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Corniche Kennedy: « Avoir 20 ans et sauter dans la vie »

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Kamel Kadri, Lola Creton et Alain Demaria dans "Corniche Kennedy"

C’était le 22 décembre, soir de bouclage à Causeur. Alors que nous dégustions un des alcools bizarres qu’Olivier Prévôt avait pris l’habitude d’apporter pour l’occasion, je l’ai informé que son entretien avec Dominique Cabrera ne pourrait pas passer dans le numéro, faute de place, et qu’il serait publié sur le site. « Et puis, tu ne peux pas remplir tout le numéro, il y a déjà ta rubrique cinéma et ton enquête sur la RATP, laisse-nous un peu de place !». Lui qui était l’aménité même a un peu ronchonné, pas par narcissisme mais parce qu’il n’aurait voulu pour rien au monde froisser la cinéaste – et j’espère que ce n’est pas le cas… – , et puis nous avons plaisanté sur le fait qu’en peu de temps, il avait su se rendre indispensable. Comme auteur, comme compagnon de discussion. Comme ami.

Nous n’avons pas revu Olivier. Il est mort d’un AVC, le 25 décembre, à 50 ans. Il manquera, j’en suis sûre, à de nombreux lecteurs. Mais aujourd’hui, réjouissons-nous qu’il soit encore là. Et avant de l’évoquer plus longuement dans le journal, nous adressons à Denis Prévôt, son mari, nos plus affectueuses pensées.

Elisabeth Lévy

Propos recueillis par Olivier Prévôt

Causeur. Votre film est aérien. Je ne dis pas « léger » car, au contraire, il est grave. Mais il est fluide, souple comme le corps de ces garçons et filles qui plongent depuis les rochers de Marseille.

Dominique Cabrera. Ce film est le produit d’une rencontre. De ma rencontre avec ces jeunes plongeurs, du plaisir qui fut le mien à les filmer. C’est cela : je me suis dédiée à les filmer. De leur côté, ils ont fait quelque chose « pour de vrai ». J’entends par là que je leur ai proposé une expérience où, paradoxalement, ils ne se mettaient pas en scène, comme on peut le faire aujourd’hui, avec les photos, les réseaux sociaux, où rien n’existe vraiment sinon dans l’image que l’on en donne. Ensemble, nous avons hybridé fiction et documentaire. La grâce, si grâce il y a, elle vient de là. De cette vérité.

Vous dites « ensemble, nous avons… »

Oui. Bien sûr, le roman de Maylis de Kerangal préexistait. Mais j’ai adapté les personnages de Marco et Mehdi à ce que je savais de Kamel Kadri et d’Alain Demaria. À ce que j’ai appris d’eux, dans une rencontre qui d’ailleurs n’allait pas de soi. Je vous laisse imaginer : j’avais ce projet d’adapter Corniche Kennedy mais, à ce moment-là, j’étais encore dans une certaine difficulté… Je ne suis pas une cinéaste nantie, j’ai aussi l’âge d’être leur mère. C’était sans doute un peu curieux, insolite, une dame comme ça qui marche dans la ville et cherche quelque chose. Je leur ai expliqué, et ils ont décidé de m’aider. À tel point qu’ils sont aujourd’hui véritablement, officiellement, coauteurs des dialogues du film.

Du marseillais en version originale.

Oui, car il ne fallait pas imiter. Quand on imite, on est fatalement du côté du folklore et d’une certaine outrance. Et je voulais trouver, restituer la poésie, l’invention langagière qu’a la jeunesse de la ville. Par exemple, cette réplique dans le film « Elle te regarde, on dirait qu’elle veut te manger », c’est Franck, l’un des plongeurs, qui l’a trouvée. Elle a surgi, comme ça, au cours d’un atelier d’improvisation. Alain et Kamel disent parfois « Dominique a écrit le scénario en parisien, nous l’avons traduit en marseillais. »

Marseille fascine.

Malgré tous ses défauts – que les Marseillais ne se privent pas d’épingler –, l’espace public maltraité, le crime organisé, des différences sociales exacerbées, on ne peut être qu’impressionné par la beauté de la ville. L’omniprésence de la mer. Ce bleu… Même quand on n’a rien, on peut être au milieu de cette beauté. Quand ils vont plonger, ces garçons de la corniche n’ont souvent que deux euros en poche, peut-être une bouteille de limonade, mais ils sont dans cet endroit merveilleux, magique, dans ce « luxe » naturel, offert, que les habitants ont en partage.

Et que diriez-vous des Marseillais ?

Ils ont une liberté que je ne trouve pas forcément ailleurs. Cette liberté dans l’expression, l’allure, une certaine érotique des corps. Une sorte d’aplomb, égalitaire, avec lequel je me sens bien.

En même temps, vous ne vous appesantissez jamais sur la dimension hédoniste de la ville, l’été. Il y a une intrigue, un suspense, quelque chose d’haletant.

Je voulais qu’on ait peur pour ces jeunes. Qu’on coure avec eux, dans ce mouvement qui est le leur. Bien sûr, il y a l’angoisse de ces sauts depuis les rochers des calanques, vertigineux. Mais il y a aussi – et surtout – cette angoisse d’être rattrapés par le monde adulte. Par l’ombre. Ils sont en pleine lumière et menacés par l’ombre de la ville. Le crime organisé bien sûr. La police aussi. Il y a un vrai danger à sauter du haut des calanques, mais le vrai péril, c’est le danger social.

Je suis toujours très gêné par ce discours, latent un peu partout. Celui d’une innocence de la jeunesse, d’une jeunesse victime de la société. J’ai le sentiment, au contraire, que la jeunesse est le temps de la complicité.

Mais je n’ai pas voulu une seconde qu’ils soient innocents ! J’ai juste voulu qu’ils ne soient pas assignés d’emblée à un statut de jeunes hors-la-loi. Oui, ils viennent des quartiers populaires. Oui, leur situation sociale est difficile. Mais ils ne sont pas délinquants. Ils pourraient le devenir, bien sûr. L’un d’eux est même au bord de ça. Mais de façon très sartrienne, le film montre que ce sont leurs actes, leurs choix qui vont les définir. Au départ, ils sont comme dans une bulle où rien ne porte vraiment à conséquence. Même sur le plan amoureux. On ne sait pas vraiment qui aime qui. Ils sont, dans tous les sens du terme, « sur un littoral ». En bordure, dans une zone frontière, entre enfance et âge adulte, entre ville et mer. Entre la loi et la pulsion. Ils sont dans un moment de passage. Ils peuvent encore décider d’aller là, ou d’aller ailleurs. Dans mon film, et dans la vie, les actes portent à conséquence.

En disant cela, vous me faites penser à Moussa Maaskri, l’un des policiers, dont le visage porte en permanence une douleur qui apparaîtra aussi, mais un bref instant, sur celui de Kamel Kadri (Marco). Comme un signe.

Oui, c’est juste. Il y a un jeu de miroir qui apparaît ici. Ça n’est pas rien. On paye. C’est cela : on paye chacun de ses actes.

Corniche Kennedy est-il un film moral ?

Il y a en tout cas chez ces jeunes gens un sacré sens moral. L’amitié, la parole donnée, la trahison, tout cela a un sens chez eux. Si vous faites quelque chose de mal, les autres vous le disent. La noblesse des sentiments que je montre dans le film, je ne l’ai pas inventée. Ce n’est pas un costume dont je les aurais affublés. C’est au contraire quelque chose que j’ai éprouvé tout le long de ce que nous avons partagé.

Votre film, au-delà de l’histoire d’amour et du suspense policier, me semble aussi très politique. Suzanne, cette jeune bourgeoise que Lola Créton interprète avec beaucoup de finesse et qui choisit d’aimer ces deux garçons venus, eux, des quartiers populaires. La policière, Aïssa Maïga, qui dit « je suis pas black, je suis flic ». Le casting qui donne à Kamel Kadri le rôle de Marco, et à Alain Demaria celui de Mehdi. Ce sont aussi des actes de votre part. Des actes politiques.

Le film est politique dans son essence, oui. Mais ce n’est pas un film introduisant ou suscitant un débat politique. Filmer des jeunes des quartiers populaires, ne pas en faire d’emblée des délinquants, oui, cela fait sens. De plus, ce qui m’importe dans la devise de la République, c’est le mot « égalité ». Aussi, quand je réalise ce film, ce qui m’inspire, c’est de me sentir à égalité avec ces jeunes, que la réciproque soit vraie, et qu’on construise le film ensemble. Tout cela est politique – et le sens de l’égalité est sans doute ce qui manque à l’action politique aujourd’hui. La situation sociale à Marseille, notamment dans les quartiers populaires, est terrible. Mais c’est le contexte, l’arrière-plan tacite du film, et en aucun cas son sujet. Le sujet, c’est la vitalité, c’est avoir 20 ans et sauter dans la vie.

 

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Mon ami Paul Lombard

Paul Lombard, février 2011. SIPA. 00613866_000015

Paul Lombard, qui vient de mourir, était devenu un ami — ou pas loin. J’avais été chargé de l’aider à écrire ce qui devait être son testament — un livre qui a été écrit jusqu’au bout, et que de sérieux ennuis de santé, en 2011, l’empêchèrent d’amener au stade éditorial, puisqu’il ne pouvait plus le défendre. Je tiens, en hommage à un « ténor du barreau », comme dit la Presse, et à un homme de cœur, comme je dirais moi-même, à vous en livrer une page.

Fifi n’était peut-être pas très maligne, mais c’était une créature voluptueuse, et elle aimait les hommes — elle les aimait beaucoup. Jusqu’au jour — en 1942-43 — où elle rencontra Otto (ou Fritz, ou Wolfgang, bref, un soldat allemand). Coup de foudre trans-national. Du jour au lendemain, Fifi fut fidèle. Elle accoucha même, neuf mois plus tard, d’un joli bébé blond comme son père — une rareté, à Marseille, à cette époque.

Puis vint la Libération. Tous les résistants de la onzième heure émergèrent pour libérer une ville qui l’était déjà. Et, pire encore, leurs vertueuses épouses se mirent de la partie.

On alla chercher Fifi chez elle (Otto avait été déplacé sur le front russe, elle était sans nouvelles, elle était dans les affres et ne pensait à rien d’autre), on la traîna dehors, et avec la délicatesse que l’on imagine, on la tondit.

Ce n’était pas encore assez. On l’amena à la Plaine (un quartier qui, comme son nom ne l’indique pas, domine la Canebière et le lycée Thiers où j’étais lycéen), et on se proposa de la faire baiser par l’âne qui baladait les enfants. « Puisqu’elle avait baisé avec un Allemand, elle pouvait bien baiser avec une bête… »

On avait déjà déshabillé Fifi, on l’installa sous l’animal, qui, terrorisé, menaçait de l’écraser, on commençait à exciter manuellement la bête, pour la mettre en état, quand Louis Rossi, un vrai résistant celui-là, porte-flingue de Defferre qui venait de prendre d’assaut le Petit Provençal, journal collaborationniste, fendit la foule, tua l’âne d’un coup de revolver, et pointant son arme sur la foule :

– Le premier qui bronche, dit-il, je l’abats.

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli

Pologne: Mon frère, ce héros

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Pologne Kacynski Frères Kim Jong-Un
Les frères Kaczynski

Alors qu’on pouvait croire que Kim Jong-un était le seul chef d’État au monde à mêler culte familial et juste ligne idéologique, on lui découvre un collègue en Pologne. La même obsession des liens du sang s’est emparée de Jaroslaw Kaczynski.

En effet, le très influent chef du PiS, le parti de la droite polonaise au pouvoir, a défini les fondements de la diplomatie culturelle du pays. La priorité absolue est désormais de « promouvoir l’héritage de la pensée politique du président Lech Kaczynski », son frère jumeau tué dans un crash d’avion près de Smolensk en 2010.

Bien que le déploré défunt n’ait laissé aucune publication ni même un journal intime, les diplomates polonais dispersés à travers le monde ont trouvé la parade en animant, ici et là, des rencontres avec les auteurs de sa biographie. Lesquels éclairent le public sur la vie et l’œuvre de leur héros et notamment sur son art consommé de concilier présidence et vie de famille.

De son côté, le ministère des Affaires étrangères a tenu à rappeler dans un communiqué que Lech Kaczynski « s’opposait vigoureusement aux tentatives de déstabilisation de l’Europe centrale et de l’Est, ainsi qu’à la falsification de son histoire » et qu’il « appuyait le dialogue interculturel ». Il semblerait néanmoins que ledit « dialogue interculturel » ait ses limites, imposées en substance par l’appartenance à la chrétienté.

La directrice de l’Institut polonais à Berlin, Katarzyna Wielga-Skolimowska, a ainsi manqué de subtilité en persistant à promouvoir le dialogue polono-juif. Pis, elle est allée jusqu’à[access capability= »lire_inedits »] organiser à tout-va des projections du film Ida, qui fausse l’histoire de la Pologne où, certes, les juifs ont rencontré quelques problèmes mais jamais, au grand jamais, à cause des Polonais.


IDA – Bande-annonce par vodkaster

Par principe de précaution, Wielga-Skolimowska a donc été virée de son poste, de même que la directrice de l’Institut polonais de New York, elle aussi obsédée par les causeries polono-juives. Les autres responsables de la promotion à l’étranger de la vraie culture polonaise, patriotique et religieuse, restent vigilants. Kim Jong-un l’avait dit, les ennemis sont partout ! [/access]

Cellules islamistes…

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La prison Saint-Joseph (aujourd'hui désaffectée), Lyon, 2009.

Prières collectives illégales, apologie du terrorisme, prosélytisme omniprésent : le dernier ouvrage du sociologue Farhad Khosrokhavar[1. Prisons de France – Violence, radicalisation, déshumanisation : surveillants et détenus parlent, éditions Robert Laffont, 2016.] dresse un portrait alarmant des prisons françaises, devenues l’un des théâtres de la propagation de l’islam radical en France. Il aura fallu des centaines de morts pour que, en haut lieu, on prenne le problème au sérieux. Reste à se demander si les moyens mis en œuvre sont à la hauteur des enjeux.

Que se passe-t-il vraiment à l’ombre des cellules, derrière les portiques de sécurité, dans le secret des parloirs, entre les yeux des miradors ? Nous avons interrogé surveillants, hauts fonctionnaires de la pénitentiaire, directeurs honoraires ou en fonction, experts et conseillers qui, tous, vivent ou ont vécu la prison au quotidien. Derrière les grilles, on ne parle pas. Aussi ont-ils tous tenu à être protégés par un strict anonymat, refusant d’être identifiés, fût-ce par de faux prénoms.

« Dans les prisons parisiennes, il y a à peu près trois quarts de musulmans et seulement 5 % d’Européens. »

Surpopulation, insalubrité, le décor, propice à toutes les dérives, est connu. La première directrice interrogée, que l’on ne nommera donc pas, évoque les conditions de détention « très hétérogènes ». « Les condamnés à de longues peines sont en maison centrale, où ils bénéficient de cellules individuelles. En maison d’arrêt, en revanche, le surencombrement est endémique : de la cellule occupée par une seule personne au dortoir partagé par 17 détenus, c’est la grande loterie. » D’année en année, la Cour européenne des droits de l’Homme condamne la France pour manquement à l’obligation de fournir aux détenus des cellules individuelles. « On préfère payer plutôt qu’améliorer les choses », avoue un cadre de l’administration pénitentiaire. Un constat partagé par un surveillant de la prison de Fresnes, connue pour être l’un des pires établissements carcéraux en France. « Entre les cafards, les rats et les punaises de lit, c’est un vrai bestiaire, souffle-t-il. Ce n’est pas étonnant que les détenus finissent par verser dans l’islam radical. Quant aux surveillants, ils sont épuisés, à bout. On ne peut plus continuer comme ça. »

Pour commencer, il faudrait connaître la véritable ampleur du problème. Faute de statistiques officielles, interdites par la législation, « on fait des statistiques non officielles, confie un taulier. Dans les prisons parisiennes, il y a à peu près trois quarts de musulmans et seulement 5 % d’Européens. Lors du ramadan, 80 % des détenus des prisons franciliennes demandent des plateaux-repas compatibles avec leurs impératifs religieux ». L’une de ses collègues confirme : « Le Coran est, avec le Code de procédure pénale, l’ouvrage le plus emprunté dans les prisons. » Pour autant, tous deux rejettent toute corrélation systématique entre prison et radicalisation. « Il est ridicule de jeter la pierre à la seule pénitentiaire. Avant d’atterrir chez nous, ils ont fréquenté des terreaux infiniment plus favorables à la radicalisation. Il peut exister un phénomène de contagion, mais la prison est loin d’être un élément déclencheur. » Les chiffres leur donnent raison : seuls[access capability= »lire_inedits »] 16 % des personnes impliquées dans des actes terroristes sont déjà passés par la case prison.

Un directeur de prison: « La plupart des nouveaux intégristes ne connaissent rien à l’islam. Je suis plus renseigné qu’eux sur la vie du Prophète ! »

L’ouvrage de Khosrokhavar, truffé de témoignages édifiants, dévoile cependant la prégnance de l’islam en milieu carcéral et les tensions qui en découlent. « Avec la constitution par les musulmans d’un groupe extrêmement important en prison, l’islam est devenu un enjeu majeur, notamment eu égard à la radicalisation et aux problèmes d’ordre sécuritaire », écrit le sociologue. Nombre de détenus se convertissent par opportunisme. Pour faire face à la solitude et à l’isolement, ils trouvent en l’islam une protection, une communauté, une manière comme une autre de survivre à l’enfermement. « Quand on fait un délit crapuleux comme tuer des enfants, on se convertit et les musulmans vous défendent », avance l’un d’eux. Un autre justifie les vols dans un pays non islamique. « Si voler ou braquer peut aider l’islam, alors c’est un acte pieux ! » À la question : « Peut-on être un bon musulman et un délinquant à la fois ? » un autre répond en toute bonne foi : « Où est la contradiction ? » Au-delà de ces cocasses anecdotes, l’ouvrage montre un climat explosif, perceptible à travers l’exemple de détenus musulmans s’inscrivant au culte catholique dans le seul but d’y faire éclore des « dissensions et polémiques mettant en cause la dignité du culte religieux ».

Reste à savoir comment on passe de délinquant à djihadiste. Cela tient plus souvent du bricolage religieux que de l’épiphanie mystique. « La plupart n’y connaissent rien, observe, narquois, ce directeur de prison. Ils font à peine la différence entre sunnisme et chiisme. Je suis plus renseigné sur la vie du Prophète qu’eux ! »

Psychologue au sein des prisons, Éliane analyse deux profils : « D’abord, les radicalisés ayant déjà un potentiel de disponibilité, car ils ont engrangé énormément de frustrations, de manques : la doctrine proposée par Daesh peut répondre à leurs frustrations. On retrouve, dans leur cas, beaucoup de troubles psychologiques : des psychopathes, des bipolaires… » De l’autre côté, les « victimes » : « Ils peuvent être sous l’emprise de quelqu’un et estiment avoir manqué de quelque chose. Souvent, ils ont un discernement annihilé et fonctionnent sur un mode binaire : croyant/incroyant, pur/impur… » La psychologue s’interroge sur la réversibilité du processus de radicalisation. « Tout dépend du degré d’engagement du sujet. Si l’environnement familial est très présent, c’est possible ; si l’individu est allé plus loin, je ne crois pas à la repentance. » « La radicalisation, c’est comme un cancer : c’est réversible jusqu’à un certain point », confirme un chef d’établissement.

La prise de conscience a été très lente

Encore faudrait-il se donner les moyens de lutter contre ce cancer, ce qui suppose de le dépister. Or la prise de conscience a été très lente, comme le souligne cette directrice de prison : « J’ai commencé à envoyer des courriers au siège de l’administration pénitentiaire pour leur demander quoi faire par rapport aux radicalisés il y a dix ans, se souvient-elle. Ils m’ont répondu qu’ils ne savaient pas comment agir. » Ce sentiment d’impuissance est partagé par de nombreux cadres de l’administration pénitentiaire. « On n’a jamais eu de formation au renseignement, s’alarme l’un d’eux. On fait notre petite cuisine derrière nos hauts murs. On est livrés à nous-mêmes. » Comme le sont les surveillants, pourtant en première ligne. « Certains surveillants s’écrasent devant l’islam, parce qu’ils savent que c’est une manière comme une autre d’avoir la paix, confirme l’un d’eux. D’autres ne rapportent pas à la hiérarchie des informations cruciales, parce qu’ils considèrent que ce n’est pas leur boulot. Bien que minoritaires, ils font honte à la profession. »

Quant aux politiques mises en place, elles sont pour le moins timides, y compris en matière de détection des détenus dangereux. « Notre erreur, c’est d’avoir refusé le triptyque détection/neutralisation/dispersion », s’agace un chef d’établissement. Les indices ne manquent pourtant pas pour identifier un individu en phase de radicalisation : « Si un prisonnier qui recevait une abondante correspondance ne reçoit plus rien, s’il tient subitement des propos politiques, s’il met plus de soin dans son habillement – pour éviter d’être repéré –, c’est suspect », énumère-t-il.

Les règles juridiques européennes empêchent les directeurs de prison de prendre des mesures adaptées

Les meilleurs principes peuvent accoucher des situations les plus dangereuses. En France, le respect des droits individuels s’impose jusque dans les prisons. « On n’espionne pas en prison, on contrôle, précise un directeur d’établissement. Aujourd’hui, la cellule est considérée comme un domicile qui échappe à ce contrôle. » Les espaces communs (ateliers, salles de classe, coursives) sont soumis à une surveillance électronique et humaine. Mais les conversations téléphoniques des détenus, parfois écoutées en temps réel, ne sont pas enregistrées. « À quoi ça sert ? ironise un surveillant. De toute manière, en prison, presque tous les détenus ont accès à des téléphones portables ! » Ainsi s’échangent, dans le secret des cellules, des ouvrages salafistes et des prêches radicaux. Certaines lacunes, comme l’absence de fouille systématique des visiteurs aux parloirs, semblent inexplicables. « On ne les filme pas systématiquement, confie le surveillant d’une prison francilienne. Beaucoup de drogue transite par ce biais. La moitié des familles “visitantes” apporte du cannabis aux détenus. »

Les règles juridiques européennes empêchent souvent les directeurs de prison de prendre des mesures adaptées, face à la radicalisation des détenus. « On n’a pas le droit aux sanctions collectives, et nos cellules d’isolement sont trop peu nombreuses », regrette, en chœur, l’ensemble des cadres pénitentiaires interrogés. La loi elle-même ne sait que faire vis-à-vis de la radicalisation qui, aujourd’hui encore, n’est pas considérée comme un délit. « Ce flou juridique nous lie pieds et poings, déplore un directeur de prison. Impossible de faire pression sur les détenus, sur leurs amis ou leurs familles. On se débrouille comme on peut, mais souvent on ne peut pas grand-chose. La prise de conscience des cabinets ministériels successifs a été beaucoup trop longue. » Pour faire face à cette menace, le renseignement au sein des prisons, arme indispensable, « existe, mais de manière embryonnaire, explique un haut fonctionnaire ayant travaillé sur le sujet. Depuis des années, on demande à ce que des postes d’officiers y soient affectés, mais cette demande demeure lettre morte ».

