valu fumer un petit pétard au coin du feu ?

Le hash, après tout, ça a l’air… cool. Mais en vrai, ça fait quoi ? Certains vantent ses vertus thérapeutiques. D’autres un peu moins : une récente étude menée sur des consommateurs réguliers de cannabis a montré qu’il provoquait une baisse de l’irrigation sanguine du cerveau. Ce qui pourrait causer maladies cardio-vasculaires, AVC et réduction de la matière grise favorisant notamment l’apparition de la maladie d’Alzheimer. Tout est sur internet : je ne vais pas m’y attarder, mais plutôt apporter un témoignage subjectif.

L’assèchement des sentiments

Être contre la légalisation du cannabis, c’est un peu comme être contre le mariage pour tous : un peu réac, un peu ringard, pas dans le coup. Dans le coup pourtant, je l’ai été. D’accord, c’était il y a quarante ans ! Mais je fumais des pétards et prenais même du LSD…

Quand vous prenez une substance hallucinogène (et le cannabis en est une, c’est une question de quantité) vous avez le sentiment d’augmentation de vos perceptions. C’est encore plus marqué avec le LSD où le monde autour de vous commence à ressembler à un tableau hyper réaliste. Mais j’ai eu des expériences similaires avec la marijuana. Au fond, c’est comme ce qu’a écrit Aldous Huxley dans Les Portes de la Perception. Partant du simple hash jusqu’au LSD et à la mescaline, ce sont des substances psychédéliques qui altèrent la conscience. Bon, j’avais la défonce mystico-intello. La plupart de mes compagnons avaient l’air plutôt abrutis, balançant la tête au son de la musique, ricanant bêtement d’une manière soudaine. Je ne sais pas la tête que font les jeunes d’aujourd’hui qui ont fumé un pétard : j’ai lâché l’affaire depuis longtemps.

Mais il y a un effet sur lequel je veux insister qui est pour moi la raison pour laquelle il faut impérativement ne jamais toucher à ça, c’est l’assèchement émotionnel. Ça a été décrit par des psychologues, des usagers… En tout cas, pour moi c’était clair et terrible.

Une drogue comme une autre

Un des plus grands plaisirs que j’avais étant jeune, c’était de humer l’air du temps. Je m’emplissais du monde qui m’entourait et j’en savourais les émotions. Des émotions indescriptibles, liées à des images, des odeurs, qui me donnaient la chair de poule, me faisaient exulter, ressentir une joie interne : remonter une simple rue dans Paris était une aventure enivrante.

Si j’ai fumé du cannabis, c’est sans doute parce que tout le monde (autour de moi) en fumait, par conformisme non-conforme. Et un jour, j’ai noté que ces délicieuses perceptions étaient comme mortes. La source de cette félicité s’était tarie. Les émotions étaient au « deuxième degré », distancées. J’essayais de les recréer mais elles ne m’étonnaient plus, ne me surprenaient plus. J’avais un contrôle mental sur les choses, j’éprouvais un sentiment de solidité, j’avais l’impression de m’être refermé. J’ai attribué ça au passage à l’âge adulte. Et un jour, quelqu’un d’autre a partagé avec moi son expérience, il l’attribuait à la prise de drogue. Mais lui, c’était des antidépresseurs. « Mind altering drugs » disent les Américains.

Nous vivons dans un monde où beaucoup ont perdu la saveur de la vie à cause de toutes sortes de drogues, illégales ou légales, qui profitent à des dealers de rue ou à des compagnies pharmaceutiques internationales.

Doit-on vraiment faciliter l’accès des jeunes aux portes de la non-perception, à la perte de ce qui est le plus précieux : le plaisir de vivre ? Pour faire la guerre aux dealers, légaliser le cannabis n’est pas la solution. Mieux vaut employer des fonds pour faire une vraie campagne de compréhension de ses effets et surtout de son absurdité. Et si vous voulez savoir ce que ça fait, lisez plutôt Aldous Huxley.

Comment simplifier l’articulation entre Sécu et complémentaires santé

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Enseigne d'une pharmacie de La Flèche dans la Sarthe. SIPA. 00783303_000007

Un récent article de Claude Le Pen – un de nos meilleurs économistes de la santé – et de Guy Valancien, de l’Académie de médecine, propose que les complémentaires-santé remboursent seules les frais médicaux jusqu’à un certain montant, et que l’assurance maladie prenne ensuite le relais. Le lancement de cette idée montre que le débat relatif à la révision de l’articulation entre l’assurance maladie et les organismes complémentaires (mutuelles, compagnies d’assurance et institutions de prévoyance), lancé par Frédéric Bizard[1. Complémentaires santé : Le Scandale ! Dunod, 2016] et par votre serviteur[2. « Protection sociale ‘de base’ et assurances complémentaires », Revue de Droit Sanitaire et Social, n° 6-2015], prend de l’ampleur. Tant mieux, car il y a là des milliards d’euros de frais de gestion à économiser, et des millions de malades à mieux servir.

Le constat fait l’unanimité : faire rembourser par deux organismes différents deux fractions du coût de la même hospitalisation, du même médicament ou de la même consultation complique inutilement la vie des patients et celle des professionnels de santé, tout en multipliant par deux le travail administratif. Mais quelle est la bonne réforme à engager ?

Poser correctement le problème

L’obligation faite aux employeurs de fournir une complémentaire santé à leurs salariés (loi du 14 juin 2013) montre à quel point les pouvoirs publics sont enfermés dans une conception traditionnelle : pour chaque Français, deux assurances superposées, donc des frais de gestion deux fois supérieurs à ce qui est nécessaire, et de la complication en plus pour les ménages comme pour les entreprises. Une réforme qui ne répond en rien à la question – un gâchis de plus. Pour trouver la solution, il faut poser correctement le problème.

Premièrement, il serait bon que chaque ménage puisse avoir affaire à un seul interlocuteur, proche de lui, non seulement pour la prise en charge de ses frais médicaux, mais aussi pour sa retraite par répartition, son épargne-retraite, sa couverture contre la dépendance, et plus généralement tout ce qui relève de la prévoyance. Ces services ont été bureaucratisés au maximum, alors qu’ils requièrent une véritable personnalisation. Il faut créer du lien, pas multiplier les rapports impersonnels avec des automates. Chacun a besoin d’un « assureur de famille » comme d’un « médecin de famille ».

Deuxièmement, il faut combiner une ample couverture de base définie par les pouvoirs publics, et toutes sortes de compléments personnalisés.

Troisièmement, il ne faut pas confondre le produit et son distributeur. Quand vous voulez offrir à vos invités un beau plateau de fromages, vous n’allez pas en Haute-Savoie chercher un reblochon, dans le Jura dénicher un comté longuement affiné, et un roquefort dans l’Aveyron : un bon fromager s’est chargé pour vous de les sélectionner et de les faire venir. C’est ce modèle que nous pourrions adopter – en l’adaptant, bien entendu – pour la protection dite sociale, mais qui est surtout familiale, voire personnelle.

La loi de 2013 a un siècle de retard

Une fois posés ces trois principes, la solution coule (presque) de source : il nous faut des intermédiaires, disons des plateformes de protection, qui proposent à la fois les services obligatoires – assurance maladie et retraite de la Sécu – et les services complémentaires : complémentaire santé, assurance dépendance, assurance invalidité, épargne en vue de la retraite, etc. Comme votre crémière, votre plateforme de protection aura sélectionné pour vous un assortiment de produits ; si vous êtes contents de ces produits et du service, vous continuerez à vous servir chez elle, et dans le cas contraire vous changerez de crèmerie – pardon, de plateforme.

Cette formule permet de conjuguer les avantages de la concurrence et ceux du socle obligatoire de sécurité sociale. Elle permet également de supprimer l’empilement des frais de gestion. Elle libère enfin les entreprises d’une tâche qui n’est pas la leur : servir d’intermédiaires entre le citoyen et des assurances complémentaires. Le paternalisme patronal du XIXème siècle a permis bien des progrès, mais il n’est plus adapté au monde d’aujourd’hui : la loi de 2013 dont il a été question plus haut a un siècle de retard.

Une réforme radicale

Concrètement, toutes les cotisations patronales, qu’elles soient destinées aux organismes de sécurité sociale ou à des protections complémentaires, seront réintégrées au salaire brut, conformément à la formule dite « fiche de paie vérité », et le salarié aura le choix, si l’employeur le veut bien, entre recevoir la totalité de sa rémunération, charge à lui de donner à sa banque un ordre de prélèvement automatique au profit de sa plateforme, et charger son entreprise de lui rendre ce service.