Il aura fallu des mois d’état d’urgence et deux attentats pour qu’enfin ce sujet soit traité sérieusement : depuis juin 2016, la prison est intégrée au « second cercle du renseignement », et l’équipe affectée à cette problématique passera, dans les prochains mois, de dix à 50 personnes. Pour faire du renseignement en prison, on dispose d’un réseau complexe de capteurs composé de surveillants, d’enseignants, de personnels d’insertion, de médecins, de familles et de détenus. « Quand l’un de ces capteurs nous fournit une information, nous la croisons avec d’autres sources, détaille un directeur de prison. Si elles sont vérifiées, nous prenons les mesures nécessaires et les ajoutons à des fichiers : ainsi, une simple information devient le rouage d’un complexe système de renseignement opérationnel. » Les informations obtenues de cette façon permettent souvent d’éviter une évasion, ou de révéler l’existence de cellules de radicalisation.

« Le strict respect des lois, c’est une zone blanche. L’illégalité, c’est une zone noire. Souvent, on navigue dans des eaux gris foncé »

Ce système se heurte toutefois à l’obligation faite à l’administration de détruire les fichiers carcéraux des détenus dix-huit mois après leur libération – délai étendu à dix ans pour les détenus les plus sensibles. « L’interdiction faite à l’administration pénitentiaire de créer des fichiers nominatifs sur les détenus nous désarme », peste un autre taulier. Cette mesure empreinte d’humanisme représente un grave danger pour la sécurité des prisons, explique un haut cadre de l’administration pénitentiaire. « Prenons un exemple concret : si un détenu A demande une permission de sortie pour aller chez une personne C, et que deux ans plus tard, un détenu B demande la même faveur pour aller chez la même personne, l’absence de fichiers nominatifs nous empêche de constater un lien de proximité entre les personnes A et B, qui pourrait pourtant nous éclairer. » Devant l’absurdité de certains textes, on s’accommode comme on peut. « La loi nous désarme. Dans le strict respect des règles, tout renseignement en prison serait impossible », assène le même cadre. Directeurs de prisons et hauts responsables empruntent donc des chemins de traverse pour éviter les déperditions d’informations. « Le strict respect des lois, c’est une zone blanche. L’illégalité, c’est une zone noire. Souvent, on navigue dans des eaux gris foncé », explique-t-il sans vouloir donner de plus amples détails.

Alors qu’il est urgent de donner à l’État les moyens de savoir ce qui se trame en cellule, le seul pont institutionnel entre les détenus musulmans et l’administration, ce sont les imams, souvent amenés à jouer le rôle d’indicateurs malgré eux. « Ce n’est pas pour rien si on en recrute de plus en plus, souligne une directrice de prison. Ils sont les seuls à pouvoir ouvrir un dialogue. »

« Les radicalisés constituent une minorité qui se vit comme opprimée. Toute la pédagogie du monde ne sert à rien. »

En attendant, les acteurs de l’administration pénitentiaire en ont assez d’être accusés de tous les maux de la société alors qu’ils ont le sentiment de faire ce qu’ils peuvent avec peu. « Il faut arrêter de répéter qu’on ne fait rien contre la radicalisation en prison : la société dans son ensemble est à blâmer, pas nous », s’énerve une cadre. Recrutement d’imams non salafistes et ateliers « citoyenneté et vivre-ensemble », les initiatives se multiplient, toutes empreintes d’excellentes intentions, dont on aimerait croire qu’elles changeront le cours des choses : « Nous mettons au point des brochures antiradicalisation, des flyers, des formations spécialisées. Nous recrutons des binômes de soutien composés d’éducateurs et de psychologues qui travaillent auprès des jeunes », détaille-t-elle. L’un de ses collègues se montre plus circonspect : « Les radicalisés constituent une minorité qui se vit comme opprimée, analyse-t-il. Ainsi, toute la pédagogie du monde ne sert à rien. »

Autant dire que personne n’a encore trouvé la martingale de la déradicalisation. Faut-il alors, comme le réclament certains, ouvrir des unités réservées aux radicalisés ? « C’est une aberration, soupire un cadre de la pénitentiaire en levant les yeux au ciel. L’idéal, ce serait de faire des rotations de sécurité en mettant les profils radicalisés à l’isolement, et en les changeant de prison tous les trois mois. » Le manque de cellules d’isolement – on en compte dix pour une prison de 600 places – range cette solution au rayon des utopies. « La prison ne sera plus un territoire perdu à partir du moment où de bons imams feront leur travail et mettront fin au règne de l’islam politique en prison », prophétise un autre, ajoutant qu’il faudra cinq à dix ans pour structurer le renseignement en prison. En attendant ? C’est un surveillant qui donne la réponse : « On continuera à faire ce qu’on fait de mieux : fermer les yeux, serrer les dents. »[/access]


Vaincre le totalitarisme islamique

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Tragédie de Nantes: SOS justice en danger?

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Sipa. Numéro de reportage : 00412677_000013.

La presse vient une fois de plus de mettre en place l’artillerie lourde pour mettre en exergue une histoire épouvantable, celle de cet enfant de la banlieue nantaise martyrisé jusqu’à la mort par deux parents infâmes. Comme en écho le tintamarre a résonné sur les réseaux, assortissant comme d’habitude la clameur, de hurlements à la mort qui ne sont pas les moins bruyants.

On va avoir droit à la séquence habituelle. Haro sur les parents indignes, mépris social, mise en cause des services sociaux et des instits qui n’ont pas vu arriver la catastrophe. Plus tard, quand le procès arrivera, un lynchage médiatique en grand, des hurlements de rage si les parents ne prennent pas perpète et si la justice applique la Loi. Il se trouvera également des braillards pour demander le rétablissement de la peine de mort. Et puis au passage pour faire bonne mesure la stérilisation de ces pauvres qui se reproduisent comme des lapins alors qu’ils sont incapables d’élever leurs enfants.

Ce qu’est la protection de l’enfance

Pourquoi se gêner, dès lors qu’il s’agit de s’acheter une bonne conscience pour vraiment pas cher ? Car bien sûr, tous les « bouleversés » soudain prolixes, ceux qui composent la meute, n’ont aucune idée de ce qu’est réellement la protection de l’enfance, et la nature des problèmes qu’affrontent tous les jours les services chargés de mener cette mission pour le compte des départements? Ces assistantes sociales, ces « référents » ces éducateurs, et ces avocats, tous ceux qui tiennent le front, celui des pires misères, morale et matérielle, ceux dont on ne parle jamais si ce n’est pour les mettre en cause. Parce que c’est tellement facile.

Les départements, on vous le dit de façon récurrente, il faut les supprimer. C’est une évidence, n’est-ce pas ? Vous savez, « le millefeuille administratif, avec tous ces fonctionnaires payés à ne rien foutre », Valls nous l’a promis en 2020, fini. François Fillon nous annonce honnêtement la purge, Emmanuel Macron le conservateur régressif, plus hypocritement, c’est son registre. Mais, dites donc, cet empressement ne serait-ce pas parce que les départements, comme par hasard, avec la protection de l’enfance,  ont aussi les personnes âgées et le RSA? Toutes les compétences sociales lourdes en fait. « Ça coûte trop cher tout ça, les Français les plus pauvres vivent au-dessus de leurs moyens ». C’est Schaüble qui le dit, approuvé par Moscovici. Et Vincent Peillon par exemple, qui a bien précisé que s’il devenait président de la République son premier geste serait d’aller chercher sa feuille de route chez Merkel. Alors en attendant les départements voient leurs budgets rognés, diminués, avant que Macron, Fillon, Valls nous en débarrassent et foutent leurs fonctionnaires à la porte. Il nous faut des grandes régions à l’allemande, car faire comme l’Allemagne est devenue une obsession. Il est vrai qu’eux, ils n’ont pas besoin de services de protection de l’enfance étoffés parce que justement des enfants, ils n’en font plus. Alors, ils les importent dans les conditions matérielles et morales qu’on imagine pour les réfugiés, ou bien déjà formés et diplômés aux frais de leurs pays d’origine, pour ceux du sud de l’Union.

Il est normal que l’opinion publique soit à ce point sensibilisée sur la question des violences faites aux enfants. Qui restent malheureusement massive dans une société en crise, individualiste et dure aux gens. Cette émotion est saine mais elle est dévoyée. Car les médias sont plus soucieux de faire de l’audience en agitant le grelot que d’informer réellement sur la réalité du phénomène. Et de poser les vrais problèmes et en particulier celui des moyens.

70% des dizaines de milliers de cas de violences à enfants en France sont des atteintes sexuelles, 30% des violences physiques habituelles. Violences qui ont lieu dans le huis clos familial. Et ce terrible front-là, celui de la misère ultime, qui le tient? Des gens magnifiques, dévoués, à qui on retire tous les jours des moyens. Sans que ça n’intéresse personne, c’est la partie cachée, le sous-sol, ce qu’on ne veut pas voir. On peut faire le parallèle avec le soi-disant «  laxisme de la justice » vilipendé à chaque fait divers, sans que personne ne s’occupe du scandale français d’un parc de prisons indigne d’un pays comme le nôtre. Pourtant, comme la justice, la protection de l’enfance n’a pas de prix, mais elle a un coût.

Pour connaître un peu la partie judiciaire protection, les auteurs des violences étant poursuivis, et les enfants pris en charge par le département doivent être défendus par des avocats qui les représentent à l’instance. J’affirme qu’il faut avoir des nerfs solides pour prendre en charge l’innocence bafouée.

Enfants et bourreau

Le plus dur ce sont les confrontations dans le bureau des juges d’instruction entre les enfants et leur bourreau. Enfants qui sont en famille d’accueil ou en foyer, dont la vie est déjà en partie brisée et qu’il faut convaincre d’accepter d’être dans la même pièce et de décrire en face de lui ce qu’il leur a fait.

Normalement, quand ils atteignent 18 ans, ils sont majeurs et plus sous la responsabilité du département, alors beaucoup sont lâchés dans la nature. Pour quel destin ? D’autres ont de la chance, des services sociaux, qui font des pieds des mains, des acrobaties, arrivent à grappiller des ressources à droite à gauche pour les emmener un peu plus loin dans la vie.

Alors comme d’habitude avec la tragédie de Nantes, on va se passer les nerfs sur les coupables directs ou indirects que la presse désignera, on verra plein de reportages et de microtrottoirs dans le voisinage. La haine dirigée contre la mère de Fiona, va changer de cible pour les deux parents infâmes, dont on ne sait rien ni ne saura rien de leur propre misère, ce qui les a amenés à l’impensable, à l’impardonnable. Déploration, hurlements avec les loups, appels au châtiment, médias et réseaux vont s’en donner à cœur joie. Mais dans quelques jours il faudra bien retourner aux sujets importants, savoir, qui de Vincent Peillon, Benoît Hamon, ou Manuel Valls aura le privilège de se faire ridiculiser en mai prochain, si François Fillon a eu tort de dire qu’il était chrétien, et ce que devient Jean-Vincent Placé.

En attendant, puisque dans la société du spectacle, les médias font office de dealers on ne va pas se priver de sa petite dose de bonne conscience. Avec la misère des autres, c’est la meilleure. Jusqu’à la prochaine fois.

Nixon a prolongé la guerre du Vietnam pour se faire élire

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trump nixon vietnam johnson
Passation de pouvoirs entre Johnson et Nixon. 1968. Sipa. Numéro de reportage : AP20770964_000004.

Les rebondissements de plus en plus invraisemblables du feuilleton Trump risquent de dérouter les scénaristes américains qui auront bien du mal à imaginer des fictions à la hauteur de cette réalité décapante. Dernier épisode en date, à quelques jours de la cérémonie d’investiture, la fuite de documents montrant les liens que certains membres de l’équipe Trump entretiendraient avec le gouvernement russe. D’après ces sources, Vladimir Poutine ne se serait pas contenté de faciliter, par la fragilisation de sa rivale Hillary Clinton, l’élection du candidat républicain à la Maison blanche mais détiendrait des informations compromettantes permettant un éventuel chantage. Mais aussi ahurissants que puissent paraître ces histoires que pour le moment, rappelons-le, rien n’est venu confirmer, à l’ouest de nos côtes, rien de nouveau !

Nixon vs. Humphrey

Ainsi, pendant que notre attention se polarisait sur les supposés frasques de Trump, une information, une vraie, est passée quasi inaperçue : à l’automne 1968, pendant la campagne électorale opposant le vice-président démocrate Hubert Humphrey à l’ancien vice-président de Dwight Eisenhower (1957-1961), le républicain Richard Nixon, ce dernier a saboté l’initiative de paix lancée par le président Lyndon Johnson (obligé de renoncer à se présenter pour un deuxième mandat à cause du désastre vietnamien). À cette époque, les pourparlers engagés à Paris et à Choisy-Le-Roi entre les Etats-Unis et les dirigeants des deux Vietnam mettaient la paix à portée de main. Il est donc permis de supposer que Nixon, l’homme qui a mis fin à cette guerre quelques années plus tard, a commencé par la prolonger !

Si Nixon a pris contact avec le gouvernement sud-vietnamien afin de faire échouer les pourparlers de paix de Paris, c’est parce qu’il était convaincu que leur réussite aurait pu compromettre ses chances d’être élu. En fait, le futur 37e président des Etats-Unis soupçonnait Lyndon Johnson de lancer cette initiative de paix – et d’arrêter la campagne des bombardements du Nord-Vietnam, ordonnée après l’offensive du Têt en 1968 en signe de bonne volonté donné à Hanoï – pour saboter sa campagne et soutenir Humphrey ! Largement exagérés, les soupçons de Nixon n’étaient pas infondés.

Comme l’a confirmé des années plus tard Philip Habib, ancien diplomate américain qui a participé aux négociations de Paris en 1968, Johnson était pressé d’avancer avant les élections pour pouvoir annoncer de bonnes nouvelles à l’opinion américaine et ainsi accroître les chances de Humphrey. Ce dernier était un démocrate progressiste idéologiquement proche de l’Amérique qui descendait dans la rue pour manifester aux cris de « Hey, hey LBJ (Lyndon B. Johnson) how many kids did you kill today ? » contre la guerre et le gouvernement auquel il appartenait.

Manœuvres de mafieux

Sans relever du secret de polichinelle, cette histoire circule depuis longtemps à Washington suscitant un vif débat entre historiens qui se focalisaient sur le niveau de l’implication de Nixon dans l’établissement du canal secret avec Saïgon et le pilotage de cette manœuvre à très haut risque. John Farrell, ancien journaliste et biographe du 37e président des Etats-Unis (Richard Nixon The Life, à paraître en mars prochain chez Doubleday) vient de trancher la question. Au cours de ses recherches dans la bibliothèque présidentielle Richard Nixon (la tradition américaine veut que chaque ancien président ait droit à une bibliothèque portant son nom et rassemblant ses archives professionnelles), Farrel a trouvé des preuves historiquement irréfutables.

Il s’agit de notes écrites de la main de R.H. Haldeman, bras droit et futur chef d’état-major de Nixon à la Maison blanche (qui chutera avec lui dans l’affaire du Watergate) transcrivant des ordres dictés par téléphone. Dans la note datée du 22 octobre 1968, soit une quinzaine de jours avant les élections, il est écrit : « Il faut qu’Anna Chennault (Ndlr : laquelle servait d’intermédiaire avec le président sud-vietnamien) continue de travailler sur le Sud-Vietnam ».

Concrètement, le « travail » de Chennault (veuve de Lee Chennault, pilote et général de l’armée de l’air, ancien chef des Tigres volants, d’origine chinoise et de trente ans la cadette de son mari héroïque. Dans les années 1960, elle servait de bailleur de fonds au Parti républicain), consistait à convaincre les Sud-vietnamiens que Nixon allait gagner et qu’avec lui ils obtiendraient un meilleur « deal ». Autrement dit, qu’ils avaient intérêt à esquiver l’initiative de Johnson.

D’autres notes, également griffonnées de la main de Haldeman, nous apprennent que Nixon a contacté d’autres personnes pour explorer des pistes susceptibles de faire échouer l’initiative de Johnson. Et ce n’est pas tout ! Ceux qui se demandent comment de tels agissements ont été possibles sans que les services secrets et le président Johnson en soient informés ont raison. Nixon lui-même s’en était inquiété. Aussi a-t-il agi comme n’importe quel mafieux digne de ce nom aurait fait à sa place. Nixon – et cela en dit long sur les relations actuelles entre Trump et les dirigeants des services de renseignements américains – a envoyé son colistier Spiro Agnew rencontrer le chef de la CIA et le menacer. Le marché était simple : son mandat ne serait pas renouvelé s’il ne tenait pas Nixon au courant des négociations avec les Vietnamiens. La note de Haldeman restitue d’ailleurs la façon particulière qu’avait Nixon de s’exprimer : « Dis-lui qu’on veut la vérité ou sinon il perd son boulot. »

CIA et Maison blanche

Mais ce n’est pas tout. Selon Farrell, Johnson a parallèlement été mis au courant des agissements de Nixon – grâce à des écoutes téléphoniques et la surveillance de certaines personnes par des agents américains –  l’accusant même en privé de haute trahison. Mais le président ne possédait pas de preuves irréfutables d’une implication directe de Nixon. Il a donc décidé de ne pas risquer un conflit public. On peut supposer que si Johnson ne savait pas tout, c’est parce que le chef de la CIA avait pris la précaution de ne pas seulement renseigner Nixon mais de filtrer les informations qui remontaient au bureau ovale jusqu’à l’annonce des résultats des élections. Ainsi, en cas de victoire de Humphrey, on peut imaginer que Richard Helms (alors chef de la CIA) aurait offert au nouveau président… la tête de Nixon. Helms est d’ailleurs resté à son poste jusqu’en 1973.

Une fois élu président, Nixon s’est rendu au ranch texan de Johnson et les deux hommes ont publié une déclaration commune affirmant… la continuité de la politique américaine au Vietnam… ce qui n’a pas empêché Nixon de demander à Anna Chennault d’intervenir de nouveau auprès de ses amis sud-vietnamiens en les invitant à rejoindre la table des négociations. Elle a refusé. Les Sud-Vietnamiens, véritables dindons de la farce, dépendaient trop étroitement des Etats-Unis pour s’autoriser des états d’âme.

Quant à Nixon, il a toujours tout nié en bloc. Finalement, comparé à ces professionnels de la politique qu’étaient Nixon et Johnson, Donald Trump fait figure d’enfant de chœur doté d’un compte Twitter.

De l’argent du talent (et inversement)

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Amy Adams dans "Nocturnal Animals"

C’était le 4 janvier. Je me suis laissé entraîner — et puis j’avais vu le précédent film de Tom Ford, A Single Man, où Colin Firth était magnifique (comme dans Genius) et Julianne Moore désespérée (comme dans The Hours). Vers la quatrième ou cinquième minute, j’ai eu un sentiment de déjà-vu — ou plus exactement de déjà-lu. « J’ai la mémoire qui flanche / J’m’souviens plus très bien… » Oui, j’avais lu ça — mais ça ne s’appelait pas Nocturnal animals, c’était intitulé Tony et Susan, c’était signé Austin Wright, ça a paru au Seuil il y a vingt ans — un bail, et tant de polars depuis ont coulé sous le pont Mirabeau… Et dans mon souvenir, c’était un très bon roman.

Je suis rentré, je l’ai cherché en vain — livre prêté, livre volé. Je n’ai pas voulu en parler avant de l’avoir relu — le temps de me le procurer sur un site de soldes…

C’est un très bon livre. Mais en le relisant, je me suis souvenu que je l’avais déjà trouvé très bon deux fois — en 1995, puis dix ans après. Par un effet de « concernement », comme dit Starobinski.

Des acteurs sublimés

C’était vers 2004. Un que je connais avait une grande passion de « midlife crisis » (à vrai dire, depuis l’âge de quinze ans — et il en a plus de soixante aujourd’hui — il a été en permanence en « midlife crisis », à voir le nombre de passions horizontales qui ont nourri sa vie et son imaginaire), pour une créature bien sous tous rapports, enseignante comme lui, et quelque peu plus jeune — disons vingt ans d’écart, pas de quoi se retourner dans la rue. Un an de bonheur au bout des doigts. Il allait abandonner pour elle sa femme et ses enfants quand elle lui signifia qu’il n’était pas assez riche pour elle — pas assez pour lui assurer un train de vie adéquat. Et qu’il lui fallait bien (elle venait sans doute de recevoir je ne sais quel message biologique qui lui conseillait d’abandonner l’amour par derrière, comme chante GieDré) qu’elle se mît en quête d’un géniteur adéquat, susceptible d’offrir à sa future progéniture le nid douillet et parisien qu’elle convoitait… Ainsi se termina l’histoire — ou pas tout à fait : piqué au vif, mon ami écrivit dans le mois qui suivit un livre qui eut un écho considérable, et des ventes confortables. Et il le lui envoya, dédicacé, mortel.