Une réforme aussi radicale mériterait bien entendu d’être exposée de manière beaucoup plus précise, mais il faut commencer par en comprendre le principe et saisir l’intérêt de procéder à ce changement très conséquent. En deux mots, son principe est de distinguer producteurs et distributeurs : à la sécurité sociale dûment réformée (notamment par l’intégration de toutes les retraites par répartition, de base et complémentaires, dans un régime unique), aux mutuelles et aux assureurs, la production ; aux plateformes la distribution. Quant à  sa mise en œuvre, elle décharge les entreprises de tout un fatras d’obligations, évite de faire deux fois le même travail (prise en charge par l’assurance maladie puis par la complémentaire), et permet de remplacer une multitude de rapports bureaucratisés par un unique rapport personnalisé de client à fournisseur.

Benoît Hamon, l’homme qui énerve

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Benoit Hamon vient de s'adresser à ses militants après l'annonce des résultats du premier tour de la primaire socialiste. SIPA. AP22003737_000059

On pourra gloser indéfiniment sur la participation à ces « primaires citoyennes », en fait celle du PS et de ses satellites, et décréter qu’il s’agit d’un mauvais chiffre, d’un chiffre moyen ou d’un chiffre honorable étant donné les circonstances : ceux qui ont raison à la fin, comme dans toutes les élections, ce sont ceux qui se sont dérangés. Et ceux qui se sont dérangés ont mis assez nettement en avance Benoît Hamon devant Manuel Valls. Si l’on rajoute les voix obtenues par Montebourg, le chiffre indique bien que même ce qui reste du PS récuse de manière éclatante le social-libéralisme au pouvoir depuis cinq ans et que l’électorat de gauche est plus à gauche que ceux qui ont prétendu le représenter.

Bobos contre cathos

On pourra aussi gloser de la même manière, et les commentateurs ne s’en privent pas, sur la composition de l’électorat Hamon, jeune, urbain, plutôt ouvert sur les sujets sociétaux et désireux d’une économie réellement redistributive teintée d’une forte préoccupation écologique. On objectera à ces observateurs que si ça ne fait pas une majorité sociologique, si Hamon a su mobiliser un électorat bien défini, cela a aussi été naguère le cas de François Fillon qui a joué la carte du libéral-conservateur profondément ancré dans une France catholique dure, plutôt âgée, qui s’est estimée agressée par le mariage pour tous. Là non plus, il n’y a pas de majorité sociologique. Ce dont la campagne de Fillon qui patine à la grande angoisse de ses lieutenants, est déjà la preuve.

Mais, pour Hamon comme pour Fillon, est-ce si important ? On pourra être reconnaissant à ces deux hommes de clarifier les choses. Si la droite classique est devenue beaucoup plus à droite, il semble que la gauche de gouvernement incarnée par ce qui reste de militants PS est elle, pour sa part, beaucoup plus à gauche.


Benoît Hamon : surprise de la primaire à gauche par lalibre

Le cauchemar des antisystèmes

A voir l’agressivité froide d’un Alexis Corbière, premier porte-flingue de Mélenchon, sur les plateaux hier soir, on sentait bien que la victoire d’un Valls l’arrangerait. Cela enfermerait les reliquats du PS dans son libéralisme suicidaire puisqu’il est peu ou prou celui de Macron qui a le vent médiatique en poupe. C’est comme ça : les médias mainstream favorables à ce qu’ils osent appeler une gauche moderne alors qu’elle recycle en moins bien des idées et des solutions vieilles de quarante ans, a changé de cheval cette dernière année. Exit Valls plombé par l’impopularité de Hollande, bonjour Macron dans ses beaux habits blairisto-schroederiens.

Mais voilà, c’est Hamon qui a gagné hier soir. Là aussi qu’importe si, victorieux la semaine prochaine, il ne fait qu’une pâle performance à la présidentielle. Il aura fait, comme on dit, une candidature de témoignage. L’important est de savoir de quoi elle témoigne. Elle témoigne tout simplement que la gauche est… de gauche mais d’une gauche qui, à la manière de Podemos ou même de La France Insoumise de Mélenchon, se renouvelle et n’hésite pas à aller à contre-courant de ce qui nous est quotidiennement présenté comme une France droitisée.

Quel repos ce fut, pour une fois, d’entendre la campagne d’un candidat qui avait décidé de penser le pays non pas à la seule aune du sécuritaire, de l’identitaire, du travail comme valeur indépassable et de la nécessité d’un réarmement moral. On dirait que Hamon, qui par certains aspects va plus loin que Mélenchon et même que Montebourg sur lequel il a pris l’ascendant, fait le pari d’un changement radical de paradigme et prend à rebrousse-poil tout ce qu’on nous vend comme les craintes ou les désirs majoritaires d’aujourd’hui.

Le changement, c’est (enfin) maintenant ?

Hamon est pour un revenu universel afin d’acter la fin du travail dans une société où l’on nous demande pourtant, dans un paradoxe que décidément personne ne veut voir, de travailler plus en gagnant moins. Il est pour la légalisation du cannabis autant pour suivre une réalité des comportements en décalage avec la loi que pour détruire l’économie parallèle et la criminalité qui va avec. Il est pour la PMA pour les couples gays tout en excluant la GPA qui reste de l’ordre de ma marchandisation des corps et appartient, in fine, à la vision d’une société de marché où tout se vend et tout s’achète. Il veut sortir de la « culture de la détention » et prôner les solutions alternatives comme la Suède qui a vidé ses prisons sans pour autant faire exploser la délinquance. Il est même pour accorder des visas humanitaires aux migrants. Bref, le cauchemar intégral pour tout électeur de Valls à Marine Le Pen en passant par Les Républicains.

Oh, il est seul, c’est vrai. Même à gauche de la gauche, notamment sur le revenu universel ou sur la croissance toujours envisagée de manière classique, il heurte toute une culture politique. Détesté à droite, au centre et énervant ceux qui se pensent plus à gauche que lui, Benoit Hamon est finalement infiniment plus neuf que Macron, en tout cas plus « révolutionnaire » pour reprendre une terminologie usurpée par En marche.

Tout cela pour dire qu’il aura apporté un peu d’air frais. Ce qui n’était pas gagné dans le contexte politique étouffant et désespérant des temps qui sont les nôtres.

Macron-Fillon-Mélenchon: être «anti-système», le bon plan

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macron melenchon fillon medias
Sipa. Numéro de reportage : 00788969_000030. Numéro de reportage : AP21981591_000002. Numéro de reportage : 00788794_000013

« Ça commence à faire beaucoup », fait remarquer le Huffington Post, dans un article consacré aux candidats qui se prétendent « anti-système ». Je suis d’accord. Si l’on peine à définir le système, une chose est sûre : il est vendeur de ne pas en être ! Mais les médias auraient tort de traiter par le mépris ce qui s’avère être une stratégie fort efficace… grâce à eux.

Un scepticisme dédaigneux accompagne en général ces réactions et peu de gens s’inquiètent de l’incohérence qui permet d’affirmer à la fois qu’un candidat vient du système et que le système n’existe pas. C’est qu’on confond système et système.

Dénoncer le « système » serait populiste. Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à être populiste ; ce sont les démagogues qu’il faut craindre. Les populistes prétendent se faire les porte-paroles du peuple ; les démagogues s’efforcent de lui plaire, dans le seul but de satisfaire leur ambition personnelle. Cela ne signifie pas que tous les populistes soient recommandables. Nombre d’entre eux sont, en réalité, des démagogues. Mais passons.

La première chose à noter, c’est que ceux qui parlent « du système » entendent le dénoncer, le combattre (en face, on ne défend pas le système, on conteste son existence). Cela suppose 1. Qu’il existe, 2. Qu’il est illégitime.

« Personne n’est capable de définir le système », dit Jean-Michel Aphatie.

Lisez la suite de cet article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

Hamon devant, Valls toujours debout

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Benoît Hamon et Manuel Valls. Sipa. Numéro de reportage : 00569012_000007.

Ceux qui voyaient dès décembre Benoît Hamon en Fillon de la gauche, déjouant les pronostics, avaient donc raison. L’ancien ministre de l’Education nationale a donc viré en tête du premier tour de la primaire de la Belle alliance populaire. Il devance Manuel Valls de cinq points et, surtout, il réalise le double des voix d’Arnaud Montebourg, relégué peu ou prou à son score de 2011. Tout ça pour ça.

La parabole du vendeur de dentifrice

L’ex-député de la Bresse n’a pas mené une bonne campagne.Il s’est sans doute trop persuadé que son plus grand adversaire était lui-même et a tenté à tort de gommer son côté Cyrano, adoptant une attitude policée dans les débats télévisés. On se souvient de la parabole de Marie-France Garaud servie à son poulain Chirac dans les années 70 : l’histoire de ce vendeur de dentifrice qui en atténuait le goût piquant, perdant ainsi sur les deux tableaux. Lors du dernier débat, il aurait pu suivre l’exemple de Fillon en mettant les pieds dans le plat à un moment où le sujet ne l’intéressait pas. Il aurait pu réaliser ce coup d’éclat et ramener vers lui les projecteurs lorsque les animateurs ont souhaité faire passer de longues minutes sur la question du congé paternité. L’avocat éloquent a raté le coche. Il aurait pu en profiter pour expliquer la manière dont il allait casser la vaisselle à Bruxelles. Dommage. A entendre son directeur de campagne Kalfon pendant la soirée électorale, il n’en était pas question. Montebourg bridé n’est pas Montebourg. Il retournera donc cultiver son jardin, comme il l’avait promis.

Valls bouge encore

Passons rapidement sur Vincent Peillon dont la campagne calamiteuse a fini comme prévu avec un score à un chiffre, pour en arriver à Manuel Valls. Contrairement à ce que l’on a pu entendre sur les plateaux, Manuel Valls n’est pas mort. Il bouge encore.

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

L’espion qu’on aimait

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Série Allemagne mur de Berlin URSS STASI "Goodbye Lenin" Jonas Nay Winger
Jonas Nay, héros de "Deutschland 83"

« L’Allemagne n’intéresse pas, celle de 1983 encore moins », me dit, catégorique, un vendeur, alors que je l’interrogeais sur Deutschland 83 – pourtant l’une des séries les plus intéressantes du moment.

Certes, la série d’Anna et Jörg Winger n’est pas sans défaut. Les missions d’espionnage confiées à Martin, tout jeune militaire est-allemand infiltré en RFA ne sont pas crédibles et virent parfois au rocambolesque. Les créateurs ont pratiqué une surenchère dramatique censée scotcher le spectateur… alors qu’elle désamorce une partie du propos.

Car, au départ, Deutschland 83 était une bombe. Bien sûr, la série porte un regard acéré sur l’Allemagne d’avant la chute du mur et la porosité naturelle des deux États. Bien sûr, elle joue admirablement sur le vintage 80’s et nous fait de rapides clins d’œil, façon Good Bye Lenin ! Mais tout le génie de Deutschland 83 est ailleurs, dans cette façon de faire de l’espion un visiteur qui séduit une famille bourgeoise, comme dans Théorème de Pasolini. Ce n’est pas Martin (Jonas Nay) qui convoite des secrets d’État. Ce sont les autres qui convoitent, chacun à leur manière, ce soldat parfait et mystérieux : la fille, bien sûr, le fils qui découvre sa véritable nature, le père, la tante… C’est plus que savoureux !


Deutschland 83 sur CANAL+ – Bande annonce [HD] par CANALPLUS

Deutschland 83, série en coffret DVD.

Les quarante ans du jeune homme vert

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Marc Lambron journal critique littéraire Philippe Sollers François Mitterrand
Marc Lambron (Sipa : 00525205_000003)

On quitte le journal de Marc Lambron, consacré à l’année 1997, comme on quitte l’auteur, après avoir dîné avec lui au Balzar, à regret. Même sur le chemin du retour, il vous apprend quelque chose, il vous montre par exemple le petit immeuble où est mort Restif de la Bretonne. Il fait froid, c’est l’hiver, et la nuit n’est pas sympathique. Mais on tarde à le quitter, lui, l’écrivain qu’on lit depuis son premier livre, L’impromptu de Madrid, roman à l’allure morandienne, de quoi nouer une vraie complicité littéraire. C’est assez cruel de se replonger dans le passé. Surtout pour la plupart des personnalités qu’on y croise. Il y a tant d’oubliés, tant de grands talents broyés par notre présent survolté et futile. Il y a tant de petits marquis des médias terrassés par un Alzheimer collectif.

Le Goncourt manqué

Qui se souvient, en effet, du prix Goncourt 1997, du titre du roman, comme du nom de l’auteur, ce petit homme à barbe et lunettes, gai comme un notaire de province ? Lambron aurait mérité le Goncourt pour 1941, un roman ambitieux qui ose évoquer une période douloureuse de notre histoire, Vichy et la Collaboration. Mais comme c’était un sujet clivant, pour reprendre le vocabulaire de 2017, on a préféré récompenser un bouquin gentillet, politiquement correct. Ce qui est bien avec Lambron, c’est qu’il est trop intelligent pour qu’on puisse le berner. Il n’y a qu’à voir ses yeux malicieux dans son visage de bouddha blagueur né à Lyon un 4 février pour s’en convaincre. Parce que le romancier avait fait des recherches pour 1941. Il avait lu les mémoires de témoins de l’époque. Il avait exhumé des petits détails qui en disent long sur le « squat » qu’était cette bonne vieille ville thermale. Ionesco était à Vichy, Chaban-Delmas avait travaillé quelques mois auprès de Pierre Pucheu, secrétaire d’État à la Production industrielle, Michel Debré, le « père » de la constitution de la Vème République, s’y trouvait également. Lambron avait énervé ceux qui veulent que les tiroirs ne débordent jamais. Ce qui explique que les gaullistes, jamais, n’interrogèrent François Mitterrand sur les trous noirs de son passé. Il y avait les Résistants et les Collabos. Point final.

Eh bien, non, en particulier en 1941, la réalité était différente. L’écrivain avait écrit un livre remarquable. Trop remarquable. Il fallait donc le dézinguer, pas mal, pas trop, pour que la polémique l’empêche d’obtenir la récompense suprême, et puis qu’après, on oublie ce roman d’un virtuose de la langue française, qui utilise la satire comme d’autres les mensonges idéologiques.


Marc Lambron : 1941 par ina

La comédie humaine

Pas dupe, Lambron, sur le système et ses petites manigances. Il balance : « Mon profil est celui de l’excellence républicaine, mais la notion de mérite est largement dépassée depuis quelques années au profit de celle de la paupérisation. Serais-je kiosquier ou gardien de cimetière, le compassionnel jouerait. Ce n’est pas le cas : même si je n’ai hérité de rien, le poujadisme semi-cultivé m’imputera à charge ce que j’ai conquis – quelques peaux d’âne, de la mobilité, un peu de liberté. » On pourrait ajouter quelques critères incontournables pour obtenir le profil parfait des Goncourt à venir…

Philippe Sollers apparaît dans ce journal, à plusieurs reprises. Lui aussi, il connait le système de l’intérieur. Ainsi : « Lorsqu’un article vous flingue, la photo d’illustration est toujours prise de loin. » Alors quand on fait la couv’ d’un hebdomadaire, c’est bingo ! Sollers, encore, qui déclara un jour à Lambron : « J’ai armé Hallier comme une grenade à fragmentation qui devait éclater dans la main de la gauche. » Il avait lui-même essayé avec ses Folies françaises. En vain, car trop crypté. Jean-Edern Hallier, fou aveugle du roi Mitterrand, mort en vélo, sur une route de Deauville, après avoir bu un Viandox, comme chaque matin, au bar du Normandy.

Le sphinx, la tsarine, et l’oiseau à bec vif

François Mitterrand est également présent. Il ne nous quittera pas, il nous avait prévenus. Lambron le rencontre pour la première fois en 1992. « Lui, très pharaon extralucide : ‘’Je vous connais.’’ Réponse : ‘’Moi aussi, monsieur le Président.’’ » Il y a du Saint-Simon dans ces propos rapportés. Puis Mitterrand parle des livres qu’on lui envoie chaque année et qu’il offre à la bibliothèque de Nevers, en ajoutant : « Il y en a 12 000. Il y en aura 15 000 à la fin. » Lambron comprend que Mitterrand, pourtant très malade, ira jusqu’au bout. « Curieux monarque qui comptait le temps en livres », souligne le duc de Lambron.