C’est tout le sujet de Tony and Susan / Nocturnal Animals. Susan est mariée depuis vingt ans à un chirurgien qui la trompe un peu mais qui a la surface financière adéquate pour que ça passe. Dans le film, elle a un côté « Desperate Housewife » — Amy Adams, sublime, a teint ses cheveux en acajou pour renforcer l’écho avec Marcia Cross. Elle s’occupe d’une galerie d’art moderne (ne ratez pas le début, c’est fascinant de monstruosité) qui périclite. Et elle reçoit par la poste le tapuscrit d’un livre qui va sortir, écrit et envoyé par son ancien mari, Edward — et de surcroît il le lui a dédié. Vingt ans auparavant, il se voulait écrivain, il comptait sur elle pour qu’elle fût sa première et meilleure critique, et elle n’a rien su lui dire d’autre que « C’est trop plein de toi, ces histoires »…

Oui, mais, objecte-t-il…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Tony & Susan

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Ouverture des frontières: un suicide humanitaire

Michael Klonovsky crise migratoire réfugies Allemagne Angela Merkel
Ancien journaliste et essayiste, Michael Klonovsky est conseiller du parti allemand AfD.

Propos recueillis à Munich par Daoud Boughezala et George Broder

Causeur. En un peu plus d’un an, l’Allemagne a accueilli un million et quelques migrants, notamment en provenance de Syrie. Sur une population de plus de 80 millions d’habitants, ce chiffre peut somme toute paraître modeste. Quel bilan dressez-vous de leur présence ?

Michael Klonovsky. Avant de vous répondre, j’aimerais corriger vos informations. Contrairement à ce que certains prétendent, il ne s’agit pas de réfugiés ni majoritairement de Syriens. Bizarrement, ces migrants ont gardé un téléphone portable mais aucun passeport. Leurs origines sont d’ailleurs assez diverses : Afghans, Algériens, Tunisiens, Syriens, Irakiens, etc. Pour établir la nationalité de chaque migrant, le droit allemand impose la présence d’un fonctionnaire spécialisé, ce qui rend le recensement inapplicable en pratique. En tout cas, seule une petite partie des migrants est constituée de réfugiés politiques. Pour la plupart, ils n’ont tout simplement pas le droit de séjourner en Allemagne. Et leur nombre est désormais plus proche des deux millions que du million que vous évoquiez. Sachant qu’il s’agit essentiellement de jeunes hommes, il faut comparer leur masse à celle des jeunes Allemands. Aussi, le rapport de forces démographique est de plus d’un million de jeunes migrants sur les huit millions de jeunes hommes âgés de 16 à 30 ans qui formeront l’Allemagne de demain. Dans notre société vieillissante, où l’âge moyen atteint 50 ans, on est dans un rapport d’un à huit !

Passons du quantitatif au qualitatif, autrement dit des chiffres à la culture. Au bout d’un an, où en est l’intégration culturelle de ces nouvelles populations ?

L’afflux migratoire déstabilise un peu plus notre société déjà fracturée par le poids des minorités. On déplore par exemple la réislamisation d’une partie des Turcs installés en Allemagne : les voiles se multiplient et, comme l’a révélé une étude de l’université de Munster, près de la moitié des citoyens d’origine turque considère que la loi islamique passe avant la loi de la République fédérale ! De l’avis des premiers intéressés, la perspective de regroupement des différentes vagues d’immigration sous la bannière d’Allah n’est pas un fantasme. Mais je nuancerai quelque peu ce tableau : d’après les sondages, la moitié des Turcs résidant en Allemagne se disent sceptiques face à l’arrivée des migrants…

En France, notamment dans les milieux peu germanophiles, il se dit qu’Angela Merkel a autorisé cet afflux migratoire massif pour répondre aux besoins en main-d’œuvre du patronat allemand…

Si Angela Merkel avait pris cette décision pour répondre à une nécessité économique, elle aurait fait venir d’autres groupes humains. Car plus des deux tiers des migrants arrivés ces derniers mois soit n’ont ni diplômes ni qualifications professionnelles, soit possèdent des diplômes de valeur bien moindre que leur équivalent allemand. Un diplôme d’ingénieur en Allemagne n’a rien à voir avec son prétendu équivalent en Afrique ou au Moyen-Orient ! La majorité des migrants obtiennent en outre des résultats assez déprimants aux tests d’intelligence. Il ne faut donc pas s’y méprendre : lorsque Dieter Zetsche, le P-DG de Mercedes-Daimler, prophétise que les migrants apporteront « un nouveau miracle économique », c’est une déclaration sans suite destinée à se faire bien voir de Merkel. En réalité, les groupes du DAX (Ndlr : le CAC 40 allemand) n’emploient que… 65 migrants ! Quant au groupe Daimler, malgré les déclarations de son président, il en a embauché… zéro (voir encadré).

Mercedes et les migrants

Contacté par Causeur, le groupe Mercedes-Daimler réfute les allégations de Michael Klonovsky et nous adresse les précisions suivantes : « Nous avons engagé 9 réfugiés dès l’arrivée de la première vague de migrants en 2015 puis 50 l’année suivante. D’autres recrutements suivront. Par ailleurs, nous avons offert des stages de formation à 740 migrants en 2016 que nous mettons en contact avec des petites et moyennes entreprises allemandes afin de faciliter leur embauche. Enfin, Daimler a fourni 50 formations en apprentissage supplémentaires aux réfugiés. »

À votre avis, pourquoi la chancelière a-t-elle adopté cette politique d’accueil ?

Au fond, personne ne sait vraiment expliquer cet acte de folie. D’aucuns ont recours aux[access capability= »lire_inedits »] théories du complot, arguant que l’immigration massive profite aux Américains, mais je n’y crois pas. D’un point de vue psychologique, Angela Merkel n’a jamais eu d’enfant et compense peut-être ce manque en devenant une sorte de mère par procuration pour les migrants. Mais j’aperçois des causes plus profondes, d’ordre métaphysique. Après le désastre du nazisme, l’Allemagne a renoncé à son identité et à sa culture pour faire bonne figure auprès des Occidentaux, quitte à ce que les Allemands s’américanisent. En outre, une certaine tendance protestante à la haine de soi conduit parfois l’Allemagne à vouloir sauver le monde.

Nous y voilà ! Merkel a sans doute eu à cœur de redorer le blason de l’Allemagne entachée par les crimes du nazisme…

Aux tueries de masse totalitaires a en effet succédé un suicide humanitaire. On est passé de « Deutschland über alles » (l’Allemagne au-dessus de tout) à « Deutschland unter alles » (l’Allemagne en-dessous de tout) ! Sous le nazisme, l’Allemagne submergeait le monde sous ses troupes militaires ; aujourd’hui, l’Allemagne absorbe le monde entier. D’un point de vue ethnologique, il faut replacer l’ouverture des frontières dans notre inconscient national car, par sa démesure et son utopisme romantique, cette décision est un acte éminemment allemand.

En quoi est-ce romantique d’accueillir des individus qui fuient le malheur ?

L’idéalisme romantique ne voit dans les migrants que de bons sauvages qu’il faut assister à tout prix. Or l’expansion migratoire est la conséquence de deux phénomènes. Primo, l’explosion démographique de l’Afrique, probablement provoquée par les programmes d’aide économique notamment de l’ONU. C’est un mécanisme que Churchill avait déjà remarqué il y a cinquante ans : à mesure que l’Inde profitait des programmes d’aide au développement, elle augmentait sa population. Secundo, l’idiote guerre de la Libye et le renversement de Kadhafi ont fait sauter le verrou qui empêchait la vague migratoire de déferler sur l’Europe. Ignorer cette réalité relève du romantisme qui, en Allemagne, a été historiquement de droite comme de gauche.

Selon votre classification, Merkel serait donc une romantique… de gauche ?

En tout cas, elle fait mine de l’être. Ne perdons pas de vue son objectif politique : se maintenir au pouvoir. Par sa politique d’immigration, Merkel s’est immunisée contre toutes les critiques de la gauche et a construit un grand récit auquel cette dernière – notamment le SPD qui participe au gouvernement de grande coalition – n’a plus rien à opposer ! Angela Merkel a conquis ce que j’appelle la souveraineté interprétative.

Il arrive que les discours se heurtent aux faits. Ainsi, il y a un an, pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, à Cologne et dans une douzaine de villes allemandes (Stuttgart, Hambourg, Düsseldorf…), 1 200 femmes ont été agressées par 2 000 migrants sous l’emprise de l’alcool, majoritairement d’origine maghrébine. Comme en France, la presse et les féministes allemandes ont-elles tardé à s’emparer de ce sujet ?

Dans un premier temps, seule la presse locale a parlé de cette affaire. La presse nationale, les leaders d’opinion et les grands médias ont fait comme si de rien n’était pour ne pas être accusés d’islamophobie et de xénophobie ou, ce qui est pire à leurs yeux, de vouloir influencer l’opinion. En l’absence de toute censure centrale, les journalistes « éclairés » se sont comportés comme des sardines nageant dans le même banc en s’autocensurant pour empêcher les citoyens de se faire une opinion sur les événements. Car le 31 décembre 2015 n’est pas simplement une nuit d’agressions sexuelles contre les femmes. Nous avons été confrontés à une tentative de conquête territoriale. Cette même nuit, des migrants ont tiré des fusées sur la grande cathédrale de Cologne, ce qui revient à dire : « Maintenant, c’est nous qui sommes là. On agit à notre guise, en tirant sur votre cathédrale qu’on n’aime pas parce que c’est un édifice chrétien, en volant vos sacs et vos téléphones portables, en agressant vos femmes… »

Certains interprètent cette nuit d’horreur comme un choc des civilisations en actes. Pourtant, la civilisation européenne n’a pas le monopole de la galanterie…

La tradition européenne a inventé le service à la dame, idéalisant la femme depuis le temps des troubadours. A contrario, chez les Africains, les Asiatiques et les Arabes, la femme n’est pas mise sur un piédestal. C’est toute la différence entre nos civilisations. Ainsi, l’histoire européenne est-elle marquée par un fil conducteur qui va de l’âge courtois au revers de la médaille féministe. On peut trouver des féministes ailleurs qu’en Europe, mais le féminisme a été inventé sur notre continent.

Que lui reprochez-vous ?

Le féminisme transforme l’égalité des droits en uniformisation des sexes et fait de la femme une concurrente de l’homme là où ce n’est pas nécessaire. Que les féministes s’en prennent à la grâce des femmes m’est esthétiquement désagréable.

Osons une provocation féministe : si depuis quelques années l’Allemagne retrouve une certaine superbe et s’affirme sur les plans international, économique et sportif, est-ce par la grâce de la chancelière Angela Merkel ?

Une provocation en appelle une autre : la rédemption de l’Allemagne devrait exiger l’abandon total de notre peuple, jusqu’à la mise à disposition sexuelle de nos femmes. [Rires] Plus sérieusement, le mythe de l’Allemagne dynamique cache une réalité bien plus contrastée : 15 millions d’Allemands travaillent, paient des impôts et permettent ainsi au reste du pays de vivre. Or la politique délétère de Merkel contribue à affaiblir ce groupe d’élite.

Restons dans le domaine politique. Vous conseillez l’AfD, parti anti-euro et anti-immigration né en 2013, qui a fait une percée fulgurante lors des dernières élections (14 % aux régionales à Berlin). Comment voyez-vous ce mouvement ?

L’AfD est un mouvement disparate qui rassemble des citoyens en état de siège. Notre projet consiste à souhaiter un retour à la normale, avec l’instauration de réelles frontières nationales, ce qui n’a rien de fasciste ! Les électeurs de Trump comme les partisans du Brexit ont dit en substance : « We want our country back. » Nous ne souhaitons pas autre chose.

Comment se positionne l’AfD par rapport aux citoyens allemands musulmans, notamment d’origine turque ?

Nous distinguons la religion des individus, si bien que le programme de l’AfD précise : « L’islam n’appartient pas à l’Allemagne. Les citoyens allemands musulmans appartiennent à l’Allemagne. »

Vous les invitez presque à abjurer leur foi mais passons. Le mois dernier, nous avons publié un reportage photo sur les électeurs berlinois de l’AfD, plutôt bien insérés professionnellement. Comment décririez-vous votre électeur type ?

Musulman, travailleur indépendant, libéral et de droite ! [Rires] À l’heure actuelle, ce profil concerne une minorité de nos électeurs mais c’est l’objectif que je veux atteindre. J’aimerais que l’AfD séduise des gens qui travaillent, paient des impôts et se sentent patriotes, fussent-ils musulmans.

Vous l’avez assez répété au cours de nos entretiens, l’Allemagne vieillit. À moins d’un sursaut nataliste peu probable, peut-elle se passer de l’immigration ?

Je n’ai aucune opposition de principe à l’immigration. Ma femme est israélienne, mes beaux-parents russes, ma tante hongroise, mon fils à moitié japonais et une de mes belles-sœurs vietnamienne. L’enjeu, c’est de décider qui on fait entrer en Allemagne. Les authentiques réfugiés politiques devraient être acceptés mais rentrer chez eux une fois la guerre achevée dans leur pays. Or les migrants sont venus pour rester, ce qui est problématique. Et dans une société normale, on devrait expulser les émigrés qui s’en prennent aux femmes ! [/access]

Zemmour: « Entre la France et l’islam, les musulmans doivent choisir »

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eric zemmour islam immigration
Eric Zemmour, par Hannah Assouline.

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely

Causeur. Dans Un quinquennat pour rien, vous écrivez : « La gauche comme la droite croyaient et croient toujours au mythe du musulman arraché à son déterminisme ethnique et religieux, individu désincarné, déraciné, dé-historisé dans une société libre. » C’est pourtant depuis deux siècles l’exacte définition du logiciel français !

Éric Zemmour. Vous voulez dire le logiciel républicain. Mais, contrairement à ce que croit Jean-Luc Mélenchon, l’histoire de France n’a pas commencé avec la Révolution française. La France a connu une histoire millénaire façonnée par des siècles de catholicisme, qui intégrait lui-même les influences grecques, romaines et juives. La France, c’est un peuple et une terre. Ce n’est pas une terre vierge où n’importe qui peut s’installer en faisant n’importe quoi. On peut venir d’ailleurs, mais on doit respecter les us et coutumes de son peuple, faire siens son histoire, son mode de vie, sa culture.

A lire aussi >> Eric Zemmour n’a pas fait l’apologie du terrorisme: le Parquet de Paris a classé la plainte déposée contre lui après cet entretien, publié le 7 octobre 2016, sur Causeur.fr

Donc, vous ne croyez plus à la République ? Si l’assimilation des Italiens, des Juifs et des Polonais a marché, pourquoi en irait-il différemment des immigrés musulmans ?

Pour trois raisons. La première et la plus fondamentale, c’est le nombre. Comme l’a écrit Engels, « à partir d’un certain nombre, la quantité devient une qualité ». À cela, il faut ajouter cette observation du général de Gaulle : « On assimile des individus, pas des peuples.» Or nous avons fait venir un peuple entier, qui se considère désormais comme un peuple en soi et veut pérenniser son être sur le sol français. D’ailleurs, cela ne marche pas mieux aux États-Unis. J’ai lu cet été deux livres de Samuel Huntington, Le Choc des civilisations et Qui sommes-nous ? Il explique très bien que tout au long du xixe et du xxe siècle, les États-Unis n’étaient pas beaucoup plus multiculturalistes que la France. Et beaucoup plus assimilationnistes qu’on le prétend en France. En revanche, depuis l’arrivée en masse des Mexicains qui ont hispanisé des villes entières de la Floride à la Californie, la diaspora latino est devenue un peuple dans le peuple américain. Selon Huntington, ce processus aboutira à l’horizon de cinquante ans à une nouvelle guerre de sécession entre le peuple mexicain et le peuple anglo-américain.

Le deuxième obstacle à l’assimilation des musulmans est lié à la nature même de l’islam, qui n’est pas seulement une religion, mais aussi, comme le dit Rémi Brague, un droit, une loi, une nation qui demeure absolument inassimilable. Dans l’histoire, l’islam a conquis et soumis des populations mais ne s’est jamais assimilé.

Des musulmans qui s’assimilent individuellement, on en voit tous les jours…

On a surtout vu le contraire et ce dès la conquête de l’Empire romain d’Orient : alors que dans l’Empire romain d’Occident, les Goths, les Wisigoths, les Francs se convertissaient au christianisme et adoptaient la langue latine, les Arabes imposaient à leurs conquêtes la langue arabe, l’islam et leur Dieu. Ils ne se sont jamais appropriés ni le Dieu ni la langue de ceux qu’ils conquéraient. Et cette observation m’amène à la troisième raison de l’incapacité de l’islam à s’assimiler en France :[access capability= »lire_inedits »] la « salafisation ». Même dans les endroits où l’islam s’était un peu acclimaté aux conditions locales – Sénégal, Indonésie –, de nouvelles générations s’en prennent à l’islam des pères, sous l’influence des écoles coraniques financées par l’Arabie saoudite. Pour eux, salafiser c’est ré-islamiser, puisque le salafisme, c’est l’islam pur pour les purs.

Nous sommes d’accord avec vous sur l’observation du présent. Mais pour vous, l’avenir ne peut pas s’éloigner de ce présent. Si le judaïsme, poussé par l’exil, s’est mis à se « chamailler » et à interpréter ses textes sacrés pour trouver le moyen de s’adapter à une nouvelle réalité, pourquoi l’islam en serait-il incapable ?

L’islam affirme le Coran incréé, parole divine absolue directement transmise aux hommes, sans intermédiaire, d’où le refus de l’interprétation, de l’exégèse. Et il se trouve que les nouvelles générations, nées sur notre sol, et de nationalité française, croient cela de plus en plus massivement et de plus en plus fanatiquement. Une majorité de jeunes musulmans, si on se fie à la dernière étude de l’institut Montaigne, pensent que le Coran et les dits prophétiques doivent être appliqués à la lettre et qu’ils s’imposent à la République. Ils ne veulent pas « tordre » le texte comme l’ont fait les Juifs pour l’adapter aux mœurs et coutumes françaises.

Mais du point de vue qui est le nôtre, le Coran est une création historique, son caractère incréé aussi. On a parfois l’impression que vous finissez par y croire, que le Coran est incréé !

Ce que je crois n’a aucune importance.

Et puis, si les musulmans ne veulent pas « tordre » leur texte, c’est peut-être parce qu’on ne le leur a jamais clairement demandé. On pourrait au moins essayer avec eux ce qui a marché en 1806 avec les Juifs.

Cela ne vous a sans doute pas échappé, François Hollande n’est pas plus Bonaparte que Nicolas Sarkozy n’est de Gaulle. De plus, en 1806 il y avait 30 000 Juifs en France, pas des millions. Depuis le Talmud, ils ont le goût, voire l’obligation, de la disputatio, de l’interprétation des textes, ce qui est strictement interdit en islam depuis le ixe siècle, à cause de la fameuse fermeture des portes de l’ijtihad. Ces deux histoires n’ont donc rien à voir.

Mais est-ce que la France a essayé d’exiger clairement cette adaptation ?

Oui. Chevènement par exemple a essayé d’obtenir la renonciation à la règle de l’apostasie, qui est comme vous savez punie de mort pour les musulmans. Mais les représentants musulmans ont toujours refusé. C’est logique de leur point de vue : l’islam est une religion naturelle, tous les hommes sont musulmans, ceux qui ne le sont pas doivent le devenir, ceux qui le sont ne peuvent pas y renoncer. Et Sarkozy a aussi lâché là-dessus. En prime, lui qui avait juré que jamais les Frères musulmans ne s’assiéraient à la table de la République, a intronisé l’UOIF (représentant français des Frères musulmans) en grand interlocuteur… Or Gilles Kepel nous a appris qu’en 1989 les Frères musulmans avaient décrété la France terre d’islam. Que je sache, les Juifs n’ont jamais décrété la France terre de conquête judaïque ! Ça fait beaucoup de petites différences et, additionnées, cela en fait une grosse.

Toute la question, au fond, est de savoir si c’est l’islam ou plutôt les structures anthropologiques qui font obstacle à l’intégration. Hugues Lagrange, dans Le Déni des cultures, cherche les explications dans les structures élémentaires de la parenté. Des musulmans « embourgeoisés », vivant dans des familles nucléaires dans un milieu urbain s’assimilent donc assez facilement.

C’est aussi la thèse qui permet à Emmanuel Todd d’intégrer l’endogamie musulmane dans un modèle optimiste… – alors que le modèle français est, fondé sur l’exogamie, le fameux « échange des femmes ». Tout cela complète mais ne contredit pas mon analyse. Maintenant, si vous voulez me faire dire que nous avons mené une politique d’immigration complètement folle depuis quarante ans, je vous l’accorde ! On peut ajouter à cela les magnifiques jurisprudences du Conseil d’État interdisant à Raymond Barre de suspendre le regroupement familial dès 1976, puis autorisant la polygamie en 1980 – en accordant le séjour à une seconde épouse au titre du regroupement familial. On a ainsi fait entrer en quantité des gens qui n’avaient rien à voir avec la structure anthropologique française. En réalité, les problèmes liés à l’anthropologie et ceux liés à l’islam se cumulent !

Il y a quarante ans, les immigrés se fichaient de l’islam. Vous tirez d’une histoire assez courte – quelques décennies – l’existence d’un conflit vieux de quinze siècles… entre deux blocs inconciliables : « l’Islam » d’un côté, « la France » de l’autre.

C’est vous qui oubliez quinze siècles au profit de quelques décennies de sécularisation avortée, produit de la colonisation française. Ce sont deux blocs civilisationnels, qui existent depuis mille cinq cents ans. On dirait que vous ne voulez pas, par principe, admettre un certain essentialisme, vous n’admettez pas qu’il y ait une âme des peuples, vous n’admettez pas que, comme le disait Auguste Comte, « les morts gouvernent les vivants » et vous voulez absolument nous imposer un individualisme existentialiste ! Ça ne marche pas ! Cela fait trente ans que des politiques de tous bords me disent : « Ne t’inquiète pas, ils voudront consommer des Nike ! » Vous pensez que tout lien spirituel peut être dissous dans le matérialisme. Eh bien ! vous vous trompez avec l’islam. C’est en partie d’ailleurs la grandeur de cette civilisation que de résister au diktat consumériste.

Les charmes de la société libérale ne se réduisent pas aux Nike. Que faites-vous de la liberté de conscience et de pensée ? Tout bonapartiste que vous êtes, renonceriez-vous facilement à la « paisible jouissance de l’indépendance privée » ? Les musulmans seraient-ils incapables de désirer tout cela ?