Alain Juppé fait plusieurs apparitions. L’analyse psychologique de l’homme battu aux primaires de la droite tient la route. La conclusion du romancier : « S’étant construit contre ceux dont il procède, il s’est construit une identité machinique, un nouveau corps, une novlangue d’où il gomme tout affect. » Il y surtout l’image obsédante de sa mère, surnommée La tsarine, qui bloque l’empathie qu’il convient d’avoir quand on joue le jeu des urnes. Au soir du premier tour des primaires, Juppé, carbonisé, ne peut s’empêcher de poser l’index sur ses lèvres pour demander à la salle, ses petits écoliers électeurs, de la fermer. À la fin de l’année 1997, Lambron note, à propos du maire de Bordeaux : « Pas la meilleure de sa vie. Mais il a une femme, une fille, un noyau d’amour. » Rien à changer fin 2017.


Marc Lambron répond aux questions de Léa Salamé par franceinter

D’autres portraits sont croustillants. Le trait est mordant, le mot juste, c’est plein d’humour, sans méchanceté, ça n’en est que plus féroce. Un exemple, pour le plaisir : « Michel Onfray, oiseau à bec vif perché sur une ligne à haute tension. »

Et puis, il y a la nostalgie de ceux qui ne sont plus. Pudique, Lambron évoque la disparition de son père, qui suit celle du frère. 1er mai. « Papa est mort à 21h50, entouré par sa femme, sa sœur, son fils. » L’enfant est désormais adulte, il est face à sa propre mort. Il lui faut devenir immortel. Vingt ans après, c’est chose faite. Lambron, revêt l’habit vert, il est académicien. En 1997, il rapportait cette phrase de Mauriac à propos de l’Académie : « Quand je longe ces couloirs, je vois trois mots se peindre en lettres de feu sur les murs : prostate, prostate, prostate. » Le même Mauriac qui déclarait à Nourissier : « Et ça vous plait, quand une dame vous met en plus un doigt dans le derrière ? »

Marc Lambron, Quarante ans, Grasset, janvier 2017.

L’Impasse

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August Macke révolution arabe Tunisie "L'Impasse" Ayem Hacen roman littérature
August Macke "Vue dans une ruelle" (Wikipédia)

L’Impasse (ou L’Art tunisien d’aimer) est le roman de l’écrivain et poète tunisien Aymen Hacen, qui vient de paraître aux éditions Moires, une maison d’édition bordelaise, dans la collection « Lachésis ».

Selon la dédicace, ce roman est dédié à feu Ahmed Brahim, militant national de gauche et homme politique tunisien, ancien secrétaire du Mouvement Ettajdid, rebaptisé Al Massar à partir de 2012.

Unité de temps, éclatement du souvenir

Les événements relatés dans le roman se déroulent au cours d’une seule journée, un 22 février, et racontent la rencontre, précisément les retrouvailles, entre le narrateur, jeune et brillant universitaire, avec son ancien ami et mentor, Arkam Mantri, universitaire spécialiste en littérature française, dont il s’est séparé à cause de (ou plutôt grâce à) la Révolution tunisienne de 2011. Cela pourrait expliquer la forme du texte, qui vient intégralement et dans un seul bloc, sans chapitres ni titres. Cette caractéristique, assez originale, fait que les événements soient en parfaite liaison les uns avec autres. En effet, ces derniers ne se passent pas vraiment au temps du récit, mais ce sont plutôt des fragments de souvenirs liés à une histoire d’amour, racontés autour d’un verre.

Les deux principaux personnages du roman, le narrateur et Arkam Mantri (personnage fictif sans doute, quoi qu’en dise « l’Avertissement » où l’auteur écrit avec beaucoup d’ironie et de malice : « Les personnages et les situations de ce roman étant purement réels, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ne saurait être que voulue »), sont très révélateurs de la personnalité tunisienne : ils traduisent, d’une part, les ambiguïtés, les contradictions, les soucis, les problèmes, les préoccupations d’une frange de la société tunisienne postrévolutionnaire, celle de la classe intellectuelle et ― de fait, le dialogue qui se déroule entre les personnages et les passages narratifs ou introspectifs du roman nous informent que la vraie cause de la rupture entre les deux amis est la voie politique et idéologique que chacun des protagonistes a choisi de prendre après la Révolution. Certes, ces convictions idéologiques ne sont pas nées au lendemain du 14 janvier et les deux amis se connaissaient très bien avant 2011. Cependant, la Révolution est venue faire surgir ces convictions, les assimiler et les « libérer » de l’ignorance qui les caractérisait.

Littérature et Révolution

Et d’autre part, les personnages reflètent les modes de pensée et les différentes représentations opposant un milieu rural et un autre urbain : Arkam Mantri serait en réalité originaire d’une « région de l’intérieur du pays qu’il dit marginalisée depuis l’indépendance ». De l’autre camp, on trouve le narrateur, citadin qui est né et qui a vécu dans une ville côtière et touristique de la Tunisie, à savoir Hammam-Sousse. Cette dualité et cet écart qui ne cessent de devenir de plus en plus flagrants depuis l’indépendance, entre l’est et l’ouest, la côte et l’intérieur, traduisent non seulement un schisme à caractère économique et social, mais aussi un hiatus d’ordre culturel, idéologique et politique : le narrateur, élevé dans la région du Sahel d’où sont issus les deux présidents de la République d’avant la Révolution (Bourguiba et Ben Ali), a un fort attachement, malgré son gauchisme déclaré, au bourguibisme, puisqu’il se réfère à maintes reprises à Bourguiba et à son combat pour l’évolution du pays. Aussi représente-t-il cette tendance moderniste et progressiste opposée à la montée des islamistes après la Révolution.

Par contre, « Sid’Arkam », dont le père était yousséfiste et qui a été contraint à fuir le pays pour le Maroc après l’indépendance, « avait en lui, non pas cette haine réelle nourrie par d’autres, mais une sorte de ressentiment à l’égard de Bourguiba, de Ben Ali et des Sahéliens », et ce sont ces facteurs qui se sont conjugués pour donner à Arkam Mantri cette personnalité contradictoire et même maladive qui fait de lui un futile aussi bien en amour qu’en politique et qui ont contribué à créer sa tragédie.

En somme, le roman est écrit dans une langue de haut vol, mariant parfaitement la langue française au contexte tunisien, avec des expressions tirées du dialecte du pays, ainsi qu’une belle symbiose entre la poésie française et des passages de poèmes, de chansons et des proverbes arabes. Cette œuvre mérite sans doute d’être lue, avec patience et surtout avec passion, puisqu’elle est l’une des rares à s’inscrire dans le contexte de la Tunisie postrévolutionnaire. Ces personnages servent de porte-loupe à l’auteur en lui permettant de fixer son regard envers la réalité de la société pour en peindre un tableau où figurent toutes nos obsessions. C’est à ce titre que L’Impasse ou L’Art tunisien d’aimer est un roman universel, parce qu’il inspecte de façon magistrale une figure individuelle en rapport avec le destin collectif et parce qu’il fait de la Tunisie un modèle valant aussi bien pour le Monde arabe et la Méditerranée que pour le monde entier.

 L’Impasse d’Aymen Hacen, Bordeaux, éditions Moires, collection « Lachésis », 2017.

L'impasse: Ou l'art tunisien d'aimer

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Non, légaliser le cannabis n’est pas la solution

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15ème édition de la Marche mondiale pour la légalisation du cannabis à Lyon, mai 2016. SIPA. 00754620_000006
15ème édition de la Marche mondiale pour la légalisation du cannabis à Lyon, mai 2016. SIPA. 00754620_000006

Le député socialiste des Bouches-du-Rhône Patrick Mennucci, la psychiatre Béatrice Stambul et 150 autres personnalités marseillaises ont lancé un appel pour la légalisation contrôlée du cannabis. « Marseille souffre des dommages causés par la prohibition du cannabis, assure le texte. Nous voulons porter le changement et appeler à une politique plus efficace et plus humaine. C’est pourquoi nous lançons de Marseille cet appel à la France, pour que, dans la période électorale qui arrive, le débat sur la légalisation du cannabis soit ouvert. » En somme, plutôt que de financer la guerre, quelquefois bruyante, entre stups et trafiquants, pourquoi ne pas couper l’herbe sous le pieds des dealers et légaliser le cannabis ? La police pourra être utilisée à des tâches plus urgentes comme surveiller les radicalisés et autres djihadistes, quoique ces univers soient, de toute façon, très connexes. Message reçu par Benoît Hamon.