Votre question révèle la conviction de beaucoup de Français, assez touchante par ailleurs, selon laquelle on ne peut pas rêver mieux que notre mode de vie. De même vous croyez que toutes les femmes rêvent de vivre à la française, parce que la France est depuis longtemps, comme le disait Frédéric II (et Hume) la patrie des femmes, mais ce n’est pas le cas, comme le montre le rôle des femmes dans le djihad.

Nous y reviendrons. La liberté de croyance est l’un des fondements d’une société démocratique – et de l’identité française contemporaine. Le communisme devrait nous avoir vaccinés sur ce point. Et quand il faut limiter la liberté d’exprimer ces croyances, cela ne peut être de gaieté de cœur. On veut que les musulmans édulcorent leur religion comme d’autres avant eux, vous les sommez d’y renoncer, pardon mais cela évoque plus l’Inquisition ou le stalinisme que la République…

Je ne somme personne et je n’exige rien. Seulement, après mûre réflexion, je pense que l’islam est incompatible avec la République et avec la France. Soit la France et la République se couchent devant l’islam, soit on exige un choix entre la France et l’islam. Cela signifie a minima de rétablir les règles assimilationnistes qui prévalaient jusqu’aux années 1960. L’historien Pierre Milza estime que trois millions et demi d’Italiens sont venus en France entre 1870 et 1940. Un million sont restés, les deux tiers sont repartis. Chez les Polonais, 60 % sont repartis. Pourquoi ? Parce que la IIIe République mettait très haut la barre de l’assimilation, et que ceux qui ne voulaient pas s’assimiler rentraient chez eux. Et cela permettait à ceux qui voulaient vraiment devenir français de rester sans subir l’opprobre de ceux qui ne le voulaient pas.

D’accord, mais personne ne leur demandait d’oublier l’Italie… De plus, le contexte économique était très particulier : avec la crise de la viticulture dans le sud de la France, on n’avait plus besoin des Italiens. Et on n’était pas loin des pogroms.

Si, on leur demandait d’oublier en partie l’Italie, d’abandonner les prénoms italiens et le mode de vie à l’italienne. C’est bien pourquoi les deux tiers sont repartis. Et ils étaient italiens, c’est-à-dire les plus proches culturellement des Français – les fameux « Français de bonne humeur ». Oui, il y eut des pogroms anti-italiens comme après l’assassinat de Sadi Carnot par un anarchiste italien. Toujours est-il que le modèle économique qui a fait venir l’immigration il y a quarante ans est tout aussi mort que celui de la viticulture en 1910 et pourtant, on continue à en faire venir ! C’est que l’immigration à jets continus répond à un nouveau modèle économique, celui de la mondialisation, qui concentre la richesse dans les grandes métropoles, en chasse les classes populaires autochtones et fait venir des prolétaires du monde entier, moins chers et moins exigeants, pour servir les « vainqueurs de la mondialisation ». On comprend que les bourgeois des grandes villes soient favorables à l’immigration et que les classes populaires, remplacées par elle, lui soient hostiles.

Quoi qu’il en soit, nous ne pensons nullement qu’il faille faire du passé table rase. Mais si les morts gouvernent les vivants, les vivants doivent aussi un peu gouverner les vivants. L’identité, ce n’est pas seulement de l’héritage, c’est aussi du nouveau. Sinon, nous serions dans les grottes !

N’empêche que les inconscients collectifs existent. Et quinze siècles d’Histoire doivent tout de même peser un peu plus dans notre identité que la dernière mode idéologique. Je suis essentialiste comme le général de Gaulle quand il dit : « La Russie boira le communisme comme le buvard boit l’eau. » L’islam a occupé la France au viiie siècle, et c’est en référence à cette occupation que les Frères musulmans définissent la France comme une terre d’islam. Comme elle l’a été, elle doit le redevenir. De même, la colonisation par la France de l’Algérie et autres terres musulmanes provoque aujourd’hui un désir de colonisation de l’ancien colonisateur. C’est une réalité que vous ne voulez pas voir !

Nous ne refusons pas de la voir, nous considérons qu’elle ne résume pas l’ensemble des relations entre la France et l’islam. De plus, dit de cette façon, vous aboutissez à exposer un énorme problème qui n’a pas de solution.

C’est très sérieux, en effet. Quand le calife se décrète « Calife », ça veut dire quelque chose.

Pas pour nous ! De plus, votre « calife » se trouve à des milliers de kilomètres. Et ici, il ne parvient guère qu’à endoctriner quelques esprits faibles….

Quelle condescendance ! Moi, je prends l’islam au sérieux, je ne le méprise pas ! Je ne pense pas que les djihadistes soient des abrutis ou des fous. Au sommet, il y a des théologiens qui appliquent exactement leur idéologie coranique et légitiment tous leurs actes par des sourates ou des actes du Prophète. Et je respecte des gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient – ce dont nous ne sommes plus capables.

Vous respectez des gens qui roulent en camion sur des enfants ? Qui tuent des journalistes parce qu’ils ont représenté leur prophète ? Vraiment ?

Pardon de vous chagriner, mais l’Histoire, c’est ainsi, des innocents meurent parce qu’ils sont dans le mauvais camp, ou au mauvais endroit au mauvais moment. Et oui, quand des gens agissent parce qu’ils pensent que leurs morts le leur demandent, il y a quelque chose de respectable. Et en même temps de criminel et de mauvais, c’est ainsi, les humains sont complexes. Donc combattons-les, mais arrêtons de les mépriser. Du reste, c’est encore une forme de mépris de prétendre que nous sommes responsables de leurs malheurs. Quelle arrogance inouïe ! On croit qu’ils ne font que réagir à notre histoire alors qu’ils se sont réappropriés leur propre langage islamique des origines.

Mais eux-mêmes disent que les attentats répondent aux crimes de l’Occident et à nos lâches agressions, etc. Le ressentiment est l’un des premiers ressorts du djihadisme.

Je ne trouve pas. Le djihadisme est un des préceptes majeurs de l’islam que tout bon musulman doit suivre scrupuleusement. Comme le rappelle Rémi Brague, même un philosophe ouvert et tolérant comme Averroès prônait un « djihad » sans pitié contre les hérétiques. L’islam s’est constitué depuis l’origine avec et par la guerre. Mahomet est « l’homme parfait » dans la théologie islamique. Ses actes doivent être imités. Or Mahomet fut un chef de guerre redoutable et impitoyable.

Donc, tous les musulmans qui se disent horrifiés par les attentats et jurent que l’islam ce n’est pas ça mentent ?

Boualem Sansal a cette formule : « Qu’est-ce qu’un islamiste ? C’est un musulman pressé. » Je me souviens du fils d’une des victimes musulmanes de Nice, dont je comprends évidemment la tristesse. Parlant de sa mère, qui portait le voile, il a dit « C’était une musulmane du juste milieu. » Le « juste milieu », aujourd’hui, c’est être voilée.

Il y a donc en France une « cinquième colonne » musulmane…

Une cinquième colonne, c’est-à-dire des gens qui approuvent et protègent ceux qui nous frappent, est inévitable tant que se poursuit l’islamisation, par les mœurs, de territoires français de plus en plus nombreux. C’est encore l’Histoire qui se rappelle à nous avec le triptyque invasion/colonisation/conflagration. L’invasion, c’est le nombre venu du Sud ; la colonisation, c’est l’islamisation des territoires de plus en plus importants ; et la conflagration survient lorsque certains de ces gens islamisés veulent appliquer jusqu’au bout l’islam et s’engagent pour le djihad.

Dans ce cas, que faire ?

Je ne suis pas président de la République. Marcel Gauchet a dit dans son dernier livre : « On n’a pas besoin de “mesures”, on a besoin d’un diagnostic. » J’essaie de poser un diagnostic. Après, les mesures s’imposent d’elles-mêmes. Le minimum, c’est de revenir à nos anciennes exigences sur l’assimilation. Si ça échoue, cela placera au moins les gens face à leurs responsabilités.

Peut-être que si nous exigeons, nous obtiendrons. Tant que le rapport de forces est de notre côté…

Je n’y crois pas ! C’est la différence entre nous. Mais on peut essayer. Ceci étant, le plus important, aujourd’hui, c’est le diagnostic. Il faut que l’on regarde la réalité en face. Or c’est l’inverse qui se produit. Aujourd’hui, au sommet de l’État, dans les médias et parmi les intellectuels, c’est encore le déni, voire le négationnisme, qui prévaut, et on continue à raconter de gentilles histoires sur le vivre-ensemble. Le gouvernement nous invite à distinguer l’islam et l’islamisme et explique que, pour combattre l’islamisme, il faut plus d’islam, plus de mosquées, plus d’imams. Je pense au contraire que, plus il y aura d’islam, plus il y aura ce qu’on appelle de l’islamisme, puisque c’est la même chose !

Revenons à la question des femmes qui est au cœur de nos tensions avec l’islam. Vous avez évoqué leur rôle dans le djihad. Certes, mais il y a tout de même plus de féministes que de djihadistes. Ne pensez-vous pas que 90 % des musulmanes aimeraient échapper à l’emprise du groupe ?

Certainement pas dans les proportions que vous dites ! Chez les femmes aussi, « les morts gouvernent les vivants ». Chez les femmes aussi, la mondialisation provoque un besoin de ré-enracinement. Chez les femmes aussi, il y a le besoin d’être reconnue comme un élément de l’ordre familial, plus que comme un produit de l’émancipation individuelle. Tout de même, le rôle des femmes dans le djihad devrait remettre en question vos a priori !

Et qu’avez-vous à dire à ces femmes d’origine maghrébine qui ont créé à Aubervilliers l’association « Femmes sans voile » ? Elles reprochent à Plenel de les assigner à leurs origines, mais ne pourraient-elles pas vous faire le même procès ?

Je les reconnais, je les respecte, je suis enchanté quand elles font la leçon à leurs faux amis comme Edwy Plenel qui défend la liberté des femmes de porter le voile et le burkini au nom du féminisme ; et je suis sincèrement ravi qu’elles veuillent vivre avec nous. Mais on les prétend majoritaires alors qu’elles sont ultra-minoritaires !

Ce qui est sûr, c’est que le mouvement ne va pas dans le bon sens : le poids du groupe ne cesse de se renforcer.

Il y a deux mouvements de sens contraire. D’un côté, depuis 1968, une extension inouïe des libertés individuelles au nom d’une idéologie libérale-libertaire a détruit les derniers carcans collectifs et hiérarchiques. De l’autre, un islam, encore traditionnel et puritain, dernière expression civilisationnelle d’une société holiste, rappelle à ses membres les exigences d’une loi divine imposée d’en haut. La décadence manifeste de notre société libertaire donne du grain à moudre aux injonctions holistiques. Il est paradoxal, mais évident, que la société française des années 1950, encore imprégnée de catholicisme et de patriarcat, aurait moins scandalisé et plus facilement intégré les populations de culture islamique.

Et comme toujours, cher Éric, dans votre emportement, vous risquez de jeter le bébé de la liberté avec l’eau du bain libertaire…

Je note seulement que nos grands donneurs de leçons post-soixante-huitards, antiracistes, féministes et droit de l’hommistes qui passent leur temps à nous interdire le moindre doute sur l’intégration des populations de civilisation islamique sont ceux-là mêmes qui l’ont rendue absolument impossible !

Mais alors, une question perfide : sur la question des femmes, n’êtes-vous pas plus proche de l’islam que de la France ?

Elle est plus convenue que perfide votre question ! Je suis certes antiféministe car à mon avis la pente du féminisme, dès l’origine, était d’aller vers l’indifférenciation des sexes. Mais je ne suis nullement favorable à l’enfermement des femmes que prône l’islam, au contraire, sur ce point, j’admire la civilisation française et le rôle incroyable qu’y jouent les femmes depuis le Moyen Âge. Mais je vous fais remarquer que, même quand la femme n’était pas l’égale juridique de l’homme, la France était déjà la France ! Sous le Code civil napoléonien, au xixe siècle, il y avait une infériorité juridique… mais une visibilité des femmes. Dans l’islam, il n’y a pas que l’inégalité, il y a aussi l’invisibilité.

Avec ce Quinquennat pour rien, on dirait que votre mutation intellectuelle est achevée. Ayant renoncé à l’assimilation, vous êtes devenu identitaire…

Ce n’est pas moi qui ai changé, c’est la réalité. Je ne suis pas un Français de souche, aussi avais-je adopté spontanément ce logiciel républicain qui permet l’intégration individuelle des Français de branche ! Mais la réalité s’impose à moi. Et elle me fait singulièrement penser à ce qui se passait en Algérie, juste avant le déclenchement de la guerre. En 1954, les bourgeois juifs libéraux d’Alger écrivent au FLN en disant : « Nous sommes frères, arrêtez cette guerre, nous allons tous nous réunir dans une Algérie fraternelle et une France fraternelle ! Vous aurez la nationalité française et vous serez nos égaux. » Le FLN a répondu : « Les Juifs sont toujours tombés dans le panneau des chimères patriotiques. Nous, nous avons beaucoup aimé Baudelaire et Montesquieu, mais nous préférons nos morts et notre Dieu. »

Si on suit votre raisonnement, peut-on éviter la guerre civile ?

On peut éviter la guerre civile par la soumission. On devient une République islamique par le jeu de la démographie et de la démocratie. C’est la phrase d’Al Qaradawi, le théologien égyptien des Frères musulmans : « Avec vos lois démocratiques, nous vous coloniserons ; avec nos lois coraniques, nous vous dominerons. » Ou la guerre éclate avant. Pour paraphraser Jaurès, je dirais que la société multiculturelle porte la guerre civile comme l’orage porte la pluie. La paix de 1945 s’explique par deux raisons : d’abord, les Américains ont rasé l’Allemagne avec une violence inouïe ; ensuite, on a expulsé plus de 10 millions d’Allemands de Tchécoslovaquie et de Pologne. L’homogénéité ethnique des territoires fut la clé de la paix qui a suivi.

N’est-ce pas un peu mécanique comme vision des choses ?

Il y a vingt ans, voilà ce que le roi du Maroc Hassan II expliquait à Anne Sinclair : « Vous pouvez faire tous les efforts que vous voulez, mais les miens – il disait “les miens” comme Louis XIV parlait de “mes peuples” ne seront jamais de bons Français. » Anne Sinclair était blême : « C’est de notre faute, c’est parce que nous, nous ne voulons pas… » Et lui de répondre : « Mais non ! Vous pourrez faire tous les efforts que vous voudrez, ils ne seront jamais français ! »[/access]

Un quinquennat pour rien

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Trump: déraper n’est pas jouer

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Le président élu Donald Trump invective un journaliste lors d'une conférence de presse à New-York, janvier 2017. SIPA. 00788209_000005

Même ceux qui ont bien accueilli l’élection de Donald Trump, ou qui ont apprécié la manière dont il constitue son équipe, déplorent la grossièreté et la brutalité de ses propos de campagne, sur les femmes, sur les Latinos, sur les musulmans, voire sur les noirs. Racisme, machisme, islamophobie: le nouveau président a tout pour plaire !

Si Donald Trump s’avère un bon président, ce sera donc malgré ses foucades qui ont fait scandale. Mais comment ne pas voir que, sans ces foucades, il n’aurait pas été président du tout ?

Excellent acteur, il a su donner l’impression que ses éclats étaient les débordements  involontaires d’un tempérament incontrôlé. Mais il s’agissait là d’une illusion : tout cela a été  bien évidemment fait exprès. Non qu’il ait été complètement insincère. Mais il ne se « lâchait » que selon un plan bien établi. La preuve: depuis qu’il est élu, alors même qu’il  tient  de nombreuses  réunions de remerciements, on n’entend plus rien de ce genre.

Du déjà vu en France mais…

Donald Trump a ainsi été le pionnier d’un nouveau mode de communication par le dérapage. Chaque fois, ses dérapages ont suscité des concerts d’indignation d’un bout à l’autre du  pays. Mais, au moins, le message n’est pas passé inaperçu. Il n’était pas pour autant à prendre à la lettre : « j’interdirai l’entrée des musulmans sur le territoire des Etats-Unis » signifiait « je serai ferme contre le terrorisme ». Dans le bruit de fond de l’univers médiatique, s’il n’avait pas exagéré, personne ne l’aurait entendu. Double résultat : ceux qui pensaient comme lui recevaient le message 5/5; les médias dominants, quant à eux,   donnaient par leur indignation même l’écho maximum à son message.

Cela, à vrai dire, n’est pas tout à fait nouveau. Volontairement ou pas, Nicolas Sarkozy s’était déjà essayé à ce mode de communication: sa déclaration contre les « racailles » ou sa promesse de passer les banlieues au « Karcher »  qui avaient soulevé l’indignation, n’avaient pas fait peu pour le faire élire en 2007. Devenu président, il laissait, de temps en temps,  Nadine Morano ou d’autres lâcher quelques énormités qui occupaient quelque temps le devant de la scène. Mais cette veine était épuisée lors de la primaire de droite  faute qu’il ait eu encore quelque crédibilité.

Le récent dérapage de Vincent Peillon, comparant aux porteurs de l’étoile jaune les musulmans de France, loin d’être involontaire, visait à amadouer ces derniers que ses origines juives risquaient de lui aliéner.

…Trump, lui, a fait de la transgression un système

Mais seul Donald Trump a utilisé de manière systématique cette méthode, au point  d’occuper  plusieurs  fois par semaine le devant de la scène médiatique. Presque toute sa stratégie de communication a été fondée sur les transgressions.

Cela a certes été noté par des observateurs, mais on n’a pas dit en revanche que cette stratégie de transgression n’a été rendue possible que par l’emprise considérable prise au fil des ans par l’idéologie du « politiquement correct ». Une emprise plus forte encore aux Etats-Unis que chez nous et qui a abouti à multiplier sur toute une série de sujets les tabous, les interdits, les lignes rouges.

Des interdits gardés surtout par les grands médias, qui lui étaient presque tous hostiles, mais  encore par les entreprises ou les universités qui excluent de plus en plus ceux qui s’écartent de la pensée unique. Malgré le 1er amendement, la judiciarisation de la police de la pensée  s’est elle aussi développée. Au fil des ans, les sociétés occidentales ont instauré un monolithisme qui n’aura bientôt plus rien à envier à celui des anciennes sociétés totalitaires.

Ce monolithisme est de nature idéologique. Il concerne toute une série de champs: la question raciale, la question religieuse, la question dite des « orientations sexuelles » , bientôt celle du réchauffement climatique, où seules sont admises les opinions dominantes. Ceux qui ne la suivent pas n’ont aucune chance qu’on leur propose un dialogue argumenté: ils ne peuvent attendre que l’excommunication violente, l’injure sous la forme de la reductio ad hitlerum.

Ceux qui respectent les codes sont ennuyeux

De plus en plus, tous les champs de l’action politique se trouvent envahis par une forme ou une autre de pensée unique. Jusqu’à la question du réchauffement climatique: Donald Trump a aussi fait scandale en le mettant en doute.

Le résultat de cette pétrification idéologique des discours est en premier lieu que ceux qui respectent les codes imposés deviennent ennuyeux. Ennuyeux parce qu’ils ne tiendront que des propos convenus et se cantonneront au moralisme ambiant, ennuyeux parce que le public sentira confusément qu’en se montrant si respectueux des codes établis, ils font   preuve d’un caractère terne et conformiste, voire d’un esprit timoré. La peur est toujours  disqualifiante pour qui veut exercer une forme ou une autre de leadership. Il en est de même de la langue de bois, signe de  soumission. L’empire du politiquement correct est une des raisons du discrédit actuel des classes dirigeantes occidentales.

Ce constat a son revers: tous ceux qui auront l’audace de bousculer les tabous se distinguent  de la grisaille. Ils n’auront rien à gagner à y mettre les formes: par son simple contenu, la transgression, en matière de racisme, de sexisme, de climat, garantit le scandale. Autant donc en rajouter si le but est de tirer parti du bruit qui en résultera. De toute façon, la réaction sera violente. Inutile de prendre des gants.

La parole libérée… pour le meilleur et pour le pire

La transgression n’a pas seulement pour effet de faire du bruit: elle fait apparaître le candidat comme l’homme qui ose dire tout fort ce que beaucoup pensent tout bas ou n’osent même plus le penser du tout  par un effet de refoulement. Le transgresseur apparaît ainsi comme un leader et, ce faisant, comme un libérateur, pour le meilleur mais aussi parfois pour le pire. Pour le meilleur s’agissant de réhabiliter une parole libre, nécessaire à  toute  démocratie, pour le pire s’agissant le cas échéant du contenu exprimé.

Reste  à  savoir si Trump fera des émules. En Europe, la France est un des rares pays qui élit au suffrage direct son dirigeant suprême, de par la volonté du général de Gaulle (d’autres pays européens élisent au suffrage universel le chef de l’Etat: Finlande, Autriche, Pologne, Portugal,… mais sans leur conférer des pouvoirs importants comme en France). L’actuelle  campagne présidentielle ne semble pas montrer une dérive de ce type. Parce que la pression du politiquement correct serait moins grande en France ? Ce n’est pas sûr. Il est vrai que  Marine Le Pen se pose comme Donald Trump en dehors de l’ « establishment » mais à la différence de ce dernier, elle semble avoir du mal à l’assumer. Elle hérite certes du bénéfice des transgressions de son père mais a le souci d’en gommer le souvenir pour  regagner de la respectabilité. Les autres candidats, tous produits du sérail à la différence de Donald Trump, restent pour le moment dans le genre lisse. Peut-être faudra-t-il attendre une nouvelle génération pour que soit entièrement tirée la leçon de l’élection de Trump, à moins qu’un   relâchement de la pression idéologique et donc de la censure ne ramène la démocratie sur des voies plus civilisées.