Et plutôt bien pensé. Même si un risque demeure: qu’une telle politique fasse monter la consommation dudit cannabis. « Et alors ? », objectera-t-on, fumer un joint ou boire un coup, quelle différence ? Après tout, en Angleterre, les rues, le samedi soir, sont pleines de gens imbibés qui titubent d’un pub à l’autre en gueulant des trucs incompréhensibles (pour un Français). N’aurait-il pas mieux valu fumer un petit pétard au coin du feu ?

Le hash, après tout, ça a l’air… cool. Mais en vrai, ça fait quoi ? Certains vantent ses vertus thérapeutiques. D’autres un peu moins : une récente étude menée sur des consommateurs réguliers de cannabis a montré qu’il provoquait une baisse de l’irrigation sanguine du cerveau. Ce qui pourrait causer maladies cardio-vasculaires, AVC et réduction de la matière grise favorisant notamment l’apparition de la maladie d’Alzheimer. Tout est sur internet : je ne vais pas m’y attarder, mais plutôt apporter un témoignage subjectif.

L’assèchement des sentiments

Être contre la légalisation du cannabis, c’est un peu comme être contre le mariage pour tous : un peu réac, un peu ringard, pas dans le coup. Dans le coup pourtant, je l’ai été. D’accord, c’était il y a quarante ans ! Mais je fumais des pétards et prenais même du LSD…

Quand vous prenez une substance hallucinogène (et le cannabis en est une, c’est une question de quantité) vous avez le sentiment d’augmentation de vos perceptions. C’est encore plus marqué avec le LSD où le monde autour de vous commence à ressembler à un tableau hyper réaliste. Mais j’ai eu des expériences similaires avec la marijuana. Au fond, c’est comme ce qu’a écrit Aldous Huxley dans Les Portes de la Perception. Partant du simple hash jusqu’au LSD et à la mescaline, ce sont des substances psychédéliques qui altèrent la conscience. Bon, j’avais la défonce mystico-intello. La plupart de mes compagnons avaient l’air plutôt abrutis, balançant la tête au son de la musique, ricanant bêtement d’une manière soudaine. Je ne sais pas la tête que font les jeunes d’aujourd’hui qui ont fumé un pétard : j’ai lâché l’affaire depuis longtemps.

Mais il y a un effet sur lequel je veux insister qui est pour moi la raison pour laquelle il faut impérativement ne jamais toucher à ça, c’est l’assèchement émotionnel. Ça a été décrit par des psychologues, des usagers… En tout cas, pour moi c’était clair et terrible.

Une drogue comme une autre

Un des plus grands plaisirs que j’avais étant jeune, c’était de humer l’air du temps. Je m’emplissais du monde qui m’entourait et j’en savourais les émotions. Des émotions indescriptibles, liées à des images, des odeurs, qui me donnaient la chair de poule, me faisaient exulter, ressentir une joie interne : remonter une simple rue dans Paris était une aventure enivrante.

Si j’ai fumé du cannabis, c’est sans doute parce que tout le monde (autour de moi) en fumait, par conformisme non-conforme. Et un jour, j’ai noté que ces délicieuses perceptions étaient comme mortes. La source de cette félicité s’était tarie. Les émotions étaient au « deuxième degré », distancées. J’essayais de les recréer mais elles ne m’étonnaient plus, ne me surprenaient plus. J’avais un contrôle mental sur les choses, j’éprouvais un sentiment de solidité, j’avais l’impression de m’être refermé. J’ai attribué ça au passage à l’âge adulte. Et un jour, quelqu’un d’autre a partagé avec moi son expérience, il l’attribuait à la prise de drogue. Mais lui, c’était des antidépresseurs. « Mind altering drugs » disent les Américains.

Nous vivons dans un monde où beaucoup ont perdu la saveur de la vie à cause de toutes sortes de drogues, illégales ou légales, qui profitent à des dealers de rue ou à des compagnies pharmaceutiques internationales.

Doit-on vraiment faciliter l’accès des jeunes aux portes de la non-perception, à la perte de ce qui est le plus précieux : le plaisir de vivre ? Pour faire la guerre aux dealers, légaliser le cannabis n’est pas la solution. Mieux vaut employer des fonds pour faire une vraie campagne de compréhension de ses effets et surtout de son absurdité. Et si vous voulez savoir ce que ça fait, lisez plutôt Aldous Huxley.

Les portes de la perception

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Comment simplifier l’articulation entre Sécu et complémentaires santé

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Enseigne d'une pharmacie de La Flèche dans la Sarthe. SIPA. 00783303_000007
Enseigne d'une pharmacie de La Flèche dans la Sarthe. SIPA. 00783303_000007

Un récent article de Claude Le Pen – un de nos meilleurs économistes de la santé – et de Guy Valancien, de l’Académie de médecine, propose que les complémentaires-santé remboursent seules les frais médicaux jusqu’à un certain montant, et que l’assurance maladie prenne ensuite le relais. Le lancement de cette idée montre que le débat relatif à la révision de l’articulation entre l’assurance maladie et les organismes complémentaires (mutuelles, compagnies d’assurance et institutions de prévoyance), lancé par Frédéric Bizard[1. Complémentaires santé : Le Scandale ! Dunod, 2016] et par votre serviteur[2. « Protection sociale ‘de base’ et assurances complémentaires », Revue de Droit Sanitaire et Social, n° 6-2015], prend de l’ampleur. Tant mieux, car il y a là des milliards d’euros de frais de gestion à économiser, et des millions de malades à mieux servir.

Le constat fait l’unanimité : faire rembourser par deux organismes différents deux fractions du coût de la même hospitalisation, du même médicament ou de la même consultation complique inutilement la vie des patients et celle des professionnels de santé, tout en multipliant par deux le travail administratif. Mais quelle est la bonne réforme à engager ?

Poser correctement le problème

L’obligation faite aux employeurs de fournir une complémentaire santé à leurs salariés (loi du 14 juin 2013) montre à quel point les pouvoirs publics sont enfermés dans une conception traditionnelle : pour chaque Français, deux assurances superposées, donc des frais de gestion deux fois supérieurs à ce qui est nécessaire, et de la complication en plus pour les ménages comme pour les entreprises. Une réforme qui ne répond en rien à la question – un gâchis de plus. Pour trouver la solution, il faut poser correctement le problème.

Premièrement, il serait bon que chaque ménage puisse avoir affaire à un seul interlocuteur, proche de lui, non seulement pour la prise en charge de ses frais médicaux, mais aussi pour sa retraite par répartition, son épargne-retraite, sa couverture contre la dépendance, et plus généralement tout ce qui relève de la prévoyance. Ces services ont été bureaucratisés au maximum, alors qu’ils requièrent une véritable personnalisation. Il faut créer du lien, pas multiplier les rapports impersonnels avec des automates. Chacun a besoin d’un « assureur de famille » comme d’un « médecin de famille ».

Deuxièmement, il faut combiner une ample couverture de base définie par les pouvoirs publics, et toutes sortes de compléments personnalisés.

Troisièmement, il ne faut pas confondre le produit et son distributeur. Quand vous voulez offrir à vos invités un beau plateau de fromages, vous n’allez pas en Haute-Savoie chercher un reblochon, dans le Jura dénicher un comté longuement affiné, et un roquefort dans l’Aveyron : un bon fromager s’est chargé pour vous de les sélectionner et de les faire venir. C’est ce modèle que nous pourrions adopter – en l’adaptant, bien entendu – pour la protection dite sociale, mais qui est surtout familiale, voire personnelle.

La loi de 2013 a un siècle de retard

Une fois posés ces trois principes, la solution coule (presque) de source : il nous faut des intermédiaires, disons des plateformes de protection, qui proposent à la fois les services obligatoires – assurance maladie et retraite de la Sécu – et les services complémentaires : complémentaire santé, assurance dépendance, assurance invalidité, épargne en vue de la retraite, etc. Comme votre crémière, votre plateforme de protection aura sélectionné pour vous un assortiment de produits ; si vous êtes contents de ces produits et du service, vous continuerez à vous servir chez elle, et dans le cas contraire vous changerez de crèmerie – pardon, de plateforme.

Cette formule permet de conjuguer les avantages de la concurrence et ceux du socle obligatoire de sécurité sociale. Elle permet également de supprimer l’empilement des frais de gestion. Elle libère enfin les entreprises d’une tâche qui n’est pas la leur : servir d’intermédiaires entre le citoyen et des assurances complémentaires. Le paternalisme patronal du XIXème siècle a permis bien des progrès, mais il n’est plus adapté au monde d’aujourd’hui : la loi de 2013 dont il a été question plus haut a un siècle de retard.