Corniche Kennedy: « Avoir 20 ans et sauter dans la vie »

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Kamel Kadri, Lola Creton et Alain Demaria dans "Corniche Kennedy"
Kamel Kadri, Lola Creton et Alain Demaria dans "Corniche Kennedy"

C’était le 22 décembre, soir de bouclage à Causeur. Alors que nous dégustions un des alcools bizarres qu’Olivier Prévôt avait pris l’habitude d’apporter pour l’occasion, je l’ai informé que son entretien avec Dominique Cabrera ne pourrait pas passer dans le numéro, faute de place, et qu’il serait publié sur le site. « Et puis, tu ne peux pas remplir tout le numéro, il y a déjà ta rubrique cinéma et ton enquête sur la RATP, laisse-nous un peu de place !». Lui qui était l’aménité même a un peu ronchonné, pas par narcissisme mais parce qu’il n’aurait voulu pour rien au monde froisser la cinéaste – et j’espère que ce n’est pas le cas… – , et puis nous avons plaisanté sur le fait qu’en peu de temps, il avait su se rendre indispensable. Comme auteur, comme compagnon de discussion. Comme ami.

Nous n’avons pas revu Olivier. Il est mort d’un AVC, le 25 décembre, à 50 ans. Il manquera, j’en suis sûre, à de nombreux lecteurs. Mais aujourd’hui, réjouissons-nous qu’il soit encore là. Et avant de l’évoquer plus longuement dans le journal, nous adressons à Denis Prévôt, son mari, nos plus affectueuses pensées.

Elisabeth Lévy

Propos recueillis par Olivier Prévôt

Causeur. Votre film est aérien. Je ne dis pas « léger » car, au contraire, il est grave. Mais il est fluide, souple comme le corps de ces garçons et filles qui plongent depuis les rochers de Marseille.

Dominique Cabrera. Ce film est le produit d’une rencontre. De ma rencontre avec ces jeunes plongeurs, du plaisir qui fut le mien à les filmer. C’est cela : je me suis dédiée à les filmer. De leur côté, ils ont fait quelque chose « pour de vrai ». J’entends par là que je leur ai proposé une expérience où, paradoxalement, ils ne se mettaient pas en scène, comme on peut le faire aujourd’hui, avec les photos, les réseaux sociaux, où rien n’existe vraiment sinon dans l’image que l’on en donne. Ensemble, nous avons hybridé fiction et documentaire. La grâce, si grâce il y a, elle vient de là. De cette vérité.

Vous dites « ensemble, nous avons… »

Oui. Bien sûr, le roman de Maylis de Kerangal préexistait. Mais j’ai adapté les personnages de Marco et Mehdi à ce que je savais de Kamel Kadri et d’Alain Demaria. À ce que j’ai appris d’eux, dans une rencontre qui d’ailleurs n’allait pas de soi. Je vous laisse imaginer : j’avais ce projet d’adapter Corniche Kennedy mais, à ce moment-là, j’étais encore dans une certaine difficulté… Je ne suis pas une cinéaste nantie, j’ai aussi l’âge d’être leur mère. C’était sans doute un peu curieux, insolite, une dame comme ça qui marche dans la ville et cherche quelque chose. Je leur ai expliqué, et ils ont décidé de m’aider. À tel point qu’ils sont aujourd’hui véritablement, officiellement, coauteurs des dialogues du film.

Du marseillais en version originale.

Oui, car il ne fallait pas imiter. Quand on imite, on est fatalement du côté du folklore et d’une certaine outrance. Et je voulais trouver, restituer la poésie, l’invention langagière qu’a la jeunesse de la ville. Par exemple, cette réplique dans le film « Elle te regarde, on dirait qu’elle veut te manger », c’est Franck, l’un des plongeurs, qui l’a trouvée. Elle a surgi, comme ça, au cours d’un atelier d’improvisation. Alain et Kamel disent parfois « Dominique a écrit le scénario en parisien, nous l’avons traduit en marseillais. »

Marseille fascine.

Malgré tous ses défauts – que les Marseillais ne se privent pas d’épingler –, l’espace public maltraité, le crime organisé, des différences sociales exacerbées, on ne peut être qu’impressionné par la beauté de la ville. L’omniprésence de la mer. Ce bleu… Même quand on n’a rien, on peut être au milieu de cette beauté. Quand ils vont plonger, ces garçons de la corniche n’ont souvent que deux euros en poche, peut-être une bouteille de limonade, mais ils sont dans cet endroit merveilleux, magique, dans ce « luxe » naturel, offert, que les habitants ont en partage.

Et que diriez-vous des Marseillais ?

Ils ont une liberté que je ne trouve pas forcément ailleurs. Cette liberté dans l’expression, l’allure, une certaine érotique des corps. Une sorte d’aplomb, égalitaire, avec lequel je me sens bien.

En même temps, vous ne vous appesantissez jamais sur la dimension hédoniste de la ville, l’été. Il y a une intrigue, un suspense, quelque chose d’haletant.

Je voulais qu’on ait peur pour ces jeunes. Qu’on coure avec eux, dans ce mouvement qui est le leur. Bien sûr, il y a l’angoisse de ces sauts depuis les rochers des calanques, vertigineux. Mais il y a aussi – et surtout – cette angoisse d’être rattrapés par le monde adulte. Par l’ombre. Ils sont en pleine lumière et menacés par l’ombre de la ville. Le crime organisé bien sûr. La police aussi. Il y a un vrai danger à sauter du haut des calanques, mais le vrai péril, c’est le danger social.

Je suis toujours très gêné par ce discours, latent un peu partout. Celui d’une innocence de la jeunesse, d’une jeunesse victime de la société. J’ai le sentiment, au contraire, que la jeunesse est le temps de la complicité.

Mais je n’ai pas voulu une seconde qu’ils soient innocents ! J’ai juste voulu qu’ils ne soient pas assignés d’emblée à un statut de jeunes hors-la-loi. Oui, ils viennent des quartiers populaires. Oui, leur situation sociale est difficile. Mais ils ne sont pas délinquants. Ils pourraient le devenir, bien sûr. L’un d’eux est même au bord de ça. Mais de façon très sartrienne, le film montre que ce sont leurs actes, leurs choix qui vont les définir. Au départ, ils sont comme dans une bulle où rien ne porte vraiment à conséquence. Même sur le plan amoureux. On ne sait pas vraiment qui aime qui. Ils sont, dans tous les sens du terme, « sur un littoral ». En bordure, dans une zone frontière, entre enfance et âge adulte, entre ville et mer. Entre la loi et la pulsion. Ils sont dans un moment de passage. Ils peuvent encore décider d’aller là, ou d’aller ailleurs. Dans mon film, et dans la vie, les actes portent à conséquence.

En disant cela, vous me faites penser à Moussa Maaskri, l’un des policiers, dont le visage porte en permanence une douleur qui apparaîtra aussi, mais un bref instant, sur celui de Kamel Kadri (Marco). Comme un signe.

Oui, c’est juste. Il y a un jeu de miroir qui apparaît ici. Ça n’est pas rien. On paye. C’est cela : on paye chacun de ses actes.

Corniche Kennedy est-il un film moral ?

Il y a en tout cas chez ces jeunes gens un sacré sens moral. L’amitié, la parole donnée, la trahison, tout cela a un sens chez eux. Si vous faites quelque chose de mal, les autres vous le disent. La noblesse des sentiments que je montre dans le film, je ne l’ai pas inventée. Ce n’est pas un costume dont je les aurais affublés. C’est au contraire quelque chose que j’ai éprouvé tout le long de ce que nous avons partagé.

Votre film, au-delà de l’histoire d’amour et du suspense policier, me semble aussi très politique. Suzanne, cette jeune bourgeoise que Lola Créton interprète avec beaucoup de finesse et qui choisit d’aimer ces deux garçons venus, eux, des quartiers populaires. La policière, Aïssa Maïga, qui dit « je suis pas black, je suis flic ». Le casting qui donne à Kamel Kadri le rôle de Marco, et à Alain Demaria celui de Mehdi. Ce sont aussi des actes de votre part. Des actes politiques.

Le film est politique dans son essence, oui. Mais ce n’est pas un film introduisant ou suscitant un débat politique. Filmer des jeunes des quartiers populaires, ne pas en faire d’emblée des délinquants, oui, cela fait sens. De plus, ce qui m’importe dans la devise de la République, c’est le mot « égalité ». Aussi, quand je réalise ce film, ce qui m’inspire, c’est de me sentir à égalité avec ces jeunes, que la réciproque soit vraie, et qu’on construise le film ensemble. Tout cela est politique – et le sens de l’égalité est sans doute ce qui manque à l’action politique aujourd’hui. La situation sociale à Marseille, notamment dans les quartiers populaires, est terrible. Mais c’est le contexte, l’arrière-plan tacite du film, et en aucun cas son sujet. Le sujet, c’est la vitalité, c’est avoir 20 ans et sauter dans la vie.

 

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Mon ami Paul Lombard

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Paul Lombard, février 2011. SIPA. 00613866_000015
Paul Lombard, février 2011. SIPA. 00613866_000015

Paul Lombard, qui vient de mourir, était devenu un ami — ou pas loin. J’avais été chargé de l’aider à écrire ce qui devait être son testament — un livre qui a été écrit jusqu’au bout, et que de sérieux ennuis de santé, en 2011, l’empêchèrent d’amener au stade éditorial, puisqu’il ne pouvait plus le défendre. Je tiens, en hommage à un « ténor du barreau », comme dit la Presse, et à un homme de cœur, comme je dirais moi-même, à vous en livrer une page.

Fifi n’était peut-être pas très maligne, mais c’était une créature voluptueuse, et elle aimait les hommes — elle les aimait beaucoup. Jusqu’au jour — en 1942-43 — où elle rencontra Otto (ou Fritz, ou Wolfgang, bref, un soldat allemand). Coup de foudre trans-national. Du jour au lendemain, Fifi fut fidèle. Elle accoucha même, neuf mois plus tard, d’un joli bébé blond comme son père — une rareté, à Marseille, à cette époque.

Puis vint la Libération. Tous les résistants de la onzième heure émergèrent pour libérer une ville qui l’était déjà. Et, pire encore, leurs vertueuses épouses se mirent de la partie.

On alla chercher Fifi chez elle (Otto avait été déplacé sur le front russe, elle était sans nouvelles, elle était dans les affres et ne pensait à rien d’autre), on la traîna dehors, et avec la délicatesse que l’on imagine, on la tondit.

Ce n’était pas encore assez. On l’amena à la Plaine (un quartier qui, comme son nom ne l’indique pas, domine la Canebière et le lycée Thiers où j’étais lycéen), et on se proposa de la faire baiser par l’âne qui baladait les enfants. « Puisqu’elle avait baisé avec un Allemand, elle pouvait bien baiser avec une bête… »

On avait déjà déshabillé Fifi, on l’installa sous l’animal, qui, terrorisé, menaçait de l’écraser, on commençait à exciter manuellement la bête, pour la mettre en état, quand Louis Rossi, un vrai résistant celui-là, porte-flingue de Defferre qui venait de prendre d’assaut le Petit Provençal, journal collaborationniste, fendit la foule, tua l’âne d’un coup de revolver, et pointant son arme sur la foule :

– Le premier qui bronche, dit-il, je l’abats.

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli

Pologne: Mon frère, ce héros

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Pologne Kacynski Frères Kim Jong-Un
Les frères Kacynski
Pologne Kacynski Frères Kim Jong-Un
Les frères Kaczynski

Alors qu’on pouvait croire que Kim Jong-un était le seul chef d’État au monde à mêler culte familial et juste ligne idéologique, on lui découvre un collègue en Pologne. La même obsession des liens du sang s’est emparée de Jaroslaw Kaczynski.

En effet, le très influent chef du PiS, le parti de la droite polonaise au pouvoir, a défini les fondements de la diplomatie culturelle du pays. La priorité absolue est désormais de « promouvoir l’héritage de la pensée politique du président Lech Kaczynski », son frère jumeau tué dans un crash d’avion près de Smolensk en 2010.

Bien que le déploré défunt n’ait laissé aucune publication ni même un journal intime, les diplomates polonais dispersés à travers le monde ont trouvé la parade en animant, ici et là, des rencontres avec les auteurs de sa biographie. Lesquels éclairent le public sur la vie et l’œuvre de leur héros et notamment sur son art consommé de concilier présidence et vie de famille.

De son côté, le ministère des Affaires étrangères a tenu à rappeler dans un communiqué que Lech Kaczynski « s’opposait vigoureusement aux tentatives de déstabilisation de l’Europe centrale et de l’Est, ainsi qu’à la falsification de son histoire » et qu’il « appuyait le dialogue interculturel ». Il semblerait néanmoins que ledit « dialogue interculturel » ait ses limites, imposées en substance par l’appartenance à la chrétienté.

La directrice de l’Institut polonais à Berlin, Katarzyna Wielga-Skolimowska, a ainsi manqué de subtilité en persistant à promouvoir le dialogue polono-juif. Pis, elle est allée jusqu’à[access capability= »lire_inedits »] organiser à tout-va des projections du film Ida, qui fausse l’histoire de la Pologne où, certes, les juifs ont rencontré quelques problèmes mais jamais, au grand jamais, à cause des Polonais.


IDA – Bande-annonce par vodkaster

Par principe de précaution, Wielga-Skolimowska a donc été virée de son poste, de même que la directrice de l’Institut polonais de New York, elle aussi obsédée par les causeries polono-juives. Les autres responsables de la promotion à l’étranger de la vraie culture polonaise, patriotique et religieuse, restent vigilants. Kim Jong-un l’avait dit, les ennemis sont partout ! [/access]

Cellules islamistes…

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La prison Saint-Joseph (aujourd'hui désaffectée), Lyon, 2009.
La prison Saint-Joseph (aujourd'hui désaffectée), Lyon, 2009.

Prières collectives illégales, apologie du terrorisme, prosélytisme omniprésent : le dernier ouvrage du sociologue Farhad Khosrokhavar[1. Prisons de France – Violence, radicalisation, déshumanisation : surveillants et détenus parlent, éditions Robert Laffont, 2016.] dresse un portrait alarmant des prisons françaises, devenues l’un des théâtres de la propagation de l’islam radical en France. Il aura fallu des centaines de morts pour que, en haut lieu, on prenne le problème au sérieux. Reste à se demander si les moyens mis en œuvre sont à la hauteur des enjeux.

Que se passe-t-il vraiment à l’ombre des cellules, derrière les portiques de sécurité, dans le secret des parloirs, entre les yeux des miradors ? Nous avons interrogé surveillants, hauts fonctionnaires de la pénitentiaire, directeurs honoraires ou en fonction, experts et conseillers qui, tous, vivent ou ont vécu la prison au quotidien. Derrière les grilles, on ne parle pas. Aussi ont-ils tous tenu à être protégés par un strict anonymat, refusant d’être identifiés, fût-ce par de faux prénoms.

« Dans les prisons parisiennes, il y a à peu près trois quarts de musulmans et seulement 5 % d’Européens. »

Surpopulation, insalubrité, le décor, propice à toutes les dérives, est connu. La première directrice interrogée, que l’on ne nommera donc pas, évoque les conditions de détention « très hétérogènes ». « Les condamnés à de longues peines sont en maison centrale, où ils bénéficient de cellules individuelles. En maison d’arrêt, en revanche, le surencombrement est endémique : de la cellule occupée par une seule personne au dortoir partagé par 17 détenus, c’est la grande loterie. » D’année en année, la Cour européenne des droits de l’Homme condamne la France pour manquement à l’obligation de fournir aux détenus des cellules individuelles. « On préfère payer plutôt qu’améliorer les choses », avoue un cadre de l’administration pénitentiaire. Un constat partagé par un surveillant de la prison de Fresnes, connue pour être l’un des pires établissements carcéraux en France. « Entre les cafards, les rats et les punaises de lit, c’est un vrai bestiaire, souffle-t-il. Ce n’est pas étonnant que les détenus finissent par verser dans l’islam radical. Quant aux surveillants, ils sont épuisés, à bout. On ne peut plus continuer comme ça. »

Pour commencer, il faudrait connaître la véritable ampleur du problème. Faute de statistiques officielles, interdites par la législation, « on fait des statistiques non officielles, confie un taulier. Dans les prisons parisiennes, il y a à peu près trois quarts de musulmans et seulement 5 % d’Européens. Lors du ramadan, 80 % des détenus des prisons franciliennes demandent des plateaux-repas compatibles avec leurs impératifs religieux ». L’une de ses collègues confirme : « Le Coran est, avec le Code de procédure pénale, l’ouvrage le plus emprunté dans les prisons. » Pour autant, tous deux rejettent toute corrélation systématique entre prison et radicalisation. « Il est ridicule de jeter la pierre à la seule pénitentiaire. Avant d’atterrir chez nous, ils ont fréquenté des terreaux infiniment plus favorables à la radicalisation. Il peut exister un phénomène de contagion, mais la prison est loin d’être un élément déclencheur. » Les chiffres leur donnent raison : seuls[access capability= »lire_inedits »] 16 % des personnes impliquées dans des actes terroristes sont déjà passés par la case prison.

Un directeur de prison: « La plupart des nouveaux intégristes ne connaissent rien à l’islam. Je suis plus renseigné qu’eux sur la vie du Prophète ! »

L’ouvrage de Khosrokhavar, truffé de témoignages édifiants, dévoile cependant la prégnance de l’islam en milieu carcéral et les tensions qui en découlent. « Avec la constitution par les musulmans d’un groupe extrêmement important en prison, l’islam est devenu un enjeu majeur, notamment eu égard à la radicalisation et aux problèmes d’ordre sécuritaire », écrit le sociologue. Nombre de détenus se convertissent par opportunisme. Pour faire face à la solitude et à l’isolement, ils trouvent en l’islam une protection, une communauté, une manière comme une autre de survivre à l’enfermement. « Quand on fait un délit crapuleux comme tuer des enfants, on se convertit et les musulmans vous défendent », avance l’un d’eux. Un autre justifie les vols dans un pays non islamique. « Si voler ou braquer peut aider l’islam, alors c’est un acte pieux ! » À la question : « Peut-on être un bon musulman et un délinquant à la fois ? » un autre répond en toute bonne foi : « Où est la contradiction ? » Au-delà de ces cocasses anecdotes, l’ouvrage montre un climat explosif, perceptible à travers l’exemple de détenus musulmans s’inscrivant au culte catholique dans le seul but d’y faire éclore des « dissensions et polémiques mettant en cause la dignité du culte religieux ».

Reste à savoir comment on passe de délinquant à djihadiste. Cela tient plus souvent du bricolage religieux que de l’épiphanie mystique. « La plupart n’y connaissent rien, observe, narquois, ce directeur de prison. Ils font à peine la différence entre sunnisme et chiisme. Je suis plus renseigné sur la vie du Prophète qu’eux ! »

Psychologue au sein des prisons, Éliane analyse deux profils : « D’abord, les radicalisés ayant déjà un potentiel de disponibilité, car ils ont engrangé énormément de frustrations, de manques : la doctrine proposée par Daesh peut répondre à leurs frustrations. On retrouve, dans leur cas, beaucoup de troubles psychologiques : des psychopathes, des bipolaires… » De l’autre côté, les « victimes » : « Ils peuvent être sous l’emprise de quelqu’un et estiment avoir manqué de quelque chose. Souvent, ils ont un discernement annihilé et fonctionnent sur un mode binaire : croyant/incroyant, pur/impur… » La psychologue s’interroge sur la réversibilité du processus de radicalisation. « Tout dépend du degré d’engagement du sujet. Si l’environnement familial est très présent, c’est possible ; si l’individu est allé plus loin, je ne crois pas à la repentance. » « La radicalisation, c’est comme un cancer : c’est réversible jusqu’à un certain point », confirme un chef d’établissement.

La prise de conscience a été très lente

Encore faudrait-il se donner les moyens de lutter contre ce cancer, ce qui suppose de le dépister. Or la prise de conscience a été très lente, comme le souligne cette directrice de prison : « J’ai commencé à envoyer des courriers au siège de l’administration pénitentiaire pour leur demander quoi faire par rapport aux radicalisés il y a dix ans, se souvient-elle. Ils m’ont répondu qu’ils ne savaient pas comment agir. » Ce sentiment d’impuissance est partagé par de nombreux cadres de l’administration pénitentiaire. « On n’a jamais eu de formation au renseignement, s’alarme l’un d’eux. On fait notre petite cuisine derrière nos hauts murs. On est livrés à nous-mêmes. » Comme le sont les surveillants, pourtant en première ligne. « Certains surveillants s’écrasent devant l’islam, parce qu’ils savent que c’est une manière comme une autre d’avoir la paix, confirme l’un d’eux. D’autres ne rapportent pas à la hiérarchie des informations cruciales, parce qu’ils considèrent que ce n’est pas leur boulot. Bien que minoritaires, ils font honte à la profession. »

Quant aux politiques mises en place, elles sont pour le moins timides, y compris en matière de détection des détenus dangereux. « Notre erreur, c’est d’avoir refusé le triptyque détection/neutralisation/dispersion », s’agace un chef d’établissement. Les indices ne manquent pourtant pas pour identifier un individu en phase de radicalisation : « Si un prisonnier qui recevait une abondante correspondance ne reçoit plus rien, s’il tient subitement des propos politiques, s’il met plus de soin dans son habillement – pour éviter d’être repéré –, c’est suspect », énumère-t-il.

Les règles juridiques européennes empêchent les directeurs de prison de prendre des mesures adaptées

Les meilleurs principes peuvent accoucher des situations les plus dangereuses. En France, le respect des droits individuels s’impose jusque dans les prisons. « On n’espionne pas en prison, on contrôle, précise un directeur d’établissement. Aujourd’hui, la cellule est considérée comme un domicile qui échappe à ce contrôle. » Les espaces communs (ateliers, salles de classe, coursives) sont soumis à une surveillance électronique et humaine. Mais les conversations téléphoniques des détenus, parfois écoutées en temps réel, ne sont pas enregistrées. « À quoi ça sert ? ironise un surveillant. De toute manière, en prison, presque tous les détenus ont accès à des téléphones portables ! » Ainsi s’échangent, dans le secret des cellules, des ouvrages salafistes et des prêches radicaux. Certaines lacunes, comme l’absence de fouille systématique des visiteurs aux parloirs, semblent inexplicables. « On ne les filme pas systématiquement, confie le surveillant d’une prison francilienne. Beaucoup de drogue transite par ce biais. La moitié des familles “visitantes” apporte du cannabis aux détenus. »

Les règles juridiques européennes empêchent souvent les directeurs de prison de prendre des mesures adaptées, face à la radicalisation des détenus. « On n’a pas le droit aux sanctions collectives, et nos cellules d’isolement sont trop peu nombreuses », regrette, en chœur, l’ensemble des cadres pénitentiaires interrogés. La loi elle-même ne sait que faire vis-à-vis de la radicalisation qui, aujourd’hui encore, n’est pas considérée comme un délit. « Ce flou juridique nous lie pieds et poings, déplore un directeur de prison. Impossible de faire pression sur les détenus, sur leurs amis ou leurs familles. On se débrouille comme on peut, mais souvent on ne peut pas grand-chose. La prise de conscience des cabinets ministériels successifs a été beaucoup trop longue. » Pour faire face à cette menace, le renseignement au sein des prisons, arme indispensable, « existe, mais de manière embryonnaire, explique un haut fonctionnaire ayant travaillé sur le sujet. Depuis des années, on demande à ce que des postes d’officiers y soient affectés, mais cette demande demeure lettre morte ».