Une réforme radicale

Concrètement, toutes les cotisations patronales, qu’elles soient destinées aux organismes de sécurité sociale ou à des protections complémentaires, seront réintégrées au salaire brut, conformément à la formule dite « fiche de paie vérité », et le salarié aura le choix, si l’employeur le veut bien, entre recevoir la totalité de sa rémunération, charge à lui de donner à sa banque un ordre de prélèvement automatique au profit de sa plateforme, et charger son entreprise de lui rendre ce service.

Une réforme aussi radicale mériterait bien entendu d’être exposée de manière beaucoup plus précise, mais il faut commencer par en comprendre le principe et saisir l’intérêt de procéder à ce changement très conséquent. En deux mots, son principe est de distinguer producteurs et distributeurs : à la sécurité sociale dûment réformée (notamment par l’intégration de toutes les retraites par répartition, de base et complémentaires, dans un régime unique), aux mutuelles et aux assureurs, la production ; aux plateformes la distribution. Quant à  sa mise en œuvre, elle décharge les entreprises de tout un fatras d’obligations, évite de faire deux fois le même travail (prise en charge par l’assurance maladie puis par la complémentaire), et permet de remplacer une multitude de rapports bureaucratisés par un unique rapport personnalisé de client à fournisseur.

Benoît Hamon, l’homme qui énerve

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Benoit Hamon qient de s'adresser à ses militants après l'annonce des résultats du premier tour de la primaire socialiste. SIPA. AP22003737_000059
Benoit Hamon vient de s'adresser à ses militants après l'annonce des résultats du premier tour de la primaire socialiste. SIPA. AP22003737_000059

On pourra gloser indéfiniment sur la participation à ces « primaires citoyennes », en fait celle du PS et de ses satellites, et décréter qu’il s’agit d’un mauvais chiffre, d’un chiffre moyen ou d’un chiffre honorable étant donné les circonstances : ceux qui ont raison à la fin, comme dans toutes les élections, ce sont ceux qui se sont dérangés. Et ceux qui se sont dérangés ont mis assez nettement en avance Benoît Hamon devant Manuel Valls. Si l’on rajoute les voix obtenues par Montebourg, le chiffre indique bien que même ce qui reste du PS récuse de manière éclatante le social-libéralisme au pouvoir depuis cinq ans et que l’électorat de gauche est plus à gauche que ceux qui ont prétendu le représenter.

Bobos contre cathos

On pourra aussi gloser de la même manière, et les commentateurs ne s’en privent pas, sur la composition de l’électorat Hamon, jeune, urbain, plutôt ouvert sur les sujets sociétaux et désireux d’une économie réellement redistributive teintée d’une forte préoccupation écologique. On objectera à ces observateurs que si ça ne fait pas une majorité sociologique, si Hamon a su mobiliser un électorat bien défini, cela a aussi été naguère le cas de François Fillon qui a joué la carte du libéral-conservateur profondément ancré dans une France catholique dure, plutôt âgée, qui s’est estimée agressée par le mariage pour tous. Là non plus, il n’y a pas de majorité sociologique. Ce dont la campagne de Fillon qui patine à la grande angoisse de ses lieutenants, est déjà la preuve.

Mais, pour Hamon comme pour Fillon, est-ce si important ? On pourra être reconnaissant à ces deux hommes de clarifier les choses. Si la droite classique est devenue beaucoup plus à droite, il semble que la gauche de gouvernement incarnée par ce qui reste de militants PS est elle, pour sa part, beaucoup plus à gauche.


Benoît Hamon : surprise de la primaire à gauche par lalibre

Le cauchemar des antisystèmes

A voir l’agressivité froide d’un Alexis Corbière, premier porte-flingue de Mélenchon, sur les plateaux hier soir, on sentait bien que la victoire d’un Valls l’arrangerait. Cela enfermerait les reliquats du PS dans son libéralisme suicidaire puisqu’il est peu ou prou celui de Macron qui a le vent médiatique en poupe. C’est comme ça : les médias mainstream favorables à ce qu’ils osent appeler une gauche moderne alors qu’elle recycle en moins bien des idées et des solutions vieilles de quarante ans, a changé de cheval cette dernière année. Exit Valls plombé par l’impopularité de Hollande, bonjour Macron dans ses beaux habits blairisto-schroederiens.

Mais voilà, c’est Hamon qui a gagné hier soir. Là aussi qu’importe si, victorieux la semaine prochaine, il ne fait qu’une pâle performance à la présidentielle. Il aura fait, comme on dit, une candidature de témoignage. L’important est de savoir de quoi elle témoigne. Elle témoigne tout simplement que la gauche est… de gauche mais d’une gauche qui, à la manière de Podemos ou même de La France Insoumise de Mélenchon, se renouvelle et n’hésite pas à aller à contre-courant de ce qui nous est quotidiennement présenté comme une France droitisée.

Quel repos ce fut, pour une fois, d’entendre la campagne d’un candidat qui avait décidé de penser le pays non pas à la seule aune du sécuritaire, de l’identitaire, du travail comme valeur indépassable et de la nécessité d’un réarmement moral. On dirait que Hamon, qui par certains aspects va plus loin que Mélenchon et même que Montebourg sur lequel il a pris l’ascendant, fait le pari d’un changement radical de paradigme et prend à rebrousse-poil tout ce qu’on nous vend comme les craintes ou les désirs majoritaires d’aujourd’hui.

Le changement, c’est (enfin) maintenant ?

Hamon est pour un revenu universel afin d’acter la fin du travail dans une société où l’on nous demande pourtant, dans un paradoxe que décidément personne ne veut voir, de travailler plus en gagnant moins. Il est pour la légalisation du cannabis autant pour suivre une réalité des comportements en décalage avec la loi que pour détruire l’économie parallèle et la criminalité qui va avec. Il est pour la PMA pour les couples gays tout en excluant la GPA qui reste de l’ordre de ma marchandisation des corps et appartient, in fine, à la vision d’une société de marché où tout se vend et tout s’achète. Il veut sortir de la « culture de la détention » et prôner les solutions alternatives comme la Suède qui a vidé ses prisons sans pour autant faire exploser la délinquance. Il est même pour accorder des visas humanitaires aux migrants. Bref, le cauchemar intégral pour tout électeur de Valls à Marine Le Pen en passant par Les Républicains.

Oh, il est seul, c’est vrai. Même à gauche de la gauche, notamment sur le revenu universel ou sur la croissance toujours envisagée de manière classique, il heurte toute une culture politique. Détesté à droite, au centre et énervant ceux qui se pensent plus à gauche que lui, Benoit Hamon est finalement infiniment plus neuf que Macron, en tout cas plus « révolutionnaire » pour reprendre une terminologie usurpée par En marche.

Tout cela pour dire qu’il aura apporté un peu d’air frais. Ce qui n’était pas gagné dans le contexte politique étouffant et désespérant des temps qui sont les nôtres.

Macron-Fillon-Mélenchon: être «anti-système», le bon plan

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macron melenchon fillon medias
Sipa. Numéro de reportage : 00788969_000030. Numéro de reportage : AP21981591_000002. Numéro de reportage : 00788794_000013
macron melenchon fillon medias
Sipa. Numéro de reportage : 00788969_000030. Numéro de reportage : AP21981591_000002. Numéro de reportage : 00788794_000013

« Ça commence à faire beaucoup », fait remarquer le Huffington Post, dans un article consacré aux candidats qui se prétendent « anti-système ». Je suis d’accord. Si l’on peine à définir le système, une chose est sûre : il est vendeur de ne pas en être ! Mais les médias auraient tort de traiter par le mépris ce qui s’avère être une stratégie fort efficace… grâce à eux.

Un scepticisme dédaigneux accompagne en général ces réactions et peu de gens s’inquiètent de l’incohérence qui permet d’affirmer à la fois qu’un candidat vient du système et que le système n’existe pas. C’est qu’on confond système et système.

Dénoncer le « système » serait populiste. Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à être populiste ; ce sont les démagogues qu’il faut craindre. Les populistes prétendent se faire les porte-paroles du peuple ; les démagogues s’efforcent de lui plaire, dans le seul but de satisfaire leur ambition personnelle. Cela ne signifie pas que tous les populistes soient recommandables. Nombre d’entre eux sont, en réalité, des démagogues. Mais passons.

La première chose à noter, c’est que ceux qui parlent « du système » entendent le dénoncer, le combattre (en face, on ne défend pas le système, on conteste son existence). Cela suppose 1. Qu’il existe, 2. Qu’il est illégitime.

« Personne n’est capable de définir le système », dit Jean-Michel Aphatie.

Lisez la suite de cet article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

Hamon devant, Valls toujours debout

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benoit hamon manuel valls montebourg
Benoît Hamon et Manuel Valls. Sipa. Numéro de reportage : 00569012_000007.
benoit hamon manuel valls montebourg
Benoît Hamon et Manuel Valls. Sipa. Numéro de reportage : 00569012_000007.

Ceux qui voyaient dès décembre Benoît Hamon en Fillon de la gauche, déjouant les pronostics, avaient donc raison. L’ancien ministre de l’Education nationale a donc viré en tête du premier tour de la primaire de la Belle alliance populaire. Il devance Manuel Valls de cinq points et, surtout, il réalise le double des voix d’Arnaud Montebourg, relégué peu ou prou à son score de 2011. Tout ça pour ça.

La parabole du vendeur de dentifrice

L’ex-député de la Bresse n’a pas mené une bonne campagne.Il s’est sans doute trop persuadé que son plus grand adversaire était lui-même et a tenté à tort de gommer son côté Cyrano, adoptant une attitude policée dans les débats télévisés. On se souvient de la parabole de Marie-France Garaud servie à son poulain Chirac dans les années 70 : l’histoire de ce vendeur de dentifrice qui en atténuait le goût piquant, perdant ainsi sur les deux tableaux. Lors du dernier débat, il aurait pu suivre l’exemple de Fillon en mettant les pieds dans le plat à un moment où le sujet ne l’intéressait pas. Il aurait pu réaliser ce coup d’éclat et ramener vers lui les projecteurs lorsque les animateurs ont souhaité faire passer de longues minutes sur la question du congé paternité. L’avocat éloquent a raté le coche. Il aurait pu en profiter pour expliquer la manière dont il allait casser la vaisselle à Bruxelles. Dommage. A entendre son directeur de campagne Kalfon pendant la soirée électorale, il n’en était pas question. Montebourg bridé n’est pas Montebourg. Il retournera donc cultiver son jardin, comme il l’avait promis.

Valls bouge encore

Passons rapidement sur Vincent Peillon dont la campagne calamiteuse a fini comme prévu avec un score à un chiffre, pour en arriver à Manuel Valls. Contrairement à ce que l’on a pu entendre sur les plateaux, Manuel Valls n’est pas mort. Il bouge encore.

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

L’espion qu’on aimait

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Série Allemagne mur de Berlin URSS STASI
Jonas Nay, héros de "Deutschland 83"
Série Allemagne mur de Berlin URSS STASI "Goodbye Lenin" Jonas Nay Winger
Jonas Nay, héros de "Deutschland 83"

« L’Allemagne n’intéresse pas, celle de 1983 encore moins », me dit, catégorique, un vendeur, alors que je l’interrogeais sur Deutschland 83 – pourtant l’une des séries les plus intéressantes du moment.

Certes, la série d’Anna et Jörg Winger n’est pas sans défaut. Les missions d’espionnage confiées à Martin, tout jeune militaire est-allemand infiltré en RFA ne sont pas crédibles et virent parfois au rocambolesque. Les créateurs ont pratiqué une surenchère dramatique censée scotcher le spectateur… alors qu’elle désamorce une partie du propos.

Car, au départ, Deutschland 83 était une bombe. Bien sûr, la série porte un regard acéré sur l’Allemagne d’avant la chute du mur et la porosité naturelle des deux États. Bien sûr, elle joue admirablement sur le vintage 80’s et nous fait de rapides clins d’œil, façon Good Bye Lenin ! Mais tout le génie de Deutschland 83 est ailleurs, dans cette façon de faire de l’espion un visiteur qui séduit une famille bourgeoise, comme dans Théorème de Pasolini. Ce n’est pas Martin (Jonas Nay) qui convoite des secrets d’État. Ce sont les autres qui convoitent, chacun à leur manière, ce soldat parfait et mystérieux : la fille, bien sûr, le fils qui découvre sa véritable nature, le père, la tante… C’est plus que savoureux !


Deutschland 83 sur CANAL+ – Bande annonce [HD] par CANALPLUS

Deutschland 83, série en coffret DVD.

Les quarante ans du jeune homme vert

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Marc Lambron journal critique littéraire Philippe Sollers François Mitterrand
Marc Lambron (Sipa : 00525205_000003)
Marc Lambron journal critique littéraire Philippe Sollers François Mitterrand
Marc Lambron (Sipa : 00525205_000003)

On quitte le journal de Marc Lambron, consacré à l’année 1997, comme on quitte l’auteur, après avoir dîné avec lui au Balzar, à regret. Même sur le chemin du retour, il vous apprend quelque chose, il vous montre par exemple le petit immeuble où est mort Restif de la Bretonne. Il fait froid, c’est l’hiver, et la nuit n’est pas sympathique. Mais on tarde à le quitter, lui, l’écrivain qu’on lit depuis son premier livre, L’impromptu de Madrid, roman à l’allure morandienne, de quoi nouer une vraie complicité littéraire. C’est assez cruel de se replonger dans le passé. Surtout pour la plupart des personnalités qu’on y croise. Il y a tant d’oubliés, tant de grands talents broyés par notre présent survolté et futile. Il y a tant de petits marquis des médias terrassés par un Alzheimer collectif.

Le Goncourt manqué

Qui se souvient, en effet, du prix Goncourt 1997, du titre du roman, comme du nom de l’auteur, ce petit homme à barbe et lunettes, gai comme un notaire de province ? Lambron aurait mérité le Goncourt pour 1941, un roman ambitieux qui ose évoquer une période douloureuse de notre histoire, Vichy et la Collaboration. Mais comme c’était un sujet clivant, pour reprendre le vocabulaire de 2017, on a préféré récompenser un bouquin gentillet, politiquement correct. Ce qui est bien avec Lambron, c’est qu’il est trop intelligent pour qu’on puisse le berner. Il n’y a qu’à voir ses yeux malicieux dans son visage de bouddha blagueur né à Lyon un 4 février pour s’en convaincre. Parce que le romancier avait fait des recherches pour 1941. Il avait lu les mémoires de témoins de l’époque. Il avait exhumé des petits détails qui en disent long sur le « squat » qu’était cette bonne vieille ville thermale. Ionesco était à Vichy, Chaban-Delmas avait travaillé quelques mois auprès de Pierre Pucheu, secrétaire d’État à la Production industrielle, Michel Debré, le « père » de la constitution de la Vème République, s’y trouvait également. Lambron avait énervé ceux qui veulent que les tiroirs ne débordent jamais. Ce qui explique que les gaullistes, jamais, n’interrogèrent François Mitterrand sur les trous noirs de son passé. Il y avait les Résistants et les Collabos. Point final.

Eh bien, non, en particulier en 1941, la réalité était différente. L’écrivain avait écrit un livre remarquable. Trop remarquable. Il fallait donc le dézinguer, pas mal, pas trop, pour que la polémique l’empêche d’obtenir la récompense suprême, et puis qu’après, on oublie ce roman d’un virtuose de la langue française, qui utilise la satire comme d’autres les mensonges idéologiques.


Marc Lambron : 1941 par ina

La comédie humaine

Pas dupe, Lambron, sur le système et ses petites manigances. Il balance : « Mon profil est celui de l’excellence républicaine, mais la notion de mérite est largement dépassée depuis quelques années au profit de celle de la paupérisation. Serais-je kiosquier ou gardien de cimetière, le compassionnel jouerait. Ce n’est pas le cas : même si je n’ai hérité de rien, le poujadisme semi-cultivé m’imputera à charge ce que j’ai conquis – quelques peaux d’âne, de la mobilité, un peu de liberté. » On pourrait ajouter quelques critères incontournables pour obtenir le profil parfait des Goncourt à venir…

Philippe Sollers apparaît dans ce journal, à plusieurs reprises. Lui aussi, il connait le système de l’intérieur. Ainsi : « Lorsqu’un article vous flingue, la photo d’illustration est toujours prise de loin. » Alors quand on fait la couv’ d’un hebdomadaire, c’est bingo ! Sollers, encore, qui déclara un jour à Lambron : « J’ai armé Hallier comme une grenade à fragmentation qui devait éclater dans la main de la gauche. » Il avait lui-même essayé avec ses Folies françaises. En vain, car trop crypté. Jean-Edern Hallier, fou aveugle du roi Mitterrand, mort en vélo, sur une route de Deauville, après avoir bu un Viandox, comme chaque matin, au bar du Normandy.