Il aura fallu des mois d’état d’urgence et deux attentats pour qu’enfin ce sujet soit traité sérieusement : depuis juin 2016, la prison est intégrée au « second cercle du renseignement », et l’équipe affectée à cette problématique passera, dans les prochains mois, de dix à 50 personnes. Pour faire du renseignement en prison, on dispose d’un réseau complexe de capteurs composé de surveillants, d’enseignants, de personnels d’insertion, de médecins, de familles et de détenus. « Quand l’un de ces capteurs nous fournit une information, nous la croisons avec d’autres sources, détaille un directeur de prison. Si elles sont vérifiées, nous prenons les mesures nécessaires et les ajoutons à des fichiers : ainsi, une simple information devient le rouage d’un complexe système de renseignement opérationnel. » Les informations obtenues de cette façon permettent souvent d’éviter une évasion, ou de révéler l’existence de cellules de radicalisation.

« Le strict respect des lois, c’est une zone blanche. L’illégalité, c’est une zone noire. Souvent, on navigue dans des eaux gris foncé »

Ce système se heurte toutefois à l’obligation faite à l’administration de détruire les fichiers carcéraux des détenus dix-huit mois après leur libération – délai étendu à dix ans pour les détenus les plus sensibles. « L’interdiction faite à l’administration pénitentiaire de créer des fichiers nominatifs sur les détenus nous désarme », peste un autre taulier. Cette mesure empreinte d’humanisme représente un grave danger pour la sécurité des prisons, explique un haut cadre de l’administration pénitentiaire. « Prenons un exemple concret : si un détenu A demande une permission de sortie pour aller chez une personne C, et que deux ans plus tard, un détenu B demande la même faveur pour aller chez la même personne, l’absence de fichiers nominatifs nous empêche de constater un lien de proximité entre les personnes A et B, qui pourrait pourtant nous éclairer. » Devant l’absurdité de certains textes, on s’accommode comme on peut. « La loi nous désarme. Dans le strict respect des règles, tout renseignement en prison serait impossible », assène le même cadre. Directeurs de prisons et hauts responsables empruntent donc des chemins de traverse pour éviter les déperditions d’informations. « Le strict respect des lois, c’est une zone blanche. L’illégalité, c’est une zone noire. Souvent, on navigue dans des eaux gris foncé », explique-t-il sans vouloir donner de plus amples détails.

Alors qu’il est urgent de donner à l’État les moyens de savoir ce qui se trame en cellule, le seul pont institutionnel entre les détenus musulmans et l’administration, ce sont les imams, souvent amenés à jouer le rôle d’indicateurs malgré eux. « Ce n’est pas pour rien si on en recrute de plus en plus, souligne une directrice de prison. Ils sont les seuls à pouvoir ouvrir un dialogue. »

« Les radicalisés constituent une minorité qui se vit comme opprimée. Toute la pédagogie du monde ne sert à rien. »

En attendant, les acteurs de l’administration pénitentiaire en ont assez d’être accusés de tous les maux de la société alors qu’ils ont le sentiment de faire ce qu’ils peuvent avec peu. « Il faut arrêter de répéter qu’on ne fait rien contre la radicalisation en prison : la société dans son ensemble est à blâmer, pas nous », s’énerve une cadre. Recrutement d’imams non salafistes et ateliers « citoyenneté et vivre-ensemble », les initiatives se multiplient, toutes empreintes d’excellentes intentions, dont on aimerait croire qu’elles changeront le cours des choses : « Nous mettons au point des brochures antiradicalisation, des flyers, des formations spécialisées. Nous recrutons des binômes de soutien composés d’éducateurs et de psychologues qui travaillent auprès des jeunes », détaille-t-elle. L’un de ses collègues se montre plus circonspect : « Les radicalisés constituent une minorité qui se vit comme opprimée, analyse-t-il. Ainsi, toute la pédagogie du monde ne sert à rien. »

Autant dire que personne n’a encore trouvé la martingale de la déradicalisation. Faut-il alors, comme le réclament certains, ouvrir des unités réservées aux radicalisés ? « C’est une aberration, soupire un cadre de la pénitentiaire en levant les yeux au ciel. L’idéal, ce serait de faire des rotations de sécurité en mettant les profils radicalisés à l’isolement, et en les changeant de prison tous les trois mois. » Le manque de cellules d’isolement – on en compte dix pour une prison de 600 places – range cette solution au rayon des utopies. « La prison ne sera plus un territoire perdu à partir du moment où de bons imams feront leur travail et mettront fin au règne de l’islam politique en prison », prophétise un autre, ajoutant qu’il faudra cinq à dix ans pour structurer le renseignement en prison. En attendant ? C’est un surveillant qui donne la réponse : « On continuera à faire ce qu’on fait de mieux : fermer les yeux, serrer les dents. »[/access]


Vaincre le totalitarisme islamique

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Tragédie de Nantes: SOS justice en danger?

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nantes justice enfance
Sipa. Numéro de reportage : 00412677_000013.
nantes justice enfance
Sipa. Numéro de reportage : 00412677_000013.

La presse vient une fois de plus de mettre en place l’artillerie lourde pour mettre en exergue une histoire épouvantable, celle de cet enfant de la banlieue nantaise martyrisé jusqu’à la mort par deux parents infâmes. Comme en écho le tintamarre a résonné sur les réseaux, assortissant comme d’habitude la clameur, de hurlements à la mort qui ne sont pas les moins bruyants.

On va avoir droit à la séquence habituelle. Haro sur les parents indignes, mépris social, mise en cause des services sociaux et des instits qui n’ont pas vu arriver la catastrophe. Plus tard, quand le procès arrivera, un lynchage médiatique en grand, des hurlements de rage si les parents ne prennent pas perpète et si la justice applique la Loi. Il se trouvera également des braillards pour demander le rétablissement de la peine de mort. Et puis au passage pour faire bonne mesure la stérilisation de ces pauvres qui se reproduisent comme des lapins alors qu’ils sont incapables d’élever leurs enfants.

Ce qu’est la protection de l’enfance

Pourquoi se gêner, dès lors qu’il s’agit de s’acheter une bonne conscience pour vraiment pas cher ? Car bien sûr, tous les « bouleversés » soudain prolixes, ceux qui composent la meute, n’ont aucune idée de ce qu’est réellement la protection de l’enfance, et la nature des problèmes qu’affrontent tous les jours les services chargés de mener cette mission pour le compte des départements? Ces assistantes sociales, ces « référents » ces éducateurs, et ces avocats, tous ceux qui tiennent le front, celui des pires misères, morale et matérielle, ceux dont on ne parle jamais si ce n’est pour les mettre en cause. Parce que c’est tellement facile.

Les départements, on vous le dit de façon récurrente, il faut les supprimer. C’est une évidence, n’est-ce pas ? Vous savez, « le millefeuille administratif, avec tous ces fonctionnaires payés à ne rien foutre », Valls nous l’a promis en 2020, fini. François Fillon nous annonce honnêtement la purge, Emmanuel Macron le conservateur régressif, plus hypocritement, c’est son registre. Mais, dites donc, cet empressement ne serait-ce pas parce que les départements, comme par hasard, avec la protection de l’enfance,  ont aussi les personnes âgées et le RSA? Toutes les compétences sociales lourdes en fait. « Ça coûte trop cher tout ça, les Français les plus pauvres vivent au-dessus de leurs moyens ». C’est Schaüble qui le dit, approuvé par Moscovici. Et Vincent Peillon par exemple, qui a bien précisé que s’il devenait président de la République son premier geste serait d’aller chercher sa feuille de route chez Merkel. Alors en attendant les départements voient leurs budgets rognés, diminués, avant que Macron, Fillon, Valls nous en débarrassent et foutent leurs fonctionnaires à la porte. Il nous faut des grandes régions à l’allemande, car faire comme l’Allemagne est devenue une obsession. Il est vrai qu’eux, ils n’ont pas besoin de services de protection de l’enfance étoffés parce que justement des enfants, ils n’en font plus. Alors, ils les importent dans les conditions matérielles et morales qu’on imagine pour les réfugiés, ou bien déjà formés et diplômés aux frais de leurs pays d’origine, pour ceux du sud de l’Union.

Il est normal que l’opinion publique soit à ce point sensibilisée sur la question des violences faites aux enfants. Qui restent malheureusement massive dans une société en crise, individualiste et dure aux gens. Cette émotion est saine mais elle est dévoyée. Car les médias sont plus soucieux de faire de l’audience en agitant le grelot que d’informer réellement sur la réalité du phénomène. Et de poser les vrais problèmes et en particulier celui des moyens.

70% des dizaines de milliers de cas de violences à enfants en France sont des atteintes sexuelles, 30% des violences physiques habituelles. Violences qui ont lieu dans le huis clos familial. Et ce terrible front-là, celui de la misère ultime, qui le tient? Des gens magnifiques, dévoués, à qui on retire tous les jours des moyens. Sans que ça n’intéresse personne, c’est la partie cachée, le sous-sol, ce qu’on ne veut pas voir. On peut faire le parallèle avec le soi-disant «  laxisme de la justice » vilipendé à chaque fait divers, sans que personne ne s’occupe du scandale français d’un parc de prisons indigne d’un pays comme le nôtre. Pourtant, comme la justice, la protection de l’enfance n’a pas de prix, mais elle a un coût.

Pour connaître un peu la partie judiciaire protection, les auteurs des violences étant poursuivis, et les enfants pris en charge par le département doivent être défendus par des avocats qui les représentent à l’instance. J’affirme qu’il faut avoir des nerfs solides pour prendre en charge l’innocence bafouée.

Enfants et bourreau

Le plus dur ce sont les confrontations dans le bureau des juges d’instruction entre les enfants et leur bourreau. Enfants qui sont en famille d’accueil ou en foyer, dont la vie est déjà en partie brisée et qu’il faut convaincre d’accepter d’être dans la même pièce et de décrire en face de lui ce qu’il leur a fait.

Normalement, quand ils atteignent 18 ans, ils sont majeurs et plus sous la responsabilité du département, alors beaucoup sont lâchés dans la nature. Pour quel destin ? D’autres ont de la chance, des services sociaux, qui font des pieds des mains, des acrobaties, arrivent à grappiller des ressources à droite à gauche pour les emmener un peu plus loin dans la vie.

Alors comme d’habitude avec la tragédie de Nantes, on va se passer les nerfs sur les coupables directs ou indirects que la presse désignera, on verra plein de reportages et de microtrottoirs dans le voisinage. La haine dirigée contre la mère de Fiona, va changer de cible pour les deux parents infâmes, dont on ne sait rien ni ne saura rien de leur propre misère, ce qui les a amenés à l’impensable, à l’impardonnable. Déploration, hurlements avec les loups, appels au châtiment, médias et réseaux vont s’en donner à cœur joie. Mais dans quelques jours il faudra bien retourner aux sujets importants, savoir, qui de Vincent Peillon, Benoît Hamon, ou Manuel Valls aura le privilège de se faire ridiculiser en mai prochain, si François Fillon a eu tort de dire qu’il était chrétien, et ce que devient Jean-Vincent Placé.

En attendant, puisque dans la société du spectacle, les médias font office de dealers on ne va pas se priver de sa petite dose de bonne conscience. Avec la misère des autres, c’est la meilleure. Jusqu’à la prochaine fois.

Nixon a prolongé la guerre du Vietnam pour se faire élire

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trump nixon vietnam johnson
Passation de pouvoirs entre Johnson et Nixon. 1968. Sipa. Numéro de reportage : AP20770964_000004.
trump nixon vietnam johnson
Passation de pouvoirs entre Johnson et Nixon. 1968. Sipa. Numéro de reportage : AP20770964_000004.

Les rebondissements de plus en plus invraisemblables du feuilleton Trump risquent de dérouter les scénaristes américains qui auront bien du mal à imaginer des fictions à la hauteur de cette réalité décapante. Dernier épisode en date, à quelques jours de la cérémonie d’investiture, la fuite de documents montrant les liens que certains membres de l’équipe Trump entretiendraient avec le gouvernement russe. D’après ces sources, Vladimir Poutine ne se serait pas contenté de faciliter, par la fragilisation de sa rivale Hillary Clinton, l’élection du candidat républicain à la Maison blanche mais détiendrait des informations compromettantes permettant un éventuel chantage. Mais aussi ahurissants que puissent paraître ces histoires que pour le moment, rappelons-le, rien n’est venu confirmer, à l’ouest de nos côtes, rien de nouveau !

Nixon vs. Humphrey

Ainsi, pendant que notre attention se polarisait sur les supposés frasques de Trump, une information, une vraie, est passée quasi inaperçue : à l’automne 1968, pendant la campagne électorale opposant le vice-président démocrate Hubert Humphrey à l’ancien vice-président de Dwight Eisenhower (1957-1961), le républicain Richard Nixon, ce dernier a saboté l’initiative de paix lancée par le président Lyndon Johnson (obligé de renoncer à se présenter pour un deuxième mandat à cause du désastre vietnamien). À cette époque, les pourparlers engagés à Paris et à Choisy-Le-Roi entre les Etats-Unis et les dirigeants des deux Vietnam mettaient la paix à portée de main. Il est donc permis de supposer que Nixon, l’homme qui a mis fin à cette guerre quelques années plus tard, a commencé par la prolonger !

Si Nixon a pris contact avec le gouvernement sud-vietnamien afin de faire échouer les pourparlers de paix de Paris, c’est parce qu’il était convaincu que leur réussite aurait pu compromettre ses chances d’être élu. En fait, le futur 37e président des Etats-Unis soupçonnait Lyndon Johnson de lancer cette initiative de paix – et d’arrêter la campagne des bombardements du Nord-Vietnam, ordonnée après l’offensive du Têt en 1968 en signe de bonne volonté donné à Hanoï – pour saboter sa campagne et soutenir Humphrey ! Largement exagérés, les soupçons de Nixon n’étaient pas infondés.

Comme l’a confirmé des années plus tard Philip Habib, ancien diplomate américain qui a participé aux négociations de Paris en 1968, Johnson était pressé d’avancer avant les élections pour pouvoir annoncer de bonnes nouvelles à l’opinion américaine et ainsi accroître les chances de Humphrey. Ce dernier était un démocrate progressiste idéologiquement proche de l’Amérique qui descendait dans la rue pour manifester aux cris de « Hey, hey LBJ (Lyndon B. Johnson) how many kids did you kill today ? » contre la guerre et le gouvernement auquel il appartenait.

Manœuvres de mafieux

Sans relever du secret de polichinelle, cette histoire circule depuis longtemps à Washington suscitant un vif débat entre historiens qui se focalisaient sur le niveau de l’implication de Nixon dans l’établissement du canal secret avec Saïgon et le pilotage de cette manœuvre à très haut risque. John Farrell, ancien journaliste et biographe du 37e président des Etats-Unis (Richard Nixon The Life, à paraître en mars prochain chez Doubleday) vient de trancher la question. Au cours de ses recherches dans la bibliothèque présidentielle Richard Nixon (la tradition américaine veut que chaque ancien président ait droit à une bibliothèque portant son nom et rassemblant ses archives professionnelles), Farrel a trouvé des preuves historiquement irréfutables.

Il s’agit de notes écrites de la main de R.H. Haldeman, bras droit et futur chef d’état-major de Nixon à la Maison blanche (qui chutera avec lui dans l’affaire du Watergate) transcrivant des ordres dictés par téléphone. Dans la note datée du 22 octobre 1968, soit une quinzaine de jours avant les élections, il est écrit : « Il faut qu’Anna Chennault (Ndlr : laquelle servait d’intermédiaire avec le président sud-vietnamien) continue de travailler sur le Sud-Vietnam ».

Concrètement, le « travail » de Chennault (veuve de Lee Chennault, pilote et général de l’armée de l’air, ancien chef des Tigres volants, d’origine chinoise et de trente ans la cadette de son mari héroïque. Dans les années 1960, elle servait de bailleur de fonds au Parti républicain), consistait à convaincre les Sud-vietnamiens que Nixon allait gagner et qu’avec lui ils obtiendraient un meilleur « deal ». Autrement dit, qu’ils avaient intérêt à esquiver l’initiative de Johnson.

D’autres notes, également griffonnées de la main de Haldeman, nous apprennent que Nixon a contacté d’autres personnes pour explorer des pistes susceptibles de faire échouer l’initiative de Johnson. Et ce n’est pas tout ! Ceux qui se demandent comment de tels agissements ont été possibles sans que les services secrets et le président Johnson en soient informés ont raison. Nixon lui-même s’en était inquiété. Aussi a-t-il agi comme n’importe quel mafieux digne de ce nom aurait fait à sa place. Nixon – et cela en dit long sur les relations actuelles entre Trump et les dirigeants des services de renseignements américains – a envoyé son colistier Spiro Agnew rencontrer le chef de la CIA et le menacer. Le marché était simple : son mandat ne serait pas renouvelé s’il ne tenait pas Nixon au courant des négociations avec les Vietnamiens. La note de Haldeman restitue d’ailleurs la façon particulière qu’avait Nixon de s’exprimer : « Dis-lui qu’on veut la vérité ou sinon il perd son boulot. »

CIA et Maison blanche

Mais ce n’est pas tout. Selon Farrell, Johnson a parallèlement été mis au courant des agissements de Nixon – grâce à des écoutes téléphoniques et la surveillance de certaines personnes par des agents américains –  l’accusant même en privé de haute trahison. Mais le président ne possédait pas de preuves irréfutables d’une implication directe de Nixon. Il a donc décidé de ne pas risquer un conflit public. On peut supposer que si Johnson ne savait pas tout, c’est parce que le chef de la CIA avait pris la précaution de ne pas seulement renseigner Nixon mais de filtrer les informations qui remontaient au bureau ovale jusqu’à l’annonce des résultats des élections. Ainsi, en cas de victoire de Humphrey, on peut imaginer que Richard Helms (alors chef de la CIA) aurait offert au nouveau président… la tête de Nixon. Helms est d’ailleurs resté à son poste jusqu’en 1973.

Une fois élu président, Nixon s’est rendu au ranch texan de Johnson et les deux hommes ont publié une déclaration commune affirmant… la continuité de la politique américaine au Vietnam… ce qui n’a pas empêché Nixon de demander à Anna Chennault d’intervenir de nouveau auprès de ses amis sud-vietnamiens en les invitant à rejoindre la table des négociations. Elle a refusé. Les Sud-Vietnamiens, véritables dindons de la farce, dépendaient trop étroitement des Etats-Unis pour s’autoriser des états d’âme.

Quant à Nixon, il a toujours tout nié en bloc. Finalement, comparé à ces professionnels de la politique qu’étaient Nixon et Johnson, Donald Trump fait figure d’enfant de chœur doté d’un compte Twitter.

De l’argent du talent (et inversement)

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Amy Adams dans "Nocturnal Animals"
Amy Adams dans "Nocturnal Animals"

C’était le 4 janvier. Je me suis laissé entraîner — et puis j’avais vu le précédent film de Tom Ford, A Single Man, où Colin Firth était magnifique (comme dans Genius) et Julianne Moore désespérée (comme dans The Hours). Vers la quatrième ou cinquième minute, j’ai eu un sentiment de déjà-vu — ou plus exactement de déjà-lu. « J’ai la mémoire qui flanche / J’m’souviens plus très bien… » Oui, j’avais lu ça — mais ça ne s’appelait pas Nocturnal animals, c’était intitulé Tony et Susan, c’était signé Austin Wright, ça a paru au Seuil il y a vingt ans — un bail, et tant de polars depuis ont coulé sous le pont Mirabeau… Et dans mon souvenir, c’était un très bon roman.

Je suis rentré, je l’ai cherché en vain — livre prêté, livre volé. Je n’ai pas voulu en parler avant de l’avoir relu — le temps de me le procurer sur un site de soldes…

C’est un très bon livre. Mais en le relisant, je me suis souvenu que je l’avais déjà trouvé très bon deux fois — en 1995, puis dix ans après. Par un effet de « concernement », comme dit Starobinski.

Des acteurs sublimés

C’était vers 2004. Un que je connais avait une grande passion de « midlife crisis » (à vrai dire, depuis l’âge de quinze ans — et il en a plus de soixante aujourd’hui — il a été en permanence en « midlife crisis », à voir le nombre de passions horizontales qui ont nourri sa vie et son imaginaire), pour une créature bien sous tous rapports, enseignante comme lui, et quelque peu plus jeune — disons vingt ans d’écart, pas de quoi se retourner dans la rue. Un an de bonheur au bout des doigts. Il allait abandonner pour elle sa femme et ses enfants quand elle lui signifia qu’il n’était pas assez riche pour elle — pas assez pour lui assurer un train de vie adéquat. Et qu’il lui fallait bien (elle venait sans doute de recevoir je ne sais quel message biologique qui lui conseillait d’abandonner l’amour par derrière, comme chante GieDré) qu’elle se mît en quête d’un géniteur adéquat, susceptible d’offrir à sa future progéniture le nid douillet et parisien qu’elle convoitait… Ainsi se termina l’histoire — ou pas tout à fait : piqué au vif, mon ami écrivit dans le mois qui suivit un livre qui eut un écho considérable, et des ventes confortables. Et il le lui envoya, dédicacé, mortel.