Le sphinx, la tsarine, et l’oiseau à bec vif

François Mitterrand est également présent. Il ne nous quittera pas, il nous avait prévenus. Lambron le rencontre pour la première fois en 1992. « Lui, très pharaon extralucide : ‘’Je vous connais.’’ Réponse : ‘’Moi aussi, monsieur le Président.’’ » Il y a du Saint-Simon dans ces propos rapportés. Puis Mitterrand parle des livres qu’on lui envoie chaque année et qu’il offre à la bibliothèque de Nevers, en ajoutant : « Il y en a 12 000. Il y en aura 15 000 à la fin. » Lambron comprend que Mitterrand, pourtant très malade, ira jusqu’au bout. « Curieux monarque qui comptait le temps en livres », souligne le duc de Lambron.

Alain Juppé fait plusieurs apparitions. L’analyse psychologique de l’homme battu aux primaires de la droite tient la route. La conclusion du romancier : « S’étant construit contre ceux dont il procède, il s’est construit une identité machinique, un nouveau corps, une novlangue d’où il gomme tout affect. » Il y surtout l’image obsédante de sa mère, surnommée La tsarine, qui bloque l’empathie qu’il convient d’avoir quand on joue le jeu des urnes. Au soir du premier tour des primaires, Juppé, carbonisé, ne peut s’empêcher de poser l’index sur ses lèvres pour demander à la salle, ses petits écoliers électeurs, de la fermer. À la fin de l’année 1997, Lambron note, à propos du maire de Bordeaux : « Pas la meilleure de sa vie. Mais il a une femme, une fille, un noyau d’amour. » Rien à changer fin 2017.


Marc Lambron répond aux questions de Léa Salamé par franceinter

D’autres portraits sont croustillants. Le trait est mordant, le mot juste, c’est plein d’humour, sans méchanceté, ça n’en est que plus féroce. Un exemple, pour le plaisir : « Michel Onfray, oiseau à bec vif perché sur une ligne à haute tension. »

Et puis, il y a la nostalgie de ceux qui ne sont plus. Pudique, Lambron évoque la disparition de son père, qui suit celle du frère. 1er mai. « Papa est mort à 21h50, entouré par sa femme, sa sœur, son fils. » L’enfant est désormais adulte, il est face à sa propre mort. Il lui faut devenir immortel. Vingt ans après, c’est chose faite. Lambron, revêt l’habit vert, il est académicien. En 1997, il rapportait cette phrase de Mauriac à propos de l’Académie : « Quand je longe ces couloirs, je vois trois mots se peindre en lettres de feu sur les murs : prostate, prostate, prostate. » Le même Mauriac qui déclarait à Nourissier : « Et ça vous plait, quand une dame vous met en plus un doigt dans le derrière ? »

Marc Lambron, Quarante ans, Grasset, janvier 2017.

L’Impasse

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August Macke révolution arabe Tunisie
August Macke "Vue dans une ruelle" (Wikipédia)
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August Macke "Vue dans une ruelle" (Wikipédia)

L’Impasse (ou L’Art tunisien d’aimer) est le roman de l’écrivain et poète tunisien Aymen Hacen, qui vient de paraître aux éditions Moires, une maison d’édition bordelaise, dans la collection « Lachésis ».

Selon la dédicace, ce roman est dédié à feu Ahmed Brahim, militant national de gauche et homme politique tunisien, ancien secrétaire du Mouvement Ettajdid, rebaptisé Al Massar à partir de 2012.

Unité de temps, éclatement du souvenir

Les événements relatés dans le roman se déroulent au cours d’une seule journée, un 22 février, et racontent la rencontre, précisément les retrouvailles, entre le narrateur, jeune et brillant universitaire, avec son ancien ami et mentor, Arkam Mantri, universitaire spécialiste en littérature française, dont il s’est séparé à cause de (ou plutôt grâce à) la Révolution tunisienne de 2011. Cela pourrait expliquer la forme du texte, qui vient intégralement et dans un seul bloc, sans chapitres ni titres. Cette caractéristique, assez originale, fait que les événements soient en parfaite liaison les uns avec autres. En effet, ces derniers ne se passent pas vraiment au temps du récit, mais ce sont plutôt des fragments de souvenirs liés à une histoire d’amour, racontés autour d’un verre.

Les deux principaux personnages du roman, le narrateur et Arkam Mantri (personnage fictif sans doute, quoi qu’en dise « l’Avertissement » où l’auteur écrit avec beaucoup d’ironie et de malice : « Les personnages et les situations de ce roman étant purement réels, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ne saurait être que voulue »), sont très révélateurs de la personnalité tunisienne : ils traduisent, d’une part, les ambiguïtés, les contradictions, les soucis, les problèmes, les préoccupations d’une frange de la société tunisienne postrévolutionnaire, celle de la classe intellectuelle et ― de fait, le dialogue qui se déroule entre les personnages et les passages narratifs ou introspectifs du roman nous informent que la vraie cause de la rupture entre les deux amis est la voie politique et idéologique que chacun des protagonistes a choisi de prendre après la Révolution. Certes, ces convictions idéologiques ne sont pas nées au lendemain du 14 janvier et les deux amis se connaissaient très bien avant 2011. Cependant, la Révolution est venue faire surgir ces convictions, les assimiler et les « libérer » de l’ignorance qui les caractérisait.

Littérature et Révolution

Et d’autre part, les personnages reflètent les modes de pensée et les différentes représentations opposant un milieu rural et un autre urbain : Arkam Mantri serait en réalité originaire d’une « région de l’intérieur du pays qu’il dit marginalisée depuis l’indépendance ». De l’autre camp, on trouve le narrateur, citadin qui est né et qui a vécu dans une ville côtière et touristique de la Tunisie, à savoir Hammam-Sousse. Cette dualité et cet écart qui ne cessent de devenir de plus en plus flagrants depuis l’indépendance, entre l’est et l’ouest, la côte et l’intérieur, traduisent non seulement un schisme à caractère économique et social, mais aussi un hiatus d’ordre culturel, idéologique et politique : le narrateur, élevé dans la région du Sahel d’où sont issus les deux présidents de la République d’avant la Révolution (Bourguiba et Ben Ali), a un fort attachement, malgré son gauchisme déclaré, au bourguibisme, puisqu’il se réfère à maintes reprises à Bourguiba et à son combat pour l’évolution du pays. Aussi représente-t-il cette tendance moderniste et progressiste opposée à la montée des islamistes après la Révolution.

Par contre, « Sid’Arkam », dont le père était yousséfiste et qui a été contraint à fuir le pays pour le Maroc après l’indépendance, « avait en lui, non pas cette haine réelle nourrie par d’autres, mais une sorte de ressentiment à l’égard de Bourguiba, de Ben Ali et des Sahéliens », et ce sont ces facteurs qui se sont conjugués pour donner à Arkam Mantri cette personnalité contradictoire et même maladive qui fait de lui un futile aussi bien en amour qu’en politique et qui ont contribué à créer sa tragédie.

En somme, le roman est écrit dans une langue de haut vol, mariant parfaitement la langue française au contexte tunisien, avec des expressions tirées du dialecte du pays, ainsi qu’une belle symbiose entre la poésie française et des passages de poèmes, de chansons et des proverbes arabes. Cette œuvre mérite sans doute d’être lue, avec patience et surtout avec passion, puisqu’elle est l’une des rares à s’inscrire dans le contexte de la Tunisie postrévolutionnaire. Ces personnages servent de porte-loupe à l’auteur en lui permettant de fixer son regard envers la réalité de la société pour en peindre un tableau où figurent toutes nos obsessions. C’est à ce titre que L’Impasse ou L’Art tunisien d’aimer est un roman universel, parce qu’il inspecte de façon magistrale une figure individuelle en rapport avec le destin collectif et parce qu’il fait de la Tunisie un modèle valant aussi bien pour le Monde arabe et la Méditerranée que pour le monde entier.

 L’Impasse d’Aymen Hacen, Bordeaux, éditions Moires, collection « Lachésis », 2017.

L'impasse: Ou l'art tunisien d'aimer

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