C’est tout le sujet de Tony and Susan / Nocturnal Animals. Susan est mariée depuis vingt ans à un chirurgien qui la trompe un peu mais qui a la surface financière adéquate pour que ça passe. Dans le film, elle a un côté « Desperate Housewife » — Amy Adams, sublime, a teint ses cheveux en acajou pour renforcer l’écho avec Marcia Cross. Elle s’occupe d’une galerie d’art moderne (ne ratez pas le début, c’est fascinant de monstruosité) qui périclite. Et elle reçoit par la poste le tapuscrit d’un livre qui va sortir, écrit et envoyé par son ancien mari, Edward — et de surcroît il le lui a dédié. Vingt ans auparavant, il se voulait écrivain, il comptait sur elle pour qu’elle fût sa première et meilleure critique, et elle n’a rien su lui dire d’autre que « C’est trop plein de toi, ces histoires »…

Oui, mais, objecte-t-il…

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli.

Tony & Susan

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Ouverture des frontières: un suicide humanitaire

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Michael Klonovsky crise migratoire réfugies Allemagne Angela Merkel
Ancien journaliste et essayiste, Michael Klonovsky est conseiller du parti allemand AfD.
Michael Klonovsky crise migratoire réfugies Allemagne Angela Merkel
Ancien journaliste et essayiste, Michael Klonovsky est conseiller du parti allemand AfD.

Propos recueillis à Munich par Daoud Boughezala et George Broder

Causeur. En un peu plus d’un an, l’Allemagne a accueilli un million et quelques migrants, notamment en provenance de Syrie. Sur une population de plus de 80 millions d’habitants, ce chiffre peut somme toute paraître modeste. Quel bilan dressez-vous de leur présence ?

Michael Klonovsky. Avant de vous répondre, j’aimerais corriger vos informations. Contrairement à ce que certains prétendent, il ne s’agit pas de réfugiés ni majoritairement de Syriens. Bizarrement, ces migrants ont gardé un téléphone portable mais aucun passeport. Leurs origines sont d’ailleurs assez diverses : Afghans, Algériens, Tunisiens, Syriens, Irakiens, etc. Pour établir la nationalité de chaque migrant, le droit allemand impose la présence d’un fonctionnaire spécialisé, ce qui rend le recensement inapplicable en pratique. En tout cas, seule une petite partie des migrants est constituée de réfugiés politiques. Pour la plupart, ils n’ont tout simplement pas le droit de séjourner en Allemagne. Et leur nombre est désormais plus proche des deux millions que du million que vous évoquiez. Sachant qu’il s’agit essentiellement de jeunes hommes, il faut comparer leur masse à celle des jeunes Allemands. Aussi, le rapport de forces démographique est de plus d’un million de jeunes migrants sur les huit millions de jeunes hommes âgés de 16 à 30 ans qui formeront l’Allemagne de demain. Dans notre société vieillissante, où l’âge moyen atteint 50 ans, on est dans un rapport d’un à huit !

Passons du quantitatif au qualitatif, autrement dit des chiffres à la culture. Au bout d’un an, où en est l’intégration culturelle de ces nouvelles populations ?

L’afflux migratoire déstabilise un peu plus notre société déjà fracturée par le poids des minorités. On déplore par exemple la réislamisation d’une partie des Turcs installés en Allemagne : les voiles se multiplient et, comme l’a révélé une étude de l’université de Munster, près de la moitié des citoyens d’origine turque considère que la loi islamique passe avant la loi de la République fédérale ! De l’avis des premiers intéressés, la perspective de regroupement des différentes vagues d’immigration sous la bannière d’Allah n’est pas un fantasme. Mais je nuancerai quelque peu ce tableau : d’après les sondages, la moitié des Turcs résidant en Allemagne se disent sceptiques face à l’arrivée des migrants…

En France, notamment dans les milieux peu germanophiles, il se dit qu’Angela Merkel a autorisé cet afflux migratoire massif pour répondre aux besoins en main-d’œuvre du patronat allemand…

Si Angela Merkel avait pris cette décision pour répondre à une nécessité économique, elle aurait fait venir d’autres groupes humains. Car plus des deux tiers des migrants arrivés ces derniers mois soit n’ont ni diplômes ni qualifications professionnelles, soit possèdent des diplômes de valeur bien moindre que leur équivalent allemand. Un diplôme d’ingénieur en Allemagne n’a rien à voir avec son prétendu équivalent en Afrique ou au Moyen-Orient ! La majorité des migrants obtiennent en outre des résultats assez déprimants aux tests d’intelligence. Il ne faut donc pas s’y méprendre : lorsque Dieter Zetsche, le P-DG de Mercedes-Daimler, prophétise que les migrants apporteront « un nouveau miracle économique », c’est une déclaration sans suite destinée à se faire bien voir de Merkel. En réalité, les groupes du DAX (Ndlr : le CAC 40 allemand) n’emploient que… 65 migrants ! Quant au groupe Daimler, malgré les déclarations de son président, il en a embauché… zéro (voir encadré).

Mercedes et les migrants

Contacté par Causeur, le groupe Mercedes-Daimler réfute les allégations de Michael Klonovsky et nous adresse les précisions suivantes : « Nous avons engagé 9 réfugiés dès l’arrivée de la première vague de migrants en 2015 puis 50 l’année suivante. D’autres recrutements suivront. Par ailleurs, nous avons offert des stages de formation à 740 migrants en 2016 que nous mettons en contact avec des petites et moyennes entreprises allemandes afin de faciliter leur embauche. Enfin, Daimler a fourni 50 formations en apprentissage supplémentaires aux réfugiés. »

À votre avis, pourquoi la chancelière a-t-elle adopté cette politique d’accueil ?

Au fond, personne ne sait vraiment expliquer cet acte de folie. D’aucuns ont recours aux[access capability= »lire_inedits »] théories du complot, arguant que l’immigration massive profite aux Américains, mais je n’y crois pas. D’un point de vue psychologique, Angela Merkel n’a jamais eu d’enfant et compense peut-être ce manque en devenant une sorte de mère par procuration pour les migrants. Mais j’aperçois des causes plus profondes, d’ordre métaphysique. Après le désastre du nazisme, l’Allemagne a renoncé à son identité et à sa culture pour faire bonne figure auprès des Occidentaux, quitte à ce que les Allemands s’américanisent. En outre, une certaine tendance protestante à la haine de soi conduit parfois l’Allemagne à vouloir sauver le monde.

Nous y voilà ! Merkel a sans doute eu à cœur de redorer le blason de l’Allemagne entachée par les crimes du nazisme…

Aux tueries de masse totalitaires a en effet succédé un suicide humanitaire. On est passé de « Deutschland über alles » (l’Allemagne au-dessus de tout) à « Deutschland unter alles » (l’Allemagne en-dessous de tout) ! Sous le nazisme, l’Allemagne submergeait le monde sous ses troupes militaires ; aujourd’hui, l’Allemagne absorbe le monde entier. D’un point de vue ethnologique, il faut replacer l’ouverture des frontières dans notre inconscient national car, par sa démesure et son utopisme romantique, cette décision est un acte éminemment allemand.

En quoi est-ce romantique d’accueillir des individus qui fuient le malheur ?

L’idéalisme romantique ne voit dans les migrants que de bons sauvages qu’il faut assister à tout prix. Or l’expansion migratoire est la conséquence de deux phénomènes. Primo, l’explosion démographique de l’Afrique, probablement provoquée par les programmes d’aide économique notamment de l’ONU. C’est un mécanisme que Churchill avait déjà remarqué il y a cinquante ans : à mesure que l’Inde profitait des programmes d’aide au développement, elle augmentait sa population. Secundo, l’idiote guerre de la Libye et le renversement de Kadhafi ont fait sauter le verrou qui empêchait la vague migratoire de déferler sur l’Europe. Ignorer cette réalité relève du romantisme qui, en Allemagne, a été historiquement de droite comme de gauche.

Selon votre classification, Merkel serait donc une romantique… de gauche ?

En tout cas, elle fait mine de l’être. Ne perdons pas de vue son objectif politique : se maintenir au pouvoir. Par sa politique d’immigration, Merkel s’est immunisée contre toutes les critiques de la gauche et a construit un grand récit auquel cette dernière – notamment le SPD qui participe au gouvernement de grande coalition – n’a plus rien à opposer ! Angela Merkel a conquis ce que j’appelle la souveraineté interprétative.

Il arrive que les discours se heurtent aux faits. Ainsi, il y a un an, pendant la nuit de la Saint-Sylvestre, à Cologne et dans une douzaine de villes allemandes (Stuttgart, Hambourg, Düsseldorf…), 1 200 femmes ont été agressées par 2 000 migrants sous l’emprise de l’alcool, majoritairement d’origine maghrébine. Comme en France, la presse et les féministes allemandes ont-elles tardé à s’emparer de ce sujet ?

Dans un premier temps, seule la presse locale a parlé de cette affaire. La presse nationale, les leaders d’opinion et les grands médias ont fait comme si de rien n’était pour ne pas être accusés d’islamophobie et de xénophobie ou, ce qui est pire à leurs yeux, de vouloir influencer l’opinion. En l’absence de toute censure centrale, les journalistes « éclairés » se sont comportés comme des sardines nageant dans le même banc en s’autocensurant pour empêcher les citoyens de se faire une opinion sur les événements. Car le 31 décembre 2015 n’est pas simplement une nuit d’agressions sexuelles contre les femmes. Nous avons été confrontés à une tentative de conquête territoriale. Cette même nuit, des migrants ont tiré des fusées sur la grande cathédrale de Cologne, ce qui revient à dire : « Maintenant, c’est nous qui sommes là. On agit à notre guise, en tirant sur votre cathédrale qu’on n’aime pas parce que c’est un édifice chrétien, en volant vos sacs et vos téléphones portables, en agressant vos femmes… »

Certains interprètent cette nuit d’horreur comme un choc des civilisations en actes. Pourtant, la civilisation européenne n’a pas le monopole de la galanterie…

La tradition européenne a inventé le service à la dame, idéalisant la femme depuis le temps des troubadours. A contrario, chez les Africains, les Asiatiques et les Arabes, la femme n’est pas mise sur un piédestal. C’est toute la différence entre nos civilisations. Ainsi, l’histoire européenne est-elle marquée par un fil conducteur qui va de l’âge courtois au revers de la médaille féministe. On peut trouver des féministes ailleurs qu’en Europe, mais le féminisme a été inventé sur notre continent.

Que lui reprochez-vous ?

Le féminisme transforme l’égalité des droits en uniformisation des sexes et fait de la femme une concurrente de l’homme là où ce n’est pas nécessaire. Que les féministes s’en prennent à la grâce des femmes m’est esthétiquement désagréable.

Osons une provocation féministe : si depuis quelques années l’Allemagne retrouve une certaine superbe et s’affirme sur les plans international, économique et sportif, est-ce par la grâce de la chancelière Angela Merkel ?

Une provocation en appelle une autre : la rédemption de l’Allemagne devrait exiger l’abandon total de notre peuple, jusqu’à la mise à disposition sexuelle de nos femmes. [Rires] Plus sérieusement, le mythe de l’Allemagne dynamique cache une réalité bien plus contrastée : 15 millions d’Allemands travaillent, paient des impôts et permettent ainsi au reste du pays de vivre. Or la politique délétère de Merkel contribue à affaiblir ce groupe d’élite.

Restons dans le domaine politique. Vous conseillez l’AfD, parti anti-euro et anti-immigration né en 2013, qui a fait une percée fulgurante lors des dernières élections (14 % aux régionales à Berlin). Comment voyez-vous ce mouvement ?

L’AfD est un mouvement disparate qui rassemble des citoyens en état de siège. Notre projet consiste à souhaiter un retour à la normale, avec l’instauration de réelles frontières nationales, ce qui n’a rien de fasciste ! Les électeurs de Trump comme les partisans du Brexit ont dit en substance : « We want our country back. » Nous ne souhaitons pas autre chose.

Comment se positionne l’AfD par rapport aux citoyens allemands musulmans, notamment d’origine turque ?

Nous distinguons la religion des individus, si bien que le programme de l’AfD précise : « L’islam n’appartient pas à l’Allemagne. Les citoyens allemands musulmans appartiennent à l’Allemagne. »

Vous les invitez presque à abjurer leur foi mais passons. Le mois dernier, nous avons publié un reportage photo sur les électeurs berlinois de l’AfD, plutôt bien insérés professionnellement. Comment décririez-vous votre électeur type ?

Musulman, travailleur indépendant, libéral et de droite ! [Rires] À l’heure actuelle, ce profil concerne une minorité de nos électeurs mais c’est l’objectif que je veux atteindre. J’aimerais que l’AfD séduise des gens qui travaillent, paient des impôts et se sentent patriotes, fussent-ils musulmans.

Vous l’avez assez répété au cours de nos entretiens, l’Allemagne vieillit. À moins d’un sursaut nataliste peu probable, peut-elle se passer de l’immigration ?

Je n’ai aucune opposition de principe à l’immigration. Ma femme est israélienne, mes beaux-parents russes, ma tante hongroise, mon fils à moitié japonais et une de mes belles-sœurs vietnamienne. L’enjeu, c’est de décider qui on fait entrer en Allemagne. Les authentiques réfugiés politiques devraient être acceptés mais rentrer chez eux une fois la guerre achevée dans leur pays. Or les migrants sont venus pour rester, ce qui est problématique. Et dans une société normale, on devrait expulser les émigrés qui s’en prennent aux femmes ! [/access]

Zemmour: « Entre la France et l’islam, les musulmans doivent choisir »

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eric zemmour islam immigration
Eric Zemmour, par Hannah Assouline.
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Eric Zemmour, par Hannah Assouline.

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely

Causeur. Dans Un quinquennat pour rien, vous écrivez : « La gauche comme la droite croyaient et croient toujours au mythe du musulman arraché à son déterminisme ethnique et religieux, individu désincarné, déraciné, dé-historisé dans une société libre. » C’est pourtant depuis deux siècles l’exacte définition du logiciel français !

Éric Zemmour. Vous voulez dire le logiciel républicain. Mais, contrairement à ce que croit Jean-Luc Mélenchon, l’histoire de France n’a pas commencé avec la Révolution française. La France a connu une histoire millénaire façonnée par des siècles de catholicisme, qui intégrait lui-même les influences grecques, romaines et juives. La France, c’est un peuple et une terre. Ce n’est pas une terre vierge où n’importe qui peut s’installer en faisant n’importe quoi. On peut venir d’ailleurs, mais on doit respecter les us et coutumes de son peuple, faire siens son histoire, son mode de vie, sa culture.

A lire aussi >> Eric Zemmour n’a pas fait l’apologie du terrorisme: le Parquet de Paris a classé la plainte déposée contre lui après cet entretien, publié le 7 octobre 2016, sur Causeur.fr

Donc, vous ne croyez plus à la République ? Si l’assimilation des Italiens, des Juifs et des Polonais a marché, pourquoi en irait-il différemment des immigrés musulmans ?

Pour trois raisons. La première et la plus fondamentale, c’est le nombre. Comme l’a écrit Engels, « à partir d’un certain nombre, la quantité devient une qualité ». À cela, il faut ajouter cette observation du général de Gaulle : « On assimile des individus, pas des peuples.» Or nous avons fait venir un peuple entier, qui se considère désormais comme un peuple en soi et veut pérenniser son être sur le sol français. D’ailleurs, cela ne marche pas mieux aux États-Unis. J’ai lu cet été deux livres de Samuel Huntington, Le Choc des civilisations et Qui sommes-nous ? Il explique très bien que tout au long du xixe et du xxe siècle, les États-Unis n’étaient pas beaucoup plus multiculturalistes que la France. Et beaucoup plus assimilationnistes qu’on le prétend en France. En revanche, depuis l’arrivée en masse des Mexicains qui ont hispanisé des villes entières de la Floride à la Californie, la diaspora latino est devenue un peuple dans le peuple américain. Selon Huntington, ce processus aboutira à l’horizon de cinquante ans à une nouvelle guerre de sécession entre le peuple mexicain et le peuple anglo-américain.

Le deuxième obstacle à l’assimilation des musulmans est lié à la nature même de l’islam, qui n’est pas seulement une religion, mais aussi, comme le dit Rémi Brague, un droit, une loi, une nation qui demeure absolument inassimilable. Dans l’histoire, l’islam a conquis et soumis des populations mais ne s’est jamais assimilé.

Des musulmans qui s’assimilent individuellement, on en voit tous les jours…

On a surtout vu le contraire et ce dès la conquête de l’Empire romain d’Orient : alors que dans l’Empire romain d’Occident, les Goths, les Wisigoths, les Francs se convertissaient au christianisme et adoptaient la langue latine, les Arabes imposaient à leurs conquêtes la langue arabe, l’islam et leur Dieu. Ils ne se sont jamais appropriés ni le Dieu ni la langue de ceux qu’ils conquéraient. Et cette observation m’amène à la troisième raison de l’incapacité de l’islam à s’assimiler en France :[access capability= »lire_inedits »] la « salafisation ». Même dans les endroits où l’islam s’était un peu acclimaté aux conditions locales – Sénégal, Indonésie –, de nouvelles générations s’en prennent à l’islam des pères, sous l’influence des écoles coraniques financées par l’Arabie saoudite. Pour eux, salafiser c’est ré-islamiser, puisque le salafisme, c’est l’islam pur pour les purs.

Nous sommes d’accord avec vous sur l’observation du présent. Mais pour vous, l’avenir ne peut pas s’éloigner de ce présent. Si le judaïsme, poussé par l’exil, s’est mis à se « chamailler » et à interpréter ses textes sacrés pour trouver le moyen de s’adapter à une nouvelle réalité, pourquoi l’islam en serait-il incapable ?

L’islam affirme le Coran incréé, parole divine absolue directement transmise aux hommes, sans intermédiaire, d’où le refus de l’interprétation, de l’exégèse. Et il se trouve que les nouvelles générations, nées sur notre sol, et de nationalité française, croient cela de plus en plus massivement et de plus en plus fanatiquement. Une majorité de jeunes musulmans, si on se fie à la dernière étude de l’institut Montaigne, pensent que le Coran et les dits prophétiques doivent être appliqués à la lettre et qu’ils s’imposent à la République. Ils ne veulent pas « tordre » le texte comme l’ont fait les Juifs pour l’adapter aux mœurs et coutumes françaises.

Mais du point de vue qui est le nôtre, le Coran est une création historique, son caractère incréé aussi. On a parfois l’impression que vous finissez par y croire, que le Coran est incréé !

Ce que je crois n’a aucune importance.

Et puis, si les musulmans ne veulent pas « tordre » leur texte, c’est peut-être parce qu’on ne le leur a jamais clairement demandé. On pourrait au moins essayer avec eux ce qui a marché en 1806 avec les Juifs.

Cela ne vous a sans doute pas échappé, François Hollande n’est pas plus Bonaparte que Nicolas Sarkozy n’est de Gaulle. De plus, en 1806 il y avait 30 000 Juifs en France, pas des millions. Depuis le Talmud, ils ont le goût, voire l’obligation, de la disputatio, de l’interprétation des textes, ce qui est strictement interdit en islam depuis le ixe siècle, à cause de la fameuse fermeture des portes de l’ijtihad. Ces deux histoires n’ont donc rien à voir.

Mais est-ce que la France a essayé d’exiger clairement cette adaptation ?

Oui. Chevènement par exemple a essayé d’obtenir la renonciation à la règle de l’apostasie, qui est comme vous savez punie de mort pour les musulmans. Mais les représentants musulmans ont toujours refusé. C’est logique de leur point de vue : l’islam est une religion naturelle, tous les hommes sont musulmans, ceux qui ne le sont pas doivent le devenir, ceux qui le sont ne peuvent pas y renoncer. Et Sarkozy a aussi lâché là-dessus. En prime, lui qui avait juré que jamais les Frères musulmans ne s’assiéraient à la table de la République, a intronisé l’UOIF (représentant français des Frères musulmans) en grand interlocuteur… Or Gilles Kepel nous a appris qu’en 1989 les Frères musulmans avaient décrété la France terre d’islam. Que je sache, les Juifs n’ont jamais décrété la France terre de conquête judaïque ! Ça fait beaucoup de petites différences et, additionnées, cela en fait une grosse.

Toute la question, au fond, est de savoir si c’est l’islam ou plutôt les structures anthropologiques qui font obstacle à l’intégration. Hugues Lagrange, dans Le Déni des cultures, cherche les explications dans les structures élémentaires de la parenté. Des musulmans « embourgeoisés », vivant dans des familles nucléaires dans un milieu urbain s’assimilent donc assez facilement.

C’est aussi la thèse qui permet à Emmanuel Todd d’intégrer l’endogamie musulmane dans un modèle optimiste… – alors que le modèle français est, fondé sur l’exogamie, le fameux « échange des femmes ». Tout cela complète mais ne contredit pas mon analyse. Maintenant, si vous voulez me faire dire que nous avons mené une politique d’immigration complètement folle depuis quarante ans, je vous l’accorde ! On peut ajouter à cela les magnifiques jurisprudences du Conseil d’État interdisant à Raymond Barre de suspendre le regroupement familial dès 1976, puis autorisant la polygamie en 1980 – en accordant le séjour à une seconde épouse au titre du regroupement familial. On a ainsi fait entrer en quantité des gens qui n’avaient rien à voir avec la structure anthropologique française. En réalité, les problèmes liés à l’anthropologie et ceux liés à l’islam se cumulent !

Il y a quarante ans, les immigrés se fichaient de l’islam. Vous tirez d’une histoire assez courte – quelques décennies – l’existence d’un conflit vieux de quinze siècles… entre deux blocs inconciliables : « l’Islam » d’un côté, « la France » de l’autre.

C’est vous qui oubliez quinze siècles au profit de quelques décennies de sécularisation avortée, produit de la colonisation française. Ce sont deux blocs civilisationnels, qui existent depuis mille cinq cents ans. On dirait que vous ne voulez pas, par principe, admettre un certain essentialisme, vous n’admettez pas qu’il y ait une âme des peuples, vous n’admettez pas que, comme le disait Auguste Comte, « les morts gouvernent les vivants » et vous voulez absolument nous imposer un individualisme existentialiste ! Ça ne marche pas ! Cela fait trente ans que des politiques de tous bords me disent : « Ne t’inquiète pas, ils voudront consommer des Nike ! » Vous pensez que tout lien spirituel peut être dissous dans le matérialisme. Eh bien ! vous vous trompez avec l’islam. C’est en partie d’ailleurs la grandeur de cette civilisation que de résister au diktat consumériste.

Les charmes de la société libérale ne se réduisent pas aux Nike. Que faites-vous de la liberté de conscience et de pensée ? Tout bonapartiste que vous êtes, renonceriez-vous facilement à la « paisible jouissance de l’indépendance privée » ? Les musulmans seraient-ils incapables de désirer tout cela ?

Votre question révèle la conviction de beaucoup de Français, assez touchante par ailleurs, selon laquelle on ne peut pas rêver mieux que notre mode de vie. De même vous croyez que toutes les femmes rêvent de vivre à la française, parce que la France est depuis longtemps, comme le disait Frédéric II (et Hume) la patrie des femmes, mais ce n’est pas le cas, comme le montre le rôle des femmes dans le djihad.

Nous y reviendrons. La liberté de croyance est l’un des fondements d’une société démocratique – et de l’identité française contemporaine. Le communisme devrait nous avoir vaccinés sur ce point. Et quand il faut limiter la liberté d’exprimer ces croyances, cela ne peut être de gaieté de cœur. On veut que les musulmans édulcorent leur religion comme d’autres avant eux, vous les sommez d’y renoncer, pardon mais cela évoque plus l’Inquisition ou le stalinisme que la République…

Je ne somme personne et je n’exige rien. Seulement, après mûre réflexion, je pense que l’islam est incompatible avec la République et avec la France. Soit la France et la République se couchent devant l’islam, soit on exige un choix entre la France et l’islam. Cela signifie a minima de rétablir les règles assimilationnistes qui prévalaient jusqu’aux années 1960. L’historien Pierre Milza estime que trois millions et demi d’Italiens sont venus en France entre 1870 et 1940. Un million sont restés, les deux tiers sont repartis. Chez les Polonais, 60 % sont repartis. Pourquoi ? Parce que la IIIe République mettait très haut la barre de l’assimilation, et que ceux qui ne voulaient pas s’assimiler rentraient chez eux. Et cela permettait à ceux qui voulaient vraiment devenir français de rester sans subir l’opprobre de ceux qui ne le voulaient pas.

D’accord, mais personne ne leur demandait d’oublier l’Italie… De plus, le contexte économique était très particulier : avec la crise de la viticulture dans le sud de la France, on n’avait plus besoin des Italiens. Et on n’était pas loin des pogroms.

Si, on leur demandait d’oublier en partie l’Italie, d’abandonner les prénoms italiens et le mode de vie à l’italienne. C’est bien pourquoi les deux tiers sont repartis. Et ils étaient italiens, c’est-à-dire les plus proches culturellement des Français – les fameux « Français de bonne humeur ». Oui, il y eut des pogroms anti-italiens comme après l’assassinat de Sadi Carnot par un anarchiste italien. Toujours est-il que le modèle économique qui a fait venir l’immigration il y a quarante ans est tout aussi mort que celui de la viticulture en 1910 et pourtant, on continue à en faire venir ! C’est que l’immigration à jets continus répond à un nouveau modèle économique, celui de la mondialisation, qui concentre la richesse dans les grandes métropoles, en chasse les classes populaires autochtones et fait venir des prolétaires du monde entier, moins chers et moins exigeants, pour servir les « vainqueurs de la mondialisation ». On comprend que les bourgeois des grandes villes soient favorables à l’immigration et que les classes populaires, remplacées par elle, lui soient hostiles.

Quoi qu’il en soit, nous ne pensons nullement qu’il faille faire du passé table rase. Mais si les morts gouvernent les vivants, les vivants doivent aussi un peu gouverner les vivants. L’identité, ce n’est pas seulement de l’héritage, c’est aussi du nouveau. Sinon, nous serions dans les grottes !

N’empêche que les inconscients collectifs existent. Et quinze siècles d’Histoire doivent tout de même peser un peu plus dans notre identité que la dernière mode idéologique. Je suis essentialiste comme le général de Gaulle quand il dit : « La Russie boira le communisme comme le buvard boit l’eau. » L’islam a occupé la France au viiie siècle, et c’est en référence à cette occupation que les Frères musulmans définissent la France comme une terre d’islam. Comme elle l’a été, elle doit le redevenir. De même, la colonisation par la France de l’Algérie et autres terres musulmanes provoque aujourd’hui un désir de colonisation de l’ancien colonisateur. C’est une réalité que vous ne voulez pas voir !

Nous ne refusons pas de la voir, nous considérons qu’elle ne résume pas l’ensemble des relations entre la France et l’islam. De plus, dit de cette façon, vous aboutissez à exposer un énorme problème qui n’a pas de solution.

C’est très sérieux, en effet. Quand le calife se décrète « Calife », ça veut dire quelque chose.

Pas pour nous ! De plus, votre « calife » se trouve à des milliers de kilomètres. Et ici, il ne parvient guère qu’à endoctriner quelques esprits faibles….

Quelle condescendance ! Moi, je prends l’islam au sérieux, je ne le méprise pas ! Je ne pense pas que les djihadistes soient des abrutis ou des fous. Au sommet, il y a des théologiens qui appliquent exactement leur idéologie coranique et légitiment tous leurs actes par des sourates ou des actes du Prophète. Et je respecte des gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient – ce dont nous ne sommes plus capables.

Vous respectez des gens qui roulent en camion sur des enfants ? Qui tuent des journalistes parce qu’ils ont représenté leur prophète ? Vraiment ?

Pardon de vous chagriner, mais l’Histoire, c’est ainsi, des innocents meurent parce qu’ils sont dans le mauvais camp, ou au mauvais endroit au mauvais moment. Et oui, quand des gens agissent parce qu’ils pensent que leurs morts le leur demandent, il y a quelque chose de respectable. Et en même temps de criminel et de mauvais, c’est ainsi, les humains sont complexes. Donc combattons-les, mais arrêtons de les mépriser. Du reste, c’est encore une forme de mépris de prétendre que nous sommes responsables de leurs malheurs. Quelle arrogance inouïe ! On croit qu’ils ne font que réagir à notre histoire alors qu’ils se sont réappropriés leur propre langage islamique des origines.

Mais eux-mêmes disent que les attentats répondent aux crimes de l’Occident et à nos lâches agressions, etc. Le ressentiment est l’un des premiers ressorts du djihadisme.

Je ne trouve pas. Le djihadisme est un des préceptes majeurs de l’islam que tout bon musulman doit suivre scrupuleusement. Comme le rappelle Rémi Brague, même un philosophe ouvert et tolérant comme Averroès prônait un « djihad » sans pitié contre les hérétiques. L’islam s’est constitué depuis l’origine avec et par la guerre. Mahomet est « l’homme parfait » dans la théologie islamique. Ses actes doivent être imités. Or Mahomet fut un chef de guerre redoutable et impitoyable.

Donc, tous les musulmans qui se disent horrifiés par les attentats et jurent que l’islam ce n’est pas ça mentent ?

Boualem Sansal a cette formule : « Qu’est-ce qu’un islamiste ? C’est un musulman pressé. » Je me souviens du fils d’une des victimes musulmanes de Nice, dont je comprends évidemment la tristesse. Parlant de sa mère, qui portait le voile, il a dit « C’était une musulmane du juste milieu. » Le « juste milieu », aujourd’hui, c’est être voilée.

Il y a donc en France une « cinquième colonne » musulmane…

Une cinquième colonne, c’est-à-dire des gens qui approuvent et protègent ceux qui nous frappent, est inévitable tant que se poursuit l’islamisation, par les mœurs, de territoires français de plus en plus nombreux. C’est encore l’Histoire qui se rappelle à nous avec le triptyque invasion/colonisation/conflagration. L’invasion, c’est le nombre venu du Sud ; la colonisation, c’est l’islamisation des territoires de plus en plus importants ; et la conflagration survient lorsque certains de ces gens islamisés veulent appliquer jusqu’au bout l’islam et s’engagent pour le djihad.

Dans ce cas, que faire ?

Je ne suis pas président de la République. Marcel Gauchet a dit dans son dernier livre : « On n’a pas besoin de “mesures”, on a besoin d’un diagnostic. » J’essaie de poser un diagnostic. Après, les mesures s’imposent d’elles-mêmes. Le minimum, c’est de revenir à nos anciennes exigences sur l’assimilation. Si ça échoue, cela placera au moins les gens face à leurs responsabilités.

Peut-être que si nous exigeons, nous obtiendrons. Tant que le rapport de forces est de notre côté…

Je n’y crois pas ! C’est la différence entre nous. Mais on peut essayer. Ceci étant, le plus important, aujourd’hui, c’est le diagnostic. Il faut que l’on regarde la réalité en face. Or c’est l’inverse qui se produit. Aujourd’hui, au sommet de l’État, dans les médias et parmi les intellectuels, c’est encore le déni, voire le négationnisme, qui prévaut, et on continue à raconter de gentilles histoires sur le vivre-ensemble. Le gouvernement nous invite à distinguer l’islam et l’islamisme et explique que, pour combattre l’islamisme, il faut plus d’islam, plus de mosquées, plus d’imams. Je pense au contraire que, plus il y aura d’islam, plus il y aura ce qu’on appelle de l’islamisme, puisque c’est la même chose !

Revenons à la question des femmes qui est au cœur de nos tensions avec l’islam. Vous avez évoqué leur rôle dans le djihad. Certes, mais il y a tout de même plus de féministes que de djihadistes. Ne pensez-vous pas que 90 % des musulmanes aimeraient échapper à l’emprise du groupe ?

Certainement pas dans les proportions que vous dites ! Chez les femmes aussi, « les morts gouvernent les vivants ». Chez les femmes aussi, la mondialisation provoque un besoin de ré-enracinement. Chez les femmes aussi, il y a le besoin d’être reconnue comme un élément de l’ordre familial, plus que comme un produit de l’émancipation individuelle. Tout de même, le rôle des femmes dans le djihad devrait remettre en question vos a priori !

Et qu’avez-vous à dire à ces femmes d’origine maghrébine qui ont créé à Aubervilliers l’association « Femmes sans voile » ? Elles reprochent à Plenel de les assigner à leurs origines, mais ne pourraient-elles pas vous faire le même procès ?

Je les reconnais, je les respecte, je suis enchanté quand elles font la leçon à leurs faux amis comme Edwy Plenel qui défend la liberté des femmes de porter le voile et le burkini au nom du féminisme ; et je suis sincèrement ravi qu’elles veuillent vivre avec nous. Mais on les prétend majoritaires alors qu’elles sont ultra-minoritaires !

Ce qui est sûr, c’est que le mouvement ne va pas dans le bon sens : le poids du groupe ne cesse de se renforcer.

Il y a deux mouvements de sens contraire. D’un côté, depuis 1968, une extension inouïe des libertés individuelles au nom d’une idéologie libérale-libertaire a détruit les derniers carcans collectifs et hiérarchiques. De l’autre, un islam, encore traditionnel et puritain, dernière expression civilisationnelle d’une société holiste, rappelle à ses membres les exigences d’une loi divine imposée d’en haut. La décadence manifeste de notre société libertaire donne du grain à moudre aux injonctions holistiques. Il est paradoxal, mais évident, que la société française des années 1950, encore imprégnée de catholicisme et de patriarcat, aurait moins scandalisé et plus facilement intégré les populations de culture islamique.

Et comme toujours, cher Éric, dans votre emportement, vous risquez de jeter le bébé de la liberté avec l’eau du bain libertaire…

Je note seulement que nos grands donneurs de leçons post-soixante-huitards, antiracistes, féministes et droit de l’hommistes qui passent leur temps à nous interdire le moindre doute sur l’intégration des populations de civilisation islamique sont ceux-là mêmes qui l’ont rendue absolument impossible !

Mais alors, une question perfide : sur la question des femmes, n’êtes-vous pas plus proche de l’islam que de la France ?

Elle est plus convenue que perfide votre question ! Je suis certes antiféministe car à mon avis la pente du féminisme, dès l’origine, était d’aller vers l’indifférenciation des sexes. Mais je ne suis nullement favorable à l’enfermement des femmes que prône l’islam, au contraire, sur ce point, j’admire la civilisation française et le rôle incroyable qu’y jouent les femmes depuis le Moyen Âge. Mais je vous fais remarquer que, même quand la femme n’était pas l’égale juridique de l’homme, la France était déjà la France ! Sous le Code civil napoléonien, au xixe siècle, il y avait une infériorité juridique… mais une visibilité des femmes. Dans l’islam, il n’y a pas que l’inégalité, il y a aussi l’invisibilité.

Avec ce Quinquennat pour rien, on dirait que votre mutation intellectuelle est achevée. Ayant renoncé à l’assimilation, vous êtes devenu identitaire…

Ce n’est pas moi qui ai changé, c’est la réalité. Je ne suis pas un Français de souche, aussi avais-je adopté spontanément ce logiciel républicain qui permet l’intégration individuelle des Français de branche ! Mais la réalité s’impose à moi. Et elle me fait singulièrement penser à ce qui se passait en Algérie, juste avant le déclenchement de la guerre. En 1954, les bourgeois juifs libéraux d’Alger écrivent au FLN en disant : « Nous sommes frères, arrêtez cette guerre, nous allons tous nous réunir dans une Algérie fraternelle et une France fraternelle ! Vous aurez la nationalité française et vous serez nos égaux. » Le FLN a répondu : « Les Juifs sont toujours tombés dans le panneau des chimères patriotiques. Nous, nous avons beaucoup aimé Baudelaire et Montesquieu, mais nous préférons nos morts et notre Dieu. »

Si on suit votre raisonnement, peut-on éviter la guerre civile ?

On peut éviter la guerre civile par la soumission. On devient une République islamique par le jeu de la démographie et de la démocratie. C’est la phrase d’Al Qaradawi, le théologien égyptien des Frères musulmans : « Avec vos lois démocratiques, nous vous coloniserons ; avec nos lois coraniques, nous vous dominerons. » Ou la guerre éclate avant. Pour paraphraser Jaurès, je dirais que la société multiculturelle porte la guerre civile comme l’orage porte la pluie. La paix de 1945 s’explique par deux raisons : d’abord, les Américains ont rasé l’Allemagne avec une violence inouïe ; ensuite, on a expulsé plus de 10 millions d’Allemands de Tchécoslovaquie et de Pologne. L’homogénéité ethnique des territoires fut la clé de la paix qui a suivi.

N’est-ce pas un peu mécanique comme vision des choses ?

Il y a vingt ans, voilà ce que le roi du Maroc Hassan II expliquait à Anne Sinclair : « Vous pouvez faire tous les efforts que vous voulez, mais les miens – il disait “les miens” comme Louis XIV parlait de “mes peuples” ne seront jamais de bons Français. » Anne Sinclair était blême : « C’est de notre faute, c’est parce que nous, nous ne voulons pas… » Et lui de répondre : « Mais non ! Vous pourrez faire tous les efforts que vous voudrez, ils ne seront jamais français ! »[/access]

Un quinquennat pour rien

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Trump: déraper n’est pas jouer

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Le président élu Donald Trump invective un journaliste lors d'une conférence de presse à New-York, janvier 2017. SIPA. 00788209_000005
Le président élu Donald Trump invective un journaliste lors d'une conférence de presse à New-York, janvier 2017. SIPA. 00788209_000005

Même ceux qui ont bien accueilli l’élection de Donald Trump, ou qui ont apprécié la manière dont il constitue son équipe, déplorent la grossièreté et la brutalité de ses propos de campagne, sur les femmes, sur les Latinos, sur les musulmans, voire sur les noirs. Racisme, machisme, islamophobie: le nouveau président a tout pour plaire !

Si Donald Trump s’avère un bon président, ce sera donc malgré ses foucades qui ont fait scandale. Mais comment ne pas voir que, sans ces foucades, il n’aurait pas été président du tout ?

Excellent acteur, il a su donner l’impression que ses éclats étaient les débordements  involontaires d’un tempérament incontrôlé. Mais il s’agissait là d’une illusion : tout cela a été  bien évidemment fait exprès. Non qu’il ait été complètement insincère. Mais il ne se « lâchait » que selon un plan bien établi. La preuve: depuis qu’il est élu, alors même qu’il  tient  de nombreuses  réunions de remerciements, on n’entend plus rien de ce genre.

Du déjà vu en France mais…

Donald Trump a ainsi été le pionnier d’un nouveau mode de communication par le dérapage. Chaque fois, ses dérapages ont suscité des concerts d’indignation d’un bout à l’autre du  pays. Mais, au moins, le message n’est pas passé inaperçu. Il n’était pas pour autant à prendre à la lettre : « j’interdirai l’entrée des musulmans sur le territoire des Etats-Unis » signifiait « je serai ferme contre le terrorisme ». Dans le bruit de fond de l’univers médiatique, s’il n’avait pas exagéré, personne ne l’aurait entendu. Double résultat : ceux qui pensaient comme lui recevaient le message 5/5; les médias dominants, quant à eux,   donnaient par leur indignation même l’écho maximum à son message.

Cela, à vrai dire, n’est pas tout à fait nouveau. Volontairement ou pas, Nicolas Sarkozy s’était déjà essayé à ce mode de communication: sa déclaration contre les « racailles » ou sa promesse de passer les banlieues au « Karcher »  qui avaient soulevé l’indignation, n’avaient pas fait peu pour le faire élire en 2007. Devenu président, il laissait, de temps en temps,  Nadine Morano ou d’autres lâcher quelques énormités qui occupaient quelque temps le devant de la scène. Mais cette veine était épuisée lors de la primaire de droite  faute qu’il ait eu encore quelque crédibilité.

Le récent dérapage de Vincent Peillon, comparant aux porteurs de l’étoile jaune les musulmans de France, loin d’être involontaire, visait à amadouer ces derniers que ses origines juives risquaient de lui aliéner.

…Trump, lui, a fait de la transgression un système

Mais seul Donald Trump a utilisé de manière systématique cette méthode, au point  d’occuper  plusieurs  fois par semaine le devant de la scène médiatique. Presque toute sa stratégie de communication a été fondée sur les transgressions.

Cela a certes été noté par des observateurs, mais on n’a pas dit en revanche que cette stratégie de transgression n’a été rendue possible que par l’emprise considérable prise au fil des ans par l’idéologie du « politiquement correct ». Une emprise plus forte encore aux Etats-Unis que chez nous et qui a abouti à multiplier sur toute une série de sujets les tabous, les interdits, les lignes rouges.

Des interdits gardés surtout par les grands médias, qui lui étaient presque tous hostiles, mais  encore par les entreprises ou les universités qui excluent de plus en plus ceux qui s’écartent de la pensée unique. Malgré le 1er amendement, la judiciarisation de la police de la pensée  s’est elle aussi développée. Au fil des ans, les sociétés occidentales ont instauré un monolithisme qui n’aura bientôt plus rien à envier à celui des anciennes sociétés totalitaires.

Ce monolithisme est de nature idéologique. Il concerne toute une série de champs: la question raciale, la question religieuse, la question dite des « orientations sexuelles » , bientôt celle du réchauffement climatique, où seules sont admises les opinions dominantes. Ceux qui ne la suivent pas n’ont aucune chance qu’on leur propose un dialogue argumenté: ils ne peuvent attendre que l’excommunication violente, l’injure sous la forme de la reductio ad hitlerum.

Ceux qui respectent les codes sont ennuyeux

De plus en plus, tous les champs de l’action politique se trouvent envahis par une forme ou une autre de pensée unique. Jusqu’à la question du réchauffement climatique: Donald Trump a aussi fait scandale en le mettant en doute.

Le résultat de cette pétrification idéologique des discours est en premier lieu que ceux qui respectent les codes imposés deviennent ennuyeux. Ennuyeux parce qu’ils ne tiendront que des propos convenus et se cantonneront au moralisme ambiant, ennuyeux parce que le public sentira confusément qu’en se montrant si respectueux des codes établis, ils font   preuve d’un caractère terne et conformiste, voire d’un esprit timoré. La peur est toujours  disqualifiante pour qui veut exercer une forme ou une autre de leadership. Il en est de même de la langue de bois, signe de  soumission. L’empire du politiquement correct est une des raisons du discrédit actuel des classes dirigeantes occidentales.

Ce constat a son revers: tous ceux qui auront l’audace de bousculer les tabous se distinguent  de la grisaille. Ils n’auront rien à gagner à y mettre les formes: par son simple contenu, la transgression, en matière de racisme, de sexisme, de climat, garantit le scandale. Autant donc en rajouter si le but est de tirer parti du bruit qui en résultera. De toute façon, la réaction sera violente. Inutile de prendre des gants.

La parole libérée… pour le meilleur et pour le pire

La transgression n’a pas seulement pour effet de faire du bruit: elle fait apparaître le candidat comme l’homme qui ose dire tout fort ce que beaucoup pensent tout bas ou n’osent même plus le penser du tout  par un effet de refoulement. Le transgresseur apparaît ainsi comme un leader et, ce faisant, comme un libérateur, pour le meilleur mais aussi parfois pour le pire. Pour le meilleur s’agissant de réhabiliter une parole libre, nécessaire à  toute  démocratie, pour le pire s’agissant le cas échéant du contenu exprimé.

Reste  à  savoir si Trump fera des émules. En Europe, la France est un des rares pays qui élit au suffrage direct son dirigeant suprême, de par la volonté du général de Gaulle (d’autres pays européens élisent au suffrage universel le chef de l’Etat: Finlande, Autriche, Pologne, Portugal,… mais sans leur conférer des pouvoirs importants comme en France). L’actuelle  campagne présidentielle ne semble pas montrer une dérive de ce type. Parce que la pression du politiquement correct serait moins grande en France ? Ce n’est pas sûr. Il est vrai que  Marine Le Pen se pose comme Donald Trump en dehors de l’ « establishment » mais à la différence de ce dernier, elle semble avoir du mal à l’assumer. Elle hérite certes du bénéfice des transgressions de son père mais a le souci d’en gommer le souvenir pour  regagner de la respectabilité. Les autres candidats, tous produits du sérail à la différence de Donald Trump, restent pour le moment dans le genre lisse. Peut-être faudra-t-il attendre une nouvelle génération pour que soit entièrement tirée la leçon de l’élection de Trump, à moins qu’un   relâchement de la pression idéologique et donc de la censure ne ramène la démocratie sur des voies plus civilisées